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Tropic Island Hum : quand Paul McCartney quitte le rock pour inventer son île aux merveilles

Il y a chez Paul McCartney une manière bien à lui de s’échapper des grands récits qu’on plaque sans cesse sur sa carrière. Dès qu’on croit l’avoir enfermé dans le rôle du Beatle éternel, du maître absolu de la mélodie ou du patriarche du rock britannique, il réapparaît là où on ne l’attend pas : dans un conte animé, une fable musicale, un petit monde tropical peuplé d’animaux, de couleurs et de chansons. Tropic Island Hum appartient à cette géographie parallèle de son œuvre, celle des chemins de traverse, des projets moins célébrés mais souvent plus révélateurs. Conçu sur plusieurs années avec Geoff Dunbar, porté par la complicité de Linda McCartney et enrichi par l’élégance de George Martin, ce court métrage d’animation dit quelque chose de central sur Paul : son goût pour le merveilleux, sa fidélité à la narration musicale et son refus obstiné de devenir son propre monument. Derrière son apparente légèreté, Tropic Island Hum n’est pas une simple fantaisie exotique. C’est un refuge en musique, une petite utopie animale, un projet profondément personnel où McCartney transforme encore une chanson en monde habitable.


Il y a, dans la carrière de Paul McCartney, une foule de chemins de traverse que l’histoire officielle regarde de loin, avec cette indulgence un peu distraite que l’on réserve aux curiosités excentrées des très grands artistes. C’est le prix à payer quand on a passé sa vie à écrire des chansons qui ont redessiné la cartographie de la musique populaire : tout ce qui ne relève ni des Beatles, ni de Wings, ni des grands albums solo finit par être relégué dans une périphérie aimable. Or c’est souvent là, justement, que se cachent les révélations les plus précieuses. Dans ces œuvres moins commentées, moins canoniques, moins immédiatement prestigieuses, on voit l’artiste travailler sans l’écrasante lumière du panthéon. On le voit chercher autrement. On le voit jouer. On le voit parfois revenir à des désirs plus anciens, plus intimes, plus libres.

Tropic Island Hum appartient à cette famille de projets que l’on pourrait trop vite ranger parmi les “à-côtés” de McCartney, alors qu’ils disent quelque chose de central sur sa personnalité artistique. Oui, il s’agit d’un court-métrage d’animation, pas d’un album majeur du canon mccartneyen. Oui, la chanson qui l’accompagne n’a jamais occupé la place d’un grand classique radiophonique. Oui, le projet paraît modeste à côté de l’ombre immense laissée par Hey Jude, Maybe I’m Amazed, Band on the Run ou Live and Let Die. Mais réduire Tropic Island Hum à une fantaisie pour enfants ou à une lubie périphérique reviendrait à manquer ce que McCartney y dépose de plus fidèle à lui-même : un goût presque irréductible pour la narration musicale, le merveilleux accessible, la fabrication artisanale, les mélodies qui semblent danser même lorsqu’elles racontent une fuite, et cette volonté ancienne de ne jamais s’enfermer dans le rôle qu’on a écrit pour lui.

C’est un projet qui a pris son temps. Un temps anormalement long, même, à l’échelle d’un court métrage d’animation. Conçu à la fin des années 1980, mis de côté, repris au milieu des années 1990, achevé en 1997, puis prolongé dans le domaine discographique avec une sortie en single en 2004, Tropic Island Hum a traversé plusieurs états de la vie de McCartney. Il porte ainsi les traces de différentes époques, comme si sa légèreté tropicale dissimulait en réalité une histoire de persévérance, de patience et de fidélité à une idée que l’artiste refusait d’abandonner.

Ce simple fait le rend immédiatement touchant. Car rien n’obligeait McCartney à revenir à ce projet. Rien ne l’obligeait non plus à consacrer du temps, de l’énergie et de l’imagination à un film d’animation animalier alors qu’il aurait pu, comme tant de légendes de son rang, se contenter de cultiver son héritage. Mais McCartney n’a jamais été un gardien de musée. Même dans ses périodes les plus inégales, il reste habité par une curiosité qui l’empêche de se fossiliser. Tropic Island Hum le montre dans un registre rarement mis en avant : celui du conteur visuel, du musicien qui pense en images, du compositeur qui ne veut pas seulement faire entendre une chanson, mais lui construire un monde.

Ce monde, il est peuplé d’animaux, de couleurs, d’évasion, de menaces rapidement désamorcées, de musique, d’un humour doux et d’une forme de tendresse utopique. Le film raconte l’histoire de Wirral l’écureuil, sauvé in extremis et conduit vers une île tropicale où règne une sociabilité animale joyeuse, incarnée notamment par Froggo, Bison et Wilhelmina. On pourrait résumer cela comme un petit récit pour enfants, et ce ne serait pas faux. Mais ce serait insuffisant. Parce que, chez McCartney, le merveilleux n’est presque jamais un simple décor. Il sert souvent à réaffirmer quelque chose de plus profond : la possibilité d’un refuge, d’une communauté, d’un espace protégé de la brutalité du monde, où la musique agit comme langage commun.

Il faut dire que ce territoire est profondément mccartneyen. Depuis les premiers jours des Beatles jusqu’aux projets les plus inattendus de sa carrière solo, McCartney n’a jamais renoncé à une certaine enfance du regard. Non pas une enfance mièvre ou régressive, mais une capacité à traiter le jeu, la fantaisie, l’animalité, la fable et la naïveté apparente comme des outils de création parfaitement légitimes. Une partie de la critique rock, longtemps trop soucieuse de hiérarchiser la gravité, lui en a fait le reproche. Pourtant, c’est aussi cette disposition qui lui a permis d’écrire certaines des chansons les plus hospitalières de l’histoire de la pop. Tropic Island Hum s’inscrit dans cette lignée-là : une œuvre que l’on pourrait croire mineure si l’on confond encore l’importance avec la solennité.

Le plus beau, peut-être, dans ce projet, c’est qu’il réunit plusieurs visages de McCartney que l’on commente rarement ensemble. Le mélodiste bien sûr, puisque la chanson-titre reste au cœur du film. Le bricoleur de studio, qui aime les arrangements colorés et les combinaisons instrumentales inattendues. Le collaborateur fidèle, puisqu’on y retrouve la présence de George Martin côté musique et de Geoff Dunbar côté animation. L’homme de famille aussi, puisque Paul et Linda McCartney prêtent leurs voix aux personnages et coproduisent l’ensemble. Et puis le passeur, celui qui ne considère pas la musique comme un art séparé du reste, mais comme un flux naturel susceptible de se prolonger dans l’image, dans le récit, dans l’univers enfantin, dans le dessin animé, dans le cinéma domestique autant que dans le single pop.

À première vue, Tropic Island Hum pourrait donc sembler n’être qu’une charmante récréation dans l’œuvre d’un géant. À l’examiner de près, on s’aperçoit qu’il dit bien davantage. Il raconte la manière dont McCartney refuse les frontières entre les genres. Il révèle son goût profond pour les contes musicaux. Il prolonge son dialogue avec l’animation inauguré de façon éclatante par Rupert and the Frog Song. Il montre aussi qu’au tournant des années 1990, puis au début des années 2000, il continue de croire à une forme de poésie populaire qui n’a pas honte d’être enchantée.

Ce qui suit n’est donc pas seulement l’histoire d’un film d’animation un peu oublié, ni celle d’une chanson sortie bien après sa composition. C’est le portrait d’un McCartney moins canonique mais terriblement cohérent. Un McCartney qui, au lieu de rejouer le mythe, préfère parfois s’asseoir dans un coin avec des animaux dessinés, une île imaginaire, quelques harmonies bien senties et l’envie têtue de faire vivre un petit monde où la musique protège encore quelque chose d’essentiel.

Un projet qui naît à la fin des années 1980, dans un moment de réinvention

Pour comprendre Tropic Island Hum, il faut le replacer dans une période très particulière de la vie de Paul McCartney. La fin des années 1980 n’est pas pour lui un simple entre-deux paisible. C’est un moment de repositionnement. Après les sommets et les turbulences des années Wings, après les détours parfois mal compris de la première moitié de la décennie, McCartney se trouve dans une phase où il réévalue sa manière de travailler, son rapport au studio et la direction de sa carrière. C’est précisément dans ces zones de transition que surgissent souvent ses projets les plus singuliers.

La chanson Tropic Island Hum commence à prendre forme en décembre 1987, au cours de sessions organisées entre le studio de McCartney à Hog Hill Mill et AIR Studios à Londres. Le projet est déjà associé à un film d’animation imaginé par Paul, avec ses personnages, son décor insulaire, sa logique de fable animalière. C’est un détail important : la chanson ne naît pas d’abord comme un simple morceau autonome qu’on aurait ensuite habillé d’images. Elle appartient d’emblée à un imaginaire plus vaste, à une petite mythologie que McCartney veut traduire à la fois par le récit et par la musique.

Cette manière de penser l’œuvre est révélatrice. Chez beaucoup d’auteurs-compositeurs, l’image vient après coup, comme illustration ou stratégie de diffusion. Chez McCartney, il arrive fréquemment qu’elle soit déjà là, intérieurement, au moment de l’écriture. On l’a vu dès les Beatles dans sa capacité à concevoir des univers entiers autour d’une chanson. Mais Tropic Island Hum pousse plus loin cette logique : le morceau n’est plus seulement imagé, il est structurellement lié à un récit animé.

La fin des années 1980 offre aussi à McCartney un espace où le prestige n’écrase pas encore toute spontanéité. Il a derrière lui une œuvre immense, mais il n’est pas encore dans la phase où chaque initiative est immédiatement relue à la lumière du patrimoine beatlesien globalisé comme ce sera encore davantage le cas au XXIe siècle. Cela lui laisse une marge pour explorer, bricoler, tenter des choses qui ne répondent à aucune obligation commerciale évidente. Tropic Island Hum appartient à cette catégorie de projets qu’un artiste libre ne mène que s’il en a réellement envie.

Il faut se souvenir que McCartney n’a jamais pensé la musique comme un corridor unique allant de l’album au single, puis à la scène. Son œuvre est pleine de bifurcations : musique de film, pièces classiques, oratorios, ballets, travaux électroniques, collaborations expérimentales, chansons pour enfants, poèmes symphoniques, objets inclassables. Tropic Island Hum ne vient pas contredire cette dispersion apparente ; il la confirme. Ce qui frappe, c’est que cette dispersion n’est jamais gratuite. Elle découle d’une même impulsion : le refus de rester dans la case où l’histoire du rock l’a installé.

À cet égard, le projet fait figure de manifeste discret. Alors que le récit dominant voudrait souvent voir McCartney se mesurer sans fin à son propre passé glorieux, lui choisit de s’investir dans une aventure animée tropicale peuplée d’animaux chanteurs. Le geste est presque enfantin dans sa liberté. Et c’est précisément ce qui le rend précieux. Il dit qu’un artiste de cette envergure peut encore se permettre d’être joueur, fantaisiste, narratif, sans demander pardon.

Geoff Dunbar, le compagnon idéal pour le versant animé de McCartney

S’il existe un nom indispensable à l’histoire de Tropic Island Hum, en dehors de celui de McCartney, c’est évidemment celui de Geoff Dunbar. Leur collaboration ne naît pas avec ce film, et c’est ce qui en explique la justesse. Avant Tropic Island Hum, Dunbar et McCartney avaient déjà travaillé ensemble sur Rupert and the Frog Song, court métrage devenu culte auprès de nombreux enfants britanniques des années 1980 et que McCartney prolongea musicalement avec l’irrésistible We All Stand Together. Cette première réussite avait montré qu’entre les deux hommes existait une affinité rare : l’un capable de bâtir des mondes animés souples, expressifs, à la fois élégants et accessibles ; l’autre habité par un sens du récit musical qui s’accorde naturellement à l’animation.

Le destin de Tropic Island Hum fut pourtant moins direct. Le projet, conçu à la fin des années 1980, reste un temps en sommeil. Puis McCartney le relance au milieu des années 1990 en invitant Dunbar à le rejoindre pour lui donner sa forme définitive. Ce délai est révélateur de la nature du projet. On n’est pas dans un enchaînement industriel, mais dans une gestation longue, intermittente, presque artisanale. La chanson existe, le scénario existe, l’envie persiste, mais l’œuvre met du temps à trouver son moment.

C’est ici que le rôle de Dunbar devient décisif. Il n’est pas seulement un technicien exécutant la fantaisie d’une star de la pop. Il est l’interprète visuel d’un imaginaire mccartneyen. Son animation a cette capacité rare à rester suffisamment fluide et chaleureuse pour parler aux enfants, tout en conservant une personnalité graphique qui empêche le film de sombrer dans l’anonymat. Chez lui, les animaux ne sont pas de simples silhouettes mignonnes. Ils ont une présence, une physicalité, une manière d’habiter le récit qui donne au film son charme propre.

Cette collaboration dit aussi quelque chose d’important sur McCartney : il sait s’entourer lorsqu’il sort de son domaine principal. Il ne se contente pas de projeter une idée et d’attendre que les autres l’illustrent. Il cherche des partenaires qui prolongent ses intuitions sans les écraser. Geoff Dunbar est l’un de ces partenaires-là, comme George Martin le fut dans le domaine musical. Tous deux partagent avec McCartney une qualité essentielle : le sérieux sans lourdeur. Ils prennent très au sérieux des formes que d’autres regarderaient de haut — chanson populaire, dessin animé, conte musical — et c’est précisément ce respect qui leur permet d’y faire naître de la beauté.

Il y a même quelque chose d’assez émouvant à voir McCartney revenir vers Dunbar pour ce film. Cela signifie qu’il considère l’animation non comme une escapade ponctuelle, mais comme un territoire dans lequel il a quelque chose à faire. Tropic Island Hum n’est pas un accident. C’est une étape dans une petite histoire parallèle de McCartney, celle du créateur de récits animés. Une histoire minorée dans la grande légende, mais bien réelle.

Une île, des animaux, une fuite : le conte selon McCartney

À raconter froidement l’intrigue de Tropic Island Hum, on pourrait craindre une bluette enfantine un peu légère. Wirral l’écureuil, presque abattu par des soldats, est secouru par Froggo, guidé vers une île tropicale, y découvre une communauté animale, croise Bison, rencontre Wilhelmina, et le tout se conclut dans un univers où la menace initiale s’efface au profit d’une célébration musicale. Vu comme cela, le récit semble d’une simplicité absolue. Mais ce serait une erreur de le lire comme un simple synopsis pour enfants. Il faut plutôt l’aborder comme on aborde souvent McCartney : en regardant ce que la légèreté apparente recouvre.

Le premier élément frappant, c’est l’idée même de la fuite. Tropic Island Hum commence par un danger, par une violence possible, par une menace venue du dehors. L’histoire ne naît donc pas dans une innocence pure. Elle s’ouvre sur une nécessité d’échapper au monde brutal. Cette structure est plus importante qu’il n’y paraît. McCartney ne fabrique pas seulement un petit paradis tropical ; il imagine un passage vers lui, autrement dit un refuge. Et le refuge, chez lui, n’est jamais anodin. Il dit toujours quelque chose d’un désir d’abri, de protection, de douceur reconquise.

L’île, ensuite, fonctionne comme un espace utopique. Non pas une utopie théorique, mais une utopie sensible : un lieu où les animaux coexistent, chantent, se lavent, festoient, improvisent une communauté provisoire autour d’une chanson. C’est un décor de dessin animé, bien sûr, mais aussi une projection de ce que McCartney aime depuis toujours dans la musique populaire : la capacité à faire tenir ensemble des êtres différents dans une scène commune. La chanson y devient ciment social.

Il faut ici noter à quel point McCartney est fidèle à lui-même. Depuis les Beatles, il affectionne les chansons qui rassemblent, les refrains fédérateurs, les moments où l’individuel se dissout dans une forme de célébration collective. Tropic Island Hum transpose ce goût dans le monde de l’animation. On ne trouve plus une foule humaine, mais une assemblée animale. Le principe reste pourtant le même : la musique comme fête partagée, comme suspension de la peur, comme langage accessible à tous.

La présence d’animaux n’a rien de purement décoratif. McCartney y revient souvent, explicitement ou non, comme s’ils lui permettaient de raconter le monde avec un léger déplacement qui évite l’abstraction. Les animaux lui offrent un terrain idéal pour la fable, pour la douceur, pour la satire légère parfois, pour l’innocence stylisée. Dans Tropic Island Hum, ils permettent aussi de contourner le réalisme sans perdre le sens moral du récit. Le danger existe, la fuite existe, le désir d’une communauté paisible existe. Tout cela est rendu plus digestible, plus chantant, plus universel par le filtre animalier.

Quant à la tonalité générale, elle tient sur une ligne de crête très mccartneyenne : assez légère pour rester accueillante, assez travaillée pour ne pas se dissoudre dans la mièvrerie. Le monde de Tropic Island Hum n’est pas une abstraction sucrée. Il a des contours, des personnages, une logique narrative et une atmosphère propre. C’est un petit royaume cohérent, un de ces territoires où McCartney excelle lorsqu’il se donne la permission d’être conteur.

Une chanson qui ne se contente pas d’accompagner le film : elle le porte

Il serait tentant de considérer Tropic Island Hum comme une simple “chanson de film”, un morceau-thème chargé de résumer gentiment l’ambiance de l’animation. Ce serait profondément injuste. La chanson ne se contente pas d’habiller le court métrage ; elle en constitue l’axe émotionnel et la vraie respiration. Chez McCartney, la frontière entre bande originale et chanson autonome est souvent poreuse. Il suffit de penser à Live and Let Die, No More Lonely Nights ou We All Stand Together pour voir à quel point il sait extraire d’un contexte filmique une pièce musicale qui vit pleinement par elle-même. Tropic Island Hum procède de cette même logique, à une échelle plus confidentielle mais non moins révélatrice.

La chanson possède d’abord ce que McCartney ne perd presque jamais, même dans ses projets les plus atypiques : un mouvement. Elle avance, danse, papillonne, s’anime au lieu de seulement commenter l’image. Son titre lui-même suggère un bourdonnement, un murmure tropical, une vibration d’île chaude où tout semble respirer en musique. Ce n’est pas une chanson contemplative au sens strict. C’est une chanson de milieu vivant. On y entend moins la description d’un décor que sa mise en circulation sonore.

Cette qualité est essentielle pour comprendre l’art de McCartney. Il ne pense pas la musique comme accompagnement passif. Même lorsqu’elle sert un récit visuel, elle doit avoir sa propre énergie motrice. Tropic Island Hum remplit exactement cette fonction. Elle tire le film vers l’avant, lui donne son allant, sa couleur morale, sa sensation de fête fragile mais tenace. C’est par elle que l’île devient autre chose qu’un simple arrière-plan : un lieu doté d’une âme collective.

On retrouve également dans la chanson ce mélange typique de fluidité mélodique et de sophistication discrète qui caractérise tant de morceaux dits “mineurs” de McCartney. La mélodie semble aller de soi, comme souvent chez lui, mais l’arrangement travaille constamment à enrichir cette impression première. Tout l’art consiste à préserver la spontanéité du chant tout en construisant autour de lui un décor sonore plus dense qu’il n’y paraît. Tropic Island Hum n’a peut-être pas l’évidence monumentale des grands classiques, mais elle témoigne d’un savoir-faire intact : celui qui permet de faire naître un petit monde en quelques minutes.

Il y a aussi quelque chose de très touchant dans le fait que McCartney, en pleine maturité artistique, consacre autant de soin à une chanson destinée à un film d’animation. Beaucoup d’artistes de son rang traiteraient ce type de commande intérieure comme un divertissement mineur, un objet secondaire auquel on donnerait une mélodie agréable et quelques arrangements vite réglés. McCartney, lui, y engage son artisanat complet. Cela ne signifie pas que Tropic Island Hum doive être hissée artificiellement au rang de chef-d’œuvre caché. Cela signifie simplement qu’elle est travaillée avec un sérieux affectueux qui lui évite toute condescendance.

George Martin dans l’ombre du projet : une fidélité qui en dit long

L’un des détails les plus révélateurs de Tropic Island Hum est la présence de George Martin du côté de la production des sessions initiales. Le simple fait que Martin apparaisse dans l’histoire de cette chanson suffit à lui donner une coloration particulière. Bien sûr, il ne s’agit pas d’une réunion beatlesienne au sens fantasmatique du terme, et l’on se gardera bien de transformer ce projet en épilogue artificiel d’une histoire plus grande. Mais voir McCartney et Martin travailler ensemble sur une chanson associée à un film d’animation à la fin des années 1980 est tout de même profondément significatif.

D’abord parce que cela rappelle une vérité essentielle : leur relation ne se résume pas aux Beatles. Martin n’est pas uniquement le producteur mythique des années 1960, celui que l’on invoque à chaque fois qu’il est question d’A Day in the Life ou de Strawberry Fields Forever. Il reste, pour McCartney, un partenaire de confiance, quelqu’un avec qui l’on peut bâtir des choses même loin du cœur canonique de la légende. Que cette confiance se manifeste dans un projet comme Tropic Island Hum est particulièrement éclairant. Cela veut dire que McCartney ne réserve pas ses collaborateurs les plus estimés à ses seuls gestes prestigieux. Il les implique aussi dans ses détours, ses fantaisies, ses contes.

Ensuite parce que George Martin a toujours su prendre au sérieux la légèreté. C’est l’une de ses grandes qualités, parfois moins commentée que son raffinement d’arrangeur. Il avait compris très tôt que chez les Beatles, les idées apparemment les plus frivoles pouvaient contenir une beauté décisive, pour peu qu’on les traite avec précision. Tropic Island Hum s’inscrit pleinement dans cette logique. La chanson n’a pas l’ambition d’un grand manifeste adulte, mais elle gagne énormément à être façonnée par quelqu’un qui sait écouter ce que la fantaisie exige en termes de forme, d’équilibre et de couleur.

La présence de Martin donne aussi au projet une élégance presque invisible. Elle ne saute pas forcément à l’oreille comme un signe d’autorité. Elle se lit dans l’attention portée à la matière sonore, dans la façon dont le morceau évite de verser dans le pur décoratif. Avec lui, même une chanson liée à une île tropicale peuplée d’animaux conserve une tenue, une architecture, une clarté.

Il y a quelque chose de très beau, finalement, dans cette fidélité entre McCartney et Martin. Elle montre que la grande histoire des Beatles ne s’est pas simplement arrêtée pour laisser place à des carrières solitaires étanches. Des liens ont persisté, des complicités se sont prolongées, parfois dans des zones moins visibles du catalogue. Tropic Island Hum est l’un de ces endroits où l’on surprend cette continuité, non comme une nostalgie, mais comme une pratique vivante.

Une richesse instrumentale qui contredit l’idée de simple bluette

L’un des pièges qui guettent Tropic Island Hum est d’être réduite à sa surface joviale. Parce que la chanson a un titre chantant, parce qu’elle est associée à un univers animé, parce qu’elle s’adresse aussi à un imaginaire enfantin, on serait tenté d’en sous-estimer la fabrication musicale. Or l’enregistrement raconte tout autre chose. Les sessions initiales remontent à décembre 1987, avec des compléments ajoutés au milieu des années 1990, et l’ensemble mobilise un appareillage instrumental et vocal bien plus riche qu’on ne le suppose d’abord.

Paul McCartney y chante, joue notamment du piano, de la contrebasse et des percussions, tandis que l’on retrouve autour de lui une palette comprenant guitares acoustiques et électriques, mandoline, cuivres, batterie et autres éléments percussifs. À cela s’ajoutent les voix de la chanteuse de jazz Marion Montgomery et du London Community Gospel Choir. Rien que cette distribution suffit à éloigner le morceau de la simple comptine bricolée à la hâte. Il y a ici un vrai travail de mise en couleur.

Cette richesse n’est pas anodine. McCartney a toujours eu le goût des arrangements qui semblent accueillants tout en étant plus élaborés qu’ils n’en ont l’air. C’est une constante de son œuvre : la simplicité de façade est souvent portée par une architecture minutieuse, un sens des textures, des doublages, des contrechants et des détails instrumentaux qui empêchent la chanson de se réduire à son squelette. Tropic Island Hum relève de cette tradition. Elle n’est pas démonstrative, mais elle n’est jamais pauvre.

La présence de Marion Montgomery est particulièrement intéressante. Sa voix apporte une chaleur, une rondeur, presque une douceur de cabaret ou de jazz feutré qui contraste subtilement avec la dimension enfantine du projet. Cet apport vocal évite à la chanson de se refermer sur un seul registre. Il lui donne une amplitude, une profondeur de timbre, un supplément d’âme qui rappelle à quel point McCartney aime croiser les traditions plutôt que rester prisonnier d’une seule couleur.

Quant au London Community Gospel Choir, il ajoute une dimension collective très parlante. Là encore, McCartney reste fidèle à lui-même : il aime les moments où une chanson prend de l’ampleur en se peuplant de voix, où l’individuel s’ouvre au commun, où la fête devient presque une petite cérémonie. Dans le contexte de Tropic Island Hum, cet apport choral renforce l’idée d’une communauté insulaire joyeuse, d’un microcosme harmonieux où la musique agit comme rituel partagé.

Ce mélange d’instruments et de voix produit une texture qui n’a rien d’un pastiche tropical de carte postale. McCartney n’essaie pas de faire “authentique” au sens ethnographique, ce qui serait absurde. Il construit plutôt un tropicalisme imaginaire, filtré par son propre langage pop, par ses goûts d’arrangeur et par sa manière très personnelle de concevoir la couleur musicale. Le résultat n’est ni du rock classique, ni de la musique pour enfants au sens réducteur, ni une simple chanson de générique. C’est une petite pièce de théâtre sonore, souple et généreuse.

La longue hibernation du projet : une œuvre qui refuse de disparaître

L’une des choses les plus fascinantes dans l’histoire de Tropic Island Hum, c’est sa capacité à survivre au temps mort. Beaucoup de projets conçus avec enthousiasme finissent abandonnés, dissous dans l’emploi du temps, dépassés par d’autres urgences, enterrés sous de nouvelles envies. McCartney, qui a écrit des dizaines de chansons jamais publiées et laissé plus d’une idée sur le bord de la route, connaît évidemment ce destin des œuvres inachevées. Pourtant, Tropic Island Hum ne disparaît pas. Elle se suspend. Et cette suspension change tout.

Le film imaginé à la fin des années 1980 reste en sommeil pendant plusieurs années. Puis, au milieu des années 1990, McCartney décide de le réveiller et de le mener à terme avec Geoff Dunbar. Ce simple retour dit énormément. Il signifie que le projet n’était pas une simple fantaisie du moment, mais une petite obsession douce, un univers que McCartney continuait de porter en lui malgré le temps écoulé.

Cette persistance est touchante parce qu’elle contredit l’image parfois paresseuse d’un McCartney papillonnant d’un projet à l’autre sans toujours s’y tenir. Oui, sa carrière post-Beatles est d’une diversité telle qu’elle a souvent donné prise à ce reproche. Mais Tropic Island Hum montre l’autre versant de cette dispersion : la fidélité obstinée à des idées qu’il refuse d’abandonner. Même lorsqu’elles ne promettent ni triomphe critique immédiat ni retour commercial spectaculaire.

On pourrait presque dire que cette longue hibernation convient au projet. Comme si le film avait eu besoin d’un temps d’incubation, d’un éloignement, d’une maturation silencieuse avant de trouver sa forme. Il y a là quelque chose de très vivant. Les œuvres les plus sincères n’arrivent pas toujours au moment où elles sont conçues. Elles attendent parfois leur propre climat.

Dans le cas de McCartney, ce décalage temporel ajoute même une couche affective supplémentaire. Le projet commence à une époque, se poursuit dans une autre, puis touche le public sous encore une autre forme avec le single de 2004. Il traverse ainsi plusieurs vies de Paul, plusieurs états de sa carrière, plusieurs paysages culturels. Et pourtant, il conserve son unité. C’est sans doute le signe qu’il reposait sur une intuition forte dès le départ.

1997 : le film enfin achevé, et la poésie animée comme seconde patrie

Lorsque Tropic Island Hum voit finalement le jour au cinéma en octobre 1997, le projet ne ressemble déjà plus à une simple idée remise à plus tard. Il devient un objet achevé, public, partageable. Et ce passage à l’existence visible compte beaucoup. Car une œuvre longtemps restée dans les cartons n’est jamais tout à fait la même lorsqu’elle est enfin montrée : elle se charge d’une petite aura de persévérance, presque de victoire intime.

Le film sort à un moment intéressant de la trajectoire de McCartney. Flaming Pie vient de paraître quelques mois plus tôt, et l’artiste traverse alors l’une de ses périodes critiques les plus heureuses depuis longtemps. Ce contexte n’est pas sans importance. Il y a autour de McCartney, à la fin des années 1990, un climat de réévaluation positive, l’idée qu’il retrouve une forme de grâce adulte, de concentration, de clarté. Dans ce paysage, Tropic Island Hum peut apparaître comme un projet secondaire. En réalité, il complète discrètement le portrait d’un artiste qui ne se contente pas de revenir à ses fondamentaux rock : il continue aussi d’explorer ses marges imaginaires.

Le film matérialise un aspect essentiel de son œuvre : la croyance dans le conte musical. Ce genre, que la culture rock regarde souvent avec suspicion, comme s’il appartenait davantage à l’enfance qu’à l’histoire sérieuse de la pop, convient pourtant parfaitement à McCartney. Il y retrouve tout ce qu’il aime : le récit condensé, les personnages, le décor fortement dessiné, la chanson comme moteur dramatique, la possibilité d’émouvoir sans lourdeur, de faire sourire sans cynisme.

Il faut insister sur cette absence de cynisme. C’est sans doute ce qui fait la singularité de McCartney dans ce registre. Beaucoup d’artistes, surtout au-delà d’un certain âge, aborderaient un projet animé avec une distance ironique, comme pour prévenir toute accusation de naïveté. McCartney, lui, semble incapable de cette protection. Il y va franchement. Il croit à ses animaux, à son île, à ses personnages. Et c’est précisément parce qu’il y croit que le film peut exister sans embarras.

Cette qualité a souvent été mal comprise dans le champ du rock, où la gravité affectée a longtemps tenu lieu de sérieux. Pourtant, il faut parfois davantage de courage pour être sincèrement enchanté que pour se réfugier derrière l’ironie. Tropic Island Hum relève de ce courage discret. Le film ne cherche pas à démontrer qu’il est malin, subversif ou postmoderne. Il cherche à être généreux, inventif, musical et accueillant. C’est beaucoup plus rare qu’il n’y paraît.

Paul et Linda McCartney : un projet de couple, de famille et de maison

L’un des aspects les plus profondément émouvants de Tropic Island Hum est sa dimension domestique au sens noble du terme. Paul et Linda McCartney y prêtent leurs voix à l’ensemble des personnages et en sont les producteurs exécutifs. Ce détail pourrait être réduit à une anecdote charmante. En réalité, il éclaire tout le projet. Il rappelle que, chez McCartney, certains travaux ne naissent pas seulement d’une ambition artistique abstraite, mais d’un milieu de vie, d’un couple, d’une maison, d’une façon d’habiter le travail comme une extension de l’intime.

Depuis les années 1970, Linda n’a jamais été seulement “la femme de Paul” dans la machine médiatique. Elle a été sa partenaire de route, de scène, de convictions, d’images, de quotidien, de famille. Les projets où leurs voix se mêlent ou où leur complicité transparaît possèdent toujours une chaleur particulière, même lorsqu’ils ne figurent pas parmi les sommets canonisés de la carrière de McCartney. Tropic Island Hum appartient à cette constellation affective.

Le fait qu’ils incarnent vocalement tous les personnages donne au film une texture artisanale très touchante. On n’est pas dans un casting de prestige destiné à vendre le produit. On est dans une implication directe, presque familiale, où l’on sent que le plaisir du projet tient aussi à cette participation intime. Cela correspond parfaitement à l’univers du film : un petit monde clos, cohérent, fait maison au meilleur sens du terme.

Il faut aussi mesurer ce que cette collaboration signifie rétrospectivement. Lorsque le film est achevé en 1997, puis que le DVD et le single sortent en 2004, le regard porté sur Linda a changé : elle est devenue une présence absente, mais toujours très vive dans l’œuvre de Paul. Tropic Island Hum acquiert dès lors une valeur supplémentaire, discrète mais réelle. Ce n’est plus seulement un conte animé ; c’est aussi l’un des lieux où subsiste la voix d’un couple créatif, la trace d’une vie commune transmise sous forme de fable musicale.

Cette dimension affective ne doit pas faire oublier la qualité artistique du projet, mais elle en renforce la cohérence. Car Tropic Island Hum est profondément aligné avec ce que représentaient Paul et Linda ensemble : une sensibilité aux animaux, au végétal, à la douceur, à la communauté, à un certain idéal de vie non agressif. Sans transformer le film en tract ni surligner quoi que ce soit, on sent qu’il est traversé par ce climat moral.

2004 : quand une vieille chanson devient enfin un single

Il y a quelque chose d’extraordinairement mccartneyen dans le destin discographique de Tropic Island Hum. La chanson naît à la fin des années 1980, accompagne un film achevé en 1997, puis ne paraît en single qu’en septembre 2004, soit près de dix-sept ans après ses premières sessions. On pourrait croire à un simple recyclage. Ce serait mal comprendre McCartney. Chez lui, les chansons vivent souvent selon leur propre calendrier. Certaines arrivent tôt, d’autres tard, d’autres encore changent de forme avant de trouver leur place. Tropic Island Hum rejoint cette catégorie d’œuvres qui refusent d’être pressées.

Sa sortie en single, le 20 septembre 2004, une semaine avant le DVD The Music and Animation Collection, a d’ailleurs quelque chose de délicieusement anachronique. À l’heure où l’industrie du disque traverse déjà une mutation profonde et où la carrière de McCartney se situe bien au-delà des batailles de marché classiques, le voir publier un morceau issu d’un court métrage d’animation conçu des années auparavant témoigne d’une liberté singulière. Il ne s’agit pas d’un calcul de repositionnement. Il s’agit d’une envie de donner à la chanson sa vie propre.

Le single propose une version raccourcie, d’environ 3 minutes 14, tandis que la version complète du film dépasse 5 minutes 50. Cette différence est importante. Elle montre que McCartney et son équipe ne traitent pas la chanson comme un simple extrait posé tel quel sur un support. Ils la repensent dans sa logique radiophonique, comme s’ils tenaient à lui offrir une seconde existence, plus ramassée, plus directement circulante. C’est un geste classique de pop artisanale, presque old school dans sa manière de respecter encore la forme single.

En face B, on retrouve We All Stand Together, ce qui crée un lien explicite avec l’autre grand projet animé de McCartney et Geoff Dunbar. Le couplage est très parlant. Il dessine une petite sous-histoire dans l’œuvre de Paul : celle des chansons nées de l’animation, de l’enfance, du récit illustré. Une sous-histoire souvent regardée de haut par les amateurs de rock pur, mais qui dit pourtant beaucoup de la constance imaginative de McCartney.

Le single atteint la 21e place des charts britanniques. Ce résultat n’a évidemment rien d’un triomphe comparable aux grandes heures des Beatles ou de Wings, mais il n’a rien de ridicule non plus. Mieux encore : il prouve qu’un morceau aussi atypique, aussi lié à un univers non central de la carrière de Paul, peut encore rencontrer un public réel. C’est peut-être là le plus beau : Tropic Island Hum n’est pas seulement sorti par principe. Il a vécu un peu.

On peut lire dans cette publication tardive une forme de justice rendue à la chanson. Longtemps suspendue entre plusieurs temporalités, elle reçoit enfin sa place de morceau autonome dans la discographie solo de Paul McCartney. Et si elle n’est pas devenue un standard, elle a au moins cessé d’être un secret total. Pour un projet de cette nature, c’est déjà beaucoup.

The Music and Animation Collection : McCartney rassemble sa face enchantée

Le DVD The Music and Animation Collection, paru à la fin de septembre 2004, a joué un rôle essentiel dans la manière dont Tropic Island Hum a été redécouvert. En réunissant Rupert and the Frog Song, Tuesday et Tropic Island Hum, l’objet ne se contentait pas d’offrir une compilation pratique. Il révélait une continuité. Il montrait qu’il existe, chez McCartney, une veine animée cohérente, un pan entier de son travail qui mérite d’être regardé ensemble.

C’est un point capital. Isolé, Tropic Island Hum peut paraître comme une curiosité charmante. Mis en perspective avec les autres films, il apparaît comme un chapitre d’une obsession plus large : celle du conte musical animé. Le DVD agit donc presque comme une correction historique. Il dit au spectateur : ceci n’est pas un caprice unique, c’est une manière de créer qui revient, qui s’approfondit, qui a sa place dans l’œuvre.

Cette compilation permet aussi de mieux saisir l’insistance de McCartney à ne pas cloisonner sa créativité. On parle souvent de lui comme d’un auteur-compositeur, parfois comme d’un instrumentiste ou d’un producteur, plus rarement comme d’un concepteur de mondes narratifs. Or l’ensemble Music and Animation met précisément en avant cette dimension. McCartney y apparaît comme un homme qui pense en chansons, certes, mais aussi en histoires, en personnages, en environnements, en imageries destinées autant à l’oreille qu’à l’œil.

Il y a quelque chose d’assez courageux, au fond, dans cette mise en avant tardive de sa facette la plus enchantée. Au début des années 2000, Paul McCartney pourrait aisément capitaliser uniquement sur sa stature de survivant des Beatles, sur la noblesse du songwriter vétéran, sur les grands récits patrimoniaux. Au lieu de cela, il publie un DVD où des animaux dessinés chantent, courent, rêvent et s’échappent. Il faut une vraie sécurité intérieure pour ne pas craindre le ridicule dans un geste pareil. Et c’est précisément cette sécurité qui rend le tout sympathique, voire admirable.

Une œuvre mineure ? Oui, peut-être. Mineure ? Certainement pas au sens faible

Il faut être honnête : Tropic Island Hum n’est pas un pilier majeur de la carrière discographique de McCartney. Ce n’est ni un disque charnière, ni une révolution esthétique, ni une pièce centrale du récit rock tel qu’on le raconte habituellement. Il ne faut pas surjouer son importance au risque d’en faire un objet artificiellement “culte”. Mais reconnaître cela ne revient pas à le diminuer. Cela permet au contraire de mieux définir sa vraie place.

C’est une œuvre mineure au sens presque classique du terme : un travail périphérique, plus modeste, moins décisif dans la hiérarchie habituelle, mais révélateur d’une qualité fondamentale de son auteur. Les œuvres mineures, chez les grands artistes, sont souvent celles qui permettent d’approcher le plus directement leur tempérament. Elles ne portent pas toujours le poids des grandes attentes. Elles laissent apparaître des goûts, des fidélités, des gestes spontanés que les monuments officiels masquent parfois.

Tropic Island Hum révèle ainsi un McCartney moins soucieux de son statut, plus attaché au plaisir de fabriquer un monde qu’à l’idée de produire un “grand statement”. Et cela vaut infiniment. Car une carrière ne se comprend pas seulement par ses pics de reconnaissance ; elle se comprend aussi par ses élans latéraux, par les projets que l’artiste poursuit parce qu’ils lui ressemblent, même s’ils ne modifient pas le cours de l’histoire de la pop.

Dans le cas de McCartney, cette œuvre mineure confirme au moins quatre choses majeures. D’abord son incapacité heureuse à se laisser enfermer dans une seule définition. Ensuite son amour constant pour la chanson comme véhicule de récit. Puis sa fidélité à des collaborateurs-clefs comme Geoff Dunbar et George Martin. Enfin, son goût profond pour une forme d’enchantement accessible, que beaucoup d’artistes abandonnent par peur de paraître naïfs.

Le versant enchanté de McCartney, trop souvent mal lu

Une partie de la critique rock a longtemps entretenu avec Paul McCartney un rapport paradoxal : elle a admiré sa virtuosité mélodique tout en se méfiant de son goût pour la fantaisie, l’humour, les comptines, les personnages, le merveilleux, les animaux et les chansons d’apparence légère. Comme si toute cette dimension affaiblissait sa portée. Comme si un grand artiste devait choisir entre l’invention formelle et la tendresse enfantine. Tropic Island Hum prouve l’inverse. Il montre que ce versant enchanté n’est pas un accident gênant dans l’œuvre de McCartney ; c’en est l’un des fils les plus constants.

On le voit déjà dans les Beatles, lorsqu’il imagine des mondes complets en quelques mesures, lorsqu’il peuple ses chansons de figures, de situations, de décors presque théâtraux. On le voit ensuite dans Mary Had a Little Lamb, dans We All Stand Together, dans certaines chansons domestiques ou narratives de sa carrière solo, dans son goût pour les projets liés à l’enfance, aux livres, aux animaux, aux fables. Tout cela compose un territoire cohérent. Un territoire que Tropic Island Hum habite pleinement.

Ce qui dérange parfois dans ce territoire, c’est qu’il refuse la hiérarchie traditionnelle du sérieux. McCartney y apparaît non comme un rockeur tragique, mais comme un raconteur, un enchanteur, un homme qui croit encore qu’une chanson peut fabriquer un monde accueillant. Dans une culture rock qui a si souvent valorisé la dureté, la noirceur ou l’ironie, cette posture a parfois été lue comme de la légèreté au mauvais sens du terme. Elle mériterait au contraire d’être reconnue comme une fidélité courageuse à une autre idée de la pop.

Car créer du merveilleux sans mièvrerie est très difficile. Il ne suffit pas d’ajouter des animaux et des chœurs. Il faut une justesse de ton, une chaleur, une conviction intérieure, une science de la mélodie et une vraie absence de cynisme. McCartney possède tout cela. Tropic Island Hum le montre à une échelle réduite mais très pure.

Une chanson, un film, et l’idée que la musique peut encore protéger quelque chose

Ce qui touche peut-être le plus, en fin de compte, dans Tropic Island Hum, ce n’est ni sa rareté, ni sa valeur de curiosité discographique, ni même le plaisir qu’il procure comme objet charmant. C’est la sensation qu’il porte en lui une certaine idée de la musique. Une idée simple, ancienne, presque obstinée : la musique peut encore protéger quelque chose.

Elle peut protéger un récit fragile en lui donnant souffle et couleur. Elle peut protéger l’enfance sans la prendre de haut. Elle peut protéger la communauté en rassemblant des voix. Elle peut protéger une vision du monde plus douce, plus hospitalière, plus animale, plus joueuse, face à la brutalité extérieure qui ouvre pourtant l’histoire. Dans Tropic Island Hum, la chanson n’est pas seulement un ornement. Elle est ce qui transforme la peur initiale en possibilité de fête.

Ce motif est profondément mccartneyen. Depuis toujours, McCartney écrit des chansons qui transforment. Elles transforment la mélancolie en élan, la solitude en refrain commun, l’anecdote en émotion universelle, la douleur parfois en espace habitable. Tropic Island Hum fait la même chose, mais à hauteur de conte. Il transforme une fuite en arrivée, une menace en refuge, une île imaginaire en scène collective.

On peut juger cela modeste. On aurait tort de le juger insignifiant. Car il y a, dans cette modestie même, une noblesse. Celle d’un artiste qui ne renonce pas à la douceur sous prétexte qu’elle serait moins prestigieuse que la gravité. Celle d’un homme qui, après avoir connu tous les sommets, continue de croire qu’un petit film animé, une chanson tropicale, quelques animaux dessinés et une voix amie peuvent encore produire de la beauté.

Tropic Island Hum, ou la liberté de ne pas devenir son propre monument

Peut-être est-ce finalement ce que Tropic Island Hum dit de plus profond sur Paul McCartney. Qu’il est un artiste trop vaste pour se réduire à son propre mythe. Qu’il n’a jamais totalement accepté de devenir un monument au sens figé du terme. Bien sûr, l’histoire l’a sacré, canonisé, empaillé parfois. Mais lui continue, périodiquement, à s’échapper par des portes latérales. Une pièce classique ici, un projet électronique là, un album bricolé seul, un livre pour enfants, un dessin animé, une chanson de grenouille, une île tropicale. Comme s’il cherchait constamment à desserrer l’étau de la légende.

Tropic Island Hum est l’une de ces échappées. Une échappée sans fracas, sans manifeste, sans volonté de choquer. Juste l’expression très naturelle d’un artiste qui aime encore inventer des mondes et les peupler de musique. C’est peu spectaculaire. C’est infiniment précieux.

Il y a des musiciens qui vieillissent en se raidissant, en se répétant, en se caricaturant eux-mêmes pour répondre à l’image que le public veut conserver d’eux. McCartney, même lorsqu’il retombe sur certains de ses tics, ne cesse jamais tout à fait de faire autre chose. Tropic Island Hum témoigne de cette liberté. Pas la liberté héroïque, théâtrale, proclamée à la manière d’un geste d’avant-garde. Une liberté plus simple, plus domestique, plus joyeuse : celle de faire ce qu’on aime encore faire, même si cela ne rentre pas parfaitement dans le récit officiel de sa carrière.

Et c’est pour cela que le projet mérite mieux que le statut de note de bas de page. Non parce qu’il faudrait le gonfler artificiellement en œuvre majeure, mais parce qu’il révèle, à sa petite échelle, quelque chose d’essentiel. Le vrai McCartney n’est pas seulement dans les monuments. Il est aussi dans ces créations latérales où se retrouvent son goût du jeu, son talent de conteur, sa science des arrangements, sa fidélité aux proches, son amour des histoires musicales et son refus obstiné de considérer que la pop doit choisir entre la fantaisie et la beauté.

Un trésor discret dans une œuvre démesurée

Il y a des chansons et des films qui modifient le cours de l’histoire. Et puis il y a ceux qui, sans prétendre à cet effet, éclairent soudain d’une lumière oblique l’ensemble d’une trajectoire. Tropic Island Hum appartient à cette seconde catégorie. Il ne bouleverse pas la place de McCartney dans le rock. Il ne redessine pas sa légende. Il ne demande même pas à le faire. Mais il révèle, avec une netteté étonnante, le cœur d’un artiste que l’on réduit trop souvent à ses chapitres les plus monumentaux.

À travers ce projet, on voit un McCartney qui compose encore comme on invente des mondes, qui traite l’animation comme un territoire légitime, qui mêle le domestique et l’ambitieux, qui s’appuie sur des complices de longue date, qui laisse une idée mûrir pendant des années plutôt que l’abandonner, qui offre à une chanson née dans les années 1980 une seconde vie en 2004, et qui ne craint jamais tout à fait d’être jugé trop tendre, trop enchanté, trop libre pour les hiérarchies habituelles du rock.

C’est précisément pour cela que Tropic Island Hum compte. Parce qu’il ne ressemble pas à un geste obligé. Parce qu’il n’est ni un calcul, ni un devoir de carrière, ni une tentative de recyclage patrimonial. C’est un projet aimé, porté, relancé, terminé, partagé. Un petit monde insulaire qui a refusé de sombrer. Un court métrage où les animaux chantent, certes, mais où l’on entend surtout un artiste continuer d’être lui-même, jusque dans ce que sa propre légende rend le moins visible.

Dans une œuvre aussi vaste que celle de Paul McCartney, il est parfois salutaire de quitter les avenues principales pour emprunter les sentiers de traverse. On y trouve des objets plus fragiles, moins éclatants peut-être, mais souvent plus révélateurs. Tropic Island Hum est l’un de ces trésors discrets. Une fable tropicale, un conte musical, une anomalie douce, et la preuve supplémentaire que McCartney, même loin du centre du feu, sait encore faire ce qu’il a toujours su faire de mieux : donner à une idée légère l’épaisseur d’un vrai monde, et transformer une chanson en lieu où l’on a envie de rester un peu plus longtemps.

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