John Lennon et Eric Clapton n’ont jamais formé le groupe que l’histoire semblait leur promettre. Pourtant, entre admiration réciproque, rencontres fulgurantes et projets restés à l’état d’ébauche, les deux hommes ont entretenu l’une des relations artistiques les plus fascinantes du rock britannique. Lennon voyait en « Slowhand » bien davantage qu’un virtuose : un musicien capable de traduire en quelques notes cette douleur nue, cette urgence et cette vérité qu’il cherchait lui-même à placer au cœur de ses chansons. De l’hypothèse, lancée en pleine crise des sessions de « Get Back », de remplacer George Harrison par Clapton, à la formation éphémère de The Dirty Mac, leur complicité n’a cessé de prendre des formes aussi spectaculaires qu’inattendues. Elle culminera en septembre 1969 à Toronto, lorsque Clapton rejoint le Plastic Ono Band pour un concert improvisé dont l’électricité demeure intacte. Il sera également au cœur de « Cold Turkey », confession brutale sur laquelle sa guitare semble prolonger les nerfs à vif de Lennon. Derrière ces collaborations se dessine surtout une histoire de possibles : celle d’un duo qui aurait pu bouleverser durablement le paysage du rock, mais dont les trajectoires, les dépendances et les choix artistiques finirent par diverger. Retour sur une fraternité musicale intense, inachevée et toujours magnétique.
Au panthéon des relations artistiques qui ont façonné l’histoire du rock, celle de John Lennon et d’Eric Clapton occupe une place singulière. Non pas la rivalité qui caractérise tant de destins parallèles, ni même une simple amitié de musiciens partageant les mêmes scènes — mais quelque chose de plus profond, de plus troublant : une admiration réciproque teintée d’urgence créatrice, une fascination mutuelle pour ce que l’autre représentait dans l’architecture du son de leur époque.
Pour Lennon, qui avait fait de l’imprévu et de l’authenticité ses boussoles artistiques depuis ses années liverpudiennes, Clapton incarnait une pureté d’expression que les conventions du stardom rendaient de plus en plus inaccessible. Dans les coulisses tumultueuses de l’histoire des Beatles, puis dans les années d’expérimentation post-groupe, cette admiration allait se matérialiser en gestes concrets, en invitations, en collaborations, et même en projets avortés d’une ambition saisissante.
Retracer l’histoire de cette relation, c’est aussi éclairer deux trajectoires artistiques qui, bien qu’évoluant dans des directions différentes, furent un temps si proches qu’elles auraient pu se confondre.
Sommaire
L’Admiration de Lennon pour « Slowhand » : aux sources d’une fascination
Il est de notoriété publique que John Lennon vouait une admiration quasi filiale à Chuck Berry, qu’il qualifiait de « rock and roll incarné », et dont il reprit nombre de compositions durant toute sa carrière. Pourtant, parmi les guitaristes de sa génération, c’est Eric Clapton qui semble avoir exercé sur lui la fascination la plus durable, la plus personnelle.
Clapton, surnommé « Slowhand » — sobriquet qui évoque son phrasé fluide, ses vibrato millimètrés, cette façon de laisser les notes respirer avant de les faire exploser —, était en pleine ascension au moment où les Beatles atteignaient leur sommet. Son passage par les Yardbirds, puis la révolution esthétique opérée avec John Mayall’s Bluesbreakers, avaient posé les jalons d’une réputation qui allait culminer avec Cream (1966–1968), premier supergroupe du rock.
Ce que Lennon admirait en Clapton dépassait la seule virtuosité technique, pourtant exceptionnelle. C’était cette capacité — rare — à convertir la douleur en musique sans jamais sacrifier l’émotion à la démonstration. Là où beaucoup de guitaristes de l’époque cherchaient à éblouir, Clapton cherchait à toucher. Cette économie expressive, cette façon de laisser le silence parler autant que les notes, résonnait profondément avec les aspirations d’un Lennon qui, depuis « In My Life » ou « Norwegian Wood », fuyait lui aussi l’ornement superflu.
À cette admiration artistique s’ajoutait une dimension plus personnelle : tous deux portaient leurs blessures à vif, les laissaient saigner dans leur musique. Clapton, qui allait plus tard nommer ses démons dans des œuvres autobiographiques comme « Layla » ou « Tears in Heaven », partageait avec Lennon cette tendance à l’exposition radicale de soi. Cette fraternité de la vulnérabilité constitua peut-être le ciment le plus solide de leur complicité.
Le projet le plus audacieux : remplacer George Harrison par Clapton
Pour mesurer l’intensité de l’admiration de Lennon pour Clapton, il faut revenir sur un épisode souvent cité mais rarement analysé dans toute sa portée : la suggestion faite par Lennon d’intégrer Clapton aux Beatles, en janvier 1969, lors des sessions qui allaient donner naissance au projet « Get Back » — futur « Let It Be ».
La crise de Twickenham
Le 10 janvier 1969, George Harrison, épuisé par les tensions accumulées avec Paul McCartney — dont les critiques répétées sur son jeu de guitare étaient devenues insupportables — et frustré par l’apparent désengagement de Lennon, quitte brutalement les studios de Twickenham. C’est la première fracture ouverte du groupe, filmée dans son entièreté par les caméras de Michael Lindsay-Hogg pour ce qui devait être un documentaire sur le « retour aux sources » des Beatles.
La réaction de Lennon à ce départ révèle autant sur son état d’esprit que sur ses priorités artistiques du moment. Plutôt que de chercher immédiatement à convaincre Harrison de revenir, il envisage ouvertement — lors d’une conversation filmée avec Lindsay-Hogg — de faire appel à Clapton : « Si George ne revient pas d’ici lundi ou mardi, on demande à Eric Clapton de jouer. On devrait juste continuer comme si de rien n’était. »
La désinvolture du propos est trompeuse : sous l’apparente légèreté — « comme si de rien n’était » — se cache une conviction réelle. Pour Lennon, Clapton n’était pas un bouche-trou commode mais un artiste assez exceptionnel pour s’intégrer au groupe le plus célèbre du monde sans provoquer de rupture esthétique. Harrison réintégra le groupe douze jours plus tard, et ce projet ne se concrétisa jamais, mais l’incident révèle l’estime extraordinaire que portait Lennon à « Slowhand ».
Les collaborations : de « While My Guitar Gently Weeps » au Plastic Ono Band
La porte d’entrée : le solo de « While My Guitar Gently Weeps »
Bien avant que Lennon ne cherche à l’intégrer au groupe, Clapton avait déjà pénétré l’univers des Beatles par la bande — celle de George Harrison, son ami le plus proche au sein du quatuor. En 1968, lors des sessions du « White Album », Harrison convainc Clapton, alors au faîte de sa gloire avec Cream, de venir enregistrer le solo de « While My Guitar Gently Weeps ».
L’anecdote est connue : Clapton hésitait, intimidé par l’idée d’intégrer le studio des Beatles. Harrison l’avait rassuré en lui disant que ce serait « comme n’importe quelle autre session ». Le résultat allait donner naissance à l’un des solos les plus célèbres de la discographie beatlesienne — et à une collaboration qui ouvrait, sans que nul ne le sache encore, de nouvelles perspectives.
Lennon, présent lors de ces sessions, avait observé la façon dont Clapton intégrait sans effort les exigences de ce contexte particulier, comment son jeu s’adaptait à la composition de Harrison sans jamais s’y dissoudre. Cette capacité d’immersion — à la fois totale et singulière — ne fit que renforcer son admiration.
The Dirty Mac (1968) : le supergroupe éphémère
La première collaboration « officielle » entre Lennon et Clapton date de décembre 1968, dans le cadre du « Rolling Stones Rock and Roll Circus », émission télévisée qui réunit alors le gratin du rock britannique. Lennon y constitue The Dirty Mac, un supergroupe improvisé comprenant Clapton à la guitare, Keith Richards à la basse et Mitch Mitchell à la batterie.
Le nom — parodie du MacKintosh écossais et clin d’œil à la « dirty » énergie du blues — dit quelque chose de l’esprit dans lequel Lennon aborde ce projet : décontracté, aventureux, libéré des conventions beatlesques. La prestation, restée captive des coffres des Rolling Stones pendant des décennies avant d’être enfin publiée en 1996, témoigne d’une alchimie musicale immédiate entre Lennon et Clapton, deux artistes capables de créer ensemble sans l’échafaudage de répétitions ou de préparation minutieuse.
La lettre de huit pages : l’invitation au Plastic Ono Band
L’épisode le plus révélateur de la profondeur des intentions de Lennon envers Clapton est peut-être cette lettre de huit pages qu’il lui adressa pour le convaincre de rejoindre le Plastic Ono Band. Huit pages — un effort rare de la part d’un homme qui préférait généralement l’impulsion à la délibération.
Dans ce document d’une franchise désarmante, Lennon écrivait : « J’ai / nous avons toujours admiré ta musique et suivi avec attention ce que tu faisais. J’ai vraiment le sentiment que nous pouvons faire ressortir le meilleur de toi. » Plus encore, il esquissait une vision artistique qui dépassait largement le simple concert : « Nous avons plusieurs idées ‘révolutionnaires’ pour présenter des spectacles qui impliquent totalement le public, et pas seulement comme des ‘superstars’ perchées sur une scène pour bénir la foule. »
Cette lettre révèle un Lennon qui ne cherchait pas simplement à s’entourer d’un guitariste hors pair, mais à construire quelque chose de neuf avec un pair artistique qu’il respectait comme son égal — un statut que peu de musiciens pouvaient alors revendiquer auprès du compositeur de « Strawberry Fields Forever ».
Toronto 1969 : le concert de la révélation
Le 13 septembre 1969, John Lennon monte sur la scène du Varsity Stadium de Toronto pour le « Toronto Rock and Roll Revival » — festival qui célèbre les pionniers du rock’n’roll — avec le Plastic Ono Band. C’est l’une de ses toutes premières apparitions live en dehors du cadre beatlesien. À ses côtés : Eric Clapton à la guitare, Klaus Voormann à la basse, Alan White à la batterie.
La préparation de ce concert tient de l’improvisation totale. Lennon décide d’y participer quarante-huit heures à peine avant l’événement. Les musiciens répètent dans l’avion qui les mène à Toronto. Il n’y a ni répertoire fixé à l’avance, ni mise en scène élaborée — seulement l’urgence et le désir. Et c’est précisément cette urgence qui va transcender la prestation.
Sur scène, Clapton déploie un jeu d’une intensité brûlante, accompagnant Lennon dans des interprétations électrisées de « Blue Suede Shoes », « Money (That’s What I Want) » ou « Dizzy Miss Lizzy » avant de plonger dans « Yer Blues » et « Cold Turkey », deux compositions de Lennon chargées d’une violence émotionnelle que le concert démultiplie.
« Cold Turkey » — chanson brutale, clinique, dans laquelle Lennon décrit avec une précision quasi-médicale les affres du sevrage à l’héroïne — mérite une attention particulière. Lennon avait d’abord proposé la chanson aux Beatles, qui l’avaient déclinée. C’est finalement avec Clapton qu’il l’enregistre et la performe, donnant à cette confession désespérée une couleur sonore qui doit beaucoup au jeu abrasif, presque douloureux, du guitariste. L’interaction entre les deux musiciens sur ce titre — en studio comme en live — est d’une intensité que peu de collaborations de l’époque ont égalée.
Deux destins qui divergent : l’impossible fusion
Si l’admiration de Lennon pour Clapton était sincère et durable, la collaboration totale qu’il appelait de ses vœux ne se concrétisa jamais pleinement. Les raisons en sont multiples, et tiennent autant aux contraintes pratiques qu’aux trajectoires artistiques et personnelles des deux hommes.
Clapton, au tournant des années 1970, était lui-même à la croisée des chemins. La dissolution de Cream en 1968, puis l’aventure de Blind Faith (1969) — autre supergroupe, autre implosion — avaient nourri en lui une méfiance croissante vis-à-vis des projets collectifs trop chargés de s’emballement médiatique. Sa descente dans la dépendance à l’héroïne, parallèle à celle de Lennon, allait bientôt absorber toute son énergie créatrice.
Lennon, de son côté, s’engageait de plus en plus résolument dans une démarche artistico-politique sous l’influence de Yoko Ono. Les happenings conceptuels, les campagnes pour la paix, les « Bed-In » — autant de directions que Clapton, guitariste dans l’âme, n’était pas destine à suivre. Leurs visions du monde et de la scène, si proches en 1969, allaient progressivement s’éloigner.
Ce qui demeure, au-delà des « what if » de l’histoire musicale, c’est la trace de ces rencontres : la déflagration sonore de Toronto, l’urgence inouïable de « Cold Turkey », les témoignages d’une estime mutuelle qui transcendait les distances de style ou d’ego. Lennon n’a pas eu le temps — il est assassiné en décembre 1980 — de construire avec Clapton l’aventure durable qu’il envisageait. Mais les fragments qu’ils ont laissés suffisent à dessiner la silhouette de ce qu’aurait pu être leur collaboration au long cours.
L’alter ego électrique
Pour comprendre ce que Clapton représentait pour Lennon, il faut peut-être revenir à une notion simple : celle de l’alter ego. Non pas au sens psychologique du double, mais dans son acception musicale la plus précise — celui qui joue ce que vous ressentez quand vous ne pouvez plus vous en charger vous-même.
Lennon, dont les mains n’ont jamais eu la fluidité technique de celles d’un Harrison ou d’un Clapton, compensait par une intensité d’intention que peu de compositeurs de son époque ont égalée. Il entendait dans le jeu de Clapton l’exacte traduction sonore de ce qu’il cherchait lui-même à exprimer — cette douleur nue, ce refus de l’effet pour l’effet, cette recherche de l’essentiel qui caractérise les plus grands.
Clapton, de son côté, trouvait dans Lennon une vision artistique qui légitimait ses propres aspirations à dépasser le format chanson, à construire des expériences musicales totales. Leur complicité, même épisodique, même inachevée, appartient à ce type de rencontres qui changent durablement la façon dont des artistes se perçoivent eux-mêmes.
Ce qu’aurait donné une collaboration plus longue et plus structurée entre les deux hommes restera l’une des grandes questions ouvertes de l’histoire du rock. Mais nul ne peut nier que, le temps de quelques concerts et de quelques sessions, John Lennon et Eric Clapton ont effleuré quelque chose d’irremplaçable. Et que cette électricité-là, capturée sur bande ou simplement vécue dans les mémoires de ceux qui en furent témoins, continue de résonner.
Sources & références bibliographiques
Mark Lewisohn, The Beatles : Recording Sessions (1988) ; The Complete Beatles Chronicle (1992)
Ian MacDonald, Revolution in the Head : The Beatles’ Records and the Sixties (1994)
Eric Clapton, Clapton : The Autobiography (2007)
Michael Lindsay-Hogg (réal.), Let It Be (documentaire, 1970) ; Get Back (Peter Jackson, 2021)
Albert Goldman, The Lives of John Lennon (1988)
Ray Coleman, Lennon : The Definitive Biography (1984)













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