Widgets Amazon.fr
Actualité Beatles

Paul McCartney “trop nerveux” pour appeler Bob Dylan : soixante-deux ans d’admiration, de rendez-vous manqués et de piques entre deux géants

Par Clive Helday
Paul McCartney “trop nerveux” pour appeler Bob Dylan : l'histoire d'un rendez-vous manqué

Il a enregistré avec Stevie Wonder, Michael Jackson et Johnny Cash, partagé la scène avec Bruce Springsteen et Neil Young, écrit avec Elvis Costello, joué avec les survivants de Nirvana et Rihanna. Il reste pourtant un nom qui manque à la liste de Paul McCartney : Bob Dylan. Dans le podcast Good Hang d’Amy Poehler, mis en ligne le 13 octobre 2026, l’ex-Beatle avoue qu’il est “trop nerveux” pour décrocher son téléphone et l’appeler. La confidence, drôle et touchante, prolonge soixante-deux ans d’une relation faite d’admiration, de rendez-vous manqués et de piques affectueuses. Elle tombe aussi dix ans jour pour jour après l’annonce du prix Nobel de littérature de Dylan. Retour sur l’histoire de deux géants qui se sont croisés sans jamais jouer ensemble, sources à l’appui.

En bref

  • La confidence : interrogé par Amy Poehler sur l’artiste avec qui il aimerait encore collaborer, Paul McCartney cite Bob Dylan, “mais je suis trop nerveux pour l’appeler”.
  • Le précédent : en mai 2026, sur BBC Radio 2, il se disait déjà “un peu nerveux” à l’idée d’approcher Dylan, qu’il ne connaît “pas assez bien”.
  • La pique : le même mois, dans le podcast The Rest Is Entertainment, il racontait être allé voir Dylan en concert sans reconnaître les chansons. “Et j’ai payé.”
  • L’histoire : les deux hommes se rencontrent le 28 août 1964 à l’hôtel Delmonico, à New York. Ce soir-là, Dylan fait fumer de la marijuana aux Beatles.
  • Le paradoxe : George Harrison, John Lennon et Ringo Starr ont tous joué ou enregistré avec Dylan. Paul est le seul Beatle à ne l’avoir jamais fait.
  • L’admiration réciproque : en 2007, Dylan déclarait être “en admiration” devant McCartney, “à peu près le seul” à lui faire cet effet.

“Trop nerveux pour l’appeler” : la confidence chez Amy Poehler

Le passage dure moins d’une minute, dans un entretien d’une heure et quart que nous avons raconté en détail dans notre compte rendu de l’épisode de Good Hang. Amy Poehler vient d’interroger McCartney sur la musique d’aujourd’hui, sur Billie Eilish et les chansons de rupture. Elle enchaîne sur les collaborations.

La question

L’animatrice part d’un constat : McCartney a sans doute pu travailler, à un moment ou à un autre, avec à peu près tous ceux qu’il voulait. Reste-t-il quelqu’un ?

“I bet you’ve been able to collaborate with mostly everybody that you’ve wanted to collaborate with at some point. Is there anybody that you still wish to collaborate with?”

La réponse commence par un “non”, sec. Puis McCartney se reprend :

“I get asked this question and I always think Bob Dylan. But I’m too nervous to ring him up.”

En français : on me pose cette question, et je pense toujours à Bob Dylan. Mais je suis trop nerveux pour l’appeler. Le studio éclate de rire. L’aveu est d’autant plus savoureux qu’il vient d’un homme qui a joué devant des centaines de millions de spectateurs, qui a été fait chevalier par la reine et qui, quelques minutes plus tôt, racontait sans trembler ses échanges de SMS avec Sam Mendes.

La scène du téléphone

McCartney mime alors le coup de fil. “Bob ?” Amy Poehler l’imite à son tour, puis s’arrête : elle n’arrive même pas à imaginer Dylan au téléphone. Elle ne le voit pas utiliser un appareil. Il est “dans un buisson”, propose-t-elle. “En train d’écrire dans un carnet.” “Dans un sac de couchage, peut-être”, ajoute McCartney. Le portrait est une caricature affectueuse : celle d’un artiste insaisissable, hors du monde, qu’on ne joint pas comme on joint un collègue.

La plaisanterie dit quelque chose de vrai. Bob Dylan est connu pour sa discrétion, son goût du secret et sa réticence envers les médias. Il donne très peu d’entretiens, et ses apparitions publiques hors de la scène sont rares. Pour un musicien qui voudrait lui proposer un projet, il n’existe pas de chemin simple.

Précision : “trop nerveux pour l’appeler”, pas pour travailler avec lui

Plusieurs titres, dont celui de Far Out Magazine, affirment que McCartney est “trop nerveux pour travailler avec Bob Dylan”. Ce n’est pas exactement ce qu’il dit. Dans Good Hang, il explique que Dylan est le seul artiste avec qui il aimerait encore collaborer, mais qu’il est trop nerveux pour lui téléphoner. La nuance compte : McCartney ne dit pas qu’il refuserait de travailler avec Dylan, ni qu’il en serait incapable. Il dit qu’il n’ose pas faire le premier pas. Rien n’indique d’ailleurs que Dylan ait jamais proposé une collaboration, ni qu’il l’ait refusée.

Une confession qui n’est pas nouvelle

McCartney n’en est pas à son premier aveu sur le sujet. Quelques mois plus tôt, en mai 2026, il avait déjà tenu des propos très proches dans l’émission Tracks of My Years, sur BBC Radio 2, présentée par Vernon Kay. Invité à choisir les chansons qui ont marqué sa vie, il y avait sélectionné Mr. Tambourine Man, de Bob Dylan.

“Je ne le connais pas assez bien”

Interrogé sur sa relation avec Dylan, McCartney se disait “fan”, mais reconnaissait ne pas le connaître “assez bien”. Il rappelait que George Harrison, lui, le connaissait très bien, notamment depuis leur aventure commune au sein des Traveling Wilburys. Et il ajoutait qu’il était “un peu nerveux” à l’idée de l’approcher. La confidence faite à Amy Poehler n’est donc pas une boutade improvisée : c’est un sentiment que McCartney exprime de façon constante.

La tente de Desert Trip

Dans le même entretien à la BBC, McCartney racontait sa dernière rencontre avec Dylan, en coulisses du festival Desert Trip, en Californie, quelques années plus tôt. C’est Dylan qui avait demandé à le voir. Les deux hommes s’étaient retrouvés en tête à tête sous une grande tente. McCartney décrivait l’effet produit : “Je suis entré pour le voir, et c’était genre : waouh.” Dylan lui avait alors fait un compliment, en lui disant qu’il était “une star”. McCartney avouait l’avoir trouvé un peu gênant.

La scène est révélatrice des rapports entre les deux hommes. L’ex-Beatle, l’un des musiciens les plus célèbres de l’histoire, se trouve intimidé face à Dylan. Et Dylan, réputé pour sa froideur, lui adresse un compliment presque naïf. Chacun semble impressionné par l’autre, sans savoir comment le dire.

Précision : Desert Trip, pas Coachella

Dans certains comptes rendus de l’entretien de la BBC, la rencontre est située “à Coachella”. Il s’agit en réalité du festival Desert Trip, organisé en octobre 2016 par la société Goldenvoice sur l’Empire Polo Club d’Indio, en Californie, le site qui accueille chaque printemps le festival de Coachella, d’où la confusion. Desert Trip réunissait six têtes d’affiche sur deux week-ends, les 7-9 et 14-16 octobre 2016 : Bob Dylan et les Rolling Stones le premier soir, Paul McCartney et Neil Young le deuxième, The Who et Roger Waters le troisième. Dylan et McCartney ne jouaient donc pas le même soir, et ils ne sont pas montés ensemble sur scène.

Le coup de griffe de mai 2026 : “Et j’ai payé”

La timidité de McCartney n’exclut pas la franchise. Au mois de mai 2026, une quinzaine de jours avant la sortie de The Boys of Dungeon Lane, il était l’invité de The Rest Is Entertainment, le podcast britannique de Richard Osman et Marina Hyde. Il y comparait sa conception de la scène à celle de Dylan, avec une pointe de malice.

“Je n’arrivais pas à savoir quelle chanson il jouait”

McCartney explique d’abord qu’il sait qui vient le voir en concert : souvent des familles, qui ont “payé beaucoup d’argent”. Il se sent donc tenu de leur jouer les chansons qu’elles attendent. Puis il évoque Dylan :

“I’ve been to see a couple of shows of Bob’s, and honestly, I couldn’t tell what song he was doing. Now, that’s a bit much, because I know his stuff.”

Je suis allé voir quelques concerts de Bob, et franchement, je n’arrivais pas à savoir quelle chanson il jouait. C’est un peu fort, parce que je connais ses chansons. Il nuance aussitôt : il comprend que Dylan n’ait plus envie de jouer Mr. Tambourine Man, “peut-être qu’il en a marre”. Mais en tant que spectateur, il aimerait bien l’entendre. “Et j’ai payé.”

Une critique de fan

La remarque a été largement reprise, souvent présentée comme une attaque. Elle est plutôt celle d’un fan frustré. McCartney ne reproche pas à Dylan son talent, mais sa façon de traiter son propre répertoire en concert. Le choix de Mr. Tambourine Man n’est pas anodin : c’est précisément la chanson de Dylan qu’il avait choisie, à la même période, parmi les titres de sa vie sur BBC Radio 2.

Il faut aussi rappeler que McCartney n’est pas le premier à formuler ce reproche. Depuis des décennies, une partie du public de Dylan sort de ses concerts avec le même sentiment, entre fascination et frustration. Les fidèles, eux, considèrent ce jeu de piste comme une part du plaisir : reconnaître une chanson au troisième couplet, découvrir une mélodie entièrement nouvelle sur un texte connu. Dylan lui-même s’en est expliqué à plusieurs reprises, en comparant ses chansons à des êtres vivants qui changent avec le temps. La remarque de McCartney s’inscrit donc dans un débat ancien, mais elle a un poids particulier : elle vient d’un artiste qui connaît ces chansons depuis leur sortie, et qui les admire.

Far Out Magazine avait d’ailleurs titré sur McCartney “criant Judas” aux concerts de Dylan. Le clin d’œil renvoie à l’épisode le plus célèbre de la carrière de Dylan : le soir du 17 mai 1966, au Free Trade Hall de Manchester, un spectateur l’avait traité de “Judas” pour avoir abandonné la guitare acoustique au profit d’un groupe électrique. Soixante ans plus tard, McCartney ne lui reproche pas de trahir le folk, mais de rendre ses chansons méconnaissables.

Deux philosophies de la scène

La pique de McCartney résume une opposition ancienne entre deux façons de concevoir le concert.

Dylan, l’éternel réinventeur

Depuis 1988, Bob Dylan est engagé dans ce que la presse a surnommé le Never Ending Tour, une tournée quasi permanente de plusieurs dizaines de concerts par an. Au fil des décennies, il a constamment réarrangé ses chansons, au point de les rendre parfois méconnaissables. Il change les mélodies, les tempos, les accords, et chante les paroles avec un phrasé imprévisible. Depuis le début des années 2020, sa tournée Rough and Rowdy Ways est centrée sur son album de 2020, avec peu de classiques. Ses concerts se déroulent sans téléphones, les spectateurs devant enfermer le leur dans une pochette scellée.

Pour Dylan, une chanson n’est jamais figée. Elle vit et se transforme à chaque concert. Ses admirateurs y voient la marque d’un artiste qui refuse de devenir sa propre statue. Ses détracteurs, une forme de mépris envers le public venu entendre les versions qu’il connaît.

McCartney, le passeur de mémoire

McCartney, lui, a toujours fait l’inverse. Ses concerts, lors de la tournée Got Back, durent près de trois heures et alignent plus de trente chansons, dont une large majorité de classiques des Beatles et de Wings, joués dans des arrangements proches des originaux. Il y voit une forme de respect pour le public, comme il l’a expliqué au guitariste Brian Ray, ainsi que nous l’avons raconté dans notre article sur ce que McCartney a appris à Brian Ray.

Critère Paul McCartney Bob Dylan
Âge en octobre 2026 84 ans (né le 18 juin 1942) 85 ans (né le 24 mai 1941)
Tournée récente Got Back, depuis 2022 Rough and Rowdy Ways, depuis 2021
Durée d’un concert Environ 2 h 40, plus de 30 chansons Environ 1 h 45, une vingtaine de chansons
Place des classiques Majoritaire Minoritaire, souvent réarrangés
Arrangements Proches des enregistrements Constamment réinventés
Rapport au public Échanges, anecdotes, communion Peu de paroles, téléphones interdits

Les deux approches ne sont pas forcément contradictoires. Elles reflètent deux tempéraments : celui de McCartney, artisan de la mélodie qui aime faire plaisir, et celui de Dylan, poète qui se méfie de toute fixation. C’est peut-être aussi ce qui rend leur collaboration si improbable.

28 août 1964 : la rencontre de l’hôtel Delmonico

Pour comprendre ce que Dylan représente pour McCartney, il faut revenir à leur première rencontre, il y a soixante-deux ans. C’est l’une des soirées les plus célèbres de l’histoire du rock.

Un rendez-vous arrangé par Al Aronowitz

En août 1964, les Beatles sont en pleine première tournée nord-américaine. Le 28 août, ils jouent au Forest Hills Tennis Stadium, dans le Queens, et séjournent à l’hôtel Delmonico, sur Park Avenue, à Manhattan. Le journaliste Al Aronowitz, ami de Dylan et proche des Beatles, organise la rencontre. Dylan arrive à l’hôtel en voiture, avec son road manager Victor Maymudes, et monte dans la suite du groupe, gardée par la police face à la foule de fans massée dehors.

Les Beatles admirent déjà Dylan. Au début de l’année 1964, lors de leur séjour à Paris pour une série de concerts à l’Olympia, ils ont découvert son deuxième album, The Freewheelin’ Bob Dylan, et l’ont écouté en boucle. Lennon, en particulier, est fasciné par ses textes.

“I get high”

Selon le récit le plus souvent rapporté, Dylan propose aux Beatles de fumer de la marijuana. Brian Epstein et le groupe s’étonnent : ils n’en ont presque jamais fumé. Dylan, lui, est surpris : il croyait que les Beatles chantaient “I get high” dans I Want to Hold Your Hand, alors que les paroles disent “I can’t hide”. Le malentendu a fait le tour du monde. Dylan roule un joint, que Ringo, le premier, fume entièrement, sans savoir qu’il faut le faire tourner. Puis tout le monde s’y met. La soirée tourne au fou rire.

Les “sept niveaux” de Paul

McCartney vit, ce soir-là, une expérience qu’il a souvent racontée. Persuadé d’avoir découvert le sens de la vie, il demande à Mal Evans, le road manager des Beatles, de le suivre partout avec un carnet pour noter ses pensées. Le lendemain, Mal lui remet le papier. Il y est écrit : “There are seven levels”, il y a sept niveaux. McCartney en rira pendant des décennies. Mais cette soirée a ouvert une porte : celle des expériences qui transformeront la musique des Beatles, de Rubber Soul à Revolver. Nous avons raconté la suite dans notre enquête sur Got to Get You into My Life, la chanson que McCartney a présentée comme une ode à la marijuana.

Correction : ce n’était pas la toute première fois

On lit souvent, y compris dans l’article de Far Out Magazine, que Bob Dylan a fait découvrir la marijuana aux Beatles “pour la première fois” le 28 août 1964. L’affirmation doit être nuancée. Dans l’Anthology, George Harrison et John Lennon ont raconté avoir déjà essayé le cannabis à Liverpool, vers 1960, avec un musicien de jazz, puis à Hambourg, sans en ressentir d’effet notable. La soirée du Delmonico est en revanche la première fois que le groupe en fume véritablement et en ressent les effets, ce qui explique qu’elle soit restée dans les mémoires comme une initiation. Le plus exact est de dire que Dylan a fait “vraiment” découvrir la marijuana aux Beatles.

1965-1966 : quand Dylan transforme les Beatles

La rencontre du Delmonico marque le début d’une influence réciproque qui va transformer la musique populaire. Les Beatles apprennent de Dylan qu’une chanson peut dire autre chose que l’amour adolescent. Dylan apprend des Beatles que le rock peut être une forme artistique à part entière, et qu’on peut toucher les foules avec une guitare électrique.

La “période Dylan” de Lennon

C’est John Lennon qui est le plus marqué. Dès la fin de 1964, sur Beatles for Sale, des chansons comme I’m a Loser trahissent l’influence de Dylan, avec leur ton plus personnel et plus désabusé. Au début de 1965, You’ve Got to Hide Your Love Away, sur l’album Help!, en est presque un pastiche, avec sa guitare acoustique et son chant voilé. Lennon parlera lui-même de sa “période Dylan”. Nous avons évoqué le contexte de cette époque dans notre article sur Beatles for Sale.

Rubber Soul et Norwegian Wood

À la fin de 1965, Rubber Soul pousse l’influence plus loin. Les textes deviennent plus allusifs, plus adultes, plus ambigus. Norwegian Wood, écrite par Lennon avec l’aide de McCartney, raconte une liaison à demi-mot. Dylan l’entend, et répond à sa manière : sur Blonde on Blonde, en 1966, sa chanson 4th Time Around reprend une structure et une atmosphère si proches de Norwegian Wood que beaucoup y voient une parodie affectueuse, voire une pique. Lennon dira plus tard qu’il s’en était senti un peu inquiet. Le retour de Rubber Soul dans les classements, soixante ans après sa sortie, a fait l’objet de notre bilan des classements de 2026.

Londres, printemps 1965

Au printemps 1965, Dylan effectue en Angleterre la tournée immortalisée par le documentaire Dont Look Back, de D. A. Pennebaker. Les Beatles assistent à l’un de ses concerts au Royal Albert Hall, au début de mai, et lui rendent visite à l’hôtel Savoy, où il réside. Dylan est alors au sommet de sa période acoustique, mais il prépare déjà son tournant électrique. Quelques semaines plus tard, le 25 juillet 1965, il branche sa guitare au festival folk de Newport, déclenchant la colère d’une partie du public.

“Leurs accords étaient scandaleux”

L’influence circule dans les deux sens. Dylan a souvent expliqué que les Beatles l’avaient convaincu que le rock électrique pouvait porter une vraie ambition artistique. Dans les années 1970, il racontait au biographe Anthony Scaduto avoir été frappé, dès 1964, par ce que faisaient les Beatles : personne ne faisait cela, disait-il, leurs accords étaient “scandaleux”, et leurs harmonies rendaient tout le reste légitime. Le tournant électrique de Dylan, en 1965, doit beaucoup à cet émerveillement. Les Beatles et Dylan se sont donc transformés mutuellement : les uns ont gagné en profondeur, l’autre en énergie.

McCartney et Dylan, des poètes

McCartney, de son côté, admire chez Dylan le poète. En 1966, dans un entretien au magazine américain Flip, il le décrit simplement : “C’est un poète.” Bien plus tard, en 2026, il choisira un vers de She Belongs to Me, une chanson de Dylan parue en 1965 sur Bringing It All Back Home, comme son vers préféré de tous les temps, pour une campagne des disquaires HMV. Le vers évoque une femme artiste qui ne regarde jamais en arrière.

Mai 1966 : “Tu ne veux plus être mignon”

La rencontre la plus révélatrice entre les deux hommes a lieu le 2 mai 1966. Dylan arrive à Londres pour sa tournée européenne. McCartney le retrouve, avec Neil Aspinall, au Dolly’s, un club de Jermyn Street, en compagnie de Brian Jones et de Keith Richards, des Rolling Stones. La soirée se termine dans la suite de Dylan, à l’hôtel Mayfair.

McCartney lui fait écouter Tomorrow Never Knows, le morceau expérimental que les Beatles viennent d’enregistrer pour Revolver, avec ses boucles de bandes et sa voix passée dans une cabine Leslie. Dylan ne manifeste aucun enthousiasme. Il lâche seulement : “Oh, I get it. You don’t want to be cute anymore.” Ah, je vois. Vous ne voulez plus être mignons. McCartney l’a souvent raconté, sans rancune, mais avec une pointe de dépit : il espérait impressionner son aîné, et n’a obtenu qu’une formule ironique.

L’épisode éclaire les relations futures. McCartney cherche l’approbation de Dylan, Dylan reste insaisissable. Soixante ans plus tard, la tente de Desert Trip offrira une sorte de revanche : cette fois, c’est Dylan qui demande à voir McCartney, et qui lui dit qu’il est une star.

Lennon et Dylan, la limousine de 1966

Quelques semaines plus tard, en mai 1966, Lennon et Dylan sont filmés ensemble à l’arrière d’une limousine, dans les rues de Londres, pour le film Eat the Document, que Dylan réalise sur sa tournée. Les deux hommes, visiblement épuisés et sous l’influence de substances, échangent des propos décousus. Dylan finit par se sentir mal. Ces images, longtemps restées confidentielles, montrent une complicité tendue, faite de rivalité et de fascination mutuelle.

George Harrison, l’ami de Dylan

Parmi les Beatles, c’est George Harrison qui a noué avec Dylan l’amitié la plus profonde. C’est d’ailleurs ce que rappelait McCartney sur BBC Radio 2 : George le connaissait bien, lui non.

Woodstock, 1968

À la fin de 1968, George séjourne chez Dylan à Woodstock, dans l’État de New York, pendant les fêtes de Thanksgiving. Les deux hommes jouent ensemble, écrivent ensemble. De ce séjour naît I’d Have You Anytime, la chanson qui ouvre All Things Must Pass, le triple album de George, en 1970. George y reprend aussi If Not for You, une chanson de Dylan. Pour George, souvent frustré au sein des Beatles par la domination de Lennon et McCartney, l’amitié de Dylan est une reconnaissance précieuse.

La session du 1er mai 1970

Le 1er mai 1970, quelques semaines après la séparation des Beatles, George participe à une session d’enregistrement de Dylan à New York. Les deux hommes enregistrent des versions de plusieurs chansons, dont, ironie de l’histoire, Yesterday, la chanson la plus célèbre de McCartney. Ces enregistrements ne seront jamais publiés officiellement à l’époque, mais circulent parmi les collectionneurs. Paul n’est pas là. Il est en train de lancer sa carrière solo.

Le concert pour le Bangladesh

Le 1er août 1971, au Madison Square Garden de New York, George organise le Concert pour le Bangladesh, le premier grand concert caritatif de l’histoire du rock. Ringo Starr est à la batterie, et Dylan, qui ne s’était presque plus produit en public depuis plusieurs années, accepte de monter sur scène. Il chante notamment A Hard Rain’s A-Gonna Fall et Just Like a Woman. McCartney, sollicité, décline : les tensions juridiques nées de la séparation des Beatles sont encore trop vives. Nous avons raconté cette histoire dans notre article sur George Harrison le philanthrope.

Les Traveling Wilburys

En 1988, George fonde avec Dylan, Roy Orbison, Tom Petty et Jeff Lynne les Traveling Wilburys, un supergroupe né presque par hasard autour de la chanson Handle with Care. Leur premier album, Traveling Wilburys Vol. 1, est un grand succès. C’est à cette aventure que McCartney faisait allusion à la BBC : c’est là que George a appris à connaître Dylan de près. Nous avons évoqué l’après-Beatles de George dans notre article sur George Harrison et la réunion des Beatles.

Le concert des trente ans

Le 16 octobre 1992, au Madison Square Garden de New York, un grand concert célèbre les trente ans de carrière discographique de Dylan. George y interprète If Not for You et Absolutely Sweet Marie, puis rejoint la grande finale aux côtés de Dylan, Eric Clapton, Neil Young, Tom Petty et Roger McGuinn, pour My Back Pages. McCartney ne fait pas partie de l’affiche.

Something, en hommage

Après la mort de George, le 29 novembre 2001, Dylan lui rend hommage à sa manière. En novembre 2002, il interprète Something à plusieurs reprises lors de sa tournée. C’est l’un des rares cas où Dylan reprend sur scène une chanson des Beatles.

John, Ringo et Dylan

Les deux autres Beatles ont eux aussi croisé la route musicale de Dylan, à des degrés divers.

L’île de Wight, 1969

Le 31 août 1969, Dylan fait son grand retour sur scène au festival de l’île de Wight, pour son premier concert complet depuis 1966. Dans le public, et en coulisses, se trouvent John Lennon, George Harrison et Ringo Starr. McCartney, lui, n’est pas là. Quelques jours plus tôt, le 28 août, Linda a donné naissance à leur fille Mary. Les trois autres Beatles passent du temps avec Dylan pendant le week-end. On raconte même que Lennon et Dylan ont envisagé de jouer ensemble, sans que le projet aboutisse.

Serve Yourself et Roll On John

La relation de Lennon avec Dylan est plus ambivalente. En 1979, Dylan, converti au christianisme évangélique, publie Gotta Serve Somebody. Lennon lui répond l’année suivante par une chanson ironique, Serve Yourself, enregistrée sous forme de maquette chez lui, au Dakota, peu avant sa mort. En 2012, sur l’album Tempest, Dylan publie Roll On John, un hommage à Lennon, parsemé de références aux chansons des Beatles. Nous avons évoqué l’héritage de Lennon dans notre article sur la postérité de son œuvre.

Ringo, le batteur de Dylan

Ringo a tenu la batterie derrière Dylan au Concert pour le Bangladesh, en 1971, l’une des rares fois où un Beatle a accompagné Dylan sur une grande scène. Il était aussi de la jam session du Rock and Roll Hall of Fame, en 1988, aux côtés de Dylan et de George. Nous avons retracé son parcours dans notre biographie complète de Ringo Starr.

Paul, le grand absent

Le bilan est frappant. George a écrit, enregistré et joué avec Dylan, et formé un groupe avec lui. Ringo a joué avec lui sur scène. John l’a côtoyé, filmé, et lui a répondu en chanson. Paul est le seul Beatle à n’avoir jamais partagé un studio ou une scène avec Bob Dylan.

La soirée du Rock and Roll Hall of Fame

L’occasion la plus évidente a été manquée le 20 janvier 1988. Ce soir-là, à l’hôtel Waldorf-Astoria de New York, les Beatles et Bob Dylan sont intronisés le même soir au Rock and Roll Hall of Fame. George, Ringo, Yoko Ono et les fils de Lennon sont présents. Dylan est intronisé par Bruce Springsteen. La soirée se termine par une jam session réunissant Dylan, George, Ringo, Springsteen, Mick Jagger et beaucoup d’autres. Mais McCartney n’est pas là. Il a refusé de venir, en invoquant, dans un communiqué, les différends financiers qui l’opposaient encore à ses anciens partenaires. Une rencontre sur scène entre Paul et Dylan était à portée de main. Elle n’a pas eu lieu.

Deux mondes

Au-delà des circonstances, plusieurs raisons expliquent cette absence. McCartney et Dylan évoluent dans des univers différents. Le premier est un compositeur de mélodies, un arrangeur, un multi-instrumentiste qui aime le travail en studio et la collaboration. Le second est un poète, un improvisateur, qui enregistre souvent vite et sans répétition, et qui se méfie de la perfection. McCartney fonctionne en équipe ; Dylan, en solitaire. Il n’est pas certain qu’une collaboration entre eux aurait donné le meilleur de chacun.

Il y a aussi, plus simplement, la question de l’intimité. McCartney l’a dit lui-même : il ne connaît pas Dylan “assez bien”. Entre deux artistes de ce niveau, une collaboration ne naît pas d’un coup de téléphone d’agent à agent, mais d’une amitié, d’une soirée, d’un hasard. George avait Woodstock. Paul n’a eu que des rencontres de coulisses.

Précision : jamais enregistré, mais souvent croisé

Dire que McCartney n’a “jamais travaillé” avec Dylan est exact sur le plan discographique et scénique : aucun enregistrement commun n’a été publié, et les deux hommes ne se sont jamais produits ensemble sur une scène. Mais ils se sont croisés à de nombreuses reprises depuis 1964, au Delmonico, à Londres en 1965 et 1966, lors de diverses soirées et cérémonies, puis en coulisses de Desert Trip en 2016. Leur relation est celle de deux admirateurs mutuels, pas celle de deux inconnus.

Ce que Dylan pense de McCartney

Si McCartney est intimidé par Dylan, l’inverse est vrai aussi, même si Dylan l’exprime plus rarement. Sa déclaration la plus célèbre date de 2007.

“Je suis en admiration devant McCartney”

Dans un long entretien accordé au magazine Rolling Stone en 2007, Dylan évoque les Beatles. Il salue en eux de “fantastiques chanteurs”, et rappelle que George a dû se battre pour imposer ses chansons face à Lennon et McCartney. Puis il parle de Paul :

“I’m in awe of McCartney. He’s about the only one that I am in awe of.”

Je suis en admiration devant McCartney. C’est à peu près le seul devant qui je le sois. Dylan poursuit en énumérant ce qui l’impressionne : McCartney sait tout faire, il ne s’est jamais arrêté, il a le don de la mélodie et du rythme, il joue de n’importe quel instrument, il peut hurler comme un rocker et chanter une ballade. Et surtout, dit Dylan, tout cela semble chez lui “si naturel, si facile”, “so damn effortless”.

Le compliment de Desert Trip

Neuf ans plus tard, en coulisses de Desert Trip, Dylan répète à sa manière ce compliment en face de McCartney, en lui disant qu’il est “une star”. Venant d’un artiste qui se tient à l’écart du star-système, la remarque a de quoi surprendre. McCartney l’a trouvée “un peu gênante”. Elle prouve pourtant que l’admiration n’est pas à sens unique.

Ce que McCartney pense de Dylan

McCartney, lui, n’a jamais caché son admiration pour Dylan. Elle traverse toute sa carrière, de 1964 à 2026.

“J’aimerais être un peu plus comme Bob”

En 2020, au moment de la sortie de McCartney III, il se livre dans le magazine britannique Uncut. Interrogé sur Dylan, il confie :

“Sometimes I wish I was a bit more like Bob. He’s legendary… and doesn’t give a shit! But I’m not like that.”

Parfois, j’aimerais être un peu plus comme Bob. Il est légendaire… et il s’en fout complètement ! Mais je ne suis pas comme ça. La phrase résume parfaitement l’opposition entre les deux hommes. McCartney, soucieux de plaire, attentif au public, travailleur infatigable, envie la liberté de Dylan, qui n’a jamais cherché à satisfaire qui que ce soit. C’est, en creux, la même idée que celle qu’il exprimera en 2026 à propos des concerts : Dylan fait ce qu’il veut, quitte à frustrer son public.

Le crooner de Rough and Rowdy Ways

La même année, dans un entretien au NME, McCartney salue l’album Rough and Rowdy Ways, paru en juin 2020. “J’aime toujours ce qu’il fait”, dit-il. “Il écrit vraiment bien.” Il dit aussi aimer sa façon de chanter, et souligne que Dylan est sorti de ses albums de standards américains, Shadows in the Night, Fallen Angels et Triplicate, “comme un vrai crooner”. Pour McCartney, qui avait lui-même publié en 2012 Kisses on the Bottom, un album de standards, le parallèle n’est pas anodin.

Le disque de Dylan avant les Beatles

Dans un documentaire de BBC Radio 2, McCartney rappelle enfin que les Beatles ont “beaucoup reçu” de Dylan, et qu’il avait un de ses premiers albums à la maison, qu’il écoutait “beaucoup”. “J’en étais imprégné”, dit-il. Les Beatles ont découvert The Freewheelin’ Bob Dylan au début de 1964, à Paris, et ils l’ont écouté sans relâche pendant leur séjour à l’hôtel George V.

Mr. Tambourine Man, la chanson préférée

Parmi toutes les chansons de Dylan, McCartney revient souvent à Mr. Tambourine Man, parue en 1965 sur Bringing It All Back Home, et popularisée la même année par la reprise électrique des Byrds. C’est elle qu’il choisit sur BBC Radio 2 en mai 2026, c’est elle qu’il aurait aimé entendre au concert de Dylan, et c’est elle qu’il cite comme sa préférée. La boucle est bouclée : la chanson que McCartney regrette de ne pas avoir entendue sur scène est celle qu’il aime le plus.

Tous ceux avec qui McCartney a travaillé

La confidence faite à Amy Poehler prend tout son sens quand on mesure l’étendue des collaborations de McCartney. Rares sont les artistes de sa génération, ou des suivantes, avec qui il n’a jamais travaillé.

Artiste Année Collaboration
Johnny Cash 1981, publié en 1988 New Moon Over Jamaica, enregistré en Jamaïque
Stevie Wonder 1982 Ebony and Ivory, numéro un au Royaume-Uni et aux États-Unis
Carl Perkins 1982 Get It, sur l’album Tug of War
Michael Jackson 1982-1983 The Girl Is Mine, Say Say Say
Elvis Costello 1987-1989 My Brave Face, Veronica
Neil Young 2009, 2016 A Day in the Life à Hyde Park, scène commune à Desert Trip
Bruce Springsteen 2012, 2022 Hyde Park, puis Glastonbury
Dave Grohl, Krist Novoselic, Pat Smear 2012 Cut Me Some Slack
Kanye West et Rihanna 2014-2015 Only One, FourFiveSeconds
Bob Dylan Jamais Aucun enregistrement ni concert commun

Johnny Cash en Jamaïque

La collaboration avec Johnny Cash est l’une des moins connues. En 1981, Paul et Linda rendent visite à Cash et à June Carter dans leur maison de Jamaïque. Ils y enregistrent New Moon Over Jamaica, une chanson coécrite avec Tom T. Hall, qui ne paraîtra qu’en 1988 sur l’album Water from the Wells of Home de Cash. Cash, autre grand admirateur et ami de Dylan, avait enregistré en 1969 un duo avec lui, Girl from the North Country, sur Nashville Skyline. Cash offre ainsi un lien indirect entre les deux hommes.

Springsteen, le plus récent complice

Avec Springsteen, l’histoire est plus mouvementée. Le 14 juillet 2012, à Hyde Park, McCartney rejoint Springsteen sur scène pour I Saw Her Standing There et Twist and Shout, mais les organisateurs coupent le son pour cause de dépassement d’horaire, provoquant un tollé. Dix ans plus tard, le 25 juin 2022, à Glastonbury, c’est Springsteen qui rejoint McCartney pour Glory Days et I Wanna Be Your Man. Dans Good Hang, McCartney s’amuse d’ailleurs à accuser Springsteen d’avoir imposé au public des concerts de trois heures.

Neil Young, le pont

Neil Young occupe une place particulière : comme Springsteen, il fait partie des artistes qui ont joué à la fois avec McCartney et avec Dylan. Le 27 juin 2009, à Hyde Park, McCartney le rejoint pour A Day in the Life. En 2016, à Desert Trip, Neil Young monte sur scène pendant le concert de McCartney. Et en 1992, il était de la grande finale du concert des trente ans de Dylan.

Les idoles de McCartney

Dylan n’est pas le seul artiste devant qui McCartney s’est senti intimidé. Son rapport à ses idoles de jeunesse éclaire sa confidence chez Amy Poehler.

Elvis, août 1965

Le 27 août 1965, pendant leur deuxième tournée américaine, les Beatles rendent visite à Elvis Presley dans sa maison de Bel Air, à Los Angeles. La rencontre, longtemps rêvée, commence dans un silence gêné : les quatre garçons de Liverpool ne savent pas quoi dire à celui qui leur a donné envie de faire de la musique. Elvis finit par proposer de jouer, et la soirée se transforme en jam session. McCartney a souvent raconté ce mélange de fascination et de timidité face à l’homme qui avait changé sa vie.

Little Richard, Carl Perkins, Buddy Holly

McCartney a souvent dit sa dette envers les pionniers du rock’n’roll. Il imitait Little Richard dès l’adolescence, et le chant hurlé de Long Tall Sally est resté l’une de ses spécialités. Il a fini par enregistrer avec Carl Perkins, en 1981, sur l’île de Montserrat, et par racheter le catalogue de Buddy Holly, dont il a célébré la mémoire pendant des années. Nous avons raconté l’héritage de ce dernier dans notre dossier sur Buddy Holly et les Beatles.

Le fan qui ne s’est jamais arrêté

Ce qui relie ces histoires, c’est la posture de fan que McCartney n’a jamais abandonnée. Il se dit aujourd’hui “fan des Beatles”, comme il le confiait à Amy Poehler. Il se dit fan de Dylan. Il parle de ses idoles avec la même ferveur qu’à 15 ans. Dylan occupe parmi elles une place singulière : il est le seul à être resté hors de portée, le seul avec qui la rencontre musicale ne s’est jamais produite. C’est peut-être ce qui le rend si intimidant.

Pourquoi la rencontre n’aura sans doute jamais lieu

À 84 et 85 ans, Paul McCartney et Bob Dylan sont toujours en activité. Une collaboration reste donc théoriquement possible. Plusieurs éléments la rendent pourtant improbable.

Le caractère de Dylan

Dylan collabore rarement, et toujours selon ses propres termes. Ses duos sont peu nombreux, et la plupart ont été enregistrés dans un cadre amical, comme avec Johnny Cash, ou dans le contexte particulier d’un groupe, comme avec les Wilburys. Il ne répond pas aux sollicitations médiatiques et ne participe pas aux opérations promotionnelles. Une collaboration avec McCartney supposerait une initiative de sa part, ou une amitié qui n’existe pas vraiment.

La timidité de McCartney

McCartney, lui, n’ose pas faire le premier pas. C’est paradoxal pour un homme qui a démarché, convaincu et réuni tant d’artistes, de Rockestra à Kanye West. Mais Dylan occupe dans son panthéon une place à part : c’est l’aîné qui a initié les Beatles à la marijuana, celui qui l’a trouvé “mignon”, celui dont les Beatles écoutaient les disques en boucle. On n’appelle pas son idole de jeunesse comme on appelle un collègue. Nous avons raconté le Rockestra, l’un des projets collectifs les plus ambitieux de McCartney, dans notre article dédié.

Deux façons d’enregistrer

Enfin, les méthodes de travail des deux hommes sont aux antipodes. McCartney peaufine, superpose, recommence. Pour The Boys of Dungeon Lane, produit par Andrew Watt, il a joué lui-même la plupart des instruments. Dylan enregistre souvent en quelques prises, avec des musiciens qui découvrent les chansons en studio, et refuse de revenir sur un enregistrement. On imagine mal comment ces deux approches pourraient se rencontrer sans que l’une ne sacrifie l’autre.

Et si…

Il reste le rêve des fans. Une chanson écrite à deux, une reprise croisée, un duo sur une scène de festival. L’histoire montre que les plus belles collaborations naissent souvent de hasards : George et Dylan à Woodstock, les Wilburys réunis pour enregistrer une face B. Peut-être qu’un jour, en coulisses d’un festival, les deux hommes prendront une guitare. McCartney n’aura alors pas besoin de téléphoner.

Dylan en 2026, dix ans après le Nobel

La confidence de McCartney intervient à une date symbolique. Le 13 octobre 2016, l’Académie suédoise annonçait l’attribution du prix Nobel de littérature à Bob Dylan, “pour avoir créé de nouvelles formes d’expression poétique dans la grande tradition de la chanson américaine”. C’était la première fois qu’un auteur-compositeur recevait cette distinction. Dix ans plus tard, jour pour jour, l’épisode de Good Hang est mis en ligne.

Précision : le Nobel, annoncé pendant Desert Trip

L’annonce du prix Nobel de Dylan, le 13 octobre 2016, est tombée entre les deux week-ends de Desert Trip. Le lendemain, 14 octobre, Dylan remontait sur la scène d’Indio sans dire un mot de la distinction. Il a mis plusieurs semaines à réagir publiquement, et n’a pas assisté à la cérémonie de remise des prix, à Stockholm, en décembre 2016. Il a prononcé son discours de réception sous forme d’enregistrement en juin 2017. C’est lors de ce même festival qu’a eu lieu la rencontre en tête à tête évoquée par McCartney sur BBC Radio 2, sans que l’on sache précisément à quelle date.

Toujours sur la route

À 85 ans, Dylan poursuit sa tournée, avec une étape américaine entre juin et août 2026. Il est toujours accompagné de son groupe, qui réinvente les chansons chaque soir. En 2024, le film A Complete Unknown, de James Mangold, avec Timothée Chalamet dans le rôle de Dylan, a fait découvrir ses années de jeunesse à une nouvelle génération. McCartney, lui, a publié en mai 2026 The Boys of Dungeon Lane, présenté dans notre article sur l’édition spéciale, et il est l’objet des films de Sam Mendes sur les Beatles, attendus en avril 2028.

Une relation en trois temps

Avec le recul, la relation entre McCartney et Dylan se divise en trois grandes périodes, chacune avec sa tonalité.

Période Nature de la relation Moments clés
1964-1970 Influence réciproque, rivalité amicale Delmonico, Rubber Soul, 4th Time Around, la soirée du Mayfair
1970-2001 Distance ; le lien passe par George Bangladesh, Rock and Roll Hall of Fame, Wilburys, concert des trente ans
2001-2026 Admiration mutuelle, déclarée publiquement “In awe” en 2007, Desert Trip en 2016, Uncut en 2020, les confidences de 2026

Le temps de l’influence

Dans les années 1960, les Beatles et Dylan se regardent, se copient, se répondent. Le dialogue passe par les chansons plus que par les conversations. McCartney cherche l’approbation de Dylan, qui la lui refuse avec ironie. Lennon rivalise avec lui sur le terrain des textes.

Le temps de George

Après la séparation des Beatles, le lien entre Dylan et l’univers Beatles passe presque entièrement par George Harrison. McCartney, absorbé par Wings, puis par sa carrière solo, reste à l’écart. Les rendez-vous collectifs où Dylan apparaît, du Bangladesh au Rock and Roll Hall of Fame, se font sans lui, souvent pour des raisons qui tiennent aux tensions entre anciens Beatles.

Le temps des compliments

Depuis la mort de George, en 2001, les deux hommes se parlent surtout par médias interposés. Dylan déclare son admiration en 2007, McCartney la sienne en 2020. La rencontre de Desert Trip, en 2016, est l’un des rares moments où ils se disent les choses en face. Les confidences de 2026, la pique sur les concerts et l’aveu de timidité, prolongent ce dialogue à distance, fait de respect et d’humour.

Ce que dit cette confidence

La phrase de McCartney chez Amy Poehler est d’abord une plaisanterie. Mais elle révèle quelque chose de profond sur l’homme. À 84 ans, après avoir tout connu, McCartney reste capable d’être intimidé. Il garde en lui le garçon de 22 ans qui, un soir d’août 1964, regardait Dylan rouler un joint dans une suite de Park Avenue. C’est peut-être cette capacité d’émerveillement qui explique sa longévité, et sa façon, toujours, de se présenter en fan, des Beatles comme de Dylan.

Elle rappelle aussi que la célébrité n’efface pas la timidité. McCartney a souvent raconté qu’il restait nerveux avant de monter sur scène, malgré soixante ans de concerts. Il l’est aussi devant certains artistes, comme n’importe quel admirateur. Cette part de vulnérabilité, qu’il laisse voir de plus en plus volontiers, explique sans doute en partie l’affection que lui porte le public, toutes générations confondues.

La confidence dit enfin quelque chose de Dylan. Soixante ans après sa révolution, il reste l’artiste devant qui même McCartney perd ses moyens. Le seul qu’on n’ose pas appeler. Celui qu’on imagine dans un buisson, en train d’écrire dans un carnet.

À écouter et à voir

Pour prolonger, on peut retrouver sur YouTube l’épisode de Good Hang avec Paul McCartney, Mr. Tambourine Man, She Belongs to Me, You’ve Got to Hide Your Love Away, 4th Time Around, I’d Have You Anytime, Dylan au Concert pour le Bangladesh, Handle with Care des Traveling Wilburys, Roll On John et McCartney et Springsteen à Glastonbury en 2022.

Disques et livres pour aller plus loin

Chronologie

  • 24 mai 1941 : naissance de Robert Zimmerman, futur Bob Dylan, à Duluth, dans le Minnesota.
  • 18 juin 1942 : naissance de Paul McCartney à Liverpool.
  • Mai 1963 : sortie de The Freewheelin’ Bob Dylan.
  • Janvier 1964 : les Beatles découvrent l’album à Paris.
  • 28 août 1964 : première rencontre à l’hôtel Delmonico, à New York ; Dylan fait fumer les Beatles.
  • 1965 : You’ve Got to Hide Your Love Away et Norwegian Wood portent la marque de Dylan.
  • 2 mai 1966 : McCartney fait écouter Tomorrow Never Knows à Dylan, à Londres.
  • 17 mai 1966 : le cri de “Judas” au Free Trade Hall de Manchester.
  • Novembre 1968 : George Harrison chez Dylan à Woodstock.
  • 31 août 1969 : Dylan à l’île de Wight, devant John, George et Ringo.
  • 1er mai 1970 : session de Dylan avec George à New York, où ils enregistrent Yesterday.
  • 1er août 1971 : Concert pour le Bangladesh, avec Dylan, George et Ringo.
  • 1981 : Paul et Linda enregistrent avec Johnny Cash en Jamaïque.
  • 20 janvier 1988 : les Beatles et Dylan au Rock and Roll Hall of Fame ; Paul absent.
  • Octobre 1988 : sortie de Traveling Wilburys Vol. 1.
  • 16 octobre 1992 : concert des trente ans de Dylan au Madison Square Garden, avec George.
  • Novembre 2002 : Dylan chante Something en hommage à George.
  • 2007 : Dylan se dit “en admiration” devant McCartney dans Rolling Stone.
  • 2012 : Roll On John, hommage de Dylan à Lennon.
  • Octobre 2016 : Desert Trip ; rencontre en tête à tête ; prix Nobel de Dylan annoncé le 13 octobre.
  • 2020 : McCartney, dans Uncut : “J’aimerais être un peu plus comme Bob.”
  • Mai 2026 : McCartney ne reconnaît pas les chansons de Dylan en concert, et se dit “un peu nerveux” à l’idée de l’approcher.
  • 13 octobre 2026 : dans Good Hang, il se dit “trop nerveux” pour l’appeler.

Questions fréquentes

Paul McCartney a-t-il déjà collaboré avec Bob Dylan ?

Non. Aucun enregistrement commun n’a été publié, et les deux hommes ne se sont jamais produits ensemble sur scène.

Pourquoi McCartney n’appelle-t-il pas Dylan ?

Il dit être “trop nerveux” pour le faire, et reconnaît ne pas le connaître assez bien.

Quand se sont-ils rencontrés pour la première fois ?

Le 28 août 1964, à l’hôtel Delmonico, à New York, lors de la première tournée américaine des Beatles.

Dylan a-t-il vraiment fait découvrir la marijuana aux Beatles ?

Il leur en a fait fumer ce soir-là, et c’est la première fois qu’ils en ont ressenti les effets. Certains Beatles en avaient toutefois déjà essayé auparavant.

Qu’a dit McCartney sur les concerts de Dylan ?

En mai 2026, il a expliqué ne pas avoir reconnu les chansons lors de concerts de Dylan, ajoutant qu’il aurait aimé entendre Mr. Tambourine Man, “et j’ai payé”.

Que pense Dylan de McCartney ?

En 2007, il a déclaré être “en admiration” devant lui, “à peu près le seul” à lui faire cet effet.

Quel Beatle était le plus proche de Dylan ?

George Harrison, son ami, qui a écrit et enregistré avec lui, et fondé avec lui les Traveling Wilburys.

Quelle est la chanson de Dylan préférée de McCartney ?

Mr. Tambourine Man, qu’il a choisie en 2026 parmi les chansons de sa vie. Son vers préféré vient de She Belongs to Me.

Où se sont-ils vus pour la dernière fois ?

En coulisses du festival Desert Trip, en Californie, en octobre 2016. Dylan avait demandé à voir McCartney.

Pourquoi McCartney était-il absent du Rock and Roll Hall of Fame en 1988 ?

Il a invoqué les différends financiers qui l’opposaient encore aux autres Beatles et à Yoko Ono.

McCartney et Dylan se sont-ils déjà produits au même festival ?

Oui, à Desert Trip, en octobre 2016, mais pas le même soir : Dylan jouait avec les Rolling Stones, McCartney avec Neil Young.

Dylan a-t-il déjà repris une chanson de McCartney ?

Il a enregistré Yesterday avec George Harrison lors d’une session à New York le 1er mai 1970, une version restée inédite à l’époque.

Glossaire

  • Never Ending Tour : surnom de la tournée quasi permanente de Bob Dylan depuis 1988.
  • Desert Trip : festival organisé en octobre 2016 à Indio, en Californie, réunissant Dylan, les Rolling Stones, McCartney, Neil Young, The Who et Roger Waters.
  • Traveling Wilburys : supergroupe formé en 1988 par George Harrison, Bob Dylan, Roy Orbison, Tom Petty et Jeff Lynne.
  • Delmonico : l’hôtel de Park Avenue, à New York, où les Beatles ont rencontré Dylan en 1964.
  • Good Hang : podcast d’Amy Poehler, Golden Globe du meilleur podcast en 2026.
  • The Rest Is Entertainment : podcast britannique de Richard Osman et Marina Hyde.

Sources et références

À lire aussi sur Yellow-Sub

JE M'ABONNE A LA NEWSLETTER

Envie de ne rien manquer des Beatles et de Yellow-Sub ? Abonnez-vous à la newsletter et recevez nos actus, offres et information concours
JE M'ABONNE
Garantie sans SPAM ! Conformité RGPD.
close-link