Il y a des singles qui se contentent d’annoncer un album, de maintenir une présence dans les classements ou de rassurer un public impatient. Et puis il y a ceux qui déplacent l’axe de la pop tout entière. Lorsque les Beatles publient, en février 1967, Penny Lane et Strawberry Fields Forever sur un même 45 tours, ils ne livrent pas seulement deux chansons nouvelles après six mois de silence inhabituel : ils referment l’époque du groupe de scène, ouvrent celle du laboratoire d’Abbey Road, et transforment Liverpool en territoire mental. D’un côté, John Lennon plonge dans le brouillard intérieur de l’enfance, entre souvenir, doute et psychédélisme en apesanteur. De l’autre, Paul McCartney éclaire la même ville d’une lumière pop, baroque et cinématographique, peuplée de coiffeurs, de banquiers, de pompiers et d’infirmières surgis comme d’un tableau vivant. En les réunissant, Brian Epstein et George Martin pensaient fabriquer un grand single. Ils ont surtout, peut-être malgré eux, isolé l’un des plus fascinants dialogues Lennon/McCartney jamais gravés par les Beatles : deux visions du passé, deux méthodes de studio, deux manières d’écrire la mémoire — et un sommet qui rendra Sgt. Pepper possible.
On croit souvent connaître Paul McCartney parce qu’on connaît ses refrains, ses basses bondissantes, ses ballades impérissables et cette manière presque insolente de transformer trois accords en standard mondial. Mais il existe, dans les replis de son œuvre, un autre Paul : plus secret, plus joueur, plus aventureux, celui qui préférait déjà les bandes magnétiques de Tomorrow Never Knows au confort de la légende, et qui n’a jamais cessé de chercher des portes de sortie à sa propre image. The Fireman, projet mené pendant quinze ans avec Youth, ex-bassiste de Killing Joke et producteur passé par The Orb, est sans doute la plus fascinante de ces échappées. Trois albums, de l’ambient techno anonyme de Strawberries Oceans Ships Forest à l’explosion pop psychédélique d’Electric Arguments, en passant par le somptueux Rushes, disque de brumes, de drones et d’ombres intimes. Sous ce masque de pompier emprunté à Penny Lane, McCartney s’autorise à perdre le contrôle, à danser, à sampler, à improviser, à disparaître un peu pour mieux réapparaître ailleurs. Et c’est peut-être là, loin des évidences, que se cache l’un de ses plus beaux secrets.
Il y a des collections qui relèvent du fétichisme sympathique, et puis il y a celle-ci : la discographie originale française des Beatles, publiée entre 1962 et 1970, véritable continent parallèle où chaque disque raconte une autre histoire du groupe. Ici, les Beatles ne sont pas seulement Lennon, McCartney, Harrison et Starr alignés sur les références britanniques de Parlophone ; ils deviennent « Les Beatles », francisés, reconditionnés, parfois réinventés par Odéon, Pathé-Marconi et Apple France. Super 45 tours introuvables, labels bleu nuit, orange ou rouge, pressages mono, pochettes dessinées pour le marché français, erreurs typographiques devenues des signes de noblesse, juke-box FOS réservés aux exploitants, mythique pochette « sandwiches », Polydor 21914 « Mister Twist » avec son « Harrisson » à deux S : chaque détail peut faire basculer un disque ordinaire dans le domaine du Graal. Cette enquête s’adresse aux collectionneurs qui savent qu’un verso Dillard, une sous-pochette wavelines ou une matrice Pathé-Marconi valent parfois autant qu’un solo de George. Une plongée érudite dans un patrimoine que la France n’a pas seulement conservé : elle l’a inventé.
Il y a des albums que l’on écoute d’abord de travers, parce qu’ils arrivent au mauvais moment, avec le mauvais costume, et qu’ils refusent obstinément de répondre à ce qu’on attend d’eux. McCartney, premier album solo de Paul McCartney, appartient à cette famille de disques mal compris sur le moment, puis lentement réhabilités jusqu’à devenir des bornes secrètes de l’histoire pop. En avril 1970, le monde ne veut pas entendre un Beatle bricoler des chansons chez lui, jouer tous les instruments, chanter Linda, la solitude, les objets abandonnés et les petits miracles domestiques. Le monde veut comprendre qui a tué les Beatles. Paul, lui, branche un magnétophone à Cavendish Avenue et invente presque malgré lui une autre manière d’être une superstar : seul, imparfait, intime, débarrassé du grand théâtre. Derrière les esquisses, les instrumentaux et les bouts de chansons laissés volontairement à nu, il y a pourtant des merveilles absolues, de Junk à Every Night, jusqu’à ce sommet qu’est Maybe I’m Amazed. Plus qu’un album de rupture, McCartney est le son d’un homme qui se reconstruit à voix basse, au milieu de sa maison, de sa famille et des décombres encore chauds du plus grand groupe du monde.
Cela faisait dix ans que Paul McCartney n’avait plus vraiment affronté l’Amérique sur une scène. Dix ans depuis les derniers concerts des Beatles, les cris plus forts que les amplis, la fin d’un monde avalé par sa propre mythologie. Le 3 mai 1976, à Fort Worth, il revient pourtant là où tout avait basculé, mais il ne revient pas seul, ni en survivant poli d’un miracle disparu. Il revient avec Wings, ce groupe longtemps moqué, souvent réduit à une fantaisie conjugale, parfois regardé comme une note de bas de page dans l’histoire du plus grand groupe du monde. Sauf qu’en 1976, Paul McCartney n’a plus grand-chose à prouver sur disque : Band on the Run, Venus and Mars et At the Speed of Sound ont transformé la convalescence post-Beatles en nouvelle machine à tubes. Il lui reste à conquérir la scène américaine, à faire tenir dans un même souffle les fantômes de Yesterday, la flamboyance de Live and Let Die, la ferveur de Maybe I’m Amazed et l’insolence mélodique de Silly Love Songs. Wings Over America n’est pas un album live de plus. C’est le moment où McCartney cesse d’être prisonnier de son passé et comprend qu’il peut le jouer sans s’y dissoudre. Il n’a pas besoin de tuer les Beatles pour continuer à vivre. Il lui fallait simplement des ailes.
Il y a des soirs où l’histoire du rock ne tient plus à une chanson, à une dispute de studio ou à un concert mythologique, mais à une marge ridicule entre un rotor et des arbres. Le 3 mai 2012, Paul McCartney quitte Londres avec Nancy Shevell après une soirée de famille consacrée au lancement de Food, le livre de cuisine végétarienne de sa fille Mary. Rien, dans ce retour vers Peasmarsh, ne ressemble d’abord à une scène tragique : un hélicoptère affrété, deux pilotes expérimentés, un trajet court, la routine confortable d’une légende qui cherche simplement à rentrer chez elle. Mais la nuit anglaise a parfois le sens du drame le plus sec. Sous la pluie, dans le brouillard et au-dessus d’un site privé mal éclairé, le Sikorsky S-76C transportant l’ex-Beatle descend dangereusement, jusqu’à cette mesure presque absurde que l’enquête retiendra : deux pieds. Deux pieds entre la suite de la légende et l’accident qui aurait pu sidérer le monde. Ni miracle raconté à la grosse louche, ni fait divers people à sensation : l’incident révèle surtout la fragilité très concrète d’un homme que l’on croit volontiers invulnérable.
Dans le grand roman des Beatles, il y a les chapitres que tout le monde relit sans cesse, et puis ces pages plus discrètes que l’on croit connaître parce qu’elles ne font pas de bruit. Another Girl appartient à cette seconde famille : une chanson courte, vive, presque désinvolte, que l’histoire a souvent laissée dans l’ombre de Help!, Yesterday ou Ticket To Ride. Erreur légère, peut-être, mais erreur tout de même. Car derrière ce morceau apparemment mineur se dessine un instantané assez fascinant des Beatles en 1965 : un groupe encore soudé par ses réflexes de scène, déjà travaillé par les individualités, la fatigue, les ambitions de studio et les ambiguïtés sentimentales. Écrite par Paul McCartney à Hammamet, enregistrée en vitesse à Abbey Road puis immortalisée dans le décor solaire des Bahamas, Another Girl a tout de la carte postale pop. Mais une carte postale un peu acide, où McCartney chante la rupture avec un sourire trop éclatant pour être tout à fait innocent. Deux minutes et quelques secondes suffisent alors à révéler un autre Paul : charmeur, impatient, précis, cruel sans en avoir l’air. Pas un chef-d’œuvre caché, non. Plutôt une petite pièce brillante qui raconte mieux que prévu le moment où les Beatles commencent à changer de peau.
Il y a des chansons de Paul McCartney qui arrivent comme des évidences, portées par cette grâce mélodique qui semble depuis toujours lui permettre de parler à l’endroit le plus fragile de nos vies. “The World You’re Coming Into”, extrait du “Liverpool Oratorio”, appartient à cette famille discrète et bouleversante. Ce n’est ni un standard pop, ni l’un de ces refrains universels que la planète entière reprend machinalement, mais une aria de seuil, une berceuse inquiète chantée par Dame Kiri Te Kanawa, dans laquelle une mère s’adresse à l’enfant qu’elle porte. Elle ne lui promet pas un monde simple, ni une existence débarrassée des orages. Elle lui dit au contraire que naître, c’est déjà entrer dans une histoire abîmée, faite de guerres, de familles cabossées, de peurs transmises et d’amours imparfaits. Mais elle lui dit aussi qu’il ne sera pas seul. Chez McCartney, l’espoir n’a jamais été une négation de la douleur : c’est une manière de la traverser en continuant de chanter. À travers Liverpool, le souvenir de sa mère Mary, la maternité, la transmission et cette foi obstinée dans la consolation, “The World You’re Coming Into” révèle l’un des visages les plus graves et les plus lumineux de son œuvre.
Il y a des chansons que l’on croit connaître parce qu’elles ont trop longtemps vécu dans les salons, les compilations romantiques et la mémoire attendrie du siècle. Michelle fait partie de celles-là. On l’imagine polie, parfumée, presque inoffensive, comme une parenthèse française posée au milieu de Rubber Soul pendant que les Beatles inventent déjà l’âge adulte de la pop. C’est évidemment beaucoup trop simple. Derrière la douceur du prénom, les quelques mots de français et la ligne mélodique de Paul McCartney, se cache l’un de ces miracles minuscules dont le groupe avait le secret : une blague de jeunesse devenue standard mondial, un pastiche de faux Parisien sauvé par une émotion très réelle, une chanson d’amour qui parle surtout de la difficulté à se faire comprendre. John Lennon y glisse l’ombre du blues et de Nina Simone, George Martin en préserve l’élégance, le groupe tout entier transforme le cliché en objet définitif. Michelle n’est ni une bluette, ni une révolution spectaculaire. C’est une pièce d’orfèvrerie pop, fragile et tenace, où les Beatles prouvent qu’un accent approximatif, une mélodie parfaite et quelques mots empruntés peuvent suffire à toucher l’éternité.
Il y a des retours qui ont l’air, vus de loin, d’une simple ligne dans un calendrier de tournée. Un lundi soir de mai, un centre de conventions au Texas, un ancien Beatle qui remonte sur une scène américaine après dix ans d’absence, sa femme aux claviers, un groupe encore regardé avec méfiance, quelques lasers, des cuivres, de la fumée et une trentaine de chansons pour répondre à une question que tout le monde se posait sans toujours l’avouer : Paul McCartney pouvait-il exister, vraiment, en dehors des Beatles ? Le 3 mai 1976, à Fort Worth, la réponse ne fut pas théorique. Elle passa par la basse, les refrains, les harmonies, les morceaux de Wings imposés au public avant que les fantômes de Liverpool ne soient invités à la table. Ce soir-là, McCartney ne revint pas mendier la nostalgie américaine. Il vint défendre son présent, son groupe, Linda, Denny Laine, Jimmy McCulloch, Joe English, et cette idée presque insolente qu’une seconde vie pouvait être autre chose qu’un appendice à la première. Avant Madison Square Garden, avant l’album live Wings Over America, avant la preuve gravée, il y eut cette nuit de Fort Worth : celle où l’Amérique attendait les Beatles et découvrit que Wings savait voler.












