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Actualité Beatles

“Je sais d’où vous tenez ce riff” : pourquoi Paul McCartney entendait les Beatles dans Mr. Blue Sky d’ELO

Par Yellow-Sub
Mr. Blue Sky d'ELO : ce que Paul McCartney entendait des Beatles

En bref

La chanson : Mr. Blue Sky, d’Electric Light Orchestra (ELO), écrite et produite par Jeff Lynne, dernière plage de la suite Concerto for a Rainy Day sur le double album Out of the Blue (octobre 1977).

Le single : publié au Royaume-Uni le 20 janvier 1978, 6e place du classement britannique, 35e du Billboard Hot 100. Il est depuis devenu la chanson emblématique du groupe, quatre fois disque de platine au Royaume-Uni.

La phrase : lors de leur première rencontre, Paul McCartney aurait dit à Jeff Lynne qu’il savait d’où venait le riff de Mr. Blue Sky : du milieu d’A Day in the Life. C’est Lynne qui raconte l’anecdote, dans un entretien au Telegraph en 2022, en ajoutant que les deux hommes sont ensuite devenus de grands amis.

Ce que montre l’enquête : McCartney n’a pas accusé Lynne de plagiat, il l’a taquiné. Et s’il y a un emprunt, il vient moins d’A Day in the Life que de deux autres chansons… écrites par McCartney lui-même : Good Day Sunshine et Penny Lane. L’histoire d’ELO, de Lennon qui l’appelait “Son of Beatles” en 1974 jusqu’à Lynne produisant Free as a Bird en 1994, est celle d’un héritage devenu une famille.

Il existe peu de compliments plus ambigus, dans l’histoire du rock, que celui qu’un Beatle adresse à un musicien qui l’a manifestement écouté de très près. Jeff Lynne en a reçu deux, à vingt ans d’écart, et venant des deux auteurs les plus célèbres du XXe siècle.

Le premier date de septembre 1974. John Lennon, invité à animer une émission de radio new-yorkaise, choisit de passer un disque d’Electric Light Orchestra et baptise le groupe d’un surnom qui lui collera à la peau pendant un demi-siècle : “Son of Beatles”, le fils des Beatles. Le second vient de Paul McCartney. Au moment de leur première rencontre, raconte Lynne, l’ancien Beatle lui glisse qu’il sait très bien d’où vient le riff de Mr. Blue Sky. Selon lui, du milieu d’A Day in the Life. Lynne rapporte la scène en souriant : McCartney ne mâchait pas ses mots, mais les deux hommes sont devenus de grands amis.

L’anecdote a fait le tour du web anglophone sous des titres spectaculaires, du genre “la chanson d’ELO que McCartney dit avoir été copiée sur les Beatles”. Elle mérite mieux que ce raccourci. Car elle pose trois questions passionnantes. McCartney avait-il raison, musicalement ? Pourquoi a-t-il désigné A Day in the Life, alors que deux de ses propres chansons ressemblent bien davantage à Mr. Blue Sky ? Et comment un groupe fondé pour prolonger les Beatles a-t-il fini par travailler avec trois d’entre eux, au point que son chef a produit le dernier single du groupe du vivant de deux de ses membres ?

Cette enquête reprend l’histoire depuis le début : la naissance d’ELO en 1970 sur les ruines de I Am the Walrus, le verdict de Lennon en 1974, le chalet suisse où Mr. Blue Sky est né, l’analyse musicale des ressemblances et des différences, puis la longue amitié qui a fait de Jeff Lynne, dans les années 1980 et 1990, l’un des collaborateurs les plus proches des ex-Beatles.

Une phrase de McCartney, et ce qu’elle dit vraiment

Le récit de Jeff Lynne

Tout part d’un entretien accordé par Jeff Lynne au quotidien britannique The Telegraph en 2022. Interrogé sur sa relation avec les Beatles, le chef d’ELO raconte sa première rencontre avec Paul McCartney. L’ancien Beatle, dit-il, a immédiatement évoqué Mr. Blue Sky et affirmé qu’il savait d’où Lynne avait tiré le riff. Pour McCartney, l’origine se trouvait au milieu d’A Day in the Life. Lynne conclut l’anecdote par une pirouette : McCartney ne prenait pas de gants, mais cela ne les a pas empêchés de devenir de grands amis.

Trois éléments de ce récit méritent d’être soulignés. D’abord, c’est un souvenir de Lynne, pas une déclaration de McCartney. Aucun entretien connu de McCartney ne reprend cette accusation. Ensuite, le ton est manifestement celui de la taquinerie entre musiciens, pas celui d’une revendication de propriété. Enfin, McCartney ne parle pas de la chanson entière mais d’un riff, c’est-à-dire d’une figure instrumentale précise.

Correctif factuel : McCartney n’a jamais dit que Mr. Blue Sky était “repris directement” des Beatles

Les titres qui affirment que Paul McCartney aurait déclaré qu’une chanson d’ELO était “reprise directement” des Beatles déforment la source. Le seul témoignage disponible est celui de Jeff Lynne, dans un entretien au Telegraph publié en 2022 : lors de leur première rencontre, McCartney lui aurait dit savoir d’où venait le riff de Mr. Blue Sky, en l’associant au milieu d’A Day in the Life. C’est une remarque orale, rapportée de seconde main par la personne visée, sur le ton de la plaisanterie, et qui a débouché sur une amitié. Il n’y a jamais eu ni accusation publique, ni procédure, ni revendication de droits d’auteur.

Pourquoi le ton compte

Il faut replacer la remarque dans la culture des musiciens britanniques de cette génération. Entre eux, repérer une influence est un jeu, presque une marque de respect. McCartney lui-même n’a jamais caché ses propres emprunts : la ligne de basse de I Saw Her Standing There reprise à Chuck Berry, l’ouverture de Back in the U.S.S.R. en hommage aux Beach Boys, l’admiration pour Pet Sounds qui a nourri Sgt. Pepper. Dire à un confrère “je sais d’où tu tiens ça”, c’est lui signifier qu’on a compris son travail, pas qu’on l’accuse de vol.

Le contraste est d’ailleurs frappant avec les rares cas où un ex-Beatle a été réellement mis en cause pour plagiat. George Harrison a été condamné en 1976 pour la ressemblance entre My Sweet Lord et He’s So Fine des Chiffons, dans une procédure qui a duré des années et coûté cher. Lennon a dû transiger avec l’éditeur de Chuck Berry pour une phrase de Come Together empruntée à You Can’t Catch Me. Ces affaires ont eu lieu devant des tribunaux, avec des avocats. L’affaire Mr. Blue Sky, elle, s’est jouée autour d’une poignée de main.

La question qui reste

Reste la question musicale, que l’anecdote soulève sans la trancher. McCartney avait-il raison ? Le riff de Mr. Blue Sky vient-il réellement du milieu d’A Day in the Life ? Pour y répondre, il faut d’abord comprendre d’où vient ELO, puis écouter les deux chansons côte à côte, et enfin chercher s’il n’existe pas, dans le catalogue des Beatles, des suspects plus convaincants que celui désigné par McCartney.

1970 : un groupe fondé pour continuer I Am the Walrus

Birmingham, The Move et Roy Wood

Electric Light Orchestra naît à Birmingham, la grande ville industrielle des Midlands, dans l’entourage d’un groupe de pop psychédélique très populaire en Angleterre à la fin des années 1960 : The Move. Son leader et principal auteur, Roy Wood, est un musicien inventif, fasciné par les arrangements classiques et par les expérimentations des Beatles. Le batteur, Bev Bevan, deviendra le socle rythmique d’ELO pendant toute sa période classique.

Jeff Lynne, né le 30 décembre 1947 à Birmingham, arrive de The Idle Race, un groupe au succès confidentiel mais très estimé des musiciens, qui pratiquait une pop mélodique et fantaisiste directement inspirée de Sgt. Pepper. Il rejoint The Move en 1970. Le projet commun des trois hommes, Wood, Lynne et Bevan, est ambitieux : créer un groupe de rock qui intègre en permanence des instruments classiques, violons, violoncelles, cuivres, non comme un habillage de studio mais comme un élément constitutif du son.

La déclaration d’intention

La formule qui résume ce projet est restée célèbre, et Lennon la citera lui-même en 1974. Au moment de la création d’ELO, ses fondateurs expliquent vouloir reprendre là où les Beatles s’étaient arrêtés avec I Am the Walrus. Le choix de cette chanson n’est pas anodin. Enregistrée en septembre 1967, I Am the Walrus est le morceau où les Beatles et George Martin ont poussé le plus loin la fusion entre rock et orchestre : violons, violoncelles, cors, un chœur de seize voix, des extraits radiophoniques du Roi Lear. Les violoncelles en particulier, qui scandent des motifs répétitifs et grinçants, deviendront la signature sonore d’ELO.

Lynne a toujours reconnu cette dette. Il a expliqué avoir été très influencé par le son des Beatles de 1968 et 1969, celui du double album blanc et d’Abbey Road, et plus largement par la manière dont le groupe utilisait le studio comme un instrument. Pour comprendre cette mutation, on peut relire notre dossier sur l’expérimentation musicale des Beatles en studio de 1962 à 1970, et notre portrait de George Martin sans les Beatles, dont les arrangements orchestraux ont servi de modèle à toute une génération.

10538 Overture et Roll Over Beethoven

Le premier single d’ELO, 10538 Overture, paraît en 1972. Il repose sur un riff de violoncelles lourd et obsédant, directement dans la lignée de I Am the Walrus, et se classe dans le Top 10 britannique. La même année, Roy Wood quitte le groupe pour fonder Wizzard, laissant Jeff Lynne seul maître à bord. À partir de là, ELO devient essentiellement son projet : il écrit, chante, joue de la guitare et produit.

En 1973, le groupe publie une reprise spectaculaire de Roll Over Beethoven de Chuck Berry, où le riff de guitare se mêle aux premières mesures de la Cinquième Symphonie de Beethoven. Le clin d’œil aux Beatles est double : le morceau figurait au répertoire des Beatles, qui l’avaient enregistré en 1963 pour With the Beatles, et la fusion rock-classique répond exactement au programme annoncé. Le single entre dans le Top 10 britannique.

Septembre 1974 : Lennon, animateur radio, baptise ELO “Son of Beatles”

Un samedi à WNEW-FM

Le 28 septembre 1974, John Lennon est à New York, en pleine période de séparation d’avec Yoko Ono. Il vient de publier Walls and Bridges. Pour en faire la promotion, il accepte une invitation inhabituelle : celle de Dennis Elsas, animateur de la station WNEW-FM, qui lui propose de passer quelques heures à l’antenne comme disc-jockey invité. Lennon s’amuse visiblement. Il lit les publicités, commente les disques, raconte des anecdotes, et choisit lui-même une partie de la programmation.

Parmi ses choix figure un disque d’Electric Light Orchestra sorti l’année précédente : Showdown. Lennon explique qu’il s’attendait à ce que ce single soit numéro un, mais que la maison de disques américaine du groupe, United Artists, ne l’a pas vraiment soutenu. Il ajoute qu’ELO est un groupe sympathique, qu’il les appelle “Son of Beatles”, tout en précisant qu’ils font des choses que les Beatles n’ont jamais faites. Et il rappelle la déclaration d’intention du groupe : continuer là où les Beatles s’étaient arrêtés avec I Am the Walrus. Selon lui, c’est exactement ce qu’ils ont fait.

Showdown, un disque d’influences croisées

Showdown est un choix révélateur. Enregistré aux studios AIR de Londres, le studio fondé par George Martin, le morceau est publié en single en 1973. Il atteint la 12e place au Royaume-Uni mais seulement la 53e aux États-Unis, ce qui explique la frustration de Lennon. Musicalement, c’est un disque plus funk que le reste de la production d’ELO, avec un clavinet sous les cordes caractéristiques du groupe. Lynne y joue le break instrumental sur une guitare Gibson Firebird empruntée à Marc Bolan, le leader de T. Rex.

Lennon, dans son commentaire, décrit Showdown comme un mélange de plusieurs influences : un peu de I Heard It Through the Grapevine de Marvin Gaye, un peu de Lightnin’ Strikes de Lou Christie, et une bonne dose de I Am the Walrus. La remarque est celle d’un auditeur attentif, qui sait décomposer un disque en ses ingrédients. Elle annonce, vingt ans à l’avance, le type de remarque que McCartney fera à propos de Mr. Blue Sky.

Correctif factuel : Lennon n’a jamais parlé de Mr. Blue Sky

On lit parfois que John Lennon et Paul McCartney auraient tous deux jugé Mr. Blue Sky trop proche des Beatles. C’est chronologiquement impossible pour Lennon. Son célèbre commentaire, où il qualifie ELO de “Son of Beatles”, date du 28 septembre 1974, à l’antenne de WNEW-FM à New York, et concerne Showdown, un single de 1973. Mr. Blue Sky n’a été écrit qu’en 1977 et publié en single en janvier 1978. Aucune déclaration publique de Lennon sur cette chanson n’est connue. Les deux remarques des Beatles portent donc sur deux disques différents, à quatre ans d’intervalle.

Ce que “Son of Beatles” voulait dire

Le surnom inventé par Lennon a souvent été lu comme une étiquette réductrice, celle d’un groupe d’imitateurs. Ce n’est pas le sens du propos. Lennon précise, dans la même phrase, qu’ELO fait des choses que les Beatles n’ont jamais faites. Le “fils” n’est pas une copie du père : c’est son héritier, celui qui poursuit le travail dans une direction que le père n’a pas eu le temps d’explorer. En 1974, quatre ans après la séparation, Lennon observe avec une certaine tendresse qu’un groupe a repris le chantier abandonné de l’orchestre rock.

Il y a aussi, dans ce compliment, une forme d’autodérision. Lennon passe alors une période chaotique, celle que la légende a appelée le “Lost Weekend”, entre Los Angeles et New York, loin de Yoko. Sa propre musique est plus dépouillée, plus directe. Voir d’autres prolonger l’esthétique la plus sophistiquée des Beatles, celle de Walrus, alors que lui s’en est éloigné, a quelque chose d’amusant. Notre dossier sur la rivalité Lennon-McCartney rappelle d’ailleurs que I Am the Walrus était l’une des chansons dont Lennon était le plus fier, précisément parce qu’elle échappait à toutes les catégories.

Badfinger, Big Star, ELO : qui a vraiment pris la relève ?

Le vide de 1970

On présente souvent la séparation des Beatles, officialisée au printemps 1970, comme l’ouverture d’un vide que d’autres groupes se seraient empressés de combler. L’image est commode, mais elle simplifie une réalité plus complexe. D’abord, les quatre Beatles restent extrêmement présents dans les classements : All Things Must Pass de George Harrison, McCartney puis Ram, Imagine de Lennon, les singles de Ringo Starr occupent le terrain au début des années 1970. Ensuite, l’influence des Beatles s’exerce dans toutes les directions à la fois, du folk rock américain au glam britannique.

Badfinger, les protégés d’Apple

Badfinger est souvent cité comme le premier “successeur” des Beatles. Le groupe gallois, d’abord appelé The Iveys, a pourtant été signé par Apple dès 1968, du vivant des Beatles, et c’est Paul McCartney lui-même qui lui a offert son premier grand succès, Come and Get It, en 1969. Badfinger n’a pas comblé un vide après la séparation : il a grandi à l’intérieur de la maison Beatles, avec la bénédiction et parfois la production de ses membres. George Harrison a produit une partie de l’album Straight Up, et les musiciens du groupe ont joué sur All Things Must Pass et au Concert pour le Bangladesh.

Big Star, les héritiers de Memphis

Big Star, formé à Memphis en 1971 autour d’Alex Chilton et Chris Bell, a lui aussi été profondément marqué par les Beatles, mais d’une manière toute différente. Leur pop à guitares, mélodique et mélancolique, a été un échec commercial à l’époque avant de devenir une référence majeure pour les générations suivantes. Big Star ne cherchait pas à remplacer les Beatles : il cherchait à retrouver la fraîcheur de leur période 1964-1965, celle des guitares carillonnantes et des harmonies vocales.

Correctif factuel : Badfinger et Big Star ne sont pas nés “pour combler le vide” de 1970

On lit souvent qu’après la séparation des Beatles, des groupes comme Badfinger et Big Star se seraient empressés de reprendre le flambeau. Badfinger avait été signé par Apple en 1968, sous le nom des Iveys, et avait obtenu son premier grand succès en 1969 avec Come and Get It, une chanson de McCartney : c’était un groupe de la maison, pas un remplaçant. Big Star, formé en 1971 à Memphis, a connu un échec commercial à l’époque et n’a été reconnu que beaucoup plus tard. Aucun de ces deux groupes n’a occupé, au début des années 1970, la place médiatique des Beatles.

ELO, le seul à reprendre le chantier orchestral

Dans ce paysage, ELO occupe une position unique. Badfinger prolonge la veine mélodique des Beatles, Big Star leur veine guitaristique. ELO est le seul à reprendre à son compte leur veine la plus ambitieuse et la plus coûteuse : celle des arrangements orchestraux, des collages sonores, des chansons construites comme des suites. C’est ce qui explique que Lennon ait vu en eux les véritables héritiers de Walrus. Et c’est ce qui explique aussi, trois ans plus tard, la naissance d’un morceau comme Mr. Blue Sky, clou d’une suite de quatre chansons enchaînées, construite comme la face deux d’Abbey Road.

Sur l’influence durable des Beatles chez leurs successeurs britanniques, on pourra lire notre grand dossier sur l’influence des Beatles sur la Britpop des années 1990, qui prolonge cette généalogie jusqu’à Oasis et Blur.

1977 : le chalet suisse où Mr. Blue Sky a vu le jour

Le poids d’A New World Record

En 1976, ELO a enfin trouvé la formule du grand succès international. L’album A New World Record, porté par des singles comme Livin’ Thing et Telephone Line, fait du groupe une vedette des deux côtés de l’Atlantique. Pour Jeff Lynne, l’enjeu de l’album suivant est considérable : il faut confirmer, et si possible dépasser. Il décide de s’isoler pour écrire, loin de Birmingham et des sollicitations. Il loue un chalet dans les Alpes suisses.

Deux semaines de brouillard, puis le soleil

Le récit de Lynne, rapporté notamment par la BBC, est devenu l’une des anecdotes les plus connues de l’histoire du groupe. Pendant les deux premières semaines de son séjour, le temps est sombre et brumeux. Les montagnes sont invisibles, la lumière grise, et Lynne ne parvient à rien écrire. C’est le blocage complet. Puis, un jour, le soleil perce. Les Alpes apparaissent dans toute leur splendeur. L’effet est immédiat : Lynne écrit Mr. Blue Sky, et, dans les deux semaines qui suivent, treize autres chansons.

Le récit a la simplicité d’une parabole, et il colle parfaitement au sujet de la chanson : un homme accablé par la pluie et la grisaille salue le retour du ciel bleu comme une résurrection. Il faut le prendre pour ce qu’il est, un souvenir d’auteur, forcément embelli par la répétition. Mais il a le mérite de situer l’origine de la chanson dans une expérience vécue plutôt que dans un disque des Beatles.

Musicland, Munich

Les chansons écrites en Suisse sont enregistrées à Munich, aux studios Musicland, installés au sous-sol de l’hôtel Arabella et fondés par le producteur Giorgio Moroder. Lynne y avait déjà enregistré une partie des albums précédents du groupe. Il produit lui-même, avec le soin maniaque des superpositions qui est devenu sa signature : voix empilées, cordes doublées, chœurs, effets de studio.

Correctif factuel : Mr. Blue Sky a été écrit en Suisse, pas enregistré en Suisse

Le récit du chalet suisse est souvent résumé de telle sorte qu’on croirait la chanson enregistrée dans les Alpes. Jeff Lynne y a composé Mr. Blue Sky et une série d’autres chansons, mais l’enregistrement a eu lieu aux studios Musicland de Munich, en Allemagne. Par ailleurs, la chanson n’a pas été écrite pour A New World Record, dont elle ne fait pas partie : elle figure sur l’album suivant, le double Out of the Blue, publié à l’automne 1977.

Out of the Blue et la suite Concerto for a Rainy Day

Out of the Blue paraît en octobre 1977. C’est un double album, le premier du groupe, et il deviendra l’un de ses plus grands succès commerciaux. Sa troisième face est occupée par une suite en quatre mouvements intitulée Concerto for a Rainy Day, “concerto pour un jour de pluie”. Les trois premières chansons, Standin’ in the Rain, Big Wheels et Summer and Lightning, installent un climat pluvieux et mélancolique. La quatrième, Mr. Blue Sky, marque le retour du soleil.

La construction est directement héritée des Beatles. Une face de disque pensée comme un tout, des chansons qui s’enchaînent sans silence, un climat qui évolue de la tristesse à l’euphorie, un finale orchestral grandiose : c’est exactement le principe du grand medley de la face deux d’Abbey Road, enregistré en 1969, cette période des Beatles que Lynne dit admirer par-dessus tout. Le premier emprunt de Mr. Blue Sky aux Beatles n’est donc pas un riff : c’est une architecture.

Anatomie de Mr. Blue Sky

Le riff de piano

Le cœur de Mr. Blue Sky, celui que McCartney désignait, est un motif de piano : des accords plaqués, répétés de manière régulière et sautillante, qui donnent à la chanson son allure de marche joyeuse. Ce motif est doublé par la basse et par la batterie, qui martèlent le temps avec insistance. L’effet est celui d’une pulsation mécanique et bondissante, presque une musique de dessin animé, qui contraste avec la sophistication des harmonies vocales placées au-dessus.

La cloche qui n’en était pas une

Un détail sonore a beaucoup fait parler. Le son métallique qui ponctue le rythme, et que l’on prend pour une cloche de vache, a été obtenu, selon le récit du groupe, par le batteur Bev Bevan en frappant une bouteille d’extincteur. L’anecdote illustre bien l’esprit de bricolage sonore que Lynne avait hérité des Beatles, pour qui le studio était un terrain de jeu : les Beatles avaient bien utilisé un réveil sur A Day in the Life, des bruits de verres et de chaînes sur Yellow Submarine.

Le vocodeur

Autre signature de la chanson : la voix synthétique qui prononce le titre, obtenue grâce à un vocodeur, un appareil qui transforme la voix humaine en la faisant passer à travers un synthétiseur. En 1977, l’effet est encore rare et futuriste. Il donne à la chanson une touche robotique, presque comique, que l’on retrouve à la toute fin, où la même voix synthétique demande à l’auditeur de retourner le disque. L’invitation est littérale : Mr. Blue Sky clôt la troisième face du double vinyle, et il faut effectivement retourner la galette pour passer à la quatrième.

Le finale orchestral

Dans sa version d’album, qui dure un peu plus de cinq minutes, la chanson se termine par un long passage orchestral, où les cordes, les chœurs et les cuivres reprennent les thèmes de la suite dans un crescendo grandiose avant de s’éteindre. Le single, lui, est raccourci à moins de quatre minutes. Ce finale est l’un des éléments qui ont le plus alimenté la comparaison avec A Day in the Life, dont la conclusion repose elle aussi sur une montée orchestrale spectaculaire.

A Day in the Life : que désignait exactement McCartney ?

Deux chansons cousues ensemble

Pour évaluer la remarque de McCartney, il faut rappeler comment est construite A Day in the Life, dernière plage de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, enregistrée entre le 19 janvier et le 22 février 1967. La chanson est un assemblage de deux fragments. Le premier, écrit par Lennon, est une méditation mélancolique inspirée par des faits divers lus dans le journal. Le second, écrit par McCartney, est un fragment plus ancien qu’il avait en réserve : une courte scène matinale où un homme se réveille, sort du lit, se coiffe à la hâte, boit une tasse de thé et court attraper son bus.

Entre les deux, les Beatles laissent un espace vide de vingt-quatre mesures, que Mal Evans compte à voix haute sur la bande et qui se termine par la sonnerie d’un réveil. Cet espace sera rempli le 10 février 1967 par un orchestre d’une quarantaine de musiciens, qui joue une montée chaotique du grave à l’aigu. La chanson se termine par le célèbre accord de mi majeur plaqué sur plusieurs pianos et prolongé pendant de longues secondes. Pour l’histoire complète, on se reportera à notre fiche consacrée à A Day in the Life.

Le milieu de McCartney

Quand McCartney parle du “milieu” d’A Day in the Life, il désigne presque certainement sa propre section, la scène du réveil. Musicalement, ce passage se distingue nettement du reste de la chanson. Le tempo semble s’accélérer, le piano plaque des accords réguliers et bondissants, la basse et la batterie martèlent le temps, et la voix de McCartney raconte une matinée pressée d’une manière presque sautillante. C’est un intermède quotidien, léger, au milieu d’une chanson grave.

La ressemblance avec Mr. Blue Sky est réelle sur plusieurs points. D’abord le motif de piano en accords plaqués, répétés sur chaque temps avec la même allure bondissante. Ensuite, le thème : deux scènes de matinée, un homme qui se lève et découvre le monde, là un réveil pressé, ici un réveil ébloui par le soleil. Enfin, la présence d’un orchestre qui, dans les deux cas, prend le relais pour une montée grandiose. McCartney, qui connaît son propre fragment mieux que personne, a évidemment reconnu cette allure.

Les différences

Mais la ressemblance a des limites. Le milieu d’A Day in the Life est un fragment très court, qui dure moins d’une minute, et il est construit sur une harmonie simple qui débouche rapidement sur la vocalise onirique de Lennon. Mr. Blue Sky, lui, développe son motif sur plus de cinq minutes, avec des modulations, un pont, des changements de climat. Surtout, le ton est opposé : chez les Beatles, la scène matinale est une parenthèse banale dans une chanson sur la mort et l’absurdité ; chez ELO, le soleil est le sujet même de la chanson, célébré sans ironie.

Élément Milieu d’A Day in the Life (1967) Mr. Blue Sky (1977)
Auteur Paul McCartney (fragment intégré à une chanson de Lennon) Jeff Lynne
Motif de piano Accords plaqués réguliers, allure bondissante Accords plaqués réguliers, allure bondissante
Thème Un réveil pressé, une matinée ordinaire Le retour du soleil après la pluie
Durée du passage Moins d’une minute Toute la chanson, plus de cinq minutes en version album
Orchestre Montée chaotique de quarante musiciens, accord final au piano Finale orchestral et choral en crescendo
Ton Parenthèse banale dans une chanson grave Euphorie assumée, sans ironie
Place dans l’album Dernière plage de Sgt. Pepper Dernière plage de la suite Concerto for a Rainy Day

Verdict partiel

Sur le plan strict du riff, McCartney n’avait pas tort : le motif de piano de Mr. Blue Sky partage avec son fragment de 1967 une allure et un procédé. Mais il s’agit d’un procédé courant dans la pop, les accords de piano plaqués sur chaque temps, que l’on retrouve dans des dizaines de chansons antérieures, du music-hall anglais au rhythm and blues de la Nouvelle-Orléans. Le lien avec A Day in the Life est d’ordre familial, pas génétique. Et surtout, il existe dans le catalogue des Beatles deux chansons qui ressemblent bien davantage à Mr. Blue Sky. Les deux sont signées McCartney.

Les vrais suspects : Good Day Sunshine et Penny Lane

Good Day Sunshine, 1966 : le soleil au piano

Le premier suspect s’appelle Good Day Sunshine. Enregistrée les 8 et 9 juin 1966 et publiée en août de la même année sur Revolver, cette chanson de McCartney est une célébration du soleil, portée par un piano qui plaque des accords sur chaque temps avec une allure bondissante de music-hall. McCartney a expliqué l’avoir écrite sous l’influence des Lovin’ Spoonful et de leur tube Daydream. George Martin y joue un solo de piano dans le style honky-tonk, enregistré sur une bande ralentie pour sonner plus vif et plus métallique à la lecture.

La parenté avec Mr. Blue Sky saute aux oreilles. Même sujet, le soleil qui rend heureux. Même instrument moteur, un piano en accords plaqués. Même allure, cette marche joyeuse et légèrement mécanique. Même esprit de music-hall anglais, celui que McCartney a hérité de son père Jim, pianiste amateur et chef d’un orchestre de danse dans les années 1920. Si l’on cherche l’ancêtre direct de Mr. Blue Sky dans le catalogue des Beatles, Good Day Sunshine est un candidat bien plus convaincant que le milieu d’A Day in the Life.

Penny Lane, 1967 : le ciel bleu de banlieue

Le second suspect est Penny Lane, publiée en double face A avec Strawberry Fields Forever le 17 février 1967, au moment même où les Beatles terminaient A Day in the Life. La chanson repose elle aussi sur un piano en accords réguliers, sautillants, et sur une batterie qui marque chaque temps. Elle décrit une scène urbaine ensoleillée, sous un ciel bleu de banlieue qui fait partie de son imagerie la plus connue. Et elle est enrichie par un arrangement orchestral inventif, dont le célèbre solo de trompette piccolo joué par David Mason.

Plusieurs critiques ont d’ailleurs relevé des parallèles de structure et d’harmonie entre Mr. Blue Sky et Penny Lane, au point de qualifier la chanson d’ELO de “beatlesienne” au sens le plus précis du terme. La ressemblance ne tient pas à une mélodie empruntée, mais à une manière : un piano qui avance, une harmonie qui glisse avec élégance, un paysage urbain illuminé, et un orchestre qui colore plutôt qu’il n’écrase.

L’ironie de McCartney

C’est là que l’anecdote devient savoureuse. En désignant A Day in the Life, McCartney désignait un fragment qu’il avait lui-même écrit. En réalité, les chansons qui ressemblent le plus à Mr. Blue Sky, Good Day Sunshine et Penny Lane, sont également de lui. Autrement dit, ce que McCartney reconnaissait dans la chanson d’ELO, ce n’était pas “les Beatles” en général : c’était sa propre écriture, son propre goût du piano bondissant, du music-hall et des ciels bleus. Quand il dit à Lynne qu’il sait d’où vient le riff, il lui dit en substance : je reconnais ma patte.

C’est aussi ce qui explique que la remarque ait débouché sur une amitié plutôt que sur un conflit. McCartney n’a pas vu dans Mr. Blue Sky un vol, mais un hommage de plus, venu d’un musicien qui avait manifestement écouté ses chansons avec une attention d’artisan. Sur l’art de McCartney au piano et sa passion du détail, notre portrait de Paul McCartney perfectionniste et notre enquête sur le dialogue entre Pet Sounds et Sgt. Pepper éclairent ce mélange d’influence et d’invention qui caractérise toute la pop de cette époque.

Et George Harrison ?

Un autre élément de Mr. Blue Sky est parfois rapproché des Beatles : la guitare slide, ce jeu de glissando obtenu avec un tube de verre ou de métal, que Lynne pratique volontiers dans d’autres chansons d’ELO et qui est devenu, dans les années 1970, la signature de George Harrison. Lynne ne l’emploie pas de manière centrale sur Mr. Blue Sky, mais son goût pour ce son explique en partie pourquoi, dix ans plus tard, Harrison le choisira comme producteur. Les deux hommes partageaient une même oreille.

De single moyen à hymne planétaire : la seconde vie de Mr. Blue Sky

Un succès modeste en 1978

On l’oublie souvent, mais Mr. Blue Sky n’a pas été un triomphe immédiat. Publié en single au Royaume-Uni le 20 janvier 1978, il atteint la 6e place du classement britannique, un beau résultat mais pas un numéro un. Aux États-Unis, il ne dépasse pas la 35e place du Billboard Hot 100. D’autres singles d’ELO de la même période, comme Telephone Line ou Turn to Stone, ont fait aussi bien ou mieux. L’album Out of the Blue, lui, est un immense succès, mais la chanson n’en est alors qu’un des moments forts parmi d’autres.

La consécration par l’écran

C’est la télévision et le cinéma qui ont fait de Mr. Blue Sky la chanson emblématique du groupe. Sa bonne humeur communicative, son crescendo et son allure de dessin animé en font un choix idéal pour les génériques, les bandes-annonces et les publicités. En 2006, un épisode de Doctor Who lui fait jouer un rôle central. En 2017, la scène d’ouverture des Gardiens de la Galaxie Vol. 2, où un petit personnage danse sur la chanson pendant qu’une bataille fait rage à l’arrière-plan, la fait découvrir à une nouvelle génération. Le streaming achève le travail : la chanson est aujourd’hui certifiée quatre fois disque de platine au Royaume-Uni et trois fois aux États-Unis.

Le réenregistrement de 2012

En 2012, Jeff Lynne réenregistre la chanson pour la compilation Mr. Blue Sky: The Very Best of Electric Light Orchestra, qui rassemble de nouvelles versions de ses classiques. Cette version récente supprime le finale orchestral, et elle est accompagnée d’un clip d’animation coloré. Le geste est révélateur : comme McCartney qui rejoue sans relâche les chansons des Beatles, Lynne entretient son propre catalogue avec un soin d’artisan, en cherchant à rapprocher le son de ses disques de ce qu’il entendait dans sa tête à l’époque.

La trajectoire de Mr. Blue Sky ressemble d’ailleurs à celle de plusieurs chansons des Beatles, qui ont connu une seconde vie spectaculaire grâce au streaming et au cinéma. Notre analyse des 26 milliards d’écoutes des Beatles sur Spotify montre comment Here Comes the Sun, autre célébration du soleil, est devenue la chanson la plus écoutée du groupe.

Le fils devenu membre de la famille : Jeff Lynne et les ex-Beatles

La fin d’ELO et le choix de George Harrison

Après Discovery en 1979, la bande originale de Xanadu en 1980 et l’album de science-fiction Time en 1981, ELO s’essouffle. Le groupe se sépare en 1986. Jeff Lynne, libéré, se consacre à la production. Et c’est là que l’histoire prend une tournure que personne n’aurait imaginée en 1974 : le “fils des Beatles” va devenir le producteur attitré de trois d’entre eux.

Le premier à faire appel à lui est George Harrison. Au milieu des années 1980, Harrison sort d’une longue traversée du désert, que nous avons racontée dans notre dossier sur les treize années de chute et de retour de George Harrison. Pour son retour, il choisit Lynne comme coproducteur. L’album Cloud Nine, publié en novembre 1987, est un succès mondial, porté par une reprise, Got My Mind Set on You, qui devient numéro un aux États-Unis au début de 1988.

When We Was Fab : quand Lynne aide Harrison à pasticher les Beatles

Sur Cloud Nine figure une chanson qui boucle la boucle de manière vertigineuse : When We Was Fab. Harrison et Lynne y pastichent délibérément le son des Beatles de 1967, avec des violoncelles directement inspirés d’I Am the Walrus, des bandes inversées et un sitar en coda. Ringo Starr y joue de la batterie. Autrement dit, le producteur d’un groupe fondé pour continuer I Am the Walrus aide un Beatle à recréer I Am the Walrus. Nous avons raconté cette histoire en détail dans notre article sur When We Was Fab.

Les Traveling Wilburys

En 1988, Harrison et Lynne vont plus loin encore. Avec Bob Dylan, Roy Orbison et Tom Petty, ils forment un supergroupe improbable, les Traveling Wilburys, né presque par hasard d’une séance d’enregistrement dans le garage de Dylan à Malibu. L’album Traveling Wilburys Vol. 1, coproduit par Harrison et Lynne, est un grand succès. Pour Lynne, qui avait grandi en écoutant Orbison et les Beatles, l’expérience est la consécration d’une vie. Notre dossier sur l’histoire complète des Traveling Wilburys revient sur cette aventure.

Ringo Starr et Time Takes Time

Ringo Starr fait lui aussi appel à Lynne. Son album Time Takes Time, publié en 1992 et considéré comme celui de son retour après une longue période difficile, réunit plusieurs producteurs, parmi lesquels Jeff Lynne, qui signe quelques titres. Sur ce contexte, notre enquête sur la décennie perdue de Ringo Starr raconte comment ce disque a marqué la fin d’une traversée du désert.

1994 : Free as a Bird, le sommet de l’histoire

Le moment le plus extraordinaire de cette relation survient en 1994. Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr décident de terminer, pour le projet Anthology, des maquettes laissées par John Lennon. Il faut un producteur capable de transformer une cassette mono de piano et de voix, enregistrée à la fin des années 1970 au Dakota, en un disque des Beatles. George Martin, dont l’ouïe décline, se retire de cet aspect du projet. Harrison propose Jeff Lynne.

En février 1994, dans le studio de McCartney installé dans un ancien moulin du Sussex, Lynne travaille avec les trois Beatles survivants sur Free as a Bird. C’est vraisemblablement dans ce cadre que se nouent ses relations de travail avec McCartney, même si Lynne ne précise pas, dans son récit, la date exacte de la première rencontre où l’ancien Beatle lui a parlé de Mr. Blue Sky. La chanson paraît en décembre 1995 et devient le premier single inédit des Beatles depuis 1970. Real Love suit en 1996. Le fils des Beatles de 1974 est devenu, vingt ans plus tard, l’artisan de leurs derniers disques du XXe siècle. Notre article sur le duel McCartney-Harrison au cœur de Free as a Bird raconte l’intérieur de ces séances.

Correctif factuel : Jeff Lynne n’a pas produit Now and Then

On attribue parfois à Jeff Lynne la production de Now and Then, la “dernière chanson des Beatles” publiée en novembre 2023. Lynne a bien travaillé sur cette maquette de Lennon avec les trois Beatles survivants en 1995, dans le prolongement de Free as a Bird et de Real Love, mais la tentative a été abandonnée, notamment en raison de la mauvaise qualité de l’enregistrement d’origine et des réserves de George Harrison. La version publiée en 2023 a été achevée par Paul McCartney et Giles Martin, grâce à la technologie de séparation des sources mise au point par l’équipe de Peter Jackson.

Flaming Pie : Lynne dans l’atelier de McCartney

L’amitié née de la remarque sur Mr. Blue Sky se prolonge dans l’œuvre solo de McCartney. Sur Flaming Pie, album publié en 1997 et largement nourri par l’expérience de l’Anthology, Lynne coproduit une partie des titres. McCartney a expliqué avoir apprécié sa rapidité et son oreille pour les harmonies vocales. Le disque est souvent cité parmi les meilleurs de McCartney en solo. Sur la place de Lynne parmi les collaborateurs de McCartney, on lira notre dossier sur les producteurs de Paul McCartney et notre panorama des cinquante-huit ans de collaborations de McCartney.

Brainwashed et le Concert for George

Après la mort de George Harrison, le 29 novembre 2001, Jeff Lynne achève avec Dhani Harrison l’album posthume Brainwashed, publié en 2002. La même année, il participe au Concert for George organisé au Royal Albert Hall le 29 novembre 2002, premier anniversaire de la disparition de Harrison, aux côtés d’Eric Clapton, de Paul McCartney et de Ringo Starr. L’homme qui, en 1970, voulait continuer les Beatles se retrouve sur scène pour les pleurer avec eux. Lynne a été intronisé au Rock and Roll Hall of Fame avec ELO en 2017. Sa fiche sur yellow-sub.net, dans la rubrique consacrée aux amis et “cinquièmes Beatles”, détaille ce parcours, et notre dossier sur les collaborations des ex-Beatles après la séparation le replace dans le grand réseau des anciens du groupe.

Influence, hommage ou emprunt : où passe la frontière ?

La “beatlesque”, un genre à part entière

La critique anglophone a inventé un adjectif pour désigner la musique qui sonne comme celle des Beatles sans en être : “beatlesque”. ELO en est l’exemple le plus célèbre, avec Badfinger, Big Star, Crowded House, Oasis ou Tears for Fears. Le mot ne désigne pas une copie, mais une grammaire : harmonies vocales soignées, mélodies qui changent d’accord de manière inattendue, arrangements qui mêlent rock et orchestre, humour et mélancolie mêlés.

Dans ce sens, presque toute la pop britannique d’après 1970 est beatlesque, et la frontière entre influence et emprunt devient très difficile à tracer. Personne ne possède le piano plaqué sur chaque temps, ni le violoncelle rock, ni la face de disque construite comme une suite. Ce que les Beatles ont inventé, ce n’est pas un catalogue de riffs brevetables : c’est une manière de faire des disques que tout le monde a ensuite adoptée.

Le critère juridique

Le droit d’auteur, lui, ne protège pas un style, une allure ou un procédé d’arrangement. Il protège une mélodie, un texte, une combinaison originale et identifiable. C’est ce qui a condamné Harrison pour My Sweet Lord : la mélodie était jugée substantiellement similaire à celle d’une autre chanson. Mr. Blue Sky ne reprend ni la mélodie ni le texte d’aucune chanson des Beatles. Sa ressemblance avec A Day in the Life, Good Day Sunshine ou Penny Lane tient au procédé, pas au contenu. McCartney le savait mieux que quiconque, et c’est sans doute pour cela que sa remarque était une taquinerie et non une menace.

Ce que l’histoire dit des Beatles

Au fond, l’affaire Mr. Blue Sky en dit plus sur les Beatles que sur ELO. Elle montre à quel point leur influence est devenue diffuse, au point qu’un Beatle lui-même peut reconnaître sa main dans la chanson d’un autre, dix ans après la séparation. Elle montre aussi la générosité de cette génération de musiciens, pour qui l’emprunt était une forme de conversation. Lennon saluait en 1974 un groupe qui continuait son travail ; McCartney taquinait en ami un producteur qui connaissait ses chansons par cœur ; Harrison et Starr confiaient leurs retours à ce même producteur. Loin d’être un larcin, Mr. Blue Sky est l’un des nombreux fils qui relient les Beatles à la musique qui les a suivis.

Sur la façon dont les Beatles eux-mêmes empruntaient à leurs aînés, on lira notre article sur Ticket to Ride, que Lennon tenait pour l’un des premiers disques de heavy metal, autre exemple d’un Beatle qui relit après coup la généalogie de sa propre musique.

Guide d’écoute : entendre les Beatles dans Mr. Blue Sky en sept étapes

Une méthode comparative

1. Écoutez d’abord le milieu d’A Day in the Life. Isolez la section de McCartney, la scène du réveil. Concentrez-vous sur le piano qui plaque ses accords sur chaque temps et sur l’allure bondissante de la voix.

2. Enchaînez sur l’introduction de Mr. Blue Sky. Comparez le motif de piano. Notez ce qui est semblable, l’allure, la régularité, et ce qui diffère, le tempo, la tonalité, la densité de l’arrangement.

3. Écoutez Good Day Sunshine. Repérez le piano de music-hall, le thème solaire, la marche joyeuse. Demandez-vous si la ressemblance n’est pas plus forte qu’avec A Day in the Life.

4. Écoutez Penny Lane. Concentrez-vous sur la manière dont le piano et la batterie avancent ensemble, et sur l’orchestre qui colore sans écraser.

5. Revenez à Mr. Blue Sky et écoutez le vocodeur. Voilà un élément que les Beatles n’ont jamais employé : c’est la part d’invention propre à ELO, celle que Lennon avait en tête quand il disait que le groupe faisait des choses que les Beatles n’avaient jamais faites.

6. Écoutez le finale orchestral. Comparez-le à la montée orchestrale et à l’accord final d’A Day in the Life. L’intention est la même, le grandiose ; le ton est opposé, l’euphorie contre le vertige.

7. Écoutez enfin I Am the Walrus puis Showdown. Vous entendrez les violoncelles qui ont donné naissance à ELO, et vous comprendrez pourquoi Lennon, en 1974, reconnaissait ses enfants.

Chronologie

Date Événement
30 décembre 1947 Naissance de Jeff Lynne à Birmingham
8-9 juin 1966 Enregistrement de Good Day Sunshine (album Revolver, août 1966)
19 janvier – 22 février 1967 Enregistrement d’A Day in the Life
17 février 1967 Sortie du single Penny Lane / Strawberry Fields Forever
Septembre 1967 Enregistrement d’I Am the Walrus
1968 Les Iveys, futurs Badfinger, signent chez Apple
1970 Fondation d’Electric Light Orchestra par Roy Wood, Jeff Lynne et Bev Bevan
1972 Premier single, 10538 Overture ; départ de Roy Wood
1973 Roll Over Beethoven, puis Showdown (12e au Royaume-Uni)
28 septembre 1974 Lennon, animateur invité sur WNEW-FM, qualifie ELO de “Son of Beatles”
1976 A New World Record, succès international
1977 Écriture de Mr. Blue Sky dans un chalet suisse, enregistrement à Musicland (Munich)
Octobre 1977 Sortie du double album Out of the Blue
20 janvier 1978 Single Mr. Blue Sky au Royaume-Uni (6e ; 35e aux États-Unis)
1986 Séparation d’ELO
Novembre 1987 Cloud Nine de George Harrison, coproduit par Lynne
1988 Traveling Wilburys Vol. 1
1992 Time Takes Time de Ringo Starr, avec des titres produits par Lynne
Février 1994 Séances de Free as a Bird avec les trois Beatles survivants
Décembre 1995 Sortie de Free as a Bird
1996 Sortie de Real Love
1997 Flaming Pie de McCartney, en partie coproduit par Lynne
29 novembre 2002 Concert for George au Royal Albert Hall ; sortie de Brainwashed la même année
2006 Mr. Blue Sky au cœur d’un épisode de Doctor Who
2012 Réenregistrement de la chanson par Lynne
2017 Les Gardiens de la Galaxie Vol. 2 ; ELO au Rock and Roll Hall of Fame
2022 Lynne raconte au Telegraph la remarque de McCartney
Novembre 2023 Sortie de Now and Then, achevé sans Lynne par McCartney et Giles Martin

Questions fréquentes

Paul McCartney a-t-il accusé ELO de plagiat ?

Non. Selon Jeff Lynne, dans un entretien au Telegraph en 2022, McCartney lui a dit lors de leur première rencontre qu’il savait d’où venait le riff de Mr. Blue Sky, en l’associant au milieu d’A Day in the Life. C’était une taquinerie, et les deux hommes sont devenus amis. Il n’y a jamais eu d’accusation publique ni de procédure.

Mr. Blue Sky ressemble-t-il vraiment à A Day in the Life ?

Partiellement. Le motif de piano en accords plaqués rappelle la section écrite par McCartney au milieu d’A Day in the Life, et les deux chansons se terminent par une montée orchestrale. Mais Good Day Sunshine et Penny Lane, deux autres chansons de McCartney, en sont plus proches par le thème solaire et l’allure du piano.

Que voulait dire Lennon en appelant ELO “Son of Beatles” ?

Il saluait un groupe qui prolongeait le travail orchestral des Beatles, en particulier celui d’I Am the Walrus, tout en faisant des choses que les Beatles n’avaient jamais faites. Il l’a dit le 28 septembre 1974 sur WNEW-FM, à propos du single Showdown.

Lennon a-t-il commenté Mr. Blue Sky ?

Non. Son commentaire de 1974 portait sur Showdown. Mr. Blue Sky n’a été écrit qu’en 1977.

Où et quand Mr. Blue Sky a-t-il été écrit ?

Dans un chalet des Alpes suisses loué par Jeff Lynne en 1977, après deux semaines de brouillard qui l’avaient bloqué. Le retour du soleil lui a inspiré la chanson, puis treize autres en deux semaines. Elle a été enregistrée aux studios Musicland de Munich.

Sur quel album figure Mr. Blue Sky ?

Sur le double album Out of the Blue, sorti en octobre 1977, comme dernier mouvement de la suite Concerto for a Rainy Day, qui occupe la troisième face.

Mr. Blue Sky a-t-il été numéro un ?

Non. Le single a atteint la 6e place au Royaume-Uni et la 35e aux États-Unis en 1978. Sa notoriété actuelle doit beaucoup au cinéma, à la télévision et au streaming.

Quelle est la voix robotique de Mr. Blue Sky ?

Un vocodeur, appareil qui transforme la voix en la faisant passer par un synthétiseur. À la fin de la version d’album, la voix synthétique invite l’auditeur à retourner le disque, la chanson clôturant la troisième face du double vinyle.

Quels liens Jeff Lynne a-t-il avec les Beatles ?

Il a coproduit Cloud Nine de George Harrison (1987), cofondé avec lui les Traveling Wilburys (1988), produit des titres de Ringo Starr (1992), produit Free as a Bird et Real Love pour l’Anthology (1994-1996), coproduit une partie de Flaming Pie de McCartney (1997) et achevé Brainwashed de Harrison (2002).

Jeff Lynne a-t-il produit Now and Then ?

Non. Il a travaillé sur la maquette en 1995, mais la tentative a été abandonnée. La version de 2023 a été achevée par Paul McCartney et Giles Martin.

Pourquoi ELO voulait-il continuer I Am the Walrus ?

Parce que cette chanson de 1967 représentait le point le plus poussé de la fusion entre rock et orchestre chez les Beatles, avec ses violoncelles, ses cors et son chœur. ELO a fait de cette fusion son principe fondateur.

Badfinger et Big Star ont-ils remplacé les Beatles ?

Non. Badfinger était un groupe signé par Apple dès 1968, lancé par une chanson de McCartney. Big Star, formé en 1971, a connu l’échec commercial avant d’être redécouvert. Aucun n’a occupé la place des Beatles au début des années 1970.

Glossaire

Accords plaqués : accords joués en frappant toutes les notes simultanément, souvent de manière répétée, par opposition aux accords arpégés.

Beatlesque : adjectif de la critique anglophone désignant une musique qui rappelle la grammaire des Beatles : harmonies vocales, changements d’accords inattendus, arrangements mêlant rock et orchestre.

Clavinet : clavier électrique à cordes frappées, au son percussif, très utilisé dans le funk des années 1970.

Double face A : single dont les deux faces sont promues à égalité, comme Penny Lane / Strawberry Fields Forever.

Medley : enchaînement de plusieurs chansons sans interruption, comme la face deux d’Abbey Road ou la suite Concerto for a Rainy Day.

Music-hall : tradition de spectacle populaire britannique du XIXe et du début du XXe siècle, dont McCartney a hérité le goût par son père.

Slide : technique de guitare consistant à faire glisser un tube de verre ou de métal sur les cordes, signature de George Harrison dans les années 1970.

Vocodeur : appareil qui module un son de synthétiseur par la voix humaine, produisant une voix robotique.

Pour aller plus loin sur yellow-sub.net

Sur l’héritage des Beatles et les musiciens qui ont gravité autour d’eux, on pourra lire notre dossier sur les “cinquièmes Beatles”, notre panorama de la discographie solo de Paul McCartney album par album, notre classement des dix meilleurs albums solo des Beatles et notre enquête sur la genèse financière de l’Anthology. Pour le contexte de la séparation, la chronologie de 1970 reste la porte d’entrée, et la page consacrée à John Lennon retrace sa période new-yorkaise. Pour tout le reste, direction la page d’accueil des Beatles.

Sources et bibliographie

Témoignages et entretiens

Jeff Lynne, entretien au Telegraph, 2022 (récit de la remarque de McCartney).
John Lennon, émission de Dennis Elsas, WNEW-FM, New York, 28 septembre 1974 ; transcription reprise dans Lennon: Conversations with John Lennon.
Jeff Lynne, récit de l’écriture de Mr. Blue Sky, BBC.
The Beatles, The Beatles Anthology, Chronicle Books, 2000.
Barry Miles, Paul McCartney: Many Years From Now, Secker & Warburg, 1997.

Ouvrages de référence

Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions, Hamlyn, 1988.
Ian MacDonald, Revolution in the Head: The Beatles’ Records and the Sixties, Fourth Estate, 1994, rééd. 2005.
Walter Everett, The Beatles as Musicians: Revolver through the Anthology, Oxford University Press, 1999.
Geoff Emerick, Here, There and Everywhere, Gotham Books, 2006.

Ressources en ligne

Wikipédia (anglais), articles Mr. Blue Sky, Showdown, Jeff Lynne, Beatlesque.
Far Out Magazine, articles sur la remarque de McCartney et sur le surnom “Son of Beatles”.
Site officiel de John Lennon et site de Dennis Elsas, archives de l’émission du 28 septembre 1974.
Official Charts Company et Billboard, classements de 1973 et 1978 ; certifications BPI et RIAA.

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