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Red Rose Speedway (1973) : l’histoire complète de l’album de Paul McCartney and Wings, du double album abandonné au doublé américain de My Love

Par Clive Helday
Red Rose Speedway (1973) : l'histoire complète de l'album de Wings

Red Rose Speedway est l’album que Paul McCartney a mis le plus de temps à finir et celui dont il a parlé avec le plus de sévérité. C’est pourtant le disque qui lui a offert, le 2 juin 1973, une victoire qu’il attendait depuis la séparation des Beatles : la première place simultanée du classement des albums et du classement des singles aux États-Unis, avec My Love. Commencé à New York en octobre 1970, achevé à Londres en janvier 1973, d’abord conçu comme un double album de dix-huit titres puis réduit à neuf, crédité pour la première fois à Paul McCartney and Wings, l’album raconte mieux qu’aucun autre la crise d’identité d’un groupe qui cherchait encore à savoir s’il en était un. Voici son histoire complète : les séances, le double album fantôme, la pochette au message en braille, les neuf chansons une par une, la sortie, le doublé américain, la réception, la reconstruction de 2018, et six correctifs sur les erreurs les plus répandues.

Pour comprendre comment Red Rose Speedway s’inscrit dans l’évolution du groupe, consultez notre chapitre encyclopédique sur la création de Wings et les premiers albums solo de Paul McCartney.

En bref

  • L’album : Red Rose Speedway, deuxième album de Wings, crédité à Paul McCartney and Wings, publié le 30 avril 1973 aux États-Unis et le 4 mai 1973 au Royaume-Uni.
  • Les séances : l’essentiel est enregistré entre mars et novembre 1972 dans plusieurs studios londoniens, mais deux titres remontent aux séances de Ram, à New York, en 1970, et My Love n’est enregistrée qu’à la fin de janvier 1973.
  • Le double album : des acétates datés du 13 décembre 1972 et une liste du 30 janvier 1973 montrent un projet en quatre faces. Il a été réduit à un seul disque de neuf titres, reconstitué officiellement en 2018.
  • Le succès : numéro un du Billboard 200 pendant trois semaines, cinquième au Royaume-Uni. Le single My Love est numéro un aux États-Unis pendant quatre semaines à partir du 2 juin 1973.
  • Six correctifs factuels rectifient les erreurs les plus courantes sur l’album.

Pourquoi Red Rose Speedway mérite mieux que sa réputation

Le disque coincé entre deux légendes

Dans la discographie de Paul McCartney, Red Rose Speedway occupe la pire place possible. Avant lui, il y a Ram, longtemps méprisé puis réhabilité comme l’un des grands disques pop des années 1970. Après lui, il y a Band on the Run, le disque qui a fait de Wings un groupe respecté. Entre les deux, Red Rose Speedway est devenu l’album dont on ne retient qu’une chanson, My Love, et dont on oublie le reste.

Cette place ingrate ne rend pas justice à ce qu’il raconte. Red Rose Speedway est l’album d’une transition. Il documente le moment où McCartney cesse d’être un ex-Beatle qui enregistre en famille pour devenir le chef d’un groupe qui tourne, qui vend et qui gagne. Il est aussi le disque de tous les compromis : entre un double album et un simple, entre un nom de groupe et un nom de vedette, entre l’envie de rock des musiciens et le goût de la ballade de leur patron. Ces tensions sont audibles, et c’est précisément ce qui le rend intéressant.

Un album que son auteur n’aimait pas

McCartney n’a jamais défendu Red Rose Speedway avec beaucoup de conviction. Il a dit plus tard que le disque avait des moments, mais que le groupe était bien meilleur sur scène qu’en studio à cette époque, et il en a parlé avec une franche sévérité. Dans les entretiens donnés pour sa réédition de 2018, il reconnaît ne plus très bien se souvenir des raisons de certains choix. Ce désintérêt de l’auteur a pesé sur la réputation du disque. On a rarement envie de défendre un album que son propre créateur semble avoir oublié.

Mais l’histoire de Red Rose Speedway ne se résume pas à l’opinion de McCartney. Elle passe par les quatre autres membres de Wings, par les studios de Londres et de New York, par une maison de disques, par une émission de télévision, par une tournée britannique et par un classement américain qui, un samedi de juin 1973, a donné raison à celui qu’on disait fini. Pour la situer dans l’ensemble de sa carrière, notre discographie solo de Paul McCartney album par album offre la vue d’ensemble.

Wings au début de 1972 : un groupe à prouver

Le naufrage de Wild Life

Pour comprendre Red Rose Speedway, il faut partir de l’échec qui le précède. Wings est né à l’été 1971, autour de Paul, de Linda, du batteur américain Denny Seiwell et du guitariste Denny Laine, ancien des Moody Blues. Son premier album, Wild Life, sort en décembre 1971. Il a été enregistré très vite, dans l’esprit d’une séance live, et la critique le reçoit avec une dureté rare. Nous avons raconté cette naissance difficile dans notre histoire de la création de Wings et l’accueil du disque dans notre enquête sur Wild Life.

McCartney sort de cette expérience avec une conviction : le groupe doit apprendre à jouer ensemble devant un public avant de retourner en studio. Il recrute pour cela un cinquième musicien, le guitariste nord-irlandais Henry McCullough, venu du Grease Band de Joe Cocker, qui rejoint Wings au début de 1972. Son jeu, nourri de blues et de country, va marquer le disque suivant. Son parcours est raconté dans notre portrait de Henry McCullough.

Février 1972 : la tournée des universités et le single interdit

En février 1972, Wings part sur les routes britanniques sans prévenir personne. Le groupe se présente à l’improviste dans des universités, joue pour quelques centaines d’étudiants et repart. C’est une école de scène, sans pression médiatique. Au même moment paraît Give Ireland Back to the Irish, réponse de McCartney au Bloody Sunday de Derry. La BBC l’interdit d’antenne. McCartney répond, quelques mois plus tard, par un single volontairement inoffensif, Mary Had a Little Lamb, que nous avons raconté dans notre histoire de Mary Had a Little Lamb.

Ces deux singles encadrent le début des séances de Red Rose Speedway. Ils disent l’état d’esprit de McCartney en 1972 : il cherche sa place, il tâtonne, il passe de la provocation politique à la comptine, et il veut prouver que Wings est un vrai groupe. Le prochain album devra en faire la démonstration.

L’été 1972 : Wings Over Europe

Entre le 9 juillet et le 24 août 1972, Wings traverse l’Europe dans un bus à impériale peint de couleurs vives, avec les enfants McCartney à bord. La tournée interrompt les séances de l’album en plein milieu. Elle sert aussi de terrain d’essai : plusieurs chansons destinées au disque y sont jouées, et deux enregistrements en public, The Mess et Best Friend, seront un temps envisagés pour l’album. Nous avons raconté cette tournée dans notre article sur Wings Over Europe.

Les séances : vingt-huit mois, deux continents, plusieurs studios

Octobre 1970 : deux chansons venues de Ram

L’histoire de Red Rose Speedway commence bien avant Wings. Les deux enregistrements les plus anciens du disque datent des séances de Ram, à New York, à l’automne 1970. Get on the Right Thing est enregistrée le 14 octobre 1970 aux studios Columbia. Little Lamb Dragonfly y est enregistrée les 19 et 20 novembre 1970, puis reçoit en février 1971 un arrangement orchestral réalisé aux studios A&R avec George Martin, ce qui lui vaudra un crédit de production sur la réédition de 2018.

Sur ces deux titres jouent le guitariste de studio Hugh McCracken et Denny Seiwell, que McCartney a recrutés pour Ram. Ni Denny Laine ni Henry McCullough ne sont encore dans le paysage. Ces deux chansons sont donc, au sens strict, des restes de Ram, retravaillés en 1972 et intégrés au disque de Wings. Nous avons raconté ces séances new-yorkaises dans notre article sur The Back Seat of My Car.

Correctif factuel n° 1 — Tout Red Rose Speedway n’a pas été enregistré par Wings en 1972

On présente souvent Red Rose Speedway comme l’album enregistré par Wings à cinq en 1972. C’est vrai pour la majorité des titres, pas pour tous. Get on the Right Thing date du 14 octobre 1970 et Little Lamb Dragonfly des 19 et 20 novembre 1970 : elles ont été enregistrées à New York pendant les séances de Ram, avec Hugh McCracken à la guitare, avant même la création de Wings. Little Lamb Dragonfly a été achevée le 20 novembre 1972 aux studios Trident, à Londres, avec de nouvelles parties de chant et de basse. À l’inverse, My Love n’a été enregistrée que le 26 janvier 1973. Le disque couvre donc plus de deux ans de travail, de l’automne 1970 à l’hiver 1973.

Mars 1972 : Olympic et l’épisode Glyn Johns

Le vrai travail commence le 6 mars 1972 aux studios Olympic, à Barnes, dans l’ouest de Londres. McCartney a fait appel à Glyn Johns, l’ingénieur et producteur qui avait travaillé sur les bandes de Get Back avec les Beatles en 1969 et qui venait de réussir avec les Rolling Stones, les Who et les Eagles. L’idée est de confier à un professionnel extérieur la direction du son de Wings.

L’expérience tourne court. Glyn Johns se montre peu convaincu par les chansons et par la manière de travailler du groupe, qui passe de longues heures à jouer sans résultat. Il se retire au bout de quelques semaines, et racontera plus tard dans ses mémoires qu’il était parti brusquement. McCartney reprend seul la production, ce qu’il fera presque toujours dans les années 1970. Denny Laine a résumé la chose plus tard : Paul aimait de toute façon être son propre producteur. Nous avons raconté le rôle des producteurs dans sa carrière dans notre article sur les producteurs de Paul McCartney.

Pendant ces quelques semaines à Olympic, le groupe enregistre pourtant beaucoup : Big Barn Bed le 6 mars, When the Night le 7, The Mess le 8, Single Pigeon le 9, Tragedy le 13, Mama’s Little Girl le 14, Loup entre le 15 et le 17, Seaside Woman le 20, I Would Only Smile le 22, Mary Had a Little Lamb le 27. La moitié du double album à venir est déjà là.

De Londres à l’Écosse : un studio après l’autre

Après Olympic, les séances reprennent dans d’autres studios londoniens, au gré des disponibilités : Morgan, Abbey Road, Trident, et d’autres encore. Cette errance est caractéristique de McCartney au début des années 1970, et nous l’avons décrite dans notre article sur ses studios de 1969 à 1975. L’automne 1972 est particulièrement productif : One More Kiss est enregistrée les 29 et 30 septembre, et les quatre morceaux du long medley de la face B entre la mi-septembre et le 12 octobre.

Les crédits techniques reflètent cette dispersion. Huit ingénieurs du son sont cités, parmi lesquels Glyn Johns, Alan Parsons, Richard Lush, David Hentschel et John Leckie. Plusieurs d’entre eux deviendront des figures du son britannique des années 1970. Aucun n’a eu la main sur l’ensemble du disque. Le seul fil continu, c’est McCartney.

Octobre 1972 : Live and Let Die, en parallèle

En octobre 1972, au milieu des séances, McCartney enregistre aux studios AIR, avec George Martin, la chanson-titre du film de James Bond Live and Let Die. C’est leur première collaboration depuis les Beatles. La chanson, enregistrée par Wings, n’est pas destinée à l’album : elle sortira en single le 1er juin 1973, avec en face B I Lie Around, un titre des séances de Red Rose Speedway. Son histoire est racontée dans notre page sur Live and Let Die.

Le contraste est saisissant. D’un côté, une chanson spectaculaire, orchestrale, explosive, qui sera nommée aux Oscars. De l’autre, un album qui se construit lentement, sans direction claire. Les deux projets avancent en même temps, avec les mêmes musiciens, et ne se rencontrent jamais.

Janvier 1973 : My Love, la dernière pièce

La dernière pièce arrive après tout le reste. My Love est enregistrée le 26 janvier 1973 et mixée le lendemain, à Londres, en direct avec un orchestre d’une cinquantaine de musiciens. C’est pendant cette prise que Henry McCullough, au dernier moment, demande à McCartney de changer le solo de guitare prévu, et improvise celui qui entrera dans l’histoire. La scène est racontée en détail dans notre classement des plus belles chansons d’amour de Paul McCartney, où My Love occupe la quatrième place, et le studio exact fait l’objet de témoignages contradictoires.

Le calendrier a une conséquence importante : le double album dont on parle tant a d’abord été conçu sans My Love. La chanson qui fera le succès du disque est arrivée à la toute fin, presque par surprise.

Correctif factuel n° 2 — My Love n’a pas été enregistrée pendant les séances de 1972, et l’orchestre n’a pas été ajouté après coup

On lit souvent que My Love appartient aux séances de 1972, comme le reste de l’album. Elle a en réalité été enregistrée le 26 janvier 1973, plus d’un mois après les acétates du double album datés du 13 décembre 1972, qui ne la contiennent pas. On lit aussi parfois que l’orchestre a été ajouté en surimpression sur une base enregistrée par le groupe, selon la méthode habituelle des années 1970. Ce n’est pas le cas : le groupe et l’orchestre ont joué ensemble, en direct, et c’est précisément ce qui rendait si risquée la décision de McCullough d’improviser son solo. Une erreur de sa part aurait obligé tout le monde à recommencer.

Le double album fantôme

Les acétates du 13 décembre 1972

Pendant des décennies, l’idée que Red Rose Speedway avait d’abord été un double album relevait du témoignage. Les membres du groupe l’affirmaient, les amateurs en parlaient, mais aucune liste officielle n’avait été publiée. La préparation de la réédition de 2018 a changé la donne. Les archives de MPL, la société de McCartney, contenaient des documents évoquant des acétates d’un double album, avec des ordres de passage différents.

Denny Seiwell en possédait trois sur quatre. Ils sont datés du 13 décembre 1972. La liste de la quatrième face figurait, écrite à la main, sur l’un d’eux. Ces acétates ne contiennent pas My Love, pour la raison que l’on sait. Les archivistes ont ensuite retrouvé une liste datée du 30 janvier 1973, postérieure à l’enregistrement de My Love, qui tenait exactement sur quatre faces de vinyle. C’est elle qui a servi de base à la reconstruction officielle.

Dix-huit titres en quatre faces

Dans sa version du 30 janvier 1973, le double album aligne dix-huit titres. La première face s’ouvre sur Night Out, rock énergique, puis enchaîne Get on the Right Thing, Country Dreamer, Big Barn Bed et My Love. La deuxième réunit Single Pigeon, When the Night, Seaside Woman, chantée par Linda, I Lie Around et The Mess, enregistrée en public à La Haye. La troisième commence par Best Friend, enregistrée en public à Anvers, puis Loup et le grand medley. La quatrième rassemble Mama’s Little Girl, I Would Only Smile, écrite et chantée par Denny Laine, One More Kiss, Tragedy, une reprise de Thomas Wayne, et Little Lamb Dragonfly.

Cette liste change la perception du disque. Le double album était plus rock, plus varié et surtout plus collectif. Linda y chantait une chanson, Denny Laine une autre. Deux titres enregistrés sur scène rappelaient que Wings était d’abord un groupe de tournée. La version finale, à neuf titres, élimine tout cela. Elle garde les ballades et le medley, et fait de McCartney la seule voix principale du disque.

Pourquoi un seul disque

La raison de cette réduction est l’un des points les plus discutés de l’histoire de l’album. Denny Seiwell a toujours affirmé que la décision venait d’EMI, qui aurait jugé le groupe trop récent pour un double album et l’ensemble insuffisamment commercial. Denny Laine pensait que le double album était un bon disque et a dit avoir moins aimé la version simple que Ram. Henry McCullough, enthousiaste à l’idée d’un double album qui montrait selon lui le meilleur côté de McCartney, a été le plus déçu. Nous avons rassemblé ces regrets dans notre page consacrée au double album de Red Rose Speedway.

McCartney, lui, n’a jamais confirmé la version d’EMI. En 2018, interrogé à l’occasion de la réédition, il a dit ne pas se rappeler précisément pourquoi le projet avait changé. Il a admis que la maison de disques avait pu jouer un rôle, mais a ajouté qu’il était plus probable qu’il ait lui-même préféré un album simple, plus facile à gérer, et a fait le parallèle avec la manière dont il venait de resserrer son album Egypt Station.

Correctif factuel n° 3 — La réduction du double album n’est pas une décision d’EMI établie

La plupart des récits affirment comme un fait qu’EMI a refusé le double album de Red Rose Speedway. Cette version repose sur le témoignage de Denny Seiwell, qui l’a répétée dans plusieurs entretiens, notamment en 2019. Elle est plausible, et reprise par de nombreuses sources. Mais McCartney, seul à avoir eu le dernier mot, ne la confirme pas. En 2018, il a déclaré ne pas se souvenir de la raison exacte, a évoqué la maison de disques comme une possibilité, et a jugé plus probable sa propre préférence pour un album simple. En l’état, il faut écrire que la décision a pu venir d’EMI ou de McCartney lui-même, et que les deux versions coexistent.

Ce que le disque a perdu

La réduction a laissé de côté neuf titres. Plusieurs ont fini par sortir ailleurs, souvent des années plus tard. Country Dreamer devient la face B de Helen Wheels en 1973. I Lie Around accompagne Live and Let Die la même année. Seaside Woman, première chanson écrite par Linda, ne sort qu’en 1977, sous le pseudonyme de Suzy and the Red Stripes, ce que raconte notre portrait de Linda McCartney. Mama’s Little Girl, écrite pour la fille de Paul et Linda, attend 1990 pour devenir la face B de Put It There, comme nous l’expliquons dans notre article sur les enfants de Paul McCartney. I Would Only Smile paraît en 1980 sur Japanese Tears, l’album solo de Denny Laine, raconté dans notre article sur Japanese Tears. Night Out, Tragedy et Best Friend restent inédits jusqu’en 2018.

Ce destin éparpillé dit quelque chose de McCartney. Il n’a jamais rien jeté. Les chansons écartées de Red Rose Speedway ont servi de réserve pendant près de cinquante ans, comme si le double album n’avait jamais vraiment disparu, mais avait été dispersé dans toute la discographie.

Paul McCartney and Wings : le nom qui change tout

D’un groupe à un nom de vedette

Wild Life était crédité à Wings, sans plus. Red Rose Speedway est crédité à Paul McCartney and Wings. Ce changement, en apparence anodin, est l’une des décisions les plus lourdes de conséquences de l’histoire du groupe. Il répond à une logique commerciale simple : le premier album, sorti sous un nom que personne ne connaissait, s’était mal vendu, et beaucoup d’acheteurs ignoraient même que McCartney en faisait partie. Mettre son nom sur la pochette, c’était s’assurer que le public sache ce qu’il achetait.

Pour les autres membres, le geste avait un autre sens. Wings avait été présenté comme un groupe, avec un partage des rôles. Le nouveau crédit rappelait que le groupe appartenait à son chef. Combiné à la disparition des chansons chantées par Linda et par Denny Laine, il faisait de Red Rose Speedway un disque de McCartney accompagné, plus qu’un disque de Wings. Henry McCullough, en particulier, en a gardé une amertume durable.

Correctif factuel n° 4 — Red Rose Speedway n’est pas le premier album de Wings

On présente parfois Red Rose Speedway comme le premier album de Wings, parce qu’il est le premier à porter le nom de McCartney sur la pochette et le premier à avoir connu un grand succès. C’est le deuxième. Le premier, Wild Life, est sorti en décembre 1971 sous le seul nom de Wings. Red Rose Speedway est en revanche le premier album crédité à Paul McCartney and Wings, et le premier album du groupe à atteindre la première place aux États-Unis. Il n’a jamais été numéro un au Royaume-Uni, où il a culminé à la cinquième place, ce qu’on oublie aussi souvent.

Ce que le crédit a coûté

Le nouveau nom n’est pas la seule cause des départs qui suivront, mais il appartient au même mouvement. En août 1973, quelques jours avant le départ pour Lagos où devait être enregistré l’album suivant, Henry McCullough puis Denny Seiwell quittent le groupe. Les raisons sont multiples : salaires, place laissée aux musiciens, désaccords musicaux. Le sentiment d’être devenus des accompagnateurs y tient une part. Nous avons raconté ces départs dans notre article sur les musiciens de scène de Paul McCartney. Le crédit Paul McCartney and Wings restera celui de Band on the Run, enregistré à trois.

La pochette : une rose, une moto et un message en braille

Le recto

La photographie de couverture montre McCartney seul, une rose rouge entre les lèvres, devant une moto. Elle a été prise dans le studio installé sous les toits des bureaux du Sunday Times, à Londres. Le titre de l’album associe les deux éléments de l’image : la rose, symbole de l’amour et de la chanson romantique, et la vitesse, celle des circuits et des moteurs. L’ensemble résume assez bien le disque, partagé entre la ballade et le rock, sans jamais choisir tout à fait.

Le choix d’une photographie de McCartney seul, sans les autres membres du groupe, va dans le même sens que le crédit. Sur la pochette de Wild Life, on voyait le groupe au complet, dans un ruisseau. Sur Red Rose Speedway, on ne voit que Paul.

Le livret de douze pages

L’album original est présenté dans une pochette ouvrante qui contient un livret de douze pages. On y trouve des photographies de Wings en concert et en vacances à Marrakech, et des œuvres de deux artistes pop britanniques, Eduardo Paolozzi et Allen Jones. Le choix de Paolozzi n’est pas anodin : il avait été, au début des années 1960, le professeur de Stuart Sutcliffe à l’école d’art de Hambourg. Les images marocaines ressortiront en 2018 sous la forme d’un livre de photographies, Wings in Morocco, dans le coffret de la réédition.

Ce soin apporté à l’objet compense en partie la réduction du disque. Faute de quatre faces, l’acheteur recevait un livret. McCartney, qui avait connu avec les Beatles l’importance des pochettes, savait que l’objet comptait autant que la musique.

Le message pour Stevie Wonder

Le détail le plus étonnant se trouve au dos des premiers pressages : un message en braille, gravé en relief, qui dit en substance que le groupe l’aime. Il était destiné à Stevie Wonder, ami des McCartney. C’est une dédicace silencieuse, invisible pour la plupart des acheteurs, et lisible par le seul destinataire. Neuf ans plus tard, McCartney et Stevie Wonder enregistreront ensemble Ebony and Ivory. Les liens entre les Beatles et le musicien de Detroit, de sa reprise de We Can Work It Out à ce duo, sont racontés dans notre dossier sur les Beatles et la Motown.

On trouvait aussi, sur la pochette, l’adresse du club de fans de Wings, qui a fonctionné jusqu’en 1998. Les pressages ultérieurs ont souvent perdu le relief en braille, ce qui fait des exemplaires d’origine des pièces recherchées par les collectionneurs.

Les neuf chansons, une par une

Big Barn Bed, l’ouverture

L’album s’ouvre sur Big Barn Bed, une chanson enjouée, au tempo moyen, portée par les chœurs de Linda et de Denny Laine. Son enregistrement commence le 6 mars 1972, au premier jour des séances d’Olympic, et se poursuit en novembre. C’est une chanson de groupe, où l’on entend des musiciens qui s’amusent, et un choix logique pour ouvrir un disque qui veut montrer que Wings existe.

Elle a une particularité qui échappe à la plupart des auditeurs : elle n’était pas nouvelle. McCartney en avait déjà glissé un fragment à la fin de Ram, publié en mai 1971, dans la courte reprise de Ram On qui précède la dernière chanson du disque. Les auditeurs attentifs l’avaient entendue deux ans avant sa sortie officielle.

Correctif factuel n° 5 — Big Barn Bed ouvre l’album, et elle était déjà sur Ram

On lit parfois que Big Barn Bed referme Red Rose Speedway. C’est l’inverse : elle en est la première plage, et c’est le long medley qui conclut le disque. On présente aussi Big Barn Bed comme une chanson écrite pour Wings en 1972. Elle existait déjà en 1971 : un court fragment en apparaît à la fin de Ram, dans la reprise de Ram On, juste avant The Back Seat of My Car. McCartney avait l’habitude de semer ainsi des bribes de chansons à venir, comme une signature pour les auditeurs attentifs.

My Love, la ballade qui a tout emporté

La deuxième plage est celle que tout le monde connaît. My Love, chanson d’amour écrite pour Linda, est la seule de l’album à avoir eu une véritable carrière en dehors du disque. Elle tient sur un piano électrique, une ligne vocale très tendue vers les aigus, un orchestre enregistré en direct et le solo de Henry McCullough, joué sur sa Les Paul, qui donne à la chanson son relief. McCartney a toujours reconnu ce que la chanson devait à ce moment d’audace de son guitariste.

Nous ne reprenons pas ici le récit détaillé de l’enregistrement, raconté dans notre classement des chansons d’amour de McCartney et dans notre sélection de vingt chansons pour découvrir McCartney en solo. La chanson s’inscrit dans une série de déclarations à Linda, de Maybe I’m Amazed à Dear Boy. Ce qui importe pour l’album, c’est sa position : placée en deuxième plage, elle donne immédiatement au disque son centre de gravité, et fixe pour longtemps l’image d’un McCartney romantique.

Get on the Right Thing, le reste de Ram

La troisième plage est la plus ancienne du disque. Get on the Right Thing est enregistrée à New York le 14 octobre 1970, pendant les séances de Ram, et mixée en janvier 1973. Elle tranche avec My Love par son énergie : une chanson rythmée, au piano martelé, avec un chant de McCartney en voix poussée, presque soul, et des chœurs superposés. C’est un morceau qui regarde vers le rhythm and blues américain.

Sa présence sur l’album pose une question qu’on se pose rarement : pourquoi McCartney a-t-il préféré une chanson de 1970, enregistrée sans les musiciens de Wings, à des titres plus récents comme Night Out ou Country Dreamer ? Peut-être parce qu’elle était finie, et qu’elle sonnait bien. Peut-être aussi parce que McCartney, en 1973, faisait davantage confiance à ses propres enregistrements qu’à ceux de son groupe.

One More Kiss, la parenthèse country

One More Kiss, enregistrée les 29 et 30 septembre 1972, est une courte chanson d’amour à la couleur country, dans une veine que McCartney affectionne depuis I’ve Just Seen a Face. Henry McCullough y joue une guitare légère, dans un style qu’il connaissait bien. La chanson est modeste, presque une esquisse, et c’est ce qui fait son charme : elle donne à la première face un moment de détente entre deux titres plus chargés.

La country reviendra souvent dans le répertoire de Wings, jusqu’à Sally G, enregistrée à Nashville en 1974, dont nous avons raconté l’histoire dans notre article sur Sally G. One More Kiss en est l’une des premières traces.

Little Lamb Dragonfly, le sommet caché

La première face se termine sur la chanson que beaucoup d’amateurs considèrent comme le vrai chef-d’œuvre du disque. Little Lamb Dragonfly est née en 1970, à la ferme écossaise des McCartney. Pendant l’agnelage, un agneau mal nourri avait été rentré à la maison. Toute la nuit, la famille avait tenté de le sauver. Il était mort au matin. McCartney a raconté qu’il avait écrit la chanson le lendemain, assis avec sa guitare, à partir de ce sentiment d’impuissance. Une maquette de l’été 1970 la rattachait aussi à un projet de film d’animation autour de Rupert l’ours.

Enregistrée à New York pendant les séances de Ram, enrichie d’un arrangement orchestral avec George Martin en février 1971, achevée à Londres en novembre 1972, la chanson a mis plus de deux ans à trouver sa forme. Elle est construite en deux parties : une première, douce et pastorale, adressée à l’agneau, et une seconde, plus ample, adressée à une libellule, qui ouvre la chanson sur un sentiment plus général de perte et de consolation. Denny Laine, qui y chante, a affirmé avoir aidé McCartney pour les paroles sans en être crédité.

Little Lamb Dragonfly est l’une des premières chansons où McCartney transforme une perte en mélodie consolante, une manière que nous avons étudiée dans notre article sur les chansons de deuil de Paul McCartney. Elle annonce aussi l’engagement en faveur des animaux qui deviendra central dans la vie des McCartney, raconté dans notre dossier sur ses engagements.

Single Pigeon, la miniature

La face B s’ouvre sur Single Pigeon, enregistrée le 9 mars 1972 à Olympic. C’est une miniature d’à peine deux minutes, au piano, qui part de l’image d’un pigeon solitaire pour parler de la solitude amoureuse. McCartney y retrouve le goût des petites chansons d’observation qu’il cultivait chez les Beatles, de Blackbird à Mother Nature’s Son.

Single Pigeon est souvent oubliée, parce qu’elle est brève et qu’elle s’enchaîne directement avec la suivante. Elle forme pourtant avec When the Night une petite paire de ballades au piano qui donne à la deuxième face son atmosphère nocturne.

When the Night, la ballade chorale

When the Night, enregistrée le 7 mars 1972, est une ballade lente, au piano, portée par des chœurs qui évoquent les groupes vocaux des années 1950. Linda et Denny Laine y tiennent une place importante. La chanson parle de la nuit comme d’un refuge, d’un temps partagé à deux, loin du monde. Elle a la douceur un peu sirupeuse qui a valu à McCartney tant de reproches dans les années 1970, mais aussi une construction harmonique soignée.

C’est le genre de chanson que la critique de l’époque détestait et que les amateurs redécouvrent aujourd’hui. Elle ne cherche pas à surprendre. Elle installe une ambiance.

Loup (1st Indian on the Moon), l’objet étrange

Au milieu de la face B, Loup (1st Indian on the Moon) surprend. Enregistrée du 15 au 17 mars 1972 à Olympic, c’est une pièce presque entièrement instrumentale, avec des chœurs sans paroles, des nappes de claviers et une atmosphère planante qui évoque davantage la musique progressive que la pop de McCartney. Son titre, mystérieux, n’a jamais été vraiment expliqué.

Loup est la seule pièce de l’album où les cinq membres de Wings semblent jouer à égalité, sans qu’une voix principale ne domine. C’est aussi la preuve que McCartney, en 1972, n’avait pas renoncé à l’expérimentation qui avait marqué la fin des Beatles. Elle passait simplement au second plan.

Le medley final : Hold Me Tight, Lazy Dynamite, Hands of Love, Power Cut

L’album se termine sur un long enchaînement de quatre chansons, enregistrées entre la mi-septembre et le 12 octobre 1972. Hold Me Tight, qui n’a rien à voir avec la chanson des Beatles du même titre, est une chanson d’amour enlevée. Lazy Dynamite, enregistrée le 16 septembre, est plus lente et plus rêveuse. Hands of Love, enregistrée le 1er octobre, est une chanson légère, presque une comptine. Power Cut, enregistrée en plusieurs séances jusqu’au 12 octobre, est une ballade au piano dont le titre renvoie aux coupures de courant qui ont frappé la Grande-Bretagne pendant la grève des mineurs de l’hiver 1972. Dans ses dernières mesures, les mélodies des chansons précédentes reviennent et se superposent.

Le procédé rappelle évidemment le medley de la face B d’Abbey Road, en 1969, que McCartney avait largement conçu. Mais l’ambition est plus modeste. Il ne s’agit pas d’une suite architecturée, mais d’une série de fragments qui se répondent, comme si McCartney avait assemblé des chansons inachevées pour en faire un tout. Le medley a ses défenseurs, qui y voient le moment le plus inventif du disque, et ses détracteurs, qui y entendent des esquisses mal finies. Il est, dans tous les cas, la seule trace sur l’album de l’ambition du double album.

Les chansons de la même époque absentes du disque

Singles, faces B et bande originale

L’année 1972 a été productive pour Wings, et une partie de sa production la plus connue n’est pas sur Red Rose Speedway. Give Ireland Back to the Irish, en février 1972, et Mary Had a Little Lamb, en mai, sont sortis en singles avant l’album. Hi Hi Hi, single de décembre 1972 interdit par la BBC pour ses allusions jugées déplacées, et sa face B C Moon, ne figurent pas non plus sur le disque. Live and Let Die, enregistrée en octobre 1972, sort en single en juin 1973. Ces titres ont été ajoutés en bonus sur certaines rééditions en CD, ce qui entretient la confusion.

Cette séparation était courante à l’époque, héritée des Beatles, qui évitaient souvent de mettre leurs singles sur leurs albums. Elle a pour effet de rendre Red Rose Speedway moins représentatif de l’année 1972 de Wings qu’on pourrait le croire. Le groupe qui jouait Hi Hi Hi sur scène était plus rock que le disque.

Correctif factuel n° 6 — Hi Hi Hi, C Moon, Mary Had a Little Lamb et Live and Let Die ne sont pas sur l’album original

On trouve régulièrement Hi Hi Hi, C Moon, Mary Had a Little Lamb, voire Live and Let Die, cités parmi les titres de Red Rose Speedway. Aucun ne figure sur l’album publié en 1973, qui compte neuf plages, de Big Barn Bed au medley final. Ces chansons ont été enregistrées pendant la même période, souvent avec les mêmes musiciens, mais sont sorties en singles. Plusieurs ont été ajoutées en titres bonus sur des rééditions en CD à partir des années 1980 et 1990, puis sur les éditions de 2018, ce qui explique qu’on les associe aujourd’hui au disque. Live and Let Die, quant à elle, appartient à la bande originale du film de James Bond.

La sortie : mars à mai 1973

My Love en éclaireur

Le single My Love sort en premier, le 23 mars 1973 au Royaume-Uni et le 9 avril aux États-Unis, avec en face B The Mess, enregistrée en public à La Haye pendant la tournée européenne de 1972. Le contraste est total : d’un côté une ballade orchestrale, de l’autre un rock brut joué sur scène. Le single est un succès des deux côtés de l’Atlantique, mais c’est en Amérique qu’il va devenir un phénomène.

James Paul McCartney : la télévision au service de l’album

Pour accompagner la sortie, McCartney a tourné une émission spéciale d’une heure, James Paul McCartney, diffusée le 16 avril 1973 aux États-Unis sur ABC et le 10 mai au Royaume-Uni sur ITV. On y voit Wings en studio et en concert, McCartney seul à la guitare acoustique, une séquence dans un pub de Liverpool, et un numéro de comédie musicale. My Love y est jouée en direct, et Henry McCullough y reprend son solo avec quelques variations.

L’accueil est mitigé, notamment en Grande-Bretagne, où l’on trouve l’émission complaisante. Mais elle joue son rôle : présenter McCartney comme un artiste de télévision indépendant des Beatles, et faire connaître le disque au grand public américain deux semaines avant sa sortie. Nous l’avons racontée dans notre vidéographie de Paul McCartney.

30 avril et 4 mai 1973

Red Rose Speedway sort le 30 avril 1973 aux États-Unis, chez Apple, et le 4 mai au Royaume-Uni. Le même printemps, Apple publie les deux compilations des Beatles, 1962-1966 et 1967-1970, et George Harrison son album Living in the Material World. Les quatre ex-Beatles et leur ancien groupe se retrouvent en concurrence directe dans les bacs et dans les classements. C’est dans ce contexte que va se jouer le doublé du 2 juin.

2 juin 1973 : le doublé américain

Deux premières places le même jour

Le classement Billboard daté du 2 juin 1973 consacre McCartney. My Love atteint la première place du Hot 100, le classement des singles. Red Rose Speedway atteint la première place du Billboard 200, le classement des albums. Pour un ex-Beatle que la critique disait fini deux ans plus tôt, la revanche est complète. Elle est aussi silencieuse : McCartney ne fait aucune déclaration, aucun commentaire public sur ce succès. Les chiffres parlent pour lui.

Le symbole est renforcé par un détail : pour atteindre la première place des albums, Red Rose Speedway déloge la compilation des Beatles 1967-1970, qui occupait la tête du classement. McCartney dépasse donc, ce samedi-là, son propre passé. Il ne s’agit pas d’un hasard de calendrier : les deux compilations, sorties quelques semaines plus tôt, se vendaient massivement, et c’est contre elles que l’album de Wings a dû s’imposer.

Trois semaines, quatre semaines

Red Rose Speedway reste trois semaines en tête du Billboard 200. Il est remplacé par Living in the Material World de George Harrison. My Love reste quatre semaines en tête du Hot 100, puis cède la place à Give Me Love (Give Me Peace on Earth), toujours de George Harrison. Pendant tout le mois de juin 1973, les premières places des classements américains se transmettent ainsi d’un ex-Beatle à l’autre, comme si le groupe continuait d’exister sous la forme de carrières séparées.

L’album passe au total trente et une semaines dans le classement américain. Au Royaume-Uni, le succès est plus modeste : cinquième place, seize semaines de présence. Le single My Love se classe dans les dix premiers en Grande-Bretagne, mais sans atteindre la première place. Le décalage entre les deux pays est l’un des faits marquants de l’histoire du disque, et il annonce une constante de la carrière de Wings : l’Amérique accueille McCartney plus chaleureusement que l’Angleterre.

Ce que ce succès voulait dire

Il faut mesurer ce que représentait ce doublé. Depuis 1970, McCartney portait l’image de celui qui avait brisé les Beatles, intenté le procès, attaqué ses anciens partenaires en justice. Lennon l’avait moqué en chanson, la critique britannique éreintait ses disques. Ram s’était bien vendu mais avait été démoli par la presse, Wild Life avait déçu tout le monde. Red Rose Speedway et My Love lui donnent, pour la première fois depuis la séparation, une victoire nette et incontestable sur le terrain où l’on mesure les artistes populaires : les ventes.

C’est aussi, pour Wings, la fin de l’apprentissage. Le groupe qu’on avait raillé en 1971 devient, en 1973, une machine à succès. Le succès de Band on the Run, quelques mois plus tard, s’appuiera sur ce crédit.

La tournée britannique de 1973

Le premier vrai tour d’Angleterre

Après les universités en 1972 et l’Europe en bus, Wings entreprend en mai 1973 sa première vraie tournée britannique, dans de grandes salles, de mai à juillet. C’est la première fois que McCartney joue devant le public anglais à grande échelle depuis la dernière tournée des Beatles en 1965. Le programme mêle les chansons de Red Rose Speedway, les singles de 1972, Live and Let Die et des titres de Wild Life. Il ne comprend toujours aucune chanson des Beatles : McCartney veut que Wings existe par lui-même.

My Love devient l’un des moments forts des concerts. Henry McCullough y rejoue son solo, soir après soir, en le faisant varier. Ce qui était une improvisation d’un jour devient un passage attendu, presque un rituel. La tournée est un succès public et confirme que Wings est désormais un groupe de scène solide.

Un groupe au bord de la rupture

Mais la tournée de 1973 est aussi la dernière de cette formation. Les tensions accumulées pendant la longue fabrication de l’album, le crédit Paul McCartney and Wings, les questions de rémunération et la place réduite laissée aux musiciens finissent par éclater. En août 1973, à la veille du départ pour le Nigeria, Henry McCullough quitte le groupe après une dispute en répétition, et Denny Seiwell le suit quelques jours plus tard. Paul, Linda et Denny Laine partent seuls à Lagos. Nous avons raconté ce départ et l’aventure nigériane dans notre article sur Bluebird et dans notre article sur Nineteen Hundred and Eighty-Five.

Le paradoxe est cruel. Red Rose Speedway est le disque qui a fait de Wings un groupe à succès, et c’est aussi celui qui a provoqué la fin de sa première formation. Band on the Run, souvent présenté comme le grand album de groupe de Wings, sera enregistré par trois personnes, McCartney jouant lui-même la batterie.

La réception : la critique contre le public

Une presse britannique sévère

À sa sortie, Red Rose Speedway est accueilli avec réserve par la presse britannique. On lui reproche sa douceur, ses ballades, son manque d’ambition apparent. Les mots qui reviennent sont ceux qui accompagnent McCartney depuis 1970 : joli, mièvre, inoffensif. Pour une partie de la critique, l’ex-Beatle gaspille son talent dans des chansons d’amour sans enjeu.

Cette sévérité s’inscrit dans un contexte. Au début des années 1970, le rock britannique valorise la puissance, la complexité, la transgression. Led Zeppelin, Pink Floyd, David Bowie, Roxy Music définissent la modernité. Un disque de ballades et de chansons pastorales, signé par un musicien de trente ans qui vit à la ferme avec sa famille, paraît anachronique. McCartney est jugé sur ce qu’il n’est pas.

Un accueil américain plus favorable

Aux États-Unis, la réception est plus partagée et souvent plus pragmatique. Certains critiques saluent la cohérence du disque, la qualité des arrangements, la présence d’un vrai groupe derrière McCartney, et le jugent supérieur à Wild Life. D’autres restent sceptiques. Mais le public tranche : l’album est numéro un, et le single aussi. L’Amérique, qui n’a pas vécu la séparation des Beatles comme un drame national, juge McCartney sur ses chansons.

Le jugement de McCartney lui-même

Le critique le plus sévère de Red Rose Speedway est peut-être son auteur. McCartney a dit à plusieurs reprises qu’il n’était pas satisfait du disque, qu’il avait le sentiment que le groupe avait raté quelque chose après Wild Life, et que Wings était meilleur en concert. Ce jugement a longtemps pesé sur la réputation de l’album. Il faut pourtant le lire avec prudence : McCartney est souvent dur avec ses disques des années 1970, et il juge Red Rose Speedway à l’aune de Band on the Run, qui l’a suivi.

La réévaluation

Depuis les années 2000, et plus encore depuis la réédition de 2018, Red Rose Speedway bénéficie d’un regard plus favorable. On y entend désormais un disque de transition, plus varié qu’on ne le disait, avec au moins deux chansons majeures, My Love et Little Lamb Dragonfly, et un medley qui a gagné ses défenseurs. Il ne sera sans doute jamais considéré comme un grand album, mais il n’est plus le disque oublié qu’il a longtemps été. Il ne figure pas dans notre classement des dix meilleurs albums solo des Beatles, mais il est l’une des étapes indispensables de notre parcours en vingt chansons de Wings.

2018 : la reconstruction

L’Archive Collection

Le 7 décembre 2018, Red Rose Speedway est réédité dans la série Archive Collection de McCartney, en même temps que Wild Life. Le disque original est remastérisé aux studios Abbey Road. Plusieurs éditions sont proposées, de la simple version remastérisée au grand coffret deluxe en tirage limité et numéroté.

Le coffret deluxe est l’un des plus riches de toute la série. Il contient trois disques audio avec trente-cinq titres supplémentaires, dont les singles, les faces B, des mixages alternatifs et des inédits. Il comprend aussi deux DVD et un Blu-ray, avec l’émission James Paul McCartney, des entretiens, des clips et un film d’animation jamais diffusé, The Bruce McMouse Show, entièrement restauré. Un livre de cent vingt-huit pages, avec de nombreuses photographies inédites de Linda McCartney et l’histoire de l’album racontée à partir de nouveaux entretiens, l’accompagne, ainsi que le livre de photographies Wings in Morocco et des fac-similés de paroles manuscrites.

Le double album enfin publié

La pièce maîtresse de la réédition est Red Rose Speedway Reconstructed, la reconstitution du double album d’après la liste du 30 janvier 1973. Elle est publiée en bonus dans les éditions étendues et en double vinyle séparé. Pour la première fois, le public peut entendre l’album tel que le groupe l’avait imaginé, avec Night Out en ouverture, Seaside Woman, I Would Only Smile, Mama’s Little Girl, Tragedy et les deux enregistrements en public de la tournée européenne.

L’écoute confirme ce que disaient les membres du groupe : le double album était plus rock, plus varié et plus collectif. Elle confirme aussi ce que pensait peut-être McCartney : il était plus inégal. La version simple de 1973 a perdu en diversité ce qu’elle a gagné en cohérence. Les deux versions coexistent désormais, et chacun peut choisir.

The Bruce McMouse Show

La réédition a révélé un autre projet de l’époque : The Bruce McMouse Show, un film mêlant des images de la tournée européenne de 1972 et des séquences d’animation mettant en scène une famille de souris vivant sous la scène. McCartney en avait dessiné les personnages lui-même. Le film, resté inachevé pendant près de cinquante ans, a été restauré et publié dans le coffret. Il témoigne de l’énergie créatrice de McCartney en 1972, qui menait de front un album, une tournée, une émission de télévision, une bande originale de James Bond et un dessin animé.

Ce que Red Rose Speedway dit de McCartney

Le chef qui doute

Red Rose Speedway est l’album d’un McCartney qui ne sait pas encore très bien ce qu’il veut. Il hésite entre un groupe et un nom, entre un double album et un simple, entre le rock que réclament ses musiciens et les ballades qu’il écrit naturellement. Il essaie un producteur extérieur et le laisse partir. Il enregistre dans une demi-douzaine de studios. Il met plus de deux ans à finir un disque de neuf titres. Ce doute, qu’on retrouve rarement dans sa carrière, rend l’album plus humain que ses disques plus maîtrisés.

La force de la ballade

L’album démontre aussi une chose que McCartney n’a jamais cessé de défendre : une chanson d’amour bien écrite peut être une arme. Dans un paysage rock qui valorise la puissance et la complexité, My Love s’impose par la douceur. C’est une leçon que McCartney appliquera tout au long de sa carrière, jusqu’à en faire un manifeste trois ans plus tard avec Silly Love Songs.

L’antichambre de Band on the Run

Enfin, Red Rose Speedway est la préparation de Band on the Run. Le succès commercial donne à McCartney la confiance et les moyens de son disque suivant. Les tensions avec les musiciens l’obligent à travailler presque seul, ce qui lui réussit. La collaboration avec George Martin sur Live and Let Die rappelle ce qu’un regard extérieur peut apporter. Tout ce qui fera la réussite de Band on the Run est déjà là, en germe, dans les hésitations de Red Rose Speedway. Pour l’histoire de Wings après 1973, notre histoire complète de Wings prend le relais.

Fiche technique

Titre Red Rose Speedway
Crédit Paul McCartney and Wings
Sortie 30 avril 1973 (États-Unis), 4 mai 1973 (Royaume-Uni)
Label Apple
Enregistrement Octobre 1970 à janvier 1973, New York et Londres
Production Paul McCartney
Musiciens Paul McCartney, Linda McCartney, Denny Laine, Henry McCullough, Denny Seiwell ; Hugh McCracken sur deux titres
Single My Love, face B The Mess
Classements N° 1 aux États-Unis (trois semaines), n° 5 au Royaume-Uni
Réédition Archive Collection, 7 décembre 2018, avec la reconstruction du double album

Les neuf titres et leurs dates d’enregistrement

Plage Titre Enregistrement principal Particularité
A1 Big Barn Bed 6 mars 1972, complétée en novembre Fragment déjà présent sur Ram
A2 My Love 26 janvier 1973 Orchestre en direct, solo improvisé de McCullough
A3 Get on the Right Thing 14 octobre 1970, New York Reste des séances de Ram
A4 One More Kiss 29 et 30 septembre 1972 Couleur country
A5 Little Lamb Dragonfly 19 et 20 novembre 1970, New York ; achevée le 20 novembre 1972 Orchestre arrangé avec George Martin
B1 Single Pigeon 9 mars 1972 Miniature au piano
B2 When the Night 7 mars 1972 Ballade chorale
B3 Loup (1st Indian on the Moon) 15 au 17 mars 1972 Pièce quasi instrumentale
B4 Medley : Hold Me Tight, Lazy Dynamite, Hands of Love, Power Cut Mi-septembre au 12 octobre 1972 Thèmes superposés en conclusion

Guide d’écoute : Red Rose Speedway en dix étapes

  1. Ram On (reprise), sur Ram (1971). Repérer le fragment de Big Barn Bed, deux ans avant l’album.
  2. Big Barn Bed. L’ouverture de groupe, avec les chœurs de Linda et Denny Laine.
  3. My Love. Écouter l’entrée de l’orchestre, puis attendre le solo de McCullough.
  4. The Mess, face B de My Love. Le même groupe, sur scène, à La Haye : l’autre visage de Wings.
  5. Get on the Right Thing. Comparer avec My Love : deux ans et deux groupes séparent ces enregistrements.
  6. Little Lamb Dragonfly. Suivre le passage de la première partie, pour l’agneau, à la seconde, pour la libellule.
  7. Loup (1st Indian on the Moon). La pièce la plus expérimentale, à écouter au casque.
  8. Le medley final. Attendre les dernières mesures de Power Cut, où les mélodies se superposent.
  9. Night Out et I Would Only Smile, dans la reconstruction de 2018. Le rock et la voix de Denny Laine que l’album simple a écartés.
  10. Live and Let Die (1973). Enregistrée pendant les mêmes semaines, elle montre ce que McCartney pouvait faire avec George Martin.

Chronologie

Date Événement
14 octobre 1970 Enregistrement de Get on the Right Thing à New York, séances de Ram
19 et 20 novembre 1970 Enregistrement de Little Lamb Dragonfly à New York
Mai 1971 Sortie de Ram, avec un fragment de Big Barn Bed
Décembre 1971 Sortie de Wild Life, premier album de Wings
Début 1972 Henry McCullough rejoint Wings
Février 1972 Tournée des universités britanniques ; Give Ireland Back to the Irish
6 mars 1972 Début des séances à Olympic avec Glyn Johns
Avril 1972 Départ de Glyn Johns
Mai 1972 Single Mary Had a Little Lamb
9 juillet au 24 août 1972 Tournée Wings Over Europe
Septembre et octobre 1972 One More Kiss et le medley ; Live and Let Die aux studios AIR
20 novembre 1972 Little Lamb Dragonfly achevée à Trident
Décembre 1972 Single Hi Hi Hi / C Moon, interdit par la BBC
13 décembre 1972 Acétates du double album
26 janvier 1973 Enregistrement de My Love
30 janvier 1973 Liste du double album en quatre faces
23 mars 1973 Single My Love au Royaume-Uni
16 avril 1973 Diffusion de James Paul McCartney aux États-Unis
30 avril 1973 Sortie de Red Rose Speedway aux États-Unis
4 mai 1973 Sortie au Royaume-Uni
Mai à juillet 1973 Tournée britannique de Wings
2 juin 1973 Doublé : My Love et Red Rose Speedway numéros un aux États-Unis
Août 1973 Départs de Henry McCullough et Denny Seiwell
7 décembre 2018 Réédition Archive Collection et reconstruction du double album

Questions fréquentes

Quand Red Rose Speedway est-il sorti ?

Le 30 avril 1973 aux États-Unis et le 4 mai 1973 au Royaume-Uni, chez Apple.

Red Rose Speedway est-il le premier album de Wings ?

Non. C’est le deuxième, après Wild Life en 1971. C’est le premier crédité à Paul McCartney and Wings et le premier numéro un américain du groupe.

Quelles sont les chansons de Red Rose Speedway ?

Big Barn Bed, My Love, Get on the Right Thing, One More Kiss, Little Lamb Dragonfly, Single Pigeon, When the Night, Loup (1st Indian on the Moon) et un medley réunissant Hold Me Tight, Lazy Dynamite, Hands of Love et Power Cut.

Red Rose Speedway devait-il être un double album ?

Oui. Des acétates de décembre 1972 et une liste du 30 janvier 1973 montrent un projet de dix-huit titres en quatre faces, reconstitué officiellement en 2018.

Pourquoi le double album a-t-il été abandonné ?

Denny Seiwell attribue la décision à EMI. McCartney dit ne pas s’en souvenir précisément et juge plus probable sa propre préférence pour un album simple.

Quel classement a atteint l’album ?

Numéro un du Billboard 200 pendant trois semaines aux États-Unis, cinquième au Royaume-Uni.

Qui joue le solo de guitare de My Love ?

Henry McCullough, qui l’a improvisé en direct, avec l’orchestre, après avoir demandé à McCartney de changer le solo prévu.

Pourquoi y a-t-il du braille sur la pochette ?

Le dos des premiers pressages portait un message en braille destiné à Stevie Wonder, ami des McCartney.

Live and Let Die est-elle sur Red Rose Speedway ?

Non. Enregistrée en octobre 1972 pendant la même période, elle est sortie en single et sur la bande originale du film.

Quelle réédition choisir ?

L’édition Archive Collection de 2018, qui contient l’album remastérisé et, selon les versions, la reconstruction du double album et de nombreux inédits.

Glossaire

  • Acétate : disque de test gravé à partir d’une bande pour écouter un projet avant sa fabrication en série.
  • Billboard 200 et Hot 100 : classements américains des albums et des singles publiés par le magazine Billboard.
  • Face B : chanson placée au verso d’un single.
  • Medley : enchaînement de plusieurs chansons sans interruption.
  • Pochette ouvrante : pochette de vinyle qui s’ouvre comme un livre, souvent avec un livret ou des photographies à l’intérieur.
  • Surimpression : enregistrement d’une partie supplémentaire par-dessus une prise existante.

Pour aller plus loin : écouter, regarder, lire

  • Paul McCartney and Wings, Red Rose Speedway, l’album remastérisé : en CD.
  • Red Rose Speedway, Archive Collection, avec la reconstruction du double album : l’édition Archive Collection.
  • Red Rose Speedway, coffret deluxe, avec The Bruce McMouse Show et James Paul McCartney : le coffret.
  • Red Rose Speedway Reconstructed, le double album en vinyle : en double vinyle.
  • Wings, Wild Life (1971), le disque précédent : en CD et vinyle.
  • Paul and Linda McCartney, Ram (1971), d’où viennent deux titres de l’album : en CD et vinyle.
  • Paul McCartney and Wings, Band on the Run (1973), le disque suivant : en CD et vinyle.
  • Wingspan, le documentaire sur l’histoire de Wings : en DVD.
  • Wings: The Story of a Band on the Run, l’histoire du groupe par ses membres : le livre.
  • Paul McCartney, The Lyrics, où il commente My Love : l’édition française.
  • Denny Laine, Japanese Tears (1980), avec I Would Only Smile : en CD.
  • Paul McCartney, The Boys of Dungeon Lane (2026), son dernier album : disponible ici.

Sources et références

PaulMcCartney.com, Red Rose Speedway: The Double Album (2018) ; livret de l’Archive Collection de Red Rose Speedway (2018) ; The Paul McCartney Project (séances d’Olympic, Red Rose Speedway double LP) ; The Beatles Bible (Red Rose Speedway, pochette, Little Lamb Dragonfly, Get on the Right Thing, sortie britannique du 4 mai 1973) ; Glyn Johns, Sound Man (2014) ; Geoffrey Giuliano, Blackbird (1997) ; entretien de Denny Seiwell avec CultureSonar (2019) ; Paul McCartney, The Lyrics (2021) ; Billboard, classements de juin 1973 ; Official Charts Company.

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