Les querelles des Beatles : Rolling Stones, Phil Collins, les Hollies et Bob Dylan, l’enquête sur cinq piques célèbres
Une phrase dans The New Yorker, une vanne lancée depuis la scène d’un stade californien, un autographe qui tourne mal sous les lustres de Buckingham Palace, une critique assassine glissée à un journaliste du NME entre deux concerts, et un grand déballage de Lennon dans Rolling Stone : les querelles des Beatles avec d’autres musiciens tiennent souvent en une seule phrase. Mais derrière chaque petite phrase, il y a une époque, un journal, un contexte, une susceptibilité, et presque toujours une réconciliation que les listes virales oublient de raconter. Voici le dossier complet, vérifié pièce par pièce, des cinq piques les plus célèbres échangées entre les Beatles et les Rolling Stones, Phil Collins, les Hollies, Blood, Sweat & Tears et Bob Dylan.
En bref
- Les Rolling Stones : en octobre 2021, Paul McCartney qualifie les Stones de “groupe de reprises de blues” dans un portrait que lui consacre David Remnick pour The New Yorker. Le 14 octobre 2021, au SoFi Stadium près de Los Angeles, Mick Jagger répond depuis la scène par une plaisanterie : McCartney viendrait les rejoindre “pour une reprise de blues”. Deux ans plus tard, McCartney joue de la basse sur Bite My Head Off, puis réapparaît en 2026 sur Foreign Tongues.
- Phil Collins : en juin 2002, lors des festivités du jubilé d’or d’Elizabeth II à Buckingham Palace, Collins fait signer à McCartney une première édition de la biographie de Hunter Davies (1968). La remarque condescendante de Paul à Heather Mills le blesse durablement. Il ne raconte l’épisode qu’en 2016, puis fait la paix avec McCartney en 2026.
- Les Hollies : en décembre 1965, George Harrison juge “nulle” la reprise de son If I Needed Someone par les Hollies, sortie le même jour que Rubber Soul. Graham Nash et ses camarades répliquent dans la presse. La reprise plafonne à la 20e place britannique.
- Le bonus Lennon : dans le grand entretien accordé à Jann Wenner fin 1970, Lennon expédie Blood, Sweat & Tears, qui venait de battre Abbey Road aux Grammy Awards. Sa relation avec Bob Dylan, elle, mêle admiration, parodie et méfiance, jusqu’à l’aveu de 1980 sur I Am the Walrus.
- Ce que montrent ces affaires : aucune n’a été une véritable guerre. Ce sont des piques de journalisme musical, amplifiées à chaque époque par un nouveau média, et presque toutes refermées par la musique.
Sommaire
Pourquoi les querelles des Beatles fascinent encore
Il existe un genre journalistique à part entière qu’on pourrait appeler la liste des querelles. Trois piques, cinq inimitiés, sept fois où untel a insulté untel : le format est court, efficace, partageable, et il fonctionne d’autant mieux que les protagonistes sont célèbres. Avec les Beatles, la recette est imbattable. Quatre personnalités très différentes, soixante ans d’interviews, des milliers de pages de presse musicale britannique et américaine, des livres de souvenirs signés par tous les témoins possibles : il suffit de piocher une phrase, de l’isoler, et l’on obtient une “guerre”.
Yellow-Sub a d’ailleurs publié plusieurs de ces formats courts, de Cinq musiciens que les Beatles détestaient à Cinq musiciens que George Harrison détestait, en passant par 3 fois où Paul McCartney a insulté d’autres musiciens et John Lennon et ses rivalités. Le présent dossier poursuit un autre objectif. Il ne s’agit pas d’ajouter une liste à la liste, mais de reprendre les cinq épisodes qui circulent le plus souvent ensemble, de les replacer dans leur chronologie, de vérifier les citations, d’identifier les journaux où elles sont parues, et surtout de raconter ce qui s’est passé après. Car la plupart de ces querelles ont une suite, et cette suite change souvent le sens de la pique initiale.
Il faut d’abord prendre la mesure d’un fait simple : les cinq épisodes appartiennent à trois âges différents de la presse musicale. Le premier est celui des hebdomadaires britanniques des années 1960, le New Musical Express et le Melody Maker, où un journaliste suit un groupe en tournée, note une phrase lâchée dans une loge, et la publie la semaine suivante avec un titre accrocheur. C’est l’âge de la querelle Harrison contre les Hollies, en décembre 1965. Le deuxième est celui du grand entretien-confession, inventé en partie par Rolling Stone à la fin des années 1960, où l’artiste parle des heures durant et règle ses comptes avec tout le monde. C’est l’âge du Lennon de décembre 1970, qui dézingue Blood, Sweat & Tears, les Rolling Stones et quelques autres dans la même conversation. Le troisième est celui de l’ère numérique, où un portrait au long cours publié par un magazine prestigieux est découpé en citations, repris en quelques heures par des centaines de sites, puis commenté sur les réseaux sociaux. C’est l’âge de la formule de McCartney sur les Stones en 2021, et de la révélation tardive de Phil Collins en 2016.
Chaque âge fabrique ses querelles à sa manière. Dans les années 1960, la phrase circule lentement mais s’imprime durablement : elle reste dans les archives, et les biographes la ressortiront pendant des décennies. En 1970, la phrase est noyée dans un flot de paroles où l’artiste dit tout et son contraire, et c’est le lecteur qui choisit ce qu’il retient. Dans les années 2020, la phrase est extraite, raccourcie, détachée de la question qui l’a provoquée, et elle devient autonome. C’est pourquoi un même dossier peut contenir des épisodes très différents par leur nature et leur gravité, que les listes virales mettent pourtant sur le même plan.
Correctif factuel n° 1 — Trois “querelles”, trois natures très différentes
Les listes qui circulent présentent les épisodes Stones, Phil Collins et Hollies comme trois “clashs” comparables. Ils ne le sont pas. Avec les Rolling Stones, il s’agit d’une rivalité amicale et publique, entretenue des deux côtés depuis 1963, où chaque pique appelle une réponse sur le même ton. Avec Phil Collins, il s’agit d’une vexation unilatérale : McCartney n’a jamais rien dit publiquement contre Collins, et ignorait probablement avoir blessé son interlocuteur avant que celui-ci ne raconte la scène quatorze ans plus tard. Avec les Hollies, il s’agit d’une véritable querelle d’auteur, la seule des trois où un Beatle critique frontalement le travail d’un autre groupe dans la presse et où ce groupe réplique. Les mettre dans le même sac revient à confondre un échange de vannes, un malentendu et une dispute professionnelle.
Les Beatles contre les Rolling Stones : soixante ans de fausse guerre
Commençons par la plus célèbre et la plus ancienne des rivalités du rock britannique, celle qui oppose, au moins dans l’imaginaire collectif, les Beatles et les Rolling Stones. Le sujet a déjà fait l’objet d’un long article sur ce site, Paul McCartney et les Rolling Stones : de I Wanna Be Your Man à Foreign Tongues, qui retrace la relation musicale des deux groupes. Nous nous concentrons ici sur un fil plus étroit : la manière dont les deux camps se sont envoyé des piques par médias interposés, et la façon dont ces piques ont été reçues.
1963 : la chanson offerte, ou l’origine du malentendu
Pour comprendre pourquoi une rivalité Beatles-Stones a pu naître, il faut revenir à un geste de générosité. En septembre 1963, Andrew Loog Oldham, qui avait travaillé pour Brian Epstein avant de devenir le manager des Stones, croise John Lennon et Paul McCartney dans la rue à Londres. Les Stones cherchent un deuxième single après Come On, leur reprise de Chuck Berry. Lennon et McCartney les rejoignent en répétition et leur proposent une chanson encore inachevée, I Wanna Be Your Man, qu’ils terminent sur place, devant des Stones médusés de voir deux auteurs compléter un morceau en quelques minutes. Le single des Stones sort le 1er novembre 1963 et entre dans le top 20 britannique. Les Beatles enregistrent leur propre version, chantée par Ringo Starr, pour l’album With the Beatles.
L’épisode est raconté en détail dans notre enquête sur les chansons que Lennon et McCartney ont écrites pour d’autres. Ce qu’il faut en retenir ici, c’est qu’il installe d’emblée une asymétrie que les Stones n’oublieront jamais. Selon le récit le plus souvent rapporté, c’est en voyant Lennon et McCartney finir une chanson sous leurs yeux que Mick Jagger et Keith Richards comprennent qu’ils doivent eux aussi écrire leurs propres morceaux. Les Beatles ont donc, d’une certaine manière, mis les Stones sur la voie de l’écriture. Il y a là un service rendu, mais aussi une forme de tutelle, et toute tutelle finit par provoquer le désir de s’émanciper.
Le reste de la décennie est fait d’une émulation que la presse transforme en duel. Brian Epstein habille ses garçons en costumes, Oldham vend ses Stones comme les mauvais garçons que les parents détestent. Le marketing invente l’opposition, et les deux groupes, qui fréquentent les mêmes clubs, les mêmes studios et parfois les mêmes femmes, s’en amusent. Selon plusieurs témoins de l’époque, ils prennent même soin de ne pas sortir leurs singles la même semaine, pour ne pas se priver mutuellement de la première place.
1967-1968 : des clins d’oeil plutôt que des coups
En 1967, la porosité entre les deux groupes est totale. Lennon et McCartney chantent dans les choeurs de We Love You, le single que les Stones publient en août 1967 après les procès pour drogue de Jagger et Richards. Mick Jagger, Keith Richards et Marianne Faithfull sont assis par terre dans le studio 1 d’Abbey Road le 25 juin 1967, lors de la retransmission mondiale de All You Need Is Love, au milieu d’invités parmi lesquels figure aussi Graham Nash, des Hollies, dont nous reparlerons plus loin. L’événement est raconté dans notre dossier sur All You Need Is Love et Our World.
Les pochettes se répondent elles aussi : sur celle de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, une poupée porte un pull où l’on lit un message de bienvenue aux Rolling Stones, et les Stones glissent à leur tour des visages des Beatles dans la pochette en relief de Their Satanic Majesties Request. Cette histoire de clins d’oeil croisés est détaillée dans notre article sur le pull de Sgt. Pepper et les Beatles cachés sur Their Satanic Majesties Request.
En décembre 1968, John Lennon participe au Rock and Roll Circus, le spectacle télévisé organisé par les Stones. Il y joue Yer Blues au sein d’un groupe éphémère baptisé The Dirty Mac, avec Eric Clapton à la guitare, Keith Richards à la basse et Mitch Mitchell à la batterie. Le Beatle le plus caustique sur le compte des Stones est donc aussi celui qui a partagé une scène avec Keith Richards au moment même où les Beatles commençaient à se déliter. Retenez ce détail : Yer Blues contient l’une des allusions les plus directes de Lennon à Bob Dylan, et nous la retrouverons dans la dernière partie de ce dossier.
1970 : Lennon accuse les Stones de copier les Beatles
La première vraie pique publique ne vient pas de McCartney mais de Lennon. En décembre 1970, dans le long entretien accordé à Jann Wenner pour Rolling Stone, publié en deux parties en janvier et février 1971 puis en livre sous le titre Lennon Remembers, Lennon s’en prend à Mick Jagger avec une virulence qui étonne encore. Il affirme en substance qu’il aimerait dresser la liste de tout ce que les Beatles ont fait et de tout ce que les Stones ont fait deux mois plus tard, album après album. Il cite Their Satanic Majesties Request comme une réplique de Sgt. Pepper et We Love You comme une réponse à All You Need Is Love. Il reproche aussi aux Stones d’avoir été présentés comme plus révolutionnaires que les Beatles, alors qu’à ses yeux ils n’avaient jamais été dans la même catégorie.
Il faut lire cette sortie pour ce qu’elle est : la colère d’un homme qui vient de sortir de la thérapie primale d’Arthur Janov, qui règle ses comptes avec tout son passé, McCartney compris, et qui voit les Stones continuer à remplir les salles pendant que les Beatles n’existent plus. Lennon y attaque aussi Allen Klein, qui gérait pourtant à la fois les affaires des Beatles et celles des Stones, comme nous l’avons raconté dans notre enquête Allen Klein, ami ou ennemi des Beatles ? L’entretien Wenner est une sorte de catalogue de rancoeurs, et la pique contre les Stones n’en est qu’une ligne parmi d’autres.
Les Stones ne répondent pas directement. Mais le ton est donné : quand un Beatle parle des Stones, c’est pour souligner qu’ils ont suivi plutôt que précédé. C’est exactement le fond de la formule de McCartney cinquante ans plus tard.
Keith Richards et le mélange de déchets
La rivalité n’a jamais été à sens unique. En 2015, dans un entretien accordé au magazine Esquire, Keith Richards affirme que certains considèrent Sgt. Pepper comme un album de génie, mais que lui y voit un méli-mélo de déchets, comparable selon lui à Their Satanic Majesties Request. La phrase a fait le tour du monde, et elle a ceci d’intéressant que Richards y égratigne aussi son propre groupe : il admet que l’album psychédélique des Stones était une erreur, et il en impute indirectement la cause à la mode lancée par les Beatles. Richards a souvent répété que les Beatles sonnaient mieux quand ils étaient les Beatles de Hambourg et de la Cavern, un groupe de scène qui jouait du rock and roll, et que la suite l’intéressait moins.
On notera que la critique de Richards porte exactement sur ce que McCartney revendique comme supériorité six ans plus tard : la largeur du filet, la variété des influences, le passage du rock and roll au studio-laboratoire. Ce que l’un considère comme une force, l’autre le voit comme une dérive. Le désaccord est esthétique avant d’être personnel.
Avril 2020 : Howard Stern, Zane Lowe et le premier round
Le premier round de l’échange moderne date du printemps 2020, en plein confinement. Invité de Howard Stern sur SiriusXM, McCartney se voit poser la question rituelle : qui était le meilleur groupe, les Beatles ou les Stones ? Il commence par une précaution, rappelle qu’il adore les Stones, qu’ils sont des amis, mais qu’ils sont enracinés dans le blues, alors que les Beatles avaient selon lui des influences un peu plus variées. Puis, poussé par Stern, il tranche : les Beatles.
Quelques jours plus tard, interrogé par Zane Lowe sur Apple Music, Mick Jagger éclate de rire. Il qualifie McCartney d’adorable, assure qu’il n’y a évidemment pas de compétition, puis porte l’estocade avec un argument de tourneur : les Stones jouent toujours dans des stades, les Beatles n’ont jamais vraiment fait de tournée des stades à l’ère moderne, et surtout ils n’existent plus. La réplique est parfaite parce qu’elle déplace le terrain : McCartney parle de musique, Jagger parle de longévité. Chacun gagne sur le terrain qu’il a choisi.
Octobre 2021 : The New Yorker et le groupe de reprises de blues
Un an et demi plus tard, McCartney récidive dans un cadre bien plus solennel. En octobre 2021, The New Yorker publie un long portrait signé par son rédacteur en chef, David Remnick, à l’occasion de la sortie de The Lyrics: 1956 to the Present, le livre où McCartney commente cent cinquante-quatre de ses chansons. Au détour d’une conversation sur les influences des Beatles, McCartney glisse une remarque qu’il assortit lui-même d’une précaution oratoire : il ne sait pas s’il devrait le dire, mais les Stones sont un groupe de reprises de blues, c’est un peu ce qu’ils sont. Il ajoute que le filet des Beatles avait été jeté un peu plus large que le leur.
La phrase est immédiatement extraite du portrait et reprise par la presse du monde entier, généralement sans la précaution qui la précède ni le contexte qui l’entoure. Or le contexte compte. Dans le même entretien, McCartney explique que les Beatles avaient grandi en écoutant la musique de music-hall de leurs parents, les standards, la chanson populaire, le rock and roll, la musique classique et l’avant-garde, et que cette diversité expliquait l’éventail de leur production. La pique contre les Stones est une manière de définir les Beatles par contraste, pas un réquisitoire.
Pour qui veut juger sur pièces, le livre lui-même est disponible : The Lyrics: 1956 to the Present de Paul McCartney. Il permet de mesurer à quel point McCartney revendique l’éclectisme comme marque de fabrique.
14 octobre 2021 : la réplique du SoFi Stadium
La réponse de Jagger arrive quelques jours plus tard, et elle arrive là où Jagger est le plus fort : sur scène. Le 14 octobre 2021, les Rolling Stones jouent au SoFi Stadium d’Inglewood, dans la banlieue de Los Angeles, dans le cadre de la tournée No Filter, la première sans Charlie Watts, mort en août. Entre deux morceaux, Jagger s’adresse au public et égrène, avec un sérieux de façade, une liste de célébrités censées assister au concert. Il annonce que Paul McCartney est là, et qu’il va les rejoindre tout à l’heure pour une reprise de blues. Le public rit, la vidéo circule, la presse titre sur la contre-attaque de Jagger.
Correctif factuel n° 2 — McCartney n’était pas dans les coulisses
Plusieurs versions de l’anecdote affirment que Jagger a “annoncé que Paul était en coulisses” pour jouer une reprise de blues avec les Stones. C’est une lecture littérale d’une plaisanterie. Aucun compte rendu sérieux du concert du jeudi 14 octobre 2021 au SoFi Stadium n’indique que McCartney se trouvait dans le stade, et il n’est évidemment pas monté sur scène. Jagger glissait son nom dans une liste comique de célébrités prétendument présentes, où figurait aussi Kirk Douglas, mort en février 2020. Il utilisait le procédé ironique de l’invité imaginaire pour retourner la formule du New Yorker contre son auteur. Par ailleurs, la réplique n’est pas venue lors d’un concert quelconque “peu après”, mais lors du premier des deux concerts de Los Angeles de la tournée No Filter, quelques jours seulement après la publication du portrait de David Remnick, ce qui explique l’écho immédiat de la vanne.
On remarquera l’élégance du procédé. Jagger ne nie pas l’accusation, il l’assume. Oui, les Stones jouent du blues, et ils en sont fiers, au point d’inviter McCartney à en jouer avec eux. La pique se retourne en invitation, et l’invitation deviendra réalité deux ans plus tard.
2023 et 2026 : la basse de Bite My Head Off et le retour sur Foreign Tongues
En octobre 2023, les Rolling Stones publient Hackney Diamonds, leur premier album de compositions originales depuis 2005, produit par Andrew Watt. Sur l’un des morceaux les plus rugueux du disque, Bite My Head Off, la basse est tenue par Paul McCartney. Le titre n’a rien d’un blues : c’est un punk-rock rapide et sale, sur lequel McCartney s’autorise même un passage de basse saturée. Le symbole est évident. Celui qui avait réduit les Stones à un groupe de reprises de blues vient jouer chez eux, sur une chanson originale, dans un registre qui n’est pas le blues. La pique de 2021 est désamorcée par les deux camps à la fois.
En 2026, l’histoire continue. Les Stones publient Foreign Tongues, de nouveau produit par Andrew Watt, et McCartney y fait une nouvelle apparition, ce qui a inspiré à Keith Richards quelques confidences que nous avons relayées dans notre article sur Hog Hill Mill, le moulin-studio de Paul McCartney, Watt ayant travaillé en parallèle sur The Boys of Dungeon Lane. Les deux disques se sont même retrouvés côte à côte dans les classements, comme nous l’avons analysé dans ce que les classements de McCartney et des Rolling Stones révèlent de l’industrie du disque en 2026. Les amateurs qui veulent juger par eux-mêmes peuvent se procurer Foreign Tongues des Rolling Stones ou Hackney Diamonds, et écouter comment sonne la basse de McCartney au milieu des guitares de Richards et Wood.
Pour une vue d’ensemble des collaborations de McCartney, de 1968 à aujourd’hui, notre panorama Paul McCartney collaborateur : cinquante-huit ans de duos replace la séance Stones dans une longue série d’échanges avec des musiciens que McCartney a parfois égratignés avant de jouer avec eux.
Ce que dit vraiment la formule du groupe de reprises de blues
Reste une question de fond : McCartney avait-il raison ? La formule est à la fois juste et injuste, et c’est précisément ce qui la rend efficace.
Elle est juste dans la mesure où les Stones se sont construits comme un groupe de passeurs du blues de Chicago. Leur nom vient d’une chanson de Muddy Waters, Rollin’ Stone. Leur premier album, publié en avril 1964, est composé presque entièrement de reprises de Chuck Berry, Bo Diddley, Slim Harpo, Willie Dixon, Jimmy Reed ou Rufus Thomas. En juin 1964, ils enregistrent aux studios Chess de Chicago, le sanctuaire de leurs idoles. Et soixante ans plus tard, ils publient encore un album entier de reprises de blues, Blue and Lonesome, en 2016. Jagger lui-même ne s’en est jamais caché.
Elle est injuste parce qu’à partir de 1965, les Stones écrivent l’essentiel de leur répertoire, et que ce répertoire va bien au-delà du blues : la pop baroque de Lady Jane et Ruby Tuesday, la country de Dead Flowers et Wild Horses, le disco de Miss You, les accents reggae de Luxury, la ballade de Angie. Mick Jagger et Keith Richards sont l’un des duos d’auteurs les plus prolifiques de l’histoire du rock, et réduire leur oeuvre à des reprises revient à ignorer Satisfaction, Paint It Black, Jumpin’ Jack Flash, Gimme Shelter ou Sympathy for the Devil.
Elle est enfin ironique, parce que les Beatles aussi ont été un groupe de reprises. Sur les quatorze titres de leur premier album, Please Please Me, six sont des reprises. Sur With the Beatles, six encore. Sur Beatles for Sale, six toujours. Leurs années de Hambourg et de la Cavern ont été celles d’un groupe qui jouait des heures durant des morceaux de Chuck Berry, Little Richard, Carl Perkins, Arthur Alexander, les Shirelles ou les Isley Brothers. La différence, et c’est là que McCartney a raison, tient à l’éventail : les Beatles reprenaient aussi bien des standards de Broadway, comme Till There Was You, que des chansons de girl groups, du rockabilly ou de la soul de Motown. Leur filet était effectivement plus large. Mais il était aussi tissé de reprises.
La meilleure réponse à cette controverse a peut-être été donnée par la musique elle-même, et par le titre même d’un album des Beatles. Comme nous l’avons raconté dans notre enquête sur l’origine du titre Rubber Soul, l’expression de soul en plastique, que McCartney a reprise pour nommer l’album de 1965, renvoie à une remarque sur la manière dont des jeunes Anglais blancs imitaient la musique noire américaine. Une remarque que l’on attribue à des musiciens américains parlant de Mick Jagger. Les Beatles se sont donc eux-mêmes définis comme des imitateurs, avec une autodérision que la formule de 2021 a un peu oubliée.
Phil Collins et “notre petit Phil” : anatomie d’une vexation
Le deuxième épisode n’a rien d’une rivalité. C’est l’histoire d’un fan qui rencontre son idole, d’une phrase prononcée sans doute sans y penser, et d’une blessure qui a mis plus de vingt ans à se refermer. Pour en mesurer la portée, il faut d’abord rappeler à quel point Phil Collins a été, toute sa vie, un enfant des Beatles. Le site a consacré un article entier à la dernière péripétie de cette histoire, Phil Collins, Paul McCartney et la scène disparue de The Beatles Anthology. Nous reprenons ici l’ensemble du fil, de 1964 à 2026.
1964 : un adolescent dans la foule de A Hard Day’s Night
Phil Collins naît le 30 janvier 1951 à Chiswick, dans l’ouest de Londres. Adolescent, il fréquente une école de théâtre et décroche des rôles d’enfant acteur, dont celui de l’Artful Dodger dans la comédie musicale Oliver! sur une scène du West End. Au printemps 1964, il fait partie des jeunes figurants engagés pour la séquence de concert de A Hard Day’s Night, le premier film des Beatles réalisé par Richard Lester. Il a treize ans. Il hurle avec les autres, dans la salle du Scala Theatre, pendant que les quatre garçons miment leurs chansons sur scène.
Collins a souvent raconté qu’on ne le voit pratiquement pas à l’écran, et que sa présence relève davantage du souvenir personnel que de la preuve cinématographique. Mais le souvenir a compté. Trois décennies plus tard, il a prêté sa voix et son visage à un documentaire consacré au tournage du film, comme pour boucler la boucle : l’adolescent anonyme de 1964 était devenu une star capable de raconter l’aventure de l’intérieur. Les amateurs qui veulent revoir la séquence peuvent se procurer A Hard Day’s Night en Blu-ray et chercher, dans les premiers rangs hystériques, le futur batteur de Genesis.
1970 : les congas d’Art of Dying, et le canular de 2000
Six ans plus tard, Collins a dix-neuf ans et il est sur le point d’entrer dans Genesis, qu’il rejoint au cours de l’été 1970. Il est appelé à Abbey Road pour jouer des congas sur Art of Dying, l’un des titres de All Things Must Pass, le triple album solo de George Harrison produit par Phil Spector. Pour un garçon qui avait crié dans le public du Scala, se retrouver dans le studio où les Beatles avaient enregistré la quasi-totalité de leur oeuvre, au milieu d’une communauté de musiciens réunis autour de Harrison, relève du rêve éveillé. La séance ne tient pourtant pas ses promesses : selon le récit de Collins, ses congas ne sont pas retenues dans le mixage final, et son nom ne figure pas au générique de l’album.
L’histoire connaît un épilogue savoureux en 2000, au moment où Harrison prépare la réédition du trentième anniversaire de All Things Must Pass. Il envoie à Collins une bande où l’on entend des congas jouées de manière catastrophique, en lui laissant croire qu’il s’agit de sa propre prestation de 1970, retrouvée dans les archives. Collins est mortifié, jusqu’à ce qu’il comprenne que Harrison avait fait jouer quelqu’un d’autre, volontairement mal, pour lui faire une farce. Ce canular, que nous évoquons aussi dans notre portrait de George Harrison raconté par Klaus Voormann, dit beaucoup du lien affectueux entre les deux hommes : Harrison ne perdait pas son temps à piéger les gens qu’il n’aimait pas.
On peut réécouter l’album dans son édition remastérisée, par exemple avec All Things Must Pass, édition du cinquantième anniversaire, qui a rouvert les archives des séances de 1970.
1981 : Face Value et Tomorrow Never Knows
En février 1981, Collins publie son premier album solo, Face Value, nourri par la douleur de son divorce et porté par In the Air Tonight. Le disque se referme sur une reprise de Tomorrow Never Knows, le titre le plus expérimental de Revolver, avec ses boucles de bandes et son bourdon hypnotique. Le choix n’a rien d’anodin. Collins aurait pu reprendre une chanson facile, un tube sentimental ou un rock enlevé. Il choisit le morceau le plus audacieux du catalogue, celui qui marque le passage des Beatles du groupe de scène au laboratoire de studio. C’est une déclaration d’allégeance, mais aussi une revendication : moi aussi, je connais les Beatles de l’intérieur, au point d’oser leur titre le plus difficile.
C’est cette reprise que George Harrison aurait mentionnée dans une séquence de The Beatles Anthology, tournée à Abbey Road en mai 1995, que Collins croyait avoir vue lors d’une diffusion et qu’il n’a pas retrouvée des années plus tard. Notre enquête sur la scène disparue de The Beatles Anthology démontre que la séquence en question appartient au programme Back at Abbey Road, publié parmi les suppléments du coffret DVD de 2003, ce qui explique sans doute la confusion de Collins. On peut retrouver Face Value de Phil Collins dans ses éditions récentes.
Les années 1980 : deux géants qui se croisent sans se fréquenter
Pendant les années 1980, Collins devient l’un des artistes britanniques les plus vendus de la planète, à la fois en solo et avec Genesis. Il produit, joue de la batterie pour d’autres, enchaîne les tubes. McCartney, de son côté, traverse une décennie plus inégale, entre le succès de Pipes of Peace et la déception commerciale de Press to Play. Le détail est savoureux : pour ce dernier album, publié en 1986, McCartney fait appel à Hugh Padgham, l’ingénieur et producteur associé au son de batterie de Collins, comme nous le rappelons dans notre histoire de CHOBA B CCCP, l’album russe de Paul McCartney. Le Beatle cherche alors à sonner comme son époque, et son époque sonne en partie comme Phil Collins.
Le 13 juillet 1985, les deux hommes figurent à l’affiche de Live Aid à Wembley. McCartney y chante Let It Be au piano, avec un micro défaillant pendant une partie de la chanson. Collins, lui, joue à Londres avant de s’envoler en Concorde pour se produire le même jour à Philadelphie. Ils évoluent dans le même monde, sur les mêmes scènes, mais rien n’indique une amitié. La relation reste celle d’un fan devenu une star et d’une idole qui le connaît sans le fréquenter.
Juin 2002 : le jubilé d’or et l’autographe
Arrive l’année 2002. Pour le jubilé d’or d’Elizabeth II, qui célèbre ses cinquante ans de règne, la monarchie organise début juin une série de festivités, dont un grand concert pop dans les jardins de Buckingham Palace, la Party at the Palace, retransmis par la BBC le 3 juin. L’affiche réunit des dizaines d’artistes britanniques, de Brian May à Elton John, d’Eric Clapton à Ozzy Osbourne. Phil Collins y tient la batterie de l’orchestre maison, qui accompagne un grand nombre d’invités. Paul McCartney clôt la soirée. Il est accompagné de Heather Mills, qu’il épousera quelques jours plus tard, le 11 juin 2002, au château de Castle Leslie, en Irlande. L’histoire de ce couple est évoquée dans notre portrait de Beatrice McCartney, la fille de Paul et Heather Mills.
Collins a apporté un objet précieux : un exemplaire de la première édition de The Beatles, la biographie de Hunter Davies publiée en 1968. Le livre n’est pas n’importe quelle biographie. C’est la seule biographie autorisée publiée du vivant du groupe, écrite par un journaliste du Sunday Times qui avait obtenu un accès exceptionnel aux quatre Beatles, à leurs familles et à leurs proches pendant l’année 1967 et le début de 1968. Pour un collectionneur, une première édition signée par un Beatle constitue un trésor. Collins tend donc le livre à McCartney et lui demande de le signer.
C’est là que se produit l’incident. Selon le récit de Collins, McCartney se tourne vers Heather Mills et lui dit : “Oh, Heather, notre petit Phil est un peu fan des Beatles.” Collins le prend très mal. Il racontera plus tard s’être dit intérieurement une injure qu’on ne reproduira pas ici, et ajoutera cette phrase qui résume tout : il ne l’a jamais oublié.
Le livre de Hunter Davies a été plusieurs fois réédité et augmenté, notamment avec de nouvelles préfaces de l’auteur, qui a continué à écrire sur les Beatles jusqu’à un âge avancé. On peut se procurer The Beatles de Hunter Davies dans ses éditions récentes, en anglais, ou chercher les traductions françaises anciennes chez les bouquinistes.
2016 : quatorze ans de silence, puis le récit
Collins garde l’anecdote pour lui pendant quatorze ans. Il la raconte en octobre 2016, dans un entretien accordé au Sunday Times Magazine pour la sortie de ses mémoires, Not Dead Yet, rapidement repris par la presse anglo-saxonne sous des titres évoquant une “querelle” de quatorze ans avec McCartney. Collins prend soin de préciser d’emblée que McCartney était l’un de ses héros, avant d’imiter le ton qu’il lui prête, celui d’un homme qui semble dire à son interlocuteur que ce doit être difficile pour lui, puisque lui, McCartney, est un Beatle. Le mot “querelle” est trompeur, puisqu’il n’y a jamais eu d’échange public entre les deux hommes. Ce que Collins décrit, c’est un ressentiment intime, une vexation qui a pris racine dans un moment très précis, et qui a teinté son regard sur McCartney.
Correctif factuel n° 3 — Un récit unique, raconté quatorze ans après
Les versions courtes de l’anecdote la présentent comme un fait établi : McCartney aurait humilié Collins à Buckingham Palace. Il faut être plus précis. L’unique source de la scène est le récit de Phil Collins lui-même, livré en 2016, soit quatorze ans après les faits. Aucun autre témoin n’a rapporté publiquement la phrase, et McCartney, à notre connaissance, ne l’a jamais commentée. Il ne s’agit pas de mettre en doute la sincérité de Collins, mais de rappeler que les mots exacts proviennent d’un souvenir reconstitué, et que le ton employé par McCartney, peut-être taquin et affectueux dans son esprit, ne peut pas être vérifié. Quant à l’événement, il s’agit des festivités du jubilé d’or de juin 2002, et non d’une simple réception officielle : Collins y travaillait comme musicien, ce qui rend la remarque sur le “fan” d’autant plus vexante pour lui.
Pourquoi cette phrase a blessé
Sur le papier, la remarque est anodine. On a vu pire en matière d’insulte. Pourtant, elle touche juste, et il vaut la peine de comprendre pourquoi.
Il y a d’abord le diminutif. Dire “notre petit Phil” à propos d’un homme de cinquante et un ans, multimillionnaire, batteur et chanteur parmi les plus vendus de l’histoire britannique, c’est le renvoyer au statut d’enfant. Or Collins avait justement commencé sa vie publique comme enfant, figurant anonyme dans le film des Beatles. La formule de McCartney le ramène, sans le savoir, à cet adolescent du Scala qui hurlait dans la foule.
Il y a ensuite le public. La remarque n’est pas adressée à Collins mais à un tiers, Heather Mills. McCartney parle de Collins devant lui, à la troisième personne, comme on parle d’un enfant à un autre adulte. C’est cette configuration, bien plus que les mots eux-mêmes, qui transforme la plaisanterie en humiliation.
Il y a enfin l’asymétrie du statut. Collins se présente avec un livre à faire signer, ce qui le place volontairement dans la position du fan. Mais il s’attend sans doute à ce que McCartney reconnaisse en lui un pair, un musicien qui joue le soir même sur la même scène. McCartney, lui, ne voit que le fan. Il accepte le rôle que Collins lui tend, au lieu de le dépasser. C’est le piège classique des rencontres entre idoles et admirateurs célèbres : l’admirateur veut être reconnu à la fois comme admirateur et comme égal, et l’idole ne peut satisfaire qu’une des deux attentes.
Les listes anglophones qui relaient cette anecdote concluent souvent que même les héros peuvent tomber à plat en personne. On ajoutera que les fans célèbres ont parfois la mémoire plus longue que les héros.
2026 : le coup de téléphone et la paix
L’histoire a pourtant une fin heureuse. Au début de l’automne 2026, invité de l’émission Piers Morgan Uncensored, Collins raconte comment la paix a été faite. Il préparait une vente aux enchères caritative et avait sollicité plusieurs musiciens, dont McCartney, pour obtenir des objets de collection. Les deux hommes se retrouvent au téléphone, et Collins en profite pour présenter ses excuses : il aurait voulu n’avoir jamais raconté l’histoire, dit-il à McCartney. Selon ses propres mots, ils se sont embrassés et réconciliés. La réconciliation n’a pas empêché Collins de glisser, en 2026, lors d’une rencontre organisée à Londres pour le quarante-cinquième anniversaire de Face Value avec Steven Wilson, une petite phrase sur la disparition de la séquence d’Anthology où Harrison le mentionnait : peut-être que McCartney n’avait pas aimé. Comme l’a montré notre enquête, rien ne permet d’établir que McCartney y soit pour quoi que ce soit. Mais la remarque prouve que, chez Collins, la vieille blessure se rouvre facilement, et qu’elle peut désormais se dire sur le ton de l’humour.
Il y a dans cette trajectoire une leçon sur la manière dont naissent les “querelles” à l’ère numérique. En 2002, l’incident ne laisse aucune trace. En 2016, il devient une “querelle de quatorze ans” dans des centaines d’articles. En 2026, il est réactivé par une phrase anodine sur un documentaire. À aucun moment McCartney n’a pris la parole publiquement contre Collins. La querelle n’existe que par le récit d’un seul protagoniste et par l’amplification médiatique de ce récit.
Ceux qui veulent lire la version de Collins dans son ensemble peuvent se procurer ses mémoires, Not Dead Yet de Phil Collins, qui retracent sa carrière depuis l’enfance et éclairent l’importance des Beatles dans sa formation.
Les Hollies et If I Needed Someone : la colère d’un auteur débutant
Le troisième épisode est le plus ancien, et c’est paradoxalement le seul qui mérite pleinement le nom de querelle. Il oppose George Harrison aux Hollies, l’un des meilleurs groupes pop britanniques des années 1960, à propos d’une chanson qui comptait énormément pour lui. Notre article George Harrison, The Quiet One qui tranche a déjà raconté la scène du point de vue du caractère de Harrison. Nous la reprenons ici sous l’angle de la chronologie précise, du métier d’auteur et de la presse musicale de 1965.
Harrison auteur, en 1965, un statut encore fragile
Pour comprendre la violence de la réaction de Harrison, il faut se rappeler où il en est en 1965. Il a vingt-deux ans. Dans un groupe dominé par le duo d’auteurs le plus prolifique de l’époque, il reste le guitariste soliste qui chante une chanson par album, souvent une reprise. Sa première composition enregistrée, Don’t Bother Me, figure sur With the Beatles en 1963. Il faut attendre 1965 pour que deux de ses chansons, I Need You et You Like Me Too Much, apparaissent sur l’album Help! Sur Rubber Soul, il en place à nouveau deux : Think for Yourself et If I Needed Someone.
If I Needed Someone est la plus aboutie de ses chansons à ce stade. Elle naît de son admiration pour les Byrds, qu’il a vus sur scène à Londres en août 1965 et qu’il surnomme alors les Beatles américains. Harrison s’inspire du riff de guitare à douze cordes que Roger McGuinn joue sur The Bells of Rhymney, et de la partie de batterie de She Don’t Care About Time. Il l’admettra volontiers : la chanson est construite sur le son de la Rickenbacker douze cordes. Il pousse l’élégance jusqu’à faire envoyer un exemplaire de Rubber Soul à Roger McGuinn et David Crosby, par l’intermédiaire de Derek Taylor, l’ancien attaché de presse des Beatles devenu celui des Byrds, avec un mot reconnaissant l’emprunt. Harrison a aussi présenté la chanson comme une chanson d’amour pour Pattie Boyd, qu’il épouse le 21 janvier 1966.
La base rythmique est enregistrée en une seule prise le 16 octobre 1965 à Abbey Road, peu avant minuit, à la fin d’une séance consacrée à Day Tripper. Les voix sont ajoutées le 18 octobre, avec un tambourin de Ringo. Pour Harrison, c’est la preuve qu’il peut écrire une chanson digne de figurer aux côtés de celles de Lennon et McCartney. Elle deviendra d’ailleurs la seule de ses compositions jouée sur scène par les Beatles pendant leurs années de tournée : dès la tournée britannique de décembre 1965, elle remplace Everybody’s Trying to Be My Baby de Carl Perkins comme moment chanté par George, et elle reste au programme jusqu’au dernier concert de 1966.
Pour réécouter la version originale, l’album Rubber Soul en vinyle reste la meilleure porte d’entrée, d’autant que le disque a connu un spectaculaire retour dans les classements en 2026, comme nous l’avons raconté dans le bilan du retour de Rubber Soul dans les charts et dans notre article sur son retour dans le top 10 du Billboard 200.
Une maison, deux versions : Abbey Road, Parlophone et Ron Richards
Les Hollies ne sont pas des étrangers. Le groupe de Manchester, emmené par Allan Clarke, Graham Nash et Tony Hicks, enregistre comme les Beatles pour le label Parlophone, dans les mêmes studios d’Abbey Road. Son producteur, Ron Richards, est un collaborateur de George Martin. C’est lui qui avait dirigé, le 11 septembre 1962, la séance où les Beatles enregistrèrent une nouvelle version de Love Me Do avec le batteur de studio Andy White. En 1965, les Hollies sont au sommet : leur single I’m Alive a atteint la première place britannique pendant l’été, et Look Through Any Window a suivi dans le top 5.
Fin octobre 1965, Ron Richards fait écouter aux Hollies une maquette de If I Needed Someone, qu’il a obtenue de George Martin. Le groupe enregistre sa version en trois prises le 17 novembre 1965, dans le même studio que les Beatles. La logique est celle de l’industrie de l’époque : un auteur publié, une chanson disponible, un groupe maison en quête de son prochain single. Parlophone publie le 45 tours des Hollies le 3 décembre 1965, avec I’ve Got a Way of My Own en face B. Le même jour sort Rubber Soul.
Le calendrier est cruel pour Harrison. Sa chanson la plus personnelle paraît le même jour en deux versions, dont l’une, celle des Hollies, a vocation à passer à la radio et à grimper dans les classements des singles, alors que la sienne est enfouie au milieu d’un album. Pour un auteur qui cherche à se faire reconnaître au sein de son propre groupe, c’est une forme de dépossession.
Voici la version des Hollies, telle qu’elle a été publiée en 1965, dans sa remasterisation de 1997, mise en ligne par la chaîne officielle du groupe :
Décembre 1965 : la phrase lâchée au NME
Les Beatles entament le 3 décembre 1965 à Glasgow ce qui sera leur dernière tournée britannique, une série de neuf villes jusqu’au 12 décembre à Cardiff. Alan Smith, journaliste du New Musical Express et proche du groupe, les accompagne. C’est à lui que Harrison livre son jugement sur la reprise des Hollies. Il la trouve nulle, estime qu’ils ont gâché la chanson, et ajoute une description qui fera mal : les Hollies sonnent selon lui comme des musiciens de séance qui se seraient retrouvés en studio sans s’être jamais vus auparavant. Il concède que c’est techniquement bon, mais rien de plus.
La version qui circule aujourd’hui sur les sites anglophones condense le propos en une phrase : leur version n’est pas son genre de musique, et il pense que la manière dont ils l’ont faite est nulle. L’esprit est respecté. Mais le détail de la critique compte. Harrison ne reproche pas aux Hollies d’être de mauvais musiciens. Il leur reproche d’être des musiciens sans âme, efficaces mais interchangeables, et c’est précisément le reproche qu’un groupe fier de son identité vocale ne peut pas supporter.
Lennon, selon plusieurs sources, joint sa voix à celle de Harrison pour moquer le traitement de la chanson par les Hollies. Ce détail est important, car il explique la tonalité de la réplique.
La riposte des Hollies
Graham Nash répond publiquement. Il se dit fatigué des insultes continuelles de Lennon et affirme qu’il défendra son groupe face aux Beatles, sur le plan musical, quand on voudra. La réplique vise Lennon autant que Harrison, signe que les Hollies perçoivent l’attaque comme celle des Beatles dans leur ensemble, et non comme le simple avis d’un auteur mécontent.
Des décennies plus tard, dans ses mémoires Wild Tales, publiées en 2013, Nash résumera l’atmosphère de l’époque avec une formule savoureuse : s’en prendre à un Beatle revenait à blasphémer contre le pape. Il a aussi estimé que le dédain de Harrison avait contribué à la carrière modeste du single, qui plafonne à la 20e place des classements britanniques, une déception pour un groupe qui venait de placer un numéro un. On peut lire ce récit dans Wild Tales de Graham Nash, autobiographie vivante où les Beatles apparaissent à plusieurs reprises.
Correctif factuel n° 4 — Ce que Harrison a vraiment reproché aux Hollies
Les versions virales de l’anecdote réduisent la critique de Harrison à un jugement de goût, “pas mon genre de musique”, et affirment que les Hollies furent simplement “stupéfaits”. Les faits sont plus précis et plus intéressants. La critique a été publiée dans le New Musical Express, sous la plume d’Alan Smith, pendant la tournée britannique de décembre 1965. Harrison y reconnaît la qualité technique des Hollies, mais leur reproche de jouer comme des musiciens de séance sans cohésion. Lennon s’est associé à la critique, et c’est d’ailleurs à lui que Graham Nash répond en priorité. Les Hollies n’ont donc pas seulement été surpris : ils ont répliqué dans la presse, ce qui fait de cet épisode une véritable querelle à deux voix. Enfin, le single n’a pas été un échec total : il a atteint la 20e place au Royaume-Uni et la 14e en Suède, un résultat honorable mais nettement en dessous des standards du groupe à l’époque.
Janvier 1966 : Harrison désamorce
Le climat se calme vite. En janvier 1966, lors d’une conférence de presse organisée autour de son mariage avec Pattie Boyd, un journaliste demande à Harrison s’il a invité les Hollies. Harrison éclate de rire et répond que toute cette histoire a pris des proportions excessives. La formule est révélatrice : un mois après la publication de ses propos, Harrison lui-même considère que la presse en a trop fait.
Le mécanisme est typique de la presse musicale britannique des années 1960. Les hebdomadaires se livraient une concurrence acharnée, et une pique entre deux groupes du même label était une aubaine. Le journaliste recueille une phrase spontanée, la publie, sollicite la réaction de l’autre camp, publie la réplique, et la “querelle” vit pendant deux ou trois numéros. Les musiciens, jeunes et souvent peu préparés à l’exercice, se laissent prendre au jeu, puis passent à autre chose.
Pourquoi un auteur protège sa première vraie chanson
On peut trouver Harrison injuste, et il l’était sans doute un peu. La version des Hollies n’a rien de honteux : elle est soignée, portée par les harmonies vocales qui faisaient la signature du groupe. Mais la réaction de Harrison s’éclaire si l’on considère ce que représentait la chanson pour lui.
D’abord, c’est une chanson très liée à un son précis, celui de la douze cordes inspirée des Byrds. Toute reprise qui ne restitue pas ce son lui retire, aux oreilles de son auteur, sa raison d’être. Ensuite, Harrison était engagé dans une lutte silencieuse pour exister comme auteur au sein des Beatles. Il chantera quelques années plus tard, dans Only a Northern Song, son sentiment de n’être qu’un auteur secondaire dans la société d’édition des chansons du groupe. Voir sa meilleure chanson exploitée par un autre groupe, sur le même label, le même jour que son propre album, a dû lui donner l’impression qu’on lui volait sa victoire.
Enfin, il y a la question du ton. Harrison, contrairement à l’image du Beatle tranquille qu’on lui a collée, pouvait être d’une franchise brutale. Nous avons consacré un portrait à cette facette de sa personnalité, George Harrison n’était pas le Beatle tranquille, où Klaus Voormann raconte l’ami insaisissable, capable de tendresse comme de coups de griffe. L’épisode des Hollies est l’un des premiers exemples publics de cette franchise.
Après la tempête : Our World, Hollies Sing Dylan et l’amitié
La querelle n’a laissé aucune trace durable. Dix-huit mois plus tard, le 25 juin 1967, Graham Nash est parmi les invités assis par terre dans le studio 1 d’Abbey Road pendant la retransmission mondiale de All You Need Is Love. Le Hollie qui avait défié les Beatles fait désormais partie de leur cercle. Nash a d’ailleurs raconté que lui et Harrison étaient ensuite devenus de bons amis.
L’histoire des Hollies offre une autre ironie, qui fait le lien avec la dernière partie de ce dossier. En 1968, le groupe prépare un album entièrement consacré aux chansons de Bob Dylan, Hollies Sing Dylan, publié en 1969. Nash, qui veut au contraire enregistrer ses propres chansons, plus aventureuses, quitte le groupe en décembre 1968 et rejoint David Crosby, l’ancien Byrd, et Stephen Stills pour former Crosby, Stills and Nash. Le cercle est bouclé : la chanson de Harrison inspirée des Byrds, reprise par les Hollies, conduit à une querelle avec Nash, qui finira par quitter les Hollies pour s’associer à un Byrd, à cause d’un album de reprises de Dylan.
Ceux qui veulent mesurer la qualité du groupe au-delà de cet épisode peuvent se tourner vers une compilation comme les plus grands succès des Hollies, qui réunit I’m Alive, Look Through Any Window, Bus Stop, Carrie Anne ou He Ain’t Heavy, He’s My Brother, et rappelle que les musiciens de séance décrits par Harrison avaient aussi une identité.
Bonus : Lennon contre Blood, Sweat & Tears, et l’étrange duel avec Bob Dylan
Le dernier épisode n’est pas une querelle à proprement parler, mais une série de piques signées John Lennon, le Beatle dont la langue était la plus acérée. Elles visent deux cibles très différentes : un groupe américain de jazz-rock alors au sommet, Blood, Sweat & Tears, et l’homme que Lennon admirait sans doute le plus parmi ses contemporains, Bob Dylan. Elles s’inscrivent toutes deux dans un même moment de la vie de Lennon, et pour les comprendre, il faut revenir à décembre 1970.
Décembre 1970 : le grand déballage chez Jann Wenner
Le 8 décembre 1970, à New York, Lennon accorde à Jann Wenner, le fondateur de Rolling Stone, un entretien fleuve. Il vient de terminer John Lennon/Plastic Ono Band, l’album dépouillé enregistré avec Ringo Starr et Klaus Voormann, que nous avons analysé dans Ringo Starr et le Plastic Ono Band. Il sort de plusieurs mois de thérapie primale avec Arthur Janov. Les Beatles se sont séparés, McCartney s’apprête à saisir la justice pour dissoudre leur association, ce qu’il fera le 31 décembre, et Lennon a envie de tout dire.
L’entretien paraît dans Rolling Stone en deux parties, la première dans le numéro daté du 21 janvier 1971, puis en livre la même année sous le titre Lennon Remembers. C’est un document extraordinaire, brutal, souvent injuste, parfois bouleversant. Lennon y démolit le mythe des Beatles, raconte la tournée comme un cirque dégradant, s’en prend à McCartney, à George Martin, à Brian Epstein, aux Rolling Stones, à Allen Klein, et à une bonne partie de la scène rock de l’époque. On peut le lire dans Lennon Remembers de Jann S. Wenner, réédité en 2000 avec des passages inédits.
Blood, Sweat & Tears, cible idéale
Au cours de la conversation, Wenner interroge Lennon sur l’état du rock et lui demande s’il aime quelque chose dans le top 10. Lennon répond qu’il trouve la musique du moment stagnante, et il dit, sans détour, qu’il n’aime pas la merde de Blood, Sweat & Tears et qu’il pense que tout cela, c’est des conneries. Il ajoute que le rock est en train de glisser vers le jazz, et se range lui-même, avec Yoko Ono, du côté de l’avant-garde.
Le choix de la cible n’a rien de hasardeux. Blood, Sweat & Tears est fondé à New York en 1967 par Al Kooper, celui-là même qui avait joué l’orgue sur Like a Rolling Stone de Bob Dylan. Après un premier album, Child Is Father to the Man, en 1968, Kooper quitte le groupe, remplacé au chant par le Canadien David Clayton-Thomas. Le deuxième album, simplement intitulé Blood, Sweat & Tears, publié fin 1968, devient un énorme succès : il atteint la première place aux États-Unis, porté par You’ve Made Me So Very Happy, Spinning Wheel et And When I Die. En mars 1970, lors de la douzième cérémonie des Grammy Awards, il remporte le titre d’album de l’année. Parmi les albums qu’il devance figure Abbey Road.
On comprend mieux la pique. Pour Lennon, Blood, Sweat & Tears représente tout ce qu’il rejette en 1970 : un rock sophistiqué, chargé de cuivres, techniquement brillant, qui recherche la respectabilité du jazz et que l’industrie récompense. Lui vient d’enregistrer un album à trois, presque nu, où il hurle sa douleur. Le contraste ne pourrait pas être plus net. Et il est difficile de croire que la défaite d’Abbey Road face à ce disque, quelques mois plus tôt, n’ait joué aucun rôle dans son agacement, même si Lennon lui-même avait des sentiments mitigés sur Abbey Road. Ceux qui veulent se faire leur propre opinion peuvent réécouter l’album Blood, Sweat & Tears de 1968.
Correctif factuel n° 5 — Une phrase de 1970, pas une boutade isolée
La version courte qui circule dit que Lennon a “un jour” qualifié Blood, Sweat & Tears de foutaise. Il ne s’agit pas d’une remarque glanée au hasard, mais d’un passage précis du grand entretien accordé à Jann Wenner le 8 décembre 1970 à New York, publié dans Rolling Stone à partir de janvier 1971 et repris dans le livre Lennon Remembers. Le contexte compte : Lennon répondait à une question sur le top 10 de l’époque, et il visait plus largement un rock qui, selon lui, glissait vers le jazz. Sa pique s’inscrit aussi dans un moment où le groupe américain venait de remporter le Grammy de l’album de l’année face à Abbey Road.
Lennon et Dylan : six ans d’admiration inquiète
La relation de Lennon avec Bob Dylan est infiniment plus complexe. Elle commence le 28 août 1964, dans une suite de l’hôtel Delmonico, à New York, où le journaliste Al Aronowitz organise la première rencontre entre Dylan et les Beatles. Selon la légende, c’est ce soir-là que Dylan fait découvrir le cannabis aux quatre Liverpudliens. Ce qui est certain, c’est que la rencontre change l’écriture de Lennon.
Dès la fin de 1964, Lennon se met à écrire des chansons plus personnelles, plus sombres, plus introspectives. I’m a Loser, sur Beatles for Sale, porte déjà la marque de Dylan. En 1965, You’ve Got to Hide Your Love Away, sur l’album Help!, est si clairement dylanienne, avec sa guitare acoustique, sa voix voilée et ses flûtes en conclusion, que Lennon la qualifiera lui-même de chanson de sa période Dylan. Puis vient Norwegian Wood, sur Rubber Soul, une chanson allusive, ironique, construite comme une petite nouvelle dont le sens réel reste dissimulé.
C’est ici que la relation prend un tour inquiet. En 1966, Dylan publie Blonde on Blonde, où figure 4th Time Around, une chanson dont la mélodie et la construction rappellent étrangement Norwegian Wood. Beaucoup y entendent une parodie, ou au moins un clin d’oeil ironique. Lennon, des années plus tard, avouera qu’il en était devenu paranoïaque. L’élève avait imité le maître, et le maître lui répondait en l’imitant à son tour, avec une pointe de moquerie. Pour un homme aussi peu sûr de lui que Lennon sous ses airs de provocateur, c’était un message difficile à déchiffrer. On peut comparer les deux disques, Blonde on Blonde de Bob Dylan et Rubber Soul, pour juger de la ressemblance.
En mai 1966, pendant la tournée européenne de Dylan, une caméra filme les deux hommes à l’arrière d’une limousine à Londres. Dylan, épuisé et visiblement malade, tente de faire bonne figure pendant que Lennon multiplie les vannes. La séquence, destinée au film Eat the Document, est devenue l’un des documents les plus troublants de leur relation : deux génies côte à côte, incapables de vraiment communiquer.
1968-1970 : de Yer Blues à Zimmerman
En 1968, sur le double album blanc, Lennon enregistre Yer Blues, une parodie du blues anglais à la mode, où le narrateur se compare, dans un vers, au Mr. Jones de Ballad of a Thin Man, l’un des personnages les plus célèbres de Dylan. C’est cette chanson qu’il interprète en décembre 1968 au Rock and Roll Circus des Rolling Stones, avec Keith Richards à la basse. L’allusion est à la fois un hommage et une distance : Lennon cite Dylan, mais dans une chanson qui se moque des postures de souffrance du rock.
Le 31 août 1969, Lennon, Harrison et Ringo assistent au concert de Dylan au festival de l’île de Wight. George Harrison est alors très proche de Dylan, avec qui il a passé du temps à Woodstock fin 1968. Lennon reste plus distant.
En décembre 1970, la distance devient rejet. Dans God, l’une des chansons de John Lennon/Plastic Ono Band, Lennon énumère toutes les idoles en lesquelles il ne croit plus, des religions aux figures politiques, jusqu’aux Beatles eux-mêmes. Dylan y figure, sous son nom de naissance, Zimmerman. Dans l’entretien avec Wenner, Lennon explique son choix avec une brutalité calculée : Dylan, c’est des conneries, et Zimmerman est son vrai nom. Il ajoute qu’il ne suit plus Dylan depuis que celui-ci a cessé de faire du rock, et que le dernier album de Dylan ne lui a pas semblé grand-chose.
Il faut lire ces propos avec précaution. Dans God, Lennon ne rejette pas seulement Dylan, mais aussi Elvis, Jésus, Bouddha, Kennedy et les Beatles. Il s’agit d’un exercice de désintoxication, pas d’une critique musicale. Lennon, à la sortie de la thérapie primale, veut se débarrasser de toutes les figures tutélaires qui l’ont façonné. Que Dylan y figure en dit long sur la place qu’il occupait dans son panthéon.
1980 : Serve Yourself, la dernière réponse
La dernière pique de Lennon contre Dylan date des derniers mois de sa vie. En 1979, Dylan publie Slow Train Coming, l’album de sa conversion au christianisme évangélique, dont la chanson phare, Gotta Serve Somebody, affirme que chacun doit servir quelqu’un. Lennon, alors retiré au Dakota, enregistre en 1980 plusieurs maquettes d’une réponse sarcastique intitulée Serve Yourself, où il renvoie chacun à sa propre responsabilité. La chanson ne sera publiée qu’après sa mort, notamment dans le coffret John Lennon Anthology en 1998. Dans l’entretien accordé à David Sheff pour Playboy en 1980, Lennon se montre également sceptique sur le virage religieux de Dylan. Comme on le voit dans notre article sur le rapport de Lennon à la musique pendant ses années au Dakota, Lennon n’avait pas cessé d’écouter ses contemporains, même s’il prétendait le contraire.
La relation entre McCartney et Dylan, plus apaisée, a suivi une autre trajectoire, faite d’admiration réciproque et de rendez-vous manqués, que nous avons racontée dans Paul McCartney trop nerveux pour appeler Bob Dylan.
I Am the Walrus, ou l’aveu
Reste l’affirmation la plus répandue dans les listes anglophones : Lennon se serait moqué des paroles prétentieuses de Dylan avant d’admettre avoir emprunté le même style obscur pour I Am the Walrus. L’histoire de la chanson est connue, et nous l’avons racontée en détail dans I Am the Walrus : pourquoi John Lennon a écrit la chanson la plus obscure des Beatles, ainsi que dans notre histoire du 45 tours Hello, Goodbye et sa face B.
Rappelons l’essentiel. En 1967, Lennon reçoit une lettre d’un élève de Quarry Bank, son ancien lycée de Liverpool, qui lui raconte que des professeurs font analyser en classe les paroles des Beatles. Amusé et agacé, Lennon décide d’écrire une chanson impossible à interpréter, en assemblant des images absurdes, des comptines déformées et des fragments inspirés de Lewis Carroll et de son poème sur le morse et le charpentier. La chanson est enregistrée à Abbey Road les 5, 6, 27 et 29 septembre 1967, la dernière séance servant à intégrer un extrait d’une retransmission radiophonique de la BBC du Roi Lear.
En 1980, dans l’entretien avec David Sheff pour Playboy, Lennon décrit ainsi sa méthode de l’époque : il écrivait de manière obscure, à la manière de Dylan, sans jamais dire ce qu’il voulait dire, tout en donnant l’impression de dire quelque chose. Il précise aussi qu’un vers de la chanson visait Allen Ginsberg et ceux qui, comme lui, promouvaient alors le mouvement Hare Krishna. Cet entretien est disponible en livre sous le titre All We Are Saying de David Sheff.
La formule des paroles “artsy-fartsy”, souvent citée, figure, elle, dans une citation de Lennon reproduite dans le livre The Beatles Anthology, publié en 2000. Lennon y évoque cette période où il écrivait de façon obscure, à la Dylan, et lâche que certains s’en tirent avec ce genre de prétention arty. Autrement dit, la pique et l’aveu ne sont pas deux moments successifs : ils forment un seul et même propos, rétrospectif, où Lennon se moque autant de lui-même que de Dylan.
Correctif factuel n° 6 — La pique contre Dylan n’a pas précédé I Am the Walrus
La version courte laisse entendre que Lennon aurait d’abord moqué les paroles “artsy-fartsy” de Dylan, puis admis qu’il avait copié ce style pour I Am the Walrus, comme si la moquerie avait précédé l’emprunt. La chronologie est inverse. I Am the Walrus est écrite et enregistrée en 1967. Les propos de Lennon sur son écriture obscure “à la manière de Dylan” datent de l’entretien Playboy de 1980, et la formule sur les prétentions arty de ceux qui s’en tirent avec ce genre d’écriture est reproduite dans The Beatles Anthology, publié en 2000, vingt ans après sa mort. Il s’agit d’un regard rétrospectif, autocritique autant que moqueur, et non d’une attaque suivie d’un aveu. Quant à la vraie pique de Lennon contre Dylan, celle qui le traite de foutaise, elle date de décembre 1970, trois ans après la chanson.
Il y a une ironie supplémentaire dans cette histoire. I Am the Walrus, la chanson écrite pour se moquer de ceux qui cherchent du sens dans les paroles des Beatles, est devenue l’une des chansons les plus analysées de leur catalogue. Lennon voulait piéger les exégètes, il leur a offert un festin. Et il a fait exactement ce qu’il reprochait à Dylan : donner l’impression d’un sens caché, en laissant chacun projeter le sien. On réécoutera la chanson sur Magical Mystery Tour en vinyle, et l’on pourra, pour la comparaison, remettre sur la platine Highway 61 Revisited, l’album de Like a Rolling Stone et de Ballad of a Thin Man, dont la poésie surréaliste a tant marqué Lennon.
Ce que ces querelles disent vraiment des Beatles
Mises bout à bout, ces cinq affaires dessinent un portrait plus nuancé que celui des listes virales. Aucune n’a été une guerre. Aucune n’a durablement empêché les protagonistes de travailler ensemble ou de se réconcilier. Mais chacune révèle un trait précis du rapport des Beatles aux autres musiciens.
Avec les Rolling Stones, c’est la conscience aiguë d’une préséance. Les Beatles ont été les premiers, ils ont ouvert la voie, et ils tiennent à le rappeler, de Lennon en 1970 à McCartney en 2021. Les Stones, de leur côté, répondent par la durée : ils sont toujours là, ils jouent encore dans des stades. La rivalité est un dialogue entre deux définitions de la grandeur, l’invention et la persistance.
Avec Phil Collins, c’est la difficulté d’être une idole face à un admirateur qui est aussi un pair. McCartney, entouré depuis l’âge de vingt ans de gens qui veulent un autographe, une photo, un souvenir, a développé des réflexes de défense, parfois une ironie un peu condescendante. Collins en a fait les frais, et il a mis vingt-quatre ans à tourner la page.
Avec les Hollies, c’est la fierté d’un auteur qui se bat pour exister. Harrison ne défendait pas seulement une chanson, il défendait sa place dans le groupe le plus célèbre du monde, face à deux auteurs qui l’écrasaient de leur talent et de leur production.
Avec Blood, Sweat & Tears et Dylan, enfin, c’est la sincérité brutale d’un Lennon en pleine reconstruction, qui démolit ce qu’il a aimé pour mieux s’en libérer, et qui finit, dix ans plus tard, par avouer ce qu’il devait à celui qu’il avait renié.
Le tableau suivant résume la nature de chaque épisode.
| Épisode | Média d’origine | Nature | Réplique | Issue |
|---|---|---|---|---|
| Harrison contre les Hollies (1965) | New Musical Express | Querelle d’auteur | Oui, Graham Nash | Désamorcée dès janvier 1966, amitié ultérieure |
| Lennon contre Blood, Sweat & Tears (1970) | Rolling Stone | Jugement esthétique | Aucune connue | Sans suite |
| Lennon et Dylan (1964-1980) | Chansons et entretiens | Rivalité d’admiration | Indirecte, en chansons | Aveu rétrospectif de 1980 |
| McCartney et Phil Collins (2002) | Sunday Times Magazine (2016) | Vexation unilatérale | Aucune de McCartney | Réconciliation au téléphone en 2026 |
| McCartney et les Stones (2020-2021) | SiriusXM, The New Yorker | Rivalité amicale | Oui, Mick Jagger | McCartney sur Hackney Diamonds puis Foreign Tongues |
Un dernier constat s’impose. Dans chacun de ces épisodes, la musique a eu le dernier mot. Les Hollies sont devenus des amis, Nash a fini par s’associer à un Byrd, les Stones ont accueilli McCartney sur deux albums, Collins a fait la paix avec son héros, et Lennon a reconnu sa dette envers Dylan. Les piques passent, les disques restent.
Chronologie des querelles des Beatles
| Date | Événement |
|---|---|
| 10 septembre 1963 | Lennon et McCartney offrent I Wanna Be Your Man aux Rolling Stones (date généralement retenue) |
| Mars-avril 1964 | Phil Collins, treize ans, figurant dans la séquence de concert de A Hard Day’s Night |
| 28 août 1964 | Première rencontre entre Bob Dylan et les Beatles à l’hôtel Delmonico de New York |
| 16 et 18 octobre 1965 | Enregistrement de If I Needed Someone à Abbey Road |
| 17 novembre 1965 | Les Hollies enregistrent leur version, produite par Ron Richards |
| 3 décembre 1965 | Sortie simultanée de Rubber Soul et du single des Hollies ; début de la dernière tournée britannique des Beatles |
| Décembre 1965 | Harrison critique la reprise des Hollies dans le NME ; réplique de Graham Nash |
| Janvier 1966 | Harrison minimise l’affaire lors de la conférence de presse de son mariage |
| Mai 1966 | Dylan publie Blonde on Blonde et 4th Time Around ; séquence de la limousine avec Lennon à Londres |
| Septembre 1967 | Enregistrement de I Am the Walrus |
| Décembre 1968 | Lennon joue Yer Blues au Rock and Roll Circus des Stones ; Graham Nash quitte les Hollies |
| 11 mars 1970 | Blood, Sweat & Tears remporte le Grammy de l’album de l’année devant Abbey Road |
| 8 décembre 1970 | Entretien de Lennon avec Jann Wenner : piques contre Blood, Sweat & Tears, Dylan et les Stones |
| 1980 | Entretien Playboy : Lennon reconnaît avoir écrit à la manière de Dylan ; maquettes de Serve Yourself |
| 3 juin 2002 | Party at the Palace pour le jubilé d’or ; épisode de l’autographe entre Collins et McCartney |
| Octobre 2016 | Collins raconte l’incident au Sunday Times Magazine |
| Avril 2020 | McCartney chez Howard Stern, réplique de Jagger chez Zane Lowe |
| Octobre 2021 | Portrait de McCartney dans The New Yorker ; réplique de Jagger au SoFi Stadium le 14 octobre |
| Octobre 2023 | McCartney à la basse sur Bite My Head Off, dans Hackney Diamonds |
| 2026 | McCartney sur Foreign Tongues des Stones ; réconciliation téléphonique avec Phil Collins |
Glossaire
- NME (New Musical Express) : hebdomadaire musical britannique fondé en 1952, principal concurrent du Melody Maker dans les années 1960, où les piques entre groupes faisaient régulièrement la une.
- Lennon Remembers : livre tiré de l’entretien accordé par John Lennon à Jann Wenner en décembre 1970, publié en 1971 et réédité en 2000.
- Party at the Palace : concert pop organisé dans les jardins de Buckingham Palace le 3 juin 2002 pour le jubilé d’or d’Elizabeth II.
- Biographie autorisée : biographie écrite avec l’accord et la collaboration de ses sujets ; celle de Hunter Davies, publiée en 1968, est la seule consacrée aux Beatles du vivant du groupe.
- Douze cordes : guitare dont les cordes sont doublées, au son scintillant, popularisée par Harrison et par Roger McGuinn des Byrds en 1964-1965.
- Jazz-rock : courant de la fin des années 1960 mêlant rock, cuivres et improvisation jazz, dont Blood, Sweat & Tears et Chicago sont les représentants les plus populaires.
- Thérapie primale : méthode psychothérapeutique d’Arthur Janov, suivie par Lennon et Yoko Ono en 1970, qui encourage l’expression des douleurs de l’enfance.
- No Filter : nom de la tournée des Rolling Stones entamée en 2017, dont l’étape américaine de 2021 fut la première sans Charlie Watts.
Pour aller plus loin
À écouter
- Rubber Soul des Beatles, pour If I Needed Someone et Norwegian Wood.
- Foreign Tongues des Rolling Stones, le chapitre le plus récent de la relation McCartney-Stones.
- John Lennon/Plastic Ono Band, pour God et l’état d’esprit de Lennon en 1970.
- Face Value de Phil Collins, pour sa reprise de Tomorrow Never Knows.
À lire
- Revolution in the Head de Ian MacDonald, l’analyse chanson par chanson de référence, en édition française.
- The Beatles Anthology, le livre, où figurent les propos de Lennon sur son écriture à la manière de Dylan.
- Life de Keith Richards, pour la vision des Beatles depuis le camp des Stones.
À regarder sur YouTube
La version des Hollies de If I Needed Someone, intégrée plus haut dans cet article, publiée par la chaîne officielle du groupe, permet de juger sur pièces le verdict de George Harrison.
À lire aussi sur Yellow-Sub
- Paul McCartney et les Rolling Stones : de I Wanna Be Your Man à Foreign Tongues
- Phil Collins, Paul McCartney et la scène disparue de The Beatles Anthology
- George Harrison et la reprise des Hollies
- I Am the Walrus et ce que Lennon devait à Bob Dylan
- John Lennon et ses rivalités
- Welcome The Rolling Stones : Sgt. Pepper et Their Satanic Majesties Request
Questions fréquentes
Paul McCartney a-t-il vraiment traité les Rolling Stones de groupe de reprises de blues ?
Oui. Dans un portrait publié par The New Yorker en octobre 2021, signé David Remnick, McCartney déclare, en précisant qu’il ne sait pas s’il devrait le dire, que les Stones sont un groupe de reprises de blues, et que le filet des Beatles avait été jeté un peu plus large. Il avait déjà tenu des propos proches chez Howard Stern en avril 2020.
Comment Mick Jagger a-t-il répondu à McCartney ?
Le jeudi 14 octobre 2021, au SoFi Stadium de Los Angeles, Jagger a glissé dans une liste comique de célébrités censées assister au concert que McCartney était là et qu’il allait les rejoindre pour une reprise de blues. Rien n’indique que McCartney était présent. Deux ans plus tard, il jouait de la basse sur Bite My Head Off, dans Hackney Diamonds.
Que s’est-il passé entre Phil Collins et Paul McCartney ?
Lors des festivités du jubilé d’or, à Buckingham Palace en juin 2002, Collins a demandé à McCartney de signer une première édition de la biographie de Hunter Davies. Selon Collins, McCartney a dit à Heather Mills que leur petit Phil était un peu fan des Beatles. Collins l’a très mal vécu et ne l’a raconté qu’en 2016.
Phil Collins et Paul McCartney se sont-ils réconciliés ?
Oui. En 2026, Collins a raconté dans l’émission Piers Morgan Uncensored qu’à l’occasion d’une vente aux enchères caritative, il avait eu McCartney au téléphone, lui avait présenté ses excuses pour avoir rendu l’histoire publique, et que les deux hommes s’étaient réconciliés.
Pourquoi George Harrison détestait-il la reprise de If I Needed Someone par les Hollies ?
Harrison considérait la chanson, inspirée du son des Byrds, comme sa composition la plus aboutie. La version des Hollies, sortie le même jour que Rubber Soul, le 3 décembre 1965, lui a paru sans âme : il a dit au NME qu’ils l’avaient gâchée et qu’ils sonnaient comme des musiciens de séance qui ne s’étaient jamais rencontrés.
Comment les Hollies ont-ils réagi aux critiques de Harrison ?
Graham Nash a répliqué dans la presse qu’il en avait assez des insultes de Lennon, qui s’était associé à la critique, et qu’il défendrait son groupe face aux Beatles sur le plan musical. Le single a atteint la 20e place britannique. Nash et Harrison sont ensuite devenus amis.
Où John Lennon a-t-il qualifié Blood, Sweat & Tears de foutaise ?
Dans l’entretien accordé à Jann Wenner pour Rolling Stone le 8 décembre 1970, publié à partir de janvier 1971 et repris dans le livre Lennon Remembers. Lennon y critique un rock qui, selon lui, glissait vers le jazz, quelques mois après le Grammy de l’album de l’année remporté par Blood, Sweat & Tears face à Abbey Road.
John Lennon a-t-il copié le style de Bob Dylan pour I Am the Walrus ?
Il l’a lui-même reconnu. En 1980, dans l’entretien Playboy avec David Sheff, il explique qu’il écrivait alors de façon obscure, à la manière de Dylan. Mais cet aveu est rétrospectif : la chanson date de 1967, et la pique de Lennon sur les prétentions arty de ce style figure dans une citation reproduite par le livre The Beatles Anthology en 2000.
Sources
- David Remnick, portrait de Paul McCartney, The New Yorker, octobre 2021, cité par Yahoo News, Mick Jagger pauses concert to take aim at Paul McCartney’s blues cover band insult (octobre 2021).
- Pollstar, compte rendu du concert des Rolling Stones au SoFi Stadium (15 octobre 2021).
- InsideHook, Mick Jagger Responds to Paul McCartney’s Blues Cover Band Insult (octobre 2021).
- LaineyGossip, extraits de l’entretien de Phil Collins au Sunday Times Magazine (19 octobre 2016).
- CBS News, Phil Collins Still Sore Over Autograph Incident With Sir Paul McCartney (2016).
- American Songwriter, Phil Collins reveals his decades-long feud with a former Beatle is over (3 octobre 2026), d’après Piers Morgan Uncensored.
- Wikipedia, If I Needed Someone : dates d’enregistrement, version des Hollies, article d’Alan Smith dans le NME, réponse de Graham Nash.
- Far Out Magazine, The feud between George Harrison and The Hollies.
- JohnLennon.com, entretien de John Lennon avec Jann Wenner pour Rolling Stone (8 décembre 1970, publié le 21 janvier 1971).
- Showbiz Cheat Sheet, The classic rock band John Lennon called bullsh*t.
- Showbiz Cheat Sheet, John Lennon said Bob Dylan wrote artsy-fartsy crap, d’après The Beatles Anthology.
- Wikipedia, I Am the Walrus : séances de septembre 1967, lettre de Quarry Bank, entretien Playboy de 1980.
- David Sheff, All We Are Saying: The Last Major Interview with John Lennon and Yoko Ono, St. Martin’s Press, 2000.
- Jann S. Wenner, Lennon Remembers, Straight Arrow, 1971 ; nouvelle édition Verso, 2000.
- Hunter Davies, The Beatles: The Authorised Biography, Heinemann, 1968.
- Graham Nash, Wild Tales: A Rock and Roll Life, Crown Archetype, 2013.
- Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions, Hamlyn, 1988.












