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Yoko Ono avant John Lennon : trente-trois ans d’une vie d’artiste, de Tokyo sous les bombes à l’échelle de l’Indica Gallery (1933-1966)

Par Clive Helday
Yoko Ono avant John Lennon : sa vie et son œuvre de 1933 à 1966

Le 7 novembre 1966, un jeune homme riche et curieux grimpe sur une échelle blanche dans une galerie du quartier de St James’s, à Londres, saisit une loupe suspendue au plafond et lit, en lettres minuscules, un seul mot : YES. Ce visiteur s’appelle John Lennon. L’artiste qui a installé l’échelle a trente-trois ans. Elle n’est pas une débutante, encore moins une inconnue venue chercher la lumière d’un Beatle. Elle a survécu enfant aux bombardements de Tokyo, été la première femme admise en philosophie dans l’université la plus fermée du Japon, ouvert son loft new-yorkais à John Cage et Marcel Duchamp, publié un livre devenu un monument de l’art conceptuel, inventé une performance que les historiens de l’art placent parmi les plus importantes du siècle. Lennon dira plus tard qu’elle était l’artiste inconnue la plus célèbre du monde. Voici l’autre moitié de la formule : qui était Yoko Ono avant John Lennon ?

En bref

  • Naissance : le 18 février 1933 à Tokyo, dans une famille de la haute banque japonaise, apparentée par sa mère au clan Yasuda. Son prénom, écrit 洋子, signifie enfant de l’océan.
  • Enfance : San Francisco, Tokyo, New York, puis la guerre. Elle vit le grand bombardement incendiaire de mars 1945, puis la faim à la campagne, où elle invente pour son frère et sa sœur des repas imaginaires dessinés dans le ciel.
  • Études : première femme admise dans le département de philosophie de l’université Gakushūin en 1952, puis Sarah Lawrence College, près de New York, qu’elle quitte en 1956 pour épouser le compositeur Toshi Ichiyanagi.
  • L’avant-garde new-yorkaise : la série de concerts du loft de Chambers Street (décembre 1960 – juin 1961), sa première exposition chez George Maciunas en juillet 1961, son premier grand concert au Carnegie Recital Hall en novembre 1961.
  • Le Japon, 1962-1964 : le Sogetsu Art Center, la tournée de John Cage, une grave dépression, la rencontre d’Anthony Cox, la naissance de sa fille Kyoko, la publication de Grapefruit le 4 juillet 1964 et la création de Cut Piece à Kyoto le 20 juillet 1964.
  • Londres, 1966 : invitée au Destruction in Art Symposium, elle expose à l’Indica Gallery en novembre. C’est là qu’elle rencontre John Lennon, la veille du vernissage.
  • Sept correctifs factuels sur des erreurs qui circulent encore : la date de la rencontre, le lieu de création de Cut Piece, l’appartenance à Fluxus, la date de Grapefruit, la nuit du bombardement, les dates de son second mariage et le mythe de l’artiste inconnue.

L’artiste inconnue la plus célèbre du monde : pourquoi raconter Yoko Ono avant Lennon

Une vie amputée de sa première moitié

Dans la mémoire collective des amateurs des Beatles, Yoko Ono apparaît d’un coup, en pleine lumière, un jour de 1968, assise sur un tabouret à côté de John Lennon dans le studio d’Abbey Road. Elle n’a pas de passé, ou plutôt elle n’a qu’un passé réduit à quelques formules répétées de livre en livre : une artiste japonaise d’avant-garde, une riche héritière, une femme plus âgée que Lennon, une exposition à Londres, une pomme, un clou. Le reste est englouti par ce qui suit : le White Album, Two Virgins, les bed-ins, le Plastic Ono Band, la séparation du groupe et le long procès que l’opinion publique lui a fait.

Or Yoko Ono avait trente-trois ans et huit mois au moment de sa rencontre avec Lennon. Elle avait donc déjà vécu, à ce moment-là, l’équivalent d’une vie entière, et une vie d’une densité rare : trois pays, deux langues, une guerre, deux mariages, une maternité, une dizaine d’expositions et de concerts dans trois villes, un livre, des dizaines d’œuvres dont plusieurs figurent aujourd’hui dans les collections du Museum of Modern Art de New York. Raconter Yoko Ono à partir de novembre 1966, c’est raconter un film en commençant au milieu.

Nous avons consacré sur Yellow-Sub plusieurs portraits à Yoko Ono, de notre article pour ses 93 ans à notre étude complète de sa discographie de 1968 à 2026, en passant par son rôle de gardienne de l’héritage de John Lennon. Cet article-ci ne parle presque pas de Lennon. Il s’arrête au moment précis où leur histoire commence. Son ambition est de reconstituer, aussi précisément que le permettent les sources disponibles en 2026, les trente-trois années qui ont fait d’elle l’artiste que Lennon a rencontrée.

Ce que les sources permettent de savoir en 2026

La connaissance de la jeunesse de Yoko Ono a beaucoup progressé en dix ans. Trois événements y ont contribué. D’abord, la grande rétrospective du Museum of Modern Art, Yoko Ono: One Woman Show, 1960-1971, présentée à New York du 17 mai au 7 septembre 2015, qui a exhumé les programmes, les affiches et les photographies de ses premières années new-yorkaises, issus en grande partie de la collection Fluxus de Gilbert et Lila Silverman donnée au musée en 2008. Ensuite, l’exposition Yoko Ono: Music of the Mind, ouverte à la Tate Modern de Londres le 15 février 2024, puis présentée à Düsseldorf, Berlin et Chicago, où elle s’est achevée en février 2026, le soir de ses 93 ans. Enfin, la biographie de David Sheff, Yoko, publiée par Simon & Schuster le 25 mars 2025, la première biographie d’envergure écrite avec l’accès à sa famille, à ses amis et à ses archives personnelles.

Ces trois sources ne disent pas toujours la même chose. Elles divergent sur des dates, sur des circonstances, parfois sur des faits importants. Nous signalerons ces divergences quand elles existent, plutôt que de choisir silencieusement une version. C’est la règle de ce site, et c’est aussi la seule manière honnête de raconter une vie que son héroïne a elle-même racontée de plusieurs façons au fil des décennies.

Une méthode : suivre l’œuvre plutôt que la légende

Le fil conducteur de cet article est l’œuvre. Chaque étape de la vie de Yoko Ono avant 1966 a laissé une trace artistique datée : une partition-instruction, un concert, une exposition, un film, un livre. Ces traces permettent de corriger la légende, et elles montrent une chose que les récits centrés sur Lennon effacent presque toujours : les idées que le public découvrira en 1968 et 1969, la participation du spectateur, l’imagination comme matière, le minimalisme, la paix comme geste artistique, la frontière abolie entre l’art et la vie, sont toutes présentes, et souvent pleinement accomplies, avant novembre 1966.

Une enfance entre deux mondes (1933-1945)

Les Ono et les Yasuda : la banque, les samouraïs et le piano

Yoko Ono naît à Tokyo le 18 février 1933. Elle est la fille aînée d’Eisuke Ono et d’Isoko Ono, née Yasuda en 1911. Les deux branches de la famille appartiennent à l’élite du Japon impérial, mais à deux élites différentes. Du côté paternel, les Ono descendent d’une lignée de samouraïs lettrés, de ces guerriers-érudits qui, après la restauration de Meiji, se sont reconvertis dans l’administration, la finance et l’université. Du côté maternel, Isoko est liée au clan Yasuda, l’un des grands conglomérats familiaux de l’économie japonaise, les zaibatsu. Zenjirō Yasuda, le fondateur de cet empire bancaire, est son arrière-grand-père par adoption. Isoko est elle-même une femme cultivée, qui peint et qui pratique plusieurs instruments traditionnels.

Eisuke Ono, le père, est banquier. Mais il est d’abord un musicien contrarié. Pianiste classique de formation, il a dû renoncer à une carrière de concertiste pour entrer à la Yokohama Specie Bank, la grande banque japonaise des opérations de change et du commerce extérieur. Cette vocation sacrifiée pèsera lourd sur l’éducation de sa fille. C’est lui qui la poussera vers la musique dès la petite enfance, avec l’espoir qu’elle accomplisse ce qu’il n’a pas pu faire.

Son prénom, écrit avec les caractères 洋子, signifie enfant de l’océan. Lennon aimait cette traduction. Il y verra plus tard une sorte de prédestination, pour une femme qui allait passer sa vie à traverser des océans.

San Francisco, Tokyo, New York, Hanoi : une enfance itinérante

Deux semaines avant sa naissance, la Yokohama Specie Bank mute Eisuke à San Francisco. Yoko naît donc en l’absence de son père, et ne le rencontre qu’à l’âge de deux ans, quand sa mère l’emmène le rejoindre en Californie. Ce premier détail, qu’elle évoquera souvent, donne le ton d’une enfance où les parents sont puissants, cultivés, mais lointains. Les biographes, de Jerry Hopkins à David Sheff, insistent sur ce point : la petite fille grandit entourée de domestiques et de précepteurs, avec peu de contacts affectueux avec son père et sa mère. Elle racontera avoir dû prendre rendez-vous pour voir son père, et qu’on la présentait à lui pour qu’il vérifie la position de ses mains au piano.

En décembre 1936 naît son frère Keisuke. En 1937, la famille rentre au Japon, et Yoko entre à Gakushūin, l’école des Pairs, l’établissement le plus fermé du pays, réservé avant la guerre aux enfants de la famille impériale et de la noblesse. En 1940, nouveau départ : la banque envoie Eisuke à New York, et la famille le suit. Le séjour est bref. En 1941, quelques mois avant l’attaque de Pearl Harbor, Eisuke est muté à Hanoi, en Indochine française, et sa femme rentre au Japon avec les enfants. Yoko est alors inscrite à Keimei Gakuen, une école primaire chrétienne fondée par la famille Mitsui. Sa sœur Setsuko naît la même année.

Cette enfance ballottée entre deux continents fera d’elle, toute sa vie, une étrangère partout. Au Japon, on la trouve trop américaine. Aux États-Unis, elle sera toujours la Japonaise. Elle dira plus tard que c’est dans ces années qu’elle a acquis ce qu’elle appelait son attitude agressive, et la conscience d’être une outsider.

Jiyū Gakuen : apprendre à écouter avant d’apprendre à jouer

Un épisode de cette enfance est longtemps passé inaperçu, et les commissaires de la Tate Modern l’ont remis en lumière en 2024. À l’âge de quatre ans, Yoko est inscrite dans la section musicale de Jiyū Gakuen, une école privée progressiste de Tokyo fondée en 1921 par la pédagogue Motoko Hani. On y enseigne le piano, le solfège, l’oreille absolue. Mais on y pratique aussi un exercice singulier : transcrire en notation musicale les bruits du quotidien, le chant d’un oiseau, le grincement d’une porte, la pluie sur un toit.

Rétrospectivement, l’exercice ressemble à un programme. Toute l’œuvre musicale de Yoko Ono, des partitions-instructions des années 1950 aux cris de Yoko Ono/Plastic Ono Band en 1970, repose sur une idée simple : tout son est musique, et la musique la plus importante est celle qu’on imagine. Elle a souvent répété que cette formation l’avait libérée de la hiérarchie occidentale entre le son musical et le bruit, bien avant de rencontrer John Cage. Elle reçoit aussi une formation vocale classique, en particulier en lied allemand et en opéra, qu’elle poursuivra aux États-Unis.

Mars 1945 : la nuit où Tokyo a brûlé

Dans la nuit du 9 au 10 mars 1945, plus de trois cents bombardiers B-29 de l’armée de l’air américaine larguent des bombes incendiaires sur les quartiers en bois de l’est de Tokyo. Le bombardement, connu sous le nom d’opération Meetinghouse, est le plus meurtrier de l’histoire en dehors des bombardements atomiques : on estime qu’il a tué environ cent mille personnes en une nuit et laissé un million de sans-abri.

Yoko Ono a douze ans. Son père est loin, en Indochine, et la famille le croira longtemps prisonnier dans un camp. Ce que l’enfant a vu cette nuit-là fait l’objet de deux récits différents. Selon la version longtemps reprise par les biographies et les encyclopédies, elle s’est abritée avec les autres membres de sa famille dans un abri spécial du quartier d’Azabu, à l’écart des zones les plus touchées. Selon le récit que David Sheff a recueilli auprès d’elle et de ses proches, elle était clouée au lit par une forte fièvre, sa mère n’a pas pu l’emmener à l’abri, et elle a regardé de sa fenêtre les explosions qui illuminaient le ciel.

Correctif factuel n° 1 — La nuit du 9 au 10 mars 1945 : abri ou fenêtre ?

On lit très souvent que Yoko Ono a passé la nuit du grand bombardement de Tokyo dans un abri du quartier d’Azabu, protégée des flammes avec sa famille. C’est la version qui figure encore dans la plupart des notices biographiques. La biographie de David Sheff, publiée en mars 2025 et nourrie d’entretiens avec Yoko Ono et ses proches, raconte autre chose : malade et fiévreuse, l’enfant de douze ans serait restée dans sa chambre et aurait vu le bombardement depuis sa fenêtre. Les deux versions ne sont pas forcément inconciliables, la famille ayant pu passer une partie de la nuit dans un abri et une partie dans la maison, mais elles ne disent pas la même chose de ce que l’enfant a vécu. En l’absence de document contemporain, il faut les présenter comme deux témoignages, et non comme un fait établi.

Karuizawa : la faim, la honte et les menus dans le ciel

Après le bombardement, Isoko Ono évacue ses trois enfants hors de Tokyo. Les sources parlent de Karuizawa, la station de montagne de la préfecture de Nagano où la bonne société tokyoïte possédait ses résidences d’été, et d’un village agricole de la même région. Le contraste avec la vie d’avant est brutal. La nourriture manque partout. La famille, qui vivait entourée de domestiques, doit troquer ses biens contre du riz. Une anecdote, souvent racontée, dit que la mère échangea une machine à coudre allemande contre soixante kilos de riz. Les enfants doivent mendier. Les paysans, qui ont souffert de la morgue des citadins riches avant la guerre, les accueillent avec hostilité, et Yoko découvre ce que c’est que d’être méprisée.

Sa mère retourne souvent à Tokyo chercher des objets de valeur à échanger. C’est donc Yoko, l’aînée, qui veille sur Keisuke et Setsuko. C’est là que se situe l’épisode que beaucoup considèrent aujourd’hui comme sa première œuvre. Allongés sur le dos dans une maison au toit inachevé, les enfants regardent le ciel par une ouverture. Pour tromper la faim, Yoko propose à son frère d’imaginer des repas, de composer des menus entiers, plat par plat, et de se les échanger dans les airs. Elle racontera, à la fin des années 1990, qu’ils ont survécu grâce à leur pouvoir de visualisation. Son frère Keisuke a dit plus tard que c’était sa première œuvre d’art conceptuel.

Il est difficile de ne pas voir dans cette scène la matrice de tout ce qui suivra : l’instruction donnée à l’autre, l’imagination comme seul matériau, le ciel comme horizon. Vingt ans plus tard, les pages de Grapefruit demanderont au lecteur d’imaginer des nuages qui gouttent, de regarder le ciel jusqu’à ce qu’il devienne autre chose, d’écouter le bruit de la Terre qui tourne. Et l’on sait ce qu’une autre chanson, écrite à Tittenhurst Park en 1971, doit à ces invitations à imaginer, comme nous l’expliquions dans notre article sur ce que Paul McCartney entend dans Imagine.

L’après-guerre et la première femme en philosophie (1945-1952)

Un Japon occupé, une famille ruinée et reconstruite

À la fin de 1945, la mère juge possible le retour à Tokyo. Selon Sheff, elle n’a plus les moyens ni le réflexe de louer un camion et d’engager un chauffeur, et c’est l’adolescente de douze ans qui s’en charge. Le Japon vaincu est occupé par les forces américaines du général MacArthur. Les grandes familles des zaibatsu, considérées par l’occupant comme complices de l’effort de guerre, voient leurs conglomérats démantelés. Le monde d’avant ne reviendra pas.

Eisuke Ono, de retour d’Indochine, reprend pourtant sa carrière, et la famille retrouve une aisance réelle, sinon la splendeur d’avant-guerre. En avril 1946, l’école des Pairs rouvre ses portes, et Yoko y reprend ses études. Gakushūin est alors en pleine transformation : l’occupant américain a imposé sa démocratisation, et l’établissement, qui accueillait les héritiers de l’aristocratie, s’ouvre peu à peu à d’autres élèves. Parmi les élèves de l’école dans ces années se trouve le prince héritier Akihito, futur empereur, de quelques mois plus jeune qu’elle.

1952 : philosophie, Sartre et Marx

Yoko Ono obtient son diplôme de fin d’études secondaires en 1951. L’année suivante, elle est admise dans le département de philosophie de l’université Gakushūin. Elle est la première femme à y entrer. Le fait est remarquable dans un Japon où les femmes viennent à peine d’obtenir le droit de vote, en 1946, et où l’enseignement supérieur féminin reste rare et orienté vers les lettres et les arts domestiques.

Elle y lit les existentialistes, Jean-Paul Sartre en tête, et les penseurs marxistes, qui circulent abondamment dans la jeunesse japonaise de l’après-guerre. Mais l’université l’ennuie. Elle reste deux semestres, puis abandonne. Elle dira avoir trouvé l’enseignement trop abstrait, trop éloigné de ce qu’elle cherchait. Elle cherchait déjà, sans pouvoir le nommer, un art qui soit une manière de vivre.

Scarsdale et Sarah Lawrence College (1952-1956)

Septembre 1952 : rejoindre la famille en Amérique

Entre-temps, Eisuke Ono a été nommé aux États-Unis. La famille s’est installée à Scarsdale, une banlieue aisée de l’État de New York, à une quarantaine de kilomètres au nord de Manhattan. En septembre 1952, Yoko les rejoint. Elle a dix-neuf ans. Elle s’inscrit au Sarah Lawrence College, à Bronxville, tout près de Scarsdale.

Le choix n’est pas anodin. Sarah Lawrence est alors une université féminine d’arts libéraux réputée pour son enseignement individualisé, sans examens classiques, où chaque étudiante construit son parcours avec des tuteurs. L’établissement attire des jeunes femmes de la bourgeoisie progressiste de la côte Est et compte parmi ses enseignants des écrivains et des artistes en activité. Ses parents approuvent ce choix. Ils désapprouvent beaucoup moins le lieu que les fréquentations : Yoko racontera qu’ils lui reprochaient de se lier avec des gens qu’ils jugeaient en dessous d’elle, des poètes sans le sou, des musiciens, des bohèmes.

Les professeurs : la poésie, la littérature et la musique viennoise

À Sarah Lawrence, elle suit les cours de poésie d’Alastair Reid, un poète écossais qui deviendra l’un des grands traducteurs de Pablo Neruda et de Jorge Luis Borges, la littérature anglaise avec Kathryn Mansell, et la composition musicale avec André Singer, un compositeur formé à Vienne. Ses héros sont alors Arnold Schoenberg et Alban Berg, les maîtres du dodécaphonisme, c’est-à-dire de la musique à douze sons qui rompt avec la tonalité classique.

Elle écrit des poèmes, des nouvelles, de courtes pièces. Ses textes déroutent ses professeurs. Ils ne ressemblent à rien de ce que l’université attend d’une étudiante en écriture : ils sont trop courts, trop étranges, trop proches de l’aphorisme ou du haïku. Les biographes notent que sa manière de penser ne correspondait pas au moule académique occidental. Elle continue pourtant la musique, et c’est par la musique qu’elle va trouver sa forme.

Secret Piece (1953) et Lighting Piece (1955) : naissance de l’instruction

La première œuvre datée de Yoko Ono s’intitule Secret Piece, et elle est de 1953. C’est une partition, mais d’un genre nouveau. Elle porte une seule note, accompagnée d’une indication : jouer cette note avec l’accompagnement de la forêt, de cinq heures à huit heures du matin, en été. Le reste de la musique, les oiseaux, le vent, les arbres, n’est pas écrit : il est donné par le monde. La page dactylographiée de cette œuvre figure dans les tapuscrits préparatoires de Grapefruit, exposés à la Tate Modern en 2024.

Lighting Piece, de 1955, est encore plus dépouillée. L’instruction tient en une ligne : allumer une allumette et la regarder jusqu’à ce qu’elle s’éteigne. Il n’y a plus de note du tout. L’œuvre est une durée, une attention, un geste minimal offert à quiconque veut l’accomplir. Yoko Ono l’interprétera en public au Sogetsu Art Center de Tokyo en 1962, assise au piano, une allumette à la main.

Ces deux pièces sont capitales pour une raison chronologique. Elles sont antérieures à la rencontre de Yoko Ono avec John Cage, qui date de la fin des années 1950. On présente souvent l’œuvre de Yoko Ono comme une simple application des idées de Cage. Les dates montrent au contraire que l’invention de la partition-instruction lui appartient en propre, et qu’elle est née du croisement de sa formation japonaise, de ses études de composition et de son goût pour la poésie brève.

Toshi Ichiyanagi et l’entrée dans l’avant-garde (1956-1960)

Le pianiste de la Juilliard

Vers 1955, Yoko Ono rencontre Toshi Ichiyanagi. Il est né en 1933, comme elle, à Kobe. Pianiste et compositeur prodige, déjà remarqué au Japon, il étudie à la Juilliard School de New York, le conservatoire le plus prestigieux des États-Unis. Il partage avec elle la passion de la musique contemporaine et des croisements entre les traditions occidentales et japonaises.

En 1956, Yoko quitte Sarah Lawrence sans diplôme et s’enfuit pour l’épouser. Ses parents désapprouvent le mariage. Ichiyanagi n’appartient pas à leur monde, et une carrière de compositeur d’avant-garde n’a rien d’une situation. La rupture est violente. Yoko renonce de fait à la fortune et au mode de vie familial. Le couple s’installe à Manhattan en 1957. Pour vivre, elle travaille comme secrétaire et donne des cours d’arts traditionnels japonais à la Japan Society. Elle fait aussi de la traduction et des petits boulots. Ceux qui la décriront plus tard comme une riche héritière finançant ses caprices ignorent ces années de dèche.

La classe de John Cage à la New School

C’est par Ichiyanagi que Yoko Ono entre dans le cercle de John Cage. Le compositeur américain, alors âgé d’une quarantaine d’années, enseigne la composition expérimentale à la New School for Social Research, à Greenwich Village. Son cours de la fin des années 1950 est devenu légendaire : il a formé, ou du moins réuni, une bonne partie de ceux qui inventeront le happening et Fluxus, Allan Kaprow, George Brecht, Al Hansen, Dick Higgins, Jackson Mac Low. Ichiyanagi suit ce cours, et Yoko l’accompagne.

Cage est alors l’homme de 4’33 », la pièce de 1952 où le pianiste ne joue pas une seule note et où la musique est faite des bruits de la salle. Il a étudié le bouddhisme zen auprès de Daisetsu Teitaro Suzuki, à l’université Columbia, au début des années 1950. Il compose au hasard, en tirant des pièces de monnaie et en consultant le Yi King. Pour une jeune femme qui a été formée au Japon à transcrire les bruits du quotidien et qui écrit déjà des partitions sans notes, la rencontre est une confirmation plus qu’une révélation.

Leur amitié mettra un peu de temps à se nouer, mais elle durera jusqu’à la mort de Cage en 1992. En 1966, Yoko lui rendra un service qui croisera directement l’histoire des Beatles, comme on le verra plus loin. Nous avons consacré un article aux rapports entre Cage et les Beatles dans Le commerce de la révolution : John Cage et les Beatles.

Ce que Yoko Ono doit à Cage, et ce qu’elle ne lui doit pas

Il faut être précis sur cette filiation, car elle a longtemps servi à minimiser l’originalité de Yoko Ono. Cage lui a apporté un milieu, une légitimité, un public et une validation théorique : l’idée que le silence, le hasard et le bruit sont des matériaux musicaux à part entière. Mais l’œuvre de Yoko Ono diffère de la sienne sur un point essentiel. Chez Cage, l’œuvre retire l’intention de l’auteur pour laisser parler le monde. Chez Yoko Ono, l’œuvre est une invitation adressée à l’imagination d’une personne. Ses instructions ne demandent pas seulement d’écouter : elles demandent de faire, ou d’imaginer qu’on fait. Elles sont souvent poétiques, parfois cruelles, souvent drôles, et elles ont une dimension affective et intime qui n’existe pas chez Cage.

Les critiques ont souvent décrit son art comme une synthèse entre les idées zen de Cage et l’esprit plus terrien, plus macabre et plus farceur de George Maciunas. La formule est juste à condition d’ajouter un troisième terme : sa propre expérience, celle d’une enfant qui a survécu à la faim en dessinant des menus dans le ciel.

112 Chambers Street : le loft où s’est inventé l’art des années 1960 (décembre 1960 – juin 1961)

Un dernier étage sans chauffage dans le bas de Manhattan

Au début de 1960, le mariage avec Ichiyanagi bat de l’aile. Le couple vit de plus en plus séparément. Yoko Ono loue pour elle seule, sous les toits du 112 Chambers Street, dans le sud de Manhattan, un loft au dernier étage d’un vieil immeuble commercial, dans ce qui ne s’appelle pas encore TriBeCa. Le lieu n’a ni chauffage ni eau chaude. Le plafond est bas, les murs sont gris. Elle emprunte à une amie un piano demi-queue, se fabrique des meubles avec des caisses récupérées dans la rue. Ce qu’elle aime le plus, c’est la verrière : elle donne l’impression d’être reliée au ciel, ce ciel qui revient dans toute son œuvre depuis Karuizawa.

Le loft sert d’atelier. Il va surtout devenir, pendant six mois, l’un des lieux les plus importants de l’histoire de l’art américain d’après-guerre.

La série de La Monte Young

Le compositeur La Monte Young, figure majeure de ce qu’on appellera plus tard la musique minimaliste, cherche un lieu pour présenter les œuvres des artistes de son entourage. Il insiste auprès de Yoko Ono pour organiser des concerts dans son loft, et elle accepte. De décembre 1960 à juin 1961, chaque événement est consacré à un seul artiste. Les programmes, dont certains sont conservés au Getty Research Institute de Los Angeles, permettent d’en reconstituer une partie : les 7 et 8 janvier 1961, la musique de Toshi Ichiyanagi ; du 28 au 30 avril, trois soirées de musique électronique de Richard Maxfield ; les 19 et 20 mai, les compositions de La Monte Young lui-même. Ont aussi été présentés Terry Jennings, Henry Flynt, Joseph Byrd, Jackson Mac Low, les danses de Simone Forti et les sculptures de Robert Morris.

La devise de Young, imprimée sur la plupart des programmes, annonce la couleur : le but de cette série n’est pas le divertissement. On y joue des sons tenus pendant des dizaines de minutes, des pièces faites d’une seule action, des événements qui ne ressemblent ni à un concert ni à une exposition. Simone Forti y présente ses premières Dance Constructions. Robert Morris y installe Passageway, un couloir qui se rétrécit jusqu’à empêcher d’avancer. Henry Flynt, qui inventera l’expression concept art en 1961, y vient régulièrement.

Yoko Ono, elle, n’a pas de soirée à son nom dans la série. Elle en est l’hôtesse, et son rôle réel est discuté. La Monte Young a longtemps présenté la série comme son œuvre de programmateur ; Yoko Ono a rappelé qu’elle avait fourni le lieu, payé le loyer et participé à l’organisation. Les deux sont vrais. Ce qui est certain, c’est qu’elle y expose ses propres pièces pendant que les concerts ont lieu, et que c’est là que le milieu new-yorkais découvre son travail.

Le public : Cage, Duchamp, Peggy Guggenheim

Le public de Chambers Street est restreint, mais il dit tout de l’importance du lieu. On y croise John Cage, le pianiste David Tudor et le chorégraphe Merce Cunningham, qui descendent de Stony Point, la communauté d’artistes où ils vivent au nord de New York. On y croise Marcel Duchamp, Peggy Guggenheim, la grande collectionneuse de l’art moderne, Jasper Johns et Robert Rauschenberg. Une photographie célèbre de Minoru Niizuma, prise en janvier 1961 le soir du concert d’Ichiyanagi, montre Yoko Ono, Simone Forti, John Cage et David Tudor debout dans le loft. Yoko Ono a raconté le souvenir d’un soir de neige où ces invités étaient descendus en ville pour l’occasion.

Les premières œuvres visibles : peindre avec ses pieds, avec le feu, avec l’ombre

C’est à Chambers Street que Yoko Ono montre pour la première fois ce qu’elle appelle ses Instruction Paintings, ses peintures à instructions. Il s’agit de toiles inachevées, accompagnées d’une instruction qui invite le visiteur à les compléter. Painting to Be Stepped On, une chute de toile posée au sol, devient œuvre achevée quand les visiteurs y laissent leurs empreintes. Smoke Painting invite à mettre le feu à une toile avec une cigarette et à regarder la fumée. Shadow Painting n’existe que par les ombres que la lumière du jour et les passants projettent sur elle.

Une anecdote rapportée dans plusieurs sources montre l’attention que lui porte déjà Cage. Pour une pièce où elle mettait le feu à une toile, il lui avait conseillé de traiter le papier avec un produit ignifuge, pour que l’œuvre brûle sans incendier le loft. Le conseil a servi.

Avec le recul, ces œuvres sont d’une audace considérable. En 1961, l’expressionnisme abstrait, celui de Jackson Pollock et de Willem de Kooning, règne encore sur l’art américain. Le tableau y est l’empreinte du geste héroïque de l’artiste. Yoko Ono propose exactement l’inverse : un tableau qui n’est rien sans le geste du spectateur, et dont l’artiste se contente de donner le mode d’emploi. Le pop art de Warhol et de Lichtenstein n’a pas encore percé. L’art conceptuel n’a pas encore de nom.

Juillet 1961 : la première exposition chez George Maciunas

L’AG Gallery de Madison Avenue

Parmi les visiteurs de Chambers Street se trouve un jeune designer et architecte d’origine lituanienne, George Maciunas, né en 1931. Avec son associé Almus Salcius, il dirige une petite galerie commerciale sur Madison Avenue, l’AG Gallery, qui présente de l’art, de la musique et de la poésie expérimentale pour tenter de payer le loyer. Il a découvert le travail de Yoko Ono au loft. Il lui propose une exposition personnelle.

C’est la première de sa vie. Elle l’a racontée au micro du MoMA en 2015 avec une émotion intacte : c’était la première fois que quelqu’un voulait faire son exposition. Elle court dans un surplus militaire, y trouve un rouleau de toile oublié dans un coin, l’achète, rentre au loft et commence à découper. Elle n’a jamais voulu tendre une toile sur un châssis comme tout le monde : le procédé lui paraissait artificiel. Quand elle veut faire Painting to Be Stepped On, il ne lui reste plus assez de toile. Elle prend la chute irrégulière qui reste après avoir découpé un cercle pour une autre pièce, et décide qu’elle fera l’affaire. Elle la trouve belle, d’une autre beauté.

Paintings & Drawings by Yoko Ono, 17-30 juillet 1961

L’exposition Paintings & Drawings by Yoko Ono ouvre le 17 juillet 1961 et ferme le 30. Les photographies de Maciunas en ont gardé la mémoire : Painting to Be Stepped On au sol, Painting to See in the Dark, une toile percée qu’on ne regarde que la nuit, des peintures à l’encre sumi. Maciunas, homme de marketing autant que d’avant-garde, lui avait demandé de réaliser des encres japonaises pour profiter de l’attrait de l’exotisme. Elle s’est pliée à la demande, tout en exposant ce qui comptait vraiment pour elle.

L’exposition est un échec public. Yoko Ono se souvenait que cinq personnes étaient venues au vernissage. Elle passait ses journées à expliquer à chaque visiteur la fonction de chaque tableau, celui-ci pour être piétiné, celui-là pour être regardé dans le noir. La galerie, faute d’électricité payée, fermait à la tombée de la nuit, ce qui donnait au tableau à voir dans l’obscurité une ironie involontaire. Presque toutes les œuvres de cette exposition ont disparu. Plusieurs ont été reconstituées en 2015 pour la rétrospective du MoMA, dont les photographies d’origine appartiennent aujourd’hui à la collection Silverman du musée.

Maciunas, le nom Fluxus et le refus d’adhérer

L’AG Gallery ferme à la fin de 1961, ruinée. Maciunas part en Allemagne, où il travaille pour l’armée américaine comme designer, et c’est à Wiesbaden, en septembre 1962, qu’il organise le premier grand festival sous un nom qu’il a choisi pendant l’année 1961 : Fluxus, du latin fluere, couler. Yoko Ono était présente quand le mot a commencé à circuler, et l’artiste Mark Bloch rapporte qu’elle a aidé Maciunas à arrêter ce nom avant de partir pour le Japon.

Maciunas l’admire et veut l’enrôler. Il lui propose formellement d’entrer dans Fluxus. Elle refuse. Elle veut rester indépendante. Elle collaborera avec le groupe pendant toute la décennie, participera à des concerts et à des films Fluxus, et Maciunas concevra encore en 1971 la boîte-catalogue de son exposition au musée Everson de Syracuse. Mais elle ne se rangera jamais sous la bannière.

Correctif factuel n° 2 — Yoko Ono n’a ni fondé Fluxus ni adhéré au groupe

On lit couramment que Yoko Ono était une artiste Fluxus, voire l’une des fondatrices du mouvement. Les deux formules sont inexactes. Fluxus a été fondé et dirigé par George Maciunas, qui en a choisi le nom en 1961 et organisé le premier festival à Wiesbaden en septembre 1962. Yoko Ono a joué un rôle important dans la formation de ce milieu, par le loft de Chambers Street et par ses partitions-instructions, dont Fluxus a fait un genre. Maciunas l’a invitée officiellement à rejoindre le groupe ; elle a décliné pour préserver son indépendance. La formule juste est donc qu’elle fut une artiste proche de Fluxus, qui a collaboré avec lui tout au long des années 1960, sans jamais en être membre. Sa pratique, d’ailleurs, précède Fluxus : ses premières instructions datent de 1953 et 1955.

24 novembre 1961 : le premier grand concert au Carnegie Recital Hall

Works by Yoko Ono

Quatre mois après l’AG Gallery, Yoko Ono loue le Carnegie Recital Hall, la petite salle de récital du complexe de Carnegie Hall, pour une soirée intitulée Works by Yoko Ono, le 24 novembre 1961. L’affiche est photographiée par Maciunas. La distribution est éloquente : on y trouve Ay-O, George Brecht, Trisha Brown, Philip Corner, Jackson Mac Low, Richard Maxfield, le cinéaste Jonas Mekas, la violoncelliste Charlotte Moorman, la chorégraphe Yvonne Rainer et La Monte Young. Presque tous deviendront des figures majeures de l’avant-garde américaine des années 1960 et 1970.

AOS – To David Tudor et A Grapefruit in the World of Park

Le programme comprend notamment AOS – To David Tudor, une pièce de théâtre musical pour voix, mouvement et sons, et A Grapefruit in the World of Park, dont le titre annonce déjà le livre qu’elle publiera trois ans plus tard. La salle est plongée dans une quasi-obscurité. Les interprètes bougent, crient, chuchotent, frottent des objets, répètent des syllabes. La voix de Yoko Ono, qui va faire tant scandale en 1969 sur les disques de Lennon, est déjà là : un chant qui emprunte autant au théâtre nô qu’aux techniques étendues de la musique contemporaine, fait de cris, de souffles, de vibrations de gorge.

Le concert ne remplit pas la salle, et la critique l’ignore à peu près. Mais il fixe pour toute sa vie une méthode : la soirée-œuvre, où l’artiste réunit d’autres artistes pour interpréter ses instructions. C’est exactement la forme qu’elle reprendra à Tokyo en 1962, à Kyoto en 1964, à Londres en 1966, et que l’on retrouvera, transposée dans le rock, avec le Plastic Ono Band, ce groupe sans membres fixes dont le principe même est l’interprétation collective d’une idée.

Le retour au Japon (1962-1964) : le triomphe, la chute, la renaissance

3 mars 1962 : rentrer à Tokyo

Ichiyanagi est rentré au Japon en 1961. Il y est devenu une figure centrale de la musique expérimentale, et il prépare, avec le Sogetsu Art Center, une série de concerts consacrés à l’avant-garde. Le 3 mars 1962, Yoko Ono le rejoint à Tokyo. Le couple est séparé de fait depuis longtemps, mais il continue de travailler ensemble.

Le Sogetsu Art Center est l’un des hauts lieux de l’art contemporain japonais. Il a été fondé par Sofu Teshigahara, le maître de l’école d’ikebana Sogetsu, et dirigé par son fils, le cinéaste Hiroshi Teshigahara, futur réalisateur de La Femme des sables. On y présente du cinéma expérimental, de la musique électronique, de la danse, du jazz. C’est le Chambers Street de Tokyo, avec les moyens en plus.

24 mai 1962 : Works of Yoko Ono au Sogetsu

Le 24 mai 1962, le Sogetsu présente Works of Yoko Ono, quinzième concert de sa série contemporaine. Une trentaine de représentants de l’avant-garde tokyoïte participent à l’interprétation, parmi lesquels l’artiste Genpei Akasegawa, le critique et compositeur Kuniharu Akiyama, le danseur Tatsumi Hijikata, fondateur du butō, le violoniste Kenji Kobayashi, le pianiste Yūji Takahashi et le compositeur Yasunao Tone. Yoko Ono y joue Lighting Piece, assise au piano, une allumette à la main. Elle y crée aussi The Pulse.

Mais l’événement le plus important de la soirée se trouve dans le hall d’entrée. Yoko Ono y expose ses Instructions for Paintings. Il n’y a plus de toiles du tout : seulement des feuilles où sont écrites les instructions des tableaux. Le tableau existe désormais seulement dans l’esprit de celui qui lit. Pour souligner que l’œuvre est l’idée et non la main de l’artiste, elle a demandé à Ichiyanagi de recopier les instructions de sa propre écriture, plutôt que d’utiliser la sienne. Les historiens de l’art considèrent aujourd’hui ce hall du Sogetsu comme l’un des moments fondateurs de l’art conceptuel, plusieurs années avant que Sol LeWitt et Joseph Kosuth ne théorisent le genre aux États-Unis.

La réception est contrastée. Le milieu d’avant-garde est impressionné. La presse est moqueuse ou hostile. On lui reproche d’importer des lubies américaines, de singer Cage, de se donner en spectacle. La fille de banquier qui a épousé un compositeur contre l’avis des siens, puis l’a quitté, n’a pas bonne presse dans le Japon conservateur du début des années 1960.

Octobre 1962 : sur le piano de John Cage

À l’automne 1962, Ichiyanagi organise, avec le Sogetsu, la première tournée japonaise de John Cage et de David Tudor. Elle a un retentissement considérable dans le milieu musical japonais, au point qu’on parlera de choc Cage. Yoko Ono participe à la tournée. Une photographie de Yasuhiro Yoshioka, prise en octobre 1962, est devenue célèbre : elle est allongée sur les cordes d’un piano à queue ouvert, ses longs cheveux pendant hors de la caisse, pendant que Cage et Tudor jouent l’instrument et frappent les cordes autour d’elle. Selon les légendes de la photographie, il s’agit d’une interprétation de Music Walk, une pièce de Cage de 1958 pour un ou plusieurs pianistes. C’est aussi pendant cette tournée que Cage crée à Tokyo 0’00 », sa pièce pour un seul interprète accomplissant une action disciplinée.

Les enregistrements de plusieurs concerts de cette tournée, où l’on entend Yoko Ono aux côtés de Cage, Tudor, Ichiyanagi et Kenji Kobayashi, ont été publiés au Japon en septembre 2012 dans un coffret de trois disques intitulé Shock!, consacré à l’impact de Cage au Japon. Ils constituent l’un des rares témoignages sonores de Yoko Ono avant 1968.

La chute

Derrière la photographie du piano, la réalité de ces mois est sombre. L’historien Tim Riley l’a résumée dans sa biographie de Lennon : sa double identité, artiste reconnue d’un côté, épouse appendice d’un pianiste célèbre de l’autre, mine son mariage et la plonge dans une dépression grave. La tournée de Cage, qui fait d’Ichiyanagi et de ses invités américains des vedettes, accentue ce sentiment d’effacement. La séparation avec Ichiyanagi devient définitive. Yoko Ono retourne vivre chez ses parents. Elle traverse une crise profonde et elle est hospitalisée pendant plusieurs semaines dans un établissement psychiatrique de Tokyo, où elle reçoit des traitements lourds.

Ce passage de sa vie, longtemps tenu à l’écart, est aujourd’hui documenté dans toutes les biographies sérieuses, avec le consentement de l’intéressée. Il éclaire une part de son œuvre ultérieure : la violence retenue de Cut Piece, la douleur exprimée dans les cris de ses premiers disques, l’insistance sur la guérison et la réparation dans des pièces comme Mending Piece.

Anthony Cox

C’est un inconnu qui la sort de là. Anthony Cox, dit Tony, est un Américain né en 1937, musicien de jazz, aspirant producteur de films et promoteur d’art. Il a découvert le travail de Yoko Ono en 1961 dans An Anthology, le recueil de partitions et de textes d’avant-garde édité par La Monte Young et Jackson Mac Low, et il est venu au Japon pour la rencontrer. Il la retrouve à l’hôpital. Selon les biographies, c’est lui qui obtient sa sortie, en convainquant les médecins et la famille.

Ils se marient à Tokyo le 28 novembre 1962. Mais Yoko Ono n’a pas fait prononcer officiellement son divorce d’avec Ichiyanagi. Le mariage est annulé le 1er mars 1963. Ils se remarient en juin 1963. Leur fille, Kyoko Chan Cox, naît le 8 août 1963.

Le couple est tumultueux dès le départ. Des témoins décriront des disputes violentes. Mais Cox est aussi un collaborateur. Il s’occupe de Kyoko pendant que Yoko travaille, il gère sa communication, il l’assiste dans ses performances, il cosigne certaines œuvres. Il sera à ses côtés à Londres en 1966, et c’est lui qui aidera à monter l’exposition de l’Indica.

Correctif factuel n° 3 — Les dates du second mariage et de la naissance de Kyoko

Les dates de la vie privée de Yoko Ono en 1963 circulent sous plusieurs formes contradictoires. Le remariage avec Anthony Cox, après l’annulation du 1er mars 1963, est daté du 6 juin 1963 par la plupart des sources anglophones anciennes, dont le site Beatles Bible, et du 11 juin 1963 par d’autres, dont la notice actuelle de l’encyclopédie en ligne consacrée à Cox et plusieurs chronologies muséales. Aucune des deux dates ne peut être tranchée sans l’acte d’état civil, qui n’a pas été publié : il faut donc écrire juin 1963. Pour la naissance de Kyoko, en revanche, la date du 8 août 1963 est la seule attestée par les sources sérieuses ; la date du 3 août, qu’on trouve sur certains sites de fiches biographiques, est une erreur. Quant au premier mariage avec Toshi Ichiyanagi, les sources le font durer de 1956 à 1962 ou de 1956 à 1963 selon qu’elles retiennent la séparation de fait ou le divorce légal, dont le retard est précisément la cause de l’annulation.

1963-1964 : Tokyo, Hi-Red Center, Nam June Paik

Pendant les deux années qui suivent, Yoko Ono reste à Tokyo et reprend pied. Elle participe en janvier 1964 à Shelter Plan, une action du collectif Hi-Red Center, le plus radical des groupes d’avant-garde japonais, formé par Genpei Akasegawa, Natsuyuki Nakanishi et Jirō Takamatsu : dans une chambre de l’hôtel Impérial de Tokyo, ils prennent les mesures de leurs invités pour leur construire des abris antiatomiques individuels sur mesure. Elle apparaît la même année dans un documentaire de la chaîne Nippon TV sur la jeunesse créative japonaise. Elle travaille avec l’artiste coréen Nam June Paik, de passage à Tokyo, futur pionnier de l’art vidéo. Elle se lie avec le mime américain Daniel Richter, venu étudier le théâtre traditionnel japonais, qui deviendra son assistant et, des années plus tard, l’homme-singe de 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick.

Surtout, elle réunit en un livre dix ans d’instructions.

Grapefruit, 4 juillet 1964 : le livre qui a tout contenu

Wunternaum Press, cinq cents exemplaires

Le 4 juillet 1964, Yoko Ono publie à Tokyo, à compte d’auteur, sous le nom d’une maison d’édition qu’elle a inventée, Wunternaum Press, un petit livre carré de 13,8 centimètres de côté, broché sous une couverture cartonnée, imprimé en offset à cinq cents exemplaires. Il s’intitule Grapefruit. Le choix de la date n’a rien d’un hasard : c’est le jour de l’Indépendance américaine, et elle associe délibérément son livre aux idées de liberté et d’indépendance.

Le livre rassemble plus de cent cinquante instructions, réparties en cinq sections : Musique, Peinture, Événement, Poésie, Objet. Presque toutes sont écrites en anglais, et environ un tiers sont traduites en japonais. Chaque page propose une œuvre à réaliser, en vrai ou en pensée, ou simplement à lire. Les pièces sont datées, de 1953 à 1964 : Secret Piece y figure avec sa note unique accompagnée par la forêt, Lighting Piece avec son allumette. Les tapuscrits préparatoires, tapés entre 1963 et 1964, ont été exposés à la Tate Modern en 2024.

Yoko Ono a vendu elle-même son livre dans la rue, à Ginza, le quartier commerçant de Tokyo. Une photographie la montre en train de le proposer aux passants. L’image résume l’époque : une artiste reconnue par l’avant-garde internationale, qui écoule à la main un tirage de cinq cents exemplaires dans l’indifférence générale.

Pourquoi un pamplemousse

Elle a expliqué le titre à plusieurs reprises. Le pamplemousse est un agrume hybride, né du croisement de l’orange douce et du pomelo. Elle y voyait l’image de sa propre identité, hybride de la culture japonaise et de la culture américaine. Le titre circulait déjà dans son œuvre depuis le concert de Carnegie Hall de 1961, avec A Grapefruit in the World of Park.

Ce que contient Grapefruit

Il est impossible de reproduire ici les instructions du livre, qui restent protégées, mais on peut en décrire la nature. Certaines sont réalisables : faire un trou dans une toile et serrer la main des visiteurs à travers, écrire sur un mur, couper une partie de son vêtement. D’autres sont impossibles et ne peuvent être réalisées que dans l’esprit : laisser goutter des nuages, regarder le ciel jusqu’à ce qu’il devienne autre chose, écouter la Terre tourner, se souvenir d’un événement qui n’a pas eu lieu. D’autres encore sont des poèmes déguisés en mode d’emploi, d’une concision qui évoque le haïku. Beaucoup commencent par un verbe à l’impératif, et l’un de ces verbes revient sans cesse : imaginer.

C’est ce point qui intéressera, sept ans plus tard, un certain lecteur. Lennon reconnaîtra en 1980, dans l’entretien qu’il donne à David Sheff pour Playboy, que la chanson Imagine devait l’essentiel de son concept et une bonne partie de ses paroles à Grapefruit, et qu’il avait omis de le dire par égoïsme masculin. L’une des instructions du livre, Cloud Piece, est reproduite au dos de la pochette de l’album Imagine. En 2017, l’association des éditeurs de musique américains a officiellement reconnu Yoko Ono comme coautrice de la chanson. Nous avons raconté cette dette dans notre enquête sur le film d’Imagine.

Les vies ultérieures du livre

En 1970, alors qu’elle est mariée à Lennon, Grapefruit est réédité dans une version très augmentée : Simon & Schuster à New York, Peter Owen à Londres et Bärmeier & Nikel à Francfort publient une édition qui ajoute quelque quatre-vingts instructions et deux nouvelles sections, Film et Danse, avec une courte introduction de John Lennon en forme de présentation : il dit son nom et invite le lecteur à faire la connaissance de Yoko Ono. Sur le rabat de la jaquette américaine, deux phrases se répondent : Yoko demande de brûler le livre après l’avoir lu, et John répond que c’est le meilleur livre qu’il ait jamais brûlé. Cette édition de 1970 est celle que la plupart des lecteurs connaissent, et c’est elle qui a fait croire à beaucoup que le livre datait de l’époque Lennon.

L’édition de Simon & Schuster a été réimprimée en 2000. Le Museum of Modern Art a publié en 2015 un fac-similé exact de l’édition de 1964, réalisé d’après l’exemplaire de sa bibliothèque. En France, le livre a été traduit sous le titre Pamplemousse, aux éditions Textuel, en 2004. Une suite, Grapefruit II, annoncée pour 1966 avec cent cinquante pièces nouvelles dont ses poèmes tactiles, n’a jamais paru. Le livre a donné naissance en 2013 à Acorn, un recueil de nouvelles instructions, et en mars 2025 à un double disque, Selected Recordings from Grapefruit, où le Great Learning Orchestra interprète ses partitions, comme nous le racontions dans notre étude de sa discographie.

Les exemplaires de la première édition de 1964 sont aujourd’hui presque introuvables. Quand l’un d’eux apparaît chez un libraire ancien, surtout avec une dédicace de l’artiste, il se négocie à des prix considérables. Le Museum of Modern Art en possède plusieurs, dont celui qui a servi au fac-similé.

Correctif factuel n° 4 — Grapefruit n’est pas un livre de 1970

Beaucoup de discographies et de biographies de Lennon datent Grapefruit de 1970, ou le présentent comme un livre écrit pendant les années Lennon. C’est faux. Le livre a paru le 4 juillet 1964 à Tokyo, à cinq cents exemplaires, sous l’étiquette Wunternaum Press, plus de deux ans avant la rencontre de Yoko Ono avec John Lennon. L’édition de 1970, publiée par Simon & Schuster à New York et par Peter Owen à Londres, est une réédition augmentée, avec une introduction de Lennon. Les instructions qui ont inspiré Imagine, dont Cloud Piece, figurent déjà dans l’édition de 1964. Autrement dit, quand Lennon écrit Imagine en 1971, il s’inspire d’un livre publié sept ans plus tôt par une artiste qu’il ne connaissait pas encore.

Cut Piece : naissance d’une œuvre majeure (1964-1966)

Kyoto, Yamaichi Hall, 20 juillet 1964

Seize jours après Grapefruit, le 20 juillet 1964, Yoko Ono présente à Kyoto, au Yamaichi Concert Hall, un concert intitulé Contemporary American Avant-Garde Music Concert: Insound and Instructure. Elle y crée deux œuvres qui vont compter parmi les plus importantes de sa carrière : Bag Piece et Cut Piece.

Cut Piece tient en une instruction d’une simplicité absolue. L’interprète entre en scène avec une paire de ciseaux, la pose devant lui, s’agenouille et reste immobile. Le public est invité à monter sur scène, une personne à la fois, et à couper un morceau de son vêtement, qu’il peut emporter. La pièce s’arrête quand l’interprète le décide. Yoko Ono a porté pour l’occasion ses plus beaux vêtements, un tailleur noir. Elle a trente et un ans.

Les premiers participants coupent timidement, un petit morceau de manche, un bout d’ourlet. Puis les gestes s’enhardissent. Certains taillent dans la poitrine, coupent les bretelles de son soutien-gorge. Elle ne bouge pas, ne parle pas, retient seulement son sous-vêtement de ses mains. La tension monte dans la salle à mesure que le corps de l’artiste apparaît. La pièce révèle ce qu’elle cherchait : non pas une provocation, mais un miroir tendu au public, qui découvre en lui-même la timidité, la délicatesse, la cruauté, le voyeurisme, la complicité.

Sogetsu, 11 août 1964 : le concert d’adieu

Le 11 août 1964, Yoko Ono donne au Sogetsu Art Center ce qu’elle appelle son concert d’adieu au Japon, sous le titre provocant de Yoko Ono Farewell Concert: Strip Tease Show. Le programme reprend Cut Piece et Bag Piece, et ajoute Strip Tease for Three, où trois chaises vides sont posées sur la scène, sans personne. Le strip-tease promis par le titre est un strip-tease de l’idée. La partition de Cut Piece est imprimée dans le programme de cette soirée. La presse japonaise de l’époque titre sur le déshabillage, ce qui illustre le malentendu qui accompagnera toujours l’œuvre.

Bag Piece : disparaître pour se rencontrer

Bag Piece, créée le même soir à Kyoto, consiste à entrer à deux, ou plus, dans un grand sac noir, et à y faire ce que l’on veut, se déshabiller, se rhabiller, bouger, rester immobile, pendant que le public regarde une forme informe s’agiter. Yoko Ono a expliqué que la pièce venait de sa propre timidité : dans le sac, on n’est plus jugé sur son apparence, sa couleur de peau, son âge ou son sexe. On n’est plus qu’une présence. Cette idée deviendra, en 1969, le bagism de John et Yoko, et l’on verra le couple donner une conférence de presse dans un sac blanc à Vienne. Elle était née cinq ans plus tôt, à Kyoto.

21 mars 1965 : Cut Piece filmée à New York

Yoko Ono a interprété elle-même Cut Piece six fois au total. Après Kyoto et Tokyo, la troisième interprétation a lieu au Carnegie Recital Hall de New York, le 21 mars 1965, dans le cadre d’une soirée intitulée New Works of Yoko Ono. Les documentaristes Albert et David Maysles, futurs auteurs de Gimme Shelter sur les Rolling Stones et de Grey Gardens, la filment. Leur film en noir et blanc, d’un peu plus de neuf minutes, est le principal document visuel de l’œuvre. On y voit un jeune homme découper avec application le haut de son vêtement et sa combinaison, sous les rires gênés de la salle. Le film est aujourd’hui exposé dans les grandes rétrospectives et conservé dans plusieurs collections publiques.

La quatrième interprétation aura lieu à Londres, à l’Africa Centre, en septembre 1966, pendant le Destruction in Art Symposium. Les deux dernières, beaucoup plus tard, à Paris : le 15 septembre 2003, au Théâtre du Ranelagh, à soixante-dix ans, elle refait Cut Piece en demandant au public d’envoyer le morceau découpé à une personne aimée, en signe de paix, dans le contexte de la guerre d’Irak.

Les lectures de Cut Piece

L’œuvre a donné lieu à une littérature critique immense. La lecture dominante, depuis les années 1970, est féministe : Cut Piece serait une mise en scène de la violence du regard masculin et du corps féminin livré au public. Yoko Ono elle-même a toujours proposé d’autres pistes. En 1967, dans une revue underground londonienne, elle décrit la pièce comme une forme de don, de don et de prise, une critique des artistes qui donnent toujours ce qu’ils veulent donner, alors qu’elle voulait que le public prenne ce qu’il voulait. D’autres ont lu la pièce à la lumière du bouddhisme et du don de soi, ou de la mémoire des bombardements et de la vulnérabilité des corps.

Elle a aussi rappelé un point souvent oublié : la partition de Cut Piece ne précise pas que l’interprète doit être une femme. Elle parle de l’interprète à la troisième personne, et la pièce a été jouée par des hommes. La violoncelliste Charlotte Moorman l’interprète dès le 25 juillet 1966 à Aix-la-Chapelle, en Allemagne, avec Nam June Paik, lors d’un concert de la Galerie Aachen. Dix ans plus tard, Marina Abramović présentera à Naples Rhythm 0 (1974), où elle offre son corps au public avec soixante-douze objets. Toute l’histoire de l’art performance qui expose le corps de l’artiste à la participation du public part de cette scène de Kyoto.

Correctif factuel n° 5 — Cut Piece a été créée à Kyoto, et non à Tokyo ou à New York

Une erreur très répandue situe la création de Cut Piece au Sogetsu Art Center de Tokyo, ou la confond avec la célèbre version filmée de New York en 1965. La première interprétation a eu lieu le 20 juillet 1964 au Yamaichi Concert Hall de Kyoto, lors du concert Insound and Instructure, comme l’établissent la Tate Modern et le MoMA. La version du Sogetsu, à Tokyo, date du 11 août 1964 ; celle du Carnegie Recital Hall, la seule filmée par les frères Maysles, du 21 mars 1965 ; celle de Londres, pendant le Destruction in Art Symposium, de septembre 1966. Yoko Ono l’a jouée six fois en tout, la dernière à Paris en septembre 2003. L’erreur s’explique : la partition de l’œuvre a été imprimée pour la première fois dans le programme du concert de Tokyo.

New York, 1965-1966 : la maturité d’une artiste

Le retour à Manhattan

À la fin de 1964, ou au tout début de 1965 selon les sources, Yoko Ono, Tony Cox et la petite Kyoko quittent le Japon et s’installent à New York. Entre-temps, son réseau a fait des émules : elle a conseillé à plusieurs artistes japonais d’aller voir Maciunas s’ils venaient à New York, et Shigeko Kubota, Takako Saito, Mieko Shiomi, Ay-O et les membres de Hi-Red Center travaillent désormais avec Fluxus. Le pont entre les avant-gardes japonaise et américaine passe en grande partie par elle.

L’année 1965 est la plus intense de sa période new-yorkaise. Le 21 mars, il y a donc New Works of Yoko Ono au Carnegie Recital Hall, avec Cut Piece. Le 27 juin, la Film-Makers’ Cinematheque de Jonas Mekas accueille Perpetual Fluxfest Presents Yoko Ono, où elle interprète Bag Piece, photographiée par Maciunas. Le 2 septembre, elle participe au troisième festival d’avant-garde de New York, organisé par Charlotte Moorman, avec qui elle travaillera pendant des années. Le 25 septembre, elle est de l’orchestre Fluxus au Carnegie Recital Hall. Sur le toit de son immeuble, elle présente Morning Piece, où elle vend aux visiteurs des matins futurs, des éclats de bouteilles portant une date à venir.

Elle donne aussi, en 1965, une série de quatre émissions sur la radio WBAI, la station indépendante de New York, où elle présente la culture et la musique japonaises, en expliquant notamment des chansons populaires de la guerre. Ce travail de passeuse culturelle est un aspect méconnu de ces années.

1966 : les Fluxfilms et le premier Film No. 4

Au début de 1966, Maciunas lui prête une caméra à haute vitesse capable de filmer au ralenti extrême. Elle réalise plusieurs films courts intégrés à l’anthologie des Fluxfilms : Film No. 1 (Match), numéroté Fluxfilm 14, montre au ralenti une allumette qu’on allume, prolongement filmé de Lighting Piece ; Eyeblink, Fluxfilm 15, un clignement d’œil. Elle tourne aussi la première version de Film No. 4, numérotée Fluxfilm 16 : une succession de fesses nues de membres du milieu Fluxus, filmées en marchant, chacune occupant l’écran le temps de quelques pas. L’anthologie des Fluxfilms est présentée en Europe, notamment à Cologne, à Wuppertal et à Venise.

En mars 1966, à la Judson Gallery de Greenwich Village, Yoko Ono, Tony Cox, Jon Hendricks, Michael Mason et Jeff Perkins présentent The Stone, un environnement où les visiteurs sont invités à pratiquer Bag Piece. L’événement est repris en juillet et en août au Paradox, un restaurant macrobiotique de l’East Village.

À l’été 1966, Yoko Ono a trente-trois ans. Elle est reconnue par l’avant-garde de trois pays. Elle a créé plusieurs des œuvres qui lui vaudront plus tard le Lion d’or de la Biennale de Venise, reçu en 2009 pour l’ensemble de sa carrière. Elle est pauvre. Ses œuvres ne se vendent pas, pour la bonne raison que la plupart ne sont pas des objets. Et le grand public ne connaît pas son nom.

Londres, automne 1966 : l’invitation du Destruction in Art Symposium

Gustav Metzger et le symposium de septembre

En 1966, l’artiste germano-britannique Gustav Metzger, théoricien de l’art autodestructif, prépare à Londres une manifestation internationale consacrée à la destruction dans l’art, à sa présence dans les happenings et à son rapport avec la violence de la société. Le Destruction in Art Symposium, qu’on désigne par son sigle DIAS, se tient du 9 au 12 septembre 1966, principalement à l’Africa Centre de Covent Garden, et se prolonge par des événements jusqu’à la fin du mois. Il réunit des artistes, des poètes et des scientifiques venus d’une dizaine de pays : l’Autrichien Hermann Nitsch, le Polonais Wolf Vostell, le Français Henri Chopin, l’Américain Al Hansen, les Britanniques Bob Cobbing et John Latham. Le lien avec la culture rock n’est pas loin : Metzger a été le professeur de Pete Townshend à l’école d’art d’Ealing, et le guitariste des Who a dit que ses théories l’avaient conduit à fracasser ses guitares sur scène.

Yoko Ono est invitée à y présenter Cut Piece et à y donner une conférence. Elle part pour Londres avec Tony Cox et Kyoko, qui a trois ans. Elle pense y rester quelques semaines. Elle y restera cinq ans.

Deux soirées à l’Africa Centre

Elle est la seule femme du symposium à disposer de soirées à son nom dans le programme. Les 28 et 29 septembre 1966, l’Africa Centre accueille Two Evenings with Yoko Ono, où elle interprète Cut Piece, photographiée par Nigel Hartnup, et d’autres œuvres. Sa conférence, d’une douzaine de minutes, a été conservée en enregistrement : on pouvait l’écouter dans l’exposition de la Tate Modern en 2024. Le paradoxe de sa présence est frappant. Le symposium est consacré à la destruction, et son œuvre parle de don, de participation, d’imagination. On l’invite pour Cut Piece, qui ressemble à une destruction, mais elle y voit une offrande.

La presse londonienne la remarque. Le magazine Art and Artists publie en octobre 1966 un reportage photographique sur le symposium où elle figure en bonne place. L’International Times, le journal de la contre-culture londonienne lancé le 15 octobre 1966 à la Roundhouse, lui consacre des articles.

Music of the Mind

Pendant l’automne, Yoko Ono enchaîne les soirées-œuvres dans les petits lieux de la scène underground. Elle en baptise une série Music of the Mind, musique de l’esprit, formule qu’elle a expliquée à l’époque : elle ne pense pas sa musique comme une musique, mais comme une pratique, et ses œuvres ne visent qu’à susciter une musique de l’esprit chez les gens. C’est la plus belle définition qu’on puisse donner de son travail d’avant Lennon. La série se poursuivra en 1967, notamment à la Bluecoat Society of Arts de Liverpool, le 26 septembre 1967, où la chaîne Granada en filme une partie, puis au Saville Theatre de Londres le 8 décembre 1967. La Tate Modern a choisi cette formule comme titre de sa grande exposition de 2024.

À Londres, elle prépare aussi la version longue de Film No. 4. Elle passe une annonce pour recruter des volontaires prêts à se faire filmer de dos, nus, en marchant sur un tapis roulant. Le film définitif, d’environ quatre-vingts minutes, montrera plus de deux cents postérieurs. Elle le présente comme une pétition pour la paix, où chacun signe avec la partie de son corps la plus anonyme. Le British Board of Film Censors l’interdira en 1967, et elle protestera en envoyant des fleurs aux censeurs. Ce film appartient déjà à la période où Lennon est dans sa vie, mais il a été conçu et commencé avant.

Octobre 1966 : la visite chez Paul McCartney

Un épisode de l’automne 1966 est longtemps resté dans l’ombre, et il est essentiel pour comprendre la suite. Quelques semaines avant de rencontrer John Lennon, Yoko Ono rencontre Paul McCartney.

Elle prépare alors, à la demande de son ami John Cage, une collecte de manuscrits de partitions pour un livre que Cage compose avec Alison Knowles : Notations, une anthologie de pages manuscrites de compositeurs contemporains, qui paraîtra en 1969 aux éditions Something Else Press de Dick Higgins. Elle se présente chez McCartney pour lui demander des manuscrits, ou des feuilles de paroles qu’il n’utiliserait plus. McCartney l’a raconté : les paroles des Beatles étaient griffonnées au dos d’enveloppes, il y tenait beaucoup, la cause ne lui paraissait pas si importante, et il ne voulait rien donner. Il lui suggère d’aller voir son ami John, qui pourrait être intéressé.

C’est Lennon, finalement, qui donnera à Yoko Ono, pour Cage, le manuscrit des paroles de The Word, chanson de Rubber Soul. Il est reproduit dans Notations. Mais à l’automne 1966, Lennon n’a encore jamais entendu parler d’elle.

Paul McCartney fréquente alors assidûment la scène d’avant-garde londonienne, bien plus que John. Il est l’ami de Barry Miles, il a aidé financièrement à l’ouverture de la librairie et de la galerie Indica, il en a dessiné le papier d’emballage, il a monté les étagères. C’est lui qui pousse Lennon à s’intéresser à ce qui s’y passe. Nous avons raconté ce McCartney d’avant-garde de 1966-1967 dans notre enquête sur Carnival of Light.

L’Indica Gallery et l’exposition Unfinished Paintings and Objects (novembre 1966)

6 Mason’s Yard

La galerie Indica a ouvert en novembre 1965 dans un sous-sol de Mason’s Yard, une petite cour pavée du quartier de St James’s, à deux pas de Piccadilly, juste à côté du Scotch of St James, le club où se retrouve le tout-Londres du rock. Elle appartient à trois jeunes hommes : John Dunbar, critique d’art et mari de la chanteuse Marianne Faithfull ; Barry Miles, libraire, éditeur, futur biographe de McCartney ; et Peter Asher, la moitié du duo Peter and Gordon et frère de Jane Asher, la compagne de Paul. Nous avons consacré un article à Peter Asher dans Il était partout : Peter Asher, des Beatles aux grands disques des années 1970. À l’été 1966, la librairie s’est séparée de la galerie et a déménagé sur Southampton Row ; la galerie est restée à Mason’s Yard.

À l’automne 1966, l’International Times annonce une exposition de peintures à instructions de l’artiste américaine née au Japon Yoko Ono à l’Indica. C’est Dunbar qui a invité Yoko Ono, après l’avoir vue au symposium.

Ce qu’on voyait dans la galerie

L’exposition finit par s’appeler Unfinished Paintings and Objects by Yoko Ono. Elle mêle des œuvres déjà montrées à New York et des pièces nouvelles, conçues pour Londres. Grâce à la biographie de David Sheff et aux reconstitutions de 2006, 2015 et 2024, on peut en dresser un inventaire assez précis :

  • Painting to Be Stepped On, reprise de l’AG Gallery de 1961.
  • Add Colour Painting, des panneaux de bois blanc que les visiteurs étaient invités à peindre, avec pinceaux et pots de peinture posés sur une chaise blanche.
  • Eternal Time, une horloge sur un socle, qui n’a qu’une trotteuse, sans aiguille des heures ni des minutes.
  • Sky TV, un téléviseur en circuit fermé relié à une caméra pointée vers le ciel sur le toit, qui faisait entrer le ciel dans la galerie, l’une des toutes premières œuvres vidéo de l’histoire de l’art.
  • Painting to Shake Hands, aussi appelé Painting for Cowards, une toile percée d’un trou par lequel l’artiste passe la main pour serrer celle de ses visiteurs sans être vue.
  • White Chess Set, un jeu d’échecs entièrement blanc, cases et pièces, posé sur une table blanche entre deux chaises blanches. Impossible de distinguer son camp de celui de l’adversaire. Elle le rebaptisera plus tard Play It by Trust, et en enverra un exemplaire en 1987 à Ronald Reagan et à Mikhaïl Gorbatchev.
  • Forget It, une simple aiguille à coudre. L’œuvre réside dans l’instruction : une fois qu’on vous a demandé d’oublier, vous ne pouvez plus oublier.
  • Mending Piece I, une tasse de porcelaine brisée accompagnée d’un tube de colle, à réparer en pensée, inspirée du kintsugi, l’art japonais de réparer les céramiques avec de l’or pour sublimer leurs cassures.
  • Apple, une pomme fraîche posée sur un socle en plexiglas, avec une étiquette indiquant simplement Apple, et un prix de deux cents livres.
  • Painting to Hammer a Nail, un panneau de bois blanc accroché au mur, un marteau suspendu à une chaîne, une boîte de clous sur une chaise.
  • Ceiling Painting, également appelée Yes Painting : une échelle blanche menant au plafond, d’où pend une loupe au bout d’une chaîne, qui permet de lire un mot minuscule écrit au plafond.

Yoko Ono a travaillé à l’installation pendant des jours, aidée par Tony Cox, par des étudiants en art et par des assistants recrutés par Dunbar. Selon un témoignage publié par l’International Times, le montage s’est poursuivi jusqu’aux petites heures du mardi 8 novembre, et vers trois heures du matin, un groupe de noctambules a collé son nez à la vitrine en réclamant d’entrer.

Le visiteur de la veille

Quelques jours plus tôt, John Dunbar a croisé John Lennon et lui a parlé de l’exposition, en particulier de Bag Piece : des gens allaient entrer dans un grand sac et y faire ce qu’ils voudraient. Lennon a été intrigué. Il a compris qu’il s’agirait d’une sorte de happening. Il vient à la galerie la veille du vernissage, alors que l’exposition n’est pas encore ouverte au public.

Lennon a vingt-six ans. Il sort d’une année qui l’a profondément changé. Les Beatles ont donné leur dernier concert payant à Candlestick Park, à San Francisco, le 29 août 1966. Ils ont enregistré Revolver et Tomorrow Never Knows. Il a tourné en Espagne, à Almería, le film de Richard Lester How I Won the War, où il a écrit Strawberry Fields Forever, comme nous le racontions dans notre article sur le 4 octobre 1966. Il est rentré à Londres début novembre. Il s’ennuie à Kenwood, sa grande maison de Weybridge, où il vit avec Cynthia et leur fils Julian.

Yoko Ono n’est pas contente qu’on laisse entrer quelqu’un avant l’ouverture. Elle ne sait pas, ou fait mine de ne pas savoir, qui il est. Dunbar, lui, est fébrile : le millionnaire est venu acheter, comme Lennon le résumera plus tard en se moquant. Lennon regarde les objets. Les clous dans une boîte. La pomme sur son socle. Il commence à trouver ça drôle. Il demande combien coûte la pomme. Deux cents livres. Il demande, intrigué, où sont les gens dans le sac, quel est l’événement. Pour toute réponse, Yoko Ono lui tend une petite carte où est écrit un seul mot, Breathe, respire. Lennon halète. C’est ça, lui dit-elle, vous avez compris.

Il prend alors la pomme et croque dedans. Yoko Ono est choquée. L’œuvre parle du cycle de la vie : la pomme est censée pourrir lentement et disparaître. Elle n’avait pas imaginé qu’on puisse la manger. Elle est furieuse, et en même temps impressionnée par l’audace du geste.

Lennon avise l’échelle. Il y monte, prend la loupe, et lit au plafond, en minuscules, le mot YES. Il racontera que ce petit oui l’a retenu. Tout l’art soi-disant d’avant-garde de l’époque, dira-t-il, était négatif : on cassait des pianos à coups de marteau, on détruisait des sculptures, tout était anti-art, anti-establishment. Ce oui, dans une galerie pleine de pommes et de clous, l’a empêché de partir en se disant qu’il n’achèterait rien.

Reste le panneau aux clous. Lennon demande s’il peut planter un clou. Yoko Ono refuse : l’exposition n’est pas ouverte, et elle tient à ce que le panneau reste vierge pour le lendemain. Dunbar lui lance un regard appuyé : laisse-le faire, il va peut-être acheter. Elle cède à moitié et lui dit qu’il peut planter un clou pour cinq shillings. Lennon réplique qu’il lui donnera cinq shillings imaginaires et qu’il plantera un clou imaginaire. C’est à ce moment-là, dira-t-il, qu’ils se sont vraiment rencontrés. Ils se sont regardés dans les yeux, elle avait compris, il avait compris.

La réplique de Lennon est restée célèbre parce qu’elle prouve qu’il avait saisi en quelques minutes le principe de son œuvre : le clou imaginaire est exactement une instruction de Grapefruit. Lennon venait de produire, sans le savoir, une pièce de Yoko Ono.

Une exposition sans une vente

L’exposition ouvre le lendemain, avec une pomme fraîche à la place de celle que Lennon a entamée. La foule élégante du swinging London défile dans la galerie et suit les instructions. Une fête a lieu dans la cour de Mason’s Yard. L’exposition reste ouverte deux semaines. Yoko Ono y passe presque tous les jours, et y organise des événements, dont Bag Piece, où elle entre dans le sac avec Tony Cox et d’autres. Lennon a manqué son tour : il entrera dans le sac plus tard, et pour longtemps.

John Dunbar a fait le bilan sans détour : l’exposition était très amusante, mais elle n’a rien rapporté. Pas une seule œuvre n’a été vendue. L’International Times du 14 novembre 1966 publie un article consacré à la pomme, qu’il qualifie de plus belle pomme qu’on ait jamais vue. L’Indica fermera ses portes un an plus tard, en novembre 1967.

Correctif factuel n° 6 — John Lennon et Yoko Ono se sont rencontrés le 7 novembre 1966, et non le 9

La date du 9 novembre 1966 est la plus répandue, dans les livres comme sur Internet. C’est celle que John Lennon et Yoko Ono ont eux-mêmes donnée dans leurs entretiens, et Sean Ono Lennon a donné un concert commémoratif le 9 novembre 2006 dans l’église St James’s de Piccadilly, à quelques centaines de mètres de l’ancienne galerie. Elle est pourtant presque certainement fausse. Tous les témoins s’accordent à dire que Lennon est venu la veille de l’ouverture. Or l’exposition a ouvert le 8 novembre, comme le montrent une publicité de l’époque et le récit de l’International Times, qui situe la fin du montage aux petites heures du mardi 8. La rencontre a donc eu lieu le lundi 7 novembre 1966, date retenue par la Beatles Bible, par la notice de l’encyclopédie en ligne consacrée à la galerie et par la biographie de David Sheff, qui écrit que Yoko Ono mettait la dernière main à l’exposition le 7 novembre, à la veille de l’ouverture. Les dates d’ouverture et de fermeture de l’exposition elles-mêmes varient selon les sources : du 9 au 22 novembre selon l’annonce initiale, du 8 au 18 novembre selon d’autres. Le 9 novembre est devenu une date symbolique, celle que le couple a choisi de célébrer ; il n’est pas la date historique.

Ce que Lennon a rencontré : une artiste accomplie, pas une inconnue

Le bilan de trente-trois ans

Arrêtons-nous un instant sur la femme qui a tendu à John Lennon une carte marquée Breathe. Que sait-elle faire, qu’a-t-elle fait, en novembre 1966 ? Elle compose depuis 1953. Elle a inventé une forme, la partition-instruction, que tout un mouvement international a reprise. Elle a exposé à New York, à Tokyo et à Londres. Elle a donné des concerts au Carnegie Recital Hall, au Sogetsu Art Center, au Yamaichi Hall de Kyoto, à l’Africa Centre. Elle a publié un livre qui deviendra un classique de l’art conceptuel. Elle a créé Cut Piece, une performance qui figure aujourd’hui dans toutes les histoires de l’art du XXe siècle. Elle a réalisé des films. Elle a travaillé avec John Cage, David Tudor, La Monte Young, George Maciunas, Nam June Paik, Charlotte Moorman, Jonas Mekas, Tatsumi Hijikata. Elle a fait la une des journaux d’art.

Mais elle est inconnue du grand public, pauvre, sans galerie qui la représente, sans collectionneur qui achète ses œuvres. C’est exactement ce que voulait dire Lennon quand il a parlé d’elle comme de l’artiste inconnue la plus célèbre du monde : tout le monde la connaissait, personne ne savait ce qu’elle faisait.

Ce que Lennon y a trouvé

On a beaucoup écrit sur ce que Yoko Ono a pris à Lennon : la célébrité, l’argent, l’accès au public. On a moins écrit sur ce que Lennon a trouvé chez elle, et qui venait de ces trente-trois années. L’humour, d’abord : Lennon, qui avait publié en 1964 et 1965 deux livres de nonsense, In His Own Write et A Spaniard in the Works, reconnaissait dans les instructions de Grapefruit une parenté avec son propre goût de l’absurde. L’idée que l’art pouvait être une invitation et non un objet, ensuite. Le refus de la séparation entre l’art et la vie, enfin, et la conviction qu’un geste minimal pouvait avoir un effet politique.

Toutes les grandes actions du couple de 1968-1969 découlent d’œuvres de Yoko Ono antérieures à 1966. Les glands plantés à Coventry en juin 1968 sont une instruction. Le bagism, la conférence de presse dans un sac blanc à Vienne en mars 1969, vient de Bag Piece (1964). Les bed-ins d’Amsterdam et de Montréal sont des performances au sens où l’entendait la scène new-yorkaise, des événements dont l’œuvre est la participation du public et de la presse. La campagne d’affiches War Is Over! If You Want It, de décembre 1969, est une instruction conditionnelle adressée à l’imagination du monde entier. Et Imagine, en 1971, est une page de Grapefruit mise en musique. Sur Give Peace a Chance comme sur Two Virgins, la méthode est celle de Chambers Street.

La musique aussi en porte la trace. Revolution 9, sur le White Album de 1968, est un collage sonore conçu par Lennon avec l’aide et la présence de Yoko Ono, dans l’esprit des musiques concrètes et électroniques qu’elle fréquentait depuis Chambers Street, comme nous l’avons raconté dans Revolution 9, l’artefact d’avant-garde que les Beatles ont lâché dans le monde. Et quand les cordes d’Imagine et de Jealous Guy seront créditées en 1971 aux Flux Fiddlers, le clin d’œil à Fluxus renverra directement aux années new-yorkaises de Yoko Ono, comme nous le relevions dans notre histoire de Jealous Guy.

Correctif factuel n° 7 — Yoko Ono n’était ni une inconnue, ni une héritière qui vivait de la fortune familiale

Deux idées reçues contradictoires circulent sur la Yoko Ono de 1966. Selon la première, c’était une artiste obscure et opportuniste qui aurait profité de la célébrité de Lennon pour exister. Selon la seconde, c’était une riche héritière qui finançait son art avec l’argent de sa famille. Les deux sont fausses. Elle était, en 1966, une figure reconnue de l’avant-garde internationale, exposée et jouée à New York, Tokyo et Londres, invitée comme seule femme à disposer de soirées personnelles au Destruction in Art Symposium, citée dans la presse d’art. Mais elle vivait dans une grande précarité depuis sa rupture avec sa famille en 1956 : elle avait travaillé comme secrétaire, donné des cours à la Japan Society, vendu elle-même son livre dans la rue, et son exposition de l’Indica n’a pas vendu une seule œuvre. La formule de Lennon, l’artiste inconnue la plus célèbre du monde, résume exactement cette situation : une réputation dans le milieu, aucune notoriété dans le public, et pas d’argent.

Épilogue : de l’Indica à Kenwood (1967-1968)

La suite de l’histoire déborde le cadre de cet article, et nous l’avons racontée ailleurs. Après la rencontre, Yoko Ono écrit à Lennon, lui envoie Grapefruit, l’invite à ses concerts. Il garde le livre à son chevet. Il la soutient discrètement. En octobre 1967, il finance en partie son exposition Half-A-Wind Show à la Lisson Gallery, du 11 octobre au 14 novembre 1967, où elle présente Half-A-Room, une pièce entière dont chaque meuble a été coupé en deux et peint en blanc, et des bouteilles remplies de l’air de la moitié manquante. Lennon y est crédité de façon énigmatique, sous la forme Yoko plus moi. En mai 1968, pendant que Cynthia est en vacances en Grèce, Lennon invite Yoko Ono à Kenwood. Ils passent la nuit à enregistrer des sons et des bruits qui deviendront Unfinished Music No. 1: Two Virgins, et ils ne se quitteront plus. Le 20 mars 1969, ils se marient à Gibraltar, un mois et demi après son divorce d’avec Tony Cox, prononcé le 2 février 1969.

Ce que la légende appelle alors l’arrivée de Yoko Ono dans la vie de John Lennon pourrait tout aussi bien s’appeler l’arrivée de John Lennon dans l’œuvre de Yoko Ono. On retrouvera la suite dans l’encyclopédie John Lennon consacrée à Yoko Ono, dans la chronologie familiale de John Lennon et dans notre article sur le procès fait à Yoko Ono à propos de la séparation des Beatles.

Chronologie : Yoko Ono de 1933 à la rencontre avec John Lennon

Date Événement
Début février 1933 Eisuke Ono est muté à San Francisco par la Yokohama Specie Bank
18 février 1933 Naissance de Yoko Ono à Tokyo, fille aînée d’Eisuke et d’Isoko Ono
1935 Elle rejoint son père en Californie et le rencontre pour la première fois, à deux ans
Décembre 1936 Naissance de son frère Keisuke
Vers 1937 Inscrite à quatre ans à la section musicale de Jiyū Gakuen, à Tokyo
1937 Retour au Japon, entrée à Gakushūin, l’école des Pairs
1940 Séjour à New York, où le père est en poste
1941 Le père est muté à Hanoi ; retour au Japon, école Keimei Gakuen ; naissance de sa sœur Setsuko
9-10 mars 1945 Grand bombardement incendiaire de Tokyo
Printemps-automne 1945 Évacuation dans la région de Karuizawa ; la faim et les menus imaginaires
Avril 1946 Réouverture de Gakushūin, où elle reprend ses études
1951 Fin de ses études secondaires
1952 Première femme admise en philosophie à l’université Gakushūin ; elle part après deux semestres
Septembre 1952 Elle rejoint sa famille à Scarsdale et s’inscrit au Sarah Lawrence College
1953 Secret Piece, sa première œuvre datée
1955 Lighting Piece ; rencontre avec Toshi Ichiyanagi
1956 Elle quitte Sarah Lawrence et épouse Ichiyanagi contre l’avis de ses parents
1957 Installation à Manhattan ; secrétariat, cours à la Japan Society
Fin des années 1950 Rencontre de John Cage par l’intermédiaire de sa classe à la New School
Décembre 1960 – juin 1961 Série de concerts de La Monte Young dans son loft du 112 Chambers Street
7-8 janvier 1961 Concert de Toshi Ichiyanagi au loft, en présence de Cage et Tudor
17-30 juillet 1961 Paintings & Drawings by Yoko Ono, AG Gallery de George Maciunas
24 novembre 1961 Works by Yoko Ono, Carnegie Recital Hall
3 mars 1962 Retour au Japon
24 mai 1962 Works of Yoko Ono au Sogetsu Art Center ; Instructions for Paintings dans le hall
Octobre 1962 Tournée japonaise de John Cage et David Tudor, à laquelle elle participe
Fin 1962 Grave dépression et hospitalisation ; Anthony Cox obtient sa sortie
28 novembre 1962 Mariage avec Anthony Cox
1er mars 1963 Annulation du mariage, le divorce d’avec Ichiyanagi n’ayant pas été prononcé
Juin 1963 Remariage avec Anthony Cox (le 6 ou le 11 selon les sources)
8 août 1963 Naissance de sa fille Kyoko Chan Cox
Janvier 1964 Participation à Shelter Plan de Hi-Red Center, hôtel Impérial de Tokyo
4 juillet 1964 Publication de Grapefruit, Wunternaum Press, Tokyo, 500 exemplaires
20 juillet 1964 Création de Cut Piece et de Bag Piece au Yamaichi Concert Hall de Kyoto
11 août 1964 Yoko Ono Farewell Concert: Strip Tease Show, Sogetsu Art Center
Fin 1964 – début 1965 Retour à New York avec Tony Cox et Kyoko
21 mars 1965 New Works of Yoko Ono, Carnegie Recital Hall ; Cut Piece filmée par les frères Maysles
27 juin 1965 Perpetual Fluxfest Presents Yoko Ono, Film-Makers’ Cinematheque
2 septembre 1965 Troisième festival d’avant-garde de New York, organisé par Charlotte Moorman
Début 1966 Fluxfilms : Film No. 1 (Match), Eyeblink et première version de Film No. 4
Mars 1966 The Stone, Judson Gallery, avec Tony Cox et Jon Hendricks
25 juillet 1966 Charlotte Moorman interprète Cut Piece à Aix-la-Chapelle avec Nam June Paik
9-12 septembre 1966 Destruction in Art Symposium, Africa Centre, Londres
28-29 septembre 1966 Two Evenings with Yoko Ono, Africa Centre ; Cut Piece à Londres
Octobre 1966 Visite à Paul McCartney pour les manuscrits de Notations de John Cage
7 novembre 1966 Rencontre avec John Lennon à l’Indica Gallery, la veille du vernissage
8 novembre 1966 Ouverture de Unfinished Paintings and Objects by Yoko Ono
9 novembre 1966 Date de la rencontre donnée ensuite par le couple

Dix œuvres de Yoko Ono antérieures à 1966 à connaître

Pour qui veut découvrir l’œuvre de Yoko Ono d’avant Lennon, voici dix pièces essentielles, dans l’ordre chronologique. Toutes, sauf la dernière, existaient avant que Lennon n’entende parler d’elle.

  • Secret Piece (1953). Une seule note, accompagnée par la forêt à l’aube. La première partition-instruction, et la preuve que sa méthode précède sa rencontre avec Cage.
  • Lighting Piece (1955). Une allumette qu’on regarde se consumer. L’œuvre comme pure attention au présent.
  • Painting to Be Stepped On (1960-1961). Une chute de toile au sol, achevée par les pas des visiteurs. Le spectateur devient l’auteur.
  • Painting to Hammer a Nail (1961). Le panneau où Lennon voudra planter son clou, imaginé cinq ans avant la scène de l’Indica.
  • Instructions for Paintings (1962). Les tableaux sans tableau du Sogetsu, simples feuilles d’instructions recopiées par Ichiyanagi. Un acte fondateur de l’art conceptuel.
  • Grapefruit (1964). Le livre qui rassemble tout, et qui contient en germe Imagine.
  • Cut Piece (1964). Le corps de l’artiste offert aux ciseaux du public. L’une des performances les plus commentées de l’histoire de l’art.
  • Bag Piece (1964). Disparaître dans un sac pour échapper au jugement. L’origine du bagism de 1969.
  • Film No. 4 (1966). Des fesses nues filmées en marchant, première version new-yorkaise d’un film qui deviendra une pétition pour la paix.
  • Ceiling Painting / Yes Painting (1966). L’échelle, la loupe et le mot YES. L’œuvre qui a retenu John Lennon dans la galerie.

Pour aller plus loin : voir, lire, écouter

À voir sur YouTube

À lire

  • Yoko Ono, Grapefruit: A Book of Instructions and Drawings, réédition Simon & Schuster de l’édition augmentée de 1970, avec l’introduction de John Lennon : disponible ici.
  • Yoko Ono, Grapefruit, fac-similé de l’édition de 1964, publié par le Museum of Modern Art en 2015 : disponible ici.
  • Yoko Ono, Pamplemousse, la traduction française de Grapefruit, éditions Textuel : sur Amazon. Le livre est aussi proposé dans notre boutique.
  • Yoko Ono, Instruction Paintings, édition bilingue anglais-japonais des instructions de peintures (Weatherhill, 1995) : disponible ici.
  • David Sheff, Yoko: A Biography (Simon & Schuster, 2025), la biographie de référence : édition américaine ou édition britannique.
  • David Sheff, All We Are Saying, l’entretien de 1980 avec John Lennon et Yoko Ono, où Lennon reconnaît la dette d’Imagine envers Grapefruit : sur Amazon.
  • Yoko Ono: Music of the Mind, le catalogue de l’exposition de la Tate Modern (2024) : sur Amazon.
  • Yoko Ono: One Woman Show, 1960-1971, le catalogue de l’exposition du MoMA (2015) : sur Amazon.
  • Alexandra Munroe et Jon Hendricks, Yes Yoko Ono, le catalogue de la rétrospective de la Japan Society (2000) : sur Amazon.
  • John Cage et Alison Knowles, Notations (1969), l’anthologie de manuscrits pour laquelle Yoko Ono a sollicité McCartney puis Lennon : sur Amazon.

À écouter

  • Yoko Ono et The Great Learning Orchestra, Selected Recordings from Grapefruit (2025), les partitions de 1964 enfin enregistrées : en CD et vinyle.
  • John Cage, Shock!, le coffret japonais de 2012 consacré à la tournée de 1962, où l’on entend Yoko Ono : sur Amazon.
  • John Lennon et Yoko Ono, Unfinished Music No. 1: Two Virgins (1968), le premier disque né de leur rencontre : en CD et vinyle.
  • Yoko Ono, Yoko Ono/Plastic Ono Band (1970), où la voix des concerts de 1961 rencontre le rock : en CD et vinyle.
  • The Beatles, Revolver (1966), le disque que Lennon venait d’enregistrer quand il est entré à l’Indica : en CD et vinyle.

Questions fréquentes

Qui était Yoko Ono avant de rencontrer John Lennon ?

Une artiste conceptuelle, compositrice et performeuse d’avant-garde reconnue dans les milieux artistiques de New York, de Tokyo et de Londres. Elle avait inventé la partition-instruction, publié Grapefruit en 1964, créé Cut Piece la même année et exposé dans trois pays.

Où et quand Yoko Ono est-elle née ?

À Tokyo, le 18 février 1933, dans une famille de la haute banque japonaise. Son père, Eisuke Ono, était banquier à la Yokohama Specie Bank ; sa mère, Isoko, appartenait par adoption au clan Yasuda.

Que signifie le prénom Yoko ?

Écrit avec les caractères 洋子, il signifie enfant de l’océan.

Yoko Ono était-elle riche avant Lennon ?

Elle était issue d’une famille très riche, mais elle a rompu avec ses parents en 1956 en épousant Toshi Ichiyanagi. Elle a ensuite vécu modestement, comme secrétaire et enseignante d’arts japonais, et ses œuvres ne se vendaient pas : l’exposition de l’Indica n’a pas vendu une seule pièce.

Quelles études Yoko Ono a-t-elle faites ?

Elle a été la première femme admise en philosophie à l’université Gakushūin de Tokyo en 1952, qu’elle a quittée après deux semestres, puis elle a étudié la poésie, la littérature et la composition au Sarah Lawrence College, près de New York, de 1952 à 1956, sans obtenir de diplôme.

Combien de fois Yoko Ono a-t-elle été mariée ?

Trois hommes, quatre mariages : Toshi Ichiyanagi en 1956, Anthony Cox le 28 novembre 1962 (mariage annulé le 1er mars 1963), Anthony Cox de nouveau en juin 1963, puis John Lennon le 20 mars 1969 à Gibraltar.

Qui est Kyoko, la fille de Yoko Ono ?

Kyoko Chan Cox, née le 8 août 1963 de son mariage avec Anthony Cox. Après une longue séparation, à partir de 1971, la mère et la fille se sont retrouvées dans les années 1990.

Quand Grapefruit a-t-il été publié ?

Le 4 juillet 1964, à Tokyo, à cinq cents exemplaires, sous l’étiquette Wunternaum Press créée par Yoko Ono. L’édition de 1970, préfacée par Lennon, est une réédition augmentée.

Où Cut Piece a-t-elle été créée ?

Au Yamaichi Concert Hall de Kyoto, le 20 juillet 1964. Yoko Ono l’a ensuite jouée à Tokyo en août 1964, à New York en mars 1965, à Londres en septembre 1966 et à Paris en 2003.

Yoko Ono faisait-elle partie de Fluxus ?

Non, pas officiellement. Elle était proche du fondateur, George Maciunas, qui lui a offert sa première exposition en 1961 et l’a invitée à rejoindre le groupe, mais elle a refusé pour rester indépendante, tout en collaborant avec Fluxus pendant les années 1960.

Quel lien entre Yoko Ono et John Cage ?

Elle l’a rencontré à la fin des années 1950 par son premier mari, Toshi Ichiyanagi, élève de sa classe de composition expérimentale à la New School. Elle a participé à sa tournée japonaise d’octobre 1962. Leur amitié a duré jusqu’à la mort de Cage en 1992.

Pourquoi Yoko Ono est-elle venue à Londres en 1966 ?

Elle était invitée au Destruction in Art Symposium, organisé par Gustav Metzger en septembre 1966, pour y interpréter Cut Piece et y donner une conférence. Elle comptait rester quelques semaines ; elle est restée cinq ans.

Quand John Lennon et Yoko Ono se sont-ils rencontrés ?

Selon toute vraisemblance le lundi 7 novembre 1966, à l’Indica Gallery, la veille de l’ouverture de son exposition. Le couple a ensuite toujours cité le 9 novembre, date qui est devenue symbolique.

Yoko Ono avait-elle déjà rencontré un Beatle avant Lennon ?

Oui. En octobre 1966, elle avait rendu visite à Paul McCartney pour lui demander des manuscrits destinés au livre Notations de John Cage. Il avait refusé et lui avait suggéré de s’adresser à John.

Quelle est la première œuvre de Yoko Ono ?

La première œuvre datée est Secret Piece, de 1953. Son frère Keisuke considérait les menus imaginaires qu’elle inventait pendant la famine de 1945 comme sa première œuvre conceptuelle.

Glossaire

  • Partition-instruction : œuvre écrite sous forme de consigne, à réaliser concrètement ou en pensée par n’importe qui. Yoko Ono en est l’une des inventrices.
  • Art conceptuel : courant dans lequel l’idée prime sur l’objet. L’œuvre peut se réduire à un texte, une consigne ou une proposition.
  • Fluxus : réseau international d’artistes fondé par George Maciunas au début des années 1960, attaché aux gestes simples, à l’humour et à l’effacement de la frontière entre l’art et la vie.
  • Happening : événement artistique en partie improvisé, mêlant action, public et environnement, théorisé par Allan Kaprow à la fin des années 1950.
  • Performance : œuvre réalisée en direct par l’artiste devant un public, dont le corps est souvent le matériau.
  • Zaibatsu : grands conglomérats familiaux de l’économie japonaise d’avant 1945, comme Mitsui, Mitsubishi ou Yasuda, démantelés pendant l’occupation américaine.
  • Gakushūin : école et université de Tokyo, autrefois réservées aux enfants de la famille impériale et de la noblesse.
  • Sogetsu Art Center : centre d’art contemporain de Tokyo lié à l’école d’ikebana Sogetsu, haut lieu de l’avant-garde japonaise des années 1960.
  • Wunternaum Press : maison d’édition fictive sous le nom de laquelle Yoko Ono a publié Grapefruit en 1964.
  • Fluxfilm : court film réalisé dans le cadre de Fluxus, souvent fondé sur une action unique filmée au ralenti.
  • Kintsugi : art japonais de réparer les céramiques brisées à la laque et à l’or, qui inspire les Mending Pieces de Yoko Ono.
  • Indica Gallery : galerie londonienne de Mason’s Yard (1965-1967), dirigée par John Dunbar, Barry Miles et Peter Asher, où Yoko Ono a rencontré John Lennon.

Sources et références

Biographies : David Sheff, Yoko: A Biography, Simon & Schuster, 2025 (et l’extrait publié par ARTnews, mars 2025) ; Jerry Hopkins, Yoko Ono, 1986 ; Tim Riley, Lennon: The Man, the Myth, the Music, 2011 ; David Sheff, All We Are Saying, entretien de 1980 avec John Lennon et Yoko Ono ; Barry Miles, Paul McCartney: Many Years From Now, 1997.

Musées et expositions : Museum of Modern Art, Yoko Ono: One Woman Show, 1960-1971, 2015 (communiqué de presse, audioguide, notices des œuvres, article sur l’anniversaire de Grapefruit) ; Tate Modern, Yoko Ono: Music of the Mind, 2024 (communiqué et guide de l’exposition) ; Museum of Contemporary Art Chicago, 2025-2026 ; Gropius Bau, Berlin, 2025 ; Getty Research Institute, programmes de la série de Chambers Street (Jean Brown Papers, David Tudor Papers) ; Fondazione Bonotto, collection Fluxus.

Ouvrages et articles : Kevin Concannon, Yoko Ono’s Cut Piece: From Text to Performance and Back Again ; Kristine Stiles sur le Destruction in Art Symposium ; ARTinWORDS, chronologie biographique de Yoko Ono ; The Nation et The New York Review of Books sur la biographie de David Sheff ; Hyperallergic, entretien avec Simone Forti ; The Paul McCartney Project, octobre 1966 ; Beatles Bible et Beatles in London sur la date de la rencontre ; MacDowell et imaginepeace.com, biographies officielles.

Références Beatles : Mark Lewisohn, The Complete Beatles Chronicle ; Ian MacDonald, Revolution in the Head ; Barry Miles, The Beatles Diary ; Peter Doggett, You Never Give Me Your Money.

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