Actualité Beatles

La Grande-Bretagne des années Beatles (1962-1970) : comment un pays a vécu la Beatlemania, du Palladium à la séparation

Par Clive Helday
La Grande-Bretagne des années Beatles (1962-1970) : Beatlemania, MBE, Swinging London -

Le 5 octobre 1962, un 45 tours sort chez Parlophone, une petite marque d’EMI surtout connue pour ses disques comiques. Il s’appelle Love Me Do, il est signé par quatre inconnus de Liverpool, et il atteindra péniblement la dix-septième place des classements. Sept ans et demi plus tard, le 10 avril 1970, le Daily Mirror titre en une sur le départ de Paul McCartney, comme on annoncerait une crise gouvernementale. Entre ces deux dates, la Grande-Bretagne a changé de visage. Elle a perdu un empire, découvert la télévision des jeunes, légalisé l’homosexualité masculine et l’avortement, aboli la peine de mort, abaissé l’âge du vote à dix-huit ans, dévalué sa monnaie et inventé le Swinging London. Et pendant toute cette période, les Beatles ont été le miroir dans lequel le pays se regardait changer.

Cet article ne raconte pas l’histoire des Beatles vue de l’intérieur, séance par séance ou disque par disque : nous l’avons fait ailleurs, et notre dossier sur l’onde de choc Beatles dans la culture populaire mondiale en offre la vue d’ensemble. Il propose l’angle inverse : comment le Royaume-Uni a vécu les Beatles. Comment le Premier ministre, la reine, la BBC, la presse populaire et la presse sérieuse, les intellectuels, la police, les écoles, les anciens combattants, les adolescentes de province et les théoriciens de la contre-culture ont réagi, année après année, à ce phénomène qui n’avait aucun précédent. On y croisera Harold Wilson et Alec Douglas-Home, le critique musical du Times et l’éditorialiste du New Statesman, les radios pirates de la mer du Nord, les mods de Clacton, le sergent Pilcher de la brigade des stupéfiants et quelques colonels en retraite furieux de partager leur décoration avec quatre chanteurs.

Nos sources principales sont les historiens britanniques de la période, Dominic Sandbrook (Never Had It So Good et White Heat), Arthur Marwick (The Sixties), Jonathon Green (All Dressed Up), et les grands biographes des Beatles, Mark Lewisohn en tête (Tune In et The Complete Beatles Chronicle), Ian MacDonald (Revolution in the Head) et Craig Brown (One Two Three Four). Les dates ont été recoupées avec les archives de presse et les chronologies de référence. Quand une anecdote est douteuse ou mal datée, nous le signalons dans un encadré.

En bref

  • 1962 : un pays sorti de l’austérité, une jeunesse qui a de l’argent et qui échappe au service militaire. Les Beatles signent chez Parlophone et entrent dans les classements avec Love Me Do.
  • 1963 : l’année du basculement. Le Palladium le 13 octobre, le mot “Beatlemania” dans le Daily Mail le 21 octobre, le Royal Variety Performance le 4 novembre, et l’analyse musicale du Times le 27 décembre.
  • 1964 : la classe politique courtise le groupe. Harold Wilson leur remet un prix en mars, avant de gagner les élections d’octobre. La télévision et les radios pirates s’organisent autour de la musique des jeunes.
  • 1965 : le MBE. L’Establishment adoube les Beatles, et quelques décorés indignés renvoient leurs médailles.
  • 1966-1967 : le Swinging London, la fin des concerts, Sgt. Pepper, les lois de la “société permissive”, la mort de Brian Epstein et le premier échec public, Magical Mystery Tour.
  • 1968-1970 : la politique, la drogue et la police rattrapent le groupe. Le dernier concert sur un toit de Londres, puis la séparation, annoncée dans la presse en avril 1970, deux mois avant que les jeunes de dix-huit ans ne votent pour la première fois.

Le Royaume-Uni de 1962 : un pays entre deux mondes

Pour comprendre la façon dont la Grande-Bretagne a accueilli les Beatles, il faut se représenter le pays au moment où ils arrivent. Ce n’est plus tout à fait la Grande-Bretagne grise de l’après-guerre, celle des tickets de rationnement, qui n’ont disparu complètement qu’en 1954. Ce n’est pas encore le pays de la minijupe et des boutiques de Carnaby Street. C’est un pays en transition, conscient d’avoir perdu son rang de grande puissance depuis l’humiliation de Suez en 1956, mais qui vit pour la première fois une prospérité de masse. En 1957, le Premier ministre conservateur Harold Macmillan avait résumé l’époque en affirmant que la plupart des Britanniques n’avaient jamais connu une telle aisance. La formule, souvent citée sous la forme “You’ve never had it so good”, a donné son titre au premier volume de l’histoire de Dominic Sandbrook.

Une jeunesse qui a de l’argent

La grande nouveauté sociale de la fin des années 1950, c’est l’adolescent consommateur. En 1959, le sociologue Mark Abrams publie une étude intitulée The Teenage Consumer, qui chiffre le pouvoir d’achat des jeunes Britanniques de quinze à vingt-quatre ans non mariés à quelque 830 millions de livres par an. Une part importante de cet argent va à des produits nouveaux : disques, vêtements, cosmétiques, scooters, sorties au café et au dancing. Pour la première fois, les jeunes forment un marché à part entière, avec ses goûts propres, qui ne sont plus ceux de leurs parents.

Ce marché existe, mais il n’a pas encore trouvé ses héros nationaux. La musique des jeunes, au tournant des années 1960, est largement américaine : Elvis Presley, Buddy Holly, les Everly Brothers, la Motown naissante. Les vedettes britanniques, Cliff Richard en tête, accompagné des Shadows, sont souvent perçues comme des copies policées du rock’n’roll américain, encadrées par des managers londoniens qui leur choisissent un nom de scène, un répertoire et une image. Nous avons raconté comment les Beatles ont rompu avec ce modèle du chanteur vedette accompagné d’un groupe dans Les Beatles, groupe sans chanteur vedette.

La première génération sans service militaire

Un détail administratif a eu des conséquences considérables. Le service militaire obligatoire, le National Service, instauré après la guerre, a été progressivement supprimé : les hommes nés à partir du 1er octobre 1939 n’y sont plus appelés, et les derniers conscrits sont libérés en 1963. Les quatre Beatles, nés entre 1940 et 1943, appartiennent donc à la première génération de jeunes Britanniques qui n’ont pas passé deux ans sous les drapeaux. Les Beatles ont souvent évoqué la chance qu’ils avaient eue d’y échapper, et les biographes s’accordent sur un point : deux années d’armée, au moment précis des séjours à Hambourg, auraient très probablement brisé l’élan du groupe.

Cette génération démobilisée avant d’avoir été mobilisée a les cheveux plus longs, une discipline moins militaire et un rapport plus distant à l’autorité que celle de ses aînés. Les anciens combattants qui protesteront contre le MBE des Beatles en 1965 incarnent précisément l’autre camp de cette fracture générationnelle.

Une culture tenue par Londres et par la BBC

En 1962, la culture britannique reste très centralisée. Les maisons de disques, les éditeurs musicaux, les agences de spectacle, les journaux nationaux et la télévision sont à Londres. La BBC dispose du monopole de la radio, et sa diction de référence, la Received Pronunciation, est celle des écoles privées du Sud. Les accents régionaux sont associés aux personnages comiques ou aux rôles populaires. Un jeune homme de Liverpool qui parle avec l’accent scouse n’a, en principe, pas sa place dans un studio de la BBC autrement que pour faire rire.

La radio de la BBC ne diffuse d’ailleurs que peu de disques de musique populaire. Les accords passés avec les syndicats de musiciens limitent le temps de diffusion de disques enregistrés, le fameux “needle time”, ce qui oblige la BBC à faire jouer les groupes en direct ou à enregistrer des sessions spéciales. Cette contrainte, qui paraît archaïque, va paradoxalement servir les Beatles : elle les obligera à jouer très souvent à la radio en 1963, et à se faire connaître par la voix autant que par le disque.

Le Nord monte sur scène

Le terrain culturel, pourtant, est déjà en train de bouger. Depuis la fin des années 1950, le théâtre et le cinéma britanniques découvrent le Nord ouvrier. C’est la vague des “angry young men” et du réalisme dit “kitchen sink”, l’évier de cuisine : Room at the Top (1959), Saturday Night and Sunday Morning (1960), A Taste of Honey (1961), A Kind of Loving (1962). Ces films montrent des jeunes gens de Nottingham, de Salford ou de Bradford qui parlent avec leur accent, travaillent à l’usine et refusent le destin qu’on leur assigne. À la télévision, le feuilleton Coronation Street, lancé par Granada en décembre 1960, installe une rue ouvrière de la région de Manchester dans tous les salons du pays.

En parallèle, la satire bouleverse le respect dû aux institutions. Le spectacle Beyond the Fringe (1960), le magazine Private Eye (1961) et l’émission de la BBC That Was the Week That Was, lancée en novembre 1962, se moquent ouvertement du Premier ministre, de l’Église et de la monarchie. Les Beatles arrivent donc dans un pays où l’irrévérence commence à être à la mode et où le Nord a déjà conquis une place dans l’imaginaire national. Leur humour, leur accent et leur insolence ne tombent pas du ciel : ils trouvent un public préparé.

1962 : Liverpool frappe à la porte de Londres

Liverpool, en 1962, est une ville en déclin. Le port qui avait fait sa fortune perd des emplois, les quartiers bombardés pendant la guerre ne sont pas tous reconstruits, et la ville souffre d’une image de cité ouvrière, catholique et irlandaise, dure et un peu à part. Mais c’est aussi une ville tournée vers l’Amérique, par ses marins qui rapportent des disques introuvables ailleurs, et vers la musique, avec des centaines de groupes amateurs qui jouent dans les caves, les salles paroissiales et les dancings.

Une scène locale que Londres ignore

Le 6 juillet 1961, Bill Harry, ancien camarade de Lennon au collège d’art, lance un petit journal bimensuel consacré à cette scène locale : Mersey Beat. Le titre donnera son nom à tout un genre. Mais à Londres, personne ou presque ne s’y intéresse. L’idée qu’un groupe de Liverpool puisse conquérir le pays semble aussi improbable que celle d’un groupe de Glasgow ou de Newcastle : la province fournit des publics, pas des vedettes. Nous avons retracé l’histoire de cette scène dans Le Merseybeat : l’histoire complète du son de Liverpool.

Le premier homme à franchir le fossé est un disquaire. Brian Epstein, qui dirige le rayon disques du magasin familial NEMS, découvre les Beatles à la Cavern en novembre 1961 et devient leur manager. Il leur impose les costumes, les saluts en fin de morceau, la ponctualité, et part démarcher les maisons de disques londoniennes. Les refus s’accumulent. Le plus célèbre est celui de Decca, qui auditionne le groupe le 1er janvier 1962 et lui préfère les Tremeloes, un groupe de la région londonienne, plus pratique à faire venir en studio. Le détail de cette audition est raconté dans Audition Decca des Beatles : les 15 chansons du 1er janvier 1962. Le refus de Decca est souvent présenté comme une erreur de jugement artistique. Il est aussi le symptôme d’une industrie qui pense encore depuis Londres et pour Londres.

Parlophone, la marque des comiques

C’est finalement George Martin, responsable de Parlophone, qui signe le groupe au printemps 1962. Le choix a quelque chose d’ironique. Parlophone est la plus modeste des marques d’EMI, et Martin s’est fait une spécialité des disques comiques, notamment ceux des Goons et de Peter Sellers. Or les Beatles sont de fervents admirateurs du Goon Show, l’émission radiophonique absurde de Spike Milligan, Peter Sellers et Harry Secombe, qui a marqué toute leur adolescence. Le premier contact entre le producteur et le groupe se fait en partie sur ce terrain : l’humour britannique, absurde et pince-sans-rire, que les quatre partagent avec leur producteur avant même d’avoir enregistré une note ensemble.

Le premier single, Love Me Do, sort le 5 octobre 1962. Il entre dans les classements et atteint la dix-septième place, un résultat honorable pour un groupe inconnu, que la légende attribue en partie aux achats massifs organisés depuis le magasin NEMS d’Epstein. Le débat sur la part réelle de ces achats est sans fin ; ce qui est certain, c’est que le disque se vend surtout dans le Nord-Ouest. Pour l’histoire de ce premier 45 tours et de ses trois versions, on peut lire Love Me Do : Pete Best, Ringo ou Andy White ?.

L’hiver du grand gel

L’hiver 1962-1963 est le plus rigoureux qu’ait connu l’Angleterre depuis plus de deux siècles. Le “Big Freeze” commence fin décembre 1962 et dure jusqu’au début de mars 1963. Les routes sont bloquées, les matchs de football annulés par centaines, les écoles fermées. Les Britanniques restent chez eux, devant leur poste de télévision. C’est dans ce contexte que sort le deuxième single des Beatles, Please Please Me, le 11 janvier 1963, et que le groupe apparaît, le 19 janvier, dans l’émission Thank Your Lucky Stars de la chaîne ITV, regardée dans tout le pays.

Les Beatles eux-mêmes ont raconté leurs trajets interminables dans une camionnette glaciale, sur des routes enneigées, pour honorer des engagements aux quatre coins du pays, et la tournée d’hiver en première partie de la jeune chanteuse Helen Shapiro, à partir du 2 février 1963. Ce pays immobilisé par la neige découvre, à la télévision, quatre garçons au sourire insolent. Le moment ne pouvait pas être mieux choisi. Please Please Me atteint la première place des classements du New Musical Express et du Melody Maker, et la deuxième place de celui de Record Retailer, la référence actuelle des historiens.

1963 : l’année où le pays bascule

Tous les historiens de la période s’accordent à faire de 1963 l’année charnière de la décennie britannique. C’est l’année du scandale Profumo, de la démission de Harold Macmillan, du discours d’Harold Wilson sur la “chaleur blanche” de la révolution technologique, de la mort de Kennedy, et de l’explosion des Beatles. Le poète Philip Larkin, dans un poème célèbre écrit en 1967, situera ironiquement le début des rapports sexuels en Angleterre en 1963, quelque part entre la fin de l’interdiction de L’Amant de Lady Chatterley et le premier album des Beatles. La boutade d’un bibliothécaire de Hull, misanthrope et amateur de jazz, est devenue le résumé le plus cité de l’époque.

Please Please Me, l’album d’une journée

Le 11 février 1963, en pleine tournée Helen Shapiro et en plein grand gel, les Beatles enregistrent l’essentiel de leur premier album en une seule journée aux studios EMI d’Abbey Road. Dix titres sont mis en boîte en trois séances, terminées par un Twist and Shout chanté par un Lennon enrhumé, la voix à bout. L’album Please Please Me sort le 22 mars 1963, atteint la première place début mai et y reste trente semaines. Il n’en est délogé que par le deuxième album du groupe, With the Beatles, qui y reste vingt et une semaines. Les Beatles occupent ainsi la tête du classement des albums pendant près d’un an sans interruption, du printemps 1963 au printemps 1964.

Le chiffre dit quelque chose de la société britannique. L’album 33 tours était jusque-là un produit pour adultes, destiné aux bandes originales de comédies musicales, aux disques de jazz ou de musique classique. Les adolescents achetaient des 45 tours. Avec les Beatles, l’album devient un objet que l’on offre et que l’on garde, un signe d’appartenance à une génération. Le Noël 1963 voit des milliers d’adolescents britanniques recevoir With the Beatles, dont la pochette en noir et blanc, photographiée par Robert Freeman dans la pénombre d’un couloir d’hôtel, tranche avec les sourires colorés des pochettes de l’époque.

La radio de la BBC, première alliée

On oublie souvent que les Britanniques ont d’abord connu les Beatles par la radio. En 1963, le groupe enchaîne les émissions de la BBC : Saturday Club, animé par Brian Matthew, Easy Beat, Side by Side, et surtout Pop Go the Beatles, une série hebdomadaire qui leur est entièrement consacrée, diffusée de juin à septembre 1963. Au total, le groupe participe entre 1962 et 1965 à plus de cinquante émissions de la BBC et y enregistre environ 275 interprétations, dont beaucoup de reprises de rock’n’roll américain qu’ils ne graveront jamais sur disque. Les compilations Live at the BBC (1994) et On Air (2013) en ont publié l’essentiel.

Ces émissions installent dans les foyers une familiarité que le disque seul n’aurait pas créée. Les auditeurs entendent les Beatles plaisanter avec les présentateurs, se couper la parole, se moquer d’eux-mêmes avec leur accent de Liverpool. La BBC, institution respectable par excellence, sert ainsi de caution aux parents. Une émission présentée par un homme aussi courtois que Brian Matthew ne peut pas faire la promotion d’une bande de voyous.

L’été Profumo : la fin du respect

Pendant que les Beatles se font connaître, l’Establishment britannique vit le plus grand scandale de l’après-guerre. En juin 1963, le ministre de la Guerre John Profumo démissionne après avoir menti à la Chambre des communes sur sa liaison avec Christine Keeler, une jeune femme qui fréquentait aussi un attaché naval soviétique. Pendant des semaines, la presse populaire déballe les soirées de la haute société, les liaisons, les mensonges. Le gouvernement Macmillan en sort affaibli ; le Premier ministre, malade, démissionne en octobre 1963 et cède la place à un aristocrate écossais, le comte de Home, qui renonce à son titre pour devenir Sir Alec Douglas-Home.

Le contraste est saisissant, et les éditorialistes ne se privent pas de le relever. D’un côté, une classe dirigeante vieillissante, empêtrée dans le mensonge et l’hypocrisie. De l’autre, quatre garçons de vingt ans, issus de la classe ouvrière et de la petite classe moyenne de province, drôles, directs, sans prétention. Les Beatles deviennent, presque malgré eux, le symbole d’une Grande-Bretagne nouvelle, plus jeune, plus méritocratique, débarrassée des faux-semblants. Dominic Sandbrook souligne d’ailleurs que cette lecture tenait davantage du désir des commentateurs que de la réalité sociale : le pays de 1963 restait profondément conservateur, et la majorité des Britanniques n’écoutaient pas les Beatles. Mais l’image s’impose.

13 octobre 1963 : le Palladium

Le basculement médiatique a une date : le dimanche 13 octobre 1963. Ce soir-là, les Beatles sont la tête d’affiche de Val Parnell’s Sunday Night at the London Palladium, l’émission de variétés la plus regardée du pays, diffusée en direct par ITV. Environ quinze millions de téléspectateurs suivent l’émission. Dehors, une foule de jeunes filles bloque Argyll Street et hurle pendant toute la durée du spectacle. Le lendemain, les journaux nationaux, qui avaient jusque-là largement ignoré le groupe, publient en une les photographies de la foule et des policiers débordés.

Le service de presse du groupe, dirigé par Tony Barrow, a toujours daté le début de la Beatlemania de cette soirée. Certains témoins, dont le photographe Dezo Hoffmann, ont affirmé plus tard que la foule était bien moins nombreuse que ne le laissaient croire les journaux, et que les cadrages serrés en avaient exagéré l’ampleur. Peu importe : la presse a trouvé un sujet qui fait vendre, et elle ne le lâchera plus pendant sept ans.

Le mot “Beatlemania”

Le mot qui va désigner le phénomène apparaît dans les jours qui suivent. Le 21 octobre 1963, le Daily Mail publie un article du journaliste Vincent Mulchrone intitulé “This Beatlemania”. Le 2 novembre, le Daily Mirror titre à son tour sur la “Beatlemania” à propos du concert de Cheltenham, en soulignant que le phénomène touche même cette ville thermale réputée pour sa respectabilité. Le mot s’impose dès lors dans toute la presse.

Correctif factuel : le mot “Beatlemania” n’a pas été inventé par le Daily Mirror

On lit souvent que le Daily Mirror a inventé le mot “Beatlemania” début novembre 1963. Sa première apparition connue dans la presse nationale est antérieure : elle se trouve dans le Daily Mail du 21 octobre 1963, sous la plume de Vincent Mulchrone. Le Mirror a popularisé le terme avec sa une sur Cheltenham, le 2 novembre. Le promoteur écossais Andi Lothian a par ailleurs affirmé avoir employé le mot devant un journaliste dès le concert du Caird Hall de Dundee, le 7 octobre 1963. Cette revendication, rapportée bien plus tard, n’est pas documentée par un article d’époque.

31 octobre 1963 : le Premier ministre bloqué à l’aéroport

Le 31 octobre 1963, les Beatles rentrent d’une courte tournée en Suède. À l’aéroport de Londres, le futur Heathrow, environ dix mille admirateurs les attendent sous une pluie battante, avec une cinquantaine de journalistes et une équipe de la BBC. La cohue est telle que la voiture du nouveau Premier ministre, Sir Alec Douglas-Home, est retardée. Miss Monde, qui passe par le même aéroport, ne suscite aucune attention. Et l’animateur américain Ed Sullivan, présent par hasard, aurait demandé qui étaient ces Beatles qui provoquaient une telle émeute. Trois mois plus tard, il les recevra dans son émission devant soixante-treize millions d’Américains.

La scène a quelque chose de symbolique. Un Premier ministre de soixante ans, aristocrate écossais, ancien secrétaire parlementaire de Neville Chamberlain à Munich, est immobilisé par une foule d’adolescentes qui attendent quatre chanteurs. Dans les mois suivants, la classe politique britannique va comprendre qu’elle ne peut plus ignorer ce phénomène.

4 novembre 1963 : “les bijoux”

Quatre jours plus tard, le 4 novembre 1963, les Beatles participent au Royal Variety Performance, le gala de bienfaisance annuel donné au Prince of Wales Theatre de Londres en présence de membres de la famille royale. Cette année-là, la reine, enceinte du prince Edward, n’est pas présente ; c’est la reine mère qui assiste au spectacle, avec la princesse Margaret et son mari, Lord Snowdon. Les Beatles jouent quatre chansons : From Me to You, She Loves You, Till There Was You et Twist and Shout.

Avant la dernière, Lennon s’adresse à la salle. Il invite les spectateurs des places bon marché à taper dans leurs mains, et suggère aux autres de se contenter de faire tinter leurs bijoux. La pique, prononcée avec un sourire et une petite révérence, déclenche les rires de la salle et de la loge royale. Elle est devenue l’une des phrases les plus célèbres de la décennie, parce qu’elle résume la position des Beatles dans la société britannique : insolents, mais pas méchants ; moqueurs envers la hiérarchie sociale, mais acceptés par elle. Lennon avait confié à Epstein, avant le spectacle, qu’il envisageait une version beaucoup plus crue de la plaisanterie. Epstein, terrorisé, l’en avait dissuadé.

Le gala est diffusé par ATV le 10 novembre 1963 et regardé par environ vingt-six millions de téléspectateurs, soit près de la moitié de la population britannique. Le lendemain du spectacle, la presse populaire salue unanimement le groupe. La reine mère aurait confié avoir trouvé ces jeunes gens charmants. Les Beatles sont désormais un phénomène national, approuvé par la monarchie.

La presse populaire prend parti

Le Daily Mirror, alors le quotidien le plus vendu du pays avec près de cinq millions d’exemplaires, prend fait et cause pour le groupe. Dans un éditorial publié au lendemain du Royal Variety, il oppose la bonne humeur des Beatles à la grisaille de l’actualité et estime qu’il faut être un rabat-joie endurci pour ne pas les aimer. La presse populaire de gauche voit dans les Beatles des enfants de la classe ouvrière qui réussissent ; la presse populaire de droite y voit des garçons propres sur eux, polis et patriotes, qui valent mieux que les voyous en blouson de cuir.

La presse conservatrice et bourgeoise est plus partagée. Le Daily Telegraph publie un article qui compare les scènes d’hystérie collective des concerts aux rassemblements de Nuremberg. Dans plusieurs villes, la police doit utiliser des lances à incendie pour disperser les foules de jeunes filles qui attendent devant les cinémas où le groupe se produit, et le coût de la protection policière fait l’objet de questions au Parlement. La Beatlemania pose pour la première fois un problème d’ordre public à l’échelle d’un pays entier.

27 décembre 1963 : le Times prend les Beatles au sérieux

Le 27 décembre 1963, le critique musical du Times, William Mann, publie un article qui fait date. Il y analyse les chansons de Lennon et McCartney avec le vocabulaire de la musicologie classique. Il évoque les “cadences éoliennes” à la fin de Not a Second Time, des “agrégats pandiatoniques”, des changements de tonalité vers la sus-dominante bémolisée, une basse qui a sa propre vie musicale. Il cite This Boy, I Want to Hold Your Hand, Misery et Don’t Bother Me de George Harrison, et désigne Lennon et McCartney comme les compositeurs anglais les plus remarquables de l’année.

L’article fait sourire beaucoup de lecteurs, et les Beatles les premiers. Lennon déclarera, des années plus tard, qu’il n’avait toujours aucune idée de ce qu’était une cadence éolienne et que l’expression lui faisait penser à des oiseaux exotiques. Mais la portée de l’article est considérable. Le journal de l’Establishment, celui que lisent les ministres, les juges et les évêques, accorde à des chansons pop la dignité de l’analyse musicale. C’est le premier pas d’une légitimation intellectuelle qui culminera avec Sgt. Pepper en 1967.

7 décembre 1963 : Liverpool, capitale d’un jour

Quelques semaines plus tôt, le samedi 7 décembre 1963, la BBC avait consacré une soirée entière à Liverpool. Les Beatles y participent à l’émission Juke Box Jury, dont ils composent tout le jury, enregistrée à l’Empire Theatre devant les membres de leur fan-club, puis à un concert diffusé dans la foulée sous le titre It’s the Beatles!. L’audience de Juke Box Jury est estimée à vingt-trois millions de téléspectateurs. Pour une ville qui se vivait comme oubliée par Londres, c’est une revanche. Liverpool devient, pour quelques mois, la capitale musicale du pays : Gerry and the Pacemakers, Billy J. Kramer, les Searchers et Cilla Black enchaînent les succès, et la plupart d’entre eux sont managés par Brian Epstein. Nous avons consacré un dossier à cette écurie, Brian Epstein n’a pas managé que les Beatles.

À la fin de l’année, She Loves You, sorti en août, est devenu le 45 tours le plus vendu de l’histoire du disque britannique. Il conservera ce titre jusqu’à Mull of Kintyre de Wings, en 1977. Et I Want to Hold Your Hand, sorti le 29 novembre 1963, est le premier disque britannique à dépasser le million de précommandes avant sa sortie. L’automne 1963 a aussi vu les quatre Beatles s’installer à Londres : ils partagent pendant quelques semaines un appartement du quartier de Mayfair, dont nous avons raconté l’histoire dans 57 Green Street : l’appartement de l’automne 1963.

1964 : la nation s’empare des Beatles

Le 7 février 1964, les Beatles s’envolent pour New York. Deux jours plus tard, leur passage au Ed Sullivan Show les fait entrer dans l’histoire américaine. Vu de Grande-Bretagne, l’événement change la nature du phénomène. Ce n’est plus seulement une mode adolescente : c’est une victoire nationale. Pour la première fois depuis la guerre, un produit culturel britannique conquiert l’Amérique, et la presse britannique vit cette conquête comme une revanche symbolique pour un pays qui a perdu son empire et sa puissance. Le retour du groupe à Londres, le 22 février 1964, est retransmis en direct par la BBC dans son émission sportive du samedi, Grandstand, comme on suivrait le retour d’une équipe victorieuse.

La “menace du beatlisme” : la charge du New Statesman

Tout le monde ne partage pas l’enthousiasme. Le 28 février 1964, l’hebdomadaire de gauche New Statesman publie un article de Paul Johnson intitulé “The Menace of Beatlism”, la menace du beatlisme. Johnson, alors journaliste de gauche avant de devenir des années plus tard un intellectuel conservateur proche de Margaret Thatcher, y décrit les admirateurs des Beatles comme les plus malheureux de leur génération, “les ternes, les oisifs, les ratés”. Il voit dans la Beatlemania une forme d’hystérie collective entretenue par les marchands, et s’inquiète d’une culture de masse qui détourne la jeunesse de la vraie culture, celle des livres, de la musique classique et de l’effort intellectuel.

L’article devient le texte le plus contesté de l’histoire du magazine, qui reçoit un courrier de protestation considérable. Il est révélateur d’un clivage qui traverse la gauche britannique. D’un côté, une gauche intellectuelle et morale, héritière des réformateurs victoriens, qui se méfie de la culture commerciale et voit dans la pop une forme d’abrutissement. De l’autre, une gauche populaire et modernisatrice, celle du Daily Mirror et bientôt d’Harold Wilson, qui voit dans les Beatles la preuve que les enfants de la classe ouvrière peuvent réussir. C’est la seconde qui gagnera la bataille de l’opinion.

Harold Wilson et la chasse aux Beatles

Harold Wilson, chef du Parti travailliste depuis février 1963, a compris avant tout le monde le parti politique qu’il pouvait tirer de la popularité du groupe. Il a un argument que personne d’autre ne possède : il est député de Huyton, une circonscription de la banlieue de Liverpool, depuis 1950. Il se présente volontiers comme le député des Beatles, même s’aucun d’eux n’habite sa circonscription. Son discours du congrès de Scarborough, le 1er octobre 1963, promettait une Grande-Bretagne forgée dans la “chaleur blanche” de la révolution scientifique et technologique, débarrassée de ses élites héréditaires et ouverte aux talents. Quatre garçons de Liverpool devenus vedettes mondiales en sont l’illustration idéale.

Le 19 mars 1964, au déjeuner annuel du Variety Club of Great Britain, à l’hôtel Dorchester de Londres, c’est Wilson, alors chef de l’opposition, qui remet aux Beatles leur titre de personnalités du show-business de l’année 1963. La photographie du politicien entouré des quatre musiciens fait le tour des journaux. Selon les comptes rendus de l’époque, Lennon remercie l’assistance en plaisantant sur la forme du trophée et le surnom d’une amphétamine alors en vogue, les “purple hearts”, sans que l’assistance saisisse forcément l’allusion. Les conservateurs de Douglas-Home, eux, se montrent plus maladroits : le Premier ministre ne cache pas son peu de goût pour cette musique, et certains de ses partisans se moquent ouvertement du groupe.

Le 15 octobre 1964, Wilson remporte les élections générales avec une majorité de quatre sièges, mettant fin à treize ans de gouvernement conservateur. Personne ne prétend que les Beatles ont fait l’élection, et le groupe s’est toujours tenu à l’écart des partis. Mais la campagne travailliste a joué sur le même registre que l’image des Beatles : jeunesse, modernité, mérite, fin des privilèges. Le magazine Clash a résumé la relation entre le groupe et le Premier ministre par une formule juste : des avances répétées du politicien, jamais vraiment rendues par les musiciens.

Top of the Pops et Ready Steady Go! : la télévision des jeunes

1964 est aussi l’année où la télévision britannique organise sa programmation autour de la musique des jeunes. Le 1er janvier 1964, la BBC lance Top of the Pops, depuis un ancien temple reconverti en studio à Manchester. Le principe est simple : présenter chaque semaine les disques qui montent dans les classements. Les Beatles figurent dans le premier numéro, par le biais d’un film qui accompagne I Want to Hold Your Hand. L’émission durera quarante-deux ans.

Sur la chaîne concurrente ITV, la compagnie Rediffusion produit depuis août 1963 Ready Steady Go!, diffusé le vendredi soir avec un slogan resté célèbre, qui annonçait que le week-end commençait. Plus jeune, plus vivante, plus proche de la mode que Top of the Pops, l’émission présentée par Cathy McGowan devient la vitrine de la culture mod. Les Beatles y apparaissent pour la première fois le 4 octobre 1963. Le 6 mai 1964, Rediffusion leur consacre une émission spéciale, Around the Beatles, produite par Jack Good, dans un décor inspiré du théâtre élisabéthain du Globe. Le groupe y joue en costumes une scène de Pyramus et Thisbé, la pièce dans la pièce du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, McCartney en Pyrame et Lennon dans le rôle féminin de Thisbé. Des Beatles qui jouent Shakespeare à la télévision commerciale : on ne pouvait mieux montrer leur double appartenance, à la culture populaire et à une certaine tradition nationale.

Le 18 avril 1964, ATV diffuse un numéro du Morecambe and Wise Show, le duo comique le plus aimé du pays, enregistré en décembre 1963 avec les Beatles, qui s’y prêtent à des sketchs avant de chanter avec les deux comiques. La présence des Beatles dans l’émission familiale par excellence signifie qu’ils ne sont plus seulement l’affaire des adolescents : ils appartiennent désormais au patrimoine du divertissement britannique.

Radio Caroline : la mer contre la BBC

La radio, elle, reste soumise au monopole de la BBC, qui ne diffuse que quelques heures de musique pop par semaine. Le 28 mars 1964, un jeune Irlandais de vingt-trois ans, Ronan O’Rahilly, lance Radio Caroline depuis un ancien ferry ancré dans les eaux internationales, au large des côtes de l’Essex. La station diffuse des disques de pop toute la journée, financée par la publicité, sans licence et sans respecter les quotas de diffusion de disques. D’autres stations suivent, dont Radio London, installée à la fin de l’année 1964 sur un ancien dragueur de mines américain.

Le succès est immédiat. À leur apogée, en 1967, une dizaine de radios pirates touchent chaque jour, selon les estimations courantes, entre dix et quinze millions d’auditeurs. Elles diffusent en boucle les disques des Beatles et des groupes britanniques que la BBC ignore, et elles façonnent le goût d’une génération. Le gouvernement travailliste finira par les interdire en 1967, au moment même où il autorise la création d’une radio pop de service public. Les radios pirates ont démontré une chose que l’Establishment ne pouvait plus nier : la jeunesse britannique voulait sa musique, et elle était prête à aller la chercher en mer.

Mods et rockers : les Beatles au-dessus de la mêlée

Le week-end de Pâques 1964, à Clacton-on-Sea, une station balnéaire de l’Essex, des bandes de jeunes s’affrontent. D’un côté, les mods, en costumes ajustés et parkas, sur leurs scooters italiens, amateurs de soul et de rhythm and blues. De l’autre, les rockers, en blousons de cuir, sur leurs motos, fidèles au rock’n’roll des années 1950. Les dégâts sont modestes, mais la presse populaire en fait un événement national. À la Pentecôte, de nouvelles bagarres à Margate et à Brighton déclenchent une panique morale. À Margate, le magistrat qui juge les jeunes interpellés les qualifie de “Césars de la sciure” et prononce des peines exemplaires. Le sociologue Stanley Cohen analysera l’épisode en 1972 dans un livre devenu classique, Folk Devils and Moral Panics, qui a fondé la notion même de panique morale.

Les Beatles occupent dans cette querelle une place singulière. Ils ont été des rockers, à Hambourg, en blousons et pantalons de cuir. Ils sont devenus, sous l’influence d’Epstein, des garçons en costumes, ce qui les rapproche de l’élégance mod. Mais ils n’appartiennent à aucune des deux tribus, et c’est précisément ce qui fait leur force. Les mods leur préfèrent les Who, les Small Faces ou les Kinks ; les rockers restent fidèles à Elvis et à Gene Vincent. Les Beatles, eux, sont aimés par les petites sœurs, les parents et les grands-parents. Ils sont devenus le terrain d’entente d’une société qui se fracture.

Lennon, écrivain : le déjeuner Foyles

Le 23 mars 1964 paraît chez l’éditeur Jonathan Cape un petit livre de John Lennon, In His Own Write, recueil de textes absurdes et de dessins dans la tradition de Lewis Carroll, d’Edward Lear et de Spike Milligan. Le livre est un succès de librairie, et le très sérieux Times Literary Supplement lui consacre une critique favorable, s’interrogeant sur la place de ces jeux de langage dans la littérature anglaise. Le 23 avril 1964, jour anniversaire de Shakespeare, la librairie Foyles organise en l’honneur de Lennon l’un de ses célèbres déjeuners littéraires, à l’hôtel Dorchester.

Devant un public d’écrivains, d’éditeurs et de mondains, Lennon, qui n’a rien préparé et souffre d’une gueule de bois, se lève et se contente de quelques mots de remerciement, assortis d’une formule de bénédiction et d’un compliment sur la chance qui se lirait sur le visage de ses auditeurs. La salle reste interdite. L’anecdote illustre la manière dont l’Establishment littéraire voulait accueillir le Beatle comme un phénomène culturel, et dont celui-ci refusait d’en jouer le jeu.

6 et 10 juillet 1964 : de Piccadilly à Liverpool

Le 6 juillet 1964, le premier film des Beatles, A Hard Day’s Night, réalisé par Richard Lester, est présenté en avant-première au London Pavilion, à Piccadilly Circus, en présence de la princesse Margaret et de Lord Snowdon. Le scénario est d’Alun Owen, un dramaturge d’origine galloise ayant grandi à Liverpool, qui connaît l’humour et le parler local. Le grand-père de Paul est joué par Wilfrid Brambell, la vedette du feuilleton comique Steptoe and Son, ce qui ancre le film dans l’humour télévisuel britannique. La critique est enthousiaste ; la presse compare Lester à la Nouvelle Vague, et les Beatles aux Marx Brothers. Pour les coulisses du film, on peut lire notre page sur A Hard Day’s Night (1964).

Le 10 juillet, les Beatles rentrent à Liverpool pour l’avant-première régionale du film. Ils redoutent cet accueil : des rumeurs circulent selon lesquelles la ville leur reprocherait de l’avoir abandonnée pour Londres. McCartney évoquera ces bruits, et Lennon reconnaîtra que le statut de héros local les rendait nerveux. Leurs craintes sont balayées : environ deux cent mille personnes, soit près d’un quart de la population de la ville, se massent le long du parcours entre l’aéroport de Speke et l’hôtel de ville. Au balcon de l’hôtel de ville, devant une foule immense, la fanfare de la police municipale joue Can’t Buy Me Love. Le lord-maire reçoit sept cents invités, dont la députée travailliste Bessie Braddock, figure locale célèbre pour son franc-parler, Lord Derby et l’évêque de Liverpool.

Cette journée dit quelque chose d’essentiel sur la manière dont la province a vécu les Beatles. Liverpool, ville méprisée, se découvre une fierté nouvelle. Le succès du groupe change l’image de la ville dans tout le pays, et il ouvre la voie à une décennie de culture “scouse” : poètes de Liverpool comme Roger McGough, Adrian Henri et Brian Patten, comiques, footballeurs. Le Liverpool FC de Bill Shankly remporte le championnat d’Angleterre en 1964 ; dans les tribunes du Kop, les supporters chantent les succès des groupes de la ville. Pour la première fois, le Nord-Ouest donne le ton au reste du pays.

Les écoles, les coiffeurs et les parents

Dans la vie quotidienne, la Beatlemania se manifeste par mille détails. La coupe de cheveux des Beatles, la frange qui retombe sur le front, devient un sujet de conflit entre les adolescents et l’autorité. La presse rapporte des cas d’élèves renvoyés chez eux par des chefs d’établissement qui jugent la coiffure contraire au règlement, et des débats sur la longueur acceptable des cheveux des garçons. Les fabricants de perruques vendent des perruques “Beatle” par dizaines de milliers. Les magasins écoulent des poupées, des guitares en plastique, des papiers peints, des boîtes de talc à l’effigie du groupe. L’histoire de cette coiffure, inventée à Hambourg et non à Liverpool, est racontée dans Qui a inventé la coupe des Beatles ?.

Le fan-club officiel, dirigé depuis Liverpool par la jeune secrétaire Freda Kelly, compte des dizaines de milliers de membres. Chaque année, de 1963 à 1969, les Beatles enregistrent pour eux un disque de Noël, envoyé gratuitement, fait de chansons improvisées, de sketchs et de vœux loufoques. Cette tradition très britannique, celle du message de Noël, que la reine prononce chaque 25 décembre à la radio puis à la télévision, les Beatles la détournent avec humour, comme une forme de complicité directe avec leur public.

1965 : l’Establishment adoube les Beatles

Au début de 1965, les Beatles sont devenus une institution. Ils ont conquis l’Amérique, tourné un film acclamé, publié quatre albums en deux ans. La question n’est plus de savoir s’ils vont durer, mais quelle place la société britannique officielle va leur accorder. La réponse arrive le 12 juin 1965.

12 juin 1965 : quatre MBE pour quatre chanteurs

Ce jour-là, la liste des honneurs décernés à l’occasion de l’anniversaire officiel de la reine, la Birthday Honours List, comporte les noms de John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Richard Starkey. Ils sont nommés membres de l’ordre de l’Empire britannique, le MBE, le grade le plus modeste de l’ordre. C’est la première fois que des musiciens de musique populaire reçoivent une telle distinction, et la nouvelle fait l’effet d’une petite bombe.

Officiellement, la décoration récompense leur contribution aux exportations britanniques. Les Beatles rapportent des millions de dollars au Royaume-Uni à une époque où la balance des paiements est la grande obsession des gouvernements, et où la livre sterling est régulièrement menacée. Lennon lui-même l’a dit avec sa franchise habituelle : il pensait qu’ils avaient été décorés pour les exportations, et que la citation aurait dû le préciser. Il a aussi plaisanté sur le fait qu’il croyait qu’il fallait conduire des chars et gagner des guerres pour obtenir ce genre de médaille. La princesse Margaret aurait glissé, selon un mot rapporté par la presse, que MBE voulait sans doute dire “Mr Brian Epstein”.

Correctif factuel : ce n’est pas la reine qui a choisi de décorer les Beatles

On lit souvent que la reine Élisabeth II a “décidé” de décorer les Beatles. Le système des honneurs britanniques fonctionne autrement : les listes sont établies sur proposition du gouvernement, et c’est le cabinet du Premier ministre qui transmet les noms à la souveraine, qui les approuve. Le MBE des Beatles est donc d’abord une décision du gouvernement d’Harold Wilson, au pouvoir depuis octobre 1964, et il a été largement interprété à l’époque comme un geste politique à l’égard de la jeunesse. Wilson, député de la banlieue de Liverpool, n’a jamais caché son intérêt pour l’image du groupe.

La révolte des colonels

La réaction ne se fait pas attendre. Dans les jours qui suivent, plusieurs titulaires de décorations annoncent qu’ils renvoient la leur en signe de protestation. Le Daily Mirror en tient la chronique quotidienne. Le tableau ci-dessous récapitule les cas les mieux documentés, d’après les comptes rendus de la presse de juin 1965 rassemblés par le site The Paul McCartney Project.

Protestataire Profil Geste
Hector Dupuis Ancien député canadien, décoré pour avoir dirigé la conscription au Québec Annonce le renvoi de sa décoration
Capitaine David Evan Rees, 70 ans Ancien officier de la marine marchande, Cardiff Renvoie l’OBE reçu en 1941 pour acte de bravoure
James Berg, 52 ans Instituteur dans le Surrey Renvoie son MBE et demande à être rayé des registres
Cyril Hearn, 52 ans Écrivain et ancien policier Envoie à la reine sa British Empire Medal gagnée en Italie en 1944
Lieutenant-colonel Frederick Wagg, 73 ans Ancien combattant, Douvres Renvoie la quasi-totalité de ses médailles et retire de son testament un legs au Parti travailliste
Cyril Adlington, 53 ans Ancien sergent, Hove Renvoie le MBE gagné en Italie en 1945

Le nombre exact de protestataires n’a jamais été établi. Le Mirror parle d’une demi-douzaine de médailles renvoyées au 16 juin, un porte-parole du palais de “deux ou trois”, et les récits se contredisent sur certains détails, comme le nombre de médailles de Frederick Wagg. Un officier anonyme aurait déclaré ne pas vouloir partager sa distinction avec des “nigauds vulgaires”. Le geste de Wagg, qui retire un legs de 11 000 livres au Parti travailliste, montre bien que la colère vise autant le gouvernement Wilson que les Beatles eux-mêmes.

Lennon répond avec un argument qui fait mouche : beaucoup de ces militaires ont été décorés pour avoir tué des gens, alors que les Beatles l’ont été pour avoir distrait le public, ce qui, à ses yeux, les rendait plus méritants. La controverse oppose deux Grande-Bretagne : celle de la guerre, du devoir et des sacrifices, qui considère les honneurs comme la reconnaissance d’un service rendu à la nation ; et celle de la paix et de la consommation, qui estime qu’apporter de la joie à des millions de personnes et des devises au pays est aussi un service. Le débat dépasse largement les quatre musiciens.

26 octobre 1965 : Buckingham Palace

La cérémonie d’investiture a lieu le 26 octobre 1965 au palais de Buckingham. Des milliers d’admirateurs se pressent devant les grilles et la police doit contenir la foule. Les Beatles, en costumes sombres, sont reçus par la reine avec les autres récipiendaires du jour. La souveraine leur aurait demandé depuis combien de temps ils jouaient ensemble ; la réponse, rapportée par Ringo ou McCartney selon les versions, est devenue un petit jeu de mots sur l’âge du groupe. Lennon affirmera plus tard, dans un entretien de 1970, que les quatre avaient fumé un joint dans les toilettes du palais avant la cérémonie. Harrison et McCartney ont démenti, ou parlé d’une simple cigarette. L’anecdote, invérifiable, est entrée dans la légende ; elle montre surtout à quel point Lennon, cinq ans plus tard, tenait à désacraliser l’épisode.

Help! et la dernière tournée britannique

L’été 1965 voit sortir le deuxième film du groupe, Help!, présenté en avant-première au London Pavilion le 29 juillet 1965, de nouveau en présence de la princesse Margaret et de Lord Snowdon. Le film, tourné en couleurs entre les Bahamas, l’Autriche et la plaine de Salisbury, est une parodie des films d’espionnage à la James Bond, autre produit d’exportation britannique de l’époque. On y voit les Beatles jouer au milieu des chars de l’armée britannique, dans une scène qui a pris, avec le recul, une saveur ironique au regard de la querelle du MBE. Notre page consacrée au film, Help! (1965), en raconte le tournage.

En décembre 1965, les Beatles entreprennent une courte tournée britannique, du 3 au 12 décembre, de Glasgow à Cardiff, en passant par Newcastle, Liverpool, Manchester, Sheffield, Birmingham et Londres. Personne ne le sait encore, mais c’est la dernière. Les concerts sont devenus inaudibles, couverts par les cris, et les Beatles ne prennent plus aucun plaisir à jouer. La Grande-Bretagne ne les reverra plus en tournée. Le même mois, ils publient Rubber Soul, un album plus intime, plus travaillé, conçu pour l’écoute plutôt que pour la scène. Le basculement du groupe de la scène vers le studio commence à ce moment, et il va changer la manière dont le pays les vit.

Autre signe de leur enracinement dans la culture populaire britannique : le 22 mai 1965, un épisode de Doctor Who, la série de science-fiction de la BBC, intitulé The Chase, montre les héros observant sur un écran du futur un extrait des Beatles jouant Ticket to Ride. Les scénaristes ont compris que les Beatles étaient déjà entrés dans l’histoire, au point qu’on pouvait les montrer comme un souvenir du passé vu par des voyageurs du temps.

1966 : le Swinging London et le retrait de la scène

1966 est l’année où l’image de la Grande-Bretagne change dans le monde entier. Le pays qui, dix ans plus tôt, se remettait difficilement de la guerre et de Suez, devient le centre mondial de la mode et de la musique. Les Beatles en sont les ambassadeurs les plus célèbres, mais ils sont aussi, paradoxalement, l’un des groupes qui y participent le moins directement, enfermés dans leurs studios et leurs maisons de la banlieue de Londres.

15 avril 1966 : Time invente le “Swinging London”

Le 15 avril 1966, le magazine américain Time publie un dossier de couverture intitulé “London: The Swinging City”. L’article explique que chaque décennie du XXe siècle a eu sa ville phare, et que celle des années 1960 est Londres, où la jeunesse, la mode, la musique, le théâtre et la photographie se mêlent dans un tourbillon inédit. Un an plus tôt, la rédactrice en chef de Vogue, Diana Vreeland, avait déjà affirmé que Londres était la ville la plus “swinging” du monde. Le chanteur américain Roger Miller avait lui aussi connu un succès en 1965 avec England Swings, même si sa chanson évoquait surtout l’Angleterre traditionnelle des bobbies et des bus à impériale.

L’expression fait fortune. Elle désigne un Londres très particulier, concentré dans quelques quartiers : Carnaby Street, à Soho, où les boutiques de mode masculine de John Stephen habillent les mods ; King’s Road, à Chelsea, où Mary Quant a ouvert sa boutique Bazaar dès 1955 et lancé la minijupe ; Kensington, où Barbara Hulanicki fonde la boutique Biba en 1964. Les photographes David Bailey, Terence Donovan et Brian Duffy, les mannequins Jean Shrimpton et Twiggy, le coiffeur Vidal Sassoon, les acteurs Michael Caine et Terence Stamp deviennent les visages d’une nouvelle aristocratie, issue en grande partie de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie, comme les Beatles.

Les Beatles et le Swinging London : présents et absents

Les Beatles sont omniprésents dans l’imaginaire du Swinging London, mais leur rôle réel est plus ambigu. Lennon, Harrison et Starr vivent dans la grande banlieue résidentielle du Surrey, à Weybridge et Esher, dans de vastes maisons entourées de jardins, loin des clubs de Soho. Seul McCartney habite au cœur de Londres : d’abord chez les parents de sa fiancée Jane Asher, à Wimpole Street, puis dans sa maison de Cavendish Avenue, à Saint John’s Wood, à deux pas des studios d’Abbey Road. C’est lui qui fréquente les galeries, les théâtres d’avant-garde, les concerts de musique contemporaine, et qui s’intéresse aux expériences de la scène underground. Sa relation avec Jane Asher, actrice issue d’une famille de la bourgeoisie intellectuelle londonienne, est racontée dans Jane Asher : la biographie complète.

Ce qui frappe, c’est que le Swinging London est un phénomène très circonscrit, et en partie fabriqué par la presse étrangère. Dominic Sandbrook rappelle que la majorité des Britanniques, en 1966, ne fréquentent ni Carnaby Street ni les boîtes de nuit de Chelsea. Dans les villes ouvrières du Nord et des Midlands, dans les campagnes, la vie quotidienne change bien plus lentement. Les Beatles, eux, appartiennent aux deux mondes : ils sont à la fois les héros du Londres à la mode et des garçons de province que les familles ordinaires continuent d’adorer.

Paperback Writer et le film tourné à Chiswick

En mai 1966, les Beatles tournent les films promotionnels de leur nouveau single, Paperback Writer et Rain, dans les jardins de Chiswick House, une villa palladienne de l’ouest de Londres. Le choix du décor n’est pas anodin : quatre musiciens aux cheveux longs, en lunettes noires, posent au milieu des statues et des serres d’un domaine aristocratique du XVIIIe siècle. Le contraste entre la Grande-Bretagne patrimoniale et la nouvelle culture pop est mis en scène avec humour. Ces films, réalisés par Michael Lindsay-Hogg, sont envoyés aux télévisions du monde entier, ce qui permet au groupe de ne plus se déplacer pour faire la promotion de ses disques.

1er mai 1966 : le dernier concert public en Grande-Bretagne

Le 1er mai 1966, les Beatles participent au concert annuel des lauréats du référendum du New Musical Express, à l’Empire Pool de Wembley, devant environ dix mille spectateurs. Ils jouent cinq chansons. C’est leur dernier concert public au Royaume-Uni, si l’on excepte l’apparition improvisée sur le toit de leur immeuble en 1969. Les caméras de télévision ne filment pas leur passage, en raison d’un désaccord contractuel. Le dernier concert britannique des Beatles n’existe donc qu’à l’état de photographies et de souvenirs.

Après l’été 1966, les Beatles cessent définitivement les tournées. Leur dernier concert payant a lieu à San Francisco, le 29 août 1966. Pour le public britannique, ce retrait est un choc silencieux : le groupe le plus populaire du pays ne se montrera plus sur scène. Les Beatles deviennent des créatures de studio, connues par leurs disques, leurs films promotionnels et leurs photographies. C’est une évolution radicale, qui transforme la relation entre un groupe et son public. Notre page FAQ des concerts des Beatles récapitule leur parcours scénique.

Taxman : la fiscalité travailliste en chanson

En août 1966 sort l’album Revolver, qui s’ouvre sur une chanson de George Harrison, Taxman. Harrison y dénonce, avec une ironie mordante, le poids de l’impôt qui pèse sur les très hauts revenus. Il a raconté l’avoir écrite quand il a pris conscience que, même en gagnant beaucoup d’argent, les Beatles en reversaient l’essentiel au fisc. Sous le gouvernement Wilson, l’impôt sur le revenu et la surtaxe prélèvent sur les tranches les plus hautes une part écrasante des gains, que la chanson arrondit à dix-neuf parts pour le percepteur contre une seule pour le contribuable, soit 95 %. Le chiffre est une image plus qu’un calcul fiscal exact, mais il correspond à l’ordre de grandeur que subissaient les plus hauts revenus britanniques de l’époque. La chanson cite nommément Harold Wilson et le chef de l’opposition conservatrice, Edward Heath.

C’est l’une des rares fois où les Beatles prennent position, même de manière ironique, sur la politique intérieure britannique. La chanson inaugure une question qui hantera la musique britannique pendant vingt ans : l’exil fiscal. Les Rolling Stones partiront en France en 1971, d’autres musiciens suivront. Les Beatles, eux, resteront, mais la fiscalité pèsera lourdement sur la création d’Apple en 1968, conçue en partie comme un moyen de réinvestir des revenus plutôt que de les voir taxés. Nous avons consacré une page à la chanson, Taxman : George Harrison.

“Plus populaires que Jésus” : l’indifférence britannique

Le 4 mars 1966, l’Evening Standard de Londres publie un long portrait de John Lennon signé par la journaliste Maureen Cleave, une amie du groupe. Au détour de l’entretien, Lennon estime que le christianisme est en déclin et que les Beatles sont désormais plus populaires que Jésus. En Grande-Bretagne, la phrase passe presque inaperçue. Les lecteurs de l’Evening Standard y voient une boutade, cohérente avec le ton de l’article et avec le déclin réel de la pratique religieuse dans le pays, que les évêques anglicans eux-mêmes déplorent.

Le scandale n’éclate que cinq mois plus tard, aux États-Unis, quand le magazine pour adolescents Datebook reprend la citation en couverture, à la veille de la tournée américaine de l’été 1966. Des radios du Sud organisent des autodafés de disques, le Ku Klux Klan manifeste, et Lennon doit s’expliquer devant la presse à Chicago. Le contraste entre l’indifférence britannique et l’hystérie américaine est révélateur d’une différence profonde entre une Grande-Bretagne déjà largement sécularisée et une Amérique encore très religieuse.

Correctif factuel : la phrase sur Jésus n’a pas fait scandale en Grande-Bretagne

On présente parfois la déclaration de Lennon comme un scandale mondial dès sa publication. En réalité, l’entretien de Maureen Cleave, paru le 4 mars 1966 dans l’Evening Standard, n’a suscité aucune polémique notable au Royaume-Uni. La controverse naît aux États-Unis à la fin du mois de juillet 1966, après la reprise de la citation, hors de son contexte, par le magazine Datebook. Le décalage de cinq mois et la différence de réception entre les deux pays sont essentiels pour comprendre l’épisode.

Indica, International Times et la naissance de l’underground

À l’automne 1966, une autre Londres émerge, plus confidentielle que celle de Carnaby Street. Le libraire Barry Miles, ami de McCartney, a ouvert avec le galeriste John Dunbar la librairie et galerie Indica, à Mason’s Yard, près de Piccadilly. McCartney a aidé à installer la boutique, en dessinant même les emballages. Le 9 novembre 1966, c’est à la galerie Indica que John Lennon rencontre une artiste japonaise qui y prépare une exposition : Yoko Ono. Le 15 octobre 1966, le journal underground International Times, ou IT, est lancé lors d’une grande soirée à la Roundhouse, un ancien dépôt ferroviaire de Chalk Farm, avec Pink Floyd et Soft Machine. McCartney y assiste, déguisé en Arabe pour passer inaperçu.

Ce Londres-là n’a rien à voir avec les boutiques à la mode. C’est celui des poètes de la beat generation, des happenings, des drogues psychédéliques, des expériences sonores. Les Beatles, et McCartney en particulier, servent de pont entre cette avant-garde et le grand public. Tomorrow Never Knows, la dernière plage de Revolver, avec ses boucles de bande et ses textes inspirés du Livre des morts tibétain via Timothy Leary, est la première irruption de cette culture underground dans un disque vendu à des millions d’exemplaires. Pour les séances de l’album, on peut lire les séances de Revolver aux studios EMI.

1967 : l’année psychédélique et la société permissive

Si 1963 est l’année où la Grande-Bretagne découvre les Beatles, 1967 est celle où les Beatles font découvrir à la Grande-Bretagne une autre manière de vivre. C’est l’année de Sgt. Pepper, de l’été de l’amour, des lois qui transforment la vie privée des Britanniques, de la mort de Brian Epstein, de la dévaluation de la livre et du premier échec public du groupe. C’est aussi l’année où l’image des Beatles se divise : pour une partie du pays, ils restent les gentils garçons de 1963 ; pour une autre, ils deviennent les prophètes inquiétants de la drogue et de la contre-culture.

Penny Lane battu par Release Me

Le 17 février 1967, les Beatles publient un 45 tours à double face A, Strawberry Fields Forever et Penny Lane, deux chansons sur l’enfance à Liverpool. La première évoque un orphelinat de l’Armée du Salut près de la maison de la tante Mimi, la seconde une rue commerçante et son carrefour d’autobus. Les films promotionnels, tournés dans le parc de Knole, dans le Kent, et dans les rues de l’est de Londres, avec quelques plans de Liverpool, montrent des Beatles moustachus, en vestes militaires et redingotes, très loin des costumes de 1963.

Contre toute attente, le disque ne se classe pas premier. Dans le classement de référence, il est bloqué à la deuxième place par Release Me, une ballade sentimentale chantée par Engelbert Humperdinck. Pour la première fois depuis Please Please Me en 1963, un single des Beatles ne devient pas numéro un dans ce classement. La presse s’interroge : les Beatles seraient-ils finis ? L’épisode est révélateur. La Grande-Bretagne de 1967 n’est pas tout entière psychédélique, et le public populaire qui achète des 45 tours reste attaché aux ballades traditionnelles. Pour l’histoire de la rue de Liverpool, on peut relire Penny Lane : la vraie histoire de la rue de Liverpool, et pour la chanson de Lennon sur l’orphelinat Les Beatles “surestimés” ? Écoutez plutôt Strawberry Fields Forever.

Sgt. Pepper, l’album que l’on écoute en famille

Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band paraît au Royaume-Uni à la fin du mois de mai 1967. L’accueil est extraordinaire. Le critique de théâtre Kenneth Tynan, l’une des plumes les plus influentes du pays, l’aurait qualifié de moment décisif de l’histoire de la civilisation occidentale, une formule qui dit autant l’enthousiasme de l’époque que la tendance de l’intelligentsia londonienne à l’hyperbole. Les journaux sérieux publient des analyses, les universitaires s’en emparent, et l’album devient le premier disque de rock consacré comme une œuvre d’art par l’establishment culturel britannique.

Mais l’impact le plus profond est ailleurs. Sgt. Pepper est un album que l’on écoute en famille. Il mêle le music-hall édouardien de When I’m Sixty-Four, la fanfare municipale du morceau-titre, le cirque victorien de Being for the Benefit of Mr. Kite!, le récit d’une adolescente qui quitte ses parents dans She’s Leaving Home et le collage expérimental de A Day in the Life. C’est un disque profondément britannique, nourri de la culture populaire des grands-parents, des fanfares du Nord et des affiches de foire. Il réconcilie, pour quelques mois, les générations. Notre analyse détaillée de l’album se trouve dans Sgt. Pepper : pourquoi cet album reste inégalé.

Correctif factuel : la date de sortie de Sgt. Pepper

La date officielle de sortie de Sgt. Pepper au Royaume-Uni est le jeudi 1er juin 1967, et c’est celle que retiennent la plupart des discographies et des anniversaires. Mais l’album a été mis en vente plus tôt, dès le vendredi 26 mai 1967, EMI ayant avancé la livraison aux disquaires. Les deux dates sont donc exactes, selon que l’on retient la date officielle ou la date effective de disponibilité. La formule souvent attribuée à Kenneth Tynan sur la “civilisation occidentale” est, elle, abondamment citée sans référence précise : nous la donnons pour ce qu’elle est, une citation attribuée.

La BBC censure A Day in the Life

Avant même la sortie de l’album, la BBC annonce, le 20 mai 1967, qu’elle ne diffusera pas A Day in the Life, au motif qu’une phrase de la chanson pourrait être comprise comme une incitation à la consommation de drogue. Les Beatles protestent, et McCartney affirme que la phrase incriminée n’avait pas ce sens. Mais la décision est maintenue. Elle révèle le nouveau rapport de force : l’institution qui, en 1963, servait de caution morale au groupe devient, en 1967, le gardien qui le censure.

Ce ne sera pas la dernière fois. En novembre 1967, la BBC restreint la diffusion de I Am the Walrus à cause d’un mot jugé grivois. En 1969, elle refusera de diffuser Come Together en raison de la mention d’une marque de boisson, contraire à ses règles sur la publicité. La relation entre le groupe et la radio publique, si cordiale en 1963, devient une suite d’escarmouches qui illustre l’évolution des Beatles autant que celle de la BBC. L’histoire de I Am the Walrus est racontée dans I Am the Walrus : pourquoi John Lennon a écrit la chanson la plus obscure des Beatles.

25 juin 1967 : Our World, la Grande-Bretagne au monde

Le 25 juin 1967, la BBC représente le Royaume-Uni dans Our World, la première émission de télévision diffusée en direct par satellite dans le monde entier. Chaque pays participant présente une séquence. Pour la Grande-Bretagne, la BBC choisit les Beatles, filmés dans le Studio One d’Abbey Road en train d’enregistrer une chanson composée pour l’occasion, All You Need Is Love, entourés d’amis, dont Mick Jagger, Keith Richards, Marianne Faithfull, Eric Clapton et Keith Moon. L’audience est estimée à plusieurs centaines de millions de téléspectateurs.

Le choix est politique au sens large. La BBC, institution nationale, décide que l’image que le Royaume-Uni doit donner au monde n’est pas celle de la reine, de Westminster ou de la Royal Navy, mais celle de quatre musiciens en vêtements bariolés chantant que l’amour suffit. Cinq ans plus tôt, la même BBC trouvait l’accent de Liverpool trop vulgaire pour ses ondes. La chanson elle-même s’ouvre sur quelques mesures de La Marseillaise et cite, dans sa coda, une invention de Bach, Greensleeves et In the Mood de Glenn Miller, comme l’explique notre article sur les chansons citées dans All You Need Is Love.

Le procès des Stones et la publicité du Times

L’été 1967 est aussi celui de la guerre entre l’Establishment et la contre-culture. En février, la police a perquisitionné Redlands, la maison de campagne de Keith Richards dans le Sussex. Fin juin, Mick Jagger et Keith Richards sont condamnés à des peines de prison ferme pour des infractions mineures à la législation sur les stupéfiants. Le 1er juillet 1967, le rédacteur en chef du Times, William Rees-Mogg, pourtant conservateur et catholique, publie un éditorial resté célèbre qui reprend un vers d’Alexander Pope pour demander qui brise un papillon sur la roue. Les peines sont réduites en appel. Lennon et McCartney chantent les chœurs du single que les Stones publient en août, We Love You, réponse ironique à leurs juges. Les rapports d’émulation entre les deux groupes sont analysés dans “Welcome The Rolling Stones” : le pull de Sgt. Pepper.

Le 24 juillet 1967, le Times publie une pleine page de publicité qui affirme que la loi contre la marijuana est immorale dans son principe et inapplicable dans la pratique. L’annonce, organisée par Steve Abrams, de l’association SOMA, est signée par soixante-quatre personnalités : les quatre Beatles, Brian Epstein, le romancier Graham Greene, le prix Nobel Francis Crick, le psychiatre R. D. Laing, le peintre David Hockney, le photographe David Bailey, Kenneth Tynan. McCartney a accepté de financer l’annonce à la demande de Barry Miles, à condition que son nom ne soit pas cité comme payeur ; le chèque de 1 800 livres, soit environ deux fois le salaire annuel moyen de l’époque, vient finalement du bureau d’Epstein. Peu de gestes illustrent mieux le basculement : des membres de l’ordre de l’Empire britannique signent, dans le journal de l’Establishment, un appel à dépénaliser une drogue illégale. Le rapport officiel Wootton, publié en janvier 1969, recommandera d’ailleurs un allègement des peines pour la simple détention.

14 août 1967 : la fin des pirates, la naissance de Radio 1

Le 14 août 1967 à minuit entre en vigueur le Marine Broadcasting Offences Act, qui interdit aux citoyens britanniques de travailler pour les radios pirates ou de leur fournir de la publicité. La plupart des stations cessent d’émettre. Radio London, la plus populaire avec Radio Caroline, termine ses émissions dans l’après-midi du 14 août en diffusant, comme dernier disque, A Day in the Life, la chanson que la BBC refusait de passer. Radio Caroline continue d’émettre dans l’illégalité.

Le gouvernement Wilson a compris qu’il ne pouvait pas simplement supprimer les pirates sans offrir une alternative. Le 30 septembre 1967 à sept heures du matin, la BBC lance une nouvelle station entièrement consacrée à la musique pop, Radio 1. Son premier animateur, Tony Blackburn, vient d’ailleurs de Radio Caroline et de Radio London, comme beaucoup de ses collègues. Le premier disque diffusé est Flowers in the Rain du groupe de Birmingham The Move. En quatre ans, la musique des jeunes est passée de la clandestinité maritime au service public. C’est l’un des changements institutionnels les plus nets que la Beatlemania ait provoqués.

Les lois de la société permissive

Pendant que les Beatles enregistrent Sgt. Pepper, le Parlement britannique adopte, sous l’impulsion du ministre de l’Intérieur Roy Jenkins, une série de lois qui transforment la vie privée des citoyens. Jenkins préférait parler de “société civilisée” plutôt que de “société permissive”, le terme employé par ses adversaires. Ces réformes, souvent portées par des propositions de loi de députés plutôt que par le gouvernement lui-même, sont le cadre juridique de la décennie.

Année Loi Effet
1965 Murder (Abolition of Death Penalty) Act Suspension de la peine de mort pour meurtre, rendue définitive en 1969
1967 Sexual Offences Act Dépénalisation partielle de l’homosexualité masculine en Angleterre et au pays de Galles
1967 Abortion Act Légalisation de l’avortement sous conditions médicales
1967 Marine Broadcasting Offences Act Interdiction de fait des radios pirates
1968 Theatres Act Fin de la censure théâtrale exercée depuis le XVIIIe siècle par le Lord Chamberlain
1969 Divorce Reform Act Divorce possible pour rupture irrémédiable du mariage, sans faute
1969 Representation of the People Act Abaissement de l’âge du droit de vote de 21 à 18 ans

Ces lois ne doivent rien directement aux Beatles. Mais elles témoignent du même mouvement de fond : un recul de l’autorité morale traditionnelle, de l’Église, des tribunaux et du Lord Chamberlain sur la vie privée des citoyens. Les adversaires de ces réformes, comme la militante Mary Whitehouse, qui a lancé en 1964 sa campagne “Clean Up TV” contre l’immoralité supposée de la BBC, mettent volontiers les Beatles, les Stones et les réformes de Jenkins dans le même sac. Pour eux, la pop music et la société permissive sont les deux faces d’une même décadence.

27 août 1967 : la mort de Brian Epstein

Le week-end du 26 août 1967, les Beatles sont à Bangor, au pays de Galles, où ils suivent un séminaire de méditation transcendantale avec le Maharishi Mahesh Yogi, dans une université. Le dimanche 27 août, ils apprennent la mort de Brian Epstein, retrouvé sans vie dans sa maison de Chapel Street, à Belgravia. L’enquête conclura à une surdose accidentelle de somnifères. Il avait trente-deux ans.

La presse britannique, qui avait célébré le manager comme l’architecte du phénomène, découvre à cette occasion des aspects de sa vie qu’elle ignorait ou taisait : son homosexualité, qui venait tout juste d’être partiellement dépénalisée par une loi promulguée un mois plus tôt, ses dépendances, sa solitude. La coïncidence est cruelle. Epstein a vécu toute sa vie d’adulte sous la menace d’une loi qui faisait de lui un délinquant, et il meurt quelques semaines après son abrogation partielle. Sa mémoire à Liverpool a connu des fortunes diverses, comme le raconte notre article Brian Epstein : pourquoi la statue du “cinquième Beatle” a disparu du centre de Liverpool.

26 décembre 1967 : le fiasco de Magical Mystery Tour

Privés de leur manager, les Beatles se lancent dans un projet qu’ils contrôlent entièrement : un téléfilm improvisé, tourné en septembre 1967 à bord d’un autocar dans le sud-ouest de l’Angleterre, dans la tradition très britannique des excursions mystère en car, ces sorties populaires dont la destination n’était pas annoncée aux passagers. Le résultat, Magical Mystery Tour, dont les chansons sont réunies sur le disque du même nom, est diffusé par BBC1 le soir du 26 décembre 1967, Boxing Day, à une heure de grande écoute. Le public est immense, les Beatles étant l’attraction de la soirée des fêtes.

C’est un désastre critique. Le film, sans scénario, fait de séquences oniriques et de numéros musicaux, déroute un public familial qui attendait une comédie à la manière de A Hard Day’s Night. Pire, BBC1 diffuse alors en noir et blanc : les couleurs psychédéliques, essentielles au projet, disparaissent. Lennon comparera la situation à une critique d’un disque stéréo écouté en mono. Les journaux se déchaînent le lendemain, et le 27 décembre McCartney va défendre le film dans l’émission de David Frost, en reconnaissant à demi-mot l’échec. La BBC rediffuse le film en couleurs sur BBC2 le 5 janvier 1968, mais à cette date, il n’existe qu’environ deux cent mille téléviseurs couleur dans tout le pays.

Pour la première fois depuis 1963, la Grande-Bretagne n’a pas aimé ce que lui proposaient les Beatles. L’épisode marque la fin d’une forme de communion entre le groupe et le grand public britannique. Le contraste est d’autant plus fort que le single sorti au même moment, Hello, Goodbye, est numéro un pour Noël. Les Beatles restent les rois du disque ; ils ne sont plus les chouchous de la nation.

Dévaluation, I’m Backing Britain et l’Apple Boutique

L’année 1967 se termine dans la morosité économique. Le 18 novembre 1967, le gouvernement Wilson dévalue la livre sterling de 14,3 %, de 2,80 à 2,40 dollars. Le lendemain, à la télévision, le Premier ministre assure que la livre que les Britanniques ont en poche ne vaut pas moins qu’avant, une formule maladroite qui le poursuivra jusqu’à la fin de sa carrière. Quelques semaines plus tard, en janvier 1968, cinq secrétaires de Surbiton lancent une campagne patriotique, “I’m Backing Britain”, en proposant de travailler une demi-heure de plus par jour sans être payées pour aider l’économie nationale.

Dans ce contexte, l’ouverture de l’Apple Boutique, au 94 Baker Street, le 7 décembre 1967, a quelque chose de décalé. La façade est recouverte d’une immense fresque psychédélique peinte par le collectif néerlandais The Fool. La mairie de Westminster obtient, au printemps 1968, qu’elle soit recouverte de peinture blanche. La boutique perd de l’argent, et les Beatles décident de la fermer : après s’être servis eux-mêmes la veille au soir, ils font distribuer gratuitement le stock restant le 31 juillet 1968, provoquant une ruée de passants dans Baker Street. Cette générosité spectaculaire, plus proche du happening que de la gestion commerciale, résume la relation ambiguë des Beatles avec le capitalisme britannique. L’histoire d’Apple, de cette utopie à l’entreprise prospère qu’elle est devenue, est racontée dans Apple Corps : comment les Beatles génèrent encore des dizaines de millions.

1968 : la politique rattrape la pop

En 1968, la Grande-Bretagne ne vit pas une révolution comparable à celle de mai en France, mais elle est traversée par les mêmes tensions : la guerre du Vietnam, l’immigration, la contestation étudiante, le rôle de la drogue. Les Beatles, qui avaient jusque-là évité de prendre position, se retrouvent pris dans ces débats, souvent malgré eux.

Rishikesh pendant Grosvenor Square

Au printemps 1968, les Beatles sont en Inde. Lennon et Harrison arrivent à l’ashram du Maharishi à Rishikesh, au pied de l’Himalaya, à la mi-février 1968. Ringo, arrivé quelques jours après eux, repart au bout d’une dizaine de jours, McCartney à la fin du mois de mars, Lennon et Harrison les derniers, à la mi-avril. La presse britannique suit le séjour avec curiosité et ironie. Pendant ce temps, à Londres, le 17 mars 1968, une manifestation contre la guerre du Vietnam devant l’ambassade des États-Unis, sur Grosvenor Square, dégénère en affrontements violents avec la police montée. Des centaines de personnes sont blessées ou interpellées. Le contraste entre les Beatles méditant en Inde et la jeunesse britannique qui affronte la police à Londres sera souvent relevé par les commentateurs de gauche.

Au retour, Lennon écrit Revolution, qui paraît fin août 1968 en face B de Hey Jude. La chanson met en garde contre ceux qui prônent la destruction et dont les slogans renvoient au président Mao. La gauche radicale britannique réagit vivement. Dans The Black Dwarf, le journal de Tariq Ali, l’étudiant John Hoyland publie en octobre 1968 une lettre ouverte qui reproche à Lennon son conservatisme. Lennon répond publiquement dans le même journal en janvier 1969. L’échange, rare entre une vedette pop et un journal militant, montre que les Beatles sont désormais sommés de choisir un camp politique. Lennon, partagé, enregistrera deux versions de la chanson, l’une où il se dit hors du mouvement, l’autre où il hésite.

Enoch Powell et la satire de janvier 1969

Le 20 avril 1968, à Birmingham, le député conservateur Enoch Powell prononce un discours violemment hostile à l’immigration en provenance du Commonwealth, resté dans l’histoire sous le nom de discours des “fleuves de sang”. Le chef conservateur Edward Heath le limoge de son cabinet fantôme dès le lendemain, mais des milliers de dockers et d’ouvriers de la viande défilent à Londres pour le soutenir. La question raciale entre brutalement dans le débat politique britannique.

Les Beatles y réagissent à leur manière, par la satire. Le 9 janvier 1969, pendant les répétitions filmées aux studios de Twickenham, McCartney improvise un morceau qui parodie le langage des adversaires de l’immigration et les débats sur le Commonwealth. Dans les jours qui suivent, une première version de Get Back reprend cette veine satirique, en moquant les discours sur les immigrés pakistanais. Ces paroles, abandonnées, ont été plus tard exhumées par les pirates et utilisées pour accuser le groupe de racisme. McCartney a expliqué, en 1984, que ces couplets étaient au contraire une parodie de la xénophobie ambiante, écrite pour s’en moquer. L’épisode montre que même dans leur studio, les Beatles respiraient l’air du temps britannique. Le contexte de ces séances est détaillé dans notre page The Beatles: Get Back (2021).

Hey Jude chez David Frost

Le 8 septembre 1968, la chaîne ITV diffuse, dans l’émission Frost on Sunday de David Frost, la prestation des Beatles jouant Hey Jude et Revolution. La séquence a été filmée le 4 septembre aux studios de Twickenham par Michael Lindsay-Hogg, devant un public d’environ trois cents personnes, recrutées en partie dans la rue, qui envahissent progressivement la scène pour chanter le refrain final avec le groupe. Le présentateur, ancien pilier de That Was the Week That Was, la satire de 1962, est devenu la grande figure de la télévision britannique. Les Beatles, jouant parmi un public ordinaire de tous âges, retrouvent quelque chose de l’esprit de communion de 1963.

Hey Jude, chanson de plus de sept minutes, devient numéro un au Royaume-Uni et dans le monde. Écrite par McCartney pour consoler Julian, le fils de Lennon, après le divorce de ses parents, elle est l’un des derniers grands moments d’unanimité nationale autour du groupe. Nous lui avons consacré un article, Hey Jude, la chanson que John Lennon croyait écrite pour lui.

18 octobre 1968 : le sergent Pilcher frappe à la porte

Le 18 octobre 1968, à 11 h 30, une équipe de huit policiers de la brigade des stupéfiants, dirigée par le sergent-détective Norman Pilcher, perquisitionne l’appartement du 34 Montagu Square, à Marylebone, appartenant à Ringo Starr et occupé par John Lennon et Yoko Ono. Les chiens détectent de la résine de cannabis, notamment dans un étui de jumelles. Lennon et Ono sont emmenés au commissariat de Paddington Green. Le 28 novembre, Lennon plaide coupable de détention de cannabis, pour protéger Yoko, et il est condamné à une amende de 150 livres. Cette condamnation pèsera des années plus tard sur ses démêlés avec les services d’immigration américains.

Pilcher s’était fait une spécialité des vedettes du rock : il avait déjà arrêté Donovan et Brian Jones. Il récidivera le 12 mars 1969, le jour même du mariage de Paul McCartney, en perquisitionnant la maison de George Harrison et de Pattie Boyd à Esher. Ironie de l’histoire, Pilcher sera lui-même condamné en 1973 à quatre ans de prison pour avoir comploté en vue d’entraver le cours de la justice dans une autre affaire, ce qui jettera rétrospectivement le doute sur ses méthodes. Dès 1967, Lennon avait glissé dans I Am the Walrus une sardine à la semoule, un “pilchard”, dans laquelle beaucoup d’exégètes voient un clin d’œil moqueur à ce policier.

Two Virgins sous papier kraft

Le 29 novembre 1968, au lendemain de la condamnation, sort au Royaume-Uni Unfinished Music No. 1: Two Virgins, un disque expérimental de John Lennon et Yoko Ono dont la pochette montre le couple entièrement nu. EMI refuse de distribuer le disque, qui sort chez Track Records, le label des Who, enveloppé dans un papier kraft brun. La presse populaire se déchaîne. Pour une partie de l’opinion, Lennon est devenu une figure de scandale : drogue, nudité, une compagne étrangère que la presse traite avec un mépris teinté de racisme et de misogynie, des performances incompréhensibles. Le gentil Beatle de 1963 est devenu l’enfant terrible de la nation. La relation de Lennon et de Yoko Ono avec l’opinion britannique est retracée dans notre page John Lennon : Yoko Ono, la rupture et la recherche personnelle.

Le même mois, le 22 novembre 1968, sort l’album double The Beatles, que tout le monde appellera l’Album blanc, avec sa pochette entièrement blanche conçue par le peintre Richard Hamilton, figure majeure du pop art britannique. Pour la fabrication de ce disque, on peut lire L’enregistrement du White Album.

1969 : le dernier acte britannique

En 1969, les Beatles sont installés au 3 Savile Row, au cœur du quartier des tailleurs de Mayfair, où Apple a établi son siège à l’été 1968. Ils se déchirent sur la gestion de leurs affaires, que Lennon, Harrison et Starr veulent confier à l’Américain Allen Klein, alors que McCartney préfère l’avocat new-yorkais Lee Eastman, père de sa future épouse Linda. Cette année-là, pourtant, ils offrent à Londres deux images inoubliables.

30 janvier 1969 : le toit de Savile Row

Le jeudi 30 janvier 1969, à l’heure du déjeuner, les Beatles montent sur le toit de l’immeuble d’Apple avec Billy Preston et jouent pendant environ quarante-deux minutes, par un froid vif, devant les caméras de Michael Lindsay-Hogg. Dans la rue, les employés de bureau, les coursiers, les tailleurs et les passants lèvent la tête, interloqués. Certains sont ravis, d’autres se plaignent du bruit. Les commerçants du quartier appellent la police. Les agents du commissariat de West End Central, situé à quelques dizaines de mètres dans la même rue, finissent par monter sur le toit pour demander que le volume soit baissé. Les Beatles terminent avec Get Back, et Lennon remercie le public en espérant que le groupe a réussi son audition.

La scène est profondément britannique. Pas d’émeute, pas d’arrestation, pas d’hystérie : quelques policiers polis, des passants qui grimacent ou sourient, des employés qui regardent depuis les fenêtres des immeubles voisins, une forme d’excentricité tranquille au cœur du quartier le plus conservateur de Londres. C’est le dernier concert des Beatles, et il est joué gratuitement, sans annonce, pour quelques centaines de Londoniens. Nos pages Let It Be (1970) et FAQ des concerts en racontent le déroulement.

12 mars 1969 : un mariage et une perquisition

Le 12 mars 1969, Paul McCartney épouse la photographe américaine Linda Eastman à la mairie de Marylebone. Devant le bâtiment, des admiratrices pleurent ouvertement : le dernier Beatle célibataire se marie, et la presse populaire en fait un deuil national. Aucun des trois autres Beatles n’assiste à la cérémonie. Le même jour, le sergent Pilcher perquisitionne la maison de George Harrison à Esher. Harrison et Pattie Boyd seront condamnés à une amende de 250 livres chacun. Huit jours plus tard, le 20 mars, Lennon épouse Yoko Ono à Gibraltar, territoire britannique, avant de partir pour le premier “bed-in” pour la paix à Amsterdam. Le récit de ces événements nourrit la chanson The Ballad of John and Yoko.

L’été 1969 : de l’île de Wight au passage piéton

Le 8 août 1969, le photographe Iain Macmillan photographie les quatre Beatles traversant le passage piéton d’Abbey Road, devant les studios. L’image, utilisée pour la pochette de l’album Abbey Road, publié le 26 septembre, transforme une rue banale du nord-ouest de Londres en lieu de pèlerinage mondial. Nous en avons fait l’anatomie dans Abbey Road, 8 août 1969 : anatomie complète de la photographie.

Le 31 août 1969, Lennon, Harrison et Starr assistent, dans le public d’honneur, au concert de Bob Dylan au festival de l’île de Wight, devant environ cent cinquante mille personnes. McCartney, lui, reste à Londres auprès de sa fille Mary, née trois jours plus tôt. Le festival de l’île de Wight est la réponse britannique à Woodstock, qui s’est tenu deux semaines plus tôt. Les Beatles n’y jouent pas : ils sont désormais spectateurs d’une culture rock qu’ils ont rendue possible.

George Harrison, de son côté, produit pour Apple un disque inattendu : Hare Krishna Mantra, enregistré par les fidèles du temple Radha Krishna de Londres, qui entre dans les classements britanniques à la fin de l’été 1969. Les dévots en robes safran chantent dans l’émission Top of the Pops, dans un mélange de spiritualité indienne et de culture pop britannique qui aurait été inimaginable six ans plus tôt. L’émancipation de Harrison est racontée dans George Harrison, une émancipation à l’ombre du duo Lennon-McCartney.

25 novembre 1969 : Lennon rend son MBE

Le 25 novembre 1969, John Lennon fait déposer au palais de Buckingham, par son chauffeur, sa médaille de MBE, accompagnée d’une lettre adressée à la reine. Il y explique qu’il rend sa décoration pour protester contre l’implication britannique dans la guerre du Biafra, au Nigeria, contre le soutien du gouvernement aux États-Unis au Vietnam, et, ajoute-t-il avec humour, contre le recul de son single Cold Turkey dans les classements. Des copies sont envoyées au Premier ministre Harold Wilson et au secrétaire de la Chancellerie des ordres de chevalerie.

Le geste boucle la boucle ouverte en 1965. Les colonels qui renvoyaient leurs médailles pour protester contre l’attribution du MBE aux Beatles avaient trouvé leur symétrique : un Beatle qui renvoie la sienne pour protester contre la politique étrangère de son pays. La presse conservatrice s’indigne, la presse populaire ricane de la plaisanterie sur Cold Turkey. Lennon reconnaîtra plus tard que cette pointe d’humour avait desservi son message. Quelques semaines plus tard, en décembre 1969, il prend publiquement la défense de James Hanratty, pendu en 1962 pour le meurtre dit de l’A6, dont la famille clamait l’innocence. Les analyses ADN réalisées en 2002 confirmeront la culpabilité de Hanratty, mais la campagne de Lennon illustre son engagement contre la peine de mort et contre l’institution judiciaire. L’ensemble de ses engagements est retracé dans notre page John Lennon : politique, collaborations et influence.

Correctif factuel : Lennon n’a pas “perdu” son MBE

Rendre une décoration ne suffit pas à la supprimer. Le MBE de John Lennon n’a jamais été officiellement retiré : dans le système britannique, seul le souverain, sur avis du gouvernement, peut annuler une nomination. La médaille renvoyée en 1969 a été conservée par la Chancellerie centrale des ordres de chevalerie. Juridiquement, Lennon est donc resté membre de l’ordre jusqu’à sa mort. Les trois autres Beatles ont conservé la leur, et McCartney comme Starr ont depuis été faits chevaliers, en 1997 et en 2018.

1970 : la séparation et la fin d’une décennie

En septembre 1969, lors d’une réunion à Apple, Lennon annonce à ses partenaires qu’il quitte le groupe. Allen Klein, qui négocie alors un nouveau contrat avec EMI, obtient que la nouvelle reste secrète. Le public britannique ignore donc, pendant plus de six mois, que les Beatles n’existent plus. La révélation viendra de McCartney, et elle prendra la forme d’une une de journal.

10 avril 1970 : la une du Daily Mirror

Pour accompagner la sortie de son premier album solo, McCartney, prévue le 17 avril 1970, Paul McCartney fait distribuer à la presse un questionnaire sous forme de questions et réponses, préparé avec l’équipe d’Apple. Il y explique qu’il ne prévoit pas de nouvel album avec les Beatles, qu’il ne sait pas si la rupture est temporaire ou définitive, et que ses différends avec ses partenaires sont d’ordre personnel, commercial et musical. Le 10 avril 1970, le journaliste Don Short publie l’information à la une du Daily Mirror : Paul quitte les Beatles.

L’annonce a l’effet d’un deuil national. Les radios et les télévisions ouvrent leurs journaux sur la nouvelle, des admiratrices se rassemblent devant Apple et devant la maison de McCartney à Saint John’s Wood. Lennon, furieux que McCartney ait utilisé une rupture que lui-même avait décidée pour promouvoir son disque, dira plus tard qu’il aurait pu, lui aussi, vendre son départ. Les détails de cette fin sont expliqués dans notre page Pourquoi les Beatles se sont-ils séparés ? et dans Ils sont partis avant la fin.

Correctif factuel : McCartney n’a pas “quitté” les Beatles le premier

L’histoire populaire retient que Paul McCartney a mis fin aux Beatles le 10 avril 1970. C’est inexact sur deux points. D’abord, John Lennon avait annoncé son départ à ses partenaires dès le mois de septembre 1969, et Ringo Starr comme George Harrison avaient chacun quitté temporairement le groupe en 1968 et en janvier 1969. Ensuite, le document de presse de McCartney ne contenait pas de déclaration explicite de départ : il disait ne pas prévoir de travailler avec le groupe dans l’immédiat. C’est le titre du Daily Mirror qui a transformé ces réponses prudentes en annonce de rupture. La dissolution juridique n’interviendra qu’au terme d’une procédure engagée par McCartney devant la Haute Cour de Londres le 31 décembre 1970 et achevée en 1974.

20 mai 1970 : Let It Be sans les Beatles

Le film Let It Be, tiré des séances de janvier 1969, est présenté en avant-première à Londres et à Liverpool le 20 mai 1970. Aucun des quatre Beatles n’y assiste. L’album du même nom, produit par Phil Spector à partir des bandes de 1969, est sorti le 8 mai. La presse britannique accueille le film avec tristesse : on y voit un groupe fatigué, des tensions, des silences, et pour finir le concert du toit, comme un adieu. Pour le public britannique de 1970, Let It Be est un enterrement filmé.

18 juin 1970 : un autre pays vote

Le 18 juin 1970, la Grande-Bretagne vote. Pour la première fois, les jeunes de dix-huit à vingt ans peuvent participer à des élections générales, conséquence de la loi de 1969 qui a abaissé l’âge du vote. Harold Wilson, que tous les sondages donnaient gagnant, est battu par le conservateur Edward Heath. Le Premier ministre qui avait remis un trophée aux Beatles en 1964 et leur avait obtenu le MBE en 1965 quitte Downing Street deux mois après la fin du groupe. Lennon commentera que le gouvernement Wilson l’avait déçu, mais que celui de Heath était pire.

La coïncidence n’est pas seulement chronologique. Les années Wilson et les années Beatles ont épousé le même mouvement : l’espoir d’une Grande-Bretagne modernisée, méritocratique, jeune, puis la désillusion. Les années 1970 seront celles de la crise économique, des grèves, de l’inflation et des violences en Irlande du Nord. Le Swinging London aura été une parenthèse. Mais une parenthèse qui a durablement changé la manière dont le pays se voyait lui-même.

Au-delà de Londres : l’Écosse, le pays de Galles et l’Irlande du Nord

L’histoire des Beatles en Grande-Bretagne est souvent racontée comme une histoire anglaise, entre Liverpool et Londres. Elle a pourtant une dimension britannique au sens plein, qui touche les quatre nations du Royaume-Uni.

L’Écosse, de Durness à Kintyre

John Lennon a passé plusieurs étés de son enfance à Durness, un village isolé de la côte nord de l’Écosse, chez une tante, et il en a gardé un attachement profond. En juillet 1969, il y retourne avec Yoko Ono, son fils Julian et Kyoko, la fille de Yoko. Le 1er juillet, près de Golspie, dans le Sutherland, Lennon, piètre conducteur, perd le contrôle de sa voiture et finit dans un fossé. Les blessés sont soignés à l’hôpital de Golspie, et Lennon fera ensuite exposer l’épave de la voiture sur un socle dans le jardin de sa maison de Tittenhurst Park. Les Beatles ont aussi beaucoup joué en Écosse, de la tournée de 1960 en accompagnement du chanteur Johnny Gentle jusqu’au premier soir de leur dernière tournée britannique, à l’Odeon de Glasgow, le 3 décembre 1965.

Paul McCartney, de son côté, achète en juin 1966 une ferme isolée, High Park, près de Campbeltown, sur la péninsule de Kintyre. Il s’y réfugie avec Linda après la séparation des Beatles, à l’automne 1969 et en 1970, pour échapper à la presse et à la dépression. C’est là qu’il retrouvera l’inspiration, et c’est cette région qui lui inspirera en 1977 Mull of Kintyre, le single qui battra enfin le record de ventes de She Loves You.

Le pays de Galles, de Bangor à Apple

Le pays de Galles occupe une place singulière dans l’histoire du groupe. C’est à Bangor que les Beatles apprennent la mort de Brian Epstein, en août 1967. C’est à Cardiff, au Capitol, qu’ils donnent le 12 décembre 1965 le dernier concert de leur dernière tournée britannique. Et c’est du pays de Galles que viennent deux des premières signatures d’Apple Records : la chanteuse Mary Hopkin, originaire de Pontardawe, repérée dans l’émission de télé-crochet Opportunity Knocks et dont McCartney produit Those Were the Days, numéro un en septembre 1968 ; et le groupe des Iveys, venu de Swansea, bientôt rebaptisé Badfinger. Le scénariste de A Hard Day’s Night, Alun Owen, était lui aussi d’origine galloise.

L’Irlande du Nord, avant les “Troubles”

Les Beatles jouent à Belfast le 8 novembre 1963, au cinéma Ritz, puis le 2 novembre 1964 au King’s Hall, devant des foules aussi enthousiastes qu’en Angleterre. À cette date, l’Irlande du Nord vit encore dans une paix précaire. Les troubles éclatent à partir de 1968, avec les marches pour les droits civiques, puis l’envoi de l’armée britannique en août 1969. La question irlandaise, qui touche intimement Liverpool, ville à forte population d’origine irlandaise, n’entre dans la musique des ex-Beatles qu’après la séparation, en 1972, avec les chansons de McCartney et de Lennon écrites après le Bloody Sunday de Derry. Mais elle rappelle que la Grande-Bretagne joyeuse des années Beatles reposait sur des fractures que la décennie suivante allait révéler.

Ce que les Beatles ont changé en Grande-Bretagne, et ce qu’ils n’ont pas changé

Faire le bilan de l’influence des Beatles sur la société britannique est un exercice délicat. Il faut éviter deux écueils : leur attribuer tout ce qui a changé dans les années 1960, et réduire leur rôle à celui d’un simple symptôme. Les historiens de la période, de Marwick à Sandbrook, proposent des lectures différentes, mais quelques constats font consensus.

L’accent, la classe et le mérite

Le premier changement est culturel et presque sonore. Avant les Beatles, l’accent de Liverpool était, dans les médias nationaux, une marque comique ou populaire. Après eux, il devient une marque de modernité. Toute une génération d’acteurs, de chanteurs, de présentateurs et de comiques venus du Nord et des milieux populaires accède aux ondes et aux écrans nationaux sans avoir à gommer son accent. La BBC elle-même, dans les années 1970, assouplit ses exigences. Les Beatles n’ont pas aboli le système de classes britannique, loin de là, mais ils ont démontré qu’on pouvait réussir au plus haut niveau sans passer par les écoles privées et sans en adopter les codes.

Il faut nuancer ce constat. Les Beatles n’étaient pas tous des enfants de la classe ouvrière. McCartney et Harrison ont fréquenté le Liverpool Institute, l’un des meilleurs lycées publics sélectifs de la ville, et Lennon a grandi dans une maison mitoyenne confortable de la banlieue résidentielle de Woolton, chez sa tante Mimi. Seul Ringo, enfant malade du quartier pauvre de Dingle, correspond pleinement à l’image du garçon des quartiers ouvriers. La légende ouvrière du groupe a été en partie construite par la presse, qui y trouvait un récit séduisant de méritocratie.

Le soft power avant la lettre

Le deuxième changement concerne l’image du pays. Dans les années 1950, la Grande-Bretagne était perçue à l’étranger comme une puissance déclinante, figée dans ses traditions. Dans la seconde moitié des années 1960, elle devient le centre mondial de la culture jeune, avec Londres pour capitale. Les Beatles sont le premier moteur de ce renversement d’image, que le gouvernement Wilson a tenté d’exploiter. Le MBE de 1965, officiellement lié aux exportations, est une reconnaissance explicite de cette fonction : quatre musiciens rapportent plus de prestige au pays que bien des campagnes diplomatiques. La notion de “soft power”, inventée par le politologue américain Joseph Nye en 1990, n’existait pas encore, mais la réalité était là. Le successeur lointain de Wilson, Tony Blair, s’en souviendra en recevant les vedettes de la “Cool Britannia” à Downing Street en 1997.

La légitimation de la culture populaire

Le troisième changement est intellectuel. En 1963, l’article de William Mann dans le Times faisait sourire. En 1967, l’analyse sérieuse de la musique pop est devenue banale dans la presse de qualité, et quelques années plus tard elle entrera à l’université. Le passage de la condescendance de Paul Johnson à l’enthousiasme de Kenneth Tynan résume ce basculement. Les Beatles ont contribué à effacer la frontière entre culture savante et culture populaire, un mouvement qui caractérise toute la culture britannique de la seconde moitié du XXe siècle. Ce passage est analysé plus largement dans L’onde de choc Beatles.

Les limites : un pays qui changeait lentement

Il faut enfin rappeler, avec Dominic Sandbrook, que la Grande-Bretagne des années Beatles n’était pas un pays en révolution. La grande majorité des Britanniques continuait à vivre selon des codes traditionnels. Le disque le plus vendu de l’année 1967 au Royaume-Uni n’est pas un disque des Beatles, mais Release Me d’Engelbert Humperdinck. Et les élections de 1970 portent au pouvoir un gouvernement conservateur. Les jeunes urbains qui fréquentaient les boutiques de Carnaby Street ou les clubs underground étaient une minorité, bruyante et visible, mais une minorité.

Les Beatles ont été aimés par ce pays-là aussi, par les parents et les grands-parents qui regardaient Morecambe and Wise et le Royal Variety Performance. C’est peut-être leur plus grande singularité : avoir été à la fois l’avant-garde de la contre-culture et un bien commun national, capables de passer, en quatre ans, du gala royal à Tomorrow Never Knows sans perdre totalement ni l’un ni l’autre public. Aucun autre groupe britannique, ni les Stones, ni les Who, ni plus tard Queen ou Oasis, n’a occupé une telle position.

Chronologie : la Grande-Bretagne et les Beatles, 1962-1970

Date Les Beatles La Grande-Bretagne
1er janvier 1962 Audition chez Decca, refusée Gouvernement Macmillan
5 octobre 1962 Sortie de Love Me Do Lancement de That Was the Week That Was en novembre
Hiver 1962-1963 Please Please Me (single, 11 janvier) Le “Big Freeze”, hiver le plus rude depuis des siècles
Juin 1963 Début de Pop Go the Beatles sur la BBC Démission de John Profumo
13 octobre 1963 London Palladium, quinze millions de téléspectateurs Douglas-Home succède à Macmillan le 19 octobre
4 novembre 1963 Royal Variety Performance La Beatlemania en une de toute la presse
27 décembre 1963 Article de William Mann dans le Times Légitimation intellectuelle de la pop
28 février 1964 “The Menace of Beatlism” dans le New Statesman Radio Caroline émet le 28 mars
19 mars 1964 Prix du Variety Club remis par Harold Wilson Bagarres de mods et de rockers à Clacton à Pâques
10 juillet 1964 Retour triomphal à Liverpool Wilson gagne les élections le 15 octobre
12 juin 1965 Annonce des MBE Décorés en colère renvoyant leurs médailles
12 décembre 1965 Dernier concert de la dernière tournée britannique, à Cardiff Abolition de la peine de mort votée en novembre
15 avril 1966 Enregistrement de Revolver Time consacre le “Swinging London”
1er mai 1966 Dernier concert public britannique, à Wembley L’Angleterre championne du monde de football le 30 juillet
Mai-juin 1967 Sgt. Pepper, puis Our World le 25 juin Procès Jagger-Richards, lois Jenkins
27 août 1967 Mort de Brian Epstein Fin des radios pirates le 14 août, Radio 1 le 30 septembre
26 décembre 1967 Magical Mystery Tour sur BBC1 Dévaluation de la livre le 18 novembre
Printemps 1968 Séjour à Rishikesh Grosvenor Square le 17 mars, discours de Powell le 20 avril
18 octobre 1968 Arrestation de Lennon à Montagu Square Fin de la censure théâtrale en septembre
30 janvier 1969 Concert sur le toit d’Apple Rapport Wootton sur le cannabis en janvier
25 novembre 1969 Lennon rend son MBE Année des lois sur le divorce et sur l’âge du vote
10 avril 1970 Une du Daily Mirror sur le départ de McCartney Heath bat Wilson le 18 juin

Questions fréquentes

Comment la Grande-Bretagne a-t-elle réagi aux Beatles en 1963 ?

Avec un enthousiasme presque unanime à partir de l’automne 1963. Après le London Palladium le 13 octobre et le Royal Variety Performance le 4 novembre, la presse populaire, la BBC et la famille royale adoptent le groupe. Quelques voix critiques, comme celle de Paul Johnson dans le New Statesman en février 1964, dénoncent l’hystérie collective, mais elles restent minoritaires.

Qui a inventé le mot “Beatlemania” ?

Sa première apparition connue dans la presse nationale date du 21 octobre 1963, dans un article de Vincent Mulchrone pour le Daily Mail. Le Daily Mirror l’a popularisé avec sa une du 2 novembre 1963 sur le concert de Cheltenham. Le promoteur écossais Andi Lothian a revendiqué l’avoir employé dès le 7 octobre à Dundee.

Pourquoi les Beatles ont-ils reçu le MBE ?

Officiellement pour leur contribution aux exportations britanniques et au prestige du pays. La décision, annoncée le 12 juin 1965, revient au gouvernement d’Harold Wilson, qui établit la liste soumise à la reine. Elle a été interprétée comme un geste politique en direction de la jeunesse.

Combien de personnes ont rendu leur décoration pour protester contre les Beatles ?

Le chiffre exact n’est pas connu. Les journaux de juin 1965 citent une demi-douzaine de cas documentés, dont un ancien député canadien, un capitaine de la marine marchande et un lieutenant-colonel de Douvres. Le palais n’a confirmé que deux ou trois retours.

Harold Wilson était-il proche des Beatles ?

Il a cherché à l’être. Député de Huyton, près de Liverpool, il leur remet un prix en mars 1964 et obtient leur MBE en 1965. Les Beatles, eux, ont gardé leurs distances, et Harrison s’est moqué de sa politique fiscale dans Taxman en 1966. Lennon renverra son MBE en 1969 pour protester notamment contre la politique étrangère du gouvernement Wilson.

Quel a été le dernier concert des Beatles en Grande-Bretagne ?

Le dernier concert public annoncé est celui du 1er mai 1966 à l’Empire Pool de Wembley, pour les lauréats du référendum du New Musical Express. Le dernier concert d’une tournée britannique a eu lieu à Cardiff le 12 décembre 1965. Le concert improvisé sur le toit d’Apple, le 30 janvier 1969, est leur toute dernière prestation publique.

Pourquoi la phrase “plus populaires que Jésus” n’a-t-elle pas choqué les Britanniques ?

Parce qu’elle a été publiée dans un long portrait bienveillant de l’Evening Standard, le 4 mars 1966, dans un pays déjà largement sécularisé. Le scandale n’est né qu’aux États-Unis, à la fin du mois de juillet 1966, après sa reprise hors contexte par un magazine pour adolescents.

Pourquoi Magical Mystery Tour a-t-il été un échec ?

Parce que le téléfilm, sans scénario et fait de séquences oniriques, a été diffusé le 26 décembre 1967 à une heure de grande écoute devant un public familial qui attendait une comédie, et parce que BBC1 l’a diffusé en noir et blanc, effaçant ses couleurs psychédéliques. C’est le premier échec public des Beatles au Royaume-Uni.

Les Beatles ont-ils eu des ennuis avec la police britannique ?

Oui, à partir de 1968. Lennon est arrêté le 18 octobre 1968 pour détention de cannabis et condamné à une amende de 150 livres. Harrison et Pattie Boyd sont arrêtés le 12 mars 1969 et condamnés à 250 livres d’amende chacun. Les deux opérations ont été menées par le sergent Norman Pilcher, lui-même condamné en 1973 pour entrave à la justice.

Comment la séparation des Beatles a-t-elle été annoncée en Grande-Bretagne ?

Par une une du Daily Mirror le 10 avril 1970, signée Don Short, à partir d’un questionnaire de presse diffusé par Paul McCartney pour la sortie de son album solo. Lennon avait en réalité quitté le groupe en septembre 1969, mais la nouvelle avait été tenue secrète.

Petit glossaire de la Grande-Bretagne des années Beatles

Beatlemania : terme apparu dans la presse britannique en octobre 1963 pour désigner l’hystérie collective suscitée par le groupe.

Big Freeze : l’hiver exceptionnellement rigoureux de 1962-1963 en Angleterre, pendant lequel les Beatles percent à la télévision.

Birthday Honours : liste de décorations publiée chaque année à l’occasion de l’anniversaire officiel du souverain, établie sur proposition du gouvernement.

Kitchen sink : courant réaliste du théâtre et du cinéma britanniques de la fin des années 1950, centré sur la vie de la classe ouvrière, notamment dans le Nord.

MBE : Member of the Order of the British Empire, grade le plus modeste de l’ordre de l’Empire britannique.

Merseybeat : nom donné à la scène musicale de Liverpool, d’après le journal Mersey Beat fondé par Bill Harry en 1961.

Mods et rockers : deux tribus de la jeunesse britannique du milieu des années 1960, les premiers en costumes et sur scooters, les seconds en cuir et à moto.

National Service : service militaire obligatoire, dont les hommes nés à partir du 1er octobre 1939 ont été exemptés.

Needle time : temps de diffusion de disques enregistrés autorisé à la radio par les accords avec les syndicats de musiciens, très limité à la BBC.

Permissive society : expression, souvent péjorative, désignant l’ensemble des réformes libérales des années 1965-1969 et l’évolution des mœurs qui les accompagne.

Radio pirate : station commerciale émettant sans licence depuis des navires ou des forts maritimes situés hors des eaux territoriales, comme Radio Caroline.

Scouse : l’accent et le parler de Liverpool, et par extension ses habitants.

Swinging London : expression popularisée par le magazine Time le 15 avril 1966 pour désigner le Londres de la mode et de la musique.

Pour aller plus loin

Pour réécouter la décennie dans l’ordre où la Grande-Bretagne l’a vécue, voici les disques évoqués dans cet article, dans leurs éditions remastérisées.

Et pour approfondir l’histoire, les livres de référence utilisés pour cet article :

Sources

  • Mark Lewisohn, Tune In (2013) et The Complete Beatles Chronicle (1992).
  • Dominic Sandbrook, Never Had It So Good (2005) et White Heat (2006).
  • Arthur Marwick, The Sixties: Cultural Revolution in Britain, France, Italy and the United States (1998).
  • Jonathon Green, All Dressed Up: The Sixties and the Counterculture (1998).
  • Ian MacDonald, Revolution in the Head (1994, édition française Le Mot et le Reste).
  • Craig Brown, One Two Three Four: The Beatles in Time (2020).
  • Stanley Cohen, Folk Devils and Moral Panics (1972).
  • The Beatles Bible : Variety Club Awards (19 mars 1964), article de William Mann (27 décembre 1963), retour à Liverpool (10 juillet 1964), publicité du Times (24 juillet 1967), arrestation de Lennon (18 octobre 1968).
  • The Paul McCartney Project : chronique des décorations renvoyées en juin 1965 d’après le Daily Mirror et le NME.
  • Wikipedia (anglais) : articles “Beatlemania”, “Swinging London”, “Pirate radio in the United Kingdom”, “Magical Mystery Tour (film)”, “Commonwealth (song)”.
  • New Statesman, archives : Paul Johnson, “The Menace of Beatlism”, 28 février 1964.
  • Clash : “The Beatles Had A Complex Relationship With A Labour Prime Minister”.

JE M'ABONNE A LA NEWSLETTER

Envie de ne rien manquer des Beatles et de Yellow-Sub ? Abonnez-vous à la newsletter et recevez nos actus, offres et information concours
JE M'ABONNE
Garantie sans SPAM ! Conformité RGPD.
close-link