On a souvent résumé George Harrison à cette silhouette légèrement en retrait, posée entre le feu fraternel de Lennon-McCartney et la bonhomie lumineuse de Ringo. Une erreur commode, que All Things Must Pass vient dynamiter à l’automne 1970 avec la force tranquille des œuvres qui n’ont plus rien à prouver. À peine les Beatles défaits, celui qu’on appelait encore le Quiet Beatle ouvre les vannes et laisse déferler un triple album comme on publie une déclaration d’indépendance : trop de chansons gardées sous le coude, trop de frustrations accumulées, trop de spiritualité, de guitares slide et de ferveur gospel pour tenir dans le cadre poli d’un simple 33 tours. Sous la houlette de Phil Spector, avec Eric Clapton, Ringo Starr, Klaus Voormann, Billy Preston ou encore Bobby Keys dans les parages, Harrison transforme son stock de morceaux refusés, différés ou incompris en monument orchestral. “My Sweet Lord”, “What Is Life”, “Isn’t It a Pity”, “Beware of Darkness” : derrière la réverbération massive et les murs de son, il y a surtout un songwriter enfin libre, capable de faire de sa mélancolie, de sa foi et de son sens mélodique une cathédrale pop. Cinquante-cinq ans plus tard, All Things Must Pass n’est plus seulement le grand disque solo d’un ex-Beatle : c’est le moment précis où Harrison cesse d’être une ombre pour devenir, à son tour, l’horizon.
On parle souvent des Beatles comme d’une histoire à quatre voix, arrêtée net en 1970 avant de se prolonger en trajectoires séparées, parfois fraternelles, parfois cruelles, souvent magnifiques. Mais dans cette géographie intime de l’après-Beatles, il existe des silhouettes qui ne figurent jamais au premier rang et sans lesquelles une partie du paysage sonnerait autrement. Jim Keltner est de celles-là. Né à Tulsa le 27 avril 1942, ce batteur américain d’une discrétion presque aristocratique n’a jamais eu besoin d’occuper le centre pour devenir indispensable. Lennon l’appelle au moment d’Imagine, Harrison l’embarque dans l’aventure du Concert for Bangladesh puis dans sa longue quête spirituelle, Ringo l’adopte comme un frère de rythme, et George le retrouve encore, jusqu’aux Traveling Wilburys, Brainwashed et l’adieu bouleversant du Concert for George. Keltner n’a pas remplacé Ringo, ni rejoué l’histoire des Beatles à la place des Beatles. Il a fait quelque chose de plus subtil : il a donné un corps, un souffle et une humanité aux chansons de ceux qui tentaient de vivre après le plus grand groupe du monde. Pour son anniversaire, retour sur le parcours d’un batteur de l’ombre qui, sans jamais hausser la voix, a tenu le pouls d’une légende.
Il y a des artistes qui ne disparaissent jamais tout à fait, parce qu’ils continuent de hanter les chansons des autres. Roy Orbison est de ceux-là. À l’occasion de ce qui aurait été son 90e anniversaire, on mesure mieux ce que le Big O représente dans l’histoire du rock : non pas seulement un chanteur immense, auteur d’une poignée de classiques inusables, mais un trait d’union entre deux mondes. D’un côté, les Beatles de 1963, encore conquérants mais pas tout à fait intouchables, qui découvrent sur scène un géant américain dont la voix suffit à mettre une salle à genoux. De l’autre, George Harrison en 1988, devenu ancien Beatle, qui retrouve en Orbison un héros de jeunesse, un pair, puis un compagnon d’aventure au sein des Traveling Wilburys. Entre ces deux moments, c’est toute une histoire du rock qui se dessine : celle d’un artiste immobile en apparence, mais capable de traverser les époques, d’impressionner Lennon, de marquer McCartney, puis de donner une âme singulière au supergroupe le plus attachant de la fin des années 80. Des premiers élans de Liverpool à la fraternité Wilbury, Roy Orbison n’a jamais été un simple témoin. Il a changé l’air de la pièce.
Cela fait partie des grands malentendus de la carrière solo de Paul McCartney : on parle souvent de ses chansons, de ses basses bondissantes, de son génie mélodique, de sa facilité presque insolente à faire naître une évidence pop en quelques accords, mais beaucoup plus rarement de celles et ceux qui l’ont accompagné en studio. Or regarder McCartney à travers ses producteurs, c’est observer de très près la mécanique intime de son œuvre après les Beatles. Car chez lui, le producteur n’est jamais un simple habilleur sonore. Il est tour à tour contradicteur, complice, révélateur, garde-fou ou, parfois, figure presque inutile tant Paul sait depuis toujours bâtir seul l’architecture de ses disques. De George Martin à Nigel Godrich, de Jeff Lynne à Greg Kurstin, de Youth à David Kahne, chaque collaboration raconte une manière différente de cadrer un artiste qui n’a jamais cessé d’hésiter entre l’autosuffisance et le désir d’être bousculé. Et c’est bien ce qui rend cette discographie si passionnante : derrière chaque album, il y a moins la question de savoir qui produit McCartney que celle de comprendre quelle part de lui-même il décide, cette fois, de laisser apparaître.
Il y a des chansons que l’histoire officielle du rock laisse volontiers au second rang. Non qu’elles soient mineures, mais parce qu’elles n’ont ni l’éclat des grands tubes ni la solennité des morceaux aussitôt sanctifiés. Chez les Traveling Wilburys, Poor House appartient à cette catégorie trompeuse. Coincée entre les sommets les plus cités du groupe, elle pourrait passer pour une simple fantaisie de Vol. 3. Ce serait ne rien comprendre à ce qu’elle contient. Car dans cette chanson écrite à la toute fin d’une séance, presque sur le pas de la porte, se loge peut-être la vérité la plus nette du projet Wilbury : celle d’un supergroupe qui cessait d’en être un dès lors qu’il jouait. Tom Petty et Jeff Lynne y retrouvent l’évidence mélodique qui faisait leur force commune, George Harrison y maintient ce climat de camaraderie sans lequel rien de tout cela n’aurait existé, et l’ensemble avance avec une légèreté de country-rock qui dissimule une science immense. Modeste en apparence, Poor House capte ce que tant de disques perdent à force de contrôle : l’instant encore chaud, l’amitié en mouvement, la joie de jouer avant même de penser à la postérité. C’est sans doute pour cela que cette chanson discrète finit par dire davantage que bien des classiques.
Une face B à boucler, un studio à portée de main, et George Harrison qui refuse l’idée même d’« obligation » : il n’en faut pas plus pour que naissent les Traveling Wilburys, supergroupe par accident et par soulagement. Dans cette parenthèse de liberté, Dirty World est le morceau-test : une chanson qui fait mine de n’être qu’une blague salace, mais qui révèle tout — la disparition miraculeuse des ego, l’art du jeu collectif, la science du simple signée Jeff Lynne, et ce goût harrisonien pour les pseudonymes et les mythologies en carton. Ici, Dylan endosse le rôle du dragueur clownesque, les couplets circulent comme un micro partagé, puis l’outro bascule en cut-up domestique à base de magazines et de slogans, jusqu’au “Trembling Wilbury” d’un Roy Orbison impérial… au service du gag. Au fil de cette scène de studio capturée sur le vif, on comprend pourquoi Vol. 1 traverse si bien le temps : parce qu’il oppose à la lourdeur des années 80 une chaleur à hauteur d’homme, et rappelle que, dans le rock, la grandeur commence souvent par un éclat de rire.
On a tendance à raconter les années 80 comme une décennie de couleurs vives et de refrains FM. Mais, derrière la fête, il y avait aussi une police du son : boîtes à rythmes au garde-à-vous, synthés en plastique, reverbs en kit, et cette petite voix qui murmurait aux artistes qu’ils devaient “sonner moderne” pour rester vivants. George Harrison, lui, n’a jamais été anti-technologie : il était anti-uniforme. Pris entre les injonctions de l’industrie et son besoin d’air, il traverse la période comme on traverse un centre commercial trop éclairé : en cherchant les sorties de secours. Du bras de fer feutré autour de Somewhere in England au retrait presque programmé de Gone Troppo, Harrison choisit la discrétion comme hygiène. Et quand il décoince enfin la machine, ce n’est pas en se trahissant : c’est en s’entourant. La camaraderie des Traveling Wilburys, la production de Jeff Lynne, le retour en grâce de Cloud Nine… même sa pique mal comprise sur Prince raconte surtout une chose : la défense obstinée de la chanson contre la standardisation des textures. Une décennie, un musicien, et cette question qui brûle encore : faut-il courir après l’époque, ou la laisser venir à soi ?
Il y a des fans qui se contentent de collectionner, et puis il y a Jeff Lynne : un admirateur qui a voulu comprendre les Beatles de l’intérieur, jusqu’à faire de leur méthode un langage personnel. Marqué à vie par Revolver et par ce qu’il entrevoit à Abbey Road en 1968, le gamin de Birmingham n’imite pas : il prolonge. Avec ELO, il transforme l’intuition pop des Fab Four en architecture symphonique, où les chœurs s’empilent comme des souvenirs et où le studio devient un instrument à part entière. Mais l’histoire bascule quand le fan croise la légende : Cloud Nine avec George Harrison, les Traveling Wilburys, des sessions avec Ringo Starr, puis l’impossible Anthology, où Lynne aide Paul, George et Ringo à redonner chair à la voix de Lennon sur Free as a Bird et Real Love. Jusqu’à Brainwashed, dernier geste d’amitié et de fidélité. Comment aimer les Beatles sans s’y dissoudre ? En les traitant comme une boussole, pas comme un musée. Voici le roman d’un disciple devenu pair, et d’un héritage resté vivant.
Quand George Harrison s’éteint à l’automne 2001, il ne laisse pas seulement un disque inachevé : il laisse un atelier plein de copeaux, des bandes griffonnées, des guitares empilées comme des carnets. Brainwashed, paru l’année suivante, n’a rien d’un mausolée : c’est un dernier souffle mis debout par Dhani Harrison et Jeff Lynne, avec cette pudeur rare qui consiste à soutenir sans surligner. Au milieu des chansons, Marwa Blues apparaît comme une parenthèse… et c’est peut-être le cœur qui bat le plus fort. Trois minutes sans paroles, mais pas sans voix : la slide y parle à la place des lèvres, glisse entre blues et raga, et installe un crépuscule intérieur qu’on ne secoue pas d’un revers de main. Commenter ce morceau, c’est accepter de suivre une musique qui refuse le spectacle, tout en racontant son étrange fabrication — ce puzzle de pistes de guitare que Lynne a dû démêler — et l’ironie magnifique d’un Grammy remporté par une prière instrumentale. Ici, on écoute vraiment : on ralentit, on laisse la note tenir, et on voit ce que Harrison déplace en silence.
On a longtemps vu Jeff Lynne comme un homme derrière la vitre, celui qui règle les niveaux pendant que les autres prennent la pose. Erreur : Lynne est un auteur de première grandeur, un bâtisseur qui a fait du studio un instrument et de la précision une forme de chaleur. De l’épopée Electric Light Orchestra — cordes au premier plan, chœurs empilés, refrains solaires — à ses coups de tournevis pour George Harrison sur Cloud Nine, pour Tom Petty sur Full Moon Fever ou pour Roy Orbison sur Mystery Girl, il a imposé une griffe instantanément reconnaissable : brillance, netteté, et cette façon de faire sonner une chanson comme un classique dès la première écoute. Mais c’est dans l’univers Beatles que son nom prend une saveur particulière : au milieu des années 1990, il se retrouve aux manettes de l’impossible, en aidant Paul, George et Ringo à donner chair à Free as a Bird et Real Love à partir des démos de Lennon. Entre admiration, méthode et contrôle, portrait d’un homme-orchestre qui préfère l’ombre… parce que c’est là que la musique parle le mieux.












