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Give Peace a Chance : la nuit où Robert Charlebois et Mouffe ont chanté sur le disque de John Lennon sans jamais le croiser

Par Clive Helday
Charlebois et Mouffe sur Give Peace a Chance de John Lennon

On croit tout savoir de Give Peace a Chance : la chambre 1742 de l’hôtel Reine Elizabeth de Montréal, John Lennon et Yoko Ono en pyjama blanc, Timothy Leary, Petula Clark, les Hare Krishna, Tommy Smothers à la guitare et un refrain devenu l’hymne pacifiste de toute une génération. On sait moins que la foule que l’on entend sur le 45 tours n’est pas tout à fait celle de la chambre. Dans la nuit qui a suivi l’enregistrement du 1er juin 1969, le preneur de son montréalais André Perry a rapatrié la bande dans son studio de Brossard, sur la Rive-Sud, et y a convoqué une poignée de chanteurs québécois pour redonner corps à un chœur inaudible. Parmi eux, Robert Charlebois, vingt-quatre ans, auréolé du succès de Lindberg, et sa compagne Mouffe, parolière et comédienne. Ni l’un ni l’autre n’a jamais mis les pieds dans la suite de Lennon. Leurs voix, pourtant, ont fait le tour du monde. Cinquante ans plus tard, en avril 2019, Charlebois racontait à La Presse qu’il se reconnaissait en écoutant le disque. Voici l’histoire complète de ce chœur fantôme, de la scène québécoise qui l’a rendu possible et de l’homme qui a pris la décision de le créer.

En bref

  • L’enregistrement : le 1er juin 1969, vers 22 heures, dans la chambre 1742 de l’hôtel Reine Elizabeth de Montréal, sur un magnétophone quatre pistes loué, avec quatre micros pour une pièce bondée.
  • Le problème : un vacarme de percussions improvisées et de voix lointaines, une bande que son propre preneur de son jugeait inutilisable en l’état.
  • La solution : André Perry copie la bande quatre pistes sur une machine huit pistes dans son studio de Brossard et utilise les quatre pistes libres pour y ajouter des voix enregistrées dans un lieu propre, plus un battement de grosse caisse improvisé sur une poubelle en caoutchouc.
  • Les voix québécoises : Robert Charlebois et Mouffe (Claudine Monfette) sont les deux participants identifiés avec certitude. Louise Forestier, souvent citée, n’était pas là.
  • La récompense : Lennon adopte le mixage de Perry tel quel et fait créditer le studio sur l’étiquette des éditions internationales du disque.
  • Le succès : numéro 2 au Royaume-Uni derrière Honky Tonk Women des Rolling Stones, numéro 14 au Billboard Hot 100, numéro 1 aux Pays-Bas.
  • Six correctifs factuels sur l’âge de Charlebois, le nombre de chanteurs, le matériel utilisé, l’étiquette du disque, le rôle prêté à la mort de Brian Jones et la date du grand rassemblement de Washington.

Un souvenir resurgi cinquante ans plus tard

Le coup de fil de La Presse, en avril 2019

Au printemps 2019, Montréal se prépare à célébrer le cinquantième anniversaire du bed-in de John Lennon et Yoko Ono. L’hôtel Reine Elizabeth, rénové de fond en comble deux ans plus tôt, organise des visites guidées de la suite, une exposition de photographies et un concert. Les médias québécois cherchent des témoins. C’est dans ce contexte que le journaliste Éric Clément, de La Presse, joint Robert Charlebois au téléphone, à Antibes, sur la Côte d’Azur, où le chanteur séjourne en famille. L’article, publié le 13 avril 2019, porte un titre qui résume tout : Charlebois y affirme se reconnaître quand il écoute Give Peace a Chance.

Le récit de Charlebois est précieux parce qu’il est rare. Les livres consacrés à Lennon mentionnent parfois, au détour d’une phrase, que des chanteurs montréalais ont été ajoutés après coup. Les biographes anglophones les désignent rarement par leur nom. Ici, l’un d’eux raconte la séance de l’intérieur : qui était là, comment le preneur de son les avait placés dans la pièce, ce qu’on leur demandait de faire, et l’idée qu’ils se faisaient alors de ce qu’ils étaient en train de produire. Le même article recueille aussi la parole de Mouffe, qui confirme sa présence et corrige au passage un détail de la mémoire de Charlebois.

Pourquoi cette anecdote compte

On pourrait n’y voir qu’une curiosité locale, une fierté québécoise glissée dans l’histoire d’un Beatle. Ce serait passer à côté de l’essentiel. L’intervention d’André Perry pose une question qui traverse toute l’histoire du disque enregistré : qu’est-ce qu’un document ? Give Peace a Chance est vendu, depuis 1969, comme la captation d’un moment unique, une chanson chantée par une foule d’invités dans une chambre d’hôtel. Or ce que l’on entend est un montage : la prise de la chambre, conservée intégralement, enrichie de voix enregistrées le lendemain, à une quinzaine de kilomètres de là, par des personnes qui n’avaient jamais vu Lennon. Le disque le plus spontané de sa carrière est aussi, par certains côtés, l’un des plus fabriqués.

Cette tension n’enlève rien à la chanson. Elle éclaire au contraire ce que Lennon cherchait : non pas un enregistrement fidèle, mais un hymne qui sonne comme une foule. C’est exactement ce que Perry lui a apporté.

Montréal, mai 1969 : pourquoi John et Yoko se retrouvent au Reine Elizabeth

Après Amsterdam, l’impossible Amérique

Le bed-in de Montréal est le second. Le premier a eu lieu du 25 au 31 mars 1969 à l’hôtel Hilton d’Amsterdam, au lendemain du mariage de John et Yoko à Gibraltar, le 20 mars. Pendant une semaine, le couple a reçu la presse du monde entier dans son lit, transformant une lune de miel en manifestation pour la paix au moment où la guerre du Vietnam fait rage. Lennon a raconté l’épisode, en accéléré, dans The Ballad of John and Yoko, enregistrée le 14 avril 1969 avec Paul McCartney seul à ses côtés. Nous avons détaillé les tensions de cette période dans notre récit des trois démissions qui ont précédé la séparation des Beatles.

Pour la seconde édition, John et Yoko visent New York. Le symbole serait parfait : c’est aux États-Unis que se décide la guerre, c’est là que la jeunesse manifeste. Mais Lennon a été condamné à Londres, à la fin de 1968, pour détention de cannabis, et les autorités américaines lui refusent l’entrée sur leur territoire. Le couple tente alors les Bahamas, à quelques encablures de la Floride : trop chaud, trop loin des grandes rédactions. Il remonte vers le nord, passe par Toronto, puis choisit Montréal, assez proche de la frontière pour que les journalistes et les radios américaines puissent faire le déplacement, assez exotique pour séduire les rédactions.

Quatre chambres et un lit tourné vers les caméras

Le 26 mai 1969, John, Yoko et Kyoko, la fille de Yoko âgée de cinq ans, s’installent au dix-septième étage de l’hôtel Reine Elizabeth, le grand établissement du boulevard René-Lévesque, qui s’appelle encore à l’époque boulevard Dorchester. Ils réservent quatre chambres contiguës, dont la 1742, où l’on installe le lit face aux fenêtres et aux caméras. Au-dessus de la tête de lit, des pancartes dessinées à la main proclament Hair Peace et Bed Peace. Chaque jour, de la fin de la matinée au début de soirée, les journalistes, les animateurs de radio, les militants et les curieux se succèdent.

La liste des visiteurs donne le vertige : l’humoriste et militant des droits civiques Dick Gregory, le poète Allen Ginsberg, le prophète du LSD Timothy Leary et sa femme Rosemary, l’animateur new-yorkais Murray the K, le rabbin torontois Abraham Feinberg, le militant Abbie Hoffman, des membres du temple Radha Krishna de Montréal, et l’attaché de presse des Beatles, Derek Taylor, qui orchestre l’ensemble. Le dessinateur Al Capp, auteur de la bande dessinée Li’l Abner, vient aussi croiser le fer avec le couple dans un échange resté célèbre pour sa hargne, que nous évoquions dans notre histoire de la bande originale du film Imagine. Une adolescente de seize ans, Gail Renard, qui s’est glissée dans l’hôtel avec une amie, devient la mascotte de la semaine.

Une ville en pleine Révolution tranquille

Le Montréal qui accueille John et Yoko n’est pas une ville neutre. Deux ans plus tôt, l’Exposition universelle de 1967 l’a ouverte au monde. La province vit sa Révolution tranquille, une modernisation accélérée qui touche l’économie, l’éducation, la culture et la place de l’Église. La question de la langue divise la ville : les francophones, majoritaires, revendiquent leur place face à une élite économique largement anglophone, et les tensions débordent parfois dans la rue. La chanteuse britannique Petula Clark, en spectacle à Montréal cette semaine-là, en fait l’expérience : son récital bilingue est chahuté par une partie du public chaque fois qu’elle change de langue. C’est pour demander conseil à quelqu’un d’extérieur, a-t-elle raconté plus tard, qu’elle se rend un soir à l’hôtel. Elle repartira avec une place dans l’histoire, comme nous le racontions dans notre article sur les chanteurs de Give Peace a Chance qui ne savaient pas qu’ils étaient enregistrés.

Les Beatles eux-mêmes ont un rapport compliqué avec la ville. Lors de leur unique passage, le 8 septembre 1964 au Forum, des menaces de mort visant Ringo Starr avaient été prises au sérieux par la police, et le batteur avait joué entouré de policiers. Nous avons raconté cette soirée dans notre article sur le pire concert de la vie de Ringo. Cinq ans plus tard, Lennon revient seul, en militant, et c’est cette fois la ville qui lui offre une chanson.

Naissance d’un slogan

La formule qui donne son titre à la chanson n’a pas été écrite à une table. Elle a surgi dans la conversation. Interrogé à de multiples reprises par des journalistes qui lui demandent ce qu’il espère obtenir en restant au lit, Lennon finit par répondre qu’il demande simplement qu’on laisse une chance à la paix. La phrase revient d’interview en interview. Au fil de la semaine, elle devient un refrain, puis une chanson, construite autour d’un seul accord tenu et d’un couplet volontairement absurde, une litanie de mots en isme et une énumération de noms de personnalités, dont plusieurs sont présentes dans la chambre. Lennon voulait, dira-t-il plus tard dans Lennon Remembers, écrire pour la foule d’aujourd’hui l’équivalent de We Shall Overcome, le chant que tous les manifestants entonnaient faute de mieux.

La question du crédit, Lennon-McCartney alors que McCartney n’y était pour rien et que Yoko Ono aurait mérité d’y figurer, est une autre histoire, que nous avons traitée en détail dans notre dossier sur le crédit contesté de Give Peace a Chance. Ce qui nous intéresse ici, c’est la manière dont la chanson a été enregistrée, puis réparée.

Le Québec de 1969 : une scène en ébullition

L’Osstidcho, la secousse de 1968

Pour comprendre pourquoi André Perry pense spontanément à Robert Charlebois quand il cherche des voix, il faut mesurer ce qui vient de se passer dans la chanson québécoise. En mai 1968, au Théâtre de Quat’Sous, une bande de jeunes artistes présente un spectacle qui ne ressemble à rien de connu : L’Osstidcho. On y trouve Robert Charlebois, Louise Forestier, Mouffe et l’humoriste Yvon Deschamps, accompagnés par le Quatuor du Nouveau Jazz libre du Québec et l’organiste Jacques Perron. Le titre lui-même, formé sur un juron québécois, annonce la couleur. On y mêle chanson, monologue, improvisation, free jazz et rock psychédélique, dans une langue populaire, le joual, que la chanson à texte avait jusque-là tenue à distance.

Le succès est foudroyant. La troupe enchaîne avec L’Osstidcho King Size à la Comédie-Canadienne, du 3 au 8 septembre 1968, puis avec L’Osstidcho meurt à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, du 24 au 26 janvier 1969. Les historiens de la culture québécoise placent ce spectacle parmi les événements fondateurs de la Révolution tranquille, au même titre que certaines grandes réformes. Quelques mois avant le bed-in, ses protagonistes sont devenus les vedettes d’une génération.

Lindberg, le choc psychédélique

Au centre de cette secousse, il y a une chanson : Lindberg. Robert Charlebois, chansonnier sage au début des années 1960, est revenu bouleversé d’un séjour en Californie, au cœur de la contre-culture. Il en rapporte une électricité nouvelle. Lindberg naît d’une improvisation nocturne autour d’un piano, avec le poète Claude Péloquin, auteur du texte, et Louise Forestier. La chanson raconte un voyage aérien délirant dans un québécois débridé, sur une musique qui doit autant au rock de la côte Ouest qu’au free jazz.

Elle paraît sur l’album Robert Charlebois avec Louise Forestier, chez Gamma, à la fin de 1968, un disque que tout le monde finira par appeler Lindberg. Charlebois remporte avec cette chanson le grand prix du Festival international de la chanson française de Spa, en Belgique, en 1968, puis le prix Félix-Leclerc au Festival du disque en 1969. Le détail qui nous intéresse figure au dos de la pochette : l’album a été enregistré au Studio André Perry. Selon les souvenirs de Charlebois rapportés par le magazine de la SOCAN, il a été capté en une seule nuit, puis mixé pendant plusieurs semaines à Brossard. Quand Perry décroche son téléphone dans la nuit du 1er au 2 juin 1969, il appelle donc un chanteur avec qui il a passé des semaines en studio l’année précédente.

Le Jazz libre, les musiciens de la révolution

Le Quatuor du Nouveau Jazz libre du Québec, que Charlebois évoque dans son témoignage de 2019, mérite qu’on s’y arrête. Fondé en septembre 1967 au Jazz Workshop de Montréal, il réunit le saxophoniste ténor Jean Doc Préfontaine, né en 1926 et passé par une fanfare militaire avant de découvrir le free jazz, le trompettiste Yves Charbonneau, le contrebassiste Maurice C. Richard et le batteur Guy Thouin. Le groupe accompagne l’Osstidcho, puis Charlebois et Forestier en tournée, et joue sur les premiers titres de l’album Lindberg.

Son histoire bascule ensuite dans la politique. Au tournant des années 1970, le Jazz libre fonde une commune rurale, le P’tit Québec libre, à Sainte-Anne-de-la-Rochelle, dans les Cantons-de-l’Est, conçue comme le laboratoire d’un Québec indépendant, francophone et socialiste. La grange qui servait de salle de concert y est incendiée dans la nuit du 8 au 9 mai 1972. Les liens de certains membres avec des militants du Front de libération du Québec ont alimenté une légende que les historiens nuancent aujourd’hui. En 2019, Charlebois évoque ses amis du Jazz libre avec émotion, en rappelant que plusieurs d’entre eux ne sont plus là.

Note de lecture : quel Maurice Richard ?

Dans l’article de La Presse, Charlebois cite parmi ses amis disparus Doc Préfontaine et Maurice Richard. Le lecteur non québécois risque de faire un contresens. Il ne s’agit pas du célèbre hockeyeur des Canadiens de Montréal, Maurice Rocket Richard, mort en 2000, mais du contrebassiste Maurice C. Richard, membre fondateur du Quatuor du Nouveau Jazz libre du Québec, compositeur de la pièce Fuseau sur l’unique album studio du groupe, en 1968. L’homonymie est totale, et la confusion se retrouve parfois dans des reprises de l’anecdote publiées hors du Québec.

L’Olympia, l’échec qui précède de peu le bed-in

Il faut enfin replacer Charlebois dans son calendrier personnel. À la fin du mois de mars 1969, il est à Paris avec Louise Forestier et le Jazz libre pour une série de concerts à l’Olympia, en première partie de la chanteuse Georgette Plana. Le public parisien, venu pour un tour de chant classique, accueille très mal ce rock psychédélique en joual. Les soirées tournent au chahut, et la tournée française est écourtée. Une photographie d’Antoine Désilets, conservée dans les archives de La Presse, montre Charlebois à l’aéroport de Dorval le 11 avril 1969, de retour d’Europe. Sept semaines plus tard, celui qui vient d’essuyer un échec retentissant à Paris se retrouve, sans l’avoir prévu, sur le disque le plus médiatisé de l’été.

André Perry, l’homme qu’on appelle

Un jazzman devenu preneur de son

André Perry n’est pas un technicien de passage. Musicien de jazz, il a commencé au début des années 1960 par enregistrer des amis dans son sous-sol, avant de construire à Brossard, sur la Rive-Sud de Montréal, un premier studio qui se veut professionnel. À la fin de la décennie, il est déjà l’un des artisans de la nouvelle chanson québécoise, ce que l’on appelle alors la relève. Il a enregistré Lindberg. Il réalisera bientôt Jaune, l’album de Jean-Pierre Ferland publié en 1970, souvent cité comme l’un des plus grands disques de l’histoire de la musique québécoise.

Le Musée des ondes Emile Berliner, qui documente l’histoire de l’enregistrement à Montréal, souligne que son studio fut le premier de la ville à s’équiper d’un magnétophone huit pistes, puis d’un seize pistes. Ce détail technique aura son importance dans la nuit du 1er au 2 juin 1969 : c’est précisément parce qu’il dispose d’une machine huit pistes que Perry peut faire ce qu’il fera.

Qui l’a contacté ? Deux versions compatibles

Les récits divergent sur l’origine de l’appel. La version la plus répandue, reprise par la plupart des ouvrages anglophones, veut que Lennon ait demandé à Derek Taylor de trouver un ingénieur du son, et que Taylor ait contacté un propriétaire de studio local. Perry lui-même, dans un entretien accordé au magazine Beatlology et repris par le site The Beatles Bible, explique que c’est EMI qui lui a demandé de se rendre à l’hôtel. Les deux récits ne s’excluent pas : la filiale canadienne du groupe, Capitol Records of Canada, était installée à Toronto, et Perry raconte d’ailleurs que c’est de Toronto que viendra plus tard l’appel l’informant du crédit que Lennon souhaitait lui accorder. Il est probable que la demande de l’entourage de Lennon ait transité par la maison de disques avant d’atterrir chez Perry.

Ce qui est certain, c’est que la séance a été organisée à la dernière minute, et que Perry a dû trouver du matériel en urgence, le sien étant engagé ailleurs. Il loue un magnétophone chez RCA Victor, dont les studios montréalais disposent de machines professionnelles, et arrive à l’hôtel vers 17 heures, le dimanche 1er juin.

1er juin 1969, chambre 1742 : anatomie d’une prise

Une installation de fortune

Quand André Perry entre dans la suite, il découvre une pièce saturée de monde. Il n’y a pas de cabine, pas de régie, pas même une pièce voisine où installer son matériel : il doit enregistrer depuis la chambre elle-même, à quelques mètres du lit, un casque sur les oreilles. Il dispose de quatre microphones. Il en consacre un à Lennon, qui chante en s’accompagnant à la guitare acoustique, un deuxième à Tommy Smothers, du duo comique des Smothers Brothers, lui aussi à la guitare, et les deux derniers à l’ensemble de la pièce. Il sait d’avance que l’acoustique sera mauvaise. Il s’assure donc d’abord de capter proprement les deux guitares et la voix principale : ce sont elles qui porteront le morceau, quoi qu’il arrive au reste.

Le reste, justement, est un chaos joyeux. Les invités frappent sur tout ce qui leur tombe sous la main : des annuaires téléphoniques, des cendriers, des clochettes, la porte d’une penderie qui sert de percussion. Les Hare Krishna sont assis par terre. Timothy Leary, selon Perry, n’est pas dans son état le plus lucide. Petula Clark, arrivée après son spectacle, s’est installée dans la pièce voisine avec un verre de vin, remarque vaguement que quelqu’un filme et se retrouve, sans trop savoir comment, à chanter le refrain avec les autres. Perry décrira plus tard l’atmosphère comme celle d’un véritable cirque, en précisant que ce désordre venait de l’entourage du couple, débordé par l’événement, et non de Lennon lui-même.

Une répétition, une prise

La séance est d’une brièveté stupéfiante. Lennon fait comprendre à Tommy Smothers qu’il souhaite un jeu plus rythmique, des accords plaqués plutôt que des arpèges. On fait un passage pour se mettre en place, puis on enregistre. La prise utilisée sur le disque est la première vraie prise. La répétition, captée elle aussi, sera publiée bien plus tard, en 1998, dans le coffret John Lennon Anthology. L’enregistrement a lieu vers 22 heures.

Perry a souvent insisté sur un point qui l’a marqué : Lennon ne le connaissait pas, mais il lui a fait une confiance totale. Il ne lui a jamais dit quoi faire. Il n’y a pas eu d’écoute de contrôle, pas de deuxième essai pour corriger un défaut. Lennon s’est tourné vers lui, a demandé si c’était bon, et a renvoyé tout le monde. Cette confiance, Perry l’interprétera ensuite comme une autorisation implicite à prendre les décisions qu’il jugerait nécessaires.

Remember Love, la face B de trois heures du matin

Une fois la suite vidée de ses invités, une autre séance commence, beaucoup plus intime. Vers une ou deux heures du matin, Perry enregistre Remember Love, une ballade écrite et chantée par Yoko Ono, avec Lennon à la guitare. Il n’y a plus dans la pièce que le couple et le preneur de son. La séance se termine vers trois heures, le 2 juin. Perry a confié à plusieurs reprises qu’il préférait cette face B à la face A : on y entend ce que la pièce bondée ne permettait pas, la proximité, le silence, la voix nue. Nous avons consacré à l’œuvre musicale de Yoko une discographie commentée et à ses années de formation un long portrait de Yoko Ono avant John Lennon.

Correctif factuel n° 1 — Le matériel de la chambre 1742 n’est pas établi avec précision

Les descriptions du dispositif d’enregistrement varient d’une source à l’autre, et certaines se contredisent frontalement. La version la plus solide, celle du récit détaillé reproduit par The Beatles Bible à partir des déclarations de Perry, parle d’un magnétophone Ampex quatre pistes loué chez RCA Victor et de quatre microphones. D’autres sources, notamment francophones, évoquent un magnétophone Scully quatre pistes et huit micros, associés à une console Ampex. Certaines notices de collectionneurs affirment même qu’un équipement huit pistes a été installé dans la chambre, ce qui confond manifestement le matériel de l’hôtel et celui du studio de Brossard, où la copie sur huit pistes a été réalisée ensuite. Le seul point sur lequel tous les témoignages s’accordent est l’essentiel : la prise de la chambre a été réalisée sur quatre pistes, avec un nombre très limité de micros pour une pièce bondée.

La nuit de Brossard : naissance d’un chœur

Une bande inutilisable en l’état

En quittant l’hôtel, Perry annonce à Lennon qu’il va écouter la bande au studio pour voir ce qu’elle donne. De retour à Brossard, il découvre ce qu’il redoutait. Les guitares et la voix de Lennon sont nettes, mais tout le reste n’est qu’une bouillie sonore. Le volume de la foule dans une petite pièce produit l’effet de grosses enceintes enfermées dans une boîte trop étroite : la bande sature, les voix se fondent dans un brouhaha, le refrain collectif, qui devait être le cœur de la chanson, ne ressort pas. Perry juge qu’en l’état, l’enregistrement n’est pas publiable.

Personne ne lui a demandé de corriger quoi que ce soit. À l’origine, il n’était pas question de faire des ajouts. C’est Perry, et lui seul, qui décide de proposer une autre option à Lennon. Il l’a répété dans tous ses entretiens : c’était sa décision, prise cette nuit-là, sans consulter personne.

Quatre pistes copiées, quatre pistes libres

La solution est technique et élégante. Perry dispose à Brossard d’un magnétophone huit pistes, rareté à Montréal à l’époque. Il recopie les quatre pistes de la chambre sur quatre des huit pistes de sa machine. Il lui reste ainsi quatre pistes vierges, sur lesquelles il peut enregistrer de nouvelles voix sans toucher à la prise d’origine. Rien n’est effacé, rien n’est remplacé : la performance de la chambre est conservée intégralement, et les nouvelles voix viennent s’y superposer dans un environnement propre, comme Perry le formule lui-même.

Cette précision a son importance, car l’histoire a parfois été racontée autrement. Certaines sources francophones affirment que Perry a supprimé la majorité des voix des participants pour les remplacer par celles des chanteurs du studio. Ce n’est pas ce que décrit Perry, qui parle d’ajout et non de substitution. Au mixage, il a évidemment dosé les pistes, ce qui revient à mettre en avant les voix du studio par rapport au brouhaha de la chambre. Mais la foule de l’hôtel est toujours là, sous le chœur de Brossard.

Le battement de la poubelle en caoutchouc

Il manque encore quelque chose. Perry veut retrouver ce qu’il appelle le battement à la Beatles, cette pulsation sourde qui donne de l’élan aux disques de l’époque. Il n’a pas de batteur sous la main. Il va chercher sa poubelle, un modèle en caoutchouc, et frappe dessus. C’est ce coup sourd, qui s’installe et s’amplifie au fil de la chanson, que l’on entend sur le disque. Certaines sources précisent qu’il en a fait une boucle de bande, un fragment répété mécaniquement pour obtenir une régularité parfaite. Perry résumera l’esprit de son intervention d’une formule : il ne s’agissait pas de tricher, mais de sauver l’événement.

Ce détail fait sourire, mais il dit beaucoup de la musique de Give Peace a Chance. Le morceau ne repose sur aucune batterie. Sa pulsation est celle d’une foule qui frappe sur des objets, prolongée en studio par un objet du quotidien. C’est une chanson de manifestation, faite pour être reprise sans instruments, et sa version de référence a été construite avec les moyens d’une manifestation.

Recréer ce qui aurait dû être

Reste à trouver les voix. Perry convoque des chanteurs qu’il connaît, et un musicien. Sa consigne, telle qu’il l’a rapportée à l’animateur Frank Mastropolo pour le site Ultimate Classic Rock, est sans ambiguïté : il ne veut pas un chœur de studio impeccable, il veut reproduire ce que la chambre aurait dû donner. Personne ne doit sonner comme un professionnel bien rangé. Tout le monde doit avoir l’air de s’amuser.

Le témoignage de Charlebois confirme cette direction de l’intérieur. Selon lui, Perry ne voulait surtout pas d’un chœur organisé, avec des harmonies. Il voulait l’effet d’une foule à qui l’on demande de chanter. Pour l’obtenir, il a placé lui-même chacun dans la pièce, en fonction de sa voix : un tel devant, un tel au milieu parce qu’il chante fort. Mouffe, de son côté, se souvient d’avoir fait plusieurs voix superposées, autrement dit d’avoir chanté plusieurs fois le refrain sur des pistes différentes pour épaissir l’ensemble. Avec quatre ou cinq personnes et quelques passages enregistrés les uns sur les autres, on obtient l’impression d’une salle entière.

L’après-midi du 2 juin : le verdict de Lennon

Perry mixe la nouvelle version et retourne à l’hôtel. On fait sortir tout le monde de la chambre. Il ne reste que John, Yoko et lui. Lennon, qui se souvient du chaos de la veille, le regarde et lui demande si ce n’est pas bon. Perry lui répond franchement : la bande était difficile, et il a décidé d’en faire quelque chose. Lennon lui dit de faire écouter. À l’issue de l’écoute, il est enthousiaste, le remercie, le serre dans ses bras, et décide de garder le mixage tel quel. Le disque qui paraîtra un mois plus tard est cette version-là.

Perry a toujours tenu à démentir une autre légende : celle de voix ajoutées ensuite à Londres. Il est formel, rien n’a été enregistré en Angleterre. Les seuls ajouts sont ceux de Brossard. Le 45 tours, dit-il, est l’enregistrement de Montréal, et uniquement lui.

Correctif factuel n° 2 — Combien de chanteurs, et à quel moment ?

Le nombre de chanteurs ajoutés à Brossard n’est pas connu avec certitude, et les estimations vont du simple au triple. L’encyclopédie anglophone en compte trois, des chanteurs professionnels. L’encyclopédie francophone parle d’une dizaine de chanteurs, professionnels et amateurs. Perry, interrogé en 2014, évoque quelques chanteurs et un musicien. Charlebois, en 2019, se souvient de quatre ou cinq personnes, avec plus de musiciens que de chanteurs. Seuls deux noms sont attestés par les intéressés eux-mêmes : Robert Charlebois et Mouffe. Le moment de la séance varie lui aussi : certains récits la placent au petit matin du 2 juin, aussitôt après le retour de Perry, d’autres le lendemain dans la journée. Le récit le plus cohérent, qui recoupe les déclarations de Perry, est celui d’une séance organisée dans les heures qui ont suivi la nuit d’enregistrement, avant un retour à l’hôtel avec le mixage l’après-midi du 2 juin. La formule de La Presse, selon laquelle Perry a bonifié le résultat le lendemain, reste compatible avec cette chronologie.

Robert Charlebois et Mouffe : le témoignage de deux voix anonymes

Ce que raconte Charlebois

Le récit de Charlebois en 2019 est celui d’un homme qui ne cherche pas à se mettre en avant. Il explique que Perry lui a demandé de participer pour une raison toute simple : il chante juste, ou, selon sa formule pleine d’autodérision, il chante “relativement juste”. Ils étaient quatre ou cinq dans le studio. Il pense, sans en être certain, que d’autres membres de la troupe de l’Osstidcho étaient présents, et cite Mouffe et Louise Forestier.

Il insiste ensuite sur la méthode de Perry, sur ce refus du chœur organisé, et sur l’art avec lequel le preneur de son disposait les chanteurs. Puis il pèse son propre rôle avec une modestie remarquable : il ne veut pas accorder à ce petit chœur plus de mérite qu’il n’en a, mais il estime que sans lui l’enregistrement n’aurait pas fait une longue carrière. Pour Charlebois, c’est Perry qui a donné du groove à une matière qui, au départ, était dépouillée. Il compare le résultat à We Will Rock You de Queen, autre hymne de stade fondé sur des voix collectives et un battement sourd, ce qui est assez juste : dans les deux cas, la rythmique est produite par des corps et des objets plutôt que par une batterie.

Ce qu’il pensait faire, ce soir-là

L’un des passages les plus intéressants du témoignage concerne la conscience historique du moment. Charlebois explique qu’il mesurait parfaitement ce que représentaient les Beatles. Il avait suivi leurs débuts, puis vécu la sortie de Sgt. Pepper en 1967, et la période du Maharishi Mahesh Yogi, comme une révélation : le groupe partait quelque part, vers les grandes orchestrations et la musique planante. Mais il n’imaginait pas une seconde participer à quelque chose d’historique. Une chanson sans musique, sans orchestre, sans arrangement, avec un simple tambourin derrière : il pensait que ce disque passerait une fois à la radio, pour une poignée d’initiés.

Ce décalage est savoureux. Le musicien qui revient de Californie avec un rock électrique et psychédélique, qui vient de faire scandale à l’Olympia avec un free jazz débridé, se retrouve à chanter un refrain d’une simplicité absolue, sur un seul accord, et pense que ce dépouillement condamne le disque à l’oubli. C’est précisément ce dépouillement qui va le rendre universel : n’importe quelle foule, n’importe où, sans aucun instrument, peut chanter Give Peace a Chance.

Ce que raconte Mouffe

Mouffe, jointe à son tour par La Presse, confirme sa présence sans hésiter. Elle était contente de participer, parce qu’elle croyait à la cause et qu’elle était contre la guerre. Elle se souvient des voix superposées. Et elle corrige aussitôt la mémoire de son ancien compagnon : Louise Forestier n’était pas là.

Ce détail compte, parce que la présence de Forestier figure dans plusieurs reprises de l’anecdote. Il est facile de comprendre l’erreur : en 1969, Charlebois, Forestier et Mouffe forment un trio indissociable aux yeux du public, sur scène comme sur disque. Mais sur Give Peace a Chance, seules deux des trois voix de l’Osstidcho sont présentes. Le témoignage croisé publié par La Presse a le mérite de trancher la question avec les deux principaux intéressés encore en mesure de répondre.

Le Beatle qui ne savait pas

Charlebois ajoute un dernier élément, qui donne à toute l’histoire sa mélancolie. Il n’est jamais allé dans la suite de Lennon. Il ne l’a jamais rencontré. Lennon ne savait pas qui il était, et Charlebois n’allait pas, dit-il en substance, se présenter à lui pour lui chanter Lindberg ou California. Le chanteur québécois le plus en vue de sa génération a prêté sa voix à l’un des disques les plus célèbres de Lennon sans que celui-ci en connaisse le nom.

Cinquante ans plus tard, il se dit fier d’en être. D’abord parce qu’il est désormais l’un des derniers témoins : plusieurs de ses amis de l’époque, dont ceux du Jazz libre, ont disparu. Ensuite parce que le bed-in lui paraît avec le recul un événement important, qui a fait parler le monde entier. Le contraste est frappant entre la modestie de la participation, quelques refrains chantés dans un studio de banlieue, et l’ampleur de ce qu’elle a accompagné.

Correctif factuel n° 3 — Charlebois avait vingt-quatre ans, pas vingt-cinq

Les récits de l’anecdote présentent souvent Robert Charlebois comme un chanteur de vingt-cinq ans au moment de la séance. C’est inexact de quelques semaines. Charlebois est né à Montréal le 25 juin 1944, comme l’attestent l’Encyclopédie canadienne et l’ensemble des notices biographiques. Le 1er et le 2 juin 1969, il a donc vingt-quatre ans. Il fêtera ses vingt-cinq ans trois semaines plus tard, le 25 juin, quelques jours avant la sortie du disque au Royaume-Uni. L’erreur est minime, mais elle illustre la tendance des récits rétrospectifs à arrondir les âges à la décennie ou à la demi-décennie la plus proche.

Qui sont-ils ? Portraits des voix québécoises

Robert Charlebois, le garçon qui électrifie la chanson

Né à Montréal le 25 juin 1944, Robert Charlebois étudie le piano pendant six ans, puis le théâtre à l’École nationale de théâtre de Montréal, de 1962 à 1965. Il commence comme chansonnier, dans la tradition des boîtes à chansons, et publie deux premiers albums en 1965 et 1966, puis Demain l’hiver en 1967. Le séjour californien de 1967-1968 change tout : il revient avec une guitare électrique, une fascination pour la contre-culture et une envie de faire sauter les cadres.

Après Lindberg et l’Osstidcho, sa carrière prend une dimension internationale. Il enregistre Québec Love en 1969, puis Un gars ben ordinaire en 1971, porté par la chanson Ordinaire, que lui a écrite Mouffe. Il deviendra une vedette en France, où il remplira l’Olympia, cette fois avec succès, et donnera des concerts au Palais des congrès. On lui doit aussi Les Ailes d’un ange et Je reviendrai à Montréal. Il est aujourd’hui considéré comme l’un des inventeurs du rock québécois en français, celui qui a prouvé qu’on pouvait faire de la musique électrique dans la langue des rues de Montréal. Nous racontions la place du Québec dans l’histoire des reprises des Beatles en français dans notre grande enquête sur les Beatles chantés en français, de Claude François à René Angélil.

Mouffe, la parolière d’Ordinaire

Claudine Monfette, dite Mouffe, est née à Montréal en 1945. Elle aussi est passée par l’École nationale de théâtre. Comédienne, scénariste, metteuse en scène et parolière, elle est l’une des quatre têtes d’affiche de l’Osstidcho. Au cinéma, elle apparaît en 1969 dans Jusqu’au cœur, de Jean Pierre Lefebvre, où joue aussi Charlebois, et dans Où êtes-vous donc ? de Gilles Groulx. Elle signera plus tard le scénario de Bulldozer, en 1974.

Sa grande contribution à l’histoire de la chanson québécoise reste Ordinaire, écrite en 1969 pour Charlebois, son compagnon de l’époque, sur une musique de Charlebois et du pianiste Pierre Nadeau. Le texte démonte l’image mythique que le public s’est faite du chanteur et du couple qu’il forme avec Mouffe : la vedette y dit sa fatigue et sa normalité. La chanson remporte le premier prix du festival de Sopot, en Pologne, en 1970, et entre en 2010 au Panthéon des auteurs et compositeurs canadiens. Elle écrira aussi Deux femmes en or, et des chansons pour Renée Claude au milieu des années 1970. Quand elle chante le refrain de Give Peace a Chance dans le studio de Perry, elle est déjà, à vingt-quatre ans, l’une des plumes les plus fines de sa génération.

Louise Forestier, l’absente

Louise Belhumeur, dite Louise Forestier, est née à Shawinigan le 10 août 1942. Chanteuse et comédienne, elle est la voix féminine de Lindberg et la partenaire de Charlebois dans la tournée française de 1969. Elle publie en 1969 son album La douce Emma, puis mènera une longue carrière de chanteuse et d’actrice, couronnée en 2013 par son entrée dans l’Ordre du Canada. Son nom est régulièrement associé à Give Peace a Chance par simple association d’idées avec Charlebois et Mouffe. Le témoignage de Mouffe, en 2019, établit qu’elle n’a pas participé à la séance.

L’étiquette, le crédit et le nom du studio

Un remerciement imprimé sur le disque

La réaction de Lennon ne s’arrête pas à l’accolade. Quelques semaines plus tard, Perry reçoit un appel de Toronto. On lui annonce, à sa grande surprise, que Lennon a donné des instructions pour la publication internationale du disque : l’étiquette doit mentionner que l’enregistrement a été réalisé par André Perry, avec l’adresse, le numéro de téléphone, la date et le lieu de l’enregistrement. Perry racontera plus tard avoir vu, dans des conventions de collectionneurs, des pressages sud-américains dont l’étiquette, rédigée pour le reste en espagnol, reproduisait cette mention à l’identique. Il en a été profondément touché, d’autant qu’il estimait n’avoir fait que son travail.

Pour un studio de banlieue montréalaise, c’est une publicité inespérée. Le Musée des ondes Emile Berliner souligne qu’après Give Peace a Chance, Perry est déterminé à faire connaître son studio comme un lieu capable d’accueillir de grands artistes internationaux. La famille Charlebois, Mouffe et les autres chanteurs n’ont, eux, droit à aucune mention. Le chœur de Brossard est crédité collectivement, et implicitement, sous l’étiquette générique du Plastic Ono Band.

Le Plastic Ono Band, un groupe dont tout le monde fait partie

C’est d’ailleurs l’un des paradoxes savoureux de cette histoire. Give Peace a Chance est le premier disque publié sous le nom de Plastic Ono Band, un concept imaginé par Yoko Ono : un groupe sans membres fixes, dont fait partie quiconque participe. Lennon l’a expliqué dans un entretien des années 1970 en des termes qui conviennent parfaitement au cas des Québécois : sur ce disque chantaient toutes sortes de gens, un rabbin, un serveur d’hôtel, un peu tout le monde, et le monde entier était le Plastic Ono Band. Les publicités de l’époque iront jusqu’à affirmer au lecteur que lui aussi en fait partie.

Dans cette logique, Charlebois et Mouffe sont membres du Plastic Ono Band au même titre que Timothy Leary ou Petula Clark. Ils en sont même des membres plus audibles, puisque c’est leur chœur, plus que celui de la chambre, qui porte le refrain du disque. Nous avons retracé l’évolution de cette formation à géométrie variable dans notre encyclopédie John Lennon consacrée au Plastic Ono Band et aux albums solo.

Le crédit Lennon-McCartney

L’étiquette d’origine porte une autre mention qui fera couler beaucoup d’encre : Lennon-McCartney. Paul McCartney n’a pourtant participé ni à l’écriture ni à l’enregistrement. Lennon expliquera plus tard qu’il avait mis le nom de son partenaire par fidélité à une vieille entente d’adolescents, et qu’il le regrettait, le crédit aurait dû revenir à Lennon-Ono. Les rééditions ultérieures ont progressivement attribué la chanson à Lennon seul. Nous avons consacré à cette question un dossier complet sur le crédit contesté de Give Peace a Chance, et à l’histoire générale de la signature commune une enquête sur le crédit Lennon/McCartney.

On peut s’amuser du contraste. Sur ce disque, le seul Beatle crédité qui n’y figure pas est Paul McCartney, et les seuls interprètes qui y figurent sans être crédités sont des Québécois. L’étiquette ment deux fois, dans des directions opposées.

Correctif factuel n° 4 — L’étiquette de la face B indique une origine erronée

On lit souvent que le disque mentionne fièrement son origine montréalaise, ce qui est vrai pour la face A sur de nombreux pressages, où l’enregistrement est associé à l’hôtel Reine Elizabeth et à la chambre 1742. Mais l’étiquette de la face B, Remember Love, présente une anomalie relevée par les discographes : elle indique que la chanson a été enregistrée en Angleterre. C’est faux. Remember Love a été enregistrée dans la même chambre de Montréal, aux petites heures du 2 juin 1969, par le même André Perry, juste après le départ des invités. Les mentions portées sur les étiquettes varient en outre selon les pays et les pressages, ce qui interdit toute généralisation : certains pressages ultérieurs ne portent plus aucune mention du lieu d’enregistrement. Pour connaître le libellé exact d’un exemplaire donné, seul l’examen du disque fait foi.

Du 45 tours à l’hymne : la carrière du disque

Sortie : 4 juillet à Londres, 7 juillet en Amérique

Give Peace a Chance paraît au Royaume-Uni le 4 juillet 1969, sous la référence Apple 13, avec Remember Love en face B. Le disque sort aux États-Unis trois jours plus tard, le 7 juillet, sous la référence Apple 1809. C’est le premier single de Lennon publié hors des Beatles, alors que le groupe existe encore et termine au même moment l’enregistrement d’Abbey Road. Trois semaines plus tard, le 23 juillet, les Beatles enregistreront Come Together, chanson née d’un slogan de campagne de Timothy Leary, l’un des participants de la chambre 1742, comme nous le racontions dans notre récit de la séance du 23 juillet 1969.

La course aux classements britanniques

Au Royaume-Uni, le disque entre au classement officiel le 9 juillet 1969 à la 21e place, puis grimpe très vite. Il atteint la 2e place et s’y maintient sur trois éditions consécutives du classement, datées du 23 juillet, du 30 juillet et du 2 août 1969. Cette dernière édition est particulière : c’est à ce moment-là que le classement britannique change de jour de référence, passant d’une semaine close le mardi à une semaine close le samedi, ce qui produit une semaine raccourcie de quatre jours. Le disque reste ensuite plusieurs semaines dans le haut du classement et totalise plus de dix semaines de présence.

Pendant ces trois éditions, la première place est occupée par Honky Tonk Women des Rolling Stones, sorti le même jour, le 4 juillet 1969. Auparavant, au moment où Give Peace a Chance entamait son ascension, c’était Something in the Air de Thunderclap Newman qui tenait la tête. Lennon, qui avait de l’admiration pour Honky Tonk Women tout en jugeant les Stones assez sévèrement, comme nous le rappelions dans notre article sur ce que Lennon pensait de cette chanson, se voit donc privé de la première place par le groupe de ses vieux rivaux.

Correctif factuel n° 5 — La mort de Brian Jones n’explique pas la défaite de Give Peace a Chance

On lit parfois que Honky Tonk Women aurait été porté au sommet par l’émotion suscitée par la mort de Brian Jones, retrouvé noyé dans sa piscine dans la nuit du 2 au 3 juillet 1969, et que cette circonstance aurait privé Lennon de la première place. L’idée est séduisante, mais elle relève de la spéculation. Honky Tonk Women était programmé de longue date pour une sortie le 4 juillet, et le disque était déjà enregistré avant la mort de Jones, qui avait quitté le groupe en juin. Les Stones n’avaient pas besoin d’un drame pour atteindre la tête des ventes : ils sortaient d’une série de succès et allaient tenir la première place cinq semaines. Le concert gratuit de Hyde Park, le 5 juillet, transformé en hommage à Jones devant une foule immense, a certes renforcé leur visibilité. Mais rien ne permet d’affirmer qu’en l’absence de ce drame, Give Peace a Chance aurait été numéro un. Les deux disques sont parus le même jour, et le plus attendu l’a emporté.

Numéro un aux Pays-Bas, numéro 14 aux États-Unis

Le succès est mondial. Aux Pays-Bas, pays du premier bed-in, le disque atteint la première place du Top 40 néerlandais et la conserve deux semaines ; dans le classement parallèle de la Single Top 100, il occupe la tête lors des éditions du 26 juillet et du 2 août 1969. Aux États-Unis, il culmine à la 14e place du Billboard Hot 100, un résultat honorable pour un disque qu’aucune radio n’avait vu venir et dont l’auteur était interdit de séjour sur le territoire. Billboard, dans sa critique de l’époque, salue un rythme contagieux et un arrangement habile, un compliment qui revient en partie, sans que personne le sache alors, au chœur de Brossard et à la poubelle d’André Perry.

Au Canada, le disque est un succès naturel, porté par la fierté locale d’un enregistrement réalisé à Montréal. Des stations régionales le placent en tête de leurs palmarès pendant l’été.

Toronto, 13 septembre 1969 : la chanson monte sur scène

Lennon chante Give Peace a Chance en public pour la première fois le 13 septembre 1969, au festival Toronto Rock and Roll Revival, à la tête d’un Plastic Ono Band improvisé avec Eric Clapton, Klaus Voormann et Alan White, après une seule répétition dans l’avion. Il avoue au public ne pas se souvenir de toutes les paroles et improvise la liste de noms du couplet. La performance est publiée sur l’album Live Peace in Toronto 1969. Nous avons évoqué ce concert, et l’état d’esprit de Lennon à ce moment-là, dans notre article sur Lennon et son rapport à la musique, de la Cavern au Madison Square Garden.

Washington, novembre 1969 : un demi-million de voix

Le moment qui fait définitivement de la chanson un hymne a lieu à Washington, devant le monument du même nom. Le chanteur folk Pete Seeger, figure tutélaire de la chanson engagée américaine, y entraîne une foule évaluée à un demi-million de manifestants dans une reprise interminable du refrain. Lennon se dira bouleversé : il avait voulu écrire un chant pour remplacer We Shall Overcome, et la foule venait de le lui accorder. Seeger aurait résumé l’instant d’une formule restée célèbre : le mouvement n’avait pas de chef, mais il avait une chanson.

Le chœur de Brossard joue ici un rôle discret mais réel. La version que les manifestants ont dans l’oreille, celle qu’ils ont entendue tout l’été à la radio, est celle d’André Perry : un refrain collectif, lisible, qui sonne comme une foule heureuse. C’est ce son-là que le demi-million de Washington reproduit, à l’échelle d’une capitale.

Correctif factuel n° 6 — Le grand rassemblement de Washington date du 15 novembre 1969

De nombreux articles, y compris dans la presse musicale anglophone, situent la reprise géante menée par Pete Seeger le 15 octobre 1969, jour du Moratorium contre la guerre du Vietnam. C’est une confusion entre deux journées de mobilisation. Le 15 octobre 1969 fut une journée de grève et de manifestations décentralisées dans tout le pays, sans rassemblement unique d’un demi-million de personnes. La reprise de Give Peace a Chance devant un demi-million de manifestants a eu lieu un mois plus tard, le samedi 15 novembre 1969, lors de la grande marche sur Washington organisée dans le prolongement du Moratorium. C’est cette date qu’il faut retenir.

1972 et au-delà : l’hymne de tous les rappels

Lennon conclura avec Give Peace a Chance les deux concerts One to One du Madison Square Garden, le 30 août 1972, entouré de Stevie Wonder, Sha Na Na et Melanie, comme nous le racontions dans notre article sur les éditions Blu-ray de Power to the People. Après sa mort, le 8 décembre 1980, la foule rassemblée devant le Dakota chantera Give Peace a Chance, comme nous le rappelions dans notre histoire du Dakota. Paul McCartney l’intégrera à ses hommages scéniques à Lennon à partir de 1990, enchaînée avec Strawberry Fields Forever et Help!. Ringo Starr en fera le final traditionnel de ses concerts avec le All-Starr Band, comme nous l’avons documenté dans notre fiche consacrée à Give Peace a Chance dans le répertoire du All-Starr Band. À chaque fois, c’est un refrain de foule qui monte, celui que le studio de Brossard a fixé pour toujours.

Guide d’écoute : entendre le chœur de Brossard

Ce que l’on entend, couche par couche

Qu’entend-on exactement sur le disque ? Il faut écouter en distinguant les couches. Au premier plan, les deux guitares acoustiques, celle de Lennon et celle de Tommy Smothers, jouent un accompagnement rythmique obstiné sur un accord quasi unique. La voix de Lennon, proche et nette, débite les couplets à toute vitesse, presque parlés. Derrière, une rumeur de pièce bondée : claquements, cognements, rires, voix éparses. C’est la chambre 1742.

Au refrain, quelque chose change. Les voix collectives prennent une netteté et une présence qui ne correspondent pas à une foule captée par deux micros d’ambiance dans une petite pièce. On distingue des timbres, une justesse d’ensemble, une projection qui trahissent des chanteurs placés près d’un micro dans un local adapté. C’est le chœur de Brossard, superposé à celui de la chambre. Et sous l’ensemble, une pulsation sourde, régulière, qui s’installe progressivement : la poubelle en caoutchouc d’André Perry.

Le test de la répétition

Pour mesurer l’apport de Perry, la meilleure méthode consiste à comparer le single avec la répétition publiée en 1998 dans le coffret John Lennon Anthology. Celle-ci donne une idée de ce qu’était le son brut de la chambre, avant toute intervention : une pièce saturée, des voix lointaines, une énergie réelle mais confuse. La différence avec le 45 tours permet d’entendre, en creux, tout ce qu’ont ajouté les voix québécoises et le battement de studio.

Les versions à connaître

Le single d’origine dure un peu moins de cinq minutes. La compilation Shaved Fish, publiée en 1975, n’en conserve qu’un court fragment, au grand regret des amateurs. La version complète figure sur les grandes compilations de Lennon, dont Lennon Legend en 1997 et, dans un nouveau mixage réalisé à partir des bandes d’origine, Gimme Some Truth. The Ultimate Mixes en 2020, produite par Sean Ono Lennon et mixée par Paul Hicks. Les remixages modernes, qui séparent mieux les éléments, offrent une occasion d’entendre plus distinctement la superposition des deux chœurs. Il faut enfin écouter la version de Toronto, publiée sur Live Peace in Toronto 1969, pour entendre la chanson telle qu’elle fonctionne sur scène, avec un vrai public qui reprend le refrain de lui-même.

Cinq questions à se poser en écoutant

  • À quel moment le refrain collectif devient-il plus net que la rumeur de la pièce ?
  • Entend-on une ou plusieurs voix féminines se détacher dans le refrain ?
  • Où commence le battement sourd, et comment évolue-t-il au fil du morceau ?
  • Les percussions improvisées de la chambre restent-elles audibles sous le chœur de studio ?
  • La voix de Lennon reste-t-elle identique d’un bout à l’autre, signe que la prise principale n’a pas été retouchée ?

Pourquoi le chœur québécois a changé le disque

La spontanéité fabriquée

L’intervention de Perry touche à un paradoxe fondamental de l’enregistrement sonore : pour qu’une foule sonne comme une foule sur un disque, il faut souvent la fabriquer. Une vraie foule captée dans une petite pièce avec deux micros donne une bouillie. Quelques chanteurs bien placés, enregistrés plusieurs fois, donnent l’illusion d’une salle entière. Perry l’a parfaitement compris, et sa consigne, ne pas sonner professionnel, avoir l’air de s’amuser, est celle d’un metteur en scène qui cherche à recréer le naturel.

Les Beatles eux-mêmes avaient pratiqué ce genre d’illusion. Sur Yellow Submarine, en 1966, une petite troupe d’amis et de techniciens réunis dans le studio d’Abbey Road produit l’effet d’une fête à bord. Sur All You Need Is Love, en 1967, les amis invités chantent la coda devant les caméras du monde entier. Sur Hey Jude, en 1968, les musiciens de l’orchestre sont invités à chanter et à taper dans leurs mains pour la longue coda. À chaque fois, l’effet de foule est une construction de studio. Give Peace a Chance pousse la logique plus loin : la foule réelle était là, et il a fallu la doubler par une foule de studio pour qu’on l’entende.

Document ou disque ?

La question éthique n’a jamais vraiment été posée en 1969, parce que personne ne savait. Elle mérite pourtant d’être examinée. Le disque est présenté comme la trace d’un événement. Le film Bed Peace, tourné pendant la semaine montréalaise par l’équipe de John et Yoko, montre la séance, et le public associe naturellement les images au son du 45 tours. Or le son n’est pas tout à fait celui des images.

Perry a répondu à cette objection avant même qu’on la lui fasse : il ne s’agissait pas de tricher, mais de sauver l’événement. On peut le formuler autrement : il ne s’agissait pas de documenter la chambre, mais de transmettre ce qu’elle voulait dire. Lennon, en adoptant le mixage sans hésiter, a tranché dans le même sens. Il ne voulait pas une archive. Il voulait un hymne que les gens puissent chanter. La chambre 1742 avait produit l’intention, le studio de Brossard a produit l’objet.

Un geste de producteur, au sens plein

Le disque est officiellement produit par John et Yoko. Plusieurs sources modernes ajoutent à juste titre André Perry parmi les producteurs, et le présentent comme ingénieur, mixeur et percussionniste. Au regard de ce qu’il a fait cette nuit-là, ce crédit est mérité : il a pris une décision artistique majeure, choisi des interprètes, dirigé leur placement et leur style, ajouté un élément rythmique et réalisé le mixage final. C’est la définition même du travail de producteur. Que Lennon l’ait ensuite fait créditer sur l’étiquette montre qu’il en avait conscience.

André Perry après Lennon : de Brossard à Morin-Heights

Le studio qui voulait attirer le monde

Give Peace a Chance change la trajectoire de Perry. Fort de cette carte de visite, il veut faire de son studio une adresse internationale. Il quitte Brossard pour un nouveau studio au 1135, carré Amherst, à Montréal, équipé d’une console construite sur mesure et de deux magnétophones seize pistes synchronisés offrant trente-deux pistes, une configuration très en avance sur son temps.

Le Studio, à Morin-Heights

En 1974, il ouvre Le Studio, à Morin-Heights, dans les Laurentides, un complexe où les musiciens vivent sur place, au milieu des bois et au bord d’un lac. Le lieu attire des artistes du monde entier. Rush y enregistre Moving Pictures, l’un des albums majeurs du rock des années 1980. Les Bee Gees y travaillent également. Le Studio devient l’un des studios les plus réputés d’Amérique du Nord, et le nom de Perry, inconnu du grand public, circule dans tous les livrets de disques. Il vend le studio en 1988. L’établissement cessera ses activités au cours des années 2000.

Un témoin toujours présent

Devenu octogénaire, André Perry est resté l’un des grands témoins de l’histoire du disque au Québec. En janvier 2022, il est longuement interrogé par Patrice Roy au téléjournal de Radio-Canada. Dans ses entretiens, il revient régulièrement sur la nuit de juin 1969, toujours avec la même précision et la même modestie : il a fait, dit-il, ce qu’il aurait fait pour n’importe qui, et il reste touché par la générosité de Lennon à son égard.

La chambre 1742 aujourd’hui

Une suite devenue lieu de mémoire

L’hôtel Reine Elizabeth, aujourd’hui exploité sous l’enseigne Fairmont, a fermé ses portes du 17 juin 2016 au 10 juillet 2017 pour une rénovation complète d’un coût de 140 millions de dollars canadiens. La suite 1742 a été réaménagée en lieu de mémoire du bed-in, avec des photographies, des documents et des objets évoquant la semaine de 1969. On peut y séjourner, et l’hôtel a proposé à plusieurs reprises des forfaits commémoratifs, avec pyjamas blancs et paroles calligraphiées.

2019, le cinquantenaire

Pour le cinquantième anniversaire, en mai 2019, l’hôtel organise des visites guidées de la suite, une exposition des photographies de Gerry Deiter et un concert le 30 mai. La même année, la Fondation PHI de Montréal accueille l’exposition Yoko Ono : Growing Freedom, consacrée à l’œuvre de Yoko et aux campagnes pour la paix du couple. C’est dans cette effervescence commémorative que La Presse retrouve Charlebois et Mouffe et que leur participation, longtemps restée un savoir de connaisseurs, accède au grand public.

Les photographies de Gerry Deiter

Le photographe new-yorkais Gerry Deiter avait été envoyé par le magazine Life pour couvrir le bed-in. Il a passé huit jours avec John et Yoko et réalisé plusieurs centaines de photographies. Le reportage n’a jamais été publié par Life. Les clichés sont restés dans ses archives pendant des décennies. Après sa mort, au milieu des années 2000, son amie Joan Athey a racheté ses négatifs et diapositives, et publié en 2009, avec le journaliste Paul McGrath, le livre Give Peace a Chance: John and Yoko’s Bed-In for Peace, paru en anglais chez Wiley et en français chez Parfum d’encre. Les photographies ont depuis été exposées à Tokyo, Liverpool, Chicago et dans de nombreuses villes canadiennes.

Liverpool, Montréal, Amsterdam

Les traces matérielles du bed-in se sont dispersées. Le couvre-lit artisanal portant l’inscription All You Need Is Love, offert au couple pendant la semaine montréalaise, est entré dans les collections des musées nationaux de Liverpool. Les paroles manuscrites de Give Peace a Chance, écrites pendant le bed-in, sont passées en vente aux enchères, comme nous le rappelions dans notre panorama des Beatles aux enchères. À Montréal, une œuvre publique de Linda Covit et Marie-Claude Séguin reprend les mots de la chanson en quarante langues. À Amsterdam, l’hôtel Hilton a de son côté transformé la chambre du premier bed-in en suite commémorative. Mais aucune de ces traces ne mentionne le studio de Brossard, ni les voix qui y ont été enregistrées.

Ce que cette anecdote nous apprend

Sur Lennon

L’épisode éclaire d’abord la manière dont Lennon travaille en 1969. Il ne s’intéresse pas à la perfection technique. Il veut que les choses existent vite, qu’elles soient publiées pendant qu’elles sont encore brûlantes, qu’elles servent à quelque chose. Il fait confiance à un inconnu, lui laisse les mains libres et adopte son travail sans discuter dès lors qu’il sert le propos. La même année, il enregistre The Ballad of John and Yoko en quelques heures avec McCartney seul, et quelques mois plus tard Instant Karma! sera écrit, enregistré et mixé dans la même journée. Give Peace a Chance appartient à cette esthétique de l’urgence, et Perry l’a parfaitement comprise.

Elle éclaire aussi sa générosité. Lennon n’a jamais revendiqué le son du disque. Il a reconnu la contribution de Perry de la façon la plus visible qui soit, sur l’étiquette même. Il a, en revanche, ignoré jusqu’au bout l’identité des chanteurs de Brossard, ce qui n’a rien d’étonnant : il ne les avait jamais vus, et Perry ne lui avait sans doute pas fait la liste.

Sur le Québec

L’anecdote rappelle ensuite que la Révolution tranquille avait produit, en quelques années, une scène musicale d’une vitalité exceptionnelle. Quand un preneur de son montréalais a besoin, au milieu de la nuit, de voix capables de chanter juste et avec naturel, il peut appeler la plus grande vedette de la province, qui a enregistré chez lui l’année précédente, et une parolière de vingt-quatre ans qui écrira bientôt l’un des classiques de la chanson québécoise. Le réseau qui rend possible le chœur de Give Peace a Chance est celui de l’Osstidcho et de Lindberg.

Il y a là une ironie de l’histoire. L’Osstidcho revendiquait le joual, la langue populaire de Montréal, contre la norme culturelle venue d’ailleurs. Ses vedettes se retrouvent, une nuit de juin, à chanter en anglais le refrain d’un Beatle. Mais le refrain en question est un slogan universel, qui ne réclame aucune appartenance, et les mêmes artistes défendaient alors la paix avec la même conviction que la langue. Mouffe l’a dit simplement : elle croyait à la cause.

Sur l’histoire du disque

L’anecdote rappelle enfin qu’un enregistrement célèbre n’est presque jamais ce qu’il paraît. Derrière l’image d’un moment spontané, il y a des décisions techniques, des copies de bandes, des superpositions, des choix de mixage, et parfois des interprètes dont personne ne retient le nom. Sur Give Peace a Chance, deux de ces interprètes sont des artistes majeurs de la chanson francophone. Il aura fallu cinquante ans et un coup de téléphone à Antibes pour que leur présence devienne un fait connu du grand public.

Chronologie : de Lindberg au cinquantenaire

Date Événement
25 juin 1944 Naissance de Robert Charlebois à Montréal
8 septembre 1964 Unique concert des Beatles à Montréal, au Forum, sous la menace d’un attentat contre Ringo Starr
Septembre 1967 Fondation du Quatuor du Nouveau Jazz libre du Québec au Jazz Workshop de Montréal
Mai 1968 Création de L’Osstidcho au Théâtre de Quat’Sous
1968 Enregistrement de l’album Robert Charlebois avec Louise Forestier (Lindberg) au Studio André Perry de Brossard ; grand prix de Spa
3-8 septembre 1968 L’Osstidcho King Size à la Comédie-Canadienne
24-26 janvier 1969 L’Osstidcho meurt à la Place des Arts
20 mars 1969 Mariage de John Lennon et Yoko Ono à Gibraltar
25-31 mars 1969 Premier bed-in, à l’hôtel Hilton d’Amsterdam
Fin mars-début avril 1969 Concerts chahutés de Charlebois, Forestier et du Jazz libre à l’Olympia de Paris
11 avril 1969 Retour de Charlebois à l’aéroport de Dorval
14 avril 1969 Enregistrement de The Ballad of John and Yoko par Lennon et McCartney
26 mai 1969 John, Yoko et Kyoko s’installent à l’hôtel Reine Elizabeth de Montréal
1er juin 1969, vers 17 h Arrivée d’André Perry à l’hôtel avec un magnétophone quatre pistes loué chez RCA Victor
1er juin 1969, vers 22 h Répétition puis enregistrement de Give Peace a Chance dans la chambre 1742
2 juin 1969, de 1 h à 3 h Enregistrement de Remember Love, de Yoko Ono, dans la chambre vidée
2 juin 1969 À Brossard, copie sur huit pistes et ajout des voix de Charlebois, Mouffe et d’autres chanteurs, puis du battement de poubelle ; écoute et approbation de Lennon à l’hôtel
25 juin 1969 Charlebois fête ses vingt-cinq ans
2-3 juillet 1969 Mort de Brian Jones
4 juillet 1969 Sortie britannique de Give Peace a Chance (Apple 13) et de Honky Tonk Women
7 juillet 1969 Sortie américaine (Apple 1809)
9 juillet 1969 Entrée au classement britannique à la 21e place
23 juillet-2 août 1969 Trois éditions consécutives à la 2e place au Royaume-Uni, derrière Honky Tonk Women
26 juillet et 2 août 1969 Numéro un de la Single Top 100 aux Pays-Bas
13 septembre 1969 Première interprétation publique, au Toronto Rock and Roll Revival
15 novembre 1969 Pete Seeger mène un demi-million de manifestants dans le refrain, à Washington
30 août 1972 Final des concerts One to One au Madison Square Garden
1974 André Perry ouvre Le Studio à Morin-Heights
1998 Publication de la répétition de la chambre 1742 dans le coffret John Lennon Anthology
2009 Publication du livre de photographies de Gerry Deiter sur le bed-in
17 juin 2016-10 juillet 2017 Fermeture et rénovation de l’hôtel Reine Elizabeth
13 avril 2019 La Presse publie les témoignages de Charlebois et de Mouffe
Mai 2019 Cinquantenaire du bed-in à Montréal : visites de la suite, exposition Deiter, concert du 30 mai
2020 Nouveau mixage de la chanson sur Gimme Some Truth. The Ultimate Mixes

Fiche technique : qui joue et qui chante sur Give Peace a Chance

Lieu Participants Rôle
Chambre 1742, 1er juin John Lennon Chant principal, guitare acoustique
Chambre 1742, 1er juin Tommy Smothers Guitare acoustique
Chambre 1742, 1er juin Yoko Ono, Timothy et Rosemary Leary, Petula Clark, Dick Gregory, Allen Ginsberg, Murray the K, Derek Taylor, le rabbin Abraham Feinberg, membres du temple Radha Krishna et autres invités Chœur, battements de mains, percussions improvisées
Studio André Perry, Brossard, 2 juin Robert Charlebois, Mouffe et quelques autres chanteurs non identifiés, un musicien Chœur superposé
Studio André Perry, Brossard, 2 juin André Perry Prise de son, copie sur huit pistes, percussion sur poubelle en caoutchouc, mixage

Questions fréquentes

Robert Charlebois chante-t-il vraiment sur Give Peace a Chance ?

Oui. Robert Charlebois fait partie des chanteurs qu’André Perry a enregistrés dans son studio de Brossard, au lendemain de la séance de la chambre 1742, pour renforcer le refrain collectif. Il l’a confirmé lui-même à La Presse en avril 2019.

Charlebois a-t-il rencontré John Lennon ?

Non. Il n’est jamais allé dans la suite de l’hôtel Reine Elizabeth et n’a jamais rencontré Lennon, qui ignorait qui il était. Ses voix ont été ajoutées en studio, à Brossard, en l’absence du couple.

Qui est Mouffe ?

Mouffe est le surnom de Claudine Monfette, comédienne, scénariste et parolière montréalaise née en 1945, membre de la troupe de L’Osstidcho et compagne de Charlebois à l’époque. Elle est l’autrice du texte d’Ordinaire, l’un des plus grands succès de Charlebois.

Louise Forestier chante-t-elle sur le disque ?

Non. Son nom est souvent associé à l’anecdote, mais Mouffe a précisé en 2019 que Louise Forestier n’avait pas participé à la séance.

Qui est André Perry ?

Un musicien de jazz devenu preneur de son et producteur, propriétaire d’un studio à Brossard, sur la Rive-Sud de Montréal, où il avait enregistré l’album Lindberg. Il a enregistré Give Peace a Chance dans la chambre 1742, puis fondé en 1974 Le Studio, à Morin-Heights, où Rush a notamment enregistré Moving Pictures.

Pourquoi Perry a-t-il ajouté des voix ?

Parce que la prise de la chambre, réalisée avec quatre micros dans une pièce bondée et bruyante, était à ses yeux inutilisable en l’état. Il a copié la bande quatre pistes sur une machine huit pistes et ajouté des voix enregistrées dans de bonnes conditions, sans effacer l’original.

Lennon était-il d’accord ?

Il ne l’avait pas demandé, mais il a approuvé le résultat dès la première écoute, à l’hôtel, et a gardé ce mixage tel quel pour le disque. Il a même fait créditer Perry et son studio sur l’étiquette des éditions internationales.

D’où vient le battement sourd que l’on entend sur le disque ?

D’une poubelle en caoutchouc frappée par André Perry dans son studio. Il voulait retrouver la pulsation caractéristique des disques des Beatles sans disposer de batteur.

Des voix ont-elles été ajoutées à Londres ?

Non, selon André Perry, qui a toujours démenti cette rumeur. Les seuls ajouts ont été réalisés à Brossard.

Quel a été le classement de Give Peace a Chance ?

Numéro 2 au Royaume-Uni, sur trois éditions consécutives du classement, derrière Honky Tonk Women des Rolling Stones ; numéro 14 au Billboard Hot 100 aux États-Unis ; numéro 1 aux Pays-Bas.

Quel âge avait Charlebois lors de l’enregistrement ?

Vingt-quatre ans. Né le 25 juin 1944, il a fêté ses vingt-cinq ans trois semaines après la séance.

Où peut-on entendre la répétition originale de la chambre 1742 ?

Dans le coffret John Lennon Anthology, publié en 1998, qui contient la répétition enregistrée avant la prise principale.

Peut-on visiter la chambre 1742 ?

L’hôtel, aujourd’hui exploité sous l’enseigne Fairmont, a transformé la suite en lieu de mémoire du bed-in lors de sa rénovation de 2016-2017. Elle peut être réservée, et des visites ont été organisées pour le cinquantenaire, en 2019.

Qui a écrit Give Peace a Chance ?

John Lennon, avec la contribution de Yoko Ono selon Lennon lui-même. Le disque d’origine portait le crédit Lennon-McCartney, que Lennon a ensuite regretté, et les rééditions l’ont attribué à Lennon seul.

Glossaire

  • Bed-in : forme de manifestation imaginée par John Lennon et Yoko Ono en 1969, consistant à rester au lit une semaine en recevant la presse pour promouvoir la paix.
  • Superposition (overdub) : enregistrement d’une nouvelle partie sur une piste libre d’une bande déjà enregistrée, sans effacer les pistes existantes.
  • Magnétophone multipiste : appareil qui enregistre plusieurs pistes séparées sur une même bande, permettant de les mixer ensuite indépendamment. Quatre pistes à l’hôtel, huit pistes à Brossard.
  • Boucle de bande : fragment de bande magnétique collé en boucle pour répéter indéfiniment un même son, procédé parfois associé au battement de Give Peace a Chance.
  • Plastic Ono Band : formation conceptuelle sans membres fixes imaginée par Yoko Ono, dont Give Peace a Chance est le premier disque.
  • L’Osstidcho : spectacle collectif créé à Montréal en mai 1968 par Robert Charlebois, Louise Forestier, Mouffe et Yvon Deschamps, considéré comme un moment fondateur de la Révolution tranquille.
  • Joual : registre populaire du français parlé à Montréal, revendiqué comme langue artistique par la génération de l’Osstidcho.
  • Jazz libre : nom familier du Quatuor du Nouveau Jazz libre du Québec, formation de free jazz qui accompagnait Charlebois en 1968-1969.
  • Révolution tranquille : période de modernisation rapide du Québec dans les années 1960.
  • Moratorium : nom donné aux grandes journées de mobilisation contre la guerre du Vietnam de l’automne 1969, le 15 octobre et le 15 novembre.

Pour aller plus loin : écouter, lire, regarder

À écouter

  • John Lennon, Gimme Some Truth. The Ultimate Mixes (2020), avec le nouveau mixage de Give Peace a Chance : en SHM-CD.
  • John Lennon, Lennon Legend (1997), la compilation qui contient la version intégrale du single : en CD et vinyle.
  • The Plastic Ono Band, Live Peace in Toronto 1969, la première version de scène : en CD et vinyle.
  • John Lennon, John Lennon Anthology (1998), pour la répétition de la chambre 1742 : le coffret.
  • John Lennon et Yoko Ono, Wedding Album (1969), le disque qui documente la lune de miel et le premier bed-in : en CD et vinyle.
  • John Lennon et Yoko Ono, Power to the People (2025), le coffret consacré aux concerts One to One qui se terminent sur Give Peace a Chance : disponible ici.
  • Robert Charlebois avec Louise Forestier (1968), l’album de Lindberg enregistré chez André Perry : en CD et vinyle.
  • Robert Charlebois, Un gars ben ordinaire (1971), avec Ordinaire, écrite par Mouffe : en CD et vinyle.
  • Robert Charlebois, Tout écartillé, l’anthologie en double CD : disponible ici.

À lire

  • Gerry Deiter, Joan Athey et Paul McGrath, Give Peace a Chance: John and Yoko’s Bed-In for Peace (Wiley, 2009), les photographies inédites du bed-in de Montréal : l’édition anglaise ou l’édition française de Parfum d’encre.
  • David Sheff, All We Are Saying, le grand entretien de John Lennon et Yoko Ono de 1980, où Lennon revient sur le crédit de la chanson : disponible ici.
  • Ritchie Yorke, Christ You Know It Ain’t Easy, le récit des campagnes pour la paix de John et Yoko par le journaliste canadien qui les accompagnait : disponible ici.
  • Jann Wenner, Lennon Remembers, l’entretien de 1970 où Lennon parle de son ambition de remplacer We Shall Overcome : disponible ici.

À regarder sur YouTube

Sources et références

Éric Clément, Dans Give Peace a Chance, Charlebois entend sa voix, La Presse, 13 avril 2019 ; André Perry, entretien au magazine Beatlology, reproduit par The Beatles Bible (séance du 1er juin 1969 et fiche de la chanson) ; Frank Mastropolo, When John and Yoko’s Bed-In Led to Give Peace a Chance, Ultimate Classic Rock, 2014, avec les témoignages d’André Perry et de Petula Clark ; Musée des ondes Emile Berliner, André Perry et ses studios ; Journal Accès, André Perry et la musique, inséparables ; Magazine de la SOCAN, entretien avec Robert Charlebois sur Lindberg et l’Osstidcho ; Encyclopédie canadienne, notices Robert Charlebois, Louise Forestier, Quatuor de jazz libre du Québec et L’Osstidcho ; Panthéon des auteurs et compositeurs canadiens, notices Lindberg et Ordinaire ; Pierre Crépon, Free Jazz/Québec Libre, Point of Departure ; Official Charts Company, classements britanniques de juillet et août 1969 ; classements néerlandais Top 40 et Single Top 100 de 1969 ; Billboard, juillet 1969 ; Joan Athey, Paul McGrath et Gerry Deiter, Give Peace a Chance: John and Yoko’s Bed-In for Peace, Wiley, 2009 ; Jann Wenner, Lennon Remembers ; David Sheff, All We Are Saying ; Mark Lewisohn, The Complete Beatles Chronicle ; Peter Doggett, You Never Give Me Your Money.

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