Mary Had a Little Lamb : l’histoire vraie du single le plus moqué de Paul McCartney, écrit pour sa fille Mary
Au printemps 1972, Paul McCartney est l’homme le plus scruté de la pop britannique. Deux ans après la fin des Beatles, chacun de ses gestes est lu comme une réponse à John Lennon, comme un aveu de faiblesse ou comme une provocation. Il vient de sortir un single politique sur l’Irlande, interdit d’antenne par la BBC. Et voilà que son disque suivant est… une comptine pour enfants de maternelle. Mary Had a Little Lamb, l’histoire de la petite fille suivie à l’école par son agneau, chantée par Wings avec une flûte à bec, un xylophone et deux fillettes aux chœurs.
Pour une partie de la critique, c’est la preuve définitive que McCartney a perdu la boussole. Pour ses propres musiciens, c’est une énigme. Pour la légende, c’est devenu “le single le plus ridicule d’un ex-Beatle”, la chanson qu’on cite pour se moquer. Mais l’histoire réelle de ce 45 tours est bien plus surprenante que la moquerie. La chanson a été écrite pour une enfant de deux ans qui aimait entendre son prénom. Elle existait avant l’affaire irlandaise. Elle est entrée dans le Top 10 britannique. Elle a été filmée quatre fois, jouée en France à Arles et à l’Olympia, et son texte, vieux de près d’un siècle et demi, est aussi le tout premier poème de langue anglaise jamais gravé par une machine.
Voici l’enquête complète sur Mary Had a Little Lamb : d’où vient la comptine, pourquoi McCartney l’a choisie, ce qui s’est passé aux studios Olympic le 27 mars 1972, ce que ses musiciens en pensaient vraiment, comment la presse l’a reçue, ce que disent les classements, et pourquoi ce petit disque en apprend davantage sur Paul McCartney que bien des chefs-d’œuvre.
En bref
- Le disque : single de Wings, Apple R 5949 au Royaume-Uni, face B Little Woman Love, crédité à Paul et Linda McCartney, produit par Paul McCartney. Sortie britannique le 19 mai 1972 selon les recherches les plus récentes (le 12 mai selon de nombreuses discographies), sortie américaine début juin.
- L’enregistrement : studios Olympic, à Barnes, dans l’ouest de Londres, le 27 mars 1972, pendant les séances de l’album Red Rose Speedway, avec Glyn Johns à la prise de son. Heather et Mary McCartney chantent dans les chœurs.
- Le texte : il n’est pas de McCartney. Il reprend le poème de l’Américaine Sarah Josepha Hale, publié à Boston le 24 mai 1830. McCartney a écrit une mélodie nouvelle et un refrain de “la la la”.
- Le mythe : on répète que la chanson était une riposte ironique à l’interdiction de Give Ireland Back to the Irish. Or une maquette existe dès décembre 1971, avant le Bloody Sunday.
- Les chiffres : n°9 au Royaume-Uni, n°13 en Nouvelle-Zélande, n°17 en Australie, n°28 au Billboard américain. Pas un triomphe, mais pas un échec.
- La scène : jouée 18 fois pendant la tournée Wings Over Europe de l’été 1972, dont trois fois en France (Châteauvallon, Arles, Paris-Olympia), plus un passage mimé à Top of the Pops. Jamais rejouée depuis.
- L’image : quatre films promotionnels tournés par Nicholas Ferguson, décors “grange”, “campagne”, “psychédélique” et “désert”, tous réunis en 2018 dans l’édition Archive Collection de Red Rose Speedway.
Sommaire
Un single que personne n’attendait : le printemps 1972 de Paul McCartney
Pour comprendre pourquoi Mary Had a Little Lamb a tant dérouté, il faut se replacer dans la situation de McCartney au début de 1972. Il a quitté les Beatles dans la douleur, publié McCartney en 1970, puis Ram en 1971, deux albums que la presse rock a reçus avec une condescendance rare. Il a monté à l’été 1971 un groupe qui n’avait pas encore de nom au moment de son annonce, raconté dans notre article Il y a 55 ans, Paul McCartney annonçait un groupe qui n’avait pas encore de nom. Ce groupe, Wings, a sorti en décembre 1971 un premier album enregistré en quelques jours, Wild Life, dont nous avons retracé la genèse dans Wild Life : McCartney libéré, naissance brute de Wings. Accueil tiède, ventes modestes.
McCartney a alors trente ans. Il vit entre Londres et une ferme isolée de la péninsule de Kintyre, en Écosse, où il élève des moutons avec Linda. Il est père de trois filles : Heather, la fille de Linda née en 1962 qu’il a adoptée, Mary, née le 28 août 1969, et Stella, née le 13 septembre 1971. Il est aussi engagé dans une guerre juridique avec ses trois anciens partenaires, qui a conduit la justice britannique, en mars 1971, à placer les affaires du groupe sous l’autorité d’un administrateur judiciaire. C’est un homme qui veut démontrer qu’il existe sans le groupe, et qui refuse obstinément de faire ce qu’on attend de lui.
Trois 45 tours, trois visages
En 1972, Wings publie trois singles hors album en neuf mois. Pris ensemble, ils forment l’une des séquences les plus déroutantes de toute la discographie de McCartney.
Le premier, sorti le 25 février 1972, est Give Ireland Back to the Irish. McCartney l’a écrit dans les jours qui suivent le Bloody Sunday du 30 janvier 1972, quand des parachutistes britanniques ouvrent le feu sur une manifestation pour les droits civiques à Derry, en Irlande du Nord. La BBC refuse de le diffuser, comme Radio Luxembourg et les radios commerciales britanniques. Le disque monte malgré tout à la 16e place au Royaume-Uni et atteint la première place en Irlande.
Le deuxième, trois mois plus tard, est Mary Had a Little Lamb. Le troisième, en décembre, est le double face A Hi, Hi, Hi / C Moon, dont la face principale est à son tour bannie par la BBC, cette fois pour des allusions jugées sexuelles et une référence supposée à la drogue.
Politique, comptine, rock grivois : trois registres qui semblent s’annuler l’un l’autre. C’est de ce contraste qu’est née la lecture dominante de Mary Had a Little Lamb, celle d’un pied de nez calculé. Le chroniqueur pressé y voit une réponse à la censure : on m’interdit de parler de politique, je vous chante donc une comptine. L’hypothèse est séduisante. Elle a un seul défaut, que nous verrons plus loin : la chronologie ne la soutient pas.
Ce que la légende a retenu
Au fil des décennies, Mary Had a Little Lamb est devenu un raccourci commode. Quand un critique veut illustrer la prétendue mièvrerie de McCartney après les Beatles, c’est ce titre qu’il cite, souvent aux côtés de Silly Love Songs ou de We All Stand Together. Les classements des “pires chansons d’ex-Beatles” le placent régulièrement en bonne position. On entend dire qu’il a été un échec commercial, qu’il a fait fuir les fans, que McCartney l’a écrit seul sur un coup de tête, qu’il existait un unique clip, ou encore que le texte est de lui.
Presque tout cela est faux ou déformé. Le disque a eu un vrai public, ses auteurs officiels sont deux, les films sont quatre, et les mots ont presque cent cinquante ans de plus que la chanson. Reprenons donc depuis le début, c’est-à-dire bien avant McCartney, dans une petite école de Nouvelle-Angleterre.
Une comptine américaine de 1830 : les origines de Mary Had a Little Lamb
Pour un enfant anglophone, Mary Had a Little Lamb est l’équivalent d’Au clair de la lune ou de Frère Jacques : une chanson que l’on sait avant de savoir lire. Beaucoup de Britanniques la croient même issue du folklore anglais, transmise par tradition orale depuis le Moyen Âge. C’est une erreur. La comptine est américaine, datée, signée, et son histoire est presque aussi disputée que celle d’une chanson des Beatles.
Sarah Josepha Hale, la femme qui a aussi inventé Thanksgiving
Le poème paraît pour la première fois le 24 mai 1830, à Boston, chez l’éditeur Marsh, Capen & Lyon, dans un recueil intitulé Poems for Our Children. Son auteure est Sarah Josepha Hale, née en 1788 dans le New Hampshire, veuve et mère de cinq enfants, qui gagne sa vie par la plume. Le recueil a une ambition morale explicite : il est destiné aux familles, aux écoles du dimanche et aux écoles maternelles, pour inculquer aux enfants des vertus simples. Le titre original du poème n’est pas celui que nous connaissons : il s’intitule sobrement Mary’s Lamb, “l’agneau de Mary”.
Hale n’est pas une poétesse de circonstance. Elle deviendra pendant une quarantaine d’années la rédactrice en chef du Godey’s Lady’s Book, le magazine féminin le plus influent de l’Amérique du XIXe siècle, et mènera pendant des décennies une campagne obstinée pour que Thanksgiving devienne une fête nationale, ce qu’Abraham Lincoln finira par décréter en 1863. La femme dont McCartney chante les vers en 1972 est donc aussi l’une des grandes figures de la presse américaine d’avant la guerre de Sécession.
Le poème original compte trois strophes de huit vers. La première est celle que tout le monde connaît, et puisqu’elle est dans le domaine public depuis longtemps, on peut la citer telle qu’elle fut imprimée en 1830 :
Mary had a little lamb,
Its fleece was white as snow.
And everywhere that Mary went,
The lamb was sure to go.
En français : Mary avait un petit agneau, à la toison blanche comme la neige, et partout où Mary allait, l’agneau était sûr de la suivre. La suite est moins connue, et c’est elle qui fascinera McCartney. L’agneau suit Mary à l’école, ce qui est contraire au règlement, et fait rire les enfants. L’institutrice le met dehors. Il attend patiemment près de la porte jusqu’à ce que Mary sorte, puis court vers elle et pose la tête sur son bras. Les enfants demandent pourquoi l’agneau aime tant Mary. La maîtresse répond : parce que Mary aime l’agneau. Et la dernière strophe tire la morale : si l’on est toujours doux, on peut gagner la confiance de tout animal.
Mary Sawyer, Sterling et l’agneau qui allait à l’école
Le poème a-t-il été inspiré par une histoire vraie ? Deux récits s’affrontent. Selon une biographe de Hale, l’anecdote se serait produite dans la petite école où la jeune Sarah enseignait, à Newport, dans le New Hampshire : une élève prénommée Mary serait arrivée un matin suivie de son agneau, et l’institutrice en aurait tiré une leçon de morale.
L’autre récit est bien plus célèbre, et il est né tardivement. En 1876, une femme de soixante-dix ans, Mary Tyler, née Sawyer en 1806 à Sterling, dans le Massachusetts, affirme être la Mary du poème. Enfant, raconte-t-elle, elle avait sauvé un agneau chétif et l’avait emmené à l’école, sur le conseil de son frère, ce qui avait provoqué un joyeux désordre. Un jeune homme présent ce jour-là, John Roulstone, neveu du pasteur local, aurait été si amusé qu’il serait revenu le lendemain à cheval lui remettre un bout de papier portant les trois strophes originales. Selon cette version, Hale n’aurait fait qu’ajouter la suite.
Aucune preuve ne soutient ce récit, en dehors de la mémoire de Mary Sawyer. Le fameux bout de papier n’a jamais été produit. La seule trace écrite attestée reste le recueil de Hale de 1830, qui lui en attribue l’entière paternité. Mais la légende de Sterling a eu une belle carrière. Dans les années 1880, Mary Sawyer contribue à une collecte de fonds pour la sauvegarde de l’Old South Meeting House de Boston en vendant, dit-on, des brins de laine provenant de bas tricotés avec la toison de son agneau. La commune de Sterling possède toujours une petite statue de l’agneau et une plaque historique.
L’industriel Henry Ford, grand collectionneur de souvenirs américains, rachète dans les années 1920 l’école de Redstone, le petit bâtiment de 1798 où Mary Sawyer aurait été scolarisée, et le fait déplacer sur le domaine de la Wayside Inn de Sudbury, dans le Massachusetts. En 1928, il publie même un livret intitulé The Story of Mary’s Little Lamb, qui défend la version de Sterling. Quant à la maison natale de Mary Sawyer, inscrite au registre national des lieux historiques américains en 2000, elle a été détruite par un incendie criminel le 12 août 2007.
Deux mélodies avant celle de McCartney
La comptine a eu au moins deux musiques avant 1972. Dès le début des années 1830, le compositeur Lowell Mason, figure majeure de l’éducation musicale américaine, publie une mise en musique du poème dans un recueil de chants pour les écoles. Cette version est tombée dans l’oubli.
L’air que tous les enfants chantent aujourd’hui est différent : c’est celui de Merrily We Roll Along, lui-même tiré du refrain d’une vieille chanson de soirée, Goodnight, Ladies. Pour s’y adapter, le texte est doublé de répétitions : chaque premier vers est repris deux fois en écho, ce qui donne cette structure si caractéristique, facile à mémoriser, idéale pour les tout-petits.
Or, et c’est un point que beaucoup de commentateurs ignorent, McCartney n’utilise pas cet air-là. Il n’utilise pas non plus celui de Mason. Il écrit une mélodie entièrement nouvelle, avec son propre refrain de “la la la”, chanté par tout le groupe. Autrement dit, ce n’est pas une reprise au sens où Buddy Guy reprendra la comptine en blues en 1968 sur l’album A Man and the Blues, version elle-même revisitée par Stevie Ray Vaughan sur Texas Flood en 1983. C’est une composition originale posée sur un texte du domaine public.
1877 : les premiers mots jamais enregistrés par Edison
Voici le détail qui transforme une comptine en document d’histoire des techniques. En 1877, Thomas Edison met au point son phonographe à cylindre recouvert d’une feuille d’étain. Pour tester la machine, il récite dans le cornet quelques vers. Lesquels ? Mary had a little lamb. La comptine de Sarah Josepha Hale devient ainsi le premier poème en langue anglaise jamais enregistré et restitué par une machine. Le cylindre d’origine est perdu, mais Edison rejouera la scène à la fin des années 1920 pour un enregistrement commémoratif qui, lui, a survécu.
Les lecteurs français apprécieront la nuance : Edison n’est pas le premier à avoir capté une voix. Dès 1860, l’inventeur parisien Édouard-Léon Scott de Martinville avait enregistré sur son phonautographe un fragment d’Au clair de la lune, mais sa machine savait inscrire le son, pas le restituer. Il faudra attendre 2008 pour que des chercheurs américains parviennent à faire entendre cette trace. Deux comptines, l’une française, l’autre américaine, sont donc les deux premiers chants de l’histoire de l’enregistrement sonore.
McCartney, qui s’est toujours passionné pour la technique du studio, n’a jamais mis en avant ce détail. Mais il y a une ironie délicieuse à voir l’ancien Beatle, qui a contribué plus que quiconque à faire du studio un instrument, graver en 1972 les mots mêmes par lesquels l’enregistrement sonore avait commencé un siècle plus tôt.
Écrite pour une petite fille de deux ans qui aimait entendre son prénom
Revenons à McCartney. Pourquoi un musicien qui a écrit Yesterday, Hey Jude et Let It Be décide-t-il de mettre en musique une comptine ? Sa réponse, formulée dès 1972 et répétée ensuite avec une constance remarquable, tient en une phrase : il l’a faite pour sa fille.
Mary, l’auditrice idéale
Mary McCartney a deux ans à la fin de 1971. Elle porte le prénom de la mère de Paul, Mary Mohin, infirmière et sage-femme, morte en 1956 quand il avait quatorze ans. Le prénom est donc chargé, et McCartney l’a déjà chanté une fois, de façon voilée, dans Let It Be, où la “Mother Mary” est d’abord sa mère apparue en rêve. Chanter “Mary” pour sa fille, c’est aussi, d’une certaine manière, faire résonner ce prénom-là.
Mais l’explication qu’il donne est beaucoup plus prosaïque. Dans un entretien accordé au magazine Sounds et publié le 2 décembre 1972, il résume : c’était juste une chanson pour enfants, écrite pour l’une des siennes, qui s’appelle Mary, et il s’est rendu compte que si il la chantait, elle comprendrait. Des années plus tard, dans un propos rapporté par Keith Badman dans The Beatles Diary, il ajoute que sa fille aimait entendre son prénom chanté, qu’il sait que les gens trouvent la chanson un peu idiote, mais qu’il ne regrette pas de l’avoir écrite, puisqu’elle était pour elle.
Le décor quotidien de cette naissance est celui qu’il décrit à Paul Gambaccini dans le livre d’entretiens Paul McCartney in His Own Words, publié en 1976. Il vient d’avoir trois enfants en quelques années. Quand il s’assoit au piano à la maison, son public, la plupart du temps, ce sont les enfants. Il ne connaît que le premier couplet de la comptine. Il cherche le texte original, le trouve, écrit un petit air autour, et va l’enregistrer. Rien de plus.
Pour mesurer ce que cette situation a de neuf, il faut se rappeler que McCartney est alors le seul des quatre ex-Beatles à vivre au quotidien avec de jeunes enfants. Lennon, installé à New York, ne voit presque plus son fils Julian, Harrison n’a pas encore d’enfant, et Starr, père de trois jeunes enfants, partage son temps entre la musique et les tournages de cinéma. McCartney, lui, passe des semaines entières à la ferme, loin des studios, au milieu des bêtes et des enfants. Les agneaux de la comptine, il les voit naître chaque printemps dans ses propres champs.
La maquette de New York, décembre 1971
Le document qui ruine la thèse de la riposte à la BBC est un simple enregistrement radio. En décembre 1971, Paul et Linda McCartney reçoivent à New York, dans les bureaux de leur société McCartney Productions, un journaliste de la station bostonienne WRKO. Pendant l’entretien, McCartney s’installe au piano et joue une ébauche de Mary Had a Little Lamb. L’enregistrement circule depuis longtemps chez les collectionneurs et a été documenté par l’historien Luca Perasi dans son ouvrage de référence sur les séances de McCartney.
Décembre 1971, c’est plus d’un mois avant le Bloody Sunday du 30 janvier 1972, donc avant l’écriture de Give Ireland Back to the Irish, avant son enregistrement et bien avant l’interdiction de la BBC. La chanson était déjà là, dans les doigts de McCartney, quand l’Irlande a fait irruption dans son agenda.
Correctif factuel : Mary Had a Little Lamb n’est pas une riposte à la censure de la BBC
L’idée circule depuis 1972 : McCartney, furieux que la BBC ait banni Give Ireland Back to the Irish, aurait sorti une comptine inoffensive pour se moquer des censeurs. Des critiques respectés l’ont écrite, notamment Roy Carr et Tony Tyler, du New Musical Express, dans leur livre The Beatles: An Illustrated Record paru en 1975, et on la retrouve aujourd’hui dans d’innombrables articles.
La chronologie la contredit. Une ébauche au piano de la chanson a été captée en décembre 1971 lors d’un entretien pour la radio WRKO, soit avant le Bloody Sunday du 30 janvier 1972. McCartney a par ailleurs démenti cette lecture, notamment dans l’entretien avec Vic Garbarini publié en 1980 sous forme de disque promotionnel par Columbia, en maintenant qu’il s’agissait d’un effort sincère pour écrire une chanson d’enfants. Ce qui est exact, en revanche, c’est que le choix de la sortir comme single juste après la polémique irlandaise a produit un contraste que McCartney ne pouvait ignorer, et dont il a plus tard parlé avec amusement.
Ce que McCartney a trouvé dans les strophes oubliées
Le passage le plus touchant de toute cette histoire se trouve dans un entretien accordé au Melody Maker et publié le 2 décembre 1972. McCartney y raconte qu’il n’avait jamais su ce qui venait après le premier couplet. Il connaissait l’agneau blanc comme neige, il savait vaguement que l’agneau suivait Mary à l’école, mais il ignorait que toute l’histoire tournait autour de l’institutrice qui met l’animal à la porte, et de l’agneau qui attend dehors parce qu’il est aimé.
C’est là que McCartney s’enthousiasme. Il trouve ces vers profonds, presque spirituels : quelqu’un qui reste là, qui patiente, simplement parce qu’on l’aime. Il ajoute, avec un humour qui désarme, qu’il est certain que personne ne réfléchit jamais à ce genre de choses. Le titre de l’article du Melody Maker reprend d’ailleurs sa formule selon laquelle ces paroles sont “un sacré trip”.
On peut sourire. On peut aussi y voir une clé. Toute l’œuvre de McCartney, des Things We Said Today aux chansons pour Linda, revient à cette idée simple : la fidélité d’un attachement. Qu’il l’ait reconnue dans une comptine de 1830 n’a rien d’absurde. Dans la dernière strophe du poème de Hale, la morale n’est pas une leçon de discipline mais une leçon de douceur envers les animaux. Trois ans plus tard, les McCartney deviendront végétariens, et Paul racontera souvent que la décision est venue un dimanche, en regardant des agneaux gambader dans un pré pendant qu’on mangeait de l’agneau à table. Nous avons retracé cette conversion dans notre article consacré à l’appel de Paul McCartney à manger végétarien, et plus largement dans le dossier sur cinquante ans d’engagement pour les animaux. Rétrospectivement, la comptine de 1972 ressemble à un premier signe.
Une chanson signée Paul et Linda McCartney
Sur l’étiquette du disque, la chanson est créditée à McCartney et McCartney, c’est-à-dire à Paul et Linda. Ce n’est pas un détail anodin. Depuis 1971, le couple signe ensemble une partie des nouvelles chansons, à commencer par Another Day. Or Paul est encore lié à la société d’édition Northern Songs, passée sous le contrôle d’ATV, la société de Lew Grade, qui estime avoir droit à la totalité de ce qu’il écrit. ATV a d’ailleurs attaqué en justice le partage des droits avec Linda.
Le différend finira par se régler à l’amiable, et une partie de l’accord, selon la version la plus couramment rapportée, consistera pour McCartney à tourner une grande émission de télévision pour ATV : ce sera James Paul McCartney, diffusé au printemps 1973, dont nous avons raconté les coulisses dans Quand Paul McCartney fait “se tortiller” John Lennon. Et dans ce programme figure… une nouvelle version filmée de Mary Had a Little Lamb. La petite comptine est donc prise, sans le savoir, dans une affaire de droits d’auteur à plusieurs millions de livres.
Olympic Studios, 27 mars 1972 : l’enregistrement
La version définitive est enregistrée le lundi 27 mars 1972 aux studios Olympic, à Barnes, dans l’ouest de Londres. C’est un lieu mythique : les Rolling Stones y ont gravé Beggars Banquet, Led Zeppelin ses premiers albums, et les Beatles eux-mêmes y avaient enregistré Baby, You’re a Rich Man et une partie d’All You Need Is Love en 1967.
Au cœur des séances de Red Rose Speedway
La chanson n’est pas enregistrée isolément. Elle naît au milieu des séances qui aboutiront au deuxième album du groupe, Red Rose Speedway, publié en avril 1973 et longtemps conçu comme un double album. Ces séances à Olympic courent de la mi-mars au tout début d’avril 1972. Elles sont supervisées par l’ingénieur et producteur Glyn Johns, l’homme qui avait tenté de mettre en forme les bandes de Get Back pour les Beatles en 1969. Sa collaboration avec Wings sera brève et tendue. Nous revenons sur ces relations dans notre enquête sur les producteurs de Paul McCartney, et sur l’album lui-même dans Red Rose Speedway a 53 ans aujourd’hui : anatomie d’un chef-d’œuvre blessé.
Selon les recherches d’Allan Kozinn et Adrian Sinclair pour The McCartney Legacy, le premier volume de leur monumentale biographie paru en 2022, le travail sur la chanson s’étend du 27 au 30 mars. Le mixage est réalisé ensuite aux studios Island, à Londres, du 1er au 3 avril 1972.
Qui joue quoi sur Mary Had a Little Lamb
La formation est celle de Wings à cinq, avec le guitariste irlandais Henry McCullough, arrivé au début de 1972. La répartition des instruments, établie à partir des travaux de Luca Perasi, montre une orchestration plus riche qu’on ne le croit : la chanson n’est pas une simple ritournelle au piano.
| Musicien | Instruments sur Mary Had a Little Lamb |
|---|---|
| Paul McCartney | chant principal, chœurs, piano, basse, flûte à bec, percussions ; production |
| Linda McCartney | chant, chœurs, maracas, synthétiseur Moog |
| Denny Laine | chœurs, guitare électrique, basse |
| Henry McCullough | chœurs, guitare électrique, mandoline |
| Denny Seiwell | chœurs, batterie, percussions, flûte à bec, xylophone |
| Heather McCartney | chœurs |
| Mary McCartney | chœurs |
| Glyn Johns, Phil Ault | prise de son et assistance |
Plusieurs attributions restent incertaines, notamment la basse, que Laine a pu tenir pendant que McCartney jouait du piano, et la répartition des flûtes à bec. Mais l’essentiel est clair : c’est un vrai arrangement de groupe, avec mandoline, xylophone et synthétiseur, qui tire la comptine vers une sorte de folk pastoral. On retrouve la même palette acoustique dans d’autres titres de la période, ce que nous avons analysé dans notre dossier Red Rose Speedway : l’album de McCartney qui a conquis l’Amérique.
Heather et Mary aux chœurs
La présence des enfants est le détail qui change tout. Heather, neuf ans, et Mary, deux ans et demi, chantent dans les chœurs du mixage définitif. Une version de travail, qui circule sous le manteau, montre d’ailleurs l’état antérieur de la chanson : les voix des fillettes n’y figurent pas encore, certains ajouts manquent, et une longue coda finale a ensuite été coupée pour le single. Cette version de travail, d’environ cinq minutes, a trouvé une publication officielle dans l’édition Archive Collection de Red Rose Speedway en 2018.
Mary McCartney deviendra photographe, comme sa mère. Bébé, elle apparaissait déjà dans le blouson de son père sur une photo de Linda au dos de McCartney en 1970 ; adulte, elle photographiera son père à de nombreuses reprises, et réalisera en 2022 le documentaire If These Walls Could Sing sur les studios d’Abbey Road. Nous avons retracé ce parcours dans Mary McCartney fête ses 57 ans. Son tout premier crédit discographique reste pourtant celui-ci : une voix d’enfant sur la chanson qui porte son prénom.
La face B : Little Woman Love
Au moment de préparer le single, McCartney manque de titres pour la face B. Il puise dans les réserves et choisit un mixage de novembre 1971 d’une chanson enregistrée pendant les séances new-yorkaises de Ram : Little Woman Love. C’est un rock’n’roll au piano, vif et joyeux, sur lequel le contrebassiste de jazz Milt Hinton joue en slap. Nous lui avons consacré un article, Little Woman Love : l’énergie méconnue de Paul McCartney et Wings.
Le choix aura une conséquence inattendue aux États-Unis : certaines radios préfèrent la face B, plus rock, et la diffusent à la place de la comptine. Apple réimprime alors la pochette américaine pour faire figurer les deux titres de façon distincte, comme s’il s’agissait d’un double face A. Cela ne suffira pas à faire décoller le disque outre-Atlantique.
Une pochette empruntée à une illustratrice américaine
Pour la pochette et les étiquettes, McCartney ne commande pas de photo du groupe. Il utilise deux illustrations anciennes de l’Américaine Clara Miller Burd, célèbre pour ses dessins de livres d’enfants au début du XXe siècle, qui montrent une fillette nourrissant un groupe d’agneaux. Le choix est cohérent : la comptine est américaine, l’illustration l’est aussi, et Linda est new-yorkaise. Le disque ressemble moins à un single de rock qu’à un livre d’images, ce qui en dit long sur le public que McCartney avait en tête.
Le malaise de Wings : ce que les musiciens en pensaient vraiment
On imagine volontiers McCartney face à une presse hostile. On oublie qu’il a d’abord dû convaincre son propre groupe. Selon Kozinn et Sinclair, le batteur Denny Seiwell et le guitariste Henry McCullough ne comprenaient pas pourquoi leur leader avait choisi une comptine comme prochain single. Leurs témoignages, recueillis sur plusieurs décennies, dessinent un portrait sans fard de Wings en 1972.
Henry McCullough : loin de John Lee Hooker
Henry McCullough, né en Irlande du Nord en 1943, vient du blues et du rock rugueux. Il a joué avec Joe Cocker au sein du Grease Band, notamment à Woodstock en 1969. Pour lui, Mary Had a Little Lamb est un choc culturel. En 1977, il confie au Melody Maker que personne n’aurait jamais osé demander pourquoi on enregistrait cette chanson : tout le monde suivait, parce que McCartney était le chef et avait toutes les idées, à quelques exceptions près.
Trente ans plus tard, en 2008, dans un entretien au magazine irlandais Hot Press, il est plus cru. Il voulait être le guitariste du groupe, et un arrangement comique comme celui-là était à mille lieues de John Lee Hooker. Il évoque au passage les tenues de scène coordonnées, qu’il supportait mal. McCullough quittera Wings à l’été 1973, juste avant l’enregistrement de Band on the Run, après une dispute en répétition. Son parcours est retracé dans Henry McCullough, le guitariste irlandais de Wings.
Denny Laine : ce n’était pas la direction du groupe
Denny Laine, ancien chanteur des Moody Blues et compagnon de route de McCartney pendant toute l’existence de Wings, a varié dans ses jugements, ce qui les rend précieux. En décembre 1972, dans un grand entretien au magazine Sounds, il affirme qu’il ne prend pas le métier trop au sérieux, mais que s’il avait dirigé le groupe, ce qu’il ne faisait pas, il n’aurait pas sorti ce titre en single et aurait choisi quelque chose de plus proche de ses goûts. Plus tard, face au journaliste Spencer Leigh, il résume : une jolie chanson pour enfants, mais une erreur pour la direction du groupe.
Puis, vers 2012, dans une série d’entretiens filmés, le ton change. Laine compare la chanson à Yellow Submarine : pourquoi les Beatles ont-ils fait Yellow Submarine ? Parce qu’ils le pouvaient. Avec McCartney, dit-il, tout est affaire d’humour et d’attitude. On joue le jeu avec un clin d’œil, et des années plus tard, on réécoute et on se dit que ce n’était pas si mal. Sa conclusion tient en quatre mots : c’est Paul qui est Paul.
Denny Seiwell : un groupe capable de tout jouer
Le batteur new-yorkais Denny Seiwell, recruté pour Ram, a une lecture plus positive encore. Dans un entretien accordé en 2021 au site SuperDeluxeEdition, il explique qu’au fil des tournées de 1972 et 1973, Wings était devenu un vrai groupe, un “sacré groupe de rock’n’roll” selon l’expression de McCartney lui-même, capable de passer de Mary Had a Little Lamb à Give Ireland Back to the Irish, puis à des morceaux comme 1882 ou Wild Life. Pour lui, cette variété de styles faisait justement l’intérêt du groupe.
Un leader sans contre-pouvoir
Ces témoignages révèlent une réalité structurelle. Dans les Beatles, McCartney avait face à lui trois musiciens de même statut, et surtout Lennon, capable de dire non. Dans Wings, il est à la fois compositeur principal, chanteur, producteur, propriétaire de la marque et employeur. Personne n’est en position de lui opposer un veto. Mary Had a Little Lamb est le premier exemple éclatant de cette nouvelle liberté, qui est aussi une nouvelle solitude. McCartney peut désormais sortir exactement ce qu’il veut, y compris une comptine, et personne ne l’en empêchera.
C’est tout le paradoxe des années Wings, que nous avons exploré dans Wings : quand McCartney a redessiné la pop après les Beatles. La même liberté produira Band on the Run, et la même absence de contradicteur produira parfois des choix discutables. On aurait tort de ne garder que l’un des deux versants.
La sortie du single : dates, pressages et curiosités de collectionneur
En avril 1972, Wings annonce la chanson dans la presse musicale. Le 15 avril, l’hebdomadaire Sounds publie un communiqué dans lequel McCartney présente le titre comme une chanson de printemps, faite pour rendre les gens heureux. Le ton est donné : pas de manifeste, pas de concept, une chanson de saison.
12 mai ou 19 mai 1972 ?
La date de sortie britannique est l’un de ces détails qui divisent les discographes. Une grande partie des références, dont de nombreuses discographies en ligne et plusieurs ouvrages anciens, donne le 12 mai 1972 pour le Royaume-Uni et le 29 mai pour les États-Unis. Les recherches plus récentes de Kozinn et Sinclair, fondées sur les archives de l’époque, établissent une autre chronologie : une sortie initialement prévue le 5 mai, repoussée au 19 mai au Royaume-Uni, et une parution américaine le 5 juin 1972.
Correctif factuel : une date de sortie qui n’est pas celle qu’on lit partout
La date du 12 mai 1972, reprise dans d’innombrables éphémérides, est fragile. La biographie de référence d’Allan Kozinn et Adrian Sinclair, The McCartney Legacy, Volume 1: 1969-73 (HarperCollins, 2022), indique que la parution britannique, d’abord annoncée pour le 5 mai, a été reportée au 19 mai 1972, et que le disque est sorti aux États-Unis le 5 juin et non le 29 mai. Un indice concorde : la prestation de Wings à Top of the Pops n’a lieu que le 25 mai, ce qui correspond mieux à une sortie le 19 qu’au 12. Faute de document décisif publié, nous retenons la chronologie de Kozinn et Sinclair tout en signalant l’autre date.
Côté catalogue, le single porte la référence Apple R 5949 au Royaume-Uni et Apple 1851 aux États-Unis. C’est l’un des derniers disques de McCartney sur le label à la pomme, qu’il partage encore administrativement avec ses anciens camarades, et que nous avons raconté dans Apple Records, l’utopie musicale des Beatles.
Le pressage allemand et le pressage français
Les collectionneurs connaissent deux variantes intéressantes. Selon Chip Madinger et Mark Easter, auteurs du compendium Eight Arms to Hold You, le single allemand utilise un mixage stéréo alternatif dans lequel les voix d’enfants sont enfouies, alors qu’elles sont très présentes dans le mixage standard. Le pressage français, lui, est publié en mono, à une époque où la France reste attachée à ce format pour les 45 tours. Pour un collectionneur français, la version mono d’origine, avec sa pochette illustrée, est donc une pièce à part entière de la discographie de Wings.
Ces variantes n’ont rien d’anecdotique. Elles montrent que McCartney et son équipe ont retravaillé le mixage après la sortie britannique, notamment sur la place accordée aux voix de Heather et Mary. Preuve que la chanson, pour légère qu’elle soit, n’a pas été bâclée.
Les classements : un échec ? Les chiffres disent le contraire
C’est probablement l’idée reçue la plus tenace : Mary Had a Little Lamb aurait été un flop. La mémoire collective confond ici l’accueil critique, effectivement désastreux, et l’accueil du public, bien meilleur.
| Classement (1972) | Meilleure position |
|---|---|
| Royaume-Uni, classement officiel des singles | 9 |
| Nouvelle-Zélande (Listener) | 13 |
| Australie (Go-Set National Top 40) | 17 |
| États-Unis, Billboard Hot 100 | 28 |
| États-Unis, Record World | 38 |
| Canada (RPM Top 100) | 41 |
| Japon (Oricon) | 41 |
| États-Unis, Cash Box | 48 |
Correctif factuel : ce n’est pas un échec commercial
Au Royaume-Uni, Mary Had a Little Lamb entre dans le Top 10 et culmine à la 9e place, soit sept places plus haut que Give Ireland Back to the Irish, qui s’était arrêté à la 16e place malgré le parfum de scandale. C’est alors le meilleur classement britannique d’un single de Wings. Le disque est aussi un succès honorable en Nouvelle-Zélande et en Australie. L’échec relatif est américain : 28e place au Billboard, ce qui reste un classement très modeste pour un ex-Beatle. McCartney lui-même s’est vanté fin 1972 dans le Melody Maker, avec une mauvaise foi assumée, que le disque s’était vendu autant que Tumbling Dice des Rolling Stones. Le chiffre n’est pas vérifiable, mais l’idée d’un bide est clairement fausse.
Il faut replacer ces chiffres dans la trajectoire de McCartney. Aux États-Unis, il vient d’obtenir un n°1 avec Uncle Albert/Admiral Halsey en 1971. Au Royaume-Uni, Another Day avait atteint la 2e place la même année. Comparée à ces sommets, la 9e place de Mary paraît modeste. Comparée à la suite de la carrière de Wings, qui connaîtra ses grands triomphes à partir de My Love en 1973, elle paraît honorable. Pour une comptine, c’est remarquable.
Pour mémoire, le troisième single de l’année, Hi, Hi, Hi / C Moon, fera encore mieux au Royaume-Uni avec une 5e place en décembre 1972. La trilogie de 1972, loin d’être une débâcle, aura installé Wings dans les classements britanniques. Pour replacer ce parcours dans l’ensemble de la discographie, notre article Paul McCartney album par album offre une vue complète.
La critique de 1972 : entre consternation et soupçon d’ironie
Si le public suit, la presse rock, elle, se déchaîne. En 1972, la critique musicale britannique est dominée par le culte de l’authenticité, de la contre-culture et du sérieux. Les hebdomadaires comme le New Musical Express ou le Melody Maker sont en train de sacrer David Bowie, Roxy Music ou le glam rock le plus sophistiqué. Dans ce paysage, un ex-Beatle qui chante une comptine avec ses filles fait figure de provocation ou de naufrage.
“Tombé dans la guimauve”
Plusieurs critiques de l’époque attaquent la chanson de front. L’un d’eux, cité par l’historien Garry McGee dans son livre Band on the Run: A History of Paul McCartney and Wings, écrit que McCartney s’est abaissé à ce genre de niaiseries. Le mot anglais utilisé, “tripe”, désigne littéralement les tripes, et au figuré des bêtises sans valeur. C’est le ton général : on se désole de voir l’auteur d’Eleanor Rigby perdre son temps.
Les magazines professionnels américains, eux, sont beaucoup plus bienveillants. Dans son numéro du 17 juin 1972, Cash Box salue un traitement plein d’entrain de la comptine que tout le monde connaît et aime. Le même jour, Record World y voit la comptine familière posée sur une belle mélodie de McCartney. Ces revues s’adressent aux programmateurs radio et aux disquaires, pas aux lecteurs rock : elles jugent un produit, pas une posture.
La lecture ironique
Une partie des commentateurs soupçonne un coup calculé. L’enchaînement entre un single politique banni et une comptine inoffensive semble trop parfait pour être innocent. C’est la thèse de Roy Carr et Tony Tyler, et elle a été reprise par des universitaires, comme J. M. Dempsey dans un article de la revue Popular Music & Society publié en 2004 à l’occasion des soixante ans de McCartney, qui évoque un possible changement de direction délibérément ironique.
McCartney n’a jamais adhéré à cette lecture, mais il a joué avec. Dans l’entretien à Sounds de décembre 1972, il se décrit comme un peu fou depuis sa naissance, invoque en souriant son signe astrologique, les Gémeaux, réputés changeants, et explique qu’il peut faire l’Irlande une minute et la comptine la minute suivante. Il ajoute une phrase qui est peut-être la meilleure clé de lecture de toute sa carrière solo : Wings n’est ni l’un ni l’autre de ces disques, Wings est les deux. Et pour conclure : avec nous, il faut s’attendre à n’importe quoi.
Quatre films pour une comptine : la vidéographie de Mary Had a Little Lamb
Voici un aspect de la chanson que presque tous les articles ignorent. McCartney ne s’est pas contenté d’un clip. Il en a tourné quatre, ce qui en fait l’une de ses chansons les plus filmées des années 1970.
Nicholas Ferguson, un réalisateur des Beatles
Les quatre films sont réalisés par Nicholas Ferguson, qui n’est pas un inconnu. Il avait dirigé, le 23 novembre 1965, la célèbre série de films promotionnels tournés par les Beatles pour la société Intertel, à Twickenham, où le groupe mimait Day Tripper, We Can Work It Out, Help!, Ticket to Ride et I Feel Fine. Ces films sont souvent considérés comme les ancêtres du clip moderne. En le rappelant pour Wings, McCartney renoue avec une méthode qu’il connaît : plutôt que de courir les plateaux de télévision, fabriquer soi-même des films qu’on envoie aux diffuseurs.
Le tournage aurait eu lieu début juin 1972, vraisemblablement le 6 juin selon les recherches du site The Paul McCartney Project, dans des studios de télévision londoniens. Les voix sont chantées en direct sur la bande instrumentale du disque, ce qui explique les petites différences qu’un auditeur attentif remarquera avec la version du single.
Grange, campagne, psychédélique, désert
Chaque film porte le nom de son décor.
- La version “grange” (Barn) place le groupe dans un décor rustique, avec bottes de foin et esprit de ferme. C’est le film le plus proche de l’univers réel des McCartney en Écosse. Il est diffusé à la télévision britannique fin juin 1972.
- La version “campagne” (Countryside) joue sur un décor de prairie, dans une veine pastorale. Elle passe elle aussi sur les écrans britanniques en juin 1972.
- La version “psychédélique” (Psychedelic) surprend : elle habille la comptine d’effets visuels colorés qui rappellent l’imagerie de 1967. Elle est diffusée à la télévision américaine en octobre 1972.
- La version “désert” (Desert) est la plus étrange : Wings joue sous un faux chapiteau de cirque planté dans un décor désertique, McCartney porte un nez rouge de clown et les autres musiciens sont en costumes de cirque. Elle n’a pas été utilisée à l’époque et n’a été révélée qu’en 2018.
Ces quatre films, restés longtemps invisibles pour la plupart, ont été rassemblés dans l’édition Archive Collection de Red Rose Speedway, parue le 7 décembre 2018, qui comprend plusieurs disques DVD et Blu-ray de documents filmés. Si vous voulez voir McCartney en clown dans le désert, c’est là que ça se passe, dans le coffret Red Rose Speedway Archive Collection (édition deluxe).
Plusieurs de ces films circulent aujourd’hui en ligne. En voici l’un, pour juger sur pièce de l’esthétique très 1972 de ces tournages :
Pour situer ces films dans l’ensemble de la production audiovisuelle de McCartney, notre grand dossier La vidéographie de Paul McCartney après les Beatles les replace entre les films de Wings et les clips des années 1980.
Top of the Pops, 25 mai 1972
Le 25 mai 1972, Wings se rend au BBC Television Centre pour mimer la chanson dans Top of the Pops, l’émission musicale la plus regardée du Royaume-Uni. Le symbole est fort : trois mois plus tôt, la même BBC refusait de diffuser le single précédent. En passant à Top of the Pops avec une comptine, McCartney retrouve l’antenne dont il avait été privé. C’est peut-être là, d’ailleurs, que la lecture ironique puise sa force : que l’intention ait été ou non ironique, le résultat l’est.
Une cinquième version pour la télévision en 1973
La chanson connaît une dernière vie filmée au début de 1973, pendant le tournage de l’émission James Paul McCartney. Wings y enregistre une nouvelle séquence, en extérieur, dans un style proche du clip, avec des voix chantées en direct sur une bande préenregistrée. L’émission est diffusée aux États-Unis sur ABC au printemps 1973, puis au Royaume-Uni sur le réseau ITV. C’est la dernière fois que McCartney offre à la comptine une présence à l’écran.
Sur scène : dix-huit concerts en 1972, dont trois en France
On l’oublie souvent : Mary Had a Little Lamb n’est pas restée une curiosité de studio. Wings l’a jouée devant des milliers de spectateurs, et la France a été aux premières loges.
Le bus psychédélique et la tournée Wings Over Europe
Après la tournée improvisée des universités britanniques de février 1972, où le groupe débarquait sans prévenir dans des campus pour jouer le soir même, McCartney organise à l’été une vraie tournée européenne. Wings voyage dans un bus à impériale peint de couleurs vives, avec les enfants à bord, et enchaîne les dates en France, en Suisse, en Allemagne, en Scandinavie, aux Pays-Bas et en Belgique. Nous avons raconté cette épopée dans Wings Over Europe (1972) : la tournée en bus psychédélique qui réinventa Paul McCartney.
Selon le recensement du site The Paul McCartney Project, Mary Had a Little Lamb figure au programme de dix-huit concerts de cette tournée, du 9 juillet au 24 août 1972. Avec le passage mimé à Top of the Pops, cela fait dix-neuf interprétations publiques connues. Après le concert de Berlin, à la Deutschlandhalle, le 24 août 1972, la chanson disparaît définitivement du répertoire de scène de McCartney. Elle n’a jamais été rejouée, ni avec Wings, ni en solo, en plus d’un demi-siècle de tournées.
Châteauvallon, Arles, l’Olympia : la comptine en France
Le premier concert de la tournée a lieu en France, le 9 juillet 1972, au centre culturel de Châteauvallon, à Ollioules, près de Toulon. C’est le premier concert de McCartney sur une scène européenne depuis la fin des Beatles, et Mary Had a Little Lamb y figure déjà. Quatre jours plus tard, le 13 juillet, Wings joue dans le Théâtre antique d’Arles, cadre romain spectaculaire. Un enregistrement pirate de ce concert, longtemps échangé entre collectionneurs sous le titre Arles’72, conserve la chanson.
Le 16 juillet 1972, enfin, Wings se produit à l’Olympia, à Paris, la salle même où les Beatles avaient tenu une résidence de trois semaines en janvier et février 1964. Huit ans plus tard, McCartney revient sur la scène du boulevard des Capucines avec un nouveau groupe, sa femme aux claviers, et une comptine pour enfants au programme. Les spectateurs parisiens de 1972 figurent donc parmi les rares publics au monde à avoir entendu Mary Had a Little Lamb en concert.
La tournée passe ensuite par Munich, Francfort, Montreux, Copenhague, Göteborg, Lund, Odense, Aarhus, Düsseldorf, Rotterdam, Groningue, Amsterdam, La Haye, Anvers et Berlin. Le concert de La Haye, au Congresgebouw, le 21 août 1972, a été enregistré professionnellement, avec Alan Parsons parmi les ingénieurs du son. Sa version de Mary Had a Little Lamb, plus courte et plus enlevée que celle du disque, figure dans l’album live Wings Over Europe publié en 2018 dans le cadre de l’édition deluxe de Red Rose Speedway.
Les “la la la” qui ont sauvé la chanson
La scène a transformé la perception de la chanson par McCartney lui-même. Dans un entretien accordé au magazine Disc and Music Echo en décembre 1972, il confie qu’il n’a jamais été, personnellement, fou de Mary Had a Little Lamb. Mais en tournée, c’est la chanson qui faisait chanter tout le public sur les “la la la”. Il résume la chose par une formule frappante : ce moment-là a sauvé le morceau pour lui.
C’est une observation de musicien de scène. Le refrain sans paroles, que la critique trouvait niais, fonctionne en concert exactement comme les “na na na” de la coda de Hey Jude : il permet à des milliers de personnes de chanter ensemble sans connaître le texte. McCartney, qui a construit une partie de ses concerts ultérieurs sur ce principe, l’a vérifié en 1972 avec une comptine.
McCartney s’explique : dix ans de justifications et d’humour
Peu de chansons de McCartney ont suscité autant de commentaires de sa part. Mis bout à bout, ses propos dessinent une évolution intéressante : de la défense amusée à l’aveu lucide, sans jamais le reniement.
1972 : la défense amusée
Dans les entretiens de la fin de 1972, McCartney contre-attaque avec humour. Au magazine Disc, il raconte qu’on lui a lancé des piques du genre “qu’est-ce qui te prend ?”, comme si tout ce qui sortait de sa plume devait bouleverser le monde. Il rappelle que les disques des Beatles contenaient toujours une part de loufoquerie. Puis il raconte une anecdote révélatrice : Pete Townshend, le guitariste des Who, lui a dit que sa fille avait absolument dû avoir le disque. McCartney en conclut qu’il ne s’était jamais rendu compte qu’il existait un public de quatre ans, que les fabricants de jouets connaissent bien à l’approche de Noël, mais que personne dans la musique, à part les Osmonds et les Jackson Five, ne prend en compte.
Dans le même entretien, il évoque un souvenir des Beatles. Il se rappelle que l’animateur de la BBC Brian Matthew avait trouvé épouvantable un disque du groupe, puis avait dû reconnaître qu’il était bon la semaine où il était numéro un. La leçon qu’il en tire est un credo : on ne peut pas toujours rester dans la ligne, sinon on disparaît dans une mode. Il faut sortir des tendances et oser être un peu scandaleux, même si c’est dans la direction de Mary Had a Little Lamb.
1976 : “pas vraiment un grand disque”
Quatre ans plus tard, face à Paul Gambaccini, le ton est plus lucide. McCartney reconnaît qu’il fait des choses qui ne sont pas nécessairement très réfléchies. Il se souvient d’avoir trouvé la chanson profonde et charmante au moment de l’écrire. Avec le recul, admet-il, ce n’était pas vraiment un grand disque. Cela n’a pas pris, et ce qui compte à la fin, ajoute-t-il, c’est le plastique noir, autrement dit le disque lui-même.
Dans le livre de Jeremy Pascall consacré à Wings, paru en 1977, on retrouve la même double position : la chanson n’était pas un grand disque, mais elle marchait bien en concert, et beaucoup de gens l’aimaient. McCartney y ressert l’anecdote de la fille de Pete Townshend avec cette pointe : il aime rester en bons termes avec les enfants de cinq ans.
1980 et après : l’affirmation de la sincérité
Dans l’entretien avec Vic Garbarini publié en 1980, McCartney récuse explicitement l’idée d’une manœuvre contre la BBC et maintient qu’il voulait sincèrement écrire une chanson pour enfants. Des décennies plus tard, dans le propos rapporté par Keith Badman, il assume tout : c’est la chanson que les gens trouvent un peu idiote, mais il ne regrette rien, parce qu’il l’a écrite pour sa fille.
Cette constance mérite d’être soulignée. McCartney a souvent révisé ses jugements sur ses propres disques, dans un sens ou dans l’autre. Sur Mary Had a Little Lamb, il a varié sur la qualité du disque, jamais sur la raison de son existence.
De Yellow Submarine à Hey Grandude! : la veine enfantine de Paul McCartney
Mary Had a Little Lamb n’est pas un accident isolé. C’est un maillon d’une chaîne qui traverse toute l’œuvre de McCartney, et que la critique a longtemps refusé de voir comme une composante légitime de son art.
Les racines : music-hall et chansons de famille
McCartney a grandi dans une maison où son père, Jim, musicien amateur et ancien chef d’un petit orchestre de jazz, jouait au piano les standards du music-hall. Cet héritage explique When I’m Sixty-Four, Honey Pie ou Your Mother Should Know, et il explique aussi son goût pour les chansons qui s’adressent à tous les âges. Chez les Beatles, cette veine donne Yellow Submarine, écrite en 1966 comme une chanson pour enfants chantée par Ringo, que nous avons analysée dans Yellow Submarine : génie pop ou chanson la plus agaçante de Paul McCartney ?. Elle donne aussi Hey Jude, écrite en 1968 pour consoler le petit Julian Lennon, que nous replaçons dans cette lignée dans Quand Paul McCartney écrivait des chansons pour les enfants des Beatles.
Wings et les chansons de la maison
Avec Wings, la veine devient familiale. Sur Wild Life figure Bip Bop, une petite chanson qui, de l’aveu même de McCartney, plaisait beaucoup à ses enfants. Mary Had a Little Lamb en est le prolongement direct, avec cette fois les enfants au micro. Plus tard viendra Ode to a Koala Bear, face B de 1983 évoquée dans Ode to a Koala Bear : la face B méconnue de Paul McCartney.
Rupert, la grenouille et le grand-père
En 1984, McCartney publie We All Stand Together, chanson du court métrage d’animation Rupert and the Frog Song, avec un chœur de grenouilles. Le single atteint la 3e place au Royaume-Uni. Là encore, la critique ricane et le public achète. En 2004, il produit le court métrage animé Tropic Island Hum, que nous avons raconté dans Tropic Island Hum : quand Paul McCartney quitte le rock pour inventer son île aux merveilles. Et en 2019, devenu grand-père de nombreuses fois, il publie son premier album illustré pour enfants, Hey Grandude!, suivi d’autres aventures du même personnage.
Vue sous cet angle, Mary Had a Little Lamb n’est plus une aberration mais une étape. McCartney est peut-être le seul musicien de sa génération à avoir continûment considéré l’enfance comme un public à part entière, et non comme un marché secondaire. On peut ne pas aimer ces chansons. On ne peut pas prétendre qu’elles sont étrangères à son œuvre.
Où écouter Mary Had a Little Lamb aujourd’hui : rééditions et discographie
Longtemps, la chanson a été difficile à trouver. Single hors album, elle n’a pas été reprise sur les disques originaux de Wings, et elle est absente de la plupart des compilations. Voici son parcours discographique.
Les compilations des années 1970 l’ont oubliée
Le premier best-of du groupe, Wings Greatest, publié en 1978, l’ignore. La grande rétrospective Wingspan: Hits and History, en 2001, l’écarte également. L’omission n’a rien d’étonnant : McCartney n’a jamais cherché à mettre ce titre en avant.
1993 : le premier CD
La chanson fait sa première apparition sur CD en 1993, en titre bonus de la réédition de Wild Life dans la série “The Paul McCartney Collection”, avec un remastering de Peter Mew. C’est une drôle de place, puisque la chanson n’appartient pas aux séances de Wild Life, mais cette série rangeait les singles orphelins par ordre chronologique après l’album le plus proche. La même année, elle figure aussi sur une compilation intitulée All Time Favourites. En revanche, les éditions actuelles de Wild Life, alignées sur la remasterisation de 2018, ne la contiennent en principe plus, pas plus que le coffret Wild Life Archive Collection (deluxe), centré sur les séances de 1971.
2018 : la réhabilitation par les archives
La vraie maison de la chanson est désormais l’édition Archive Collection de Red Rose Speedway, publiée le 7 décembre 2018. On y trouve la version du single remastérisée, un mixage de travail plus long d’environ cinq minutes, sans les voix des enfants, et, dans l’édition deluxe, les quatre films promotionnels ainsi que la version live de La Haye de 1972 sur l’album Wings Over Europe. Pour la seule musique, l’édition double CD Red Rose Speedway Archive Collection suffit ; pour les films, il faut le coffret Red Rose Speedway (édition deluxe). L’album d’origine, sans les bonus, reste disponible en CD Red Rose Speedway.
Voici la version officielle remastérisée en 2018, telle que diffusée par Universal Music :
2022 : le coffret des 45 tours, 2025 : l’absence de l’anthologie
En décembre 2022, la chanson retrouve son format d’origine dans The 7″ Singles Box, le coffret qui reproduit quatre-vingts singles de la carrière post-Beatles de McCartney, avec leurs pochettes d’époque. L’illustration de Clara Miller Burd y retrouve sa place.
En revanche, la grande anthologie Wings publiée à l’automne 2025 l’a laissée de côté, ce que de nombreux fans ont relevé. Nous avons détaillé ce choix et ses absences dans WINGS : Paul McCartney redonne vie à son groupe culte dans une anthologie immersive. L’anthologie existe notamment en édition deluxe japonaise SHM-CD. Pour qui veut entendre la comptine, il faut donc passer par les archives de 2018 ou par le coffret de 2022, ou chiner le 45 tours d’origine, qui se trouve encore facilement et à prix modeste.
Ce que Mary Had a Little Lamb révèle vraiment de Paul McCartney
Une fois les faits établis, reste la question de fond : pourquoi ce petit disque continue-t-il de susciter moqueries et débats plus d’un demi-siècle après sa sortie ? Parce qu’il met en lumière, mieux que les grands albums, plusieurs traits profonds de McCartney.
Le refus de la hiérarchie des genres
La critique rock des années 1970 fonctionne sur une hiérarchie implicite : en haut, le rock “sérieux”, engagé ou expérimental ; en bas, la variété, la chanson de music-hall, la chanson pour enfants. McCartney refuse cette hiérarchie. Pour lui, une comptine bien faite vaut une chanson de protestation bien faite, et un musicien complet doit pouvoir écrire l’une et l’autre. C’est exactement ce qu’il dit en décembre 1972 quand il explique que Wings est à la fois Give Ireland Back to the Irish et Mary Had a Little Lamb.
Cette conviction lui a coûté cher en crédibilité critique pendant les années 1970. Elle explique aussi, à l’inverse, l’immense popularité de McCartney auprès d’un public familial qui ne lit pas la presse rock. Le même homme remplit aujourd’hui des stades où se côtoient trois générations. Mary Had a Little Lamb est l’une des premières manifestations de cette stratégie, consciente ou non, d’une musique pour tous les âges.
La maison comme studio
La chanson témoigne aussi d’une révolution discrète dans la manière de travailler de McCartney. Chez les Beatles, la vie de famille et la musique étaient séparées : on partait en tournée, on s’enfermait à Abbey Road. Avec Wings, la famille entre dans le studio et sur la scène. Linda est au clavier, les enfants voyagent dans le bus de tournée et chantent sur le disque. Ce qui passait en 1972 pour de l’amateurisme sentimental ressemble aujourd’hui à une manière de vivre assez moderne, où l’artiste refuse de sacrifier sa vie privée à sa carrière. Cette dimension, liée à la figure de Linda, traverse aussi notre article Dear Boy : la chanson de gratitude que Paul McCartney a enregistrée pendant le procès des Beatles.
Le goût de la contradiction
Enfin, Mary Had a Little Lamb illustre un trait de caractère que ses proches ont souvent décrit : McCartney aime prendre les attentes à contre-pied. Après le single le plus politique de sa carrière, une comptine. Après la comptine, un rock grivois interdit d’antenne. Après ce rock grivois, My Love, une ballade romantique qui deviendra n°1 aux États-Unis. Cette imprévisibilité, que certains prennent pour de l’inconstance, est aussi une forme de liberté. Elle a produit le meilleur et le moins bon. Elle est surtout la marque d’un artiste qui ne s’est jamais laissé enfermer dans le rôle qu’on lui assignait.
Correctif factuel : les paroles ne sont pas de McCartney, et la chanson n’est pas de lui seul
On lit parfois que McCartney a “écrit” une chanson pour enfants intitulée Mary Had a Little Lamb. C’est inexact sur deux points. D’abord, le texte des couplets reprend, légèrement adapté, le poème de Sarah Josepha Hale publié en 1830 : McCartney a composé la mélodie et ajouté le refrain de “la la la”, mais n’a pas écrit l’histoire de l’agneau. Ensuite, la chanson est officiellement créditée à Paul et Linda McCartney, comme d’autres titres de la période, ce qui a aussi des implications juridiques et financières dans le conflit qui opposait alors le couple à la société d’édition ATV. Enfin, il ne s’agit pas d’une reprise de l’air traditionnel : la mélodie est originale.
Une chanson qu’on peut réécouter autrement
Réécoutée aujourd’hui, sans le poids des attentes de 1972, Mary Had a Little Lamb apparaît pour ce qu’elle est : une chanson pastorale bien arrangée, avec une mandoline, un xylophone et des flûtes à bec qui annoncent certaines couleurs de Red Rose Speedway, une mélodie nouvelle plutôt habile et un refrain conçu pour la participation collective. Ce n’est pas un chef-d’œuvre. Ce n’est pas non plus la catastrophe que la légende décrit. C’est un disque de famille, sorti par l’un des musiciens les plus célèbres de la planète, et assumé comme tel.
Yellow-sub.net en a d’ailleurs proposé deux lectures complémentaires, plus brèves, dans Quand Paul McCartney transformait une comptine en chanson pop et Quand McCartney rate avec élégance : l’histoire de Mary Had a Little Lamb.
Guide d’écoute : sept détails à repérer dans Mary Had a Little Lamb
Pour réentendre la chanson avec des oreilles neuves, voici sept points d’attention, à écouter de préférence dans la version remastérisée de 2018.
- L’introduction au piano : elle installe d’emblée une mélodie qui n’a rien à voir avec l’air de Merrily We Roll Along que tout anglophone attend. C’est le premier geste d’auteur de McCartney.
- Les flûtes à bec : jouées par les membres du groupe, elles évoquent la classe de musique d’une école primaire, clin d’œil direct à l’école où l’agneau suit Mary.
- La mandoline d’Henry McCullough : le guitariste de blues, qui n’aimait pas la chanson, y ajoute pourtant une couleur folk discrète et soignée.
- Le xylophone de Denny Seiwell : une touche de boîte à musique qui renforce l’univers enfantin.
- Les voix de Heather et Mary : écoutez les chœurs du refrain, où l’on distingue les timbres d’enfants, beaucoup plus présents dans le mixage britannique que dans le mixage allemand.
- Le passage sur l’institutrice : c’est le couplet qui fascinait McCartney, celui de l’agneau mis à la porte qui attend dehors. La mélodie y prend une légère gravité.
- Le refrain final : les “la la la” répétés, conçus pour être repris par tout le monde, annoncent la manière dont la chanson allait vivre sur scène à l’été 1972.
Pour prolonger la découverte du répertoire de Wings, notre sélection 20 chansons pour découvrir les Wings propose un parcours complet, et notre liste de 32 pépites cachées de Paul McCartney fait la part belle aux titres oubliés comme Little Woman Love.
Chronologie de Mary Had a Little Lamb, de 1830 à 2025
| Date | Événement |
|---|---|
| 24 mai 1830 | Publication du poème Mary’s Lamb de Sarah Josepha Hale à Boston, dans Poems for Our Children (Marsh, Capen & Lyon). |
| Début des années 1830 | Première mise en musique par Lowell Mason, aujourd’hui oubliée. |
| 1860 | Édouard-Léon Scott de Martinville inscrit un fragment d’Au clair de la lune sur son phonautographe, à Paris. |
| 1876 | Mary Tyler, née Sawyer, affirme être la Mary du poème. |
| 1877 | Thomas Edison récite la comptine lors des essais de son phonographe : premier poème anglais enregistré et restitué. |
| 1928 | Henry Ford publie The Story of Mary’s Little Lamb, après avoir fait déplacer l’école de Redstone à Sudbury. |
| 28 août 1969 | Naissance de Mary McCartney. |
| Décembre 1971 | McCartney joue une ébauche au piano pendant un entretien pour la radio WRKO, à New York. |
| 30 janvier 1972 | Bloody Sunday à Derry. |
| 25 février 1972 | Sortie de Give Ireland Back to the Irish, banni par la BBC. |
| 27 mars 1972 | Enregistrement aux studios Olympic, à Barnes, pendant les séances de Red Rose Speedway (travail jusqu’au 30 mars). |
| 1er-3 avril 1972 | Mixage aux studios Island, à Londres. |
| 15 avril 1972 | Annonce dans Sounds : une chanson de printemps pour rendre les gens heureux. |
| 19 mai 1972 | Sortie britannique (Apple R 5949) selon Kozinn et Sinclair ; le 12 mai selon d’autres sources. |
| 25 mai 1972 | Wings mime la chanson à Top of the Pops. |
| 5 juin 1972 | Sortie américaine (Apple 1851) selon Kozinn et Sinclair ; le 29 mai selon d’autres sources. |
| Début juin 1972 | Tournage des quatre films promotionnels réalisés par Nicholas Ferguson. |
| 9 juillet 1972 | Premier concert de la tournée Wings Over Europe à Châteauvallon (Ollioules) : la chanson est au programme. |
| 13 et 16 juillet 1972 | Concerts au Théâtre antique d’Arles et à l’Olympia de Paris. |
| 21 août 1972 | Concert de La Haye, enregistré : version publiée en 2018 sur Wings Over Europe. |
| 24 août 1972 | Dernière interprétation connue en concert, à Berlin. |
| Décembre 1972 | Entretiens à Sounds, Melody Maker et Disc où McCartney défend la chanson. |
| Début 1973 | Nouvelle séquence filmée pour l’émission James Paul McCartney, diffusée au printemps. |
| 1976 | Dans le livre de Paul Gambaccini, McCartney admet que ce n’était pas vraiment un grand disque. |
| 1980 | Entretien avec Vic Garbarini : McCartney dément la thèse de la riposte à la BBC. |
| 1993 | Première publication en CD, en bonus de la réédition de Wild Life. |
| 7 décembre 2018 | Édition Archive Collection de Red Rose Speedway : remaster, mixage de travail, quatre films et version live de La Haye. |
| Décembre 2022 | Réédition du 45 tours dans The 7″ Singles Box. |
| Automne 2025 | La chanson est absente de l’anthologie Wings. |
Questions fréquentes sur Mary Had a Little Lamb de Paul McCartney
Qui a écrit Mary Had a Little Lamb ?
Le texte est un poème de l’Américaine Sarah Josepha Hale, publié à Boston en 1830. La version de Wings, sortie en 1972, est créditée à Paul et Linda McCartney, qui ont composé une mélodie nouvelle et ajouté un refrain de “la la la”.
Pour qui Paul McCartney a-t-il écrit Mary Had a Little Lamb ?
Pour sa fille Mary, née en 1969, qui avait deux ans au moment de l’écriture. McCartney a expliqué qu’elle aimait entendre son prénom chanté et qu’il savait qu’elle comprendrait cette chanson.
La chanson était-elle une réponse à la censure de Give Ireland Back to the Irish ?
Non, selon les éléments disponibles. Une ébauche au piano a été enregistrée en décembre 1971 lors d’un entretien radio, avant le Bloody Sunday de janvier 1972 qui a inspiré Give Ireland Back to the Irish. McCartney a toujours démenti cette interprétation.
Quand est sorti le single Mary Had a Little Lamb ?
Au Royaume-Uni en mai 1972, le 19 mai selon la biographie de Kozinn et Sinclair, le 12 mai selon de nombreuses discographies. Aux États-Unis début juin, le 5 juin selon Kozinn et Sinclair.
Quel a été son classement dans les hit-parades ?
9e au Royaume-Uni, 13e en Nouvelle-Zélande, 17e en Australie et 28e au Billboard Hot 100 américain. Ce n’est donc pas un échec commercial, contrairement à une idée répandue.
Qui chante dans les chœurs ?
Les membres de Wings (Paul et Linda McCartney, Denny Laine, Henry McCullough, Denny Seiwell) ainsi que deux des filles du couple, Heather et Mary McCartney.
Où la chanson a-t-elle été enregistrée ?
Aux studios Olympic, à Barnes, dans l’ouest de Londres, le 27 mars 1972, pendant les séances de l’album Red Rose Speedway, avec Glyn Johns à la prise de son. Le mixage a été réalisé aux studios Island début avril.
Combien de clips existe-t-il ?
Quatre films promotionnels, réalisés par Nicholas Ferguson en juin 1972, dans des décors intitulés grange, campagne, psychédélique et désert. S’y ajoutent une prestation mimée à Top of the Pops et une séquence pour l’émission James Paul McCartney en 1973.
Paul McCartney a-t-il joué la chanson en concert en France ?
Oui, trois fois, pendant la tournée Wings Over Europe de 1972 : à Châteauvallon (Ollioules) le 9 juillet, au Théâtre antique d’Arles le 13 juillet et à l’Olympia de Paris le 16 juillet.
McCartney joue-t-il encore Mary Had a Little Lamb sur scène ?
Non. La dernière interprétation connue date du 24 août 1972, à Berlin. La chanson n’a jamais été reprise depuis.
Sur quel album trouve-t-on Mary Had a Little Lamb ?
C’est un single hors album. On la trouve en bonus de la réédition CD de Wild Life de 1993, puis dans l’édition Archive Collection de Red Rose Speedway de 2018 et dans le coffret The 7″ Singles Box de 2022.
Quelle est la face B du single ?
Little Woman Love, un rock au piano enregistré pendant les séances de Ram à New York, avec le contrebassiste de jazz Milt Hinton.
Pourquoi la comptine est-elle célèbre dans l’histoire de l’enregistrement ?
Parce que Thomas Edison l’a récitée en 1877 pour tester son phonographe. C’est le premier poème en anglais jamais enregistré et restitué par une machine.
Qu’en pensaient les musiciens de Wings ?
Henry McCullough la détestait et l’a dit à plusieurs reprises. Denny Laine pensait qu’elle n’allait pas dans la bonne direction pour le groupe, avant de la réévaluer avec indulgence. Denny Seiwell y voyait la preuve de la polyvalence de Wings.
Glossaire
- Single hors album : 45 tours dont les titres ne figurent sur aucun album studio original, une pratique courante chez les Beatles et reprise par Wings.
- Face B : le second titre d’un 45 tours, souvent moins mis en avant que la face A.
- Double face A : single dont les deux titres sont promus à égalité, comme Hi, Hi, Hi / C Moon.
- Mixage de travail (rough mix) : version provisoire d’un titre, réalisée pour écouter le travail en cours avant le mixage définitif.
- Film promotionnel : court film tourné par un artiste pour être envoyé aux télévisions, ancêtre du clip vidéo.
- Phonographe : appareil inventé par Edison en 1877, capable d’enregistrer puis de restituer un son sur un cylindre.
- Phonautographe : appareil de Scott de Martinville (1857) qui inscrivait le son sous forme graphique sans pouvoir le rejouer.
- Archive Collection : série de rééditions enrichies du catalogue de McCartney, lancée en 2010.
Sources et bibliographie
Ouvrages
- Allan Kozinn et Adrian Sinclair, The McCartney Legacy, Volume 1: 1969-73, HarperCollins, 2022, disponible en édition anglaise. Source principale pour les dates d’enregistrement, de mixage et de sortie.
- Luca Perasi, Paul McCartney: Recording Sessions (1969-2013), L.I.L.Y. Publishing, 2013, et Paul McCartney: Music Is Ideas, vol. 1.
- Garry McGee, Band on the Run: A History of Paul McCartney and Wings, Taylor Trade, 2003.
- Chip Madinger et Mark Easter, Eight Arms to Hold You: The Solo Beatles Compendium, 2000.
- Barry Miles et Keith Badman (dir.), The Beatles Diary After the Break-Up: 1970-2001, Omnibus Press.
- Paul Gambaccini, Paul McCartney in His Own Words, 1976.
- Jeremy Pascall, Paul McCartney and Wings, 1977.
- Roy Carr et Tony Tyler, The Beatles: An Illustrated Record, 1975.
- Sarah Josepha Hale, Poems for Our Children, Boston, Marsh, Capen & Lyon, 1830.
Presse et entretiens
- Sounds, 15 avril 1972 (annonce du single) et 2 décembre 1972 (entretien de Paul McCartney).
- Melody Maker, 2 décembre 1972 (entretien de Paul McCartney) et 15 janvier 1977 (Henry McCullough).
- Disc and Music Echo, décembre 1972.
- Sounds, 16 décembre 1972 (entretien de Denny Laine).
- Cash Box et Record World, 17 juin 1972.
- Vic Garbarini, The McCartney Interview, Columbia, 1980.
- Hot Press, entretien avec Henry McCullough, 2008.
- SuperDeluxeEdition, entretien avec Denny Seiwell, 2021.
- J. M. Dempsey, Popular Music & Society, février 2004.
Ressources en ligne
- The Paul McCartney Project : fiches de la chanson, des séances, des films et des concerts.
- Official Charts Company et archives des classements internationaux de 1972.
- Notes du coffret Red Rose Speedway Archive Collection, 2018.
Pour tout savoir sur l’artiste, retrouvez notre page Paul McCartney : biographie, discographie, paroles et traductions, notre recueil de 20 faits méconnus sur Paul McCartney et notre panorama 1970-1980 : la décennie des ex-Beatles, et l’ensemble de nos dossiers sur les Beatles.












