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Allen Klein, ami ou ennemi des Beatles ? Le manager de 1969-1973 vérifié affirmation par affirmation, de la nuit du Dorchester au règlement de 1977

Par Clive Helday
Allen Klein, ami ou ennemi des Beatles ? Le vrai bilan 1969-1973

Ami ou ennemi ? La question revient chaque fois qu’un texte fait circuler sur les réseaux sociaux la légende d’Allen Klein, l’homme d’affaires new-yorkais qui a géré les intérêts de John Lennon, George Harrison et Ringo Starr de 1969 à 1973. Le récit le plus partagé ces jours-ci tient en quelques lignes efficaces : Brian Epstein meurt, Klein arrive deux ans plus tard, Lennon l’appelle après avoir lu ses déclarations, Paul McCartney lui préfère “l’avocat du groupe”, Lee Eastman, Klein obtient le meilleur contrat de l’histoire du disque en ne se payant que sur les bénéfices qu’il crée, fait venir Phil Spector, se fait renvoyer en 1973, puis finit par gérer Yoko Ono et la succession de John. Une citation de George Harrison referme le tout : “Il nous a obtenu un meilleur contrat, mais il nous a fait nous battre.” Une partie de ce récit est exacte, une autre est approximative, et plusieurs éléments sont faux ou introuvables. Nous avons repris chaque affirmation, document par document, pour répondre à la seule question qui compte vraiment : qu’est-ce que les Beatles ont gagné, et qu’est-ce qu’ils ont perdu, entre le soir de janvier 1969 où John Lennon a rencontré Allen Klein au Dorchester et le 31 mars 1973, quand trois d’entre eux l’ont laissé partir ?

En bref : Allen Klein, ami ou ennemi des Beatles ?Allen Klein (1931-2009) a été le gestionnaire d’affaires de John Lennon, George Harrison et Ringo Starr, et le patron de fait d’Apple Corps, de février 1969 au 31 mars 1973. Il n’est pas arrivé “deux ans” après la mort de Brian Epstein (27 août 1967), mais dix-sept mois plus tard, et c’est lui qui a contacté Lennon après avoir lu dans le Disc and Music Echo du 13 janvier 1969 que les Beatles risquaient la faillite, et non l’inverse. Paul McCartney a refusé de signer son contrat de gestion le 8 mai 1969 et lui préférait le cabinet de son futur beau-père, Lee Eastman, et de son futur beau-frère, John Eastman. Klein a obtenu des résultats réels : le règlement NEMS d’août 1969, la renégociation du contrat EMI-Capitol signée le 20 septembre 1969, l’assainissement d’Apple. Il a aussi contribué à approfondir la fracture du groupe, perdu la bataille de Northern Songs et laissé un contentieux réglé seulement le 8 janvier 1977. Il n’a jamais géré la succession de John Lennon, et la citation de George Harrison qui circule n’a pas de source connue. Notre verdict : ni ami, ni ennemi, mais un instrument puissant entre les mains d’un groupe déjà divisé.

Ce texte prolonge et complète notre grand portrait, Allen Klein : le comptable qui a fait exploser les Beatles, et réécrit les règles de l’industrie du disque, qui retrace toute sa carrière, de Sam Cooke à “Bitter Sweet Symphony”. Ici, la focale est resserrée sur les quatre années Beatles, et sur une question : comment chacun des quatre a-t-il vu Klein, au début, au milieu et à la fin ?

Le récit viral : ce qu’il affirme, et pourquoi il faut le vérifier

Une formule qui marche

Le texte qui circule appartient à un genre bien connu des amateurs des Beatles sur les réseaux sociaux : l’anecdote en dix lignes, rythmée comme un scénario, ponctuée d’une citation finale qui donne la morale de l’histoire. Il se présente comme un épisode d’une série consacrée aux “amis des Beatles, ou ennemis”, et pose dès son titre la question qui fâche. Allen Klein y apparaît comme le manager “qui a tout changé”, un homme dur mais efficace, que le groupe a fini par payer de son unité.

La structure du récit est la suivante. Brian Epstein meurt en 1967 ; deux ans plus tard, les Beatles sont sans direction et Apple perd de l’argent. Klein, connu pour avoir géré Sam Cooke et les Rolling Stones, a pour devise “If you don’t ask, you don’t get”, si on ne demande pas, on n’obtient rien. John Lennon lit les déclarations publiques de Klein sur le chaos financier d’Apple et l’invite. Paul McCartney lui préfère “l’avocat du groupe et son futur beau-père”, Lee Eastman. John, George et Ringo choisissent Klein, qui promet de ne prendre de commission que sur les profits qu’il crée.

Viennent ensuite les réussites : une renégociation avec EMI au “taux de redevance le plus élevé jamais obtenu”, le licenciement des collaborateurs inutiles, la fermeture de Zapple. Puis la chute : Klein fait venir Phil Spector pour Let It Be, ce qui irrite McCartney ; en 1973, les procès commencent et Klein est écarté. La conclusion cite George Harrison : “He got us a better deal, but he got us fighting.” Un post-scriptum précise que Klein a ensuite géré Yoko Ono, la succession de John et le catalogue des débuts des Rolling Stones, et qu’il est mort en 2009 à 77 ans.

Notre méthode

Chaque affirmation de ce récit a été confrontée aux sources de référence : les chronologies détaillées de The Beatles Bible et de The Paul McCartney Project, qui citent elles-mêmes les affidavits de 1971, la presse de 1969 et les livres de Peter Doggett, Ken McNab, Stan Soocher ou Fred Goodman ; les déclarations publiées des quatre Beatles ; l’entretien accordé par Klein à Playboy en novembre 1971 ; les témoignages de Peter Asher ou de Neil Aspinall. Lorsqu’une affirmation est fausse, inexacte ou invérifiable, un encadré “Correctif factuel” l’indique. Lorsqu’elle est exacte, nous le disons aussi : ce récit n’est pas mal intentionné, et une bonne partie de ce qu’il raconte tient debout.

Un tableau récapitulatif, plus bas, reprend l’ensemble des affirmations avec leur verdict.

Le grand vide : de la mort d’Epstein à l’hiver 1969

27 août 1967 : la mort du manager

Brian Epstein meurt le dimanche 27 août 1967, dans sa maison de Chapel Street, à Belgravia, d’une surdose accidentelle de somnifères. Il a 32 ans. Les Beatles l’apprennent à Bangor, au pays de Galles, où ils suivent l’enseignement du Maharishi Mahesh Yogi. John Lennon dira plus tard qu’il a su, ce jour-là, que le groupe était en danger. Epstein n’était pas seulement leur manager : il était l’homme qui négociait, arbitrait, protégeait et rassurait, celui qui gérait les relations avec EMI, les tournées, les films, les contrats, la presse.

Sa disparition laisse un vide que personne ne comble. Son frère Clive reprend la présidence de NEMS Enterprises, la société de Brian, mais il n’a ni la proximité ni l’autorité nécessaires auprès des quatre musiciens. Les Beatles décident de se gérer eux-mêmes. C’est Paul McCartney, le plus disponible et le plus impliqué, qui prend de fait la direction artistique des projets suivants, à commencer par Magical Mystery Tour, tourné dès septembre 1967 et diffusé à Noël, sous les huées de la critique.

Apple, l’utopie qui coûte cher

Le second chantier est Apple. Conçue à l’origine comme un montage fiscal, la société devient au printemps 1968 un projet d’entreprise idéaliste, présenté par John Lennon et Paul McCartney à New York en mai 1968 comme une forme de “communisme occidental” où les artistes seraient enfin libres. Apple Corps regroupe un label, Apple Records, une maison d’édition, une branche cinéma, une branche électronique confiée à Alexis Mardas, dit Magic Alex, et une boutique, l’Apple Boutique de Baker Street, ouverte en décembre 1967 et fermée en juillet 1968 après avoir distribué gratuitement son stock.

Le siège s’installe au 3 Savile Row, à Mayfair, durant l’été 1968. Le label connaît des succès réels, à commencer par “Hey Jude” et par “Those Were the Days” de Mary Hopkin. Mais l’organisation est floue, les dépenses ne sont pas contrôlées, et l’argent s’écoule. Les témoignages de l’époque évoquent des notes de frais sans justificatif, des invités qui ne repartent jamais, des projets financés sans suite, des comptes ouverts chez les fournisseurs sans limite. Nous avons raconté les adresses successives de la société dans 27 Ovington Square : le siège discret d’Apple Corps à Knightsbridge, et sa santé financière d’aujourd’hui dans Apple Corps : comment les Beatles génèrent encore des dizaines de millions.

NEMS, le quart qui pèse

Il faut ajouter un problème que le récit viral ne mentionne pas, et qui est pourtant au cœur de l’arrivée de Klein : NEMS. En vertu des accords passés du vivant d’Epstein, la société de Brian conservait un droit sur 25 % des redevances discographiques des Beatles, pour neuf ans. Brian mort, ce quart revient à une entreprise que ses héritiers, sa mère Queenie et son frère Clive, envisagent de vendre. Au début de 1969, un groupe financier de la City, Triumph Investment Trust, dirigé par Leonard Richenberg, se porte acquéreur. Les Beatles risquent de voir un quart de leurs revenus discographiques passer entre les mains de financiers qu’ils ne connaissent pas.

C’est dans ce contexte, et pas seulement dans celui du désordre d’Apple, que le groupe cherche un conseiller à l’hiver 1968-1969. Les noms circulent depuis l’automne 1968. Lord Beeching, ancien président des chemins de fer britanniques, est consulté. Paul McCartney, lui, pense déjà à la famille de Linda Eastman, la photographe américaine avec qui il vit depuis l’automne : son père, Lee Eastman, et son frère, John Eastman, sont avocats à New York.

Correctif factuel : Klein n’est pas arrivé “deux ans plus tard”Le récit viral affirme que Klein est entré en scène deux ans après la mort de Brian Epstein. Epstein est mort le 27 août 1967. Klein rencontre John Lennon fin janvier 1969, soit environ dix-sept mois plus tard, et il est officiellement chargé par les quatre Beatles d’examiner leurs affaires le 3 février 1969. Deux ans après la mort d’Epstein, à la fin d’août 1969, Klein était déjà installé chez Apple depuis six mois et venait de conclure le règlement avec NEMS. L’écart n’est pas anecdotique : il rappelle que la période sans manager a duré moins longtemps qu’on le dit, mais qu’elle a suffi à installer le désordre dont Klein allait profiter.

Qui était Allen Klein en 1969 ?

Un comptable devenu négociateur

Allen Klein naît le 18 décembre 1931 à Newark, dans le New Jersey, dans une famille d’immigrés juifs venus de Budapest. Sa mère meurt alors qu’il est encore tout petit, et il passe une partie de son enfance dans un orphelinat. Devenu comptable, il découvre à la fin des années 1950 que les maisons de disques sous-paient presque systématiquement leurs artistes, et il en fait un métier : il audite les comptes, retrouve l’argent dû et se rémunère sur ce qu’il récupère.

En 1963, il devient le conseiller d’affaires de Sam Cooke, pour qui il négocie avec RCA un contrat qui laisse au chanteur la propriété de ses enregistrements, ce qui est alors exceptionnel. En 1965, Andrew Loog Oldham le fait entrer auprès des Rolling Stones, pour qui il obtient de Decca une avance record. En 1968, il prend le contrôle de Cameo-Parkway, un label de Philadelphie coté en bourse, qui deviendra ABKCO Industries, pour Allen and Betty Klein Company. Le détail de ces années, et des montages qui ont permis à Klein de conserver les catalogues de Sam Cooke et des Stones, est raconté dans notre portrait complet d’Allen Klein.

Sur ce point, le récit viral est exact : Klein a bien géré Sam Cooke et les Rolling Stones avant les Beatles. Il omet seulement de dire que la relation avec les Stones était déjà, en 1969, en train de tourner à l’aigre.

Une réputation qui le précède

En 1969, Klein a 37 ans. Il est petit, trapu, porte des cols roulés plutôt que des costumes, parle vite et fort, et ne cache pas qu’il aime l’argent et le combat. Sa réputation est double. Pour les artistes, il est celui qui fait payer les maisons de disques. Pour les maisons de disques, il est un prédateur. Une anecdote, souvent reprise dans les portraits qui lui ont été consacrés après sa mort, résume l’image qu’il cultivait : il aurait gardé dans son bureau une plaque détournant le psaume 23, “Yea, though I walk through the valley of the shadow of evil, I shall fear no evil”, et se concluant par “for I am the biggest bastard in the valley”, car je suis le plus grand salaud de la vallée.

L’intérêt de Klein pour les Beatles est ancien. Dès 1964, il rêve de les représenter, et des rumeurs de rapprochement circulent dans la presse spécialisée dès novembre 1966, du vivant d’Epstein. Il ne cache pas que les Beatles sont, pour lui, le sommet de la profession. Mais tant qu’Epstein vit, la porte est fermée.

Correctif factuel : la devise “If you don’t ask, you don’t get” n’est pas documentéeLe récit viral prête à Klein une devise, “If you don’t ask, you don’t get”. Nous n’avons trouvé cette formule dans aucun entretien de Klein, ni dans son long entretien à Playboy de novembre 1971, ni dans les citations rapportées par ses biographes et par les chronologies de référence. Il s’agit d’un proverbe anglais courant, qui résume assez bien sa méthode de négociation, mais rien n’indique qu’il en ait fait sa devise. La phrase la plus souvent associée à Klein dans ses portraits est la parodie du psaume 23 évoquée ci-dessus, et elle-même relève davantage de la légende de bureau que de la citation sourcée. Il faut donc présenter “If you don’t ask, you don’t get” comme un résumé de sa philosophie, non comme ses mots.

Janvier 1969 : qui a appelé qui ?

Le Rock and Roll Circus, un premier contact

La première rencontre entre Klein et Lennon a lieu le 11 décembre 1968, sur le tournage du Rock and Roll Circus des Rolling Stones, dans un studio de Wembley transformé en chapiteau. Lennon y joue avec un groupe éphémère, The Dirty Mac, réunissant Eric Clapton, Keith Richards et Mitch Mitchell, et Yoko Ono participe à la performance finale. Klein, qui gère les Stones, est présent. Selon The Beatles Bible, il aborde Lennon, mais les deux hommes ne parlent pas affaires ce jour-là, et il n’en sort rien de concret. Mick Jagger aurait alors mis Lennon en garde contre les méthodes de Klein. Cette soirée de Wembley est racontée dans notre histoire du blues et des Beatles, qui s’ouvre précisément sur la performance de Lennon et du Dirty Mac.

13 janvier 1969 : “fauchés dans six mois”

Le déclic vient d’un article. Le 13 janvier 1969, pendant que les Beatles répètent à Twickenham ce qui deviendra Let It Be, le Disc and Music Echo publie un entretien de John Lennon avec le journaliste Ray Coleman. Lennon y expose sans précaution les difficultés d’Apple. Selon la formule restée célèbre, et rapportée par Klein lui-même dans ses affidavits, Lennon explique que si les choses continuent ainsi, les Beatles seront fauchés dans six mois.

Klein lit l’article, ou en entend parler, à New York. Il comprend immédiatement que la porte s’entrouvre. Selon sa propre déclaration rapportée par Keith Badman, il ira “droit à Lennon quand il a dit qu’ils allaient être fauchés”. Il obtient le numéro de Lennon par l’intermédiaire de Derek Taylor, l’attaché de presse d’Apple, et l’appelle depuis les États-Unis. Peter Brown, l’assistant de longue date d’Epstein passé chez Apple, s’occupe de l’organisation du rendez-vous, dont il parle avec Lennon le 22 janvier.

Correctif factuel : c’est Klein qui a lu Lennon, pas Lennon qui a lu KleinLe récit viral affirme que John Lennon a invité Allen Klein après avoir lu les commentaires publics de Klein sur le chaos financier d’Apple. C’est l’inverse. Ce sont les déclarations de Lennon au Disc and Music Echo, publiées le 13 janvier 1969, qui ont alerté Klein, lequel a pris l’initiative du contact en appelant Lennon depuis New York. Klein lui-même l’a reconnu, et Lennon dira en 1971 qu’il était évident pour lui que Klein était venu à Londres expressément pour offrir ses services aux Beatles. Klein n’avait fait aucune déclaration publique sur Apple avant de rencontrer Lennon. L’inversion n’est pas un détail : elle fait de Lennon un client qui choisit, alors qu’il fut d’abord une cible que Klein a su approcher au moment exact où elle était vulnérable.

La nuit du Dorchester

Le rendez-vous a lieu à l’hôtel Dorchester, sur Park Lane, où Klein est descendu. Les chronologies divergent sur la date exacte : The Beatles Bible retient le dimanche 26 janvier 1969, The Paul McCartney Project le lundi 27, et plusieurs biographes parlent de la nuit du 27 au 28. John Lennon vient avec Yoko Ono. La soirée dure des heures.

Klein a préparé la rencontre comme un examen. Il connaît les chansons de Lennon, ses textes, ses déclarations, et surtout les contrats des Beatles, dont il a étudié les failles. Il sait que Lennon se sent sous-estimé par rapport à McCartney, que Yoko Ono est méprisée par l’entourage des Beatles, et il traite le couple avec un respect qu’aucun homme d’affaires ne leur avait montré. Lui-même racontera qu’il ne proposait rien, qu’il ne travaillait pas ainsi, qu’il essayait surtout de ne pas paraître trop pressé. Lennon, selon Klein, “avait une peur bleue de la situation financière”.

Au cours de la soirée, c’est Lennon qui pose la question : Klein accepterait-il de le représenter, lui et Yoko ? Vers trois heures du matin, Klein rédige plusieurs lettres informant EMI, Northern Songs et Apple qu’il représente désormais John Lennon. Lennon les signe. L’une d’elles, adressée à Sir Joseph Lockwood, président d’EMI, tient en une phrase, telle que Lennon l’a lui-même rapportée : “Dear Sir Joe: From now on Allen Klein handles all my stuff.” À partir de maintenant, Allen Klein s’occupe de toutes mes affaires.

Lennon sort de la nuit conquis. Il racontera avoir été frappé de voir cet homme d’affaires connaître aussi précisément ses chansons et ses textes, quand tant d’autres ne s’intéressaient qu’aux chiffres. Le lendemain, il annonce aux trois autres que Klein le représente.

28 janvier – 3 février 1969 : trois contre un

La rencontre avec les quatre

Le mardi 28 janvier 1969, vers 21 heures selon l’affidavit de Klein, les quatre Beatles le rencontrent ensemble au siège d’Apple, au 3 Savile Row. L’ordre du jour est brûlant : le groupe est sur le point de racheter NEMS pour un million de livres, somme qu’EMI accepterait d’avancer sur les redevances futures. L’opération a été recommandée par John Eastman, et Lennon lui-même la soutient encore. Klein conseille d’attendre : rien ne doit être signé avant qu’il ait examiné les finances.

Les réactions sont contrastées. Ringo Starr, dans l’Anthology, se souviendra d’un homme bruyant, sûr de lui, résumant son programme d’une formule : “I’ll get it done, lads”, je vais régler ça, les gars. Paul McCartney n’est pas impressionné. Selon le récit de Ringo, il quitte la réunion. Il reviendra pourtant aux discussions suivantes, pour ne pas s’opposer aux autres sans raison.

Les Eastman entrent en scène

Paul a son propre candidat. Depuis l’automne 1968, il partage la vie de Linda Eastman, photographe new-yorkaise rencontrée à Londres en mai 1967. Le père de Linda, Lee Eastman, né Leopold Epstein, est un avocat d’affaires réputé, spécialiste du droit d’auteur et des artistes, notamment des peintres. Son fils John Eastman, le frère de Linda, travaille avec lui. Paul les juge compétents, honnêtes et proches de lui. Pour les trois autres, c’est précisément le problème : confier les intérêts du groupe à la belle-famille de l’un d’entre eux, c’est donner à McCartney un avantage permanent. Lennon le dira sans détour dans son affidavit de 1971 : il était opposé à l’idée d’avoir pour manager quelqu’un qui avait une relation aussi étroite avec un Beatle en particulier.

En janvier, les Beatles acceptent pourtant de nommer les Eastman comme conseillers temporaires. Le 1er février, la discussion sur NEMS est suspendue jusqu’à l’examen des comptes. Le lundi 3 février 1969, à Apple, une solution de compromis est arrêtée : Allen Klein est chargé d’examiner l’ensemble des affaires du groupe, tandis que Lee et John Eastman deviennent conseillers juridiques généraux d’Apple. Le communiqué publié ce jour-là précise que les Beatles ont demandé à Allen Klein de New York d’examiner toutes leurs affaires, et qu’il a accepté. La presse musicale britannique, NME, Melody Maker et Disc and Music Echo, annonce la nouvelle le 8 février.

Paul avait invité Mick Jagger à la réunion du 3 février, pour qu’il raconte son expérience. Jagger trouve Klein déjà présent, et se montre évasif. Paul se souviendra, dans l’Anthology, que Jagger lui avait simplement dit que Klein était “all right if you like that kind of thing”, très bien si on aime ce genre de chose. Paul le prit comme un avertissement ; les autres n’y entendirent rien.

Deux semaines de cohabitation

La double direction ne fonctionne pas. John Eastman dira plus tard que les deux camps ont coopéré avec Klein “pendant environ deux semaines”, et qu’ensuite Klein retenait des documents importants. Le 14 février, une lettre de John Eastman à Clive Epstein, jugée insultante par ce dernier, précipite la vente de NEMS à Triumph. Le 12 mars 1969, Paul épouse Linda à la mairie de Marylebone. Aucun des trois autres Beatles n’est présent. Le même jour, George et Pattie Harrison sont arrêtés pour détention de cannabis dans leur maison d’Esher.

Correctif factuel : Lee Eastman n’était pas “l’avocat du groupe”Le récit viral présente Lee Eastman comme “l’avocat du groupe et son futur beau-père”. La seconde partie est exacte : Paul épouse sa fille Linda le 12 mars 1969, six semaines après l’arrivée de Klein. La première est trompeuse. Lee Eastman n’était pas l’avocat des Beatles avant 1969. Il était l’avocat de Paul McCartney, et son cabinet, Eastman & Eastman, n’a été nommé conseiller juridique général d’Apple que le 3 février 1969, comme contrepartie accordée à Paul en même temps que Klein recevait sa mission. C’est d’ailleurs surtout John Eastman, le fils, qui a mené les discussions de 1969 à Londres. Présenter Lee Eastman comme l’avocat du groupe fait du choix de Paul une option neutre. Pour John, George et Ringo, c’était au contraire l’avocat d’un seul d’entre eux.

NEMS : la première victoire de Klein

La vente à Triumph

Le 17 février 1969, Triumph Investment Trust rachète les 70 % de NEMS détenus par Queenie Epstein, pour environ 750 000 livres selon les chiffres les plus souvent cités, la presse de l’époque avançant des montants plus élevés. Triumph doit acquérir avant avril les 20 % de Clive Epstein, ce qui lui donnera 90 % de la société ; les Beatles conservent 10 %. Neil Aspinall, directeur général d’Apple, est informé le 21 février. Clive Epstein avait accepté, à la demande de Klein, de différer sa décision de trois semaines ; la lettre de John Eastman a mis fin à sa patience.

Pour les Beatles, la perspective est inacceptable : une société financière de la City allait toucher un quart de leurs redevances discographiques. Klein, les Eastman et le groupe font front commun. Les Beatles demandent à EMI de verser désormais leurs redevances directement à Apple, en court-circuitant NEMS. EMI, prise entre deux feux, gèle environ 1,3 million de livres de redevances en attendant une clarification juridique. La Haute Cour, en la personne du juge Buckley, refuse de maintenir le gel : l’argent va à Apple.

Le règlement du 27 août 1969

La négociation avec Leonard Richenberg, le patron de Triumph, est rude, et Klein y déploie toute sa méthode. Le règlement est conclu durant l’été, et les Beatles cèdent formellement leurs parts de NEMS à Triumph le 27 août 1969, deux ans jour pour jour après la mort de Brian Epstein. NEMS renonce à son droit sur 25 % des redevances des Beatles pour neuf ans. En échange, la société reçoit 750 000 livres en espèces, 50 000 livres pour sa participation de 23 % dans Subafilms, et 5 % des redevances discographiques brutes de 1972 à 1976. Les Beatles reçoivent 266 000 actions Triumph contre leurs 10 % de NEMS, et une option sur les 4,5 % de Northern Songs que détenait NEMS.

C’est un succès indiscutable. Un quart des redevances du plus grand groupe du monde revient aux musiciens, contre une somme forfaitaire et une redevance réduite et limitée dans le temps. Le récit viral ne le mentionne pas, et c’est dommage : c’est sans doute le meilleur argument en faveur de Klein.

Les contrats de Klein : 20 % de quoi ?

La promesse faite à Lennon

La formule qui a séduit Lennon, et qui figure dans le récit viral, est la promesse de ne se payer que sur ce qu’il ferait gagner en plus. Selon The Beatles Bible, Klein, contrairement à sa méthode habituelle, proposait de ne prendre de commission que sur l’augmentation des revenus des Beatles : si Apple continuait à perdre de l’argent, il ne toucherait rien. The Paul McCartney Project précise les termes retenus pour la gestion d’Apple : aucune commission sur les contrats discographiques existants, 20 % de toute augmentation qu’il négocierait, pour une durée de trois ans.

Le 21 mars 1969, une réunion du conseil d’Apple, à laquelle Paul n’assiste pas, nomme Klein gestionnaire des affaires de la société. Paul, en voyage de noces, a chargé son avocat, Charles Coman, de voter contre. Il est mis en minorité. Neil Aspinall, qui dirige Apple, résumera plus tard le basculement : “Everything changed when Klein took over… for a start Paul wasn’t there.” Tout a changé quand Klein a pris les commandes, et d’abord, Paul n’était pas là.

Le 8 mai 1969 : la signature sans Paul

Le jeudi 8 mai 1969, aux studios Olympic de Barnes, où le groupe travaille, John Lennon, George Harrison et Ringo Starr signent le contrat qui fait officiellement de Klein et de sa société ABKCO leurs gestionnaires d’affaires. Paul McCartney refuse. Il demande un délai, propose de faire relire le contrat par ses avocats, et constate que les trois autres veulent signer immédiatement. Il ne signera jamais.

Son motif, tel qu’il l’a toujours raconté, est autant financier que personnel. Dans les années 1970, il expliquait que Klein demandait 20 % et qu’à ses yeux 15 % suffisaient. En 2021, dans l’émission de BBC Radio 4 tirée de son livre The Lyrics, il donne une version plus tranchante : “Klein wanted 20%, and I said, ‘Tell him he can have 10% if you have to go with him.’” Klein voulait 20 %, et j’ai dit : dites-lui qu’il peut avoir 10 % si vous devez absolument le prendre. Il ajoute : “It was three to one because the other two went with John, so it was looking like Allen Klein was gonna own our entire Beatle empire.” C’était trois contre un, parce que les deux autres avaient suivi John, et il semblait qu’Allen Klein allait posséder tout notre empire Beatle.

Les autres contrats

La règle du “pourcentage sur l’augmentation” ne s’applique pas à tout. Le 20 septembre 1969, le jour même où il annonce en privé aux autres qu’il quitte le groupe, John Lennon signe avec Yoko Ono un accord avec Klein pour leur société de production, Bag Productions. Les termes sont griffonnés au dos d’un menu du Peppermill, un restaurant de Cork Street, à deux rues d’Apple : Lennon et Ono versent à ABKCO 20 % des revenus bruts de Bag Productions, pour trois ans, avec une possibilité de résiliation à préavis. Ici, il n’est plus question de ne se payer que sur les gains créés : c’est un pourcentage classique sur le chiffre d’affaires.

Correctif factuel : “une commission uniquement sur les profits qu’il créait”, vrai pour EMI, pas pour toutLe récit viral affirme que Klein ne se rémunérait que sur les profits qu’il créait. C’est exact pour le cœur du dispositif : sur les contrats discographiques existants, il ne touchait rien, et il percevait 20 % de l’augmentation qu’il obtenait. Mais ce n’était pas une règle universelle. D’autres accords prévoyaient un pourcentage classique, comme celui de Bag Productions, la société de John Lennon et Yoko Ono, sur laquelle ABKCO percevait 20 % des revenus bruts. Surtout, le taux de 20 % était au cœur du refus de Paul McCartney, qui l’a toujours jugé excessif. Enfin, l’affaire s’est soldée en 1977 par un règlement de plusieurs millions de dollars en faveur de Klein, ce qui montre que la question de ce qu’il lui était dû est restée contestée jusqu’au bout.

Printemps 1969 : le grand ménage chez Apple

Les comptes fermés

Klein commence par ce qu’il sait faire : lire les comptes. Ce qu’il trouve confirme les craintes de Lennon. Apple dépense sans contrôle, finance des projets qui n’aboutissent pas, paie des salaires et des notes de frais dont personne ne vérifie la justification. La première mesure est symbolique et radicale : Klein fait fermer les comptes ouverts chez les fournisseurs au nom de nombreux employés et amis du groupe. Les déjeuners commandés au nom d’Apple, les voitures, les achats divers cessent. Lennon le défendra dans son affidavit de 1971 en expliquant que Klein avait renvoyé, au début de 1969, le personnel incompétent ou inutile.

Alistair Taylor, Ron Kass, Peter Asher

Les départs les plus marquants touchent des fidèles. Alistair Taylor, l’assistant personnel de Brian Epstein, l’homme qui l’avait accompagné à la Cavern le 9 novembre 1961 pour voir les Beatles pour la première fois, est licencié au printemps. Il l’apprend par Peter Brown et vide son bureau le 30 avril 1969 ; le Daily Mail publie son témoignage le lendemain. Taylor racontera qu’il a tenté de joindre les Beatles, et qu’aucun d’eux ne l’a rappelé. Le licenciement d’un homme qui était là depuis le premier jour choque l’entourage du groupe. Il a valeur de message : la période des fidélités sentimentales est close.

Ron Kass, l’Américain qui dirigeait Apple Records depuis 1968, est lui aussi écarté. Peter Asher, le frère de Jane Asher, ancienne compagne de Paul, qui dirigeait le département artistique du label, part de lui-même. Interrogé des années plus tard par le journaliste Bill DeYoung, il précisera : “No, I left. I quit. I would have been fired anyway.” Je suis parti, j’ai démissionné, j’aurais été viré de toute façon. Asher connaissait Klein par des gens qui avaient travaillé avec lui, dont les Rolling Stones, et le jugeait “bad news”, une mauvaise nouvelle. Il estimait qu’Apple avait besoin d’un minimum d’organisation, mais que Klein n’était pas l’homme de la situation. Il emmène avec lui James Taylor et ses bandes, et signe avec Warner, qui doit se prémunir contre d’éventuelles poursuites : Klein affirmait les avoir attaqués chacun pour 50 millions de dollars, ce qu’Asher n’a jamais vu se concrétiser.

D’autres restent. Neil Aspinall, l’ami de Liverpool devenu directeur général d’Apple, conserve son poste, tout comme Peter Brown et Derek Taylor, l’attaché de presse. Mal Evans, l’homme de confiance des sessions, reste aussi. Le grand ménage n’est donc pas une purge totale, mais un tri, conduit par un homme qui ne connaissait personne et ne devait rien à personne.

Zapple, deux disques et puis s’en va

Parmi les victimes figure Zapple, le label expérimental lancé par Apple pour publier des enregistrements parlés, de la poésie et de la musique d’avant-garde, sous la direction de Barry Miles. Il ne publie que deux albums, le 9 mai 1969 au Royaume-Uni : Unfinished Music No. 2: Life with the Lions de John Lennon et Yoko Ono, et Electronic Sound de George Harrison, deux expériences sur bande et sur synthétiseur Moog. Les projets en préparation, dont des enregistrements de Richard Brautigan, Lawrence Ferlinghetti ou Charles Bukowski, sont abandonnés. Klein ferme le label, jugé déficitaire.

Le récit viral est exact sur ce point : Klein a bien licencié et fermé Zapple. Il est seulement un peu court. La fermeture de Zapple n’était pas seulement une économie, elle signait la fin du projet d’Apple tel que Lennon et McCartney l’avaient présenté en 1968 : une maison ouverte aux artistes de toute sorte. Avec Klein, Apple devient une société de gestion des intérêts des Beatles, ce qu’elle est restée.

Correctif factuel : un tri plus qu’une purgeLe récit viral dit que Klein a “licencié les collaborateurs” d’Apple. C’est exact, mais il faut nuancer. Les départs les plus connus, ceux d’Alistair Taylor et de Ron Kass, sont bien des licenciements. Celui de Peter Asher est une démission, même si Asher reconnaissait qu’il aurait été renvoyé de toute façon. Et plusieurs piliers de l’entourage, Neil Aspinall, Peter Brown, Derek Taylor, Mal Evans, sont restés en poste. Les licenciements de 1969 ont aussi touché des employés anonymes, dont aucune liste complète n’a été publiée. L’image d’un Klein vidant les bureaux d’Apple d’un coup est donc exagérée : il a fermé des départements et des comptes, et a remplacé des responsables, mais le noyau historique de l’entourage des Beatles est resté.

Northern Songs : la défaite que le récit oublie

Le coup de Dick James

Le seul grand dossier de 1969 que Klein a perdu est aussi celui qui comptait le plus pour Lennon et McCartney : leurs chansons. La société Northern Songs, fondée en 1963 par l’éditeur Dick James pour publier les compositions du duo, était cotée en bourse depuis 1965. Au printemps 1969, alors que les Beatles se déchirent sur Klein et les Eastman, Dick James et son associé Charles Silver vendent leurs parts à ATV, le groupe de télévision de Lew Grade, sans prévenir les auteurs. Lennon et McCartney l’apprennent par la presse.

Une bataille boursière s’engage. Klein tente de réunir une contre-offre avec l’aide d’un consortium d’actionnaires institutionnels, réunis dans la City. L’opération échoue à l’automne 1969 : les investisseurs se méfient de Klein, et la division entre Lennon et McCartney n’arrange rien. Lennon lance à la réunion avec les financiers qu’il n’est pas question de se faire avoir par des hommes en costume, une sortie qui n’aide pas à rallier les investisseurs. Les Beatles finissent par vendre leurs propres parts. Le catalogue Lennon-McCartney échappe définitivement à ses auteurs, jusqu’à son rachat par Michael Jackson en 1985.

Pourquoi le récit l’oublie

Le récit viral ne dit pas un mot de Northern Songs. C’est compréhensible, l’épisode est complexe, mais c’est aussi révélateur : la défaite de Northern Songs ruine l’image d’un Klein invincible. Elle montre aussi les limites de sa méthode. Klein savait négocier avec des maisons de disques qui avaient besoin des Beatles ; il était beaucoup moins à l’aise avec des financiers de la City qui n’avaient besoin de personne, et qui se méfiaient de sa réputation. Le récit complet de la bataille figure dans notre portrait d’Allen Klein.

20 septembre 1969 : le contrat EMI-Capitol

La négociation

Le contrat des Beatles avec EMI, négocié par Epstein en 1967 pour neuf ans, avait été jugé avantageux à l’époque. Klein le juge insuffisant au regard de ce que valent désormais les Beatles. Sa méthode est connue : faire comprendre que rien de nouveau ne sera livré tant que les conditions ne seront pas revues. Pendant l’été 1969, les discussions avec EMI et sa filiale américaine Capitol se déroulent alors que les Beatles achèvent Abbey Road, un album dont chacun devine qu’il sera un succès considérable, et que l’album tiré des séances de janvier, Get Back, reste en suspens.

Le nouvel accord est signé le samedi 20 septembre 1969 au 3 Savile Row. Il relève très fortement le taux de redevance des Beatles, en particulier sur le marché américain, et donne à Apple un droit de regard sur la fabrication et la distribution des disques aux États-Unis. En contrepartie, EMI obtient le droit de publier des compilations, ce que Brian Epstein avait toujours refusé. Le contrat court jusqu’en 1976 et couvre les disques des Beatles, ensemble ou séparément.

La scène qui suit

La signature est restée célèbre pour ce qui s’est passé juste après. Au cours de la même réunion, alors que Paul McCartney parle de reprendre la scène, John Lennon annonce qu’il quitte le groupe. Il veut “un divorce”. Klein, qui vient d’obtenir le meilleur contrat de l’histoire du groupe, demande aux Beatles de garder la nouvelle secrète, le temps que les effets du contrat se déploient. Ils obéissent pendant près de sept mois. Le contrat que Klein a arraché à EMI est donc signé par un groupe qui, en privé, n’existe déjà plus.

Correctif factuel : “le taux de redevance le plus élevé jamais obtenu”, une formule plausible mais invérifiableLe récit viral affirme que Klein a obtenu d’EMI le taux de redevance le plus élevé jamais consenti. The Beatles Bible reprend cette idée, en parlant des redevances les plus élevées payées à un artiste à l’époque. La direction est incontestable : le nouveau contrat améliore très fortement les conditions des Beatles, et Paul McCartney lui-même l’a signé. Mais les chiffres cités varient énormément d’une source à l’autre, en pourcentage du prix de gros ou en cents par album, et aucune version intégrale du contrat n’a été publiée. Il faut donc écrire que Klein a obtenu un taux “parmi les plus élevés jamais consentis à l’époque”, et se garder de donner des pourcentages précis comme s’ils étaient établis. Il faut aussi rappeler la contrepartie, rarement mentionnée : l’autorisation donnée à EMI de publier des compilations, ouvrant la voie aux albums rouge et bleu de 1973.

Phil Spector et Let It Be : la goutte d’eau

Des bandes que personne ne veut finir

En janvier 1969, pendant que Klein s’installe, les Beatles enregistrent à Twickenham puis au sous-sol d’Apple les séances qui doivent donner un album et un film, Get Back, conclues par le concert sur le toit du 30 janvier. Le résultat ne satisfait personne. L’ingénieur Glyn Johns monte une première version de l’album en mai 1969, une seconde en janvier 1970 ; les Beatles les rejettent l’une après l’autre. Le projet reste sur une étagère pendant qu’ils enregistrent Abbey Road, qui sort le 26 septembre 1969. Notre article sur la Fender Bass VI de John Lennon, de Helter Skelter à The Long and Winding Road revient sur la manière dont ces séances furent jouées.

L’arrivée de Spector

Phil Spector, le producteur du “mur du son” des Ronettes et des Righteous Brothers, entre dans le cercle des Beatles par John Lennon. Le 27 janvier 1970, il produit à Abbey Road, en une soirée, le single “Instant Karma!” de Lennon, avec George Harrison à la guitare. Lennon et Harrison sont conquis. Klein propose de lui confier les bandes de janvier 1969. Paul McCartney dira plus tard que c’est Klein qui a décidé de faire reproduire l’album par Spector, peut-être après avoir consulté les autres, mais “certainly not me”, certainement pas moi, et qu’il n’a pas réussi à joindre Spector.

Du 23 mars au 2 avril 1970, Spector travaille sur les bandes à Abbey Road. Il remixe, monte, réduit, ajoute. Le 1er avril 1970, il enregistre des arrangements orchestraux et choraux sur trois titres, dont “The Long and Winding Road”, la ballade de Paul : cordes, cuivres, chœur féminin, harpe. Ringo Starr est le seul Beatle présent ce jour-là, pour doubler sa batterie. Le soir même, Spector, connu pour ses exigences, se dispute avec les musiciens et l’ingénieur.

Le 10 avril 1970

Pendant ce temps, Paul McCartney a enregistré seul, chez lui et en studio, son premier album, McCartney. Klein et les trois autres voudraient en retarder la sortie, prévue le 17 avril, pour qu’elle ne fasse pas concurrence à Let It Be. À la fin mars, Ringo Starr est chargé d’apporter à Paul une lettre lui demandant de décaler sa date. Paul le met dehors. Ringo, de retour chez Apple, recommande aux autres de laisser Paul sortir son disque à la date prévue, ce qu’ils acceptent.

Le 10 avril 1970, des exemplaires de presse de McCartney sont accompagnés d’un questionnaire sous forme d’auto-interview, dans lequel Paul explique notamment qu’il ne prévoit pas de travailler à nouveau avec les Beatles et qu’il n’a pas de projet de collaboration avec Lennon. Le Daily Mirror titre sur le départ de Paul. Pour le public, c’est lui qui a quitté les Beatles ; pour les initiés, c’est Lennon qui était parti en septembre. Klein, qui avait obtenu le silence de Lennon, n’a pas de prise sur Paul. Notre FAQ sur la séparation des Beatles détaille les dates et les responsabilités.

La lettre du 14 avril

En découvrant l’acétate de “The Long and Winding Road”, Paul est furieux. Le 14 avril 1970, il écrit à Klein une lettre restée célèbre. Il y pose une règle : à l’avenir, personne ne doit ajouter ou retirer quoi que ce soit à l’un de ses enregistrements sans sa permission. Puis il énumère ses demandes : baisser le volume des cordes, des cuivres, des voix et des autres ajouts, remonter les voix et les instruments des Beatles, supprimer la harpe de la fin et revenir aux notes de piano d’origine, et ne jamais recommencer.

Klein se souviendra avoir répondu par un télégramme, invitant Paul à l’appeler, lui ou Spector. La réponse aurait été que la lettre “parlait d’elle-même”. Le 16 avril, Paul déclare à l’Evening Standard qu’il n’a reçu aucune réponse. Il est trop tard, selon Klein, pour modifier le disque. Let It Be sort le 8 mai 1970 au Royaume-Uni, sans aucune des modifications demandées. L’album est numéro un en Grande-Bretagne et aux États-Unis, et “The Long and Winding Road”, publié en single aux États-Unis, y devient le dernier numéro un des Beatles. Lennon dira que Spector a “travaillé comme un forçat” sur un matériau médiocre, et que le résultat n’était pas fantastique, mais qu’il était soulagé que ce projet interminable soit enfin terminé.

La revanche de 2003

Paul McCartney n’a jamais pardonné l’épisode. En 2003, il obtient la publication de Let It Be… Naked, une version de l’album débarrassée des ajouts de Spector, où “The Long and Winding Road” retrouve sa sobriété d’origine, dans une prise différente. On peut comparer les deux versions sur l’album d’origine, réédité en 2021 dans les mixages de Giles Martin, Let It Be des Beatles en édition deluxe 2 CD, et sur Let It Be… Naked.

Correctif factuel : Klein a fait venir Spector, mais pas seulLe récit viral affirme que “Klein a fait venir Phil Spector”. The Beatles Bible le confirme : c’est Klein qui a fait travailler Spector en Angleterre sur les bandes abandonnées de Get Back. Mais il faut compléter. Spector avait d’abord été adopté par John Lennon, qui l’avait fait produire “Instant Karma!” le 27 janvier 1970, et par George Harrison, qui lui confiera dans la foulée All Things Must Pass. La décision de lui remettre les bandes de Let It Be a été prise avec l’accord de Lennon, de Harrison et de Starr, et sans celui de McCartney. Enfin, l’irritation de Paul ne tenait pas seulement aux arrangements : elle tenait au fait qu’on avait modifié sa chanson sans lui demander son avis, ce qu’il considérait comme une conséquence directe du pouvoir donné à Klein.

Sur l’univers sonore de Spector au service de Lennon après les Beatles, on lira I Don’t Want to Be a Soldier : l’histoire complète de la chanson de colère de John Lennon.

McCartney contre Klein devant la Haute Cour

Le 31 décembre 1970

Pendant toute l’année 1970, Paul McCartney cherche à sortir du partenariat qui le lie aux trois autres, The Beatles & Co, constitué en 1967. Tant que ce partenariat existe, ses revenus passent par Apple, donc par Klein. Les trois autres refusent de le dissoudre. Le 31 décembre 1970, Paul engage une action devant la division de Chancellerie de la Haute Cour de Londres, pour obtenir la dissolution du partenariat et la nomination d’un administrateur judiciaire. Il ne poursuit pas Klein en tant que tel : il poursuit John, George et Ringo. Mais tout le dossier tourne autour de Klein.

George Harrison écrira dans son affidavit qu’il “ne pouvait pas y croire” quand il avait reçu, juste avant Noël, une lettre des avocats de Paul. Ringo Starr regrettera qu’une assignation ait été lancée un 31 décembre.

Les affidavits de février 1971

Le procès s’ouvre le 19 février 1971. Les affidavits des quatre Beatles sont lus à l’audience, et ils donnent la photographie la plus précise de ce que chacun pense alors de Klein. Paul y écrit qu’il se méfiait de Klein, “I distrusted Klein”, et qu’il ne voulait “pas le moins du monde” de lui comme manager. Il reproche à Klein d’avoir prélevé des commissions excessives, d’avoir retenu des documents, d’avoir géré Apple sans le consulter.

John Lennon prend la défense de Klein avec vigueur. Klein est “forceful to an extreme, but he does get results”, énergique à l’extrême, mais il obtient des résultats. Pour autant qu’il le sache, Klein n’a pris aucune commission à laquelle il n’avait pas droit, et les critiques de Paul à son égard ne sont pas justes. George Harrison consacre une partie de son affidavit à sa relation musicale avec Paul, assurant que leur seule dispute sérieuse, à Twickenham en janvier 1969, avait été suivie d’une relation plus égalitaire. Ringo Starr salue en Paul le plus grand bassiste du monde, mais décrit un homme qui insiste jusqu’à obtenir ce qu’il veut.

Correctif factuel : Ringo n’a pas écrit que Paul s’était conduit “comme un enfant gâté”Une phrase souvent attribuée à Ringo Starr dans le procès de 1971, selon laquelle Paul se serait comporté “comme un enfant gâté”, ne figure pas dans les extraits publiés de son affidavit. Elle provient du Daily Mirror du 24 février 1971, qui résume ainsi la position de Ringo. Il s’agit d’une paraphrase de journaliste, non d’une citation. L’affidavit de Ringo, plus nuancé, parle d’un Paul qui insiste pour obtenir ce qu’il veut, et commence par un compliment musical.

Le jugement du 12 mars 1971

Le 12 mars 1971, le juge Stamp donne raison à Paul McCartney. Il nomme un administrateur judiciaire, James Spooner, pour gérer les actifs du partenariat en attendant sa dissolution. Le jugement est sévère pour Klein, dont la gestion et les commissions sont mises en cause. Les trois autres renoncent à faire appel au printemps. La dissolution formelle de The Beatles & Co n’interviendra que le 9 janvier 1975.

Klein, lui, garde la gestion des affaires personnelles de John, George et Ringo, et d’Apple pour leur part. Il est désavoué, mais pas encore écarté.

Klein parle : l’entretien de Playboy

En novembre 1971, Klein accorde à Playboy un long entretien où il revient sur le procès. Il y défend son bilan et accuse les Eastman. “The sad thing, really, is that the Eastmans are using them as the ball and bat to fight me”, le plus triste, c’est que les Eastman se servent d’eux comme de la balle et de la batte pour me combattre. Il assure que Paul peut faire ce qu’il veut, et juge le procès inutile : l’avoir étalé en public est, dit-il, une perte d’énergie. Sur les Beatles, il a une phrase juste : “It’s like a war where no one wins.” C’est comme une guerre où personne ne gagne. Et il affirme, au sujet de Paul, que les trois autres l’aiment toujours, quoi qu’il arrive.

Klein vu par chacun des quatre Beatles

La question “ami ou ennemi ?” n’a pas la même réponse selon le Beatle à qui on la pose, ni selon l’année. Reprenons-la un par un.

John Lennon : de l’enthousiasme à “Steel and Glass”

John Lennon est l’homme qui a fait entrer Klein, et celui qui l’a défendu le plus longtemps. En 1969, il voit en lui un double : un garçon sans mère, élevé loin de ses parents, qui s’est fait seul, parle vulgairement, se moque des convenances et méprise l’establishment. Klein, de son côté, a compris ce que personne n’avait compris chez Apple : Lennon voulait être traité comme un artiste à part entière, et voulait que Yoko Ono soit traitée de même. Klein leur obtient une gestion séparée de leurs projets, finance leurs films, leurs disques expérimentaux, leurs campagnes pour la paix.

En 1971, dans son affidavit, Lennon le décrit comme énergique à l’extrême mais efficace. Le détail le plus parlant de ces années n’est pas une citation mais une embauche : en 1970, une jeune femme travaille comme réceptionniste dans les bureaux new-yorkais d’ABKCO avant de devenir l’assistante personnelle de John et Yoko. Elle s’appelle May Pang, et c’est elle qui partagera la vie de Lennon entre 1973 et 1975. Nous avons consacré un long article à May Pang, cinquante ans après.

Le retournement vient en 1972 et 1973. Lennon, installé à New York, découvre que les promesses de Klein ne se réalisent pas toutes, que les comptes restent opaques, que l’affaire du Concert for Bangladesh tourne mal. Les contrats de gestion arrivent à échéance le 31 mars 1973, et ne sont pas renouvelés. Le 6 avril 1973, à Los Angeles, Lennon et Yoko Ono sont interviewés par John Fielding pour l’émission Weekend World de London Weekend Television, diffusée le 8 avril. Lennon y évoque la fin de son association avec Klein. La phrase qui en est restée, et qu’on lui prête très souvent, est qu’il y avait “peut-être” du vrai dans les soupçons de Paul. Nous n’avons pas pu vérifier le verbatim de l’émission, mais le sens est constant dans toutes les sources : Lennon reconnaît, à demi-mot, s’être trompé.

L’année suivante, il est plus direct. En juillet et août 1974, il enregistre pour Walls and Bridges “Steel and Glass”, une charge contre un homme d’affaires arrogant qui n’est jamais nommé, mais que tout le monde identifie comme Klein. La chanson reprend délibérément la construction de “How Do You Sleep?”, la charge de 1971 contre McCartney. Lennon, qui avait choisi Klein contre Paul, retourne contre Klein l’arme qu’il avait utilisée contre Paul.

L’album est disponible en version remasterisée : Walls and Bridges de John Lennon.

Paul McCartney : la méfiance du premier jour

Paul McCartney est le seul des quatre dont la position n’a jamais varié. Dès la réunion du 28 janvier 1969, il se méfie de Klein. Il refuse de signer son contrat le 8 mai, vote contre sa nomination chez Apple par l’intermédiaire de son avocat, et finit par traîner ses trois camarades en justice pour s’extraire d’un partenariat dont Klein tenait les comptes. Selon The Beatles Bible, il reconnaissait pourtant ne pas voir comment Klein pouvait les escroquer : “If you are screwing us, I don’t see how.”

Sa méfiance était-elle fondée sur des faits ou sur un instinct ? Les deux. Il connaissait la réputation de Klein par les Rolling Stones, et la mise en garde ambiguë de Mick Jagger avait achevé de le convaincre. Il avait aussi, dans la famille Eastman, des conseillers dont il partageait la culture juridique et patrimoniale. Il a résumé en 2021, pour BBC Radio 4, ce qui l’avait frappé à l’époque : “Oy oy oy, this guy has got such a bad reputation.” Ce type avait une si mauvaise réputation.

Il a aussi reconnu ce que cet épisode lui avait coûté. Dans la même émission, il a confié qu’il avait dû se battre pour sa part des Beatles, et en réalité pour la leur aussi, et qu’“a lot of hurt went down during that period in the early 1970s”, beaucoup de souffrances ont eu lieu durant cette période du début des années 1970. Paul a gagné son procès, et l’histoire lui a largement donné raison sur Klein. Mais c’est lui qui a porté, aux yeux du public de 1970, la responsabilité de la séparation.

George Harrison : le soutien puis la trahison

George Harrison a soutenu Klein dès février 1969, sans réserve apparente. Le contrat EMI de septembre 1969 lui profitait directement, d’autant que ses chansons commençaient à compter : “Something” et “Here Comes the Sun”, sur Abbey Road, étaient parmi les plus réussies de l’album. Sous la gestion de Klein, il publie en novembre 1970 All Things Must Pass, triple album produit avec Phil Spector, dont “My Sweet Lord” devient numéro un mondial. L’éclosion de l’auteur Harrison durant cette année est racontée dans George Harrison en 1969, la naissance d’un auteur.

C’est encore Klein qui gère l’organisation du Concert for Bangladesh, le 1er août 1971, au Madison Square Garden, et la publication du disque et du film qui en sont tirés. Faute d’avoir demandé à temps le statut d’organisation caritative exonérée d’impôts, une partie des recettes est bloquée par le fisc américain pendant des années. C’est l’épisode qui retourne Harrison. Les images du concert, et leur histoire, sont retracées dans The Concert for Bangladesh (1971-2005) : Ringo Starr, Saul Swimmer et les images fondatrices.

La suite est plus amère encore. En 1971, la société Bright Tunes poursuit Harrison, accusant “My Sweet Lord” de plagier “He’s So Fine” des Chiffons. Klein, son gestionnaire, est alors censé le défendre. Après la rupture de 1973, ABKCO rachète Bright Tunes en 1978, devenant ainsi la partie adverse de son ancien client, avec une connaissance intime de son dossier. Le juge Richard Owen conclura en 1981 que Klein avait manqué à son devoir de loyauté, et le privera du bénéfice de l’opération : Harrison obtiendra les droits de “He’s So Fine” contre le versement de 587 000 dollars à ABKCO, soit le prix payé par Klein.

Harrison n’a pas attendu le jugement pour dire ce qu’il pensait de ces années. Il écrit en 1971 “Sue Me, Sue You Blues”, une chanson ironique sur les procès en cascade qui ont suivi la séparation, d’abord offerte au guitariste Jesse Ed Davis, puis enregistrée par lui-même pour Living in the Material World, en 1973. La chanson vise l’ensemble des parties, Beatles compris, et pas seulement Klein, mais elle dit l’essentiel : à force de procédures, tout le monde est perdant.

L’album a été réédité pour son cinquantième anniversaire : Living in the Material World de George Harrison, édition 50e anniversaire.

Correctif factuel : la citation de George Harrison n’a pas de source connueLe récit viral se conclut sur une phrase attribuée à George Harrison : “He got us a better deal, but he got us fighting.” Il nous a obtenu un meilleur contrat, mais il nous a fait nous battre. Nous ne l’avons trouvée dans aucun entretien connu de Harrison, ni dans The Beatles Anthology, ni dans I Me Mine, son livre de 1980, ni dans les chronologies de référence. La formule résume habilement le débat, et elle n’est pas absurde dans la bouche d’un homme qui a soutenu Klein avant d’en être victime. Mais elle a toutes les caractéristiques d’une synthèse rédigée après coup et attribuée à un Beatle pour lui donner du poids. Elle ne doit pas être citée comme authentique. Il faut ajouter qu’elle est historiquement discutable : les Beatles se battaient déjà avant Klein, comme le montrent les séances de janvier 1969, filmées pendant que Klein arrivait.

Ringo Starr : le loyal

Ringo Starr est le Beatle dont la relation avec Klein a fait le moins de bruit. Il le suit en 1969 avec les deux autres, signe le 8 mai, et reste à ses côtés jusqu’au bout. Sous la gestion d’ABKCO, il publie ses deux premiers albums solo, Sentimental Journey et Beaucoups of Blues, en 1970, et poursuit une carrière d’acteur. ABKCO produit d’ailleurs Blindman, le western italien de 1971 où il tient un rôle de méchant, que nous avons étudié dans Blindman (1971) : Ringo Starr, le western italien et l’iconographie d’un personnage à contre-emploi.

C’est Ringo qui, en mars 1970, se rend chez Paul avec la lettre lui demandant de retarder McCartney, et qui revient en conseillant aux autres de céder. C’est aussi lui qui, dans l’Anthology, a laissé le portrait le plus vivant de Klein à son arrivée : un homme bruyant, qui promettait de tout régler. Sa position est celle d’un homme qui voulait d’abord que le groupe tienne. Il quitte Klein en même temps que Lennon et Harrison, en 1973, et sera partie au même contentieux jusqu’en 1977.

1973 : la sortie

Le 31 mars 1973

Les contrats de gestion signés en 1969 pour trois ans avaient été prolongés de quelques mois. Le 31 mars 1973, ils arrivent à expiration, et John Lennon, George Harrison et Ringo Starr ne les renouvellent pas. Il n’y a pas de licenciement spectaculaire, pas de lettre de rupture publique : les trois hommes laissent simplement le contrat s’éteindre. L’annonce est faite dans les jours qui suivent, et les déclarations de Lennon sur Weekend World, enregistrées le 6 avril, en donnent le ton.

Les raisons accumulées sont nombreuses. L’affaire du Concert for Bangladesh, dont l’argent reste bloqué. Les comptes, jugés opaques. La situation de George face au procès Bright Tunes. Le sentiment, chez Lennon, que Klein s’occupe davantage d’ABKCO que de ses clients. Et la conviction, chez les trois, qu’ils n’ont plus besoin de lui pour gérer des carrières solo qui fonctionnent.

Les procès

Klein ne part pas les mains vides, et il ne part pas en silence. En juillet 1973, il assigne John Lennon devant la Cour suprême de l’État de New York, puis, en novembre, les trois Beatles, pour récupérer ce qu’il estime lui être dû en commissions et avances, soit plusieurs millions de dollars. Les trois contre-attaquent à Londres, en lui reprochant des commissions excessives et des manquements de gestion. Paul McCartney, qui n’a jamais été client de Klein, n’est pas partie à ces procédures, mais pour la première fois depuis 1969, les quatre anciens Beatles se retrouvent face au même adversaire.

Ces procédures durent près de quatre ans. Elles bloquent une partie des revenus d’Apple, retardent la dissolution du partenariat, empoisonnent les relations entre les anciens membres. La dissolution formelle de The Beatles & Co est prononcée le 9 janvier 1975 ; Lennon signe les derniers documents en décembre 1974, en Floride, à Disney World, selon le récit de May Pang.

Le règlement du 8 janvier 1977

Le contentieux entre Apple et ABKCO prend fin le 8 janvier 1977. Klein reçoit une somme forfaitaire, généralement donnée à environ 4,2 millions de dollars, d’autres sources parlant d’environ 5 millions selon ce qui est inclus, en contrepartie de l’abandon de toute prétention future sur les affaires des Beatles. Lennon attribuera plus tard à Yoko Ono un rôle décisif dans la conclusion de cet accord, qu’elle aurait négocié directement avec Klein.

Pour les Beatles, c’est le prix de la liberté contractuelle. Pour Klein, c’est la confirmation que, même écarté, il savait se faire payer. Le récit viral résume tout cela en une phrase : “By 1973, lawsuits… Klein was out.” C’est exact pour la date de son départ, mais trompeur sur la suite : Klein n’était plus là, mais son ombre a pesé sur Apple jusqu’en 1977, et sur George Harrison jusqu’aux années 1990.

Correctif factuel : en 1973, Klein n’a pas été chassé par des procès, il a laissé expirer ses contrats puis a lui-même attaquéLe récit viral laisse entendre qu’en 1973 les procès ont commencé et que Klein a été écarté. La chronologie est inverse. Les contrats de gestion de Lennon, Harrison et Starr ont expiré le 31 mars 1973 sans être renouvelés. C’est ensuite Klein qui a attaqué, en juillet puis en novembre 1973, pour réclamer les sommes qu’il estimait dues. Les trois anciens Beatles ont répliqué. Le seul procès antérieur, celui de 1970-1971, avait été intenté par Paul McCartney contre ses trois camarades, pas contre Klein. L’affaire s’est conclue par un règlement à l’amiable le 8 janvier 1977, pour environ 4,2 millions de dollars en faveur de Klein.

Un méchant de fiction

Le personnage de Klein était si bien installé dans l’imaginaire des amateurs des Beatles qu’il a eu droit à sa parodie. En 1978, dans All You Need Is Cash, le faux documentaire des Rutles écrit par Eric Idle et mis en musique par Neil Innes, le rôle de Ron Decline, l’homme d’affaires qui ruine le groupe de Rutland, est confié à John Belushi. George Harrison, qui apparaît lui-même dans le film, a soutenu le projet. On ne pouvait imaginer façon plus claire de dire ce que les Beatles pensaient de Klein à la fin des années 1970. L’histoire de cette parodie est racontée dans Les Rutles : l’histoire complète du faux groupe qui a raconté les Beatles.

Après les Beatles : ce que Klein n’a pas géré

Yoko Ono et la succession de John

Le post-scriptum du récit viral affirme que Klein a ensuite géré Yoko Ono, la succession de John Lennon et le catalogue des débuts des Rolling Stones. Sur les deux premiers points, c’est faux. Les contrats de Yoko Ono et de John Lennon avec ABKCO ont pris fin en 1973, au même moment que ceux des autres. Les relations entre le couple et Klein se sont ensuite limitées au contentieux de 1973-1977, conclu par le règlement de janvier 1977.

Après la mort de John Lennon, le 8 décembre 1980, sa succession est gérée par Yoko Ono, exécutrice testamentaire, et par les sociétés qu’elle contrôle, notamment Lenono Music. Allen Klein n’y joue aucun rôle. Nous avons expliqué ce que dit réellement le testament de Lennon et qui en a bénéficié dans Qui a hérité de la fortune de John Lennon ?.

Les Rolling Stones, en revanche…

Sur le troisième point, le récit est exact, mais il emploie un mot trompeur. Klein n’a pas “géré plus tard” le catalogue des débuts des Stones : il le possède, ou plus exactement sa société ABKCO le possède, depuis la rupture de 1970. Les enregistrements et les droits d’édition des Rolling Stones jusqu’en 1971 inclus, de “Satisfaction” à “Sympathy for the Devil”, appartiennent à ABKCO, et non au groupe. C’est même, avec le catalogue de Sam Cooke, le principal héritage économique d’Allen Klein.

La mort de Klein

Allen Klein meurt le 4 juillet 2009 à New York, des suites de la maladie d’Alzheimer. Il a 77 ans. Sur ce point, le récit viral est exact. Son fils Jody Klein lui succède à la tête d’ABKCO.

Correctif factuel : Klein n’a géré ni Yoko Ono après 1973, ni la succession de John LennonLe récit viral affirme qu’Allen Klein a ensuite géré Yoko Ono, la succession de John Lennon et le catalogue des débuts des Rolling Stones. Les deux premières affirmations sont fausses. Les relations d’affaires entre Klein d’une part, John Lennon et Yoko Ono d’autre part, ont pris fin le 31 mars 1973 et ont été suivies de quatre ans de contentieux. La succession de Lennon, ouverte en décembre 1980, a toujours été administrée par Yoko Ono. La troisième affirmation est exacte sur le fond, mais il faut la formuler autrement : ABKCO détient, depuis 1970, les enregistrements et l’édition des Rolling Stones jusqu’en 1971. Quant à la date et à l’âge de sa mort, le 4 juillet 2009, à 77 ans, ils sont exacts.

Klein a-t-il séparé les Beatles ?

Une fracture antérieure

C’est la question que pose implicitement la citation finale du récit viral : Klein a-t-il “fait se battre” les Beatles ? La réponse honnête est non, pas au sens où il aurait créé leurs divisions. Quand Klein rencontre Lennon, en janvier 1969, George Harrison vient de quitter le groupe, le 10 janvier, après des semaines de frictions avec Paul aux studios de Twickenham, et n’est revenu qu’à ses conditions. Lennon est absorbé par Yoko Ono, l’héroïne et ses projets d’avant-garde. Ringo Starr avait déjà quitté le groupe pendant deux semaines en août 1968, durant l’enregistrement du White Album. Paul, qui tient le groupe à bout de bras depuis la mort d’Epstein, irrite les trois autres par son autorité. Les tensions artistiques, personnelles et financières existent avant Klein.

Un accélérateur

Mais Klein a joué un rôle d’accélérateur, et c’est là que le récit viral touche juste. En imposant un choix entre lui et les Eastman, la question de la gestion a transformé des désaccords diffus en un conflit à deux camps, avec des contrats, des avocats et des votes. Pour la première fois, le groupe s’est divisé formellement, trois contre un, sur une question qui n’était pas musicale. Paul McCartney s’est retrouvé isolé dans une société dont il ne contrôlait plus la gestion, et ses revenus passaient par un homme dont il se méfiait. L’action en justice du 31 décembre 1970 découle directement de cette situation.

Il faut aussi rappeler que Klein n’avait aucun intérêt à la séparation. Son contrat EMI reposait sur la valeur des Beatles, ensemble ou séparément, et il a demandé à Lennon de garder sa décision secrète en septembre 1969. On ne peut donc pas l’accuser d’avoir voulu la fin du groupe. On peut, en revanche, lui reprocher d’avoir rendu impossible tout compromis, en faisant de la gestion des affaires un terrain de guerre.

Et si Paul avait gagné ?

L’hypothèse inverse est séduisante, mais fragile. Si les Eastman avaient été choisis en 1969, Lennon, Harrison et Starr se seraient retrouvés dans la situation de Paul : gérés par la famille d’un autre. Lennon l’avait dit clairement dans son affidavit. Les Eastman auraient sans doute mieux protégé le patrimoine du groupe à long terme ; c’est ce qu’ils ont fait pour Paul, avec MPL Communications. Mais il n’est pas certain qu’ils auraient évité la séparation. Ils n’auraient pas non plus forcément obtenu d’EMI les conditions que Klein a arrachées en 1969, car leur style était celui de l’avocat qui structure, pas du comptable qui menace.

L’histoire réelle est donc moins morale qu’on le voudrait. Paul avait raison de se méfier de Klein. Lennon avait raison de ne pas vouloir des Eastman. Et chacun des deux camps a obtenu ce qu’il voulait : Paul, la protection de ses intérêts ; John, George et Ringo, un meilleur contrat et une gestion conforme à leurs choix. Ce que personne n’a obtenu, c’est l’unité du groupe.

Le bilan : ce que Klein a apporté, ce qu’il a coûté

Ce que Klein a apporté Ce que Klein a coûté
Le règlement NEMS (été 1969) : les Beatles récupèrent le quart de leurs redevances La rupture formelle avec Paul McCartney, qui ne signe jamais son contrat
La renégociation EMI-Capitol du 20 septembre 1969, parmi les meilleures conditions de l’époque La perte de Northern Songs face à ATV à l’automne 1969
L’arrêt des dépenses incontrôlées d’Apple et la fermeture des comptes ouverts Le départ d’hommes de confiance, Alistair Taylor, Ron Kass, Peter Asher, et de James Taylor
La sortie de Let It Be, numéro un en Grande-Bretagne et aux États-Unis La colère durable de Paul sur “The Long and Winding Road”
Une gestion attentive des projets de John et Yoko et de la carrière solo de George Le procès de 1971, perdu, et la nomination d’un administrateur judiciaire
L’organisation du Concert for Bangladesh Des recettes bloquées par le fisc faute de statut caritatif
Une gestion qui permet aux carrières solo de démarrer en 1970 Quatre ans de contentieux après 1973 et un règlement de plusieurs millions de dollars
Un rapport de force nouveau face aux maisons de disques Le retournement contre George Harrison dans l’affaire “My Sweet Lord”

Le verdict

Ami ou ennemi ? Ni l’un ni l’autre, ou plutôt les deux, successivement et selon les Beatles. Pour John Lennon, George Harrison et Ringo Starr, Klein a été un allié efficace en 1969, puis un gestionnaire décevant en 1971-1972, puis un adversaire de 1973 à 1977, et même au-delà pour George. Pour Paul McCartney, il a été un adversaire dès le premier jour. Pour les Beatles en tant que groupe, il a été un instrument redoutable dans les mains d’un ensemble déjà divisé : il a amélioré leurs revenus et rendu leur réconciliation plus difficile.

La formule que l’on prête à George Harrison, “il nous a obtenu un meilleur contrat, mais il nous a fait nous battre”, est donc juste dans sa première moitié, discutable dans la seconde, et sans source connue dans sa totalité. Une formule plus exacte serait : il nous a obtenu un meilleur contrat, à un moment où nous nous battions déjà, et il a donné à nos disputes la forme d’un procès.

Le récit viral, affirmation par affirmation

Affirmation Verdict Ce que disent les sources
Klein arrive deux ans après la mort d’Epstein Inexact Dix-sept mois : Epstein meurt le 27 août 1967, Klein rencontre Lennon fin janvier 1969
Klein a géré Sam Cooke et les Rolling Stones Exact Sam Cooke à partir de 1963, les Stones de 1965 à 1970
Sa devise était “If you don’t ask, you don’t get” Non sourcé Proverbe courant, jamais attribué à Klein dans les sources consultées
Lennon l’invite après avoir lu ses déclarations sur Apple Faux Klein a lu l’entretien de Lennon au Disc and Music Echo du 13 janvier 1969 et l’a appelé
Paul voulait Lee Eastman, l’avocat du groupe et son futur beau-père Partiellement exact Futur beau-père, oui ; avocat de Paul, nommé conseil d’Apple seulement le 3 février 1969
John, George et Ringo choisissent Klein Exact Contrat signé le 8 mai 1969 sans Paul
Commission uniquement sur les profits créés Partiellement exact Vrai pour les contrats discographiques existants ; 20 % des revenus bruts pour Bag Productions
Le taux de redevance le plus élevé jamais obtenu Plausible Amélioration majeure le 20 septembre 1969 ; chiffres variables, contrat non publié
Licenciements chez Apple et fermeture de Zapple Exact Alistair Taylor et Ron Kass écartés ; Zapple fermé après deux albums parus le 9 mai 1969
Klein fait venir Phil Spector Exact, à nuancer Avec l’accord de Lennon, Harrison et Starr, après “Instant Karma!” ; sans l’accord de Paul
En 1973, les procès commencent et Klein est écarté Chronologie inversée Contrats expirés le 31 mars 1973, puis Klein attaque ; règlement le 8 janvier 1977
George : “He got us a better deal, but he got us fighting” Non sourcé Aucune source connue
Klein a ensuite géré Yoko Ono et la succession de John Faux Relations rompues en 1973, contentieux jusqu’en 1977 ; succession administrée par Yoko Ono
Klein contrôlait le catalogue des débuts des Stones Exact ABKCO détient les enregistrements et l’édition des Stones jusqu’en 1971
Mort en 2009 à 77 ans Exact Le 4 juillet 2009 à New York

Ce qu’il reste de Klein chez les Beatles aujourd’hui

Une Apple transformée

L’héritage le plus durable de Klein chez les Beatles est paradoxal : c’est la forme même d’Apple Corps. La société utopique de 1968 est devenue, sous sa direction, une structure de gestion de droits, de contrats et de catalogue. Après son départ, Neil Aspinall en reprendra la direction jusqu’en 2007, et poursuivra cette logique avec une prudence opposée au style de Klein, mais dans le cadre qu’il avait fixé : protéger et exploiter l’œuvre des Beatles. Le groupe ne sortira plus de nouveaux disques ensemble, mais Apple deviendra l’une des sociétés de gestion de catalogue les plus rentables du monde.

Une leçon pour tout le métier

Le second héritage dépasse les Beatles. L’affaire Klein a appris à toute une génération de musiciens que les contrats se relisent, que les comptes se vérifient, que la confiance ne remplace pas l’audit, et que choisir un manager, c’est aussi choisir un camp. Les artistes des années 1970 ont tiré la leçon, en séparant plus nettement les fonctions de manager, d’avocat et de comptable. Le portrait complet de cet héritage professionnel, de l’audit de royalties à la propriété des masters, est développé dans notre article de référence sur Allen Klein.

Chronologie : Allen Klein et les Beatles, 1966-2009

Date Événement
Novembre 1966 Premières rumeurs de discussions entre certains Beatles et Klein
27 août 1967 Mort de Brian Epstein
11 décembre 1968 Klein croise Lennon au tournage du Rock and Roll Circus
13 janvier 1969 Entretien de Lennon au Disc and Music Echo sur les difficultés d’Apple
26-28 janvier 1969 Nuit du Dorchester avec Lennon et Yoko Ono, puis rencontre avec les quatre au 3 Savile Row
3 février 1969 Klein chargé d’examiner les affaires du groupe ; les Eastman nommés conseillers juridiques d’Apple
17 février 1969 Triumph Investment Trust rachète la majorité de NEMS
12 mars 1969 Mariage de Paul McCartney et Linda Eastman
21 mars 1969 Klein nommé gestionnaire d’Apple, Paul mis en minorité
30 avril 1969 Alistair Taylor quitte Apple après son licenciement
8 mai 1969 Lennon, Harrison et Starr signent avec Klein ; McCartney refuse
9 mai 1969 Les deux seuls albums Zapple paraissent au Royaume-Uni
27 août 1969 Les Beatles cèdent leurs parts de NEMS dans le cadre du règlement avec Triumph
20 septembre 1969 Signature du nouveau contrat EMI-Capitol ; Lennon annonce en privé son départ ; accord Bag Productions
Automne 1969 Échec de la bataille de Northern Songs face à ATV
27 janvier 1970 Phil Spector produit “Instant Karma!”
23 mars – 2 avril 1970 Spector travaille sur les bandes de Let It Be
10 avril 1970 Le questionnaire de presse de McCartney rend publique la rupture
14 avril 1970 Lettre de Paul à Klein sur “The Long and Winding Road”
8 mai 1970 Sortie de Let It Be au Royaume-Uni
31 décembre 1970 Paul McCartney assigne les trois autres Beatles devant la Haute Cour
12 mars 1971 Jugement en faveur de Paul ; nomination d’un administrateur judiciaire
1er août 1971 Concert for Bangladesh au Madison Square Garden
Novembre 1971 Long entretien de Klein dans Playboy
31 mars 1973 Expiration des contrats de Lennon, Harrison et Starr avec Klein
6-8 avril 1973 Lennon évoque la rupture dans Weekend World
Juillet-novembre 1973 Klein assigne Lennon, puis les trois anciens Beatles, à New York
Juillet-août 1974 Lennon enregistre “Steel and Glass”
9 janvier 1975 Dissolution formelle de The Beatles & Co
8 janvier 1977 Règlement du contentieux entre Apple et ABKCO
1978 ABKCO rachète Bright Tunes ; Belushi joue Ron Decline chez les Rutles
1981 Le juge Owen constate un manquement de Klein à son devoir de loyauté envers Harrison
4 juillet 2009 Mort d’Allen Klein à New York, à 77 ans

Questions fréquentes sur Allen Klein et les Beatles

Allen Klein était-il l’ami ou l’ennemi des Beatles ?

Les deux, selon les années et selon les Beatles. Il a été l’allié de John Lennon, George Harrison et Ringo Starr de 1969 à 1972, et l’adversaire de Paul McCartney dès le début. Il a obtenu de meilleurs revenus pour le groupe, avec le règlement NEMS et le contrat EMI-Capitol de 1969, mais a aussi contribué à transformer leurs désaccords en procès. Après 1973, il est devenu l’adversaire juridique des trois Beatles qui l’avaient choisi.

Qui a fait appel à Allen Klein ?

C’est John Lennon qui l’a choisi, mais c’est Klein qui a pris l’initiative du contact, après avoir lu dans le Disc and Music Echo du 13 janvier 1969 que les Beatles risquaient la faillite. Il a rencontré Lennon et Yoko Ono au Dorchester fin janvier 1969, puis les quatre Beatles le 28 janvier.

Pourquoi Paul McCartney refusait-il Allen Klein ?

Pour trois raisons : sa mauvaise réputation, connue notamment par les Rolling Stones ; le taux de commission de 20 %, qu’il jugeait trop élevé ; et sa préférence pour Lee et John Eastman, le père et le frère de Linda, qu’il épousa le 12 mars 1969. Il n’a jamais signé le contrat de Klein.

Combien Allen Klein prenait-il ?

Pour la gestion d’Apple, il ne touchait rien sur les contrats discographiques existants et percevait 20 % des augmentations qu’il obtenait. D’autres accords prévoyaient des pourcentages classiques, comme les 20 % des revenus bruts de Bag Productions, la société de John Lennon et Yoko Ono.

Allen Klein a-t-il provoqué la séparation des Beatles ?

Non, au sens où les tensions existaient avant lui, comme l’ont montré les séances de janvier 1969 et les départs temporaires de Ringo en 1968 et de George en 1969. Mais il a accéléré la fracture en divisant le groupe trois contre un sur la question de la gestion, ce qui a conduit au procès de 1970-1971.

Pourquoi Phil Spector a-t-il produit Let It Be ?

Parce que Klein, avec l’accord de John Lennon, George Harrison et Ringo Starr, lui a confié au printemps 1970 les bandes de janvier 1969, que personne n’avait réussi à terminer. Spector avait convaincu Lennon en produisant “Instant Karma!” le 27 janvier 1970. Paul McCartney n’a pas été consulté.

Quand Allen Klein a-t-il quitté les Beatles ?

Ses contrats avec Lennon, Harrison et Starr ont expiré le 31 mars 1973 sans être renouvelés. Klein les a ensuite poursuivis en justice, et le contentieux s’est conclu le 8 janvier 1977 par un règlement d’environ 4,2 millions de dollars en sa faveur.

Allen Klein a-t-il géré la succession de John Lennon ?

Non. Ses relations d’affaires avec John Lennon et Yoko Ono se sont arrêtées en 1973, suivies de quatre ans de contentieux. Après la mort de Lennon en 1980, sa succession a été administrée par Yoko Ono.

Que possède encore ABKCO aujourd’hui ?

ABKCO, la société fondée par Klein et dirigée depuis sa mort par son fils Jody, détient les enregistrements et l’édition des Rolling Stones jusqu’en 1971, ainsi que le catalogue de Sam Cooke. Elle ne détient aucun droit sur les enregistrements des Beatles.

John Lennon a-t-il écrit une chanson contre Allen Klein ?

Oui, “Steel and Glass”, enregistrée en 1974 pour l’album Walls and Bridges. La chanson ne nomme pas Klein, mais elle est universellement interprétée comme une charge contre lui, et reprend délibérément la construction de “How Do You Sleep?”, écrite en 1971 contre Paul McCartney.

Pour aller plus loin

Deux livres en anglais permettent d’approfondir le sujet. Le premier est la biographie de Fred Goodman, la plus complète consacrée à Klein, qui s’appuie sur ses archives et sur des entretiens avec ses proches : Allen Klein: The Man Who Bailed Out the Beatles, Made the Stones, and Transformed Rock & Roll de Fred Goodman. Le second est le récit de l’après-Beatles par Peter Doggett, qui raconte en détail les procès, les contrats et les rancunes de 1969 à nos jours : You Never Give Me Your Money de Peter Doggett.

Pour voir les Beatles au moment exact où Klein entre dans leur vie, rien ne remplace les séances de janvier 1969 filmées par Michael Lindsay-Hogg et remontées par Peter Jackson : The Beatles: Get Back en Blu-ray, et le livre qui l’accompagne en français, The Beatles : Get Back.

Sur l’environnement de ces années, on lira aussi La Grande-Bretagne des années Beatles (1962-1970), George Harrison n’était pas le Beatle tranquille, et notre récit de la nuit de Montréal où fut enregistré Give Peace a Chance, quelques semaines après la signature du contrat de Klein.

Sources

The Beatles Bible : profil d’Allen Klein ; fiches du 26 janvier 1969 (contrats signés par Lennon), du 28 janvier 1969 (rencontre avec les Beatles), du 3 février 1969, du 27 août 1969 (vente des parts NEMS), du 20 septembre 1969 (accord Bag Productions), du 31 mars 1973 (fin des contrats), du 6 avril 1973 (entretien Weekend World), du 8 janvier 1977 (règlement Apple-ABKCO) ; profil de Phil Spector. The Paul McCartney Project : fiches du 27 janvier 1969, de la nomination de février 1969, de la vente de NEMS à Triumph (17 février 1969), de la nomination de Klein chez Apple (21 mars 1969), de la lettre du 14 avril 1970, du troisième jour du procès de février 1971 (affidavits) ; entretien d’Allen Klein dans Playboy, novembre 1971. MusicRadar, 12 novembre 2021, sur les déclarations de Paul McCartney dans l’émission de BBC Radio 4 tirée de The Lyrics. Bill DeYoung, entretien avec Peter Asher. Far Out Magazine, articles sur “Steel and Glass” et sur la plaque du bureau de Klein. Ainsi que nos propres articles cités en liens, en particulier notre portrait d’Allen Klein.

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