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Here Comes the Sun : du jardin d’Eric Clapton au milliard d’écoutes, la biographie complète de la chanson de George Harrison

Par YSN
Here Comes the Sun : l'histoire complète de la chanson de George Harrison - Yellow-Sub.net

Elle n’a jamais été un single des Beatles au Royaume-Uni ni aux États-Unis. Elle a été écrite un jour où son auteur séchait une réunion d’affaires, enregistrée sans John Lennon, et terminée en quelques semaines au milieu d’un groupe en train de se séparer. Cinquante ans plus tard, Here Comes the Sun est devenue la chanson la plus écoutée des Beatles dans le monde, la première de toute leur discographie à franchir le milliard d’écoutes sur Spotify, devant Hey Jude, Let It Be et Yesterday. Comment une petite chanson acoustique de George Harrison, le Beatle longtemps tenu au second plan, a-t-elle fini par devenir la plus aimée de toutes ? Voici sa biographie complète, du jardin d’Eric Clapton en avril 1969 aux playlists du XXIe siècle.

En bref

  • La chanson : Here Comes the Sun, écrite par George Harrison, premier titre de la face B d’Abbey Road, paru le 26 septembre 1969 au Royaume-Uni et le 1er octobre aux États-Unis.
  • L’écriture : au printemps 1969, sans doute en avril, dans le jardin de Hurtwood Edge, la maison d’Eric Clapton dans le Surrey ; paroles achevées en juin, en vacances en Sardaigne.
  • L’enregistrement : du 7 juillet au 19 août 1969 à Abbey Road, avec Paul McCartney et Ringo Starr, sans John Lennon ; orchestre arrangé par George Martin le 15 août, Moog ajouté le 19 août.
  • Le record : en mai 2023, première chanson des Beatles, et première chanson des années 1960, à dépasser le milliard d’écoutes sur Spotify.
  • Sur scène : jouée par Harrison au Concert for Bangladesh (1971), avec Paul Simon au Saturday Night Live (1976), au Prince’s Trust (1987) et au Japon (1991).

La chanson la plus écoutée des Beatles n’a jamais été un single

Il y a dans l’histoire de Here Comes the Sun un paradoxe qui résume à lui seul la trajectoire de George Harrison. En 1969, la chanson occupe une place discrète : placée en ouverture de la face B d’Abbey Road, elle ne sort pas en 45 tours. C’est Something, l’autre chanson de Harrison sur l’album, qui a droit au single, en double face A avec Come Together.

Un demi-siècle plus tard, la hiérarchie s’est inversée. Here Comes the Sun domine les plateformes de streaming, où elle distance toutes les chansons signées Lennon et McCartney. Notre analyse des Beatles racontés par les chiffres montre l’ampleur de l’écart : la chanson de Harrison approche aujourd’hui les deux milliards d’écoutes sur Spotify.

Une revanche posthume

Harrison n’a pas vu ce triomphe. Il est mort le 29 novembre 2001, bien avant l’arrivée du catalogue des Beatles sur les plateformes. Mais il y a quelque chose de juste dans ce renversement. Le Beatle qu’on appelait le calme, celui qui devait se battre pour placer deux chansons par album, est aujourd’hui l’auteur de la chanson la plus populaire du groupe. Notre enquête sur la guerre silencieuse des chansons de Harrison raconte les années où il a dû conquérir sa place.

Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut remonter à l’hiver 1969, l’un des pires moments de la vie de George Harrison.

Hiver 1969 : pourquoi George avait besoin de soleil

Le mois de Twickenham

En janvier 1969, les Beatles se réunissent aux studios de cinéma de Twickenham pour répéter devant les caméras de Michael Lindsay-Hogg. Le projet, qui deviendra Let It Be, tourne vite au cauchemar. Le hangar est froid, les horaires matinaux, l’ambiance électrique. Harrison, qui revient des États-Unis où il a passé des semaines avec Bob Dylan et The Band à Woodstock, supporte mal d’être de nouveau traité en cadet.

Le 10 janvier 1969, après une nouvelle tension avec McCartney et un échange tendu avec Lennon, il quitte les répétitions. Il rentre chez lui et écrit dans son journal une phrase restée célèbre sur son départ du groupe. Il reviendra quelques jours plus tard, à condition que le projet change de forme. Notre article sur Run of the Mill, l’adieu amer de Harrison, revient sur cette crise.

Les amygdales et la police

Le reste de l’hiver n’est guère plus doux. Début février 1969, Harrison est hospitalisé pour une ablation des amygdales. Le 12 mars, le jour même du mariage de Paul McCartney et Linda Eastman, la police fait une descente à Kinfauns, sa maison d’Esher, et l’arrête avec sa femme Pattie Boyd pour détention de cannabis. Harrison a toujours affirmé que la drogue avait été apportée par les policiers eux-mêmes. Notre article sur Kinfauns raconte l’histoire de cette maison.

Apple, l’école des comptables

Surtout, il y a Apple. La société des Beatles, fondée en 1968 dans un élan utopique, est au bord de la faillite. Le groupe se déchire sur le choix d’un nouveau gestionnaire : Lennon, Harrison et Starr soutiennent l’Américain Allen Klein, McCartney défend les Eastman, la famille de Linda. Les réunions se succèdent, les documents à signer s’accumulent, les avocats et les comptables envahissent le quotidien des musiciens.

Harrison déteste ce monde. Il racontera que la vie chez Apple ressemblait à l’école : il fallait se présenter, être businessman, signer ceci et cela. Et l’hiver anglais de 1969 semblait interminable. C’est dans cet état d’esprit, épuisé, lassé, en quête de lumière, qu’il va écrire Here Comes the Sun.

Un matin d’avril à Hurtwood Edge

La réunion séchée

Un jour de printemps 1969, sans doute en avril, Harrison décide de ne pas aller à la réunion prévue chez Apple. Au lieu de prendre la route de Savile Row, il file vers le Surrey, chez son ami Eric Clapton, qui habite Hurtwood Edge, une grande maison nichée dans les collines d’Ewhurst.

Le souvenir qu’il en garde est celui d’une libération. Dans son autobiographie I, Me, Mine, publiée en 1980, il écrit que “le soulagement de ne pas avoir à voir tous ces comptables abrutis était merveilleux”. Le soleil brille, le jardin est en fleurs, et Harrison s’y promène avec une guitare acoustique. La chanson vient presque d’elle-même.

Une amitié au cœur de la chanson

Le lieu n’est pas anodin. Clapton est alors le meilleur ami de Harrison. Les deux hommes ont écrit ensemble Badge, que Cream publie en 1969, et Clapton a joué le solo de While My Guitar Gently Weeps sur l’album blanc. Ils partagent une passion pour la guitare, une même méfiance envers la célébrité et, bientôt, un amour pour la même femme : Pattie Boyd, pour qui Clapton écrira Layla. Notre dossier sur le triangle Clapton, Harrison, Pattie Boyd retrace cette relation.

Mais au printemps 1969, rien de tout cela n’est encore visible. Hurtwood Edge est simplement un refuge, la maison d’un ami où l’on peut jouer de la guitare au soleil sans que personne ne vous demande de signer un contrat. Notre portrait d’Eric Clapton présente l’autre grand guitariste de cette histoire.

“La première chose qui est sortie”

Dans une interview accordée à la BBC en 1969, Harrison raconte qu’il n’avait plus touché une guitare depuis des semaines. En reprenant l’instrument ce jour-là, dit-il, “la première chose qui est sortie, c’est cette chanson”. L’image est belle : après un hiver de silence musical, les premières notes jouées sont celles d’une chanson sur le retour du soleil.

La Sardaigne, en juin

La chanson n’est pas terminée ce jour-là. Harrison en a l’essentiel, la mélodie, le refrain, la structure. Il achève les paroles quelques semaines plus tard, en juin 1969, pendant des vacances en Sardaigne. Quand il arrive à Abbey Road début juillet, la chanson est prête.

Nous ne reproduirons pas les paroles, protégées par le droit d’auteur. Notre page consacrée aux paroles et à la traduction de Here Comes the Sun permet de les découvrir. Elles tiennent en quelques images : un hiver long et solitaire, des visages qui retrouvent le sourire, la glace qui fond, et le soleil qui revient.

Anatomie d’une chanson de printemps

Un capodastre en septième case

Here Comes the Sun est en la majeur, mais Harrison ne la joue pas avec des accords de la majeur. Il place un capodastre sur la septième case de sa guitare acoustique et utilise des formes d’accords de ré. Cette astuce, courante chez les guitaristes folk, donne au son une brillance particulière : les cordes, raccourcies, sonnent plus aigu, plus clair, comme une guitare douze cordes. C’est le premier ingrédient de la lumière de la chanson.

Harrison a raconté, avec son humour habituel, qu’il suffisait de bouger les doigts autour de l’accord de ré pour voir surgir de petites mélodies. Il fait un jeu de mots en anglais entre melodies et maladies, les mélodies et les maladies, typique de son sens de l’absurde hérité des Goons.

Le riff d’ouverture

La chanson s’ouvre sur un motif de guitare acoustique devenu l’un des plus reconnaissables de l’histoire du rock. Quelques notes descendantes, jouées en arpège autour de l’accord, avec des cordes à vide qui résonnent. En deux secondes, l’auditeur sait de quelle chanson il s’agit. Ce motif revient tout au long du morceau, comme un rayon de lumière qui traverse les nuages.

Des mesures qui boitent

Le pont de la chanson est son passage le plus audacieux. Harrison y enchaîne des mesures de longueurs irrégulières, que les musicologues transcrivent comme une alternance de mesures à onze croches, sept croches et quatre temps. Pour l’auditeur, l’effet est celui d’un rythme qui trébuche joyeusement, qui accélère, s’arrête, repart. C’est le moment où les voix répètent en boucle l’arrivée du soleil, sur une montée d’accords qui semble ne jamais finir.

Cette liberté rythmique vient en partie de la musique indienne, que Harrison étudie depuis 1966 avec Ravi Shankar. Dans les ragas et les talas, les cycles rythmiques ne se limitent pas à quatre temps. Harrison n’écrit pas une chanson indienne, mais il en importe la souplesse dans une pop anglaise.

Une mélodie pentatonique

La mélodie, elle, repose largement sur une gamme pentatonique, à cinq notes, qu’on retrouve dans les musiques populaires du monde entier, du blues à la musique chinoise. C’est ce qui lui donne son caractère universel, presque enfantin : on a l’impression de la connaître dès la première écoute. George Martin dira plus tard que Here Comes the Sun était, “à certains égards, l’une des meilleures chansons jamais écrites”.

Une chanson sans conflit

Ce qui frappe, enfin, c’est l’absence totale de tension dans le texte. Pas de rupture, pas de reproche, pas d’ironie. Juste l’annonce du soleil, répétée avec une joie simple. Dans l’œuvre de Harrison, souvent traversée par la gravité spirituelle ou l’amertume, c’est une exception. So Sad, écrite quelques années plus tard, en sera l’exact contraire : notre article sur So Sad, l’antithèse de Here Comes the Sun, montre ce revers de la médaille.

7 juillet 1969 : trois Beatles au Studio Two

L’absence de Lennon

Le 1er juillet 1969, John Lennon a un accident de voiture en Écosse, à Golspie, alors qu’il conduit avec Yoko Ono, son fils Julian et Kyoko, la fille de Yoko. Lennon, piètre conducteur, perd le contrôle de son Austin Maxi. Tous sont blessés, Lennon doit recevoir des points de suture au visage. Il reste hospitalisé plusieurs jours et ne revient en studio que le 9 juillet.

Quand les séances d’Abbey Road reprennent, le 7 juillet, il n’est donc pas là. Notre article sur les Beatles et l’automobile revient sur cet accident. Et Here Comes the Sun deviendra l’une des rares chansons des Beatles sur lesquelles Lennon ne joue pas une seule note.

L’anniversaire de Ringo

Le 7 juillet 1969 est aussi le vingt-neuvième anniversaire de Ringo Starr. Ce jour-là, au Studio Two d’Abbey Road, Harrison, McCartney et Starr enregistrent la piste rythmique de Here Comes the Sun. Harrison joue sa guitare acoustique, une Gibson J-200, McCartney tient la basse, une Rickenbacker, Starr la batterie. Harrison chante une voix témoin pour guider ses partenaires.

Les trois musiciens enregistrent treize prises. Selon la documentation détaillée des séances, la prise retenue comme base est issue de la fin de cette série, parfois désignée de façon pittoresque comme la prise “douze et demie”. Les producteurs sont George Martin et, pour une partie des séances de l’été, Glyn Johns ; les ingénieurs Phil McDonald et Geoff Emerick.

Le 8 juillet : les voix

Le lendemain, 8 juillet, le trio revient pour les voix. Harrison enregistre sa voix principale, McCartney et lui ajoutent les harmonies. Ringo complète quelques roulements de batterie. Une guitare électrique, passée dans une cabine Leslie, cet amplificateur à haut-parleur rotatif qui donne un son tournoyant, est aussi ajoutée.

Le 16 juillet : les mains

Le 16 juillet, les Beatles ajoutent des claquements de mains et un harmonium. L’harmonium sera finalement effacé au mixage. Les claquements de mains, eux, restent, et contribuent au caractère festif du pont, où ils soulignent les rythmes irréguliers.

Août 1969 : les couches de lumière

Les guitares du 6 et du 11 août

Au début du mois d’août, Harrison revient sur sa chanson. Le 6 août, il ajoute de nouvelles parties de guitare, dont une guitare acoustique supplémentaire et, selon les archives, un solo de guitare électrique. Le 11 août, il complète encore les guitares. Ce même 11 août, Lennon enregistre ses dernières notes de Beatle sur un autre titre : notre article sur le 11 août 1969 raconte cette journée.

Le solo retrouvé

Le solo du 6 août n’a jamais été publié. Pendant quarante ans, personne ne soupçonne son existence. Il ressurgit en 2011, dans le documentaire de Martin Scorsese George Harrison: Living in the Material World. On y voit Dhani Harrison, le fils de George, et Giles Martin, le fils de George Martin, écouter les bandes multipistes de la chanson et découvrir un passage de guitare inédit. Sur la boîte de la bande, une note manuscrite indique de ne pas utiliser les guitares du solo des pistes six et sept.

Pourquoi Harrison a-t-il écarté ce solo ? Nul ne le sait avec certitude. Il est probable qu’il l’ait jugé superflu : la chanson se suffit à elle-même, et un solo aurait rompu sa simplicité. Notre portrait de Giles Martin et notre article sur Dhani Harrison présentent les deux héritiers qui ont fait cette découverte.

Le 15 août : l’orchestre de George Martin

Le 15 août 1969, George Martin fait entrer un petit orchestre au Studio One d’Abbey Road. Ce jour-là, il enregistre aussi les parties orchestrales de Something, Golden Slumbers, Carry That Weight et The End. Pour Here Comes the Sun, il a écrit un arrangement pour bois et cordes : deux piccolos, deux flûtes, deux flûtes alto, deux clarinettes, quatre altos, quatre violoncelles et une contrebasse. Les noms des musiciens ne sont pas documentés.

L’arrangement est d’une grande légèreté. Les bois, surtout, apportent une couleur pastorale, presque champêtre, qui colle parfaitement au sujet de la chanson. On entend le printemps, les oiseaux, la campagne anglaise. Notre article sur la carrière de George Martin replace ce travail dans son parcours.

19 août 1969 : le Moog de George

Un instrument venu de Californie

La dernière touche est la plus moderne. Le 19 août 1969, Harrison ajoute à Here Comes the Sun une partie de synthétiseur Moog. Il a découvert l’instrument à l’automne 1968 en Californie, où il travaillait avec la chanteuse Jackie Lomax, et en a acheté un exemplaire, livré à Londres. C’est l’un des premiers Moog présents en Angleterre, un meuble gigantesque, hérissé de câbles, de boutons et de modules.

Harrison a d’abord exploré l’instrument en solitaire, pour un album expérimental sorti en 1969 chez Zapple, Electronic Sound. Pour Abbey Road, il l’utilise de façon beaucoup plus musicale. On l’entend sur Here Comes the Sun, mais aussi sur Because, Maxwell’s Silver Hammer et I Want You (She’s So Heavy).

Pas de mode d’emploi

Harrison a raconté la difficulté de dompter la machine. Posséder un Moog était une chose, le faire fonctionner en était une autre, car “il n’y avait pas de mode d’emploi”. Le synthétiseur de l’époque est monophonique : il ne joue qu’une note à la fois, et chaque son doit être construit à la main en reliant des modules par des câbles.

Sur Here Comes the Sun, le Moog se glisse dans les derniers couplets et dans le pont, en doublant certaines lignes et en ajoutant des traits aigus, comme des flûtes électriques. Il ne domine jamais. Harrison l’emploie comme un instrument de couleur, pas comme un gadget. Notre article sur l’expérimentation musicale des Beatles en studio replace ce moment dans l’histoire des innovations du groupe, et notre dossier Abbey Road, 10 faits méconnus revient sur l’usage du Moog dans tout l’album.

Le mixage et le quart de ton

Le mixage stéréo est réalisé après minuit, dans la nuit du 19 au 20 août 1969. Il comporte une particularité technique : la bande a été légèrement accélérée, ce qui relève la tonalité de la chanson d’environ un quart de ton. Cette variation de vitesse, courante chez les Beatles, donne à la voix de Harrison un éclat un peu plus juvénile, et au morceau une vivacité supplémentaire.

Le 20 août 1969, dans la journée, les quatre Beatles se retrouvent au studio pour finaliser l’ordre des chansons d’Abbey Road et achever I Want You (She’s So Heavy). Ce sera la dernière fois qu’ils seront ensemble dans un studio d’enregistrement. Here Comes the Sun est donc l’une des toutes dernières chansons achevées par les Beatles.

Correctif factuel : l’absence de Lennon

On lit parfois que Lennon n’a pas participé à Here Comes the Sun parce qu’il aurait eu un accident pendant les séances. En réalité, l’accident a lieu le 1er juillet 1969 en Écosse, avant la reprise des séances, et Lennon revient au studio dès le 9 juillet. Il aurait donc pu intervenir sur les ajouts d’août, mais il ne l’a pas fait. Sa non-participation à la chanson n’est pas seulement due à l’accident.

Correctif factuel : la prise retenue

Certains récits affirment que la douzième prise du 7 juillet a été retenue. La documentation détaillée des séances indique treize prises, et une base issue de la fin de la série, désignée comme la prise “douze et demie”. Les divergences viennent de la numérotation des prises incomplètes. Ce qui est sûr, c’est que la chanson repose sur une seule piste rythmique du 7 juillet, enrichie jusqu’au 19 août.

26 septembre 1969 : l’ouverture de la face B

Une place stratégique

Abbey Road paraît le 26 septembre 1969 au Royaume-Uni et le 1er octobre aux États-Unis. Sur la face A, les chansons s’enchaînent de Come Together à I Want You (She’s So Heavy), qui se termine brutalement, en pleine boucle. Quand l’auditeur retourne le disque, c’est Here Comes the Sun qui l’accueille.

Le contraste est saisissant. Après la noirceur hypnotique de I Want You, la guitare acoustique de Harrison surgit comme un lever de jour. Puis viennent Because, avec ses harmonies à trois voix, et le grand medley de la face B. Here Comes the Sun sert ainsi de porte d’entrée lumineuse au dernier grand geste créatif des Beatles.

Something, le single

Le 6 octobre 1969 aux États-Unis et le 31 octobre au Royaume-Uni, Something sort en single, en double face A avec Come Together. C’est la première fois qu’une chanson de Harrison occupe la face A d’un single des Beatles. Here Comes the Sun, elle, reste une chanson d’album. Notre article sur Something et sa ligne de basse raconte l’histoire de l’autre chef-d’œuvre de Harrison sur le disque.

La critique de 1969

L’accueil critique d’Abbey Road est plus partagé qu’on ne le croit aujourd’hui. Certains journalistes, comme Nik Cohn dans le New York Times, se montrent sévères avec les chansons de Harrison. D’autres saluent au contraire l’émergence d’un troisième grand auteur au sein du groupe. Avec le temps, le consensus s’impose : Something et Here Comes the Sun comptent parmi les sommets de l’album.

Les classements rétrospectifs le confirment. En 2010, le magazine Rolling Stone place Here Comes the Sun au 28e rang des cent plus grandes chansons des Beatles, en notant qu’elle a donné au groupe trois grands compositeurs. En 2015, le NME la classe quatrième de sa propre liste.

Lennon et McCartney

Les deux autres auteurs du groupe reconnaissent eux-mêmes la qualité des chansons de Harrison sur Abbey Road. Lennon, en 1969, dit que Something est la meilleure chanson de l’album. Harrison, lui, reste modeste. Il déclare à l’époque que ses deux chansons sont peut-être un peu plus commerciales que les précédentes, mais pas forcément meilleures. Notre article sur la granny music de McCartney rappelle, en contrepoint, les tensions de cette dernière année.

Un album sans lendemain

Quelques jours avant la sortie de l’album, le 20 septembre 1969, Lennon annonce en privé à ses partenaires qu’il quitte le groupe. L’information reste secrète pendant des mois. Mais pour Harrison, Here Comes the Sun est déjà une chanson d’adieu, au moins symbolique : l’annonce d’une lumière qui viendra, peut-être, après les Beatles. Un peu plus d’un an plus tard, en novembre 1970, il publiera All Things Must Pass, le triple album où se déversent toutes les chansons que le groupe n’a pas voulu enregistrer.

Something ou Here Comes the Sun : le duel des deux chefs-d’œuvre

Deux chansons, deux tempéraments

Sur Abbey Road, Harrison signe deux chansons qui semblent venir de deux hommes différents. Something est une ballade d’amour, lente, sophistiquée, portée par une ligne de basse chantante et un solo de guitare qui compte parmi les plus beaux de Harrison. Here Comes the Sun est une chanson de joie, vive, acoustique, sans enjeu sentimental. L’une regarde vers l’intérieur, l’autre vers le ciel.

Le choix de 1969

En 1969, c’est Something qui est choisie comme single. Le choix est logique : c’est une chanson d’amour, le genre qui domine les radios, et elle attire aussitôt des interprètes de renom. Frank Sinatra la chantera sur scène, et des dizaines d’artistes la reprendront dans les mois suivants. Something est souvent citée comme la chanson des Beatles la plus reprise après Yesterday.

Le verdict du temps

Cinquante ans plus tard, le public a rendu un verdict différent. Sur les plateformes de streaming, Here Comes the Sun devance très largement Something. Le goût des auditeurs du XXIe siècle s’est porté vers la chanson la plus simple, la plus lumineuse. Les deux chansons n’ont pas à être opposées, elles se complètent. Mais le renversement dit quelque chose de notre époque : dans un monde saturé de mauvaises nouvelles, la promesse du soleil touche plus largement que la plus belle des déclarations d’amour.

1er août 1971 : le soleil de Madison Square Garden

Le premier concert de George

Pendant les années Beatles, Here Comes the Sun n’a jamais été jouée sur scène : le groupe a cessé les tournées en août 1966, trois ans avant de l’enregistrer. Sa première interprétation publique a lieu le 1er août 1971, au Madison Square Garden de New York, lors du Concert for Bangladesh organisé par Harrison et Ravi Shankar pour venir en aide aux réfugiés du Bangladesh.

Ce jour-là, pour les deux concerts de l’après-midi et du soir, Harrison réunit une formation exceptionnelle : Ringo Starr, Eric Clapton, Bob Dylan, Leon Russell, Billy Preston, Klaus Voormann, les membres de Badfinger. C’est le premier grand concert de rock caritatif de l’histoire, modèle de tous ceux qui suivront.

En duo avec Pete Ham

Pour Here Comes the Sun, Harrison choisit une formule intime : deux guitares acoustiques, la sienne et celle de Pete Ham, le chanteur et guitariste de Badfinger. Au milieu d’un concert foisonnant, la chanson apparaît dépouillée, presque fragile. Le public de Madison Square Garden découvre que la chanson d’Abbey Road tient debout sans orchestre ni Moog, avec deux guitares et une voix.

Le moment prend aujourd’hui une teinte tragique. Pete Ham se suicidera en avril 1975, à vingt-sept ans, au terme de longues difficultés financières et contractuelles. Notre article sur le Concert for Bangladesh et sa déroute fiscale revient sur l’histoire de ce concert historique.

La version de Madison Square Garden figure sur l’album du concert, puis sur la compilation Let It Roll: Songs by George Harrison, qui rassemble en 2009 le meilleur de sa carrière solo et trois chansons des Beatles captées au Bangladesh.

20 novembre 1976 : Harrison et Paul Simon au Saturday Night Live

Deux guitares, deux amis

Le 20 novembre 1976, Harrison est l’invité musical de l’émission Saturday Night Live, à New York, présentée ce soir-là par Paul Simon. Les deux hommes s’assoient sur des tabourets, chacun avec sa guitare acoustique, et interprètent ensemble Here Comes the Sun, puis Homeward Bound, la chanson de Simon and Garfunkel.

Le duo est l’un des plus beaux moments télévisés de la carrière de Harrison. Les deux voix se mêlent avec naturel, les guitares se répondent, et la chanson trouve une douceur nouvelle. Pour beaucoup d’amateurs, cette version est la plus émouvante jamais enregistrée en dehors de l’original. Notre article sur George Harrison et la réunion des Beatles évoque aussi cette émission, où le producteur Lorne Michaels avait fait une offre ironique aux Beatles pour se reformer.

Juin 1987 : le retour au Prince’s Trust

Premiers concerts britanniques depuis 1966

Pendant une décennie, Harrison se tient éloigné de la scène. Il ne joue presque plus en public après sa tournée nord-américaine de 1974, éreintée par la critique. En juin 1987, il accepte de participer aux concerts organisés au profit du Prince’s Trust, l’œuvre caritative du prince Charles, à la Wembley Arena de Londres.

C’est sa première apparition scénique au Royaume-Uni depuis la dernière tournée des Beatles en 1966. Il interprète While My Guitar Gently Weeps et Here Comes the Sun, entouré notamment de Ringo Starr, Jeff Lynne, Elton John et Eric Clapton. L’accueil est triomphal. Notre article sur la traversée du désert de Harrison montre comment ces concerts préparent son retour avec Cloud Nine, quelques mois plus tard.

Décembre 1991 : la tournée japonaise

Avec Clapton, dix-sept ans après

En décembre 1991, Harrison se lance dans sa seule autre tournée, au Japon, avec Eric Clapton et son groupe. Douze concerts en trois semaines, à Yokohama, Osaka, Nagoya, Hiroshima, Fukuoka et Tokyo. Clapton a insisté pour convaincre son ami, qui n’a pas fait de tournée depuis 1974.

Here Comes the Sun y est jouée chaque soir, dans une version électrique, plus rythmée, avec le groupe de Clapton. La boucle est bouclée : la chanson écrite dans le jardin de Clapton en 1969 est désormais jouée par Harrison avec Clapton, devant des milliers de Japonais. Elle figure sur l’album Live in Japan, publié en juillet 1992. Notre article sur Live in Japan raconte cette tournée.

Un dernier concert britannique

Le 6 avril 1992, Harrison donne au Royal Albert Hall de Londres un concert de soutien au Parti de la loi naturelle. Ce sera son dernier concert complet, et Here Comes the Sun figure encore au programme publié. Après cette date, Harrison ne se produira plus qu’en de rares occasions privées ou lors d’apparitions ponctuelles.

Les reprises : de Richie Havens à Steve Harley

Richie Havens, 1971

La reprise la plus célèbre de Here Comes the Sun est celle de Richie Havens, le chanteur folk américain qui avait ouvert le festival de Woodstock en août 1969. En 1971, il publie une version à la guitare acoustique, jouée avec son style percussif si particulier. Le single atteint la 16e place du Billboard Hot 100, le meilleur classement de toute sa carrière. C’est ainsi, paradoxalement, par la voix d’un autre artiste que Here Comes the Sun fait sa première incursion dans le Hot 100 américain.

Nina Simone, 1971

La même année, Nina Simone publie un album entier intitulé Here Comes the Sun, qui s’ouvre sur sa propre version de la chanson. Sa lecture est lente, grave, presque méditative. La chanson de printemps devient une prière. Venue de la grande chanteuse du mouvement des droits civiques, la promesse du soleil prend une portée politique inattendue.

Les jazzmen et les soulmen

Dès 1970, plusieurs musiciens de jazz et de soul reprennent l’ensemble d’Abbey Road. Booker T. and the M.G.’s publient McLemore Avenue, dont le titre et la pochette parodient l’album des Beatles, et George Benson grave The Other Side of Abbey Road. Here Comes the Sun y trouve des couleurs funk et jazz qui montrent la solidité de sa mélodie. Le reggae s’en empare aussi, avec une version de Peter Tosh.

Steve Harley, 1976

Au Royaume-Uni, la reprise la plus populaire est celle de Steve Harley and Cockney Rebel, en 1976. Le single atteint la 10e place au Royaume-Uni et la 7e en Irlande. Cette version glam, pleine d’énergie, fait découvrir la chanson à une nouvelle génération d’auditeurs britanniques, qui n’avaient pas connu les Beatles.

Une chanson que tout le monde chante

Depuis, les reprises se comptent par centaines, du folk au rock, de la chorale d’enfants à la variété, dans toutes les langues. Cat Stevens, devenu Yusuf, en a enregistré une version en 2023. La chanson se prête à tout, parce qu’elle est simple, positive et universelle. Elle fait partie de ces rares titres qu’on apprend à la guitare dans le monde entier dès les premiers mois de pratique.

1977 : la chanson qui n’est pas partie dans l’espace

Le disque d’or de Voyager

En 1977, la NASA prépare le lancement des sondes Voyager 1 et 2, destinées à explorer les planètes extérieures du système solaire puis à s’enfoncer dans l’espace interstellaire. Chacune emporte un disque en cuivre doré, le Voyager Golden Record, censé présenter l’humanité à d’éventuelles civilisations extraterrestres : des sons de la Terre, des salutations en cinquante-cinq langues, des images, et une sélection de musiques du monde entier.

L’astronome Carl Sagan, qui dirige le comité de sélection, veut y inclure Here Comes the Sun. L’idée est magnifique : envoyer vers les étoiles une chanson sur le soleil. Selon le récit le plus souvent rapporté, les Beatles donnent leur accord. Mais EMI, qui détient les droits de l’enregistrement, réclame une somme considérable pour chaque exemplaire du disque, sans commune mesure avec le budget du projet. La chanson est abandonnée. Le disque part avec Chuck Berry, Bach, Beethoven, Stravinsky, Louis Armstrong et des musiques traditionnelles de tous les continents, mais sans les Beatles.

Un symbole persistant

Cet épisode a contribué à la légende de la chanson. Here Comes the Sun est restée, dans l’imaginaire collectif, la chanson que l’humanité a failli envoyer aux extraterrestres. Les deux sondes Voyager voyagent toujours, à des milliards de kilomètres de la Terre, sans la chanson de Harrison.

L’anecdote a pourtant une ironie consolante. Si Here Comes the Sun n’a pas quitté la Terre, elle est devenue, sur la Terre, l’une des chansons les plus écoutées de l’histoire. Chaque jour, des millions de personnes la lancent au réveil, dans leur voiture, dans leur cuisine. Aucun extraterrestre ne l’a entendue, mais une bonne partie de l’humanité la connaît par cœur. Carl Sagan, qui voulait faire entendre aux étoiles ce que la musique humaine avait de plus lumineux, avait en tout cas bien choisi.

29 novembre 2001 : la mort de George Harrison

La lumière et l’ombre

George Harrison meurt le 29 novembre 2001, à Los Angeles, à cinquante-huit ans, des suites d’un cancer. Dans les jours qui suivent, les radios du monde entier diffusent ses chansons. Here Comes the Sun, Something, My Sweet Lord et While My Guitar Gently Weeps reviennent en boucle. La chanson du soleil prend une dimension nouvelle : elle devient une chanson de consolation, qu’on écoute pour se souvenir d’un homme lumineux.

Le Concert for George

Le 29 novembre 2002, un an jour pour jour après sa mort, ses amis se réunissent au Royal Albert Hall pour le Concert for George, organisé par Olivia Harrison et Eric Clapton. Paul McCartney, Ringo Starr, Jeff Lynne, Tom Petty, Billy Preston, Ravi Shankar et sa fille Anoushka, Dhani Harrison y participent. Here Comes the Sun y est interprétée par Joe Brown, vieil ami de Harrison et figure du rock’n’roll britannique de la fin des années 1950 et du début des années 1960, dans une version chaleureuse.

2006 : Love, le soleil et la lumière intérieure

Le spectacle de Las Vegas

En 2006, George Martin et son fils Giles préparent la bande sonore de Love, le spectacle du Cirque du Soleil consacré aux Beatles, présenté à Las Vegas. Leur méthode consiste à mêler des extraits de plusieurs chansons à partir des bandes originales, pour créer de nouveaux montages.

Here Comes the Sun y est associée à des éléments de deux autres chansons de Harrison : les tablas de Within You Without You et des instruments indiens de The Inner Light. Le résultat met en lumière la dimension indienne cachée de la chanson, ces mesures irrégulières héritées de l’enseignement de Ravi Shankar. Le nom même du spectacle, Cirque du Soleil, rend le choix de cette chanson presque inévitable.

2010 : l’arrivée sur iTunes

Premier classement britannique

Pendant des décennies, les Beatles refusent la vente numérique de leur catalogue. Le 16 novembre 2010, leurs albums arrivent enfin sur iTunes. Here Comes the Sun figure aussitôt parmi les titres les plus téléchargés du groupe. Portée par ces ventes, elle entre pour la première fois dans le classement officiel des singles au Royaume-Uni, à la 64e place. En 2012, elle y revient, à la 58e place.

C’est un moment symbolique : quarante et un ans après sa sortie, une chanson qui n’a jamais été un single des Beatles entre dans les classements de singles, par la seule volonté des auditeurs.

2019 : le cinquantième anniversaire d’Abbey Road

Une nouvelle édition

Le 27 septembre 2019, les Beatles publient une édition du cinquantième anniversaire d’Abbey Road, avec un nouveau mixage de Giles Martin et Sam Okell et de nombreux enregistrements inédits. Parmi eux, une prise de travail de Here Comes the Sun, la prise 9, qui permet d’entendre la chanson à l’état brut, avant les ajouts. Les éditions Abbey Road Anniversary en double CD et Abbey Road Anniversary Super Deluxe rassemblent ces documents.

Un clip, cinquante ans après

Pour l’occasion, Here Comes the Sun devient le titre phare de la promotion. Un clip d’animation est réalisé par le studio britannique Trunk Animation, qui imagine les quatre Beatles dans un univers coloré. La chanson grimpe à la 3e place du classement Billboard Hot Rock Songs aux États-Unis. Au Royaume-Uni, elle est certifiée triple disque de platine par la BPI, pour 1,8 million d’unités, ventes et écoutes confondues.

Mai 2023 : le milliard

Une progression spectaculaire

Les chiffres du streaming racontent l’ascension de la chanson. En septembre 2019, elle compte plus de 350 millions d’écoutes sur Spotify. En août 2021, plus de 700 millions, ce qui en fait déjà la chanson la plus écoutée des Beatles sur la plateforme. En mai 2023, elle franchit le cap du milliard.

C’est une double première : Here Comes the Sun est la première chanson des Beatles à atteindre ce seuil, et la première chanson des années 1960, tous artistes confondus, à y parvenir. Aucune chanson de Lennon et McCartney, ni Hey Jude, ni Let It Be, ni Yesterday, n’y était encore arrivée.

Correctif factuel : ni single des Beatles, ni “premier milliard” avant 2023

On lit parfois que Here Comes the Sun a été publiée en single en 1969, ou qu’elle aurait dépassé le milliard d’écoutes dès 2020. Les deux affirmations sont inexactes. La chanson n’a pas été publiée en 45 tours par les Beatles au Royaume-Uni ni aux États-Unis à l’époque. Et c’est en mai 2023 qu’elle devient la première chanson du groupe à franchir le milliard d’écoutes sur Spotify.

Pourquoi elle domine

Plusieurs raisons expliquent cette domination. D’abord, la chanson est parfaitement adaptée aux usages du streaming : elle est courte, un peu plus de trois minutes, positive, immédiatement reconnaissable dès les premières notes. Ensuite, elle s’intègre naturellement aux playlists thématiques qui dominent les plateformes : matin, printemps, été, bonne humeur, détente, acoustique, mariage. Les algorithmes la proposent à des publics qui ne cherchent pas forcément les Beatles.

Enfin, elle transcende les générations. Les jeunes auditeurs qui découvrent les Beatles aujourd’hui ne sont pas guidés par la hiérarchie historique des singles, mais par leur propre goût. Et leur goût les porte vers une chanson lumineuse, sans âge, sans référence à la Beatlemania. Notre article sur l’accord mondial des Beatles avec Universal fait le point sur les chiffres récents du catalogue en streaming.

La chanson des moments de vie

Here Comes the Sun est aussi devenue une chanson de cérémonie. On l’entend aux mariages, pour l’entrée des mariés ou la sortie de la mairie, aux naissances, aux enterrements parfois, comme une promesse de lumière après la perte. Elle accompagne les réveils, les levers de soleil filmés par des millions de téléphones, les fins de confinement. Notre guide des chansons des Beatles pour tous les moments de la vie lui fait une place de choix.

Quand la chanson échappe à son auteur

Londres 2012

Devenue un classique, Here Comes the Sun s’invite dans les grands événements. En 2012, selon les comptes rendus de la cérémonie de clôture, elle résonne lors des Jeux olympiques de Londres, portée notamment par des percussionnistes de dhol, ces tambours indiens et pakistanais. Le choix est habile : une chanson de Beatle, écrite par le plus indien des Beatles, jouée par des musiciens de la diaspora sud-asiatique dans la capitale britannique.

2016 : la famille Harrison dit non

La chanson peut aussi être utilisée contre la volonté de ses ayants droit. En juillet 2016, lors de la convention du Parti républicain américain, Here Comes the Sun est diffusée pour l’entrée d’Ivanka Trump sur scène. La succession de George Harrison réagit publiquement : l’utilisation n’a pas été autorisée et va, selon elle, contre les souhaits de la famille.

La réaction se termine par une pointe d’humour très harrisonienne : “si ç’avait été Beware of Darkness, nous l’aurions peut-être approuvé”. Beware of Darkness, chanson d’All Things Must Pass, met en garde contre les faux prophètes et les illusions. La famille Harrison montre ainsi qu’elle veille sur l’usage de l’œuvre, comme d’autres héritiers de musiciens l’ont fait dans des situations comparables.

La chanson des nouveaux départs

Loin des tribunes, Here Comes the Sun est surtout devenue une chanson des recommencements. On l’entend souvent dans des écoles, des cérémonies de fin d’année, parfois dans des hôpitaux pour saluer la sortie d’un patient. Pendant les confinements de 2020, de nombreux musiciens amateurs l’ont jouée depuis leurs balcons. Elle est devenue une sorte d’hymne laïque de l’espoir, que tout le monde peut chanter sans se sentir exclu.

Here Comes the Sun et Here Comes the Moon

La réponse de 1979

Dix ans après Here Comes the Sun, Harrison répond lui-même à sa chanson. En 1979, sur son album George Harrison, il publie Here Comes the Moon, écrite à Hawaï, à Maui, après avoir contemplé un lever de lune spectaculaire. Le titre est un clin d’œil évident. La chanson est plus lente, plus rêveuse, nocturne là où l’autre était matinale.

Harrison s’amuse de cette filiation, comme s’il complétait un cycle. Après le soleil, la lune ; après la jeunesse des Beatles, la maturité d’un homme devenu père, puisque son fils Dhani est né en 1978. Notre article sur la réédition japonaise de ses albums évoque ce dialogue entre les deux chansons.

Le soleil dans l’œuvre de Harrison

La lumière traverse toute l’œuvre de Harrison. Dans sa spiritualité, nourrie d’hindouisme, le soleil est un symbole de la conscience divine, de l’éveil, de la vérité qui dissipe l’ignorance. Sans être une chanson religieuse, Here Comes the Sun peut se lire à cette lumière : le retour du soleil comme un éveil intérieur, après l’hiver de l’âme. Les critiques du magazine Mojo l’ont d’ailleurs décrite comme l’une des plus belles chansons que la religion puisse revendiquer.

Mais Harrison ne force jamais le trait. Here Comes the Sun reste d’abord une chanson sur une journée de printemps dans le jardin d’un ami. C’est ce qui la rend universelle : chacun peut y mettre ce qu’il veut, la fin d’un hiver, d’une maladie, d’une rupture, d’une crise.

Harrison, le troisième compositeur

De Don’t Bother Me à Abbey Road

Here Comes the Sun marque l’aboutissement d’une longue maturation. La première chanson de Harrison publiée par les Beatles, Don’t Bother Me, date de 1963. Il n’avait alors que vingt ans et doutait de ses capacités d’auteur. Notre enquête sur Don’t Bother Me raconte ces débuts timides.

Entre-temps, il y a eu Taxman, Within You Without You, While My Guitar Gently Weeps, Long, Long, Long. Chaque album a vu Harrison progresser, s’affirmer, trouver sa voix propre. Avec Something et Here Comes the Sun, en 1969, il atteint enfin le niveau de ses deux aînés. Et il le fait au moment précis où le groupe se sépare.

Le paradoxe du dernier album

C’est le grand paradoxe d’Abbey Road : l’album où Harrison se révèle pleinement est le dernier enregistré par les Beatles. Il aurait fallu, peut-être, que le groupe continue pour lui laisser la place qu’il méritait. Mais il est tout aussi possible que cette affirmation ait précipité la fin : trois grands auteurs dans un même groupe, c’était peut-être un de trop. Notre article sur l’émancipation de Harrison à l’ombre du duo Lennon-McCartney analyse cette dynamique.

All Things Must Pass

L’après-Beatles le confirme. Dès novembre 1970, Harrison publie All Things Must Pass, triple album porté par My Sweet Lord, premier single numéro un d’un ex-Beatle en solo. Les chansons qu’il avait accumulées pendant les dernières années du groupe se déversent enfin. Here Comes the Sun apparaît rétrospectivement comme le seuil de cette libération. Notre sélection de 15 chansons pour découvrir Harrison en solo permet de prolonger l’écoute, et notre dossier sur sa carrière après la séparation retrace son parcours.

Qui joue quoi sur Here Comes the Sun

Musicien Instruments
George Harrison Chant principal et chœurs, guitare acoustique (Gibson J-200), guitare électrique, harmonium (effacé), synthétiseur Moog, claquements de mains
Paul McCartney Basse (Rickenbacker), chœurs, claquements de mains
Ringo Starr Batterie, claquements de mains
John Lennon Ne joue pas sur la chanson
Orchestre non crédité 2 piccolos, 2 flûtes, 2 flûtes alto, 2 clarinettes, 4 altos, 4 violoncelles, 1 contrebasse, sous la direction de George Martin
Production George Martin ; ingénieurs Phil McDonald et Geoff Emerick

Une chanson qui inspire les autres

Chez les héritiers

L’influence de Here Comes the Sun se mesure aussi chez les enfants des Beatles. James McCartney, le fils de Paul, a raconté avoir écrit l’une de ses chansons en écoutant Here Comes the Sun. Notre portrait de James McCartney revient sur cette filiation inattendue : le fils de Paul inspiré par la chanson de George.

Chez Ringo

Ringo Starr, lui, a rendu hommage à son ami dans une chanson de sa carrière solo qui cite plusieurs titres de Harrison, dont Here Comes the Sun, comme une façon de dialoguer avec l’absent. Notre sélection de 15 chansons pour découvrir Ringo en solo présente ce titre.

Chez Jeff Lynne

Le goût de la lumière et des guitares acoustiques brillantes de Here Comes the Sun se retrouve chez Jeff Lynne, futur complice de Harrison dans les Traveling Wilburys. Mr. Blue Sky, le grand tube d’Electric Light Orchestra en 1978, célèbre lui aussi le retour du ciel bleu après la pluie. Notre article sur Mr. Blue Sky et les Beatles explore cette parenté.

Les versions officielles comparées

Au fil des décennies, plusieurs versions officielles de Here Comes the Sun ont été publiées. Les écouter à la suite permet de mesurer la solidité de la chanson et la façon dont Harrison l’a fait évoluer.

1969 : l’original d’Abbey Road

La version de référence, celle de l’album, dure un peu plus de trois minutes. Guitare acoustique, basse, batterie, voix de Harrison et McCartney, orchestre de bois et de cordes, Moog. Tout y est dosé avec précision : aucun instrument ne domine, chaque couche ajoute une nuance de lumière.

1971 : Madison Square Garden

Au Concert for Bangladesh, la chanson est réduite à l’essentiel : deux guitares acoustiques, celles de Harrison et de Pete Ham, et une voix. Sans orchestre ni rythmique, elle révèle sa structure nue. Le pont aux mesures irrégulières, joué à deux guitares, garde toute sa singularité.

1976 : le duo avec Paul Simon

Au Saturday Night Live, la version est encore acoustique, mais à deux voix. Paul Simon apporte sa délicatesse de chanteur folk, ses harmonies se glissent sous la voix de Harrison. C’est la version la plus tendre, la plus intime.

1991 : Live in Japan

Avec le groupe d’Eric Clapton, la chanson devient une pièce de rock électrique. Batterie plus lourde, guitares plus présentes, tempo légèrement plus soutenu. Harrison, dont la voix a mûri, la chante avec une assurance nouvelle. C’est la version d’un homme de quarante-huit ans qui retrouve la scène.

2006 : Love

Dans le montage de George et Giles Martin, la chanson s’ouvre sur des sonorités indiennes, avant que le riff familier n’apparaisse. C’est une lecture qui rappelle l’origine indienne de certaines de ses audaces rythmiques.

2019 : le nouveau mixage et la prise 9

Le mixage de Giles Martin et Sam Okell rend la basse plus présente, les bois plus nets, la voix plus proche. La prise 9, publiée en bonus, permet d’entendre la chanson avant les ajouts : trois musiciens dans un studio, qui cherchent encore le bon tempo. C’est un document précieux pour comprendre comment une chanson simple a été patiemment construite.

Comment la jouer : la chanson des guitaristes débutants

Le secret du capodastre

Here Comes the Sun est l’une des chansons des Beatles les plus jouées par les guitaristes amateurs. Le secret tient dans le capodastre en septième case : avec lui, les accords se jouent avec des formes simples, celles de ré, de sol et de la, que tout débutant apprend dans ses premières semaines. Le son obtenu est pourtant brillant, presque professionnel.

Le riff, en picking

La principale difficulté est le riff d’ouverture, joué en arpège, avec des notes qui se détachent sur les cordes aiguës pendant que le pouce tient la basse. Il demande un peu de pratique, mais reste accessible. C’est un excellent exercice pour apprendre le jeu aux doigts, et beaucoup de professeurs de guitare l’utilisent comme étape de progression.

Le pont, un défi rythmique

Le vrai défi, pour le guitariste amateur, est le pont. Les mesures irrégulières obligent à compter, à sentir le rythme autrement. Beaucoup d’élèves le simplifient en le jouant sur une mesure régulière. Ceux qui prennent le temps de respecter les accents de Harrison découvrent une autre dimension de la chanson, et comprennent mieux l’influence de la musique indienne sur son écriture.

Ce que la chanson dit de la fin des Beatles

Une chanson contre Apple

On lit souvent Here Comes the Sun comme une chanson de pure joie. C’est vrai, mais elle porte aussi, en creux, une critique de ce que les Beatles sont devenus en 1969. Elle naît d’un refus : celui d’aller à une réunion, de signer des papiers, de parler d’argent. Le soleil qu’elle célèbre, c’est aussi celui de la liberté retrouvée, loin des comptables et des avocats.

Une chanson de guérison

Elle est aussi une chanson de guérison personnelle. Après un hiver de conflits, de maladie et d’humiliations, Harrison retrouve le goût de jouer. La chanson est le signe que la crise est passée, au moins pour lui. Il sait désormais qu’il peut écrire des chansons aussi fortes que celles de ses partenaires, et qu’il aura une vie musicale après les Beatles.

Un adieu lumineux

Dans l’ordre des chansons d’Abbey Road, Here Comes the Sun ouvre la dernière face de vinyle enregistrée par les Beatles. Elle conduit au grand medley final, qui se termine par The End et sa réflexion sur l’amour que l’on reçoit et que l’on donne. Il y a quelque chose de beau à ce que le dernier acte des Beatles s’ouvre sur une chanson de George, et sur une promesse de soleil. Le groupe se sépare, mais la lumière, elle, continue.

Repères chronologiques

Date Événement
10 janvier 1969 Harrison quitte provisoirement les répétitions de Twickenham
Février 1969 Hospitalisation pour une ablation des amygdales
12 mars 1969 Descente de police à Kinfauns, arrestation de George et Pattie
Avril 1969 (probable) Écriture de la chanson dans le jardin de Hurtwood Edge, chez Eric Clapton
Juin 1969 Paroles achevées en Sardaigne
1er juillet 1969 Accident de voiture de John Lennon à Golspie, en Écosse
7 juillet 1969 Piste rythmique, 13 prises, jour des 29 ans de Ringo
8 juillet 1969 Voix principale, harmonies, guitare Leslie
16 juillet 1969 Claquements de mains et harmonium
6 et 11 août 1969 Nouvelles guitares, dont le solo écarté du 6 août
15 août 1969 Enregistrement de l’orchestre arrangé par George Martin
19 août 1969 Ajout du Moog, mixage stéréo dans la nuit
26 septembre 1969 Sortie d’Abbey Road au Royaume-Uni
1971 Reprises de Richie Havens (n°16 aux États-Unis) et de Nina Simone
1er août 1971 Première interprétation publique au Concert for Bangladesh, avec Pete Ham
1976 Reprise de Steve Harley and Cockney Rebel, n°10 au Royaume-Uni
20 novembre 1976 Duo avec Paul Simon au Saturday Night Live
1977 Carl Sagan tente de l’inclure sur le disque d’or des sondes Voyager
Juin 1987 Concerts du Prince’s Trust à Wembley
Décembre 1991 Tournée japonaise avec Eric Clapton
Juillet 1992 Sortie de Live in Japan
29 novembre 2001 Mort de George Harrison
29 novembre 2002 Concert for George au Royal Albert Hall, interprétation de Joe Brown
2006 Nouvelle version dans Love, avec des éléments de The Inner Light et de Within You Without You
16 novembre 2010 Catalogue des Beatles sur iTunes ; n°64 au Royaume-Uni
2011 Le documentaire de Scorsese révèle le solo inédit
27 septembre 2019 Édition du 50e anniversaire d’Abbey Road et nouveau clip
Mai 2023 Première chanson des Beatles et des années 1960 à dépasser le milliard d’écoutes sur Spotify

Guide d’écoute : sept détails à guetter

  1. Le riff d’ouverture. Guitare acoustique avec capodastre en septième case : écoutez la brillance des cordes à vide.
  2. La basse de Paul. Discrète au début, elle devient mélodique dans les refrains et soutient le pont avec souplesse.
  3. Les bois. Flûtes et piccolos entrent par petites touches et donnent la couleur pastorale.
  4. Le pont. Comptez les temps : les mesures changent de longueur, et les claquements de mains soulignent ces irrégularités.
  5. La montée des voix. Harrison et McCartney répètent la même phrase sur une progression d’accords ascendante.
  6. Le Moog. À partir du deuxième pont, repérez les traits aigus du synthétiseur, comme des flûtes électriques.
  7. La fin. Le riff revient, se suspend, et la chanson s’arrête sur une résonance de guitare. Enchaînez avec Because.

Questions fréquentes

Qui a écrit Here Comes the Sun ?

George Harrison, seul. C’est l’une de ses deux chansons sur Abbey Road, avec Something.

Où la chanson a-t-elle été écrite ?

Dans le jardin de Hurtwood Edge, la maison d’Eric Clapton à Ewhurst, dans le Surrey, au printemps 1969, un jour où Harrison avait décidé de ne pas aller à une réunion chez Apple.

John Lennon joue-t-il sur la chanson ?

Non. Remis d’un accident de voiture survenu le 1er juillet 1969, il revient au studio le 9 juillet, mais ne participe à aucune séance de la chanson.

Qui joue du Moog ?

George Harrison lui-même, qui avait acheté l’un des premiers synthétiseurs Moog arrivés en Angleterre.

Here Comes the Sun est-elle sortie en single ?

Pas par les Beatles au Royaume-Uni ou aux États-Unis en 1969. C’est Something qui a été choisie, en double face A avec Come Together.

Pourquoi la chanson sonne-t-elle si brillante ?

Harrison joue avec un capodastre en septième case, et la bande a été légèrement accélérée au mixage, relevant la tonalité d’environ un quart de ton.

Qu’est-ce que le solo inédit ?

Une partie de guitare électrique enregistrée le 6 août 1969 et écartée du mixage, redécouverte dans le documentaire de Martin Scorsese en 2011.

Harrison l’a-t-il jouée en concert ?

Oui : au Concert for Bangladesh en 1971, au Saturday Night Live avec Paul Simon en 1976, aux concerts du Prince’s Trust en 1987 et pendant sa tournée japonaise de 1991.

Quelle est la reprise la plus connue ?

Celle de Richie Havens, 16e aux États-Unis en 1971, et au Royaume-Uni celle de Steve Harley and Cockney Rebel, 10e en 1976.

Pourquoi n’est-elle pas sur le disque des sondes Voyager ?

Carl Sagan voulait l’inclure en 1977. Selon le récit le plus répandu, EMI a réclamé des droits trop élevés pour le budget du projet.

Est-ce la chanson la plus écoutée des Beatles ?

Oui, sur Spotify. En mai 2023, elle est devenue la première chanson du groupe, et la première des années 1960, à dépasser le milliard d’écoutes.

Existe-t-il une version de travail publiée ?

Oui, la prise 9, publiée dans l’édition du 50e anniversaire d’Abbey Road en 2019.

Petit lexique

  • Capodastre : pince placée sur le manche de la guitare pour raccourcir les cordes et changer de tonalité sans changer de doigtés.
  • Cabine Leslie : amplificateur à haut-parleur rotatif qui donne un son tournoyant, conçu pour l’orgue Hammond.
  • Moog : synthétiseur modulaire inventé par Robert Moog, dont les sons se construisent en reliant des modules par des câbles.
  • Gamme pentatonique : gamme de cinq notes, présente dans de nombreuses musiques populaires du monde.
  • Varispeed : variation de la vitesse de la bande, qui modifie la tonalité et le tempo d’un enregistrement.
  • Tala : cycle rythmique de la musique classique indienne, souvent plus long et plus irrégulier que la mesure occidentale.

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