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When We Was Fab : l’histoire complète de la chanson où George Harrison a pastiché les Beatles — Aussie Fab, Jeff Lynne, Ringo et le morse qui n’était pas McCartney

Commencée en Australie en marge du Grand Prix d’Adélaïde sous le titre Aussie Fab, coécrite avec Jeff Lynne, jouée avec Ringo Starr, When We Was Fab (1988) est le pastiche affectueux des Beatles de 1967 par George Harrison. Genèse, enregistrement à Friar Park, références, déclarations datées, clip de Godley et Creme, classements et correctifs : l’enquête complète.

En janvier 1988, George Harrison publie un 45 tours qui fait ce qu’aucun ancien Beatle n’avait osé faire avec autant de franchise : pasticher les Beatles eux-mêmes. Violoncelles d’I Am the Walrus, bandes passées à l’envers, sitar en coda, Ringo Starr à la batterie, un titre volontairement fautif en argot de Liverpool. Commencée dans le Queensland en marge du Grand Prix d’Australie de Formule 1, sous le titre de travail Aussie Fab, coécrite et coproduite avec Jeff Lynne, la chanson est à la fois une plaisanterie, une réconciliation et un règlement de comptes très doux avec la Beatlemania. Harrison l’a répété dans une demi-douzaine d’entretiens : ce n’était pas seulement un hommage aux Beatles, car à cette époque-là, tout le monde était fab. Voici l’histoire complète de When We Was Fab, de l’écriture au clip de Godley et Creme, avec ses déclarations datées, ses références musicales, ses classements et les erreurs qui circulent encore.


En bref : When We Was Fab

  • Auteurs : George Harrison et Jeff Lynne, qui l’ont aussi coproduite.
  • Écriture : commencée en Australie à la fin de 1986, dans le Queensland, lors d’un séjour organisé autour du Grand Prix d’Australie de Formule 1 à Adélaïde (26 octobre 1986). Titre de travail : Aussie Fab.
  • Enregistrement : studio personnel de Harrison à Friar Park (FPSHOT), Henley-on-Thames, entre janvier et août 1987, par couches successives.
  • Musiciens : Harrison (chant, guitares, claviers, sitar), Lynne (basse, claviers, chœurs), Ringo Starr (batterie), Gary Wright (piano), Bobby Kok (violoncelle).
  • Album : Cloud Nine, paru le 2 novembre 1987 au Royaume-Uni, dernier album studio publié du vivant de Harrison.
  • Single : 25 janvier 1988 au Royaume-Uni (Dark Horse W 8131), face B Zig Zag. 25e au Royaume-Uni, 23e au Billboard Hot 100, 2e du classement Mainstream Rock américain. C’est le dernier Top 40 américain de Harrison.
  • Clip : réalisé par Kevin Godley et Lol Creme, tourné le 18 décembre 1987, avec Ringo Starr, Elton John, Jeff Lynne, Ray Cooper et Neil Aspinall. Le morse n’est pas Paul McCartney.

1987 : un Beatle réconcilié avec son passé

Pour comprendre When We Was Fab, il faut d’abord mesurer d’où revient George Harrison en 1987. Cinq ans plus tôt, son album Gone Troppo, paru en novembre 1982, n’est entré dans aucun classement britannique. Son précédent, Somewhere in England (1981), avait été refusé une première fois par sa maison de disques, qui lui avait demandé de remplacer plusieurs titres jugés trop peu commerciaux. Harrison en tire une conclusion radicale : il se retire. Il ne cesse pas d’écrire, mais il cesse de publier, et consacre l’essentiel de son énergie à HandMade Films, la société de production qu’il a fondée en 1978 avec Denis O’Brien pour sauver La Vie de Brian des Monty Python, et à ses jardins de Friar Park. Nous avons raconté cette période en détail dans notre enquête sur la traversée du désert de George Harrison.

La relation de Harrison avec les Beatles, pendant ces années, est ambivalente. Il n’a jamais renié la musique, mais il a souvent exprimé sa lassitude envers le phénomène. Il a qualifié la Beatlemania d’épreuve, il a raconté la peur physique des foules, il a longtemps refusé de parler du groupe dans les interviews. Il a aussi, à l’occasion, prononcé des jugements sévères sur le culte qui entoure les Beatles, comme le rappelle notre article sur ce que Harrison voulait vraiment dire en jugeant les Beatles surévalués. Et pourtant, il est aussi celui des quatre qui a le plus volontiers joué avec l’image du groupe : il apparaît en 1978 dans All You Need Is Cash, le faux documentaire des Rutles écrit par Eric Idle et Neil Innes, qui parodie toute la carrière des Beatles. Harrison y tient un petit rôle de reporter de télévision, face à Michael Palin, dans une scène où l’on vide les bureaux de Rutle Corps, parodie transparente d’Apple.

En 1987, quelque chose a changé. Harrison a quarante-quatre ans. La mort de John Lennon, en décembre 1980, lui a inspiré All Those Years Ago, publié en mai 1981 avec Ringo Starr à la batterie et Paul et Linda McCartney aux chœurs, un hommage à Lennon qui réunissait, sur un même disque, les trois Beatles survivants. Mais c’était un deuil. Six ans plus tard, il veut parler du groupe autrement : avec humour, avec tendresse, sans pathos. Il le dira à CNN avec une clarté remarquable :

“Je suis beaucoup plus détendu à ce sujet maintenant. Tout le monde connaît l’histoire, on s’est tous séparés et on a eu beaucoup de problèmes entre nous. Mais je sais exactement quelle a été ma contribution, et quelque chose comme cette chanson, je suis beaucoup plus à l’aise avec ça : je peux la prendre complètement comme une blague et comme un voyage dans le passé.”
— George Harrison, entretien à CNN, 1987-1988

La phrase suivante, dans le même entretien, est encore plus révélatrice, parce qu’elle éclaire toute la place de Harrison dans le groupe :

“J’ai apprécié ma position dans le groupe, parce que je ne voulais pas vraiment être l’un de ceux qui sont devant.”
— George Harrison, CNN

Cette déclaration contredit une lecture très répandue, selon laquelle Harrison aurait vécu toute sa vie de Beatle comme une frustration. La frustration a existé, notamment sur le nombre de ses chansons retenues par album, et nous l’avons documentée dans notre article sur la guerre silencieuse des chansons. Mais Harrison distingue ici deux choses : la place de compositeur, qu’il a revendiquée, et la place de vedette, qu’il n’a jamais voulue. When We Was Fab est écrite par le Beatle qui regardait le phénomène depuis le côté de la scène, et c’est exactement ce point de vue qui donne à la chanson son humour.

Jeff Lynne, l’homme qui fait revenir le son

Le retour de Harrison passe par une rencontre. Au milieu des années 1980, il se rapproche de Jeff Lynne, le fondateur d’Electric Light Orchestra, que le guitariste et producteur Dave Edmunds lui présente. Lynne n’est pas un choix anodin. ELO a construit toute sa carrière sur une admiration déclarée pour les Beatles de 1967, en particulier pour les cordes d’I Am the Walrus, que Lynne a toujours citées comme un choc fondateur. Harrison trouve en lui un producteur capable de reproduire le son qu’il a contribué à inventer, mais aussi un musicien qui l’aime sans complexe, sans l’ironie défensive qu’on retrouve chez beaucoup d’héritiers. Notre page consacrée à Jeff Lynne retrace son parcours.

Le duo fonctionnera au-delà de toute attente. Cloud Nine relance la carrière de Harrison ; dans la foulée, au printemps 1988, les deux hommes fondent avec Bob Dylan, Tom Petty et Roy Orbison les Traveling Wilburys, dont nous avons raconté l’histoire complète ; et c’est encore Lynne qui produira, en 1994 et 1995, les deux chansons “nouvelles” des Beatles de l’Anthology, Free as a Bird et Real Love. Autrement dit, When We Was Fab est le premier maillon d’une chaîne qui mènera, sept ans plus tard, les trois Beatles survivants à retravailler ensemble une maquette de Lennon. Nous avons consacré un dossier à la genèse de Free as a Bird.

Automne 1986, Australie : la naissance d’Aussie Fab

La chanson ne naît ni à Friar Park ni à Londres, mais à l’autre bout du monde. À l’automne 1986, Harrison et Jeff Lynne se rendent en Australie pour assister au Grand Prix de Formule 1 disputé à Adélaïde le 26 octobre, dernière manche d’une saison restée célèbre pour son dénouement : Nigel Mansell, en tête du championnat, voit son titre s’envoler sur une crevaison spectaculaire, et c’est Alain Prost qui est sacré. Harrison est un passionné de Formule 1 depuis les années 1960, ami de Jackie Stewart et d’autres pilotes, auteur en 1979 de Faster, une chanson entièrement consacrée à ce sport. Nous avons consacré un article à la passion de George Harrison pour la Formule 1.

Pendant ce séjour, les deux hommes se retrouvent dans une résidence privée du Queensland, sur la côte est. Il y a un piano. Selon le récit de Lynne, la chanson naît à quatre mains, chacun à une extrémité du clavier :

“On l’a écrite sur ce piano, un à chaque bout du piano. George dans les graves, moi dans les aigus.”
— Jeff Lynne (propos rapportés dans Classic Albums, 1990, et dans Uncut, mai 2020)

Les premières idées, la grille d’accords et la mélodie du couplet, sont enregistrées sur une simple cassette au cours d’une soirée entre amis. Il n’y a pas encore de texte. Il y a seulement une certitude, que Harrison résumera plus tard : c’était une chanson des Fabs.

“Jusqu’à ce que j’aie terminé les paroles, elle s’est toujours appelée Aussie Fab. C’était son titre de travail. Je n’avais pas encore trouvé ce que la chanson allait dire, de quoi parleraient les paroles, mais je savais que c’était sans aucun doute une chanson Fab.”
— George Harrison (propos rapportés par uDiscover Music et Far Out Magazine)

Le titre de travail est un jeu de mots parfaitement harrisonien : Aussie, l’argot pour australien, et Fab, le surnom des Beatles, les Fab Four. Harrison a aussi résumé l’intention de départ en une phrase : il avait envie d’écrire une chanson qui rappelle la période de 1967. Tout le reste découlera de ce choix d’année, qui n’est pas neutre : 1967, c’est Sgt. Pepper, Magical Mystery Tour, I Am the Walrus, le sitar de Within You Without You, c’est-à-dire l’année où les Beatles cessent d’être un groupe de scène pour devenir un laboratoire, et l’année où Harrison, avec sa musique indienne, a le plus marqué le son du groupe.

Une méthode nouvelle pour Harrison

Ce qui frappe dans les témoignages de Harrison, c’est qu’il décrit When We Was Fab comme une expérience de travail inhabituelle. Pendant toute sa carrière, il arrivait en studio avec des chansons terminées. Lynne, lui, travaille autrement : il construit un morceau en l’enregistrant, par couches, et les paroles viennent à la fin.

“C’était une expérience étrange pour moi. D’habitude, j’ai fini toutes mes chansons avant de les enregistrer. Mais Jeff ne fait pas du tout comme ça.”
— George Harrison (propos rapportés par Far Out Magazine)

Harrison a décrit ce processus à l’écrivain américain Timothy White, auteur de nombreux entretiens avec lui : de temps en temps, les deux hommes ressortaient la bande de la chanson et y ajoutaient des éléments, et le morceau grandissait ainsi, séance après séance. Ce mode de fabrication explique la densité de l’enregistrement final, saturé de détails, et aussi le fait que les paroles aient été écrites en dernier, une fois l’habillage musical presque terminé. Selon Songfacts, Harrison qualifiait lui-même ces paroles de “mots entièrement pour rire”. Ce n’est pas de la fausse modestie : le texte est construit comme un collage, pas comme un récit.

Friar Park, 1987 : fabriquer une chanson des Fabs

L’enregistrement de Cloud Nine se déroule de janvier à août 1987, pour l’essentiel au studio personnel de Harrison, dans sa propriété victorienne de Friar Park, à Henley-on-Thames, dans l’Oxfordshire. Le studio est connu sous le sigle FPSHOT, pour Friar Park Studio, Henley-on-Thames. L’ingénieur du son est Richard Dodd. La production est partagée entre Harrison et Lynne.

L’album mobilise un casting de proches : Eric Clapton à la guitare sur quatre titres, Elton John au piano et au Fender Rhodes, Gary Wright au piano, Jim Keltner et Ringo Starr à la batterie, Ray Cooper aux percussions, Jim Horn aux saxophones. Pour When We Was Fab, la répartition est la suivante.

Musicien Instruments sur When We Was Fab Remarque
George Harrison Chant principal, guitares acoustiques et électriques, claviers, sitar, chœurs Coauteur, coproducteur
Jeff Lynne Basse, claviers, chœurs Coauteur, coproducteur ; apparaît au violon dans le clip
Ringo Starr Batterie, chœurs Joue aussi sur d’autres titres de Cloud Nine
Gary Wright Piano Ancien de Spooky Tooth, ami de Harrison depuis All Things Must Pass
Bobby Kok Violoncelle Membre du Philharmonia Orchestra selon Songfacts

Certaines bases de données ajoutent Jim Keltner ou Ray Cooper aux percussions sur ce titre ; le crédit de batterie principal revient à Ringo Starr dans toutes les sources concordantes.

Ringo, la batterie et le décompte

La présence de Ringo Starr n’est pas un clin d’œil décoratif. Harrison a raconté qu’il entendait la batterie de Ringo dans sa tête avant même de l’enregistrer, et il a imité au passage le décompte et le premier roulement de son ami :

“J’entendais Ringo dans ma tête, qui faisait : un, deux, dicka-doum, dicka-doum…”
— George Harrison (cité dans George Harrison on George Harrison, recueil d’entretiens établi par Ashley Kahn)

Ringo joue sur plusieurs titres de Cloud Nine, mais c’est ici que sa présence prend tout son sens : une chanson sur les Beatles jouée par deux Beatles. Le son de batterie est traité pour évoquer celui des années 1967-1968 : peaux mates, toms graves, roulements larges. Songfacts rapproche le motif de celui de Glass Onion, la chanson de l’Album blanc où Lennon s’amusait déjà à citer les Beatles dans une chanson des Beatles. Le rapprochement est cohérent : Glass Onion et When We Was Fab appartiennent à la même famille de chansons autoréférentielles, à dix-neuf ans d’écart. Pour le jeu de Ringo et sa manière si particulière de construire ses roulements, voir notre dossier sur le procès en médiocrité de Ringo Starr.

Des couches, des bandes à l’envers et un sitar

Pour recréer le son de 1967, Harrison et Lynne utilisent précisément les outils de 1967, mais avec les moyens techniques de 1987. Le quatuor à cordes et le violoncelle de Bobby Kok reprennent l’écriture en glissandos et en notes répétées d’I Am the Walrus. Des effets de bande passés à l’envers, signature de Tomorrow Never Knows, Rain ou I’m Only Sleeping, traversent l’arrangement. Des chœurs en onomatopées rappellent les ululements de la fin d’I Am the Walrus. Et la chanson se termine par un sitar, instrument que Harrison avait fait entrer dans le vocabulaire du rock en 1965 avec Norwegian Wood.

Harrison a d’ailleurs évoqué la difficulté de porter un tel morceau sur scène, précisément à cause de cette densité de studio :

“C’est une chanson difficile à faire en concert, à cause de tous les petits ajouts, de tous les violoncelles, des bruits bizarres et des voix de fond.”
— George Harrison (propos rapportés par uDiscover Music)

C’est un aveu intéressant : la chanson ne fonctionne qu’en studio, exactement comme les Beatles de 1967 ne pouvaient plus jouer leurs propres disques en public. Le pastiche est fidèle jusque dans cette limite.

Une chanson construite comme un jeu de piste

When We Was Fab n’est pas une chanson qui ressemble vaguement aux Beatles. C’est une chanson qui cite les Beatles, délibérément, par fragments, comme un collage. Harrison l’a décrit lui-même à Goldmine comme “toute une collection d’impressions, un montage de cette période”. Le mot montage est juste : l’arrangement assemble des éléments sonores, des tournures de texte et des références de disques, sans chercher à imiter une chanson précise.

Le tableau suivant récapitule les références identifiées par la critique et par les notices spécialisées. Certaines sont revendiquées, d’autres sont des rapprochements d’auditeurs ; nous l’indiquons.

Élément de When We Was Fab Référence Statut
Violoncelles et cordes en glissandos, chœurs en ululements I Am the Walrus (1967) Référence évidente, relevée par toutes les sources
Effets de bande passés à l’envers Rain, Tomorrow Never Knows, I’m Only Sleeping (1966) Procédé signature de la période, relevé par la critique
Coda au sitar Within You Without You (1967), Norwegian Wood (1965) Harrison dit que ce n’était pas intentionnel, mais admet que cela y ressemble
Motif et placement de la batterie Glass Onion (1968) Rapprochement proposé par Songfacts
Mélodie dans le fondu final Drive My Car (1965) Rapprochement proposé par Wikipédia
Allusion à l’impôt Taxman (1966) Clin d’œil textuel relevé par les notices
Formule empruntée à un titre de Bob Dylan It’s All Over Now, Baby Blue (1965) Citation textuelle
Formule empruntée à un titre de Smokey Robinson You Really Got a Hold on Me, repris par les Beatles sur With the Beatles (1963) Citation textuelle
Élément rapproché d’un titre de l’Album blanc The Continuing Story of Bungalow Bill (1968) Rapprochement proposé par Wikipédia
Son d’ensemble Magical Mystery Tour (1967) Jugement de la revue Cash Box, 30 janvier 1988

À propos du sitar final, Harrison a répondu avec une ironie typique, dans un entretien télévisé de 2003 cité par le site de référence consacré aux chansons de Jeff Lynne : ce n’était pas voulu comme une citation de Within You Without You, “mais ça y ressemble un peu, non ?”. On tient là tout l’esprit de la chanson : Harrison ne s’interdit pas de sonner comme lui-même en 1967, puisque c’est précisément lui qui avait introduit ce son dans le groupe.

Le choix de 1967, et pas de 1964

Il faut insister sur un point que la plupart des commentaires escamotent. When We Was Fab ne pastiche pas les Beatles de la Beatlemania, ceux de She Loves You et des tournées hurlantes. Elle pastiche les Beatles de 1967, ceux du studio, du psychédélisme, des cordes et des bandes à l’envers. Or le texte, lui, parle surtout de la Beatlemania : les foules, la célébrité, le surnom de Fab Four. Il y a donc un décalage volontaire entre ce que dit la chanson et ce qu’elle fait entendre. Les paroles regardent 1963-1966 ; la musique sonne comme 1967.

Ce décalage n’est pas une maladresse. Il correspond exactement au point de vue de Harrison sur le groupe. La période qu’il décrit dans le texte, celle des cris et des mains qui l’agrippent, est celle qu’il a le moins aimée. La période qu’il fait entendre, celle du studio et de l’Inde, est celle où il a trouvé sa voix. When We Was Fab habille les souvenirs de la Beatlemania avec le son de la libération qui a suivi. C’est une manière très fine de dire que l’on a survécu à la première grâce à la seconde.

Le texte : ce que Harrison raconte vraiment

Nous ne reproduisons pas les paroles, qui sont protégées. On peut en revanche en décrire fidèlement le mouvement. Le narrateur évoque un temps révolu, où l’on était fab, jeunes, célèbres et entourés d’une agitation permanente. Les couplets alignent des images brèves : la foule, la nuit qui se termine à l’aube, les pertes, les gens qui vous dépouillent au petit matin, l’argent et le fisc, le monde qui tourne trop vite. Des formules empruntées à d’autres chansons s’y glissent comme des éclats de souvenirs. Le refrain ramène sans cesse la même idée : c’était au temps où nous étions fab. Le ton est léger, ironique, jamais amer.

“When we was”, ou la grammaire de Liverpool

Le titre est volontairement fautif. En anglais correct, il faudrait écrire When We Were Fab. Le was au pluriel est une tournure familière du nord de l’Angleterre et de Liverpool, que l’on entend dans la bouche des gamins des quartiers ouvriers où ont grandi les quatre Beatles. Le site consacré aux chansons de Jeff Lynne attribue la suggestion de cette faute à Derek Taylor, l’ancien attaché de presse des Beatles et d’Apple, grand ami de Harrison, qui avait accompagné la préparation de son livre I, Me, Mine (1980). Nous n’avons pas trouvé de citation directe de Taylor ou de Harrison qui le confirme ; l’attribution est plausible, mais elle reste à prendre avec prudence. Notre portrait de Derek Taylor rappelle le rôle de cet homme dans la fabrication de la légende.

La faute a une fonction précise. Elle ramène les Fab Four à ce qu’ils étaient avant d’être des icônes : des garçons de Liverpool qui parlaient comme on parle à Liverpool. Le mot fab lui-même, Harrison l’a expliqué à l’émission Today de NBC en 1987, venait de leur argot d’adolescents :

“Enfants, à Liverpool, c’était une expression : fab. Et ça nous est resté, on est devenus les Fab Four. Ça a toujours été un mot mignon, un mot idiot, et je l’utilise dans ce contexte, mais avec affection.”
— George Harrison, émission Today (NBC), entretien avec Rona Elliott, 1987

“Tout le monde était fab à cette époque”

C’est dans ce même entretien que se trouve la phrase qui donne son titre à l’article d’origine de 2022 et qui constitue le cœur de la pensée de Harrison sur la chanson :

“J’ai décidé d’écrire une sorte de chanson nostalgique. […] Il ne s’agissait pas seulement des Beatles ; je pense que, pour toute la période, tout le monde était fab à cette époque.”
— George Harrison, Today (NBC), 1987

La nuance est importante et souvent perdue. Harrison n’a pas voulu écrire un monument à la gloire des Beatles. Il a voulu écrire une chanson sur une génération et sur une ville, sur le Londres et le Liverpool des années 1960, où la musique, la mode, l’art et la jeunesse ont connu une explosion collective. Les Beatles en étaient la figure la plus visible, pas la seule. On retrouve là une constante de Harrison : sa méfiance envers le culte de la personnalité, y compris quand il s’agit de la sienne.

Dans un entretien à CBS This Morning, il a ajouté une autre clé, qui éclaire le ton de la chanson :

“À ce stade de ma vie, je peux regarder en arrière et vraiment me souvenir des bons côtés. Cette chanson est vraiment une célébration du bon côté de tout ça.”
— George Harrison, CBS This Morning (cité par Rock and Roll Garage)

Le côté sombre : les pertes à l’aube

Célébration du bon côté, oui, mais pas amnésie. Un vers de la chanson évoque, dans une image très concentrée, des gens qui vous dépouillent au petit matin, et des pertes à l’aube. Interrogé par la chaîne canadienne MuchMusic sur le sens de ce passage, Harrison a répondu :

“Eh bien, je pense que c’était le genre de chose qui nous arrivait, ces gens qui vous plument dans la lumière du matin. Des pertes à l’aube. On finit tous par sortir de quelque part après s’être fait plumer. Mais au fond, c’est juste un petit montage d’idées assemblées.”
— George Harrison, MuchMusic, 1987-1988

Le verbe anglais qu’il emploie, to fleece, signifie tondre, plumer, escroquer. Harrison pense aux foules qui arrachaient des mèches de cheveux, des boutons, des mouchoirs, aux mains qui agrippaient les Beatles à chaque sortie de voiture. On peut aussi y entendre, sans qu’il l’ait dit expressément, ceux qui les ont dépouillés financièrement : les contrats d’édition désavantageux, la gestion calamiteuse d’Apple, les procès. Le vers voisin sur le fisc, qui renvoie à Taxman, va dans le même sens. Nous avons raconté dans notre dossier sur Allen Klein comment la question de l’argent a empoisonné les dernières années du groupe.

Il faut aussi rappeler que Harrison est le Beatle qui a le plus explicitement exprimé sa peur physique pendant la Beatlemania. Il a souvent raconté l’angoisse des tournées de 1964 à 1966, les avions, les foules, les menaces. Après l’assassinat de Lennon en 1980, cette angoisse est devenue une réalité ; et en décembre 1999, douze ans après la chanson, il sera lui-même poignardé chez lui, à Friar Park, par un intrus. La légèreté de When We Was Fab est donc une légèreté conquise, pas une insouciance.

Correctif factuel : les “caresses” de la version française de 2022

La première version de cet article traduisait le passage en question par des “caresses” qui “volent dans la lumière du matin”. C’est un contresens. Dans sa réponse à MuchMusic, Harrison parle de caressers, c’est-à-dire des gens qui vous touchent et vous tripotent, et du verbe to fleece, plumer ou dépouiller. L’image n’a rien de tendre : elle décrit la foule qui agrippe et les profiteurs qui escroquent. Le passage est d’ailleurs l’un des rares moments sombres d’une chanson par ailleurs enjouée.

Ce que Harrison a dit de la chanson, source par source

Harrison a abondamment parlé de When We Was Fab pendant la promotion de Cloud Nine, à la fin de 1987 et au début de 1988. C’était l’une de ses périodes les plus bavardes, après des années de silence médiatique. Le tableau ci-dessous rassemble les principales déclarations connues, avec leur source. Les dates exactes de plusieurs entretiens télévisés ne sont pas établies au jour près ; nous indiquons la période.

Source Période Ce que dit Harrison
Today, NBC (Rona Elliott) 1987 Une chanson nostalgique ; fab, une expression d’enfants de Liverpool ; tout le monde était fab à cette époque.
CNN 1987-1988 Plus détendu sur les Beatles ; il sait quelle a été sa contribution ; la chanson comme blague et voyage dans le passé ; il aimait ne pas être devant.
Goldmine Fin des années 1980 Une mélodie qui rappelle cette période ; une collection d’impressions, un montage.
Musician 1987-1988 L’idée était d’évoquer une chanson des Fabs ; c’était censé être très amusant.
MuchMusic 1987-1988 Le vers sur ceux qui vous plument au petit matin ; les pertes à l’aube ; un montage d’idées.
CBS This Morning 1987-1988 Une célébration du bon côté de la période.
Timothy White Entretiens publiés dans George Harrison: Reconsidered La bande ressortie régulièrement pour y ajouter des éléments.
Ashley Kahn (éd.) George Harrison on George Harrison, recueil d’entretiens Il entendait la batterie de Ringo dans sa tête.
Entretien télévisé non identifié 2003 (diffusion posthume) Le sitar final n’était pas voulu comme une citation de Within You Without You, mais cela y ressemble.

De cet ensemble se dégage une ligne cohérente, répétée d’un média à l’autre : la chanson est une plaisanterie affectueuse, un montage, un clin d’œil, et elle parle d’une époque plus que d’un groupe. Harrison ne varie jamais sur ce point. Il ne présente jamais When We Was Fab comme une déclaration solennelle, ni comme un règlement de comptes. C’est d’autant plus notable que, dans les mêmes années, il n’hésite pas à critiquer durement certains aspects de l’histoire des Beatles, en particulier le traitement que lui réservaient Lennon et McCartney en studio.

La chanson illustre ainsi une position que Harrison tiendra jusqu’à la fin : on peut revenir sur les lieux en visiteur, en souriant, sans chercher à y habiter de nouveau. Il acceptera en 1994 et 1995 de retravailler avec McCartney et Ringo pour l’Anthology, mais il refusera jusqu’au bout toute idée de reformation scénique.

Le clip de Godley et Creme : un jeu de piste en images

Si la chanson est un collage sonore, le clip en est la version visuelle. Il est réalisé par Kevin Godley et Lol Creme, anciens membres de 10cc devenus, au milieu des années 1980, parmi les réalisateurs de vidéos musicales les plus inventifs du moment ; on leur doit notamment le célèbre clip à visages fondus de leur propre Cry (1985). Le tournage a lieu le 18 décembre 1987 aux studios de Greenford, dans l’ouest de Londres.

Le décor et les apparitions

Le clip montre Harrison en musicien de rue, jouant devant un mur de briques, une sébile à ses pieds. Autour de lui défile une succession de figures et de clins d’œil. Les apparitions sont les suivantes, selon les sources concordantes :

Personnage Rôle dans le clip Statut
Ringo Starr D’abord en roadie, puis à la batterie Attesté
Jeff Lynne Apparition de quelques secondes, au violon Attesté
Elton John Glisse une pièce dans la sébile de Harrison Attesté
Ray Cooper Percussionniste, apparition Attesté
Neil Aspinall Tient un exemplaire de l’album Imagine de John Lennon (1971) Attesté
Un personnage en costume de morse Allusion à I Am the Walrus Ce n’est pas Paul McCartney (voir ci-dessous)
Paul Simon Apparition supposée Non confirmée ; Kevin Godley n’en a aucun souvenir

La présence de Neil Aspinall est un détail particulièrement émouvant. Ami d’enfance de Harrison et de McCartney au Liverpool Institute, devenu le road manager du groupe dès 1961 puis le directeur d’Apple Corps pendant près de quarante ans, il est l’homme le plus proche des Beatles qui n’ait jamais été un Beatle. Le voir tenir la pochette d’Imagine revient à faire entrer Lennon dans le clip sans le montrer.

Le clip multiplie aussi les références visuelles : Harrison apparaît vêtu d’un costume inspiré de Sgt. Pepper ; une pomme verte rappelle le logo d’Apple ; et dans une image restée célèbre, il joue de la guitare avec plusieurs paires de bras, à la manière des divinités hindoues représentées avec des bras multiples. C’est un clin d’œil à la fois à son engagement spirituel, à la musique indienne qu’il a fait entrer chez les Beatles, et à la difficulté réelle de jouer seul tous les instruments d’une chanson surchargée.

Le morse n’est pas Paul McCartney

La rumeur la plus tenace autour du clip concerne le personnage déguisé en morse. L’allusion à I Am the Walrus est évidente ; et comme Lennon avait, dans Glass Onion, affirmé en 1968 que le morse était Paul, beaucoup de fans ont voulu voir McCartney sous le costume. Harrison a lui-même alimenté la légende, en déclarant à la télévision que McCartney était présent, mais qu’il était intimidé par la caméra ce jour-là et qu’il avait gardé son masque de morse.

C’était une plaisanterie. McCartney a clarifié l’affaire dans un entretien à Record Collector en février 1995 :

“George voulait que je sois dedans, mais je n’étais pas disponible. Alors j’ai suggéré qu’il mette quelqu’un d’autre dans le costume de morse et qu’il dise à tout le monde que c’était moi.”
— Paul McCartney, Record Collector, février 1995

L’anecdote dit beaucoup de l’état des relations entre les deux hommes à la fin de 1987. Elles ne sont pas mauvaises, puisque McCartney suggère lui-même la supercherie. Mais elles ne sont pas assez chaleureuses pour qu’il se libère une journée. Un mois plus tard, le 20 janvier 1988, il refusera de se rendre à l’intronisation des Beatles au Rock and Roll Hall of Fame. Pour l’histoire complète de ces relations, voir notre dossier sur les collaborations des ex-Beatles après la séparation.

Six nominations, aucune récompense

Le clip reçoit six nominations aux MTV Video Music Awards de 1988, dont celle de la meilleure direction artistique pour Sid Bartholomew. Il n’en remporte aucune. Il est en revanche désigné vidéo de l’année au festival de Sanremo, le 27 février 1988. C’est aujourd’hui l’un des clips les plus connus de Harrison, avec celui de Got My Mind Set on You, et il a largement contribué à fixer l’image publique de ce Harrison de la fin des années 1980, souriant, ironique, à l’aise avec sa légende.

Le 45 tours : pochette, formats et classements

Une pochette signée Klaus Voormann

La pochette du single est confiée à Klaus Voormann, l’ami de Hambourg, le bassiste du Plastic Ono Band et l’auteur de la pochette de Revolver (1966). Voormann reprend son dessin de Harrison réalisé pour Revolver et le place à côté d’un nouveau dessin, daté de 1988. Il l’a expliqué dans Uncut, en mai 2020 : Harrison voulait une pochette qui reflète l’idée nostalgique de la chanson, et Voormann a choisi de mettre “l’ancien George” à côté du nouveau. Vingt-deux ans séparent les deux portraits ; la pochette résume à elle seule le propos de la chanson.

Les formats

Le single paraît le 25 janvier 1988 au Royaume-Uni et le 26 janvier aux États-Unis, sur le label Dark Horse de Harrison, distribué par Warner. Il existe en plusieurs formats.

Format Référence Contenu
45 tours 7 pouces (Royaume-Uni) Dark Horse W 8131 When We Was Fab / Zig Zag
45 tours 7 pouces (États-Unis) Dark Horse 7-28131 When We Was Fab / Zig Zag
Maxi 12 pouces W 8131 T Ajoute That’s the Way It Goes (remix) et When We Was Fab (version à fin inversée)
Disque image W 8131 TP Contenu du maxi
CD 3 pouces W 8131 CD Contenu du maxi

La face B, Zig Zag, vient de la bande originale du film Shanghai Surprise (1986), produit par HandMade Films avec Madonna et Sean Penn, pour laquelle Harrison avait écrit plusieurs chansons. C’est un pastiche de jazz des années 1930, dans l’esprit du film. That’s the Way It Goes est une chanson de l’album Gone Troppo (1982), ici remixée. Quant à la version à fin inversée, elle prolonge la coda en passant la bande à l’envers, comme les Beatles l’avaient fait à la fin de Rain en 1966.

Les classements

Classement (1988) Meilleure place
Billboard Hot 100 (États-Unis) 23e
Billboard Mainstream Rock (États-Unis) 2e
Billboard Adult Contemporary (États-Unis) 10e
UK Singles Chart (Royaume-Uni) 25e
RPM 100 (Canada) 20e
RPM Adult Contemporary (Canada) 7e
Irlande 24e
Australie 35e
Belgique (Flandre) 38e
Allemagne de l’Ouest 40e
Pays-Bas 52e

Ces chiffres sont honorables pour un second extrait, surtout après le triomphe de Got My Mind Set on You, premier single de l’album, reprise d’une chanson de Rudy Clark enregistrée par James Ray en 1962, arrivée à la première place du Billboard Hot 100 en janvier 1988 et à la deuxième place au Royaume-Uni. When We Was Fab a une particularité statistique : c’est le dernier titre de Harrison à entrer dans le Top 40 américain de son vivant. C’est aussi le deuxième succès du Top 40 de sa carrière solo à parler des Beatles, après All Those Years Ago en 1981.

La réception critique

La critique de 1987-1988 accueille la chanson avec amusement et, le plus souvent, avec affection. Dans Cash Box, le 30 janvier 1988, la chronique du single parle d’une reconstitution historique de la carrière des Beatles tenant dans une seule chanson, avec violoncelles, montages à la George Martin, sitars et machine à remonter le temps, et conclut que le morceau sonne comme une chanson des Beatles de l’époque de Magical Mystery Tour. Dans Rolling Stone, en octobre 1987, Anthony DeCurtis la décrit comme une délicieuse blague sixties, pleine d’affection nostalgique. Stephen Holden, dans le New York Times, souligne à propos de l’album le son délibérément désuet qui évoque la musique psychédélique la plus romantique des Beatles de la fin des années 1960.

La critique ultérieure est plus partagée. Simon Leng, auteur d’une étude de référence sur la musique de Harrison (While My Guitar Gently Weeps, 2006), juge la chanson accrocheuse, mais y voit un exercice fatigué de conscience de soi, auquel il manquerait la sincérité des meilleures chansons de Harrison. À l’inverse, Jim Beviglia, dans American Songwriter en avril 2017, y entend Harrison faisant enfin la paix avec les Beatles, dans une rêverie douce-amère. En 2010, un sondage de la radio d’AOL la place au neuvième rang des dix meilleures chansons de Harrison.

Ce clivage est intéressant. Les critiques de 1988 ont entendu une plaisanterie réussie ; certains critiques ultérieurs, habitués au Harrison spirituel et grave, y ont entendu une concession à la nostalgie. Les deux lectures ont une part de vérité, mais la seconde oublie un point : l’humour a toujours fait partie de Harrison, de ses répliques dans A Hard Day’s Night à son rôle chez les Rutles et à son amitié avec les Monty Python. When We Was Fab n’est pas une trahison de sa gravité ; c’est l’autre moitié de sa personnalité.

Janvier 1988 : le mois où Harrison redevient un Beatle

La sortie du single tombe à un moment exceptionnel, qui donne à la chanson une résonance qu’elle n’aurait pas eue quelques mois plus tôt ou plus tard. En quelques jours, Harrison se retrouve au centre de l’histoire des Beatles comme il ne l’avait pas été depuis 1970.

Le 16 janvier 1988, Got My Mind Set on You est numéro un du Billboard Hot 100. C’est, à ce jour, le dernier numéro un américain obtenu par un ancien Beatle sous son propre nom. Le 20 janvier 1988, à l’hôtel Waldorf-Astoria de New York, les Beatles sont intronisés au Rock and Roll Hall of Fame, présentés par Mick Jagger. Harrison et Ringo Starr sont présents, avec Yoko Ono et les deux fils de Lennon, Julian et Sean. McCartney a fait savoir qu’il ne viendrait pas, en invoquant les différends d’affaires qui l’opposaient encore à ses anciens partenaires. Harrison prononce un discours bref et ironique, où il se présente comme le Beatle tranquille. Puis il monte sur scène pour la traditionnelle séance de reprises, aux côtés de Ringo, de Bob Dylan, de Bruce Springsteen et de Mick Jagger. Cinq jours plus tard, le 25 janvier, sort When We Was Fab.

Il est difficile d’imaginer calendrier plus parlant. Au moment précis où l’industrie musicale américaine canonise officiellement les Beatles, le Beatle réputé le plus réticent publie une chanson qui se moque gentiment de ce culte tout en l’honorant. Et il le fait avec Ringo à la batterie, alors que McCartney brille par son absence. Quelques mois plus tard, au printemps 1988, Harrison fonde les Traveling Wilburys, un groupe dont le principe même est de refuser le vedettariat en cachant ses membres derrière des pseudonymes. La boucle est bouclée : Harrison accepte enfin d’avoir été un Beatle, à condition de ne plus avoir à en être un.

Pourquoi Harrison ne l’a jamais jouée sur scène

En décembre 1991, Harrison remonte sur scène pour la première fois depuis sa tournée américaine de 1974, avec Eric Clapton et son groupe, pour douze concerts au Japon, du 1er au 17 décembre. Le programme mêle chansons des Beatles, titres solo et quelques morceaux de Clapton. On y entend trois titres de Cloud Nine : Cloud 9, Got My Mind Set on You et Devil’s Radio. When We Was Fab n’y figure pas. Harrison en a donné la raison lui-même : la chanson est trop chargée de petits ajouts, de violoncelles, de bruits bizarres et de voix de fond pour être transposée sur scène.

La tournée japonaise sera sa seule tournée après 1974, et le double album Live in Japan, publié en 1992, reste le témoignage de ce retour. Nous l’avons raconté dans notre article sur Live in Japan. When We Was Fab reste donc une chanson de studio pure, qui n’a jamais connu de version publique par son auteur, ce qui en fait, là encore, une parfaite héritière des Beatles de 1967.

When We Was Fab parmi les chansons des Beatles sur les Beatles

Depuis la séparation, chacun des quatre a écrit sur le groupe. Replacer When We Was Fab dans cette série permet de mesurer sa singularité : c’est la seule chanson de ce corpus qui aborde les Beatles par le rire.

Année Auteur Chanson Registre
1970 John Lennon God Rupture : la liste de ce en quoi il ne croit plus s’achève sur les Beatles
1971 Paul McCartney Too Many People Pique voilée à Lennon
1971 John Lennon How Do You Sleep? Attaque frontale contre McCartney, Harrison à la guitare slide
1971 Ringo Starr Early 1970 Portrait des trois autres et vœu de rejouer avec eux
1981 George Harrison All Those Years Ago Deuil de Lennon, avec Ringo et les McCartney
1982 Paul McCartney Here Today Conversation imaginaire avec Lennon
1987 George Harrison When We Was Fab Humour, pastiche et tendresse
2008 Ringo Starr Liverpool 8 Autobiographie enjouée, de Liverpool à Hambourg
2013 Paul McCartney Early Days Souvenirs des débuts et refus des récits des autres

La colère de 1970-1971, le deuil de 1981-1982, la nostalgie enjouée de 1987 : la chronologie de ces chansons dessine l’évolution émotionnelle des anciens Beatles vis-à-vis de leur propre histoire. When We Was Fab occupe une place charnière. Elle est la première chanson de la série à regarder le groupe sans règlement de comptes et sans chagrin, simplement avec amusement. Elle ouvre la voie à la période de l’Anthology, où les trois survivants accepteront, au milieu des années 1990, de raconter ensemble leur histoire. Nous avons consacré un article à la genèse de l’Anthology, dont Harrison fut l’un des moteurs.

Il y a d’ailleurs une continuité directe entre Glass Onion (1968) et When We Was Fab (1987). Dans la première, Lennon s’amusait à brouiller les pistes en citant d’autres chansons des Beatles, pour se moquer de ceux qui cherchaient des messages cachés dans les disques. Dans la seconde, Harrison fait la même chose vingt ans plus tard, mais avec affection plutôt qu’avec agacement. Le mécanisme est identique, le sentiment a changé.

Les correctifs factuels

La première version de cet article, publiée en novembre 2022, était une traduction rapide d’un article américain. Elle contenait plusieurs erreurs ou raccourcis, auxquels s’ajoutent des inexactitudes qui circulent dans des sources en ligne pourtant très consultées. En voici le relevé.

Correctif factuel : Harrison n’est pas le premier à avoir quitté les Beatles

L’ancienne version affirmait que George “voulait partir avant tout le monde”. Harrison a bien quitté le groupe le 10 janvier 1969, pendant les répétitions de Twickenham, mais pour cinq jours seulement ; il revient le 15 janvier et enregistre ensuite tout Abbey Road. Le premier Beatle à avoir claqué la porte est Ringo Starr, en août 1968, pendant les séances de l’Album blanc. Et c’est Lennon qui annonce en privé son départ en septembre 1969, puis McCartney qui rend la séparation publique le 10 avril 1970.

Correctif factuel : la chanson n’est pas née en studio en 1987, et elle a deux auteurs

L’ancienne version présentait la chanson comme une idée soudaine de Harrison au moment d’entrer en studio en 1987. En réalité, elle a été commencée à la fin de 1986 en Australie, dans le Queensland, sous le titre de travail Aussie Fab, et elle est cosignée par Jeff Lynne, qui l’a aussi coproduite. Omettre Lynne revient à passer à côté de l’essentiel : c’est sa méthode de travail par couches qui donne à la chanson sa densité.

Correctif factuel : les classements inversés de Songfacts

La notice de Songfacts indique que le single a atteint la 25e place aux États-Unis et la 23e au Royaume-Uni. C’est l’inverse : 23e au Billboard Hot 100, 25e au classement britannique. L’erreur est reprise dans plusieurs articles qui s’en inspirent.

Correctif factuel : ni McCartney ni Paul Simon dans le clip

Le personnage en costume de morse n’est pas Paul McCartney, qui l’a expliqué à Record Collector en février 1995 : il n’était pas disponible et a suggéré à Harrison de faire croire que c’était lui. Quant à la présence de Paul Simon, mentionnée par certaines sources, le coréalisateur Kevin Godley a déclaré en 2020, dans le podcast Nothing Is Real, n’en avoir aucun souvenir. Elle n’est confirmée par aucune source de première main.

Correctif factuel : Cloud Nine n’est pas le “dernier album” de Harrison

Certains articles, dont un papier de Far Out Magazine, présentent Cloud Nine comme le dernier album de Harrison. C’est son dernier album studio publié de son vivant. Suivront le double album en public Live in Japan (1992) et, à titre posthume, Brainwashed, publié en novembre 2002, un an après sa mort, et achevé par son fils Dhani et Jeff Lynne.

Chronologie de When We Was Fab

Date Événement
1965 Harrison joue du sitar sur Norwegian Wood.
1966 Klaus Voormann dessine la pochette de Revolver, dont le portrait de Harrison sera repris en 1988.
1967 Sgt. Pepper, Within You Without You, I Am the Walrus : la période que pastichera la chanson.
1968 Glass Onion, où Lennon cite les Beatles dans une chanson des Beatles.
1978 Harrison apparaît dans All You Need Is Cash, le faux documentaire des Rutles.
Mai 1981 All Those Years Ago, hommage à Lennon.
Novembre 1982 Gone Troppo, échec commercial ; début du retrait de Harrison.
1986 Bande originale de Shanghai Surprise, dont Zig Zag ; rapprochement avec Jeff Lynne.
26 octobre 1986 Grand Prix d’Australie de Formule 1 à Adélaïde, prétexte du voyage de Harrison et Lynne.
Fin 1986 Écriture des bases de la chanson au piano, dans le Queensland ; titre de travail Aussie Fab.
Janvier-août 1987 Enregistrement de Cloud Nine à Friar Park (FPSHOT), avec Ringo Starr à la batterie sur ce titre.
12 octobre 1987 Sortie de Got My Mind Set on You, premier single de l’album.
2 novembre 1987 Sortie de Cloud Nine au Royaume-Uni (10e au Royaume-Uni, 8e aux États-Unis).
18 décembre 1987 Tournage du clip de Godley et Creme à Greenford.
16 janvier 1988 Got My Mind Set on You numéro un du Billboard Hot 100.
20 janvier 1988 Intronisation des Beatles au Rock and Roll Hall of Fame, en présence de Harrison et de Ringo, sans McCartney.
25 janvier 1988 Sortie du single au Royaume-Uni (Dark Horse W 8131) ; le 26 janvier aux États-Unis.
30 janvier 1988 Critique du single dans Cash Box.
27 février 1988 Le clip est désigné vidéo de l’année au festival de Sanremo.
Printemps 1988 Naissance des Traveling Wilburys.
Septembre 1988 Six nominations aux MTV Video Music Awards, sans récompense.
1989 La chanson figure sur la compilation Best of Dark Horse 1976-1989.
Décembre 1991 Tournée japonaise avec Eric Clapton : la chanson n’est pas jouée.
Février 1995 McCartney dément dans Record Collector être le morse du clip.
29 novembre 2001 Mort de George Harrison.
2004 Réédition de Cloud Nine dans le coffret The Dark Horse Years 1976-1992, avec Zig Zag en bonus.
2009 La chanson figure sur la compilation Let It Roll: Songs by George Harrison.
Mai 2020 Témoignages de Jeff Lynne et de Klaus Voormann dans Uncut.

Questions fréquentes sur When We Was Fab

Qui a écrit When We Was Fab ?

George Harrison et Jeff Lynne, le fondateur d’Electric Light Orchestra. Les deux hommes l’ont aussi coproduite pour l’album Cloud Nine (1987).

Que signifie le titre When We Was Fab ?

“Quand on était fab”, c’est-à-dire au temps des Fab Four, le surnom des Beatles. Le titre est volontairement fautif : il faudrait dire were. Le was au pluriel est une tournure familière de Liverpool, qui ramène les Beatles à leurs origines populaires.

Où et quand la chanson a-t-elle été écrite ?

Elle a été commencée à la fin de 1986 en Australie, dans une résidence privée du Queensland, pendant un séjour de Harrison et Lynne organisé autour du Grand Prix de Formule 1 d’Adélaïde. Son titre de travail était Aussie Fab. Elle a été terminée et enregistrée en 1987 à Friar Park.

Ringo Starr joue-t-il sur When We Was Fab ?

Oui. Ringo Starr tient la batterie et participe aux chœurs. Il apparaît aussi dans le clip, d’abord en roadie, puis à la batterie.

Quelles chansons des Beatles sont citées dans When We Was Fab ?

La référence la plus nette est I Am the Walrus, pour les violoncelles et les chœurs. On relève aussi les bandes à l’envers de Rain et Tomorrow Never Knows, le sitar de Within You Without You, une allusion à Taxman, et des emprunts à des titres de Bob Dylan et de Smokey Robinson.

Paul McCartney est-il le morse du clip ?

Non. Harrison l’a laissé entendre en plaisantant, mais McCartney a expliqué en 1995 qu’il n’était pas disponible et qu’il avait lui-même suggéré de faire croire que c’était lui.

Quel a été le succès du single ?

Paru le 25 janvier 1988, il a atteint la 23e place du Billboard Hot 100, la 2e du classement Mainstream Rock américain et la 25e place au Royaume-Uni. C’est le dernier Top 40 américain de Harrison.

Que voulait dire Harrison par “tout le monde était fab” ?

Dans l’émission Today de NBC en 1987, il expliquait que la chanson ne parlait pas seulement des Beatles, mais de toute une époque : dans les années 1960, disait-il, tout le monde était fab. C’est une chanson sur une génération plus que sur un groupe.

Harrison a-t-il joué When We Was Fab en concert ?

Non. Il ne l’a pas intégrée au programme de sa tournée japonaise de décembre 1991, en expliquant que la chanson était trop chargée d’ajouts de studio, de violoncelles et de voix de fond pour être jouée sur scène.

Qui a dessiné la pochette du single ?

Klaus Voormann, l’auteur de la pochette de Revolver. Il a placé son dessin de Harrison de 1966 à côté d’un nouveau portrait de 1988.

Sources et bibliographie

  • Wikipédia (anglais) : When We Was Fab ; Cloud Nine (George Harrison album) ; George Harrison–Eric Clapton 1991 Japanese Tour.
  • The Beatles Bible : fiche When We Was Fab (citations de Harrison d’après Ashley Kahn et Timothy White, de Jeff Lynne d’après Uncut, de McCartney d’après Record Collector).
  • Jeff Lynne Song Database (jefflynnesongs.com) : fiche When We Was Fab (écriture en Australie, titre de travail, ingénieur Richard Dodd, références de disques, tournage du clip).
  • uDiscover Music : “When They Was The Fab Four: George Harrison Remembers The Beatles” et “Cloud Nine: George Harrison’s Triumphant Return To Pop”.
  • Far Out Magazine : article sur When We Was Fab.
  • Songfacts : fiche When We Was Fab.
  • Rock and Roll Garage : “The meaning of When We Was Fab according to George Harrison” (entretiens Today et CBS This Morning).
  • Hannah Wigandt, Showbiz Cheat Sheet, 24 novembre 2022 : article source de la première version (citations CNN, Goldmine, Musician, Today, MuchMusic).
  • Cash Box, 30 janvier 1988 ; Anthony DeCurtis, Rolling Stone, octobre 1987 ; Stephen Holden, The New York Times ; Jim Beviglia, American Songwriter, avril 2017.
  • Simon Leng, While My Guitar Gently Weeps: The Music of George Harrison (2006).
  • Ashley Kahn (éd.), George Harrison on George Harrison: Interviews and Encounters (2020) ; Timothy White, George Harrison: Reconsidered.
  • George Harrison, I, Me, Mine (1980) ; Mark Lewisohn, Ian MacDonald, Peter Doggett pour le contexte Beatles.

Pour aller plus loin sur yellow-sub.net : la traversée du désert de George Harrison (1974-1988), 15 chansons pour découvrir George Harrison en solo, l’histoire complète des Traveling Wilburys, Run of the Mill, l’adieu amer de Harrison aux Beatles et Don’t Bother Me, sa toute première chanson.

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