Il y a des singles qui se contentent d’annoncer un album, de maintenir une présence dans les classements ou de rassurer un public impatient. Et puis il y a ceux qui déplacent l’axe de la pop tout entière. Lorsque les Beatles publient, en février 1967, Penny Lane et Strawberry Fields Forever sur un même 45 tours, ils ne livrent pas seulement deux chansons nouvelles après six mois de silence inhabituel : ils referment l’époque du groupe de scène, ouvrent celle du laboratoire d’Abbey Road, et transforment Liverpool en territoire mental. D’un côté, John Lennon plonge dans le brouillard intérieur de l’enfance, entre souvenir, doute et psychédélisme en apesanteur. De l’autre, Paul McCartney éclaire la même ville d’une lumière pop, baroque et cinématographique, peuplée de coiffeurs, de banquiers, de pompiers et d’infirmières surgis comme d’un tableau vivant. En les réunissant, Brian Epstein et George Martin pensaient fabriquer un grand single. Ils ont surtout, peut-être malgré eux, isolé l’un des plus fascinants dialogues Lennon/McCartney jamais gravés par les Beatles : deux visions du passé, deux méthodes de studio, deux manières d’écrire la mémoire — et un sommet qui rendra Sgt. Pepper possible.
Il aura suffi d’une phrase, prononcée presque en passant dans le confort feutré d’une maison du Surrey, pour déclencher l’un des plus grands incendies culturels des années 1960. En mars 1966, John Lennon explique à la journaliste Maureen Cleave que les Beatles sont désormais « plus populaires que Jésus ». En Grande-Bretagne, où la sécularisation est déjà largement installée, personne ou presque ne s’en émeut. Cinq mois plus tard, la même phrase, extraite de son contexte, débarque aux États-Unis et devient soudain un blasphème national. Dans le Sud profond, des radios bannissent les Beatles, des adolescents jettent leurs disques au feu, le Ku Klux Klan s’en mêle, les menaces de mort pleuvent, et les quatre garçons de Liverpool comprennent qu’ils ne pourront plus continuer ainsi. Ce qui n’était, chez Lennon, qu’un constat sociologique un peu brutal devient le révélateur d’un monde en train de basculer : l’ancien ordre religieux face à la nouvelle liturgie pop, les sermons contre les refrains, les églises contre les stades. Derrière le scandale, c’est toute la carrière des Beatles qui change de trajectoire, jusqu’à l’arrêt des tournées et la naissance du groupe de studio qui inventera Sgt. Pepper. Anatomie d’un malentendu devenu séisme.
On aurait pu croire qu’après Now and Then, Get Back, la restauration de Let It Be et le retour en majesté d’Anthology, la machine Beatles allait reprendre son souffle. C’était mal connaître Apple Corps, cette étrange société née en 1968 dans le désordre magnifique de Savile Row et devenue, près de soixante ans plus tard, l’un des coffres-forts culturels les plus observés au monde. Avec l’arrivée de Tom Greene à sa tête et la constitution d’une équipe venue du marketing global, du digital, du droit, de la finance, du retail et des grandes expériences de fans, la pomme ne se contente plus de veiller sur les archives : elle se prépare à organiser la prochaine grande séquence de la légende. Car 2028 approche, et avec elle les quatre films de Sam Mendes consacrés à John, Paul, George et Ringo, événement capable de remettre les Beatles au centre de la conversation mondiale. Derrière les intitulés de postes un peu froids se joue donc quelque chose de plus profond : comment transmettre les Beatles sans les transformer en parc d’attractions, comment moderniser leur héritage sans l’aplatir, comment parler aux nouvelles générations sans trahir ceux qui les aiment depuis toujours. Apple Corps se réarme, et c’est peut-être toute la décennie Beatles qui vient de commencer.
Il existe dans l’histoire des Beatles des scènes mille fois commentées : les mines défaites de Twickenham, le concert sur le toit d’Apple, les silences de George Harrison, les regards de John Lennon déjà ailleurs, la volonté de Paul McCartney de maintenir debout une maison dont les murs craquaient de partout. Mais l’un des épisodes les plus violents de cette fin de règne ne se joue ni en studio ni sur scène. Il tient dans une page de presse austère, publiée au printemps 1969, où les Beatles, par l’intermédiaire de Henry Ansbacher & Co., demandent aux actionnaires de Northern Songs de ne pas livrer leur catalogue à ATV et à Lew Grade. Derrière le jargon des offres publiques, des actions ordinaires et des droits de vote, se cache une humiliation presque inimaginable : Lennon et McCartney, les deux auteurs les plus célèbres du monde, sont contraints de supplier la City de leur laisser une part de souveraineté sur leurs propres chansons. De la création de Northern Songs à la vente de Dick James, de la contre-offre avortée des Beatles à la longue blessure que portera McCartney, cette histoire raconte le moment où le miracle pop s’est heurté au cadastre du capital.
Il y a des noms qui traversent l’histoire des Beatles comme des notes tenues dans l’ombre, ni tout à fait au centre, ni jamais vraiment en marge. Klaus Voormann est de ceux-là. À 88 ans, l’ami de Hambourg reste l’une des figures les plus singulières de la galaxie Beatles : graphiste génial, bassiste d’une sobriété exemplaire, témoin des origines et compagnon discret de l’après-séparation. Il les a vus avant la gloire, dans les caves enfumées de Sankt Pauli, quand John, Paul, George, Pete Best et Stuart Sutcliffe n’étaient encore qu’un groupe anglais affamé jouant trop fort pour tenir debout. Il les a retrouvés au moment de leur mue artistique, en offrant à Revolver cette pochette labyrinthique devenue l’une des images les plus célèbres du rock. Puis il fut là encore quand le rêve s’est brisé, tenant la basse auprès de John Lennon, George Harrison et Ringo Starr, non pour remplacer Paul McCartney, mais pour aider chacun à inventer une autre vie. Klaus Voormann n’a jamais été le cinquième Beatle, et c’est précisément ce qui le rend précieux. Il est l’homme qui a su les regarder d’assez près pour les comprendre, et d’assez loin pour ne jamais les réduire.
On a souvent regardé Ringo Starr comme le Beatle le plus simple à comprendre, ce qui est sans doute la meilleure manière de passer à côté de lui. Parce qu’il n’a jamais cherché à dominer la conversation, parce qu’il a préféré le battement juste au grand geste spectaculaire, parce qu’il a porté la légèreté comme une élégance et non comme une fuite, on a trop longtemps sous-estimé ce qu’il représentait vraiment : le cœur humain des Beatles, leur respiration, leur point d’équilibre. Avec Long Long Road, nouvel album produit par T Bone Burnett, Ringo ne vient pas réclamer une revanche tardive ni dresser son propre monument. Il reprend la route, simplement. Celle qui part de Liverpool, des disques américains rapportés par les marins, des boîtes de conserve transformées en tambours, des rêves de Texas abandonnés devant des formulaires administratifs, et qui passe par Hambourg, Abbey Road, Nashville, les excès, la sobriété, les retrouvailles et les fantômes apprivoisés. Ce disque country n’est ni un caprice de vétéran ni un testament sous cellophane. C’est le retour naturel d’un musicien qui a toujours su écouter avant de jouer, et qui, à quatre-vingt-cinq ans, continue d’avancer avec cette obstination désarmante : peace, love, et quelques kilomètres de plus.
On croit souvent connaître cette histoire : Michael Jackson aurait profité de l’amitié naissante avec Paul McCartney pour lui souffler sous le nez le catalogue des Beatles, dans un coup de billard froidement calculé. C’est une belle légende noire, avec son traître, sa victime et son trésor dérobé. Mais comme souvent avec les Beatles, la vérité est plus ancienne, plus juridique, plus cruelle aussi. Car lorsque Jackson achète ATV Music en 1985, Lennon et McCartney ont déjà perdu depuis longtemps le contrôle de leurs chansons. Tout s’est joué bien avant, dans les contrats signés au début des années 60, dans la création de Northern Songs, dans une introduction en Bourse mal comprise, puis dans la vente à ATV en 1969, au moment même où le groupe se fissurait de toutes parts. L’affaire devient alors beaucoup plus passionnante qu’un simple récit de trahison : elle raconte comment une chanson se transforme en actif financier, comment le droit américain peut rouvrir une porte fermée cinquante ans plus tôt, comment Sony finit par récupérer l’empire, et comment McCartney a patiemment utilisé les termination rights pour reprendre une partie de ce qui lui avait échappé. Derrière “Yesterday”, “Hey Jude” ou “Let It Be”, il y a donc une autre mélodie : celle des contrats, des sociétés, des héritiers, des avocats et d’un catalogue devenu l’un des plus convoités de l’histoire de la musique populaire.
Il y a des pochettes qui accompagnent tranquillement un disque, et d’autres qui finissent par le dévorer tout entier. Dans l’histoire des Beatles, la Butcher Cover appartient évidemment à la seconde catégorie : quatre garçons en blouses blanches, couverts de viande crue, de membres de poupées décapitées et de sourires inexplicablement tranquilles, comme si l’image la plus scandaleuse de leur carrière n’était qu’une plaisanterie de fin d’après-midi. On a souvent réduit cette photo à une provocation de mauvais goût, à une erreur de jugement, à un caprice macabre aussitôt puni par Capitol Records. Mais ce serait passer à côté de ce qu’elle raconte vraiment. Car cette pochette interdite de Yesterday and Today est bien plus qu’un accident industriel : elle est le symptôme parfait d’un groupe en train d’échapper à son propre mythe. En 1966, les Beatles ne veulent plus être des poupées propres pour adolescentes américaines. Ils enregistrent Revolver, se lassent des tournées, expérimentent en studio et regardent leur célébrité comme une forme de dévoration. La Butcher Cover condense tout cela en une seule image brutale : l’art contre le commerce, Londres contre l’Amérique puritaine, les Beatles contre leur emballage.
Il y a des images qui semblent d’abord modestes, presque anecdotiques, et qui finissent pourtant par contenir tout un monde. Celle-ci montre quelques garçons de Liverpool en costumes sombres, suspendus dans un saut collectif, le sourire large, la cravate sage et l’avenir encore invisible. Sur la gauche, on reconnaît John, Paul, George et Ringo, pas encore écrasés par leur propre légende. Autour d’eux, Gerry and the Pacemakers, Billy J. Kramer and the Dakotas, toute cette petite armée du Mersey Sound qui, au cœur de l’été 1963, vient de prouver à Londres que la pop britannique pouvait aussi naître dans les caves humides du Nord. Et puis il y a Brian Epstein, vingt-huit ans seulement, déjà plus grave que les autres, déjà dans ce rôle impossible du jeune homme chargé de rendre présentable un chaos qu’il ne pourra bientôt plus contenir. Ce que cette photographie célèbre, ce ne sont pas seulement des numéros un dans les charts. C’est le dernier instant où la victoire ressemble encore à une fête simple, avant la Beatlemania, l’Amérique, les studios, les fractures, les disparitions et la transformation de quatre garçons en mythologie mondiale. Un saut dans l’air, juste avant que la gravité de l’Histoire ne les rattrape.
Il y a des morceaux qui n’ont l’air de rien et qui, pourtant, racontent presque tout. The Sheik Of Araby, vieux standard de 1921 passé par le music-hall, le jazz, le swing puis la télévision rock britannique, appartient à cette catégorie étrange des miettes beatlesiennes qui valent parfois plus qu’un long discours. Lorsque George Harrison l’interprète lors de l’audition Decca du 1er janvier 1962, les Beatles ne sont pas encore les Beatles au sens où le monde les retiendra : pas encore George Martin, pas encore Ringo, pas encore Abbey Road comme laboratoire, pas encore cette assurance insolente qui fera basculer la pop dans un autre âge. Ils sont quatre garçons de Liverpool rincés par Hambourg, chauffés à blanc par le Cavern, armés d’un répertoire immense, désordonné, impur, où Chuck Berry peut croiser Broadway, Little Richard une rengaine de salon, et Fats Domino un mirage orientaliste hérité de Valentino. C’est précisément ce qui rend cette prise si précieuse. Elle n’est pas grande, pas même vraiment belle, mais elle montre George prendre le micro, Lennon et McCartney faire les malins derrière lui, Pete Best tenir encore sa place, et Brian Epstein tenter d’ouvrir la porte de l’avenir. Une blague de scène, un vieux cliché, une audition ratée : chez les Beatles, même les curiosités ont parfois le goût du destin.












