“Cold Turkey”, le single que les Beatles n’ont pas voulu : l’histoire complète de la chanson du sevrage de John Lennon (1969)
À l’automne 1969, John Lennon tient une chanson qu’il juge assez forte pour devenir le prochain single des Beatles. Elle s’appelle “Cold Turkey”, elle dure cinq minutes, elle raconte le sevrage brutal d’un héroïnomane et elle se termine par une minute de gémissements et de cris. Les Beatles n’en veulent pas. Lennon la publie donc sous son propre nom, ou plutôt sous celui du Plastic Ono Band, avec Ringo Starr à la batterie, Eric Clapton à la guitare et Klaus Voormann à la basse. Entre la première interprétation publique de la chanson à Toronto, le 13 septembre 1969, et la restitution de sa médaille de l’Ordre de l’Empire britannique à la reine, le 25 novembre, il se passe à peine dix semaines. Ce sont dix semaines décisives : celles où John Lennon annonce aux autres Beatles qu’il quitte le groupe, enregistre son disque le plus dérangeant, voit les radios américaines le bouder et transforme un modeste recul dans les classements en prétexte politique. Voici l’histoire complète de “Cold Turkey”, vérifiée source par source, de l’héroïne de 1968 aux coffrets de 2025, avec ce que l’on sait vraiment du refus des Beatles et ce qui relève de la légende.
Sujet : le sevrage brutal (“cold turkey” en argot anglo-saxon) de l’héroïne, vécu par John Lennon et Yoko Ono à la fin de l’été 1969.
Les Beatles : Lennon leur aurait proposé la chanson comme single ; ils l’ont déclinée, ou il n’a pas attendu leur refus, selon les sources.
Première publique : 13 septembre 1969, au Toronto Rock and Roll Revival, avec Eric Clapton, Klaus Voormann et Alan White.
Enregistrement : 25 et 28 septembre, puis 5 octobre 1969, à EMI Studios (Abbey Road) et aux studios Trident, à Londres.
Musiciens du single : John Lennon (chant, guitare), Eric Clapton (guitare), Klaus Voormann (basse), Ringo Starr (batterie).
Sortie : 20 octobre 1969 aux États-Unis (Apple 1813), 24 octobre au Royaume-Uni (Apples 1001), crédité au Plastic Ono Band.
Classements : 14e au Royaume-Uni, 30e au Billboard Hot 100 américain.
Le MBE : le 25 novembre 1969, Lennon rend sa décoration en citant le Biafra, le Vietnam et, par dérision, le recul de “Cold Turkey” dans les classements.
Postérité : trois versions live publiées (Toronto 1969, Lyceum 1969, Madison Square Garden 1972), une démo, des remix “Ultimate” en 2020 et 2025, et des reprises de Freddie Hubbard à Cheap Trick et Lenny Kravitz.
Sommaire
Pourquoi “Cold Turkey” compte dans l’histoire des Beatles
“Cold Turkey” n’est pas une chanson des Beatles. Elle n’en est pas moins l’un des documents les plus révélateurs de leurs derniers mois. Elle se situe exactement à la charnière : écrite alors qu’Abbey Road vient d’être achevé, jouée en public une semaine avant que John Lennon n’annonce son départ, enregistrée avec un Beatle à la batterie, publiée par Apple, la maison de disques du groupe, une semaine avant le single “Something” / “Come Together”. Pendant quelques semaines de l’automne 1969, les deux disques se croisent dans les classements britanniques. L’un est le dernier grand succès des Beatles, l’autre le premier véritable cri de John Lennon en solitaire.
La chanson compte aussi parce qu’elle dit, mieux que n’importe quelle interview, ce qui séparait désormais Lennon de ses partenaires. Les Beatles de 1969 savaient être bruyants, sales, dérangeants : “Helter Skelter”, “Yer Blues”, “I Want You (She’s So Heavy)” le prouvent. Mais leur image publique, leur position commerciale et leur fonctionnement collectif rendaient à peu près impensable un single entier consacré au manque d’héroïne, conclu par des râles de douleur. Lennon, lui, ne voulait plus passer par ce filtre. “Cold Turkey” est le moment où il choisit de ne plus attendre l’accord de qui que ce soit.
Enfin, “Cold Turkey” a fait l’objet de nombreux raccourcis. On lit qu’elle aurait été formellement refusée par les Beatles lors d’une réunion, qu’elle aurait précipité le départ de Lennon, qu’il aurait rendu son MBE parce que les ventes le décevaient. Chacune de ces affirmations contient une part de vérité et une part d’arrangement. Le récit qui circule largement sur les réseaux sociaux depuis quelques années, celui d’un Lennon persuadé d’avoir écrit “le prochain tube des Beatles”, d’un groupe hésitant puis réticent, d’un rejet qui aurait servi de catalyseur au départ, n’est pas faux dans ses grandes lignes. Il mérite simplement d’être confronté aux dates, aux séances et aux témoignages.
| Fiche technique | “Cold Turkey” |
|---|---|
| Artiste crédité | Plastic Ono Band |
| Auteur-compositeur | John Lennon |
| Producteurs | John Lennon et Yoko Ono |
| Studios | EMI Studios, Abbey Road (Studio Three, puis Studio Two) ; Trident Studios, Soho |
| Dates d’enregistrement | 25 et 28 septembre 1969, 5 octobre 1969 (mixages le 29 septembre et le 5 octobre) |
| Ingénieurs | Dave Corlett (EMI, 25 septembre), Ken Scott et Bill Trow (Trident), Phil McDonald (EMI, 5 octobre) |
| Musiciens | John Lennon, Eric Clapton, Klaus Voormann, Ringo Starr ; Yoko Ono présente |
| Durée | Environ 5 minutes |
| Face B | “Don’t Worry Kyoko (Mummy’s Only Looking for Her Hand in the Snow)”, de Yoko Ono |
| Sortie | 20 octobre 1969 (États-Unis), 24 octobre 1969 (Royaume-Uni) |
| Références | Apple 1813 (États-Unis), Apples 1001 (Royaume-Uni) |
| Meilleur classement | 14e au Royaume-Uni, 30e aux États-Unis |
| Pochette | Radiographie du crâne de Lennon, photographie de David Nutter |
| Premier album | Live Peace in Toronto 1969 (version live) ; Shaved Fish (1975) pour la version studio |
1968-1969 : la descente
John et Yoko, l’héroïne et le cercle des Beatles
Pour comprendre “Cold Turkey”, il faut remonter à 1968. Cette année-là, John Lennon quitte sa femme Cynthia pour Yoko Ono, artiste japonaise de l’avant-garde new-yorkaise et londonienne qu’il a rencontrée à l’Indica Gallery fin 1966. Le parcours de Yoko Ono avant cette rencontre, souvent réduit à une caricature, est raconté dans notre article Yoko Ono avant John Lennon. Le couple devient inséparable, y compris en studio, ce qui pèse sur l’ambiance des séances du White Album.
C’est dans ce contexte que John et Yoko commencent à consommer de l’héroïne, dans le courant de 1968. Lennon n’en a jamais fait mystère par la suite. Dans le long entretien accordé à Jann Wenner pour Rolling Stone en décembre 1970, publié plus tard sous le titre Lennon Remembers, il en donne une explication sans fard, qui charge ses proches : “We took H because of what The Beatles and their pals were doing to us” (“Nous avons pris de l’héroïne à cause de ce que les Beatles et leurs copains nous faisaient subir”). Il faut lire la phrase pour ce qu’elle est : la version d’un homme en colère, quelques mois après la séparation, qui ressent l’hostilité de l’entourage du groupe envers Yoko comme une agression. Elle n’en dit pas moins l’isolement du couple.
L’héroïne affleure déjà dans l’œuvre des Beatles. “Happiness Is a Warm Gun”, sur le White Album, évoque à mots couverts le besoin d’un “fix”, et Lennon jouera avec cette ambiguïté. “Everybody’s Got Something to Hide Except Me and My Monkey” est souvent lu, lui aussi, comme une allusion à la dépendance, le “monkey on the back” de l’argot américain. Sur l’enregistrement du double album, on lira notre récit L’enregistrement du White Album, séance par séance.
Octobre-novembre 1968 : une perquisition et une fausse couche
Le 18 octobre 1968, la police londonienne perquisitionne l’appartement de Montagu Square où vivent John et Yoko, et y trouve du cannabis. Lennon plaide coupable quelques semaines plus tard, pour protéger Yoko, et cette condamnation le poursuivra des années durant, notamment lors de ses démêlés avec les services d’immigration américains. Le 21 novembre 1968, Yoko Ono fait une fausse couche. Le couple traverse ces épreuves dans une forme d’enfermement que l’héroïne accompagne.
Janvier 1969 : un Beatle absent de lui-même
Les séances de janvier 1969, filmées pour ce qui deviendra Let It Be puis, en 2021, la série Get Back de Peter Jackson, montrent un Lennon souvent apathique, arrivant tard, laissant Paul McCartney mener les répétitions. Le film de Jackson a nuancé cette image en montrant aussi un Lennon drôle et inventif. Mais les témoignages convergent : la dépendance pèse sur son énergie. C’est aussi le moment où Allen Klein entre dans la vie des Beatles, choisi par Lennon, Harrison et Starr contre l’avis de McCartney, qui préférait les Eastman, la famille de Linda.
Printemps 1969 : “The Ballad of John and Yoko” et “Give Peace a Chance”
Au printemps, Lennon a déjà commencé à faire passer sa vie privée dans des disques. Le 14 avril 1969, il enregistre “The Ballad of John and Yoko” avec le seul Paul McCartney, en l’absence de George Harrison et de Ringo Starr : McCartney joue la basse, la batterie et le piano. La chanson raconte le mariage du couple à Gibraltar le 20 mars et le bed-in d’Amsterdam. Publiée sous le nom des Beatles le 30 mai 1969 au Royaume-Uni, elle devient leur dernier numéro un britannique, malgré l’interdiction de diffusion dont elle fait l’objet sur plusieurs radios américaines, en raison du mot “Christ” prononcé dans le refrain.
Ce précédent est capital pour notre histoire. Il prouve qu’en 1969, un single des Beatles pouvait être une chanson de Lennon sur Lennon, enregistrée sans la moitié du groupe, et sujette à la censure. Il prouve aussi les limites de l’exercice : le disque reste une chanson pop, rapide, drôle, dont la provocation tient en un mot.
Le 1er juin 1969, dans leur chambre de l’hôtel Reine Elizabeth de Montréal, John et Yoko enregistrent “Give Peace a Chance” avec une assemblée d’invités, dont Timothy Leary, le chanteur québécois Robert Charlebois et sa compagne Mouffe, comme nous l’avons raconté dans la nuit où Robert Charlebois a chanté sur le disque de John Lennon. Le single sort le 4 juillet au Royaume-Uni sous un nom nouveau : le Plastic Ono Band. Il est encore crédité Lennon-McCartney, par fidélité au vieil accord de jeunesse. Il atteint la deuxième place des ventes britanniques.
Le Plastic Ono Band, un groupe conceptuel
Le Plastic Ono Band n’est pas un groupe au sens habituel. C’est une idée, chère à Yoko Ono : un ensemble à géométrie variable, dont les membres changent selon les occasions, et que matérialisent, pour la presse, des sculptures de plexiglas et de machines présentées en juillet 1969. Quiconque joue avec John et Yoko fait partie du Plastic Ono Band. Cette souplesse sera précieuse quelques semaines plus tard : elle permet à Lennon de publier sa musique sans passer par l’appareil des Beatles, tout en restant chez Apple. Notre encyclopédie consacre un chapitre à cette période : John Lennon : Plastic Ono Band, Imagine et les albums solo.
1er juillet 1969 : l’accident de Golspie
Le 1er juillet 1969, en vacances en Écosse avec Yoko, le fils de celle-ci, Kyoko, et Julian, le fils de John, Lennon perd le contrôle de sa voiture près de Golspie, dans le nord du pays. Il n’a jamais été un conducteur aguerri. Le couple est hospitalisé plusieurs jours ; Lennon reçoit des points de suture au visage, Yoko est plus sérieusement touchée. Cet accident a deux conséquences pour notre récit. La première est immédiate : Yoko, enceinte et convalescente, assiste à une partie des séances d’Abbey Road allongée sur un lit installé dans le studio. La seconde est plus inattendue : c’est une radiographie du crâne de Lennon, selon la version la plus répandue prise à l’hôpital écossais après l’accident, qui ornera la pochette de “Cold Turkey”.
Été 1969 : Abbey Road et Tittenhurst
Pendant juillet et août 1969, les Beatles enregistrent Abbey Road. Lennon y signe “Come Together”, “Because”, “Sun King”, “Mean Mr. Mustard”, “Polythene Pam” et surtout “I Want You (She’s So Heavy)”, sept minutes et quarante-sept secondes d’obsession, dont le final répète un riff jusqu’à la coupure brutale de la bande. Le 20 août 1969, les quatre Beatles se trouvent pour la dernière fois ensemble dans un studio. Les dernières finitions de l’album sont achevées dans les jours suivants.
En août, John et Yoko s’installent à Tittenhurst Park, une vaste propriété géorgienne près d’Ascot, dans le Berkshire. C’est là, à la fin de l’été 1969, que le couple décide d’arrêter l’héroïne, d’un coup, sans traitement de substitution. En anglais, cette méthode porte un nom : “cold turkey”.
Septembre 1969 : écrire le manque
Que veut dire “cold turkey” ?
L’expression “cold turkey”, littéralement “dinde froide”, désigne en anglais l’arrêt brutal et complet d’une drogue, sans diminution progressive ni médicament de substitution. Son origine est discutée. L’explication la plus souvent avancée tient à l’aspect de la peau du toxicomane en manque, pâle, froide et couverte de chair de poule, comme celle d’une volaille plumée. D’autres rattachent l’expression à des tournures américaines du début du XXe siècle, où “talk cold turkey” signifiait parler sans détour. Quoi qu’il en soit, en 1969, le terme est bien établi dans l’argot de la drogue des deux côtés de l’Atlantique, et tout auditeur averti comprend immédiatement de quoi parle la chanson.
On a aussi raconté, sur le ton de la plaisanterie, que la chanson aurait été inspirée par une indigestion de restes de dinde. L’anecdote circule dans quelques forums et articles ; elle ne repose sur aucune déclaration de Lennon. Lui-même a toujours été clair sur le sujet, avec une formule de 1980 restée célèbre, confiée au journaliste David Sheff : “‘Cold Turkey’ is self-explanatory” (“‘Cold Turkey’ se passe d’explication”).
Une chanson née du sevrage
La chanson naît pendant ou juste après le sevrage, à la fin de l’été 1969. Le texte est écrit à la première personne, au présent, comme un compte rendu clinique : la température qui monte, le corps qui se tord, la douleur qui dure des heures, le désir de redevenir un bébé, la supplication adressée à quelqu’un qui pourrait mettre fin au supplice. Il n’y a ni métaphore élaborée ni distance ironique. Les images sont physiques, crues, presque médicales. La structure est celle d’une chanson rock classique, couplets et refrains, mais tout tend vers la coda, où les mots disparaissent.
Le titre lui-même n’apparaît que dans le refrain, martelé. Le reste du texte tient en quelques vers, répétés, sans recherche poétique apparente. C’est précisément ce dépouillement qui frappe à l’écoute. Lennon, qui avait écrit “Strawberry Fields Forever” et “I Am the Walrus”, choisit ici de ne rien dissimuler derrière les mots.
Les démos de début septembre
Lennon enregistre au début de septembre 1969 plusieurs démos acoustiques de la chanson, seul à la guitare. La première est une simple version d’essai. La deuxième, avec un chant doublé, contient déjà une ébauche de la figure de guitare qui deviendra la signature du single, et que les auditeurs associeront ensuite à Eric Clapton. Cette version a été publiée en 2004 sur la compilation Acoustic. Une troisième prise fait intervenir Yoko Ono, qui ajoute rires et cris en arrière-plan, préfigurant le rôle qu’elle tiendra sur scène.
Ces démos sont importantes : elles prouvent que la chanson est achevée, dans sa structure et son riff, avant que Lennon ne la soumette, ou ne songe à la soumettre, aux autres Beatles. Elles prouvent aussi que la forme “rock lourd” n’est pas venue de Clapton ou du studio : elle est dans la guitare de Lennon dès l’origine.
La proposition aux Beatles : ce que l’on sait vraiment
Le récit le plus répandu
Selon le récit le plus répandu, John Lennon aurait apporté “Cold Turkey” aux Beatles en leur proposant d’en faire leur prochain single, dans la lignée de “The Ballad of John and Yoko”. Les autres auraient décliné, jugeant la chanson trop éloignée de ce que devait être un disque des Beatles, trop risquée pour les radios, trop personnelle. Lennon l’aurait alors enregistrée et publiée sous le nom du Plastic Ono Band.
Ce récit figure dans de nombreuses sources sérieuses. Peter Brown, ancien bras droit de Brian Epstein puis cadre d’Apple, l’évoque dans son livre The Love You Make (1983) : selon lui, Lennon a proposé la chanson à Paul McCartney comme possible single des Beatles, au moment où le groupe achevait Abbey Road, et McCartney a refusé. The Beatles Bible, de son côté, écrit que Lennon a apporté les démos au groupe en suggérant d’en faire le prochain single, mais qu’il s’attendait à un refus et a pris les devants en publiant la chanson lui-même.
Ce qui manque au dossier
Il n’existe en revanche, à notre connaissance, aucune trace contemporaine directe de ce refus : ni enregistrement de séance, ni compte rendu de réunion, ni déclaration de McCartney, Harrison ou Starr qui le décrive précisément. Les très nombreux témoignages réunis pour le projet Anthology dans les années 1990 n’en font pas un épisode marquant. Quant aux paroles de Lennon lui-même sur ce point, elles sont rarement citées avec leur source, et les articles qui reprennent l’histoire le font souvent sans guillemets.
Il faut ajouter une difficulté de calendrier. Le récit de Peter Brown situe la proposition “au moment où le groupe achevait Abbey Road”, c’est-à-dire en août 1969. Or les démos connues datent du début de septembre. Les deux ne sont pas incompatibles : Lennon a pu jouer une première version à ses partenaires avant de la maquetter. Mais la chronologie précise de la proposition reste floue.
La réunion du 9 septembre 1969
Un document, en revanche, éclaire l’état d’esprit des Beatles au même moment. Le 9 septembre 1969, Lennon, McCartney et Harrison se retrouvent au siège d’Apple, au 3 Savile Row. Ringo Starr est à l’hôpital pour des examens. À la demande de Lennon, son assistant Anthony Fawcett enregistre la discussion sur un magnétophone portable, pour que Ringo puisse l’écouter. Lennon s’adresse d’ailleurs directement à lui sur la bande : “Ringo – you can’t be here, but this is so you can hear what we’re discussing” (“Ringo, tu ne peux pas être là, mais c’est pour que tu entendes ce dont nous discutons”).
Cette bande, révélée par l’historien Mark Lewisohn en 2019 (longtemps datée par erreur du 8 septembre), montre des Beatles qui envisagent l’avenir : un nouvel album après Abbey Road, et un single pour Noël. Lennon propose que chacun apporte des chansons candidates pour ce single, et que le prochain album soit partagé entre quatre chansons de Lennon, quatre de McCartney, quatre de Harrison et deux de Starr si celui-ci le souhaite. Il parle aussi de mettre fin à ce qu’il appelle “the Lennon-and-McCartney myth”. McCartney reconnaît que, jusqu’à Abbey Road, il ne trouvait pas les chansons de Harrison si bonnes ; Harrison lui répond que c’est une question de goût et que le public a toujours aimé ses chansons.
La bande ne mentionne pas “Cold Turkey”. Mais elle rend plausible le scénario d’un Lennon arrivant avec une chanson qu’il juge digne d’être le prochain single, dans un groupe où la question du choix des faces A est devenue explosive. Elle montre aussi un Lennon qui, au 9 septembre, parle encore d’un avenir collectif. Le basculement viendra quelques jours plus tard.
Correctif factuel : un “refus des Beatles” mal documentéIl est fréquemment affirmé que les Beatles ont “rejeté” “Cold Turkey” lors d’une réunion, ou qu’ils ont débattu de la chanson avant de la refuser. Aucun document contemporain ne permet de l’établir. L’idée que Lennon a proposé la chanson comme single des Beatles, et que ses partenaires, McCartney en tête, l’ont déclinée, repose principalement sur des récits postérieurs, dont celui de Peter Brown (The Love You Make, 1983). The Beatles Bible précise que Lennon s’attendait au refus et a préféré publier la chanson lui-même. La bande de la réunion du 9 septembre 1969, la seule discussion d’époque connue sur les futurs singles du groupe, ne mentionne pas la chanson. Le plus juste est donc de dire que Lennon a voulu faire de “Cold Turkey” un single des Beatles, que l’idée n’a pas été retenue, et que les circonstances exactes de cette non-décision restent mal connues.
Pourquoi les Beatles n’en voulaient pas
Même sans compte rendu précis, les raisons d’une réticence sont faciles à reconstituer. La première est commerciale. En 1969, un single des Beatles est un événement planétaire, attendu par les radios du monde entier. Une chanson sur le manque d’héroïne avait toutes les chances d’être écartée par les programmateurs, notamment américains, qui venaient déjà de bouder “The Ballad of John and Yoko” pour un simple juron. La suite le prouvera : “Cold Turkey” sera largement ignorée par les radios aux États-Unis.
La deuxième raison tient à l’image du groupe. Les Beatles ont toujours entretenu une relation ambiguë avec les drogues : ils ont reconnu le LSD en 1967, McCartney en tête, et la presse avait fait ses choux gras de l’arrestation de Lennon en 1968. Mais un single entièrement consacré à l’héroïne était d’une autre nature. L’héroïne n’avait pas, dans l’opinion, le parfum contre-culturel du cannabis ou du LSD. Elle était associée à la déchéance et à la mort. Associer le nom des Beatles à cette drogue, même pour en décrire le sevrage, était un risque que ni McCartney ni Harrison n’avaient de raison de prendre.
La troisième raison est personnelle. L’héroïne de John et Yoko était un sujet douloureux pour le groupe. McCartney a évoqué, des années plus tard, le malaise du groupe face à la dépendance de son ami, un sujet que personne ne savait vraiment comment aborder. Chanter la dépendance de Lennon, c’était aussi mettre en scène, sous le nom des Beatles, la crise d’un de leurs membres.
La quatrième raison est musicale. “Cold Turkey” est construite pour la voix et la guitare de Lennon, autour d’un riff obsédant, sans réelle place pour les harmonies vocales, les arrangements ou les contrechants qui faisaient la signature collective du groupe. Elle n’appelle ni la basse mélodique de McCartney ni les guitares de Harrison. On imagine mal ce que les Beatles auraient pu y apporter sans en changer la nature.
13 septembre 1969 : Toronto, la première
Une invitation acceptée à la dernière minute
Avant d’entrer en studio, “Cold Turkey” est jouée en public. L’occasion se présente presque par hasard. Le promoteur canadien John Brower organise le 13 septembre 1969 un grand festival rétro, le Toronto Rock and Roll Revival, au Varsity Stadium de l’université de Toronto, avec les pionniers du rock, Chuck Berry, Little Richard, Jerry Lee Lewis, Bo Diddley, Gene Vincent, et des groupes plus récents, dont les Doors en tête d’affiche, Chicago Transit Authority et Alice Cooper. Les ventes étant décevantes, il contacte Apple dans l’espoir d’attirer John Lennon comme invité.
Lennon accepte, à condition de jouer. Le matin du départ, il regrette déjà son engagement. C’est Eric Clapton, appelé en renfort, qui le convainc de ne pas faire faux bond, en lui faisant valoir qu’il est trop tard pour reculer. Le groupe est formé à la hâte : Clapton à la guitare, Klaus Voormann, vieil ami de Hambourg, à la basse, et un jeune batteur alors peu connu, Alan White, qui rejoindra plus tard le groupe Yes. Ringo Starr n’est pas du voyage. Les musiciens répètent dans l’avion quelques standards du rock and roll.
Un set de huit morceaux
Le Plastic Ono Band monte sur scène vers minuit, annoncé par Kim Fowley, devant environ vingt mille spectateurs qui ignoraient, en achetant leurs billets, que Lennon serait là. Le programme est le suivant : “Blue Suede Shoes”, “Money (That’s What I Want)”, “Dizzy Miss Lizzy”, trois classiques des années cinquante et soixante ; “Yer Blues”, la chanson du White Album ; puis “Cold Turkey”, présentée comme un morceau tout neuf ; “Give Peace a Chance” ; enfin deux longues pièces de Yoko Ono, “Don’t Worry Kyoko” et “John, John (Let’s Hope for Peace)”.
Une chanson lue sur un pupitre
Pour “Cold Turkey”, Lennon ne connaît pas encore parfaitement son texte : il le lit sur une feuille que Yoko Ono tient devant lui. La version de Toronto, que l’on peut entendre sur l’album Live Peace in Toronto 1969, est plus hésitante que celle du single. La guitare de Clapton n’a pas encore son mordant, la voix de Lennon tremble, et Yoko accompagne la chanson de vocalises et de cris qui ne font pas l’unanimité. Les récits divergent sur l’accueil du public : certains évoquent une réaction enthousiaste, d’autres un auditoire plus réservé, que Lennon aurait exhorté à se réveiller.
Lennon lui-même dira à Jann Wenner, en 1970 : “I nearly threw up in ‘Cold Turkey’” (“J’ai failli vomir pendant ‘Cold Turkey’”). À la sortie de scène, il exulte pourtant : “I never felt so good in my life” (“Je ne me suis jamais senti aussi bien de ma vie”), déclare-t-il en 1969. Eric Clapton se souviendra d’un Lennon paralysé par le trac dans les loges, se demandant ce qu’il faisait là alors qu’il aurait pu aller à Brighton.
Notre article sur la musique et la célébrité selon Sean Ono Lennon revient sur ce concert et sur ce qu’il révèle du rapport de Lennon à la scène : John Lennon avait-il perdu l’amour de la musique ?.
Le choc du retour
Toronto est un tournant intime pour Lennon. Pour la première fois depuis le dernier concert des Beatles au Candlestick Park de San Francisco, le 29 août 1966, il a joué devant un vrai public, avec un groupe de rencontre, sans répétitions sérieuses, et cela a fonctionné. Il a découvert qu’il pouvait exister sur scène sans les trois autres. Dans l’avion du retour, raconte-t-on, sa décision est prise.
20 septembre 1969 : “I want a divorce”
La réunion de Savile Row
Le 20 septembre 1969, une semaine après Toronto, les Beatles se retrouvent au siège d’Apple pour signer un nouveau contrat avec EMI et Capitol, négocié par Allen Klein. L’accord est très favorable : le taux de royalties sur les ventes américaines passe de 17,5 % à 25 % du prix de gros. En échange, les Beatles s’engagent à livrer deux albums par an jusqu’en 1976. Lennon, McCartney et Starr signent sur place ; George Harrison, parti voir sa mère dans le Cheshire, signera quelques jours plus tard.
Une fois le contrat signé, la discussion porte sur l’avenir. McCartney propose de revenir à la scène, en jouant dans de petites salles. Lennon le coupe et lui dit, en substance, qu’il est fou, et qu’il quitte le groupe. Selon le récit de McCartney dans l’Anthology, Lennon précise qu’il avait prévu d’attendre la signature du contrat avec Capitol pour l’annoncer. McCartney dira avoir “pâli à vue d’œil”. Lennon emploiera plus tard une image restée célèbre : il voulait “un divorce”.
Le secret
Allen Klein persuade Lennon de ne rien annoncer publiquement. Le contrat vient d’être signé, Abbey Road sort dans six jours, et une rupture officielle ruinerait la position de négociation du groupe. Lennon accepte. McCartney, de son côté, se raccroche à l’idée que tant que rien n’est rendu public, rien n’est vraiment arrivé. La séparation des Beatles restera un secret pendant près de sept mois, jusqu’au communiqué de presse de McCartney accompagnant son premier album solo, le 10 avril 1970.
Correctif factuel : Lennon annonce son départ avant d’enregistrer “Cold Turkey”, pas aprèsOn lit souvent que John Lennon aurait informé les Beatles de son départ “quelques semaines après les séances d’enregistrement de ‘Cold Turkey’”. La chronologie est inverse. Lennon annonce sa décision le 20 septembre 1969 à Savile Row. La première séance de “Cold Turkey” en studio a lieu cinq jours plus tard, le 25 septembre, à Abbey Road. Ce qui précède l’annonce, ce sont les démos du début de septembre et le concert de Toronto du 13 septembre. Il est donc juste de dire que la chanson, et l’expérience de Toronto, ont accompagné la décision de Lennon. Il est inexact d’en faire la conséquence d’un enregistrement qui n’avait pas encore eu lieu.
Le catalyseur, plutôt que la cause
Faut-il voir dans le refus de “Cold Turkey” la cause du départ de Lennon ? Ce serait trop simple. Les raisons de la séparation des Beatles sont multiples et anciennes : la mort de Brian Epstein en août 1967, les tensions des séances du White Album et de Get Back, le conflit entre Klein et les Eastman, la place de Yoko Ono, la frustration de George Harrison, l’ascendant de McCartney sur la direction artistique, la lassitude de Lennon pour le format même du groupe. Notre article sur George Harrison en 1969, la naissance d’un auteur rappelle combien la question des faces A empoisonnait déjà les relations.
“Cold Turkey” s’inscrit dans ce faisceau. La chanson cristallise ce que Lennon ne pouvait plus faire au sein des Beatles : publier vite, publier ce qu’il voulait, sans négocier. En ce sens, le terme de catalyseur, souvent employé, est juste. La chanson n’a pas provoqué la rupture ; elle a rendu tangible, pour Lennon lui-même, qu’il pouvait s’en passer.
En studio : trois séances pour un single
25 septembre 1969 : vingt-six prises à Abbey Road
Le jeudi 25 septembre 1969, à 19 heures, le Plastic Ono Band entre au Studio Three d’EMI, à Abbey Road. Le lendemain, le 26 septembre, Abbey Road paraît au Royaume-Uni. La coïncidence a quelque chose de vertigineux : la veille de la sortie du dernier album enregistré par les Beatles, Lennon travaille déjà dans le même bâtiment à son propre disque, avec un autre groupe.
La formation n’est plus celle de Toronto. Eric Clapton et Klaus Voormann sont toujours là, mais Alan White a cédé la place à Ringo Starr. Lennon chante et joue de la guitare, Yoko Ono est présente et participe aux voix. La production est assurée par le couple, sous le nom de John et Yoko ; l’ingénieur du son est Dave Corlett. La séance dure jusqu’à 1 h 30 du matin. Vingt-six prises de la base rythmique sont enregistrées, Lennon chantant une voix guide pendant que le groupe joue. La dernière, la prise 26, d’une durée de 5 minutes et 10 secondes, est jugée la meilleure.
Un détail d’archive mérite d’être signalé : les trois bandes multipistes de cette séance ont été effacées le 16 mars 1972, dans le cadre d’une opération de récupération des bandes d’EMI. On ne connaît donc aucune prise alternative issue du 25 septembre.
28 septembre 1969 : le détour par Trident
Lennon n’est pas satisfait. Il estime que l’enregistrement d’EMI n’est pas assez bon pour être le deuxième single du Plastic Ono Band. Le dimanche 28 septembre, il emmène donc le même groupe aux studios Trident, à Soho, où les Beatles avaient déjà enregistré “Hey Jude” et une partie du White Album. Les ingénieurs sont Ken Scott et Bill Trow. On ignore le nombre de prises et l’horaire précis de la séance, et l’on ne sait pas avec certitude s’il s’agissait d’enregistrer de nouvelles prises ou de compléter les anciennes.
L’analyse des bandes conservées suggère la seconde hypothèse. Un mixage sommaire de la prise 26 d’EMI, étiqueté “Master I”, semble avoir été apporté à Trident et enrichi de nouveaux enregistrements. Le multipiste de Trident, le seul qui subsiste aujourd’hui dans les archives d’EMI pour cette chanson, contient aussi un montage avec un pont instrumental raccourci, étiqueté “Master II”. Yoko Ono, présente, a peut-être joué du piano électrique.
29 septembre et 5 octobre : douze heures de finitions
Le 29 septembre, Lennon réalise des mixages stéréo à EMI. Ils seront abandonnés. Le dimanche 5 octobre, il revient au Studio Two d’Abbey Road, celui des Beatles, pour une séance marathon de douze heures, de 10 heures à 22 heures. L’ingénieur est Phil McDonald, l’un des techniciens les plus fidèles des Beatles, qui a travaillé avec eux du milieu des années 1960 jusqu’à Abbey Road et enregistrera ensuite Imagine. Sa disparition, survenue récemment, nous a donné l’occasion de retracer sa carrière dans Mort de Phil McDonald, l’ingénieur du son d’Abbey Road.
Ce jour-là, Lennon enregistre deux nouvelles voix principales, ajoute des parties de guitare solo, dont un trait de guitare inversée, passé à l’envers, à la toute fin du morceau, et réalise les mixages définitifs. Une partie de guitare acoustique, présente sur le multipiste, n’est pas retenue. La face B, “Don’t Worry Kyoko”, enregistrée deux jours plus tôt, est également achevée lors de cette séance.
Un single produit par John et Yoko
Pour la première fois, Lennon est seul maître de son disque, de l’écriture au mixage. Il n’y a ni George Martin, ni Glyn Johns, ni Phil Spector, ce dernier n’intervenant qu’à partir d’“Instant Karma!” en janvier 1970. Les crédits de production reviennent à John et Yoko. Ce contrôle total est l’une des clés de la chanson. Lennon peut décider que la voix sera rauque, que la coda durera, que le son sera sale, sans avoir à convaincre personne. C’est exactement ce qu’il ne pouvait plus obtenir au sein des Beatles.
Les musiciens de “Cold Turkey”
Ringo Starr, le Beatle à la batterie
La présence de Ringo Starr sur le single est l’un des paradoxes de l’histoire. Au moment où Lennon publie, pour la première fois, une chanson que les Beatles n’ont pas voulue, il la fait jouer par le batteur des Beatles. Ringo reste, dans les mois qui suivent, le partenaire privilégié de Lennon : il tiendra la batterie de l’album John Lennon/Plastic Ono Band en 1970, tandis que c’est Alan White qui jouera sur “Instant Karma!”. Son jeu sur “Cold Turkey” est d’une grande sobriété : un tempo lourd, des toms très présents, peu de cymbales, une frappe qui laisse respirer le riff.
Nous avons consacré une fiche détaillée à sa participation : Cold Turkey (1969) : Ringo Starr à la batterie pour John Lennon, et, plus largement, à sa collaboration avec Lennon dans Ringo Starr et John Lennon : du Plastic Ono Band aux sessions de 1970. Ringo jouera aussi sur la face B de Yoko Ono, comme le raconte notre fiche Ringo Starr sur Don’t Worry Kyoko.
Eric Clapton, la guitare qui mord
Eric Clapton est, en 1969, le guitariste le plus admiré d’Angleterre. Il a quitté Cream à la fin de 1968, fondé Blind Faith avec Steve Winwood et Ginger Baker au printemps 1969, et s’apprête à rejoindre la tournée de Delaney & Bonnie. Ami proche de George Harrison, il a déjà joué sur un disque des Beatles, en tenant la guitare solo de “While My Guitar Gently Weeps” en 1968.
Sur “Cold Turkey”, sa contribution est déterminante. La figure de guitare existe dans les démos de Lennon, mais c’est Clapton qui lui donne son tranchant, ce son saturé et précis qui accroche l’oreille dès la première mesure. Lennon et Clapton jouent souvent à l’unisson ou en réponse, créant un mur de guitares serré plutôt qu’un dialogue mélodique. Lennon proposera à Clapton de faire partie du Plastic Ono Band de manière plus permanente ; Clapton déclinera. Il faut noter, sans en tirer de conclusion hâtive, que Clapton tombera lui-même dans l’héroïne au début des années 1970.
Klaus Voormann, l’ami de Hambourg
Klaus Voormann connaît les Beatles depuis 1960, depuis les nuits du Kaiserkeller de Hambourg, où il était venu les écouter avec Astrid Kirchherr et Jürgen Vollmer. Il a dessiné la pochette de Revolver en 1966, joué de la basse avec Manfred Mann, et deviendra dans les années 1970 le bassiste de référence des ex-Beatles, de Lennon à Harrison en passant par Starr. Sa basse sur “Cold Turkey” est ronde, insistante, collée à la grosse caisse de Ringo. Sur Voormann et son regard sur les Beatles, on lira George Harrison n’était pas le Beatle tranquille : Klaus Voormann raconte l’ami insaisissable.
Yoko Ono, productrice et présence
Yoko Ono est créditée à la production et présente à chaque séance. Son rôle sur le single lui-même est discret, mais son influence est réelle. Les cris de la coda, que Lennon pousse lui-même, doivent beaucoup à la technique vocale de Yoko, qui travaillait depuis des années sur la voix comme matière brute, cri, souffle, râle. Plusieurs commentateurs y voient le premier emprunt explicite de Lennon au vocabulaire de sa compagne, avant la thérapie primale de 1970 et les hurlements de “Mother”.
| Version | Date et lieu | Guitare | Basse | Batterie |
|---|---|---|---|---|
| Démos | Début septembre 1969, domicile | John Lennon (acoustique) | — | — |
| Live à Toronto | 13 septembre 1969, Varsity Stadium | John Lennon, Eric Clapton | Klaus Voormann | Alan White |
| Single | 25 et 28 septembre, 5 octobre 1969, EMI et Trident | John Lennon, Eric Clapton | Klaus Voormann | Ringo Starr |
| Live au Lyceum | 15 décembre 1969, Londres | John Lennon, George Harrison, Eric Clapton, Delaney Bramlett | Klaus Voormann | Alan White, Jim Gordon (avec Keith Moon) |
| Live au Madison Square Garden | 30 août 1972, New York | John Lennon, Wayne “Tex” Gabriel | Gary Van Scyoc | Rick Frank et Jim Keltner |
Anatomie d’un morceau sans concession
Le riff
“Cold Turkey” repose sur une figure de guitare descendante, sèche, répétée tout au long du morceau, qui tient à la fois du blues et du hard rock naissant. Elle ne se résout jamais vraiment : à chaque retour, elle replonge vers le bas, comme une spirale. C’est cette répétition, plus que n’importe quel effet de production, qui crée la sensation d’enfermement. Le riff fonctionne comme une obsession, ce qui est exactement le sujet de la chanson.
On a souvent rapproché ce riff de celui d’“I Want You (She’s So Heavy)”, enregistré quelques semaines plus tôt avec les Beatles, et de la tradition du blues électrique britannique que Lennon avait déjà pastichée dans “Yer Blues”. Notre long article sur le blues et les Beatles resitue “Cold Turkey” dans cette filiation. Lors du concert du Lyceum, en décembre 1969, les musiciens la décriront d’ailleurs simplement comme un blues à trois accords.
La voix
Lennon chante dans un registre tendu, souvent à la limite de la rupture, avec un écho marqué. Il n’y a ni harmonie vocale ni chœur. La voix est seule, exposée, et elle se dégrade au fil du morceau : plus claire dans les premiers couplets, elle devient plus rauque, plus étranglée. Les deux voix principales ajoutées le 5 octobre ont sans doute servi à obtenir ce grain particulier.
La coda
La dernière partie de la chanson est la plus célèbre, et la plus difficile à écouter. Après le dernier refrain, la musique continue sur le riff, mais Lennon cesse de chanter des mots. Il gémit, crie, halète, pousse des râles qui miment ou revivent la douleur du sevrage. Cela dure plus d’une minute. Puis vient le trait de guitare inversée, et le silence. Pour un single de 1969, c’est une audace considérable. Aucune radio commerciale ne pouvait diffuser ce final sans hésitation.
Cette coda est le moment où “Cold Turkey” cesse d’être une chanson pour devenir une performance, au sens que Yoko Ono donnait à ce mot dans ses happenings new-yorkais. Elle annonce directement les cris de “Mother” et de “Well Well Well” sur l’album John Lennon/Plastic Ono Band de décembre 1970, et la manière dont Lennon, sous l’influence de la thérapie primale d’Arthur Janov, fera du cri un élément de son langage musical.
Le son
Le son de “Cold Turkey” est délibérément mat et dense. Les guitares sont saturées sans être brouillonnes, la batterie est sèche, la basse épaisse. Il n’y a ni cordes, ni cuivres, ni claviers audibles, ni aucun des effets de studio qui avaient fait la réputation des Beatles depuis Revolver. C’est un son de groupe de scène enregistré en studio, presque un retour aux sources du rock, mais avec une noirceur que le rock and roll des années 1950 ignorait. L’étiquette du disque porte, en grosses lettres, une consigne qui dit tout : “PLAY LOUD”, à écouter fort.
La version ci-dessus est le remix “Ultimate Mix” réalisé en 2020 pour la compilation Gimme Some Truth, sous la direction de Sean Ono Lennon. Elle clarifie la séparation des instruments, sans trahir la sécheresse de l’original.
Octobre 1969 : la sortie
Deux dates, deux références
“Cold Turkey” sort le lundi 20 octobre 1969 aux États-Unis, sous la référence Apple 1813, puis le vendredi 24 octobre au Royaume-Uni, sous la référence Apples 1001. Le préfixe britannique “Apples”, inhabituel, n’est pas une coquille : il ouvre une nouvelle série dans le catalogue d’Apple. Le disque est crédité au Plastic Ono Band, et la chanson à John Lennon seul.
Ce crédit est une première. Jusque-là, toutes les chansons de Lennon publiées, y compris “Give Peace a Chance” trois mois plus tôt, portaient la signature Lennon-McCartney, conformément à l’accord passé entre les deux amis à la fin des années 1950. “Give Peace a Chance” sera d’ailleurs recréditée plus tard à Lennon seul. “Cold Turkey” est donc la première chanson publiée dont Paul McCartney n’est pas, même nominalement, coauteur. Le symbole est fort, au moment où Lennon vient d’annoncer en privé qu’il quitte le groupe.
Une radiographie en pochette
La pochette britannique est aussi radicale que le disque. Elle reproduit en tirage positif une radiographie du crâne de John Lennon, sur laquelle sont superposées ses célèbres lunettes rondes. La photographie est signée David Nutter, photographe attitré du couple à cette époque. La radiographie aurait été réalisée dans un hôpital écossais après l’accident de voiture de juillet 1969. Certaines éditions européennes présentent une variante avec les radiographies de John et de Yoko côte à côte ; l’édition japonaise ajoute une petite photo en couleur du couple. Aux États-Unis, les premiers pressages sont livrés dans une pochette noire générique d’Apple, et la pochette à radiographie a été abondamment contrefaite depuis.
Le choix est éloquent. Après les pochettes colorées et souriantes des Beatles, après la nudité provocatrice de Two Virgins en 1968, Lennon se présente littéralement de l’intérieur : un crâne, des os, un regard absent derrière des verres. C’est un autoportrait de malade, ou de survivant.
“Play Loud” et un film de Jonas Mekas
L’étiquette du disque porte, en grands caractères gras, la mention “PLAY LOUD”. Lennon reprendra la même consigne sur son single suivant, “Instant Karma!”. Pour la promotion, un film est réalisé par le cinéaste new-yorkais Jonas Mekas, ami de Yoko Ono et figure du cinéma underground. Conçu pour les émissions de télévision musicales et les salles art et essai, il assemble des chutes du bed-in de Montréal, des images du concert de Toronto et des plans accélérés de la circulation new-yorkaise. Mekas avait d’abord imaginé ce collage pour accompagner “Give Peace a Chance”.
La face B de Yoko Ono
La face B, “Don’t Worry Kyoko (Mummy’s Only Looking for Her Hand in the Snow)”, est une composition de Yoko Ono, déjà jouée à Toronto. C’est un morceau de rock hypnotique, construit sur un riff répétitif, sur lequel Yoko vocalise et crie. Le titre renvoie à Kyoko, sa fille née de son mariage avec Anthony Cox, dont elle perdra la trace à partir de 1971 et qu’elle ne retrouvera qu’en 1998. Pour beaucoup d’acheteurs de 1969, venus pour Lennon, cette face B fut une épreuve. Elle est aujourd’hui considérée comme l’un des jalons de l’œuvre musicale de Yoko Ono, et des groupes punk et post-punk s’en sont réclamés.
La critique
La presse professionnelle américaine accueille plutôt bien le disque. Cash Box le qualifie de “brilliant, controversial and an absolute smash” (“brillant, controversé, un succès absolu”). Record World y voit “a chilling musical rendition of withdrawal” (“une évocation musicale glaçante du sevrage”). Mais ces revues s’adressent aux professionnels, et leur enthousiasme ne garantit pas la diffusion.
Radios, ventes et classements
Un single boudé par les radios américaines
Aux États-Unis, de nombreuses stations refusent de programmer “Cold Turkey”, estimant qu’il s’agit d’une chanson favorable à la drogue. Lennon s’en plaindra à plusieurs reprises. En 1980, il résume la situation à David Sheff : la chanson a été “banned again all over the American radio, so it never got off the ground” (“de nouveau interdite sur toutes les radios américaines, donc elle n’a jamais décollé”). Le mot “again” renvoie à “The Ballad of John and Yoko”, déjà boudée quelques mois plus tôt.
Le malentendu le désole. Pour lui, “Cold Turkey” est une chanson contre la drogue, puisqu’elle décrit l’enfer du manque. “They were thinking I was promoting heroin, but instead…” (“Ils pensaient que je faisais la promotion de l’héroïne, mais au contraire…”), dit-il encore à Sheff. Quatre jours avant sa mort, le 6 décembre 1980, il revient sur le sujet dans un entretien accordé à Andy Peebles pour BBC Radio 1 : “They thought it was a pro-drugs song” (“Ils ont cru que c’était une chanson pour la drogue”).
Une position plus nuancée qu’un simple message antidrogue
Lennon refusait toutefois de faire de “Cold Turkey” un sermon. Dans l’entretien de 1980, il explique que la question importante n’est pas de savoir qui vend quoi au coin de la rue, mais pourquoi les gens prennent des drogues, et de quoi ils cherchent à s’échapper. “Why we take them is important, not who’s selling it to whom on the corner” (“Ce qui compte, c’est pourquoi nous en prenons, pas qui vend à qui au coin de la rue”). Il ajoute, avec un certain fatalisme, qu’une drogue reste une drogue, qu’il s’agisse d’alcool, de tabac ou d’héroïne. “Cold Turkey” n’est donc ni une apologie, ni une campagne de prévention : c’est un témoignage.
Les classements
Au Royaume-Uni, “Cold Turkey” entre dans le classement dans les jours qui suivent sa sortie et atteint la 14e place le 15 novembre 1969. La semaine suivante, il recule d’une place, au 15e rang. Aux États-Unis, il entre au Billboard Hot 100 en novembre et culmine à la 30e place en janvier 1970. Au Canada, il atteint également la 30e place du classement RPM. Aux Pays-Bas, il se classe 39e.
| Classement | Meilleure position | Remarque |
|---|---|---|
| Royaume-Uni (classement officiel) | 14e | Sommet atteint le 15 novembre 1969 |
| États-Unis (Billboard Hot 100) | 30e | Sommet atteint en janvier 1970 |
| États-Unis (Cash Box) | 32e | 1970 |
| Canada (RPM) | 30e | 1969 |
| Pays-Bas (Top 40) | 39e | 1969 |
Ces chiffres sont honorables pour un disque aussi difficile, mais très en deçà de ceux des Beatles, et de ceux de “Give Peace a Chance”, deuxième au Royaume-Uni et quatorzième aux États-Unis à l’été 1969. Ils seront aussi largement dépassés par “Instant Karma!”, cinquième au Royaume-Uni et troisième aux États-Unis au début de 1970.
Face aux Beatles : “Something” et “Come Together”
Le calendrier offre une comparaison cruelle. Le 31 octobre 1969, une semaine après “Cold Turkey”, Apple publie au Royaume-Uni le single des Beatles tiré d’Abbey Road : “Something”, de George Harrison, couplé avec “Come Together”, de Lennon. Aux États-Unis, il est sorti dès le 6 octobre et deviendra numéro un. Au Royaume-Uni, il atteint la quatrième place.
Pendant quelques semaines de novembre 1969, Lennon se trouve donc présent deux fois dans le classement britannique : avec les Beatles, par l’une de ses chansons les plus accrocheuses, et avec le Plastic Ono Band, par la plus sombre. Le contraste dit tout de ce qu’il était en train de quitter. Le public suit les Beatles ; “Cold Turkey” recule. C’est ce recul, d’une seule place, que Lennon va bientôt mettre en scène.
Correctif factuel : “Cold Turkey” n’est pas le premier disque solo de John LennonOn présente parfois “Cold Turkey” comme le moment où Lennon “se lance en solo”. En réalité, il publiait déjà hors des Beatles depuis près d’un an : l’album expérimental Unfinished Music No. 1: Two Virgins avec Yoko Ono (novembre 1968), Unfinished Music No. 2: Life with the Lions (mai 1969), puis le single “Give Peace a Chance”, premier disque du Plastic Ono Band (juillet 1969). Le Wedding Album du couple sort aux États-Unis le même mois que “Cold Turkey”. Ce qui fait la singularité de “Cold Turkey”, c’est d’être la première chanson rock de Lennon pensée comme un single grand public, refusée par les Beatles ou du moins non retenue par eux, et créditée à son seul nom.
25 novembre 1969 : le MBE rendu à la reine
Une médaille encombrante
En juin 1965, la liste des distinctions de l’anniversaire de la reine avait fait des quatre Beatles des membres de l’Ordre de l’Empire britannique, une décoration jusque-là réservée à des militaires, des fonctionnaires ou des bienfaiteurs. Plusieurs anciens décorés avaient renvoyé leur médaille en signe de protestation. Lennon avait répliqué que ces gens avaient reçu la leur pour avoir tué des gens, alors que les Beatles avaient reçu la leur pour avoir diverti, et qu’ils la méritaient donc davantage. Les quatre musiciens avaient été reçus à Buckingham Palace le 26 octobre 1965. Lennon racontera plus tard qu’ils avaient fumé un joint dans les toilettes du palais avant la cérémonie, une affirmation que ses partenaires ont nuancée.
Lennon n’avait accepté la décoration que sous la pression de Brian Epstein, et il avait confié sa médaille à sa tante Mimi, qui l’avait élevé. Elle la conservait en évidence, sur le manteau de sa cheminée, dans sa maison du Dorset, près de Bournemouth. En novembre 1969, Lennon va la récupérer.
Une lettre sur papier à en-tête de Bag Productions
Le matin du mardi 25 novembre 1969, le chauffeur de Lennon, Les Anthony, se présente à Buckingham Palace et remet l’insigne, accompagné de lettres manuscrites. Elles sont adressées à la reine, au Premier ministre travailliste Harold Wilson, qui avait proposé la distinction en 1965, et au secrétaire de la Central Chancery of the Orders of Knighthood, l’administration chargée des décorations. La lettre à la reine, écrite sur papier à en-tête de Bag Productions, la société de John et Yoko, tient en quelques lignes :
“Your Majesty, I am returning my MBE as a protest against Britain’s involvement in the Nigeria-Biafra thing, against our support of America in Vietnam and against ‘Cold Turkey’ slipping down the charts. With love. John Lennon of Bag.”
En français : “Votre Majesté, je vous renvoie mon MBE pour protester contre l’implication de la Grande-Bretagne dans l’affaire Nigeria-Biafra, contre notre soutien à l’Amérique au Vietnam et contre le recul de ‘Cold Turkey’ dans les classements. Avec amour, John Lennon of Bag.”
Deux causes graves et une pirouette
Les deux premières raisons sont sérieuses. Depuis 1967, la guerre civile nigériane oppose le gouvernement fédéral à la province sécessionniste du Biafra, et la famine qui frappe les populations biafraises, abondamment documentée par la presse, émeut l’opinion mondiale. Le gouvernement britannique soutient et arme le pouvoir fédéral nigérian. Quant à la guerre du Vietnam, le gouvernement Wilson n’y envoie pas de troupes mais apporte un soutien politique aux États-Unis. Dans un entretien à la BBC, Lennon explique qu’il mûrissait ce geste depuis deux ans, et cite le massacre de My Lai, révélé au grand public en novembre 1969, comme l’un des éléments qui l’ont décidé.
La troisième raison est une plaisanterie, et elle va dévorer les deux autres. En glissant “Cold Turkey” dans une lettre à la reine, Lennon voulait désamorcer la solennité de son geste, rappeler qu’il restait un musicien de rock et non un homme politique, et peut-être faire un peu de publicité à son disque. Le résultat est l’inverse de ce qu’il espérait. La presse britannique s’empare de la phrase pour tourner l’ensemble en dérision : un Beatle capricieux qui insulte la reine parce que son disque ne se vend pas. Lennon reconnaîtra plus tard qu’il regrettait cette mention, qui avait affaibli son message.
Les réactions
L’affaire fait grand bruit. Lennon tient une conférence de presse chez Apple et accorde une interview filmée à l’agence Reuters. Il précise qu’il n’a pas consulté les autres Beatles. Ringo Starr dira plus tard qu’aucun d’entre eux n’avait eu de problème avec la décoration au départ. Tante Mimi, dit-on, fut profondément blessée de voir disparaître de sa cheminée le symbole de la respectabilité de son neveu. Une partie de l’opinion juge le geste insultant ; une autre, plus jeune, y voit la preuve que Lennon met sa célébrité au service de ses convictions.
L’insigne rendu ne fut jamais détruit. Il fut rangé dans son écrin d’origine, avec la lettre de Lennon, à la Central Chancery, au palais Saint-James, où il a été retrouvé en janvier 2009, quarante ans plus tard. Un brouillon de la lettre de Lennon est passé aux enchères en 2016, comme nous l’avons rappelé dans notre article sur les objets les plus insolites des Beatles vendus aux enchères. Pour le contexte britannique de l’époque, voir aussi La Grande-Bretagne des années Beatles (1962-1970).
Correctif factuel : Lennon n’a pas rendu son MBE à cause des ventes de “Cold Turkey”On lit parfois que Lennon, “frustré par les performances commerciales” du single, aurait cité ses ventes décevantes parmi les raisons de son geste, comme s’il s’agissait d’un motif réel. Il faut distinguer. Les deux raisons de fond, explicitement politiques, sont le soutien britannique au gouvernement nigérian pendant la guerre du Biafra et le soutien à la politique américaine au Vietnam. La mention de “Cold Turkey” était une plaisanterie, que Lennon a ensuite regrettée parce qu’elle avait servi à ridiculiser sa protestation. Par ailleurs, le single n’avait reculé que d’une place, de la 14e à la 15e, au moment de la lettre, et ce n’était pas un échec : il était sorti un mois plus tôt, le 24 octobre au Royaume-Uni, et non “deux mois” avant. Les deux mois séparent la lettre des séances d’enregistrement de septembre.
Décembre 1969 : Lyceum, Toronto en disque et “War Is Over”
12 décembre : Live Peace in Toronto 1969
Le 12 décembre 1969 paraît l’album Live Peace in Toronto 1969, captation du concert du 13 septembre. C’est le premier album sur lequel figure “Cold Turkey”, dans sa version de scène, avec Alan White à la batterie. La première face aligne les morceaux chantés par Lennon, la seconde les deux longues pièces de Yoko Ono. Le disque connaît un succès appréciable aux États-Unis, où il entre dans le top 10 des albums. Il est encore disponible aujourd’hui : Live Peace in Toronto 1969 en CD.
15 décembre : “This song’s about pain”
Trois jours plus tard, le 15 décembre 1969, le Plastic Ono Band se produit au Lyceum Ballroom, une salle de danse du centre de Londres, lors d’un concert de bienfaisance au profit de l’UNICEF intitulé Peace for Christmas. Le groupe n’a pas été annoncé. La formation est la plus impressionnante que Lennon ait jamais réunie sur scène : George Harrison et Eric Clapton à la guitare, Delaney et Bonnie Bramlett et leur groupe, Billy Preston à l’orgue, Klaus Voormann à la basse, les cuivres de Bobby Keys et Jim Price, Alan White et Jim Gordon à la batterie, avec Keith Moon, des Who, venu s’asseoir à côté de White. La presse parlera du Plastic Ono Supergroup.
Lennon présente le premier morceau d’une phrase : “This song’s about pain” (“Cette chanson parle de la douleur”). C’est “Cold Turkey”, dans une version de près de sept minutes, portée par un mur de guitares et deux batteries. Pour George Harrison et John Lennon, c’est leur premier concert annoncé ensemble depuis le dernier concert des Beatles, à San Francisco, le 29 août 1966. Ce sera aussi le dernier : les deux hommes ne partageront plus jamais une scène. Un Beatle qui n’avait pas voulu de la chanson comme single des Beatles, ou qui n’avait pas été consulté, accepte donc de la jouer sur scène trois mois plus tard. Le paradoxe dit bien la complexité des relations de l’époque, faites d’éloignement artistique et de fidélité amicale.
Suit “Don’t Worry Kyoko”, qui s’étire sur une quarantaine de minutes, jusqu’à ce qu’Alan White accélère le tempo au point de rendre le groove injouable. Lennon qualifiera ce moment de “the most fantastic music I’ve ever heard” (“la musique la plus fantastique que j’aie jamais entendue”). Une partie du public quitte la salle ; quelques centaines de jeunes, au premier rang, restent comme en transe. Entre les deux morceaux, Yoko Ono lance au public une apostrophe sur James Hanratty, condamné à mort et pendu en 1962 pour le meurtre dit “de l’A6”, dont le couple soutenait alors la famille dans sa campagne pour la révision du procès. En 2002, la Cour d’appel confirmera la condamnation au vu d’analyses ADN.
Le concert est enregistré par Geoff Emerick sur un magnétophone quatre pistes. Il dormira dans les archives jusqu’en octobre 1971, quand Lennon et Yoko Ono le remixeront, avec des ajouts de voix, de basse et de piano électrique, pour le disque bonus de l’album Some Time in New York City, publié en 1972. Notre fiche sur le Lyceum, du point de vue de Ringo Starr, qui n’y était pas, détaille les versions : Ringo Starr sur Don’t Worry Kyoko.
“War Is Over! If You Want It”
Le même 15 décembre, John et Yoko lancent leur campagne d’affichage “War Is Over! If You Want It – Happy Christmas from John & Yoko”, placardée sur de grands panneaux dans une dizaine de grandes villes du monde, de New York à Londres, de Paris à Tokyo. C’est l’aboutissement d’une année de bed-ins, de conférences de presse et d’actions pour la paix, que notre article Gimme Some Truth : la renaissance politique de John Lennon replace dans le parcours militant du musicien. Deux ans plus tard, le slogan deviendra le refrain de “Happy Xmas (War Is Over)”.
1970 : après “Cold Turkey”
“Instant Karma!”, le single qui marche
Le 27 janvier 1970, Lennon écrit, enregistre et mixe “Instant Karma!” dans la même journée, aux studios d’Abbey Road, avec George Harrison à la guitare, Klaus Voormann à la basse, Alan White à la batterie, Billy Preston à l’orgue, et un nouveau venu à la production : Phil Spector. Le single sort le 6 février au Royaume-Uni, avec la même consigne “PLAY LOUD” sur l’étiquette, et devient un grand succès, cinquième au Royaume-Uni et troisième aux États-Unis. Là où “Cold Turkey” plongeait dans la douleur, “Instant Karma!” promet que chacun brille. Lennon a retrouvé la formule du tube, sans les Beatles. Notre article sur Phil Spector en 1970 revient sur cette période.
10 avril 1970 : la fin officielle
Les Beatles ne se sont pas reformés après la réunion du 20 septembre. Lennon a tenu sa promesse de silence, mais tout le monde, à Apple, sait que le groupe n’existe plus. Le 10 avril 1970, Paul McCartney publie, avec les exemplaires de presse de son premier album solo, un questionnaire où il annonce qu’il ne prévoit pas de retravailler avec les Beatles. La presse en fait l’annonce de la séparation. Lennon, furieux d’avoir été devancé par celui qui l’avait poussé à se taire, dira qu’il aurait pu faire la même annonce des mois plus tôt. L’album Let It Be sort le 8 mai 1970.
Du cri de “Cold Turkey” au cri primal
Au printemps 1970, John et Yoko suivent à Londres puis à Los Angeles la thérapie primale du psychologue américain Arthur Janov, qui encourage ses patients à revivre les traumatismes de l’enfance jusqu’au cri. Lennon en sort avec les chansons de l’album John Lennon/Plastic Ono Band, publié en décembre 1970 : “Mother”, “Isolation”, “Working Class Hero”, “God”, “Well Well Well”. Ringo Starr y tient la batterie, Klaus Voormann la basse. Les hurlements de “Mother” et de “Well Well Well” prolongent directement la coda de “Cold Turkey”.
On présente souvent la thérapie primale comme la source du cri chez Lennon. “Cold Turkey” montre que ce cri était là avant. Il était né du sevrage, et de l’exemple vocal de Yoko Ono. Janov lui a donné un cadre théorique ; il ne l’a pas inventé. Sur ces chansons, nos fiches consacrées à Ringo Starr détaillent les séances : Well Well Well, prise 4 et God, prises de 1970. Le chapitre de notre encyclopédie consacré à Yoko Ono, la rupture et la recherche personnelle replace cette période dans la vie de Lennon.
La vie de “Cold Turkey” après 1970
1972 : Some Time in New York City
Installé à New York à partir de l’été 1971, Lennon publie en juin 1972 aux États-Unis, puis en septembre au Royaume-Uni, le double album Some Time in New York City, enregistré avec le groupe new-yorkais Elephant’s Memory. Le second disque, intitulé Live Jam, réunit deux concerts : celui du Lyceum de décembre 1969, avec “Cold Turkey” et “Don’t Worry Kyoko”, et celui du Fillmore East de juin 1971, où John et Yoko avaient rejoint Frank Zappa et les Mothers of Invention sur scène. La version du Lyceum a été retravaillée en octobre 1971 : les bandes ont été transférées sur seize pistes, Lennon a ajouté un chant, Klaus Voormann une nouvelle basse et Nicky Hopkins du piano électrique.
Some Time in New York City est l’album le plus politique et le plus mal reçu de Lennon. Le Live Jam, souvent négligé, est pourtant précieux : il conserve la seule trace publiée de George Harrison jouant “Cold Turkey”.
30 août 1972 : One to One, au Madison Square Garden
Le 30 août 1972, Lennon donne au Madison Square Garden de New York deux concerts, l’un en matinée, l’autre en soirée, au profit des enfants handicapés de l’institution de Willowbrook, sur Staten Island, dont un reportage télévisé de Geraldo Rivera avait révélé les conditions de vie effroyables. Ce sont les seuls concerts complets que Lennon donnera après les Beatles. Il est accompagné d’Elephant’s Memory, avec Jim Keltner en renfort à la batterie. “Cold Turkey” figure au programme des deux shows, dans une version plus lourde, plus funk, où la voix de Lennon a retrouvé de l’assurance.
Ces concerts ont été publiés pour la première fois en 1986, sous le titre Live in New York City, puis entièrement remixés et rassemblés en 2025, avec les deux concerts complets, dans le coffret Power to the People. Notre article consacré à cette édition et au documentaire One to One: John & Yoko de Kevin Macdonald en raconte la genèse : Power to the People en Blu-ray : le concert One to One restauré.
1975 : enfin sur un album studio
La version studio de “Cold Turkey”, celle du single de 1969, n’a figuré sur aucun album pendant six ans. Elle apparaît pour la première fois en long format en octobre 1975 sur Shaved Fish, la première compilation des singles de Lennon, publiée au moment où il se retire de la vie publique pour élever son fils Sean, né le 9 octobre 1975. On la trouve toujours : Shaved Fish de John Lennon.
1980 : Lennon revient sur la chanson
Dans les dernières semaines de sa vie, Lennon évoque “Cold Turkey” à deux reprises. Avec David Sheff, pour l’entretien fleuve publié par Playboy en janvier 1981 puis en livre sous le titre All We Are Saying, il qualifie la chanson d’évidente, regrette qu’elle ait été prise pour une apologie de l’héroïne et développe sa vision des drogues comme symptômes plutôt que comme causes. Avec Andy Peebles, pour BBC Radio 1, le 6 décembre 1980, il revient sur l’incompréhension des radios. Deux jours plus tard, il est assassiné devant le Dakota, à New York. L’entretien Sheff reste l’une des sources les plus riches sur l’ensemble de son œuvre : All We Are Saying, de David Sheff.
2004 : la démo d’Acoustic
En 2004, Yoko Ono publie Acoustic, une compilation de démos et d’enregistrements acoustiques de Lennon. Elle contient la deuxième démo de “Cold Turkey”, celle de septembre 1969, avec un chant doublé et l’ébauche du riff à la guitare acoustique. L’écoute est saisissante : sans l’électricité de Clapton, la chanson garde toute sa tension, preuve que sa force tient d’abord à l’écriture. Acoustic de John Lennon en CD.
2020 : l’Ultimate Mix de Gimme Some Truth
Le 9 octobre 2020, pour le 80e anniversaire de la naissance de Lennon, paraît Gimme Some Truth. The Ultimate Mixes, compilation de 36 titres entièrement remixés aux studios d’Abbey Road sous la direction de Sean Ono Lennon. “Cold Turkey” y figure dans une nouvelle version stéréo, plus lisible, qui fait mieux ressortir la basse de Voormann et le jeu de toms de Ringo. Gimme Some Truth (The Ultimate Mixes).
2025 : Power to the People
Le 10 octobre 2025, le coffret Power to the People rassemble, sur neuf CD et trois Blu-ray, les deux concerts One to One de 1972 dans leur intégralité, de nombreuses répétitions et prises inédites, ainsi que les deux concerts de 1969 retravaillés. “Cold Turkey” y apparaît trois fois : dans le concert de l’après-midi du 30 août 1972, inédit jusque-là, dans celui du soir, et dans la version du Lyceum de décembre 1969. Le coffret a été produit par Sean Ono Lennon, avec Paul Hicks et Sam Gannon au mixage. Power to the People.
| Disque | Année | Version de “Cold Turkey” |
|---|---|---|
| Single Apple | 1969 | Version studio originale (Ringo Starr à la batterie) |
| Live Peace in Toronto 1969 | 1969 | Live, 13 septembre 1969 (Alan White à la batterie) |
| Some Time in New York City (Live Jam) | 1972 | Live au Lyceum, 15 décembre 1969, retravaillé en 1971 |
| Shaved Fish | 1975 | Version studio, premier album |
| Live in New York City | 1986 | Live au Madison Square Garden, 30 août 1972 |
| Acoustic | 2004 | Démo acoustique de septembre 1969 |
| Gimme Some Truth. The Ultimate Mixes | 2020 | Remix de la version studio |
| Power to the People | 2025 | One to One (après-midi et soir) et Lyceum, remixés |
Les reprises
“Cold Turkey” n’est pas la chanson la plus reprise de Lennon, mais elle a attiré des musiciens d’horizons très différents, souvent du côté du rock dur, du punk et du jazz. La plus surprenante est celle du trompettiste Freddie Hubbard, qui l’enregistre dès 1970 lors des séances de son album Red Clay, avec Herbie Hancock, Joe Henderson, Ron Carter et Lenny White : une version instrumentale, jazz-funk, restée inédite jusqu’à sa publication en bonus sur les rééditions en CD.
| Artiste | Année | Support |
|---|---|---|
| Freddie Hubbard | 1970 | Séances de Red Clay, publiée plus tard en bonus |
| The Soft Boys (sous le nom A Can of Bees) | 1979 | Enregistrement live |
| Pas de Deux | 1983 | Trio belge, chant de Walter Verdin |
| The Godfathers | 1986 | Hit by Hit, produit par Vic Maile |
| Keith Levene | 1989 | Violent Opposition |
| Cheap Trick | 1995 | Working Class Hero: A Tribute to John Lennon |
| Beki Bondage | 2000 | Album solo intitulé Cold Turkey |
| Lenny Kravitz | 2007 | Instant Karma: The Amnesty International Campaign to Save Darfur |
| Billy Talent | 2009 | Face B de “Rusted from the Rain” |
| Hollywood Vampires (avec Alice Cooper) | 2015 | Premier album du groupe |
La présence d’Alice Cooper sur cette liste a quelque chose de circulaire : son groupe figurait à l’affiche du festival de Toronto, le 13 septembre 1969, le soir même où “Cold Turkey” fut jouée pour la première fois.
La place de la chanson dans l’histoire du rock
En 2005, le magazine britannique Q classe “Cold Turkey” au 74e rang de ses cent plus grands morceaux de guitare. Le site Stereogum la place au dixième rang des meilleures chansons solo de Lennon, en la qualifiant d’écoute “tough but rewarding”, difficile mais gratifiante. Elle n’a jamais été un grand succès populaire, n’apparaît pas dans les compilations les plus diffusées de Lennon au côté d’“Imagine” ou de “Woman”, et reste peu jouée en radio. Notre analyse des dix chansons de Lennon les plus écoutées sur Spotify le confirme : elle est absente du peloton de tête.
Son influence est pourtant réelle. Par son riff, son son sec et sa thématique, elle annonce une partie du hard rock des années 1970. Par sa crudité et sa coda, elle préfigure l’esthétique punk, dont plusieurs figures, de Keith Levene, cofondateur de Public Image Ltd, aux Soft Boys de Robyn Hitchcock, l’ont reprise. Par son sujet, enfin, elle ouvre la voie à toute une tradition de chansons sur la dépendance écrites à la première personne, sans glamour ni morale. On peut mesurer la place qu’elle occupe dans l’héritage de l’artiste dans notre article John Lennon aurait eu 86 ans : comment son œuvre est passée à la postérité.
Et si les Beatles l’avaient enregistrée ?
Les arguments du “oui”
La question hante les amateurs depuis plus d’un demi-siècle : “Cold Turkey” aurait-elle pu être un single des Beatles ? Plusieurs arguments plaident pour le oui. Le premier est le précédent immédiat de “The Ballad of John and Yoko”, sortie six mois plus tôt sous le nom des Beatles alors qu’elle n’était qu’une page du journal intime de Lennon, enregistrée à deux. Le groupe avait accepté de publier une chanson autobiographique, provocatrice et censurée par des radios ; elle était devenue numéro un au Royaume-Uni.
Le deuxième argument est musical. Les Beatles de 1968-1969 savaient jouer lourd et sale. “Revolution”, dans sa version électrique de 1968, “Helter Skelter”, “Yer Blues”, “Everybody’s Got Something to Hide Except Me and My Monkey”, “I Want You (She’s So Heavy)” prouvent qu’ils pouvaient porter la noirceur et la saturation. Ringo Starr, qui joue sur le single, était déjà leur batteur. On imagine sans peine une version de “Cold Turkey” avec la basse de McCartney, plus mélodique que celle de Voormann, et une guitare de Harrison en réponse à celle de Lennon.
Le troisième argument est commercial, et paradoxal. Sous le nom des Beatles, la chanson aurait sans doute obtenu une diffusion bien supérieure. Les radios qui l’ont boudée en 1969 auraient eu plus de mal à ignorer un nouveau single du groupe le plus populaire du monde. Lennon lui-même attribuait le relatif échec du disque à la censure, plus qu’à son contenu.
Les arguments du “non”
D’autres arguments plaident en sens inverse. Le premier tient à la nature même de la chanson. “Cold Turkey” ne raconte pas une anecdote : elle décrit un état de souffrance intime, celui de Lennon et de Yoko Ono. Pour McCartney, Harrison et Starr, la jouer sous le nom des Beatles aurait signifié endosser publiquement la dépendance de leur partenaire, avec toutes les questions de presse que cela aurait entraînées. “The Ballad of John and Yoko” amusait ; “Cold Turkey” inquiétait.
Le deuxième argument tient au fonctionnement du groupe à l’automne 1969. Le choix des faces A est alors un champ de bataille. Harrison vient enfin d’obtenir une face A avec “Something”. La bande du 9 septembre montre que Lennon lui-même veut rationaliser la répartition des chansons. Dans ce contexte, accepter que Lennon enchaîne une deuxième chanson autobiographique en face A, après “The Ballad of John and Yoko”, aurait relancé toutes les rancœurs.
Le troisième argument est le plus fort, et il est esthétique. Ce qui fait la puissance de “Cold Turkey”, c’est sa rudesse : la voix étranglée, le son mat, la coda de cris, l’absence de toute séduction. Le savoir-faire des Beatles en studio, leurs harmonies, leur sens de l’arrangement, l’oreille de George Martin, auraient très probablement poli ces aspérités. Une “Cold Turkey” des Beatles aurait peut-être été un meilleur single. Elle aurait sans doute été une moins bonne chanson.
Une chanson qui devait sortir seule
À la question posée par le récit qui circule, “Cold Turkey” aurait-elle fonctionné comme un single des Beatles audacieux, ou était-elle destinée dès le départ au Plastic Ono Band ?, la réponse la plus honnête est sans doute la seconde. Non parce que les Beatles en auraient été incapables, mais parce que la chanson tire son sens de sa solitude. Elle est le cri d’un homme qui sort de la dépendance et qui, dans le même mouvement, sort d’un groupe. La publier seul, avec des amis de passage et un Beatle fidèle derrière les fûts, faisait partie du message. Comme le résume une formule souvent reprise, la chanson sonne exactement comme elle devait sonner : un homme qui exige d’être entendu, à ses propres conditions.
Chronologie : “Cold Turkey” de 1968 à 2025
| Date | Événement |
|---|---|
| 1968 | John Lennon et Yoko Ono commencent à consommer de l’héroïne |
| 18 octobre 1968 | Perquisition à Montagu Square, saisie de cannabis |
| 14 avril 1969 | Lennon et McCartney enregistrent “The Ballad of John and Yoko” |
| 1er juin 1969 | Enregistrement de “Give Peace a Chance” à Montréal |
| 1er juillet 1969 | Accident de voiture de Golspie, en Écosse |
| 4 juillet 1969 | Sortie britannique de “Give Peace a Chance”, premier single du Plastic Ono Band |
| 20 août 1969 | Dernière séance réunissant les quatre Beatles en studio |
| Fin de l’été 1969 | Sevrage de John et Yoko à Tittenhurst Park ; écriture de “Cold Turkey” |
| Début septembre 1969 | Démos acoustiques ; proposition de la chanson aux Beatles, selon les récits |
| 9 septembre 1969 | Réunion enregistrée de Lennon, McCartney et Harrison chez Apple |
| 13 septembre 1969 | Première publique au Toronto Rock and Roll Revival |
| 20 septembre 1969 | Lennon annonce aux Beatles qu’il quitte le groupe |
| 25 septembre 1969 | Première séance à EMI, Studio Three : 26 prises |
| 26 septembre 1969 | Sortie d’Abbey Road au Royaume-Uni |
| 28 septembre 1969 | Séance aux studios Trident |
| 5 octobre 1969 | Séance de douze heures à EMI, Studio Two : voix, guitares, mixage final |
| 20 octobre 1969 | Sortie américaine (Apple 1813) |
| 24 octobre 1969 | Sortie britannique (Apples 1001) |
| 31 octobre 1969 | Sortie britannique de “Something” / “Come Together” |
| 15 novembre 1969 | “Cold Turkey” atteint la 14e place au Royaume-Uni |
| 25 novembre 1969 | Lennon rend son MBE |
| 12 décembre 1969 | Sortie de Live Peace in Toronto 1969 |
| 15 décembre 1969 | Concert du Lyceum avec George Harrison ; campagne “War Is Over!” |
| Janvier 1970 | “Cold Turkey” culmine à la 30e place du Billboard Hot 100 |
| 10 avril 1970 | McCartney rend publique la fin des Beatles |
| 1972 | Version du Lyceum sur Some Time in New York City ; concerts One to One le 30 août |
| 1975 | Première parution de la version studio sur un album, Shaved Fish |
| 2004 | Démo publiée sur Acoustic |
| 2020 | Ultimate Mix sur Gimme Some Truth |
| 10 octobre 2025 | Coffret Power to the People, avec trois versions live |
Questions fréquentes sur “Cold Turkey”
De quoi parle “Cold Turkey” ?
La chanson décrit le sevrage brutal de l’héroïne, vécu par John Lennon et Yoko Ono à la fin de l’été 1969. “Cold turkey” est l’expression anglaise qui désigne l’arrêt d’une drogue d’un seul coup, sans traitement de substitution. Lennon la décrivait comme une chanson qui “se passe d’explication”.
Les Beatles ont-ils refusé “Cold Turkey” ?
Selon plusieurs récits, dont celui de Peter Brown dans The Love You Make, Lennon l’a proposée comme prochain single des Beatles et McCartney l’a déclinée. Aucun document d’époque ne décrit précisément ce refus, et The Beatles Bible indique que Lennon, s’attendant à un non, a préféré la publier lui-même. Le plus sûr est de dire que la chanson n’a pas été retenue par le groupe.
Qui joue sur “Cold Turkey” ?
Sur le single : John Lennon au chant et à la guitare, Eric Clapton à la guitare, Klaus Voormann à la basse et Ringo Starr à la batterie. Yoko Ono, coproductrice, était présente. Au concert de Toronto, la batterie était tenue par Alan White, futur batteur de Yes.
Ringo Starr joue-t-il sur “Cold Turkey” ?
Oui. Ringo Starr est le batteur de la version studio, enregistrée les 25 et 28 septembre 1969. Il n’était en revanche pas présent à Toronto ni au Lyceum.
Quand “Cold Turkey” est-elle sortie ?
Le 20 octobre 1969 aux États-Unis et le 24 octobre 1969 au Royaume-Uni, sous le nom du Plastic Ono Band, chez Apple.
Quel a été le classement de “Cold Turkey” ?
14e au Royaume-Uni, 30e au Billboard Hot 100 américain, 30e au Canada et 39e aux Pays-Bas.
Pourquoi “Cold Turkey” a-t-elle été interdite à la radio ?
De nombreuses radios américaines ont refusé de la programmer, estimant qu’elle faisait l’apologie de la drogue. Lennon soutenait au contraire qu’elle décrivait l’enfer du manque, sans pour autant être une chanson moralisatrice.
Quel rapport entre “Cold Turkey” et le MBE de John Lennon ?
Le 25 novembre 1969, Lennon a renvoyé sa médaille de membre de l’Ordre de l’Empire britannique en protestation contre le soutien britannique au Nigeria pendant la guerre du Biafra et contre le soutien à la guerre du Vietnam, en ajoutant, par plaisanterie, le recul de “Cold Turkey” dans les classements. Il a ensuite regretté cette mention.
Est-ce la première chanson solo de Lennon ?
Non. Lennon avait déjà publié “Give Peace a Chance” en juillet 1969, sous le nom du Plastic Ono Band, et deux albums expérimentaux avec Yoko Ono. “Cold Turkey” est en revanche la première chanson créditée à son seul nom, sans la signature Lennon-McCartney.
Sur quel album trouver “Cold Turkey” ?
La version studio figure sur Shaved Fish (1975) et sur Gimme Some Truth (2020). Les versions live se trouvent sur Live Peace in Toronto 1969, Some Time in New York City, Live in New York City et le coffret Power to the People (2025). La démo est sur Acoustic (2004).
George Harrison a-t-il joué “Cold Turkey” ?
Oui, une seule fois, sur scène, au Lyceum Ballroom de Londres, le 15 décembre 1969, lors du concert Peace for Christmas au profit de l’UNICEF. Ce fut le seul concert post-Beatles où Lennon et Harrison partagèrent la scène. La version est publiée sur Some Time in New York City.
Pour aller plus loin
Pour écouter “Cold Turkey” sous toutes ses formes, et lire ce que Lennon en a dit :
Gimme Some Truth. The Ultimate Mixes (2020), avec le remix de la version studio.
Shaved Fish (1975), la première compilation des singles de Lennon.
Live Peace in Toronto 1969, la première version publiée de la chanson.
Live in New York City (1986), le concert One to One de 1972.
Power to the People (2025), les concerts One to One complets et le Lyceum remixé.
Acoustic (2004), avec la démo de septembre 1969.
Abbey Road (1969), l’album que les Beatles terminaient quand Lennon écrivait “Cold Turkey”.
All We Are Saying, de David Sheff, le dernier grand entretien de John Lennon et Yoko Ono.
Lennon Remembers, de Jann Wenner, l’entretien de Rolling Stone de 1970.
Sur Yellow-Sub, on prolongera la lecture avec notre chapitre consacré à John Lennon et ses compositions pour les Beatles, et, du côté de Ringo Starr, avec Ringo Starr chez les autres (1968–1979).
Conclusion : le cri d’un homme seul
“Cold Turkey” n’a été ni un grand succès, ni une chanson des Beatles, ni même un disque facile à écouter. Elle est pourtant l’une des pièces essentielles pour comprendre comment le groupe s’est défait. Écrite au sortir d’une dépendance, jouée pour la première fois sur une scène de Toronto par un Lennon qui lisait ses paroles sur une feuille, proposée aux Beatles sans succès, enregistrée cinq jours après qu’il leur eut annoncé son départ, publiée une semaine avant leur dernier grand single, moquée dans une lettre à la reine, elle condense en quelques semaines l’automne 1969.
Elle montre aussi que la rupture n’a pas été une coupure nette. Ringo Starr joue sur le disque, George Harrison sur la version du Lyceum, Apple publie le single, Phil McDonald le mixe dans le Studio Two des Beatles. Lennon quitte le groupe, pas ses amis.
Cinquante-sept ans plus tard, “Cold Turkey” reste ce qu’elle était en 1969 : un document, plus qu’un tube. Une chanson sans séduction, qui dit la douleur sans la maquiller, et qui annonce tout ce que Lennon allait faire ensuite, du cri de “Mother” à l’engagement d’“Instant Karma!” et de “Gimme Some Truth”. Pour la première fois, il chantait seul, et il le voulait ainsi.
Sources
The Beatles Bible, fiches des séances du 25 septembre 1969 (EMI Studio Three), du 28 septembre 1969 (Trident) et du 5 octobre 1969 (EMI Studio Two), fiches des sorties américaine (20 octobre 1969) et britannique (24 octobre 1969), fiche de la chanson “Cold Turkey”.
The Beatles Bible, “Plastic Ono Band live: the Toronto Rock and Roll Revival festival” (13 septembre 1969) et album Live Peace in Toronto 1969.
The Beatles Bible, “John Lennon reveals he is leaving the Beatles” (20 septembre 1969).
The Beatles Bible, “John Lennon returns his MBE to the Queen” (25 novembre 1969).
The Beatles Bible, “Plastic Ono Band live: Lyceum Ballroom, London” (15 décembre 1969) et séance de mixage du 31 octobre 1971.
JohnLennon.com, “Peace and Love for Christmas, Lyceum Ballroom, London, 15 Dec 1969”.
The Paul McCartney Project, réunion de Lennon, McCartney et Harrison du 9 septembre 1969 (d’après Mark Lewisohn).
David Sheff, All We Are Saying (entretiens de 1980 pour Playboy).
Jann Wenner, Lennon Remembers (entretiens de 1970 pour Rolling Stone).
Peter Brown et Steven Gaines, The Love You Make (1983).
Songfacts, “Cold Turkey” (entretien d’Andy Peebles, BBC Radio 1, 6 décembre 1980).
American Songwriter, “Behind the Song: Cold Turkey”.
Radio X, “The true story of why John Lennon returned his MBE”.
Abbey Road Shop, fiche du coffret Power to the People (2025).
Classements : données compilées par l’encyclopédie Wikipedia (article “Cold Turkey”), d’après le UK Singles Chart, Billboard, Cash Box, RPM et le Dutch Top 40.












