Stuart Sutcliffe et John Lennon : l’ami, le rire de 1962 et ce qu’il reste de lui dans l’œuvre
Il avait 21 ans, il peignait mieux qu’il ne jouait de la basse, et il est mort à Hambourg le 10 avril 1962, la veille du jour où ses anciens camarades devaient y revenir. Pour beaucoup d’auditeurs, Stuart Sutcliffe reste une silhouette en lunettes noires au fond des photos d’Astrid Kirchherr, le « cinquième Beatle » qui a quitté le groupe trop tôt. Pour John Lennon, il a été autre chose : le seul ami de sa jeunesse qu’il considérait comme un égal, un peintre qu’il admirait, un confident à qui il écrivait des lettres et des poèmes qu’il ne montrait à personne d’autre.
Un texte en anglais circule sur les réseaux pour raconter cette amitié. Il en fait la clé de la « psychologie » de Lennon : Stuart aurait été son ancre artistique, sa mort la blessure qui l’aurait cuirassé, son souvenir la matière secrète d’« In My Life » et, de loin en loin, l’origine de son engagement pour la paix. Le récit est émouvant, et il contient du vrai. Mais il mélange des faits établis, des témoignages fragiles et des hypothèses présentées comme des certitudes. Nous l’avons repris point par point, à partir des témoignages d’Astrid Kirchherr, de Cynthia Lennon, de Yoko Ono, de Bill Harry et des biographes, pour mesurer ce que Stuart Sutcliffe a réellement compté dans la vie de John Lennon, et ce qu’il en reste dans son œuvre.
Sommaire
Un texte qui circule, cinq affirmations à vérifier
Le texte de départ tient en quatre paragraphes. Il pose d’abord un cadre : on ne peut pas comprendre « l’architecture psychologique » de John Lennon sans Stuart Sutcliffe. Il oppose ensuite deux images. Pour l’auditeur occasionnel, Stuart serait le bassiste médiocre qui a quitté le groupe trop tôt ; pour ceux qui étudient les origines des Beatles, il aurait été l’ancre artistique de John, son confident le plus proche et l’âme du style bohème du groupe. Le reste du texte déroule une chronologie : la rencontre au Liverpool College of Art, Hambourg, Astrid Kirchherr, le départ de Stuart, sa mort en avril 1962, la réaction de John, puis les traces dans l’œuvre.
Sur le fond, ce cadre n’est pas absurde. Les biographes sérieux, de Hunter Davies à Mark Lewisohn, s’accordent pour faire de Stuart l’ami le plus important de Lennon entre 1958 et 1961, plus important à certains égards que Paul McCartney, qui était alors son partenaire musical mais pas encore son confident. Le problème est ailleurs. Le texte avance au moins cinq affirmations précises qui méritent d’être examinées une à une, parce qu’elles circulent bien au-delà de ce texte et qu’on les retrouve dans de nombreux articles, vidéos et publications de fans.
Les cinq points litigieux
La première affirmation concerne la coupe de cheveux : Astrid Kirchherr aurait « contribué à créer » la célèbre coupe des Beatles. C’est un raccourci, et Astrid elle-même l’a corrigé de son vivant. La deuxième concerne le départ de Stuart : il aurait quitté le groupe pour se consacrer à la peinture et « épouser » Astrid. Or ils ne se sont jamais mariés ; ils étaient fiancés. La troisième touche à la mort : Stuart serait mort d’un « anévrisme cérébral ». Les documents parlent d’une hémorragie cérébrale, et la cause exacte de cette hémorragie reste discutée depuis soixante ans.
La quatrième affirmation est la plus répandue : « In My Life » serait « fortement attribuée » aux souvenirs que John avait de Stuart. Lennon n’a jamais dit cela. L’attribution vient d’un témoin, son ami d’enfance Pete Shotton, et elle porte sur un seul vers. La cinquième, enfin, relie la mort de Stuart à la transformation de Lennon en militant pacifiste à la fin des années 1960. C’est une hypothèse séduisante, mais aucun document ne l’étaye, et la chronologie de l’engagement de Lennon suggère d’autres origines.
À ces cinq points s’ajoutent deux nuances. Le texte affirme que John « parlait rarement » de Stuart en interview. C’est exact pour les interviews, mais Yoko Ono a raconté qu’il n’y avait pas eu une période de leur vie commune où il n’avait pas parlé de lui. Il affirme aussi que la présence de Stuart sur la pochette de Sgt. Pepper était un hommage discret de John. Stuart y figure bien, mais l’idée que John l’aurait choisi repose sur des attributions tardives, pas sur un document de 1967.
Ce que l’on peut tenir pour acquis
Avant de corriger, il faut dire ce que le texte a de juste, car l’essentiel l’est. Stuart Sutcliffe et John Lennon se sont bien rencontrés au Liverpool College of Art. Stuart était bien un peintre doué, dont l’œuvre de jeunesse a été achetée par l’un des grands collectionneurs de Liverpool. Il est bien tombé amoureux d’Astrid Kirchherr à Hambourg, il a bien quitté le groupe en 1961 pour reprendre ses études d’art, et il est bien mort le 10 avril 1962, à 21 ans. Astrid a bien annoncé la nouvelle aux Beatles à leur arrivée à Hambourg, et sa description de la réaction de John, un état d’hystérie où l’on ne savait plus s’il riait ou s’il pleurait, est l’un des témoignages les plus forts de toute l’histoire du groupe.
Il est exact, enfin, que cette mort est venue s’ajouter à deux autres deuils, celui de son oncle George Smith en 1955 et celui de sa mère Julia en 1958. À 21 ans, John Lennon avait perdu trois des personnes qu’il aimait le plus. Ce n’est pas une interprétation : c’est une chronologie. La question est de savoir ce que l’on peut en déduire sans inventer.
Méthode
Pour répondre, cet article ne refait pas la biographie complète de Stuart Sutcliffe, que Yellow-Sub.net a déjà retracée dans un dossier en plusieurs chapitres, de son enfance à Liverpool et sa rencontre avec John Lennon à ses dernières œuvres et sa mort en 1962. Il adopte un autre point de vue : celui de John. Que lui a apporté Stuart ? Comment a-t-il vécu son départ, puis sa mort ? Qu’en a-t-il dit, à qui, et quand ? Et que reste-t-il de cet ami dans les chansons, les pochettes et les choix de sa vie ?
Les témoignages utilisés sont de nature différente, et il faut les distinguer. Il y a ceux des contemporains directs, recueillis des années plus tard : Astrid Kirchherr, Cynthia Lennon, Bill Harry, Pete Shotton, Pauline Sutcliffe. Il y a les propos de Lennon lui-même, rares sur ce sujet, souvent rapportés par d’autres. Et il y a les interprétations des biographes, qui ont leur valeur mais ne sont pas des preuves. Chaque fois qu’un fait repose sur un seul témoin, ou que deux témoins se contredisent, nous le signalons.
Liverpool, 1957-1960 : l’égal que John n’avait jamais eu
Quand John Lennon entre au Liverpool College of Art à la rentrée de 1957, il a 16 ans, une réputation de perturbateur et aucune intention sérieuse de devenir peintre. L’école, installée dans Hope Street, juste à côté du Liverpool Institute où étudient Paul McCartney et George Harrison, lui offre surtout un sursis : il a échoué à ses examens de fin d’études, et c’est le directeur de son lycée qui l’a aidé à y entrer. Stuart Sutcliffe, lui, y est arrivé un an plus tôt, en 1956, et il est déjà considéré comme l’un des étudiants les plus prometteurs de l’établissement.
Un Écossais timide au sous-sol
Stuart Fergusson Victor Sutcliffe est né le 23 juin 1940 à Édimbourg, d’un père ingénieur de marine, Charles, et d’une mère institutrice, Martha, que tout le monde appelle Millie. La famille s’est installée à Liverpool, au 37 Aigburth Drive, où Stuart a grandi avec ses deux sœurs, Pauline et Joyce. Le père, souvent en mer, est une figure lointaine ; la mère soutient la vocation artistique de son fils. Après le Prescot Grammar School, qu’il fréquente de 1951 à 1956, Stuart entre au College of Art. Pendant sa première année, il travaille comme éboueur pour la municipalité afin de payer ses fournitures.
À l’école, il est petit, mince, parle doucement et se tient à l’écart. Il a obtenu de travailler dans un atelier en sous-sol, où son professeur, Arthur Ballard, vient lui donner des tutorats particuliers. Il soigne une image inspirée de James Dean, cheveux en arrière, lunettes noires, veste de cuir, qui détonne dans un établissement encore très traditionnel. L’Université John Moores de Liverpool, héritière de l’école, rappelle aujourd’hui qu’il a laissé environ six cents œuvres et le présente comme un pionnier de ce qui deviendra le pop art.
La présentation par Bill Harry
C’est Bill Harry, étudiant en arts graphiques et futur fondateur du journal Mersey Beat, qui présente John à Stuart. Harry siège avec Stuart au comité des étudiants ; Stuart a fait son portrait. Il se méfie un peu de Lennon, qu’il trouve perturbateur, mais il perçoit chez lui une forme de talent qu’il veut rapprocher de celui de Stuart. Lennon, de son côté, remarque vite le nouveau venu : il dira de lui qu’il était l’une des « stars » de l’école et qu’il avait un portfolio remarquable.
Le contraste entre les deux garçons est total. John est bruyant, agressif, drôle, mauvais élève, et il cache sous ses provocations une instruction plus vaste qu’il ne le laisse paraître. Stuart est réservé, travailleur, lit beaucoup, et prend son art au sérieux. Ce qui les rapproche, c’est précisément ce que l’autre possède. Stuart admire en John une liberté et une énergie qu’il n’a pas ; John trouve en Stuart un sérieux, une culture visuelle et une confiance en sa vocation qu’il n’a jamais eus.
Le regard de Cynthia Powell
Le meilleur témoignage sur la nature de cette amitié vient de Cynthia Powell, étudiante dans la même école, qui devient la petite amie de John en 1958 et sa femme en 1962. Elle a raconté à plusieurs reprises, et notamment dans ses mémoires, John, publiés en 2005, ce que Stuart avait changé chez son futur mari. Selon elle, c’est Stuart qui a persuadé John de se concentrer davantage sur son art et moins sur les pitreries. Elle va plus loin : John, dit-elle, avait terriblement besoin de Stuart (« John needed Stuart really badly »). Et elle résume l’évolution du garçon qu’elle a connu en une phrase qui la place elle-même dans la balance : c’est son amitié avec Stuart, puis avec elle, qui l’a changé.
Ce portrait a de l’importance pour comprendre la suite. Paul McCartney, à la même époque, cherche à impressionner John ; George Harrison, plus jeune encore, le suit comme un grand frère. Stuart est le seul de la bande à ne rien attendre de lui. Pour un garçon comme John, élevé par une tante exigeante, abandonné tôt par son père et repris tard par sa mère, cette égalité sans calcul est précieuse.
Ye Cracke et les « Dissenters »
Les deux amis passent une bonne partie de leurs après-midi au Ye Cracke, un petit pub de Rice Street, à deux pas de l’école, avec Bill Harry et un autre étudiant, Rod Murray. En juin 1960, après une lecture décevante du poète Royston Ellis à l’université de Liverpool, les quatre garçons se baptisent les Dissenters, les « dissidents ». Le nom est de Bill Harry, le programme est d’une ambition comique : rendre Liverpool célèbre. Chacun y contribuera dans son domaine, Stuart et Rod Murray par la peinture, Harry par l’écriture, Lennon par la musique.
L’anecdote fait sourire, mais elle dit quelque chose de la façon dont Lennon se voit à ce moment-là. Il ne se considère pas encore comme un musicien qui aurait des amis peintres. Il se pense comme un membre d’une petite avant-garde étudiante où la musique n’est qu’une forme d’art parmi d’autres. C’est Stuart, plus que quiconque, qui incarne cette avant-garde à ses yeux.
Gambier Terrace
Au début de 1960, Lennon quitte Mendips, la maison de sa tante Mimi, pour s’installer avec Stuart dans un appartement délabré du quartier de Liverpool 8, à Hillary Mansions, au 3 Gambier Terrace. Stuart y vit après avoir été expulsé d’un autre logement de Percy Street. L’appartement est un chaos de toiles, de vêtements et de matelas, et sert de salle de répétition au groupe que John a monté avec Paul et George. C’est la première fois que Lennon vit loin du regard de Mimi, et il le fait avec Stuart.
Cette cohabitation consacre une intimité que les témoins de l’époque décrivent comme exceptionnelle. Pauline Sutcliffe, la sœur de Stuart, résumera plus tard l’enjeu en une phrase, dans un entretien avec le journaliste américain Gary James : si John aimait tant son frère, c’est que Stuart le comprenait vraiment. Elle ajoutait que Stuart avait perçu très tôt que John était quelqu’un d’exceptionnel. Pour un garçon que ses professeurs tenaient pour un cas désespéré, être reconnu par le meilleur peintre de l’école n’était pas un détail.
Soixante-cinq livres et une basse Höfner
Le tournant de cette amitié est un tableau. Entre novembre 1959 et janvier 1960, une œuvre de Stuart, Summer Painting, est exposée à la Walker Art Gallery dans le cadre de l’exposition John Moores, du nom du millionnaire des paris sportifs qui la finance. Moores achète le tableau pour 65 livres, une somme équivalant alors à six ou sept semaines de salaire ouvrier. Pour un étudiant de 19 ans, c’est une consécration et une petite fortune.
Lennon et McCartney persuadent Stuart d’utiliser cet argent pour acheter une basse électrique, une Höfner 500/5, chez Frank Hessy, le magasin de musique où tous les jeunes musiciens de Liverpool achètent leur matériel à crédit. En mai 1960, Stuart rejoint officiellement le groupe, qui s’appelle alors les Silver Beatles. Il ne sait pas jouer. Il apprend sur le tas, en suivant les fondamentales des accords, et tourne souvent le dos au public pour cacher ses mains. Lors d’une tournée en Écosse au printemps 1960, en première partie du chanteur Johnny Gentle, chacun se choisit un nom de scène : Stuart devient Stu de Staël, en hommage au peintre Nicolas de Staël.
La décision de faire entrer Stuart dans le groupe est souvent présentée comme un caprice de Lennon. Elle est plus intéressante que cela. John voulait avoir son ami avec lui, et il préférait un bassiste médiocre qui partageait sa culture à un musicien compétent qui ne la partageait pas. Paul McCartney, qui se voyait en musicien avant tout, en a été durablement irrité. Cette tension entre Paul et Stuart, nous le verrons, va empoisonner l’année suivante.
Le nom du groupe
Plusieurs récits attribuent à Stuart une part dans le choix du nom du groupe. Selon une version souvent répétée, c’est au bar du Renshaw Hall, avec John et Cynthia, qu’est née l’idée d’un nom d’insecte en écho aux Crickets de Buddy Holly : les Beetles, les scarabées. Lennon y aurait ensuite glissé le « a » de beat, d’abord sous la forme « Beatals ». Comme beaucoup de récits fondateurs, celui-ci a été reconstitué après coup et existe en plusieurs variantes, notamment dans l’article de Yellow-Sub.net consacré à Buddy Holly et les Beatles. Ce qui est sûr, c’est que Stuart faisait partie du petit cercle où le groupe s’est trouvé un nom, une allure et une ambition, au moment même où il cessait d’être les Quarrymen.
Ce que Stuart a appris à John, et ce qu’il n’a pas inventé
Le texte de départ affirme que Stuart a fait découvrir à John l’art d’avant-garde, la littérature existentialiste et l’esthétique de James Dean. La formule est un peu trop nette. Lennon n’était pas un garçon inculte attendant qu’on lui ouvre les yeux : il dessinait depuis l’enfance, lisait Lewis Carroll et les humoristes britanniques, écrivait des textes absurdes qu’il illustrait lui-même. Ce que Stuart lui a apporté est plus subtil, et sans doute plus profond : une façon de se considérer comme artiste.
Une légitimité de peintre
À l’école d’art, Lennon est un étudiant médiocre et indiscipliné. Il rate ses examens, se moque des cours de lettrage, préfère les caricatures aux exercices académiques. Stuart, au contraire, est reconnu par ses professeurs, exposé, acheté. Être l’ami le plus proche de ce garçon-là change le statut de John. Il n’est plus seulement le cancre qui gratte une guitare au fond de la classe ; il appartient au cercle de celui que tout le monde tient pour le meilleur peintre de sa génération à Liverpool.
Cette légitimité, Lennon la cherchera toute sa vie. On la retrouve dans les dessins d’In His Own Write, son premier livre, publié en 1964, dans les lithographies érotiques de Bag One exposées à Londres en 1970, et plus encore dans la fascination qu’il éprouvera pour le milieu de l’art conceptuel lorsqu’il rencontrera Yoko Ono à la galerie Indica, en novembre 1966. Aucun document ne permet d’affirmer que Lennon pensait à Stuart en entrant dans cette galerie. Le parallèle reste tentant, à condition de le présenter comme ce qu’il est, une observation et non une preuve : à deux reprises, l’être le plus important de sa vie a été un artiste plasticien qui ne venait pas de la musique.
Une allure, avant une musique
Stuart apporte au groupe une image avant d’apporter un son. Dès 1960, il porte des lunettes noires sur scène, cultive une pose immobile, tourne le dos à la salle. Ce qui passe pour de la timidité chez un bassiste débutant devient, sur les photographies, une attitude. Lennon, qui sait mieux que personne qu’un groupe de rock est aussi un spectacle, observe. Les photos de 1960 et de 1961 montrent un groupe dont Stuart est souvent le membre le plus « photogénique », au sens où il semble poser en permanence pour un peintre.
À Hambourg, cette allure rencontre un milieu qui va la transformer. Les jeunes Allemands qui fréquentent le Kaiserkeller à l’automne 1960, Klaus Voormann, Astrid Kirchherr, Jürgen Vollmer, ne sont pas des rockers. Ce sont des étudiants des beaux-arts qui se disent « exis », pour existentialistes. Astrid racontera, dans un entretien accordé à la radio publique américaine NPR, qu’elle était profondément influencée par les films de Jean Cocteau et par Sartre, et par la mode des existentialistes français. Ce sont eux, bien plus que Stuart, qui apportent aux Beatles l’univers de la rive gauche parisienne. Mais c’est Stuart qui leur sert de passerelle.
La veste sans col et la coupe de cheveux
Deux éléments de l’image des Beatles de 1963 passent par Stuart. Le premier est la veste sans col. Astrid en avait copié le modèle sur une création de Pierre Cardin, et Stuart a été le premier du groupe à la porter, parfois en empruntant directement les vêtements de sa fiancée. Ses camarades se sont d’abord moqués de lui ; quelques années plus tard, les costumes sans col de Dougie Millings deviendront l’uniforme de la Beatlemania.
Le second est la coupe de cheveux, et c’est là que le texte de départ se trompe.
Correctif factuel : Astrid Kirchherr n’a pas inventé la coupe des Beatles
Le texte affirme qu’Astrid Kirchherr « a contribué à créer » la coupe des Beatles. Astrid elle-même a rejeté cette paternité. Dans son entretien de 2008 avec Terry Gross pour l’émission Fresh Air, elle explique avoir copié la coiffure de son ancien petit ami Klaus Voormann, qui laissait pousser ses cheveux sur ses oreilles décollées. Elle l’appelait la « coupe de Klaus ». Stuart a été le premier Beatle à la lui demander, et elle la lui a faite en une soirée. George Harrison a suivi. John Lennon et Paul McCartney, eux, n’ont adopté la frange qu’en octobre 1961, à Paris, quand leur ami Jürgen Vollmer, installé dans la capitale, les a convaincus et leur a coupé les cheveux dans sa chambre d’hôtel. Astrid a donc coiffé Stuart ; elle n’a pas coiffé les Beatles. L’histoire complète est racontée dans notre enquête Qui a inventé la coupe des Beatles ?
Ce correctif n’enlève rien au rôle de Stuart. Il le précise. Stuart n’est pas un styliste ; il est le premier à oser. Dans un groupe où chacun craint le ridicule, celui qui accepte d’arriver sur scène avec une frange de pensionnaire allemand et une veste de femme ouvre un chemin aux autres. Lennon se moque de lui, puis le suit.
Le défenseur de Stuart
Le rôle inverse est moins connu. Si Stuart apporte à John une légitimité, John apporte à Stuart une protection, au moins jusqu’en 1961. Le niveau musical de Stuart est une source de tensions permanentes, en particulier avec Paul McCartney, qui supporte mal de jouer avec un bassiste approximatif et voit d’un mauvais œil l’influence de Stuart sur John. Les biographes racontent des disputes, des moqueries, une bagarre sur la scène du Top Ten Club au printemps 1961, après une remarque de Paul sur Astrid.
Les Beatles ont reconnu plus tard que le groupe n’avait pas toujours été tendre. Paul McCartney l’admet sans détour dans The Beatles Anthology : pendant la tournée écossaise de 1960, ils étaient « terribles » avec Stuart, au point de lui dire qu’il ne pouvait pas s’asseoir ni manger avec eux. Dans la biographie autorisée de Hunter Davies, publiée en 1968, Lennon raconte en substance que le groupe était parfois odieux avec Stuart, Paul surtout, et qu’il expliquait ensuite à son ami qu’ils ne le détestaient pas vraiment. L’aveu est intéressant pour deux raisons. Il montre que John se sentait responsable de Stuart, au point de jouer les médiateurs. Et il montre aussi que John participait, au moins par moments, aux brimades. Lennon n’était pas un ami tendre ; il était un ami possessif, capable de moquerie, d’affection et de colère dans la même soirée.
« Il me disait la vérité »
Une phrase attribuée à Lennon résume ce qu’il attendait de Stuart. Elle est citée par l’Université John Moores de Liverpool et reprise par de nombreux articles : John y explique qu’il admirait Stuart (« I looked up to Stu ») et qu’il comptait sur lui pour lui dire la vérité (« I depended on him to tell me the truth »). Elle est généralement rattachée aux entretiens que Lennon a accordés à Hunter Davies pour la biographie autorisée de 1968, mais les reprises en ligne n’indiquent pas toujours leur source, et le reste de la citation varie d’un article à l’autre : il faut donc s’en tenir à ces deux phrases. Elle concorde pourtant avec tout ce que disent Cynthia Lennon et Pauline Sutcliffe : Stuart était, pour John, un juge.
C’est un rôle rare dans la vie de Lennon. Mimi le jugeait, mais selon des critères de respectabilité qu’il rejetait. Ses professeurs le jugeaient, et il s’en moquait. Paul, en 1958, n’était pas encore en position de juger quoi que ce soit. Stuart, lui, jugeait en artiste, et John acceptait son verdict. Le « confident » dont parle le texte de départ est peut-être moins un confident, au sens d’un ami à qui l’on se livre, qu’un miroir exigeant.
Hambourg, 1960-1961 : Astrid, le départ et les lettres
Le 17 août 1960, les Beatles arrivent à Hambourg pour leur premier engagement, à l’Indra, un petit club de la Grosse Freiheit, avant de passer au Kaiserkeller au début d’octobre. Ils sont cinq : John Lennon, Paul McCartney, George Harrison, Stuart Sutcliffe à la basse et Pete Best, recruté quelques jours plus tôt à la batterie. Ils dorment dans des réduits sans fenêtre derrière l’écran du Bambi Kino, jouent jusqu’à huit heures par nuit et apprennent leur métier dans le vacarme du quartier de Sankt Pauli, sous la protection de videurs comme Horst Fascher. Pour Stuart, Hambourg va être le lieu d’une rencontre, d’un choix et d’une fin.
La rencontre avec Astrid Kirchherr
À l’automne 1960, un étudiant en arts graphiques, Klaus Voormann, entre par hasard au Kaiserkeller après une dispute avec sa petite amie, la photographe Astrid Kirchherr. Fasciné par ce qu’il entend, il revient avec elle et avec leur ami Jürgen Vollmer. Astrid photographie le groupe dans un parc de la ville, sur le Heiligengeistfeld, puis invite les garçons à prendre le thé chez sa mère, dans le quartier d’Altona. Elle a 22 ans, une chambre entièrement tendue de noir et un goût très sûr pour l’image. Elle tombe amoureuse de Stuart au premier regard. Dans son entretien avec NPR, elle racontera qu’elle avait su, dès qu’elle l’avait vu, que c’était l’homme de sa vie.
Le récit des débuts de Klaus Voormann avec les Beatles, et sa longue amitié avec George Harrison, est raconté dans notre article George Harrison n’était pas le Beatle tranquille. Pour Stuart et Astrid, tout va très vite. En novembre 1960, quelques semaines après leur rencontre, ils se fiancent et échangent des anneaux, selon la coutume allemande. Les parents de Stuart sont consternés : ils craignent qu’il abandonne la peinture.
Correctif factuel : Stuart et Astrid n’ont jamais été mariés
Le texte de départ affirme que Stuart a quitté le groupe pour se consacrer à l’art et « épouser » Astrid. Ils étaient fiancés depuis novembre 1960 et vivaient ensemble dans la maison de la mère d’Astrid, mais ils ne se sont jamais mariés. Stuart parlait de devenir professeur de dessin, en Allemagne ou à Londres. Après sa mort, Astrid a été présentée dans la presse comme sa « fiancée », et c’est le terme exact.
Lennon et Astrid
Comment John réagit-il à cette liaison ? Les sources se partagent. Pauline Sutcliffe, dans The Beatles’ Shadow, publié en 2001, affirme que John était jaloux d’Astrid et craignait de perdre son ami. D’autres témoins décrivent au contraire une relation affectueuse entre John et Astrid, qui deviendra solide après la mort de Stuart. Les deux versions ne s’excluent pas : John pouvait à la fois apprécier Astrid et souffrir de voir Stuart lui échapper. Astrid elle-même a toujours parlé de John avec tendresse, en soulignant qu’il avait une façon très particulière, et souvent brutale, de montrer son affection aux gens qu’il aimait.
L’hiver de la dispersion
La fin de 1960 disperse le groupe. D’abord George Harrison, qui n’a que 17 ans, est renvoyé en Angleterre par la police, qui découvre qu’il est mineur et travaille la nuit dans un quartier interdit aux moins de 18 ans. Puis Paul McCartney et Pete Best sont expulsés à leur tour, soupçonnés d’avoir voulu mettre le feu à leur logement du Bambi Kino. Lennon rentre seul le 10 décembre. Stuart reste à Hambourg, chez Astrid ; il ne reviendra à Liverpool que le 20 janvier 1961, avec de l’argent prêté par sa fiancée.
C’est à cette époque qu’il faut situer un épisode qui pèsera lourd dans les débats sur la mort de Stuart. Au début de 1961, après un concert au Lathom Hall de Seaforth, près de Liverpool, Stuart est pris à partie par un groupe de jeunes. Selon Allan Williams, alors agent des Beatles, John et Pete Best viennent à son secours et le tirent hors de la mêlée ; Lennon s’y brise un doigt. Stuart, frappé à la tête, refuse de se faire soigner et ne se présente pas à une radiographie prévue à l’hôpital Sefton General. Les détails varient selon les récits : coups de pied, tête projetée contre un mur. Nous y reviendrons, car cet épisode est l’une des explications avancées pour sa mort.
Printemps 1961 : le Top Ten Club et le choix de Stuart
En mars 1961, Stuart rejoint le groupe à Hambourg pour un nouvel engagement, au Top Ten Club cette fois. Mais son cœur n’y est plus. Il a été refusé, quelques mois plus tôt, à la formation de professeur d’art du College of Art de Liverpool. À Hambourg, il découvre une autre voie : la Hochschule für bildende Künste, l’école des beaux-arts de la ville, où enseigne le sculpteur écossais Eduardo Paolozzi, l’un des pères du pop art britannique. En juin 1961, il prête sa basse à Paul McCartney, qui n’a pas encore les moyens de s’acheter une Höfner pour gaucher et doit jouer l’instrument de Stuart à l’envers, sans pouvoir en changer les cordes, comme le raconte notre article sur la basse Höfner de Paul McCartney.
En juillet 1961, à la fin de l’engagement du Top Ten, Stuart quitte le groupe et reste à Hambourg pour étudier auprès de Paolozzi. Celui-ci écrira dans un rapport daté du 23 octobre 1961 qu’il est très doué, très intelligent, et devenu l’un de ses meilleurs élèves. Il obtient une bourse et se lance dans une série de toiles abstraites, nerveuses, sombres, que la critique rapproche de l’expressionnisme abstrait. L’une d’elles, Hamburg Painting No. 2, appartient aujourd’hui à la Walker Art Gallery de Liverpool. Les œuvres de cette période, et leur place dans l’histoire de l’art britannique, sont analysées dans le chapitre de notre dossier consacré à Stuart Sutcliffe et les Beatles à Hambourg.
Un abandon ? Ce que disent les lettres
Le texte de départ affirme que le départ de Stuart a provoqué chez John un « profond sentiment d’abandon ». Le mot est fort, et il n’apparaît dans aucune déclaration de Lennon. Mais il existe un document qui permet d’en approcher : la correspondance des deux amis. Entre l’été 1961 et le printemps 1962, John écrit à Stuart de longues lettres, pleines de blagues, de dessins, de récits de concerts et de jeux de mots. Hunter Davies, qui a pu en lire une partie pour sa biographie autorisée, les décrit comme de plus en plus sombres à mesure que le groupe piétine. Dans l’une d’elles, Lennon écrit en substance que la situation est un gâchis, qu’il sent que quelque chose va arriver sans savoir où.
Plus révélateur encore : John envoie à Stuart des poèmes. Lennon écrivait beaucoup, mais il gardait pour lui ses textes les plus personnels. Il les partageait avec Stuart. L’un de ces poèmes évoque un passé qu’il ne peut se rappeler sans une tristesse si profonde qu’il en a à peine conscience. Ce n’est pas le Lennon gouailleur de la Cavern ; c’est un garçon de 21 ans qui confie à son seul lecteur de confiance une mélancolie qu’il ne montre à personne d’autre.
Le mot « abandon » est donc excessif si l’on entend par là une rupture : John et Stuart sont restés en contact étroit et se sont revus lors des séjours du groupe à Hambourg. Mais il est juste si l’on parle d’un manque. Pendant cette année, Lennon garde son ami par lettres, à distance, au moment précis où il aurait besoin de son jugement. Ce sont aussi les mois où Brian Epstein découvre les Beatles, où le groupe se dispute sur son avenir, où le contrat avec Decca se profile puis échoue. Stuart n’est plus dans la pièce quand ces décisions se prennent.
Les premiers signes
Au cours de l’hiver 1961-1962, Stuart souffre de maux de tête violents et d’une sensibilité extrême à la lumière. Astrid racontera que certaines crises le rendaient temporairement aveugle. Son caractère se durcit, ses colères deviennent fréquentes. En février 1962, il s’effondre pendant un cours à l’école des beaux-arts. Les médecins allemands ne trouvent rien de précis et lui conseillent de consulter en Angleterre, où on ne trouve rien non plus. Il retourne à Hambourg. Il continue de peindre, de plus en plus, comme s’il savait le temps compté. Les Beatles, eux, préparent leur retour en Allemagne, pour l’ouverture d’un nouveau club, le Star-Club, prévue au milieu d’avril 1962.
Du 10 au 13 avril 1962 : la mort de Stuart et le rire de John
Le mardi 10 avril 1962, Stuart Sutcliffe s’effondre de nouveau, à Hambourg. Astrid appelle une ambulance et monte avec lui. Il meurt avant d’arriver à l’hôpital. Il a 21 ans. Des années plus tard, Astrid résumera ces minutes en une phrase que reprennent tous les biographes : il est mort dans ses bras, pendant le trajet.
Ce que disent les médecins
Le texte de départ parle d’un « anévrisme cérébral ». C’est l’explication la plus souvent donnée aujourd’hui, mais ce n’est pas celle des documents de l’époque. Le diagnostic retenu à Hambourg est celui d’une paralysie cérébrale consécutive à un saignement dans le ventricule droit du cerveau, autrement dit une hémorragie cérébrale. Ce qui l’a provoquée n’a jamais été établi avec certitude.
Plusieurs hypothèses coexistent depuis soixante ans. La première relie l’hémorragie à l’agression du Lathom Hall, au début de 1961 : un traumatisme crânien non soigné aurait pu fragiliser un vaisseau. Allan Williams l’a soutenue, et elle est souvent présentée comme la plus probable. La deuxième, défendue par Bill Harry, s’appuie sur un récit de la mère de Stuart : les maux de tête auraient commencé après une chute à Hambourg. La troisième s’appuie sur un document plus tardif. Après la mort de son fils, Millie Sutcliffe a fait don de son cerveau à l’hôpital de Hambourg qui l’avait soigné. Environ dix-huit mois plus tard, Astrid apporte à Liverpool des radiographies venues d’Allemagne ; elles montrent une petite tumeur au cerveau, et une note du radiologue signale l’aspect enfoncé du crâne. La quatrième, enfin, est celle de l’anévrisme, une malformation d’une artère qui peut se rompre sans cause extérieure.
Correctif factuel : la cause de la mort de Stuart Sutcliffe reste discutée
Écrire que Stuart est mort « d’un anévrisme cérébral » revient à trancher un débat qui ne l’est pas. Le constat médical est celui d’une hémorragie cérébrale. L’anévrisme rompu est une explication possible, comme les séquelles d’un coup reçu au Lathom Hall de Seaforth au début de 1961, une chute à Hambourg ou la tumeur que les radiographies auraient fait apparaître. En l’absence de dossier médical publié, la formule juste est : Stuart Sutcliffe est mort d’une hémorragie cérébrale dont l’origine n’a jamais été établie avec certitude.
L’accusation de Pauline Sutcliffe
Une cinquième hypothèse vise directement John Lennon, et c’est pourquoi elle a fait tant de bruit. En 2001, dans The Beatles’ Shadow, écrit avec le journaliste Douglas Thompson, Pauline Sutcliffe affirme que son frère lui avait raconté une violente dispute avec John, au cours de laquelle celui-ci l’aurait frappé et lui aurait donné un coup de pied à la tête, environ onze mois avant sa mort. Elle se dit convaincue que ce coup est à l’origine de l’hémorragie. Dans le même livre, elle suggère que la relation entre John et Stuart a pu être aussi sexuelle, ce qu’elle dit savoir « dans son cœur » sans en apporter de preuve.
Ces affirmations n’ont été publiquement corroborées par aucun autre témoin, Astrid Kirchherr comprise, alors qu’elle vivait avec Stuart à cette époque. Pauline, de quatre ans sa cadette, rapporte une confidence quarante ans après les faits, et aucune trace médicale ne permet de relier un coup précis à l’hémorragie de 1962. Il faut aussi noter que Pauline elle-même a nuancé son propos. En juillet 2003, lors de la présentation d’une vente Bonhams consacrée aux lettres et carnets de son frère, elle a démenti les articles de presse selon lesquels elle accusait la dispute d’avoir tué Stuart : cette querelle, disait-elle, « n’avait pas aidé » dans une situation déjà fragile. Interrogée plus tard par Gary James sur l’alternative entre l’hémorragie et les coups, elle a refusé de répondre, en expliquant que le sujet avait été retourné dans tous les sens et qu’elle avait déjà « scandalisé la moitié du monde ». Notre article consacré à Pauline Sutcliffe, la gardienne du « Beatle perdu », examine ses accusations en détail. Retenons ici l’essentiel : il s’agit d’une allégation, pas d’un fait établi.
Le 11 avril : l’arrivée à Hambourg
Le lendemain de la mort de Stuart, le mercredi 11 avril 1962, John Lennon, Paul McCartney et Pete Best s’envolent de Manchester pour Hambourg, où les attend un engagement de sept semaines au Star-Club. George Harrison, malade, doit les rejoindre le lendemain avec Brian Epstein. À l’aéroport de Hambourg, c’est Astrid qui les accueille. Elle leur apprend la nouvelle.
La date de cette scène varie selon les sources. Le site de référence The Beatles Bible la place à l’arrivée du 11 avril ; d’autres résumés parlent du 13, jour de l’ouverture du Star-Club, ou de « trois jours après la mort ». La différence n’est pas qu’un détail de chronologie : selon la version retenue, les Beatles ont appris la mort de leur ami en descendant de l’avion, ou après avoir passé deux jours à Hambourg sans la connaître. La version du 11 avril, celle d’une Astrid venue exprès les attendre à l’aéroport, est la plus cohérente avec son propre récit.
« John est entré en hystérie »
Ce qui se passe ensuite est connu par Astrid elle-même. Dans un long portrait publié par le magazine The New Yorker sous le titre « The Beatle Who Got Away », elle raconte que John a été celui qui a réagi le plus violemment. Elle dit qu’il est entré en hystérie, qu’elle ne savait pas s’il riait ou s’il pleurait, parce qu’il semblait faire les deux à la fois. Elle le revoit assis sur un banc, recroquevillé, secoué de tremblements, se balançant d’avant en arrière.
Le texte de départ simplifie cette scène en écrivant que John a éclaté d’un rire hystérique, puis il ajoute aussitôt que ce n’était pas de la cruauté mais une réaction traumatique. Sur le fond, c’est l’interprétation la plus raisonnable. Mais le récit d’Astrid est plus troublant que la version courte : il ne décrit pas un rire suivi de larmes, il décrit un état où les deux se confondent, et un corps qui ne se contrôle plus. Certains articles ajoutent que John est ensuite tombé à genoux en sanglotant ; ce détail ne figure pas dans les citations d’Astrid que nous avons pu vérifier.
Un témoignage contradictoire
Il existe pourtant une voix discordante, et elle vient d’un témoin direct. Paul McCartney, qui était à l’aéroport ce jour-là, a contesté la version du rire : John n’a pas ri en apprenant la mort de Stuart, « comme on l’a prétendu » (« as people have made out »). Pour Paul, la réaction de John s’expliquait par ses deuils antérieurs, celui de son oncle et celui de sa mère, et non par une quelconque froideur. Il est difficile de savoir s’il s’agit d’un souvenir différent ou d’un réflexe de protection envers un ami disparu, dont l’image publique a souvent été durcie après sa mort. Les deux récits ne sont d’ailleurs pas incompatibles : Astrid ne dit pas que John a ri, elle dit qu’elle ne pouvait pas savoir s’il riait ou s’il pleurait. C’est la version courte, celle du « rire hystérique », qui trahit son témoignage.
« Décide si tu veux vivre ou mourir »
Les jours suivants, Lennon ne s’effondre pas en public. Il fait l’inverse : il se tourne vers Astrid. Elle a souvent raconté que, parmi tous les Beatles, c’est John qui l’a le plus aidée à traverser ces semaines. Sa méthode est brutale. Il lui dit en substance qu’elle doit décider si elle veut vivre ou mourir, qu’il n’y a pas d’autre question, et qu’elle doit sortir de chez elle parce que rester enfermée ne ramènera pas Stuart. Astrid ne lui en a jamais voulu. Elle disait que John avait une façon très étrange de dire aux gens qu’il aimait ce qui se passait.
Dans une lettre à Millie Sutcliffe, écrite peu après la mort de Stuart, Astrid donne une autre image de John. Elle s’excuse d’être trop malade pour venir à l’enterrement à Liverpool, et parle de John avec gratitude : il est « merveilleux » avec elle (« John is marvellous to me »), il lui dit qu’il comprend sa peine parce qu’il connaissait et aimait profondément Stuart. Puis elle ajoute une phrase qui dit tout de l’état de John : il est d’une humeur terrible et ne parvient pas à croire que « darling Stuart » ne reviendra jamais. Le John qui rudoie Astrid pour la forcer à vivre et le John qui refuse d’admettre la mort de son ami sont le même garçon, à quelques jours d’intervalle.
Le Star-Club, coûte que coûte
Le 12 avril, George Harrison et Brian Epstein arrivent à Hambourg. Dans le même avion se trouve Millie Sutcliffe, venue chercher le corps de son fils ; Epstein reste assis à côté d’elle pendant tout le vol. Le 13 avril, le Star-Club ouvre ses portes sur la Grosse Freiheit, et les Beatles y jouent. Ils y joueront quarante-huit soirs, jusqu’au 31 mai. Aucun d’eux n’assiste aux obsèques de Stuart, célébrées à Liverpool et suivies de son inhumation au cimetière de l’église paroissiale de Huyton. Son père, Charles, alors en mer, n’apprend la mort de son fils que trois semaines plus tard, quand son navire fait escale à Buenos Aires. Le Star-Club, ses nuits et ses invités font l’objet de notre article sur le retour des Beatles au Star-Club en novembre 1962.
L’absence de John à l’enterrement a parfois été lue comme de l’indifférence. Elle s’explique d’abord par le calendrier : les Beatles avaient un contrat, et ils étaient à Hambourg. Les articles qui en font le signe d’un cœur sec oublient le reste : la scène de l’aéroport, les larmes décrites par Astrid, les semaines passées à la soutenir. Le deuil de John ne passe pas par les rites ; il passe par les gens qui restent, et par ce qu’il gardera pour lui.
Un rire qui revient : 1955, 1958, 1962
Le texte de départ replace la mort de Stuart dans une série : John avait déjà perdu son oncle George et sa mère, Julia, et cette troisième perte aurait été « le coup final ». La chronologie est exacte, et elle mérite d’être déroulée, parce qu’elle révèle un détail que la plupart des récits négligent. La réaction de John à l’aéroport de Hambourg n’était pas la première de ce genre.
Juin 1955 : l’oncle George
George Toogood Smith, le mari de Mimi, est l’homme qui a tenu lieu de père à John pendant son enfance à Mendips. C’est lui qui lui a appris à lire, à quatre ans, en déchiffrant avec lui les gros titres du Liverpool Echo. Il lui lisait des comptines le soir, lui a appris à faire les mots croisés, à dessiner, et lui a offert son premier harmonica. Mimi elle-même reconnaissait que John adorait son oncle, et qu’elle se sentait parfois exclue de leur complicité.
Le dimanche 5 juin 1955, George Smith meurt brutalement d’une hémorragie du foie, à 52 ans. John a 14 ans. Il passe alors des vacances chez des cousins, en Écosse, à Durness, et personne ne le prévient avant son retour. Quand il apprend la nouvelle, selon le récit qu’en fait Cynthia Lennon dans John, sa première réaction est d’éclater d’un rire hystérique, avant de s’isoler pour pleurer. L’épisode est connu par Cynthia, qui le tenait vraisemblablement de John ou de sa famille ; il est repris par les notices biographiques consacrées à George Smith.
Juillet 1958 : Julia
Trois ans plus tard, le 15 juillet 1958, la mère de John, Julia Lennon, est renversée par une voiture sur Menlove Avenue, devant Mendips, en sortant de chez sa sœur Mimi. Le conducteur est un policier qui n’est pas en service. John a 17 ans. Depuis deux ans, il avait retrouvé cette mère qui l’avait confié à Mimi quand il avait cinq ans ; elle lui avait appris les accords du banjo, l’encourageait à jouer, le traitait davantage en complice qu’en fils. Lennon dira plus tard qu’il l’avait perdue deux fois : une première fois enfant, une seconde fois ce soir-là.
Aucun témoignage ne rapporte de rire à la mort de Julia. Ce que décrivent les proches, c’est une colère : Lennon racontera avoir passé les deux années suivantes dans une sorte de rage, entre l’alcool et les bagarres. C’est l’époque où il se rapproche de Stuart, à l’école d’art, et de Paul McCartney, qui a lui-même perdu sa mère, Mary, en octobre 1956. Ce deuil partagé entre John et Paul est raconté dans notre article Lennon et McCartney, frères de deuil ?, et la relation de John avec sa tante dans Tante Mimi et Cynthia Lennon.
Avril 1962 : le même vertige
Mis bout à bout, les deux récits forment une figure. Face à la mort de son oncle, John rit avant de pleurer. Face à la mort de Stuart, il rit et pleure en même temps, au point qu’Astrid ne parvient pas à distinguer l’un de l’autre. Le rire nerveux devant une mauvaise nouvelle est une réaction connue, que les psychologues décrivent comme une décharge face à un choc que l’on ne peut pas encore absorber. Il serait imprudent d’aller plus loin et de poser un diagnostic sur un homme mort il y a plus de quarante ans à partir de deux témoignages indirects. Mais il est légitime de constater la répétition, et de comprendre pourquoi ce rire a tant choqué ceux qui ne connaissaient pas son histoire.
Ce que le texte de départ appelle une « réponse traumatique » est donc plausible, à condition de ne pas en faire une explication universelle. Le rire de 1962 n’est pas seulement le symptôme d’une blessure ; c’est la manière dont un garçon de 21 ans, qui a déjà vu disparaître l’homme qui l’a élevé et la mère qu’il venait de retrouver, reçoit le troisième coup. Il ne sait pas pleurer devant les autres. Il ne l’a jamais appris.
La culpabilité du survivant
Cynthia Lennon, qui épouse John quatre mois après la mort de Stuart, le 23 août 1962, est le témoin le plus proche de ces années. Elle n’a jamais prétendu que John lui parlait beaucoup de Stuart. Ce qu’elle décrit, c’est un homme incapable de mettre des mots sur ses deuils, et qui les déplaçait ailleurs, dans la moquerie, la colère ou le travail. Le printemps et l’été 1962 sont aussi ceux où tout s’accélère pour les Beatles : l’audition chez Parlophone le 6 juin, l’arrivée de Ringo Starr à la place de Pete Best en août, le mariage précipité de John et Cynthia, enceinte, le 23 août, puis l’enregistrement de « Love Me Do » en septembre. Le deuil de Stuart n’a pas eu de place dans ce calendrier. Il a été rangé.
Dans les mois qui suivent, John accroche dans sa chambre des photographies de Stuart, ainsi que des dessins et des textes de son ami. Il ne va pas sur sa tombe, ne lui consacre pas de chanson, ne prononce presque jamais son nom en public. Mais il vit entouré de son image.
L’armure, avant et après
Reste l’idée centrale du texte de départ : la mort de Stuart aurait poussé John à se construire une « armure émotionnelle impénétrable », faite de sarcasme et de pose de dur. L’image est juste, mais la chronologie l’est moins. Le sarcasme de Lennon n’a pas attendu 1962. Les témoins de l’école d’art le décrivent déjà comme cruel, moqueur, provocateur, capable d’humilier un professeur ou un camarade pour faire rire la salle. Ses professeurs du lycée de Quarry Bank le jugeaient déjà ingérable au milieu des années 1950. L’armure est plus ancienne que la mort de Stuart ; elle s’est formée, au plus tard, entre la mort de l’oncle George et celle de Julia.
Ce que la mort de Stuart change, c’est peut-être autre chose. Stuart était l’un des rares êtres devant qui John pouvait la retirer. Avec lui disparaît un interlocuteur, celui à qui il envoyait ses poèmes et dont il acceptait le jugement. L’armure ne devient pas plus épaisse ; elle perd l’une de ses rares ouvertures. Il faudra attendre la rencontre avec Yoko Ono, puis la thérapie primale d’Arthur Janov en 1970, pour que Lennon trouve une autre manière d’exprimer ses deuils, d’abord celui de sa mère.
Le deuil chanté, et celui qui ne l’est pas
Cette asymétrie est frappante. Julia aura deux chansons, « Julia » sur l’Album blanc en 1968, puis « Mother » en 1970, cri d’abandon adressé au père et à la mère, enregistré à Abbey Road avec Ringo Starr et Klaus Voormann, un autre ami de Hambourg, comme le raconte notre article sur le trio du Plastic Ono Band. L’oncle George n’en aura aucune. Stuart non plus, du moins aucune qui le nomme.
Le constat est d’autant plus intéressant que l’album John Lennon/Plastic Ono Band est précisément celui où Lennon passe en revue les fondations de sa vie, ses parents, ses illusions, les Beatles. Stuart n’y figure pas. Soit parce que ce deuil-là était moins vif, huit ans après. Soit, au contraire, parce qu’il restait trop proche pour être chanté. Les deux lectures sont possibles, et aucune déclaration de Lennon ne permet de choisir.
« In My Life » : ce que dit vraiment le témoignage de Pete Shotton
C’est l’affirmation du texte de départ qui a le plus de succès, parce qu’elle donne au deuil de Lennon une chanson : « In My Life » serait « fortement attribuée » à ses souvenirs de Stuart. Pour mesurer ce qu’elle vaut, il faut revenir à l’histoire de la chanson, puis à l’origine précise de ce lien, qui ne vient pas de Lennon.
Un trajet de bus devenu une méditation
« In My Life » est enregistrée le 18 octobre 1965 aux studios EMI d’Abbey Road, pendant les séances de Rubber Soul. Il manque alors un passage instrumental au milieu de la chanson. Le 22 octobre, George Martin y enregistre un solo de piano de style baroque, qu’il ne parvient pas à jouer au tempo voulu : il le grave avec la bande tournant à demi-vitesse, si bien qu’à la lecture normale le piano sonne une octave plus haut, deux fois plus vite, avec un timbre proche du clavecin. L’album paraît au Royaume-Uni le 3 décembre 1965.
La genèse du texte est mieux documentée que celle de la plupart des chansons du groupe. Lennon a raconté que la première version était un long poème qui suivait un trajet de bus à travers Liverpool, de son enfance à l’âge adulte, en égrenant des lieux, Penny Lane, Strawberry Field et quelques autres. Il le jugeait lui-même « ridicule », une sorte de rédaction de vacances scolaire. Il a gommé les noms de lieux pour ne garder que l’idée : un regard en arrière sur des endroits et des gens, certains disparus, d’autres encore là, et sur l’amour présent qui les surpasse tous. En 1980, il dira que c’était son « premier vrai travail majeur », parce que c’était la première fois qu’il écrivait consciemment sur sa propre vie.
Une paternité disputée
La chanson est aussi au cœur d’une des rares disputes d’attribution entre Lennon et McCartney. Lennon revendiquait l’essentiel, en accordant à Paul l’harmonie et le pont. McCartney, de son côté, a toujours soutenu qu’il avait écrit toute la musique sur les paroles de John, en s’inspirant de Smokey Robinson and the Miracles. En 1977, quand la liste des chansons établie par Lennon pour le magazine Hit Parader a été discutée, « In My Life » était la seule attribution que Paul contestait. Le débat n’a jamais été tranché, et il n’est pas le sujet ici. Mais il rappelle une chose : même sur sa chanson la plus personnelle, Lennon n’a jamais livré de clé détaillée, et il ne nommait personne.
L’origine du lien avec Stuart
Le lien entre « In My Life » et Stuart Sutcliffe vient d’un autre témoin : Pete Shotton, l’ami d’enfance de Lennon, membre des Quarrymen à leurs débuts, puis gérant de la boutique Apple et proche du groupe jusqu’à la fin des années 1960. Dans John Lennon: In My Life, le livre de souvenirs qu’il publie en 1983 avec Nicholas Schaffner, et dont le titre même emprunte à la chanson, Shotton affirme que le passage sur les amis disparus et sur ceux qui sont encore en vie désignait Stuart, pour les premiers, et lui-même, pour les seconds.
Le témoignage a du poids. Shotton connaissait John depuis l’âge de six ans, il a vécu dans son intimité pendant les années de Rubber Soul, et il fait partie des rares personnes à qui Lennon parlait sans pose. Mais il a aussi ses limites. Il est publié dix-huit ans après la chanson et trois ans après la mort de Lennon, qui ne peut plus le confirmer ni le démentir. Il porte sur un seul passage, et non sur l’ensemble du texte. Et il s’inscrit dans un livre dont l’auteur a naturellement intérêt à se placer au cœur de la chanson la plus intime de son ami.
Correctif factuel : « In My Life » n’est pas une chanson sur Stuart Sutcliffe
Écrire que la chanson est « fortement attribuée » aux souvenirs de Stuart inverse la proportion. Lennon n’a jamais cité Stuart à propos d’« In My Life » ; il présentait la chanson comme un regard sur Liverpool et sur sa propre vie. Le lien repose sur le témoignage de Pete Shotton, publié en 1983, qui ne concerne que l’allusion aux amis morts et vivants. La formule exacte serait donc : selon Pete Shotton, Stuart Sutcliffe est l’un des amis disparus auxquels pense ce passage. C’est plausible, c’est touchant, ce n’est pas établi.
Ce que l’hypothèse a de vraisemblable
Ce correctif ne signifie pas que Shotton se trompe. En octobre 1965, quand Lennon écrit la chanson, la liste de ses morts est courte : l’oncle George, sa mère Julia, Stuart. Les deux premiers appartiennent à la famille ; Stuart est le seul ami. Si la chanson évoque des amis disparus, il est difficile de voir à qui d’autre Lennon pouvait penser. L’hypothèse de Shotton n’est donc pas une extrapolation gratuite, c’est une lecture par élimination.
Il faut pourtant résister à la tentation d’aller plus loin. La chanson ne parle pas de deuil, elle parle de la façon de le dépasser : son mouvement final place l’amour présent au-dessus de tous les souvenirs. Lire « In My Life » comme une élégie pour Stuart, c’est ignorer ce retournement, qui est le cœur de la chanson. Si Stuart y est, il y est comme l’un des visages d’un passé que Lennon accepte de laisser derrière lui, pas comme son sujet.
Le paradoxe d’une chanson sans noms
Il y a une ironie dans cette histoire. La première version du texte nommait des lieux ; la version finale n’en nomme aucun, et ne nomme personne. C’est précisément ce dépouillement qui a fait le succès universel de la chanson, que des millions d’auditeurs ont pu rapporter à leurs propres morts. Et c’est aussi ce qui permet à chacun d’y retrouver Stuart. Lennon a fabriqué un cadre vide où chacun peut placer ses fantômes ; Pete Shotton y a placé le sien, qui était aussi celui de John.
On retrouve ici le schéma déjà observé avec « Mother » et « Julia » : Lennon chante ses deuils familiaux en les nommant, et il laisse ses deuils amicaux dans l’ombre. Quinze ans plus tard, McCartney fera l’inverse en écrivant pour John une chanson qui lui parle directement, « Here Today », comme le rappelle notre article sur les chansons-mémoire de Paul McCartney, où Stuart figure parmi les morts qui n’ont jamais eu leur chanson.
Ce que John a gardé : des lettres, deux tableaux, un visage sur une pochette
Le texte de départ affirme que Lennon parlait rarement de Stuart. Pour les interviews, c’est exact : dans les grands entretiens de 1970 et de 1980, son nom revient peu. Mais le deuil de Lennon ne se lit pas dans ce qu’il disait aux journalistes. Il se lit dans ce qu’il a gardé, dans ce qu’il a écrit en privé, et dans quelques gestes que les témoins ont rapportés. Mis bout à bout, ils dessinent une fidélité discrète, presque secrète.
« Est-ce que je peux voir où il peignait ? »
Le premier geste date des jours qui suivent la mort de Stuart. Astrid Kirchherr a raconté que John lui avait demandé à voir l’endroit où son ami peignait, la mansarde de la maison familiale d’Altona transformée en atelier. Elle l’y a conduit, avec George Harrison. Elle y a pris des photographies devenues célèbres, où John est assis et où George se tient juste derrière lui. Elle se souvenait d’un John si plein d’émotion qu’il était au bord des larmes, et d’un George qui, comprenant ce qui se passait, semblait veiller sur lui.
Dans son récit, Astrid dit que George venait tout juste d’avoir dix-huit ans. C’est une erreur de mémoire bien compréhensible : né le 25 février 1943, Harrison en avait dix-neuf en avril 1962. Le détail n’enlève rien à la scène, qui reste l’une des rares images du deuil de Lennon, et l’une des premières où l’on voit le plus jeune des Beatles dans le rôle qu’il tiendra souvent auprès de John, celui du témoin silencieux.
« Tu seras toujours l’Astrid de Stuart »
Le deuxième document est une lettre. En octobre 1962, six mois après la mort de Stuart, John écrit à Astrid deux pages au stylo bleu, sous un titre d’avertissement : cette lettre, prévient-il, n’est pas drôle. Il lui dit qu’il est désolé de la savoir si triste et si peu sûre d’elle, lui parle de la grossesse de Cynthia, de Klaus Voormann, des photos qu’elle a prises du groupe de Liverpool The Undertakers, et du nouveau single des Beatles, « Love Me Do », qu’il juge « assez bon, mais pas assez ». Et il lui écrit cette phrase : « You will always be Stuart’s Astrid to us », elle sera toujours, pour eux, l’Astrid de Stuart.
La lettre a été vendue aux enchères chez Bonhams, à Londres, le 5 mai 2021, pour 50 250 livres. Son intérêt dépasse sa valeur marchande : elle montre que, six mois plus tard, en pleine ascension du groupe, John continue de définir Astrid par Stuart, et de la retenir dans la famille du groupe au nom de celui qui n’est plus là.
Les lettres rendues en 1966
Le troisième geste est inverse. En 1966, Astrid rend à John les lettres qu’il avait écrites à Stuart entre 1961 et 1962, ces longues missives pleines de dessins, de jeux de mots et de poèmes. Lennon, alors au sommet de la gloire, dira que c’était le plus beau cadeau qu’on lui avait fait depuis des années (« the best present I’ve had in years »). La formule est celle d’un homme qui récupère une part de lui-même, celle qu’il ne montrait qu’à Stuart.
Ces lettres ont ensuite connu un destin complexe. Une partie a été utilisée par Hunter Davies pour sa biographie autorisée de 1968, puis pour son recueil The John Lennon Letters, publié en 2012, qui rassemble près de trois cents lettres de Lennon. D’autres documents, ceux que Stuart avait conservés, sont restés dans la famille Sutcliffe : Pauline expliquait que son frère et John s’écrivaient des lettres allant jusqu’à vingt pages.
Deux tableaux à Kenwood
Le quatrième indice est accroché aux murs. Dans Kenwood, la grande maison de Weybridge où il vit avec Cynthia et Julian de 1964 à 1968, Lennon a suspendu deux tableaux de Stuart. Le détail est mentionné par plusieurs biographes et par la notice de The Beatles Bible. Il n’est pas spectaculaire. Mais il signifie que, dans la maison de la Beatlemania, entre les jouets de Julian et les instruments de musique, l’art de Stuart occupe une place permanente. Le peintre qu’il admirait à 17 ans reste, à 25 ans, l’artiste qu’il choisit de regarder chaque jour.
Le visage de Sgt. Pepper
Le cinquième geste est le plus public. Sur la pochette de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, photographiée par Michael Cooper le 30 mars 1967 dans le décor de Peter Blake et Jann Haworth, le visage de Stuart Sutcliffe apparaît sur la gauche de la foule des célébrités, près du dessinateur Aubrey Beardsley. Pour un acheteur de 1967, c’est un inconnu parmi Marilyn Monroe, Marlon Brando ou Bob Dylan. Pour les quatre Beatles, c’est le seul membre de cette foule qu’ils aient tous connu intimement.
Correctif factuel : qui a choisi Stuart pour Sgt. Pepper ?
Le texte de départ présente l’image comme un hommage discret de John. C’est possible, et l’Université John Moores de Liverpool l’écrit en toutes lettres. Mais les listes de personnalités ont été établies par Lennon, McCartney, Harrison, Peter Blake et le galeriste Robert Fraser, et aucun document de 1967 publié à ce jour ne précise sur quelle liste figurait Stuart. L’attribution à Lennon est vraisemblable, compte tenu de son amitié, mais elle n’est pas prouvée. Le dossier complet des autorisations de la pochette est raconté dans notre enquête sur le seul homme qui a demandé de l’argent pour figurer sur la pochette de Sgt. Pepper.
L’important est ailleurs. En 1967, au moment où les Beatles réinventent leur image et convoquent sur une même photo leurs héros, leurs maîtres et leurs fantômes, Stuart en fait partie. Il n’y figure pas comme un Beatle, mais comme l’une des influences du groupe, au même titre que les écrivains et les peintres. C’est exactement la place que Lennon lui donnait : celle d’un artiste qui l’avait formé. Les autres secrets de cette pochette, du pull « Welcome The Rolling Stones » aux Beatles cachés sur Their Satanic Majesties Request, sont détaillés dans l’histoire secrète des deux pochettes de 1967.
Ce que racontait Yoko Ono
Le dernier témoignage est le plus tardif, et le plus fort. Yoko Ono, qui a partagé la vie de Lennon de 1968 à 1980, a raconté qu’il n’y avait pas eu une période de leur vie commune où John n’avait pas parlé de Stuart. Elle rapporte aussi les mots qu’il employait pour le désigner : son alter ego, un esprit présent dans son monde, une force qui le guidait. Elle dit qu’il le considérait comme une âme sœur.
Le témoignage de Yoko a une valeur particulière parce qu’il couvre les années où Lennon, d’après tous les récits publics, avait tourné la page. Il montre que le silence des interviews n’était pas un oubli. Il faut toutefois le lire avec la prudence qu’on doit à tout souvenir de veuve : Yoko a été la gardienne de la mémoire de John, et ses récits ont aussi pour fonction de dessiner un Lennon sensible et fidèle. Sur ce point, ils concordent néanmoins avec ceux de Cynthia, d’Astrid et de Pauline, qui ne s’aimaient pas toutes entre elles, ce qui leur donne du crédit.
Les pochettes d’Anthology
Il y a enfin un post-scriptum, posthume pour Lennon. En 1995, quand les trois Beatles survivants publient Anthology 1, le premier volume de leur histoire racontée par les archives, Stuart est à la fois sur le disque et sur la pochette. Trois enregistrements réalisés en 1960, « Hallelujah, I Love Her So », « You’ll Be Mine » et « Cayenne », le font entendre à la basse. Et les collages de Klaus Voormann et d’Alfons Kiefer qui ornent les pochettes de la série laissent apparaître son visage, dans le coin supérieur droit de celle du premier volume. L’ami de Hambourg qui avait dessiné la pochette de Revolver réintègre ainsi, trente-trois ans après sa mort, le bassiste qu’il avait vu jouer au Kaiserkeller. Le récit de cette fidélité de Voormann aux années de Hambourg est à lire dans notre article sur George Harrison et Klaus Voormann.
De la pop star au militant de la paix : un lien que rien ne documente
La dernière phrase du texte de départ est la plus ambitieuse. La mort de Stuart aurait appris à John que la vie était brutalement fragile, et cette prise de conscience aurait « fortement influencé » sa transformation de vedette pop en militant pacifiste. L’idée a une logique émotionnelle. Elle n’a pas de fondement documentaire, et la chronologie de l’engagement de Lennon pointe dans d’autres directions.
Ce que Lennon a dit de son engagement
Lennon a beaucoup parlé de son militantisme, et il l’a beaucoup expliqué. Dans ses entretiens de 1969 à 1972, puis dans celui accordé à Playboy en 1980, il évoque la guerre du Vietnam, l’influence de Yoko Ono et de l’art conceptuel, sa culpabilité de star enrichie, le besoin d’utiliser la célébrité comme une publicité au service d’une idée. Il n’a jamais relié cet engagement à la mort d’un ami de jeunesse. Les biographes qui ont examiné ses archives, d’Hunter Davies à Philip Norman, ne le font pas davantage.
Une chronologie qui commence en 1966
Les premiers signes publics de l’engagement de Lennon datent de 1966, quatre ans après la mort de Stuart. Cette année-là, il refuse de répondre aux questions sur le Vietnam par des pirouettes, et les Beatles, poussés par lui et par George Harrison, prennent position contre la guerre lors de leur dernière tournée américaine, en dépit des consignes de Brian Epstein. À l’automne, Lennon tourne en Espagne et en Allemagne le film antimilitariste de Richard Lester How I Won the War, où il joue le soldat Gripweed. C’est pendant ce tournage, à Almería, qu’il écrit « Strawberry Fields Forever ».
Le basculement militant proprement dit vient après la rencontre avec Yoko Ono en novembre 1966 et après leur installation commune en 1968. Le premier bed-in se tient à l’hôtel Hilton d’Amsterdam du 25 au 31 mars 1969, juste après leur mariage à Gibraltar ; le second à l’hôtel Reine Elizabeth de Montréal, où « Give Peace a Chance » est enregistrée le 1er juin 1969. Viennent ensuite les glands envoyés aux chefs d’État, les affiches « War Is Over! » de décembre 1969, puis les engagements new-yorkais des années 1971-1972. Rien, dans ce parcours, ne renvoie à Hambourg ou à 1962. Dès 1967, d’ailleurs, la transmission mondiale d’« All You Need Is Love » avait fait des Beatles les porte-parole d’un message universel, comme le raconte notre article sur All You Need Is Love et l’émission Our World.
Correctif factuel : la mort de Stuart n’explique pas le pacifisme de Lennon
Aucune déclaration de Lennon, aucun témoignage de Yoko Ono, de Cynthia Lennon ou des autres Beatles, et aucune biographie de référence ne relient la mort de Stuart Sutcliffe à l’engagement pacifiste de John Lennon. Cet engagement se construit à partir de 1966, autour de la guerre du Vietnam, du film How I Won the War, de la rencontre avec Yoko Ono et de l’art conceptuel. Présenter la mort de Stuart comme un facteur déterminant relève de l’interprétation personnelle, pas de l’histoire.
Ce que l’on peut dire sans inventer
Faut-il pour autant écarter toute continuité ? Pas entièrement. Il existe une façon honnête de relier Stuart au Lennon de 1969, à condition de rester au niveau des idées et non des causes. Stuart a été le premier à incarner, pour John, l’idée qu’un artiste pouvait être un provocateur sérieux, qu’une pose pouvait porter un sens. Les bed-ins sont exactement cela : un happening d’art conceptuel transformé en campagne politique, une pose devant les caméras qui prétend changer le monde. Le goût de Lennon pour le geste artistique comme acte public a des racines dans l’école d’art de Liverpool, et Stuart en est une figure centrale.
De même, l’expérience répétée de la mort a pu contribuer à la gravité de Lennon dans ses dernières années. Mais les morts qui l’ont occupé publiquement après 1966 sont d’abord celle de Brian Epstein, en août 1967, qu’il a vécue comme la fin d’une époque et dont il dira en 1970 qu’il avait compris, ce jour-là, que le groupe était en danger. Le passage de la pop star au militant ne s’explique pas par une blessure unique. Il s’explique par une époque, une rencontre et une volonté de donner un sens à une célébrité devenue écrasante.
Le danger des récits trop parfaits
Ce dernier point du texte de départ illustre un travers fréquent des récits viraux sur les Beatles : la tentation de relier tous les événements d’une vie par une seule cause. L’histoire de Lennon s’y prête particulièrement, parce qu’elle est jalonnée de pertes spectaculaires et qu’elle s’achève elle-même par une mort violente. Il est tentant de faire de chaque deuil la clé du suivant, et de chaque chanson la confession d’un deuil. Mais une vie n’est pas un scénario. Stuart Sutcliffe a beaucoup compté pour John Lennon ; il n’a pas besoin d’avoir tout expliqué pour avoir compté.
Le même travers a déjà été observé sur Yellow-Sub.net à propos de la relation entre Lennon et sa mère, dans « Je l’ai perdue deux fois » : John Lennon, sa mère Julia et la blessure de 1958, et à propos de sa jeunesse partagée entre Mendips et Blomfield Road, dans Entre tante Mimi et Julia. Dans tous ces cas, les faits établis sont assez forts pour se passer d’amplification.
Le bassiste « médiocre » et le peintre : réviser le cliché
Le texte de départ part d’une image qu’il veut corriger : pour l’auditeur occasionnel, Stuart serait le « cinquième Beatle » qui jouait mal de la basse et a quitté le groupe trop tôt. Il a raison de la contester, mais il la remplace par une autre image, tout aussi simplifiée, celle d’un génie bohème. Les sources permettent un portrait plus nuancé, sur la musique comme sur la peinture.
Ce que valait vraiment sa basse
Sur le niveau musical de Stuart, les témoins se contredisent, et leurs jugements sont rarement neutres. Paul McCartney, qui a joué à côté de lui pendant un an, a reconnu dans les années 1980, auprès de Julia Baird, la demi-sœur de John, avoir eu des problèmes avec Stuart, et le regretter puisqu’il était mort ; il ajoutait que Stuart ne savait pas vraiment jouer, ce qui rendait certains concerts et certaines photos embarrassants, tout en saluant « un garçon adorable et un grand peintre ». Le critique Richie Unterberger parle d’un jeu réduit à un « martèlement sans art ». À l’inverse, Klaus Voormann, qui deviendra lui-même un bassiste recherché, considérait Stuart comme un bon bassiste, et Pete Best a contesté l’image d’un musicien figé, tournant le dos au public, en le décrivant au contraire comme « animé » sur scène.
Les trois enregistrements de 1960 publiés sur Anthology 1 ne permettent pas de trancher : ce sont des prises domestiques, captées sur un magnétophone, où la basse est à peine audible. Ce qui est certain, c’est que Stuart a appris l’instrument en quelques mois, sans formation, et qu’il a tenu sa place pendant des centaines d’heures de scène à Hambourg, dans des conditions où un musicien vraiment incapable aurait été renvoyé. La fameuse histoire selon laquelle l’imprésario Larry Parnes aurait refusé d’engager le groupe pour accompagner Billy Fury à cause de Stuart, lors de l’audition du 10 mai 1960, a d’ailleurs été démentie par Parnes lui-même : son problème, disait-il, était l’absence de batteur attitré.
« Il a de l’allure. Il est rock and roll »
La meilleure réponse au débat vient peut-être de Lennon lui-même, telle qu’Astrid l’a rapportée en 2008 dans l’émission Fresh Air de la radio publique américaine. Aux critiques sur le jeu de Stuart, John répondait que cela n’avait pas d’importance : Stuart avait de l’allure, il était rock and roll. Astrid ajoutait que c’était John qui l’avait persuadé, une seconde fois, d’acheter une basse pour faire partie de son groupe. Dans la logique de Lennon, Stuart n’était pas là pour jouer juste ; il était là pour être là. C’est précisément ce que Paul, musicien avant tout, ne pouvait pas accepter.
La remarque éclaire aussi une phrase de John dans The Beatles Anthology : Stuart mettait ses lunettes noires et restait planté avec sa basse, et « tout cela n’était qu’une grande pose ». Ce n’est pas un reproche, venant de John. Dans un groupe qui apprenait à Hambourg que le rock était un spectacle autant qu’une musique, la pose de Stuart était une contribution.
Un peintre que les institutions ont reconnu
Sur la peinture, en revanche, le jugement des contemporains est presque unanime. Eduardo Paolozzi le comptait parmi ses meilleurs élèves. John Moores, l’un des grands mécènes de Liverpool, lui avait acheté une toile à 19 ans. Astrid disait qu’il avait des kilomètres d’avance sur tout le monde, et qu’il rêvait de devenir professeur dans une école d’art à Londres. Il a laissé, selon l’Université John Moores de Liverpool, environ six cents œuvres, dont les toiles abstraites de la période de Hambourg, influencées par l’expressionnisme abstrait et par Nicolas de Staël, qui sont les plus abouties.
Cette reconnaissance s’est confirmée après sa mort. La Walker Art Gallery de Liverpool lui a consacré une exposition en 1964, et conserve aujourd’hui Hamburg Painting No. 2, un autoportrait au fusain et une Crucifixion. L’école d’art de Liverpool, devenue l’Université John Moores, a présenté une rétrospective de ses toiles de Hambourg en 1994. En 2008, le Victoria Gallery & Museum de l’Université de Liverpool a exposé quarante de ses tableaux, la première grande rétrospective dans la ville depuis plus de quarante ans ; son directeur, Matthew Clough, expliquait alors que Stuart était « un artiste d’abord et un musicien ensuite ». En 2013, l’artiste américain Richard Prince a organisé à East Hampton, à la librairie Harper’s Books, l’exposition Stuart Sutcliffe: Yea Yea Yea, avec vingt et une œuvres et des documents d’archives. Le critique Donald Kuspit y voyait une fraîcheur nouvelle apportée aux variantes européennes de l’expressionnisme abstrait.
Le portrait le plus juste est donc double. Stuart était un bassiste limité mais pas ridicule, qui a fait son métier sur les scènes les plus dures d’Europe, et un peintre de grand talent, mort avant d’avoir pu le prouver pleinement. Les deux qualités comptaient pour John. La première lui permettait d’avoir son ami à côté de lui sur scène ; la seconde faisait de cet ami un modèle. La biographie de Stuart en tant que peintre est retracée en détail dans le chapitre de notre dossier consacré à l’influence et l’héritage de Stuart Sutcliffe.
Stuart Sutcliffe en 2026 : une succession, une église et une série télévisée
Soixante-quatre ans après sa mort, Stuart Sutcliffe n’est plus seulement un nom dans les biographies des Beatles. Sa mémoire est entretenue par une succession active, célébrée à Liverpool, et elle s’apprête à toucher un public bien plus large avec une série télévisée. Ce regain d’attention explique aussi pourquoi des textes comme celui que nous examinons circulent autant aujourd’hui.
Trois générations de gardiennes
Après la mort de Stuart, sa mère, Millie Sutcliffe, a été la première gardienne de ses œuvres, de ses écrits et de sa mémoire. À sa mort, en 1983, sa fille Pauline a pris le relais pendant trente-six ans, en organisant des expositions, en publiant des livres et en défendant, parfois avec véhémence, la place de son frère dans l’histoire des Beatles. Pauline est morte le 13 octobre 2019. Depuis, la succession est administrée par Diane Vitale, une Américaine qui travaillait avec elle depuis 2002 et qui en est devenue l’unique exécutrice. Le parcours de Pauline, ses accusations contre Lennon et son combat pour l’œuvre de son frère sont retracés dans notre article consacré à Pauline Sutcliffe.
En janvier 2024, la succession a annoncé chercher un acquéreur pour l’ensemble de la collection : plus de quatre cents œuvres, dont plusieurs ont été montrées dans des musées, environ deux cents documents, lettres, poèmes, essais, trente-sept photographies originales des débuts du groupe en Angleterre et en Allemagne, et un roman inachevé de Stuart consacré à John Lennon. Ce dernier document, dont le contenu n’a pas été rendu public, est peut-être la pièce la plus intrigante de tout le dossier : il montre que l’admiration n’allait pas dans un seul sens, et que le peintre avait fait de son ami un personnage.
La cérémonie de Huyton Quarry, en août 2026
Le vendredi 28 août 2026, pendant l’International Beatleweek de Liverpool, une célébration a réuni famille, amis et invités à l’église St Gabriel de Huyton Quarry, dans la banlieue de Liverpool, en hommage à Pauline et à trois générations de gardiennes de la mémoire de Stuart. Le lieu n’a pas été choisi au hasard. Adolescent, Stuart y chantait dans le chœur, où il était devenu premier choriste, et il avait peint pour cette église une Crucifixion en 1958. Au cours de la cérémonie, conduite par le révérend chanoine Malcolm Rogers, trois œuvres ont été offertes à la paroisse : une huile représentant le Christ ressuscité et deux dessins des pierres de l’église.
Diane Vitale, venue de New York, y a résumé l’esprit de ce travail en expliquant qu’il s’agissait avant tout de Pauline, et d’une fidélité « soutenue par l’amour ». Deux jours plus tard, le 30 août, elle participait à une conversation publique avec Mark Lewisohn dans le cadre de la Beatleweek. Ce double rendez-vous dit quelque chose de la place nouvelle de Stuart : il n’est plus seulement le sujet de souvenirs de fans, mais celui d’un travail d’historien et de conservation.
Ce retour à l’église de son enfance rappelle aussi une dimension de Stuart que les récits centrés sur Hambourg oublient : un jeune homme dont la foi, selon la paroisse, prenait une place grandissante dans sa vie, et dont certaines lettres de Hambourg jouaient avec des images religieuses : Stuart y laissait entendre qu’il se prenait pour Jésus, et John, croyant à une blague, lui répondait en signant comme Jean-Baptiste. Ce n’est pas le portrait d’un existentialiste de comptoir. C’est celui d’un garçon plus complexe que la légende.
Hamburg Days, la série
Le second événement de 2026 est télévisuel. La BBC et la chaîne allemande ZDF ont lancé au printemps le tournage de Hamburg Days, une série en six épisodes consacrée aux années de Hambourg, tournée à Hambourg, Munich et Liverpool. Elle est réalisée par Christian Schwochow et s’inspire de l’autobiographie de Klaus Voormann, qui en est le conseiller exclusif. Le casting annoncé en mai et complété en juin 2026 confie le rôle de Stuart à Louis Landau, celui de John Lennon à Rhys Mannion, celui de Paul McCartney à Ellis Murphy, celui de George Harrison à Harvey Brett, celui de Pete Best à Patrick Gilmore, et celui d’Astrid Kirchherr à Lea Drinda. Asa Butterfield y incarne Brian Epstein. Des personnes liées aux débuts des Beatles et à l’équipe de la série assistaient d’ailleurs à la cérémonie de Huyton.
Pour Stuart, c’est la troisième grande incarnation à l’écran, après Stephen Dorff dans Backbeat en 1994, film de Iain Softley sur le triangle formé par John, Stuart et Astrid, et Lee Williams dans le téléfilm In His Life: The John Lennon Story en 2000. Backbeat avait été tourné avec les conseils d’Astrid Kirchherr, qui avait salué l’interprétation de Dorff ; il avait aussi pris des libertés avec les faits, notamment en suggérant une attirance entre John et Astrid. Nos lecteurs trouveront une analyse des libertés prises par le film dans Backbeat (1994) : Stuart Sutcliffe entre cinéma et histoire, et l’enquête sur la naissance de la frange dans Qui a inventé la coupe des Beatles ?
Il est probable que Hamburg Days remette au premier plan les questions que pose le texte de départ : la jalousie de Paul, la complicité de John, la mort de Stuart, la scène de l’aéroport. Il est probable aussi que la fiction y ajoute ses propres raccourcis. D’où l’intérêt, avant la diffusion, de savoir ce que disent exactement les témoignages.
Une maison, des tombes, des lieux
À Liverpool, la mémoire de Stuart passe aussi par des lieux. La maison familiale d’Aigburth, où les Sutcliffe ont vécu de 1959 à 1971, est devenue le Sefton Park Hotel, dont les étages retracent sa vie, d’Édimbourg à Hambourg, avec des reproductions de ses toiles et des photographies d’Astrid. Stuart repose au cimetière de l’église paroissiale de Huyton, St Michael. Et Astrid Kirchherr, morte à Hambourg le 12 mai 2020, une semaine avant son 82e anniversaire, a emporté avec elle le témoignage le plus direct sur la scène de l’aéroport. Il n’existe plus aujourd’hui de témoin vivant de ces minutes du 11 ou du 13 avril 1962, à l’exception de Paul McCartney et de Pete Best.
Ancre, juge ou fantôme : ce que Stuart a vraiment été pour John
Au terme de cette vérification, le texte de départ apparaît pour ce qu’il est : un récit sincère, juste sur l’essentiel et inexact sur plusieurs détails qui, accumulés, en changent la portée. Il a raison de dire que Stuart Sutcliffe a été l’ami le plus important de la jeunesse de John Lennon, et que sa mort a frappé un garçon déjà marqué par deux deuils. Il se trompe sur la coupe de cheveux, sur le mariage, sur la cause médicale présentée comme certaine, sur « In My Life » et sur le pacifisme. Et il simplifie la scène de l’aéroport en un « rire » que le témoignage d’Astrid ne décrit pas tout à fait.
Les trois rôles de Stuart
Le texte parle d’« ancre artistique ». L’image n’est pas fausse, mais les sources en suggèrent une plus précise, en trois temps. Entre 1957 et 1960, Stuart a été pour John un juge : le seul ami dont il acceptait le verdict, celui qui lui disait la vérité et qui le reconnaissait comme artiste. En 1960 et 1961, il a été un éclaireur : le premier à porter la frange, la veste sans col, les lunettes noires, le premier à choisir un milieu d’artistes plutôt qu’une carrière de musicien. Après avril 1962, il est devenu un absent, présent sur les murs de Kenwood, dans les lettres rendues par Astrid, sur la pochette de Sgt. Pepper et dans les conversations privées dont témoigne Yoko Ono.
Aucun de ces rôles ne fait de Stuart la clé unique de la personnalité de Lennon. L’« architecture psychologique » de John s’est construite bien avant leur rencontre, entre l’abandon de son père, la séparation d’avec sa mère et l’éducation de Mimi. Mais Stuart est l’une de ses pièces maîtresses, et l’une des rares à avoir été choisie par John lui-même.
Un deuil sans chanson
Le point le plus troublant de cette histoire est sans doute le silence. Lennon, qui a chanté sa mère, son père, ses peurs, ses amours et ses colères, n’a jamais écrit une chanson qui nomme Stuart Sutcliffe. Il ne s’est pas rendu à ses obsèques, n’a presque jamais prononcé son nom en interview, et n’a laissé sur lui qu’une phrase publique de quelques mots, celle sur l’ami qui lui disait la vérité. On peut lire ce silence comme de l’indifférence ; tout ce que nous avons vu indique l’inverse. C’est le silence de quelqu’un qui garde pour lui ce qui compte le plus, comme il gardait pour Stuart les poèmes qu’il ne montrait à personne.
Le rire de l’aéroport de Hambourg, s’il a bien eu lieu, appartient à ce même registre : une réaction qui ne ressemble pas au chagrin et qui en est pourtant l’expression la plus brute. Lennon a ri à la mort de son oncle avant de pleurer seul. Il a peut-être ri, en pleurant, à la mort de Stuart. Il a ensuite passé dix-huit ans à en parler à Yoko. Entre ces deux extrêmes, il y a toute la pudeur d’un homme qui ne savait pas dire ses deuils, sinon par des gestes : demander à voir l’atelier, accrocher deux tableaux, rappeler à Astrid qu’elle resterait « l’Astrid de Stuart ».
Ce que le lecteur peut retenir
Pour qui veut parler de Stuart Sutcliffe sans trahir les sources, quelques formules suffisent. Stuart et John se sont rencontrés au Liverpool College of Art, où Stuart était l’étudiant le plus prometteur de sa génération. Il a rejoint le groupe en 1960, l’a quitté en juillet 1961 pour étudier la peinture à Hambourg auprès d’Eduardo Paolozzi, et il est mort le 10 avril 1962, à 21 ans, d’une hémorragie cérébrale dont l’origine reste discutée. Il était fiancé à Astrid Kirchherr, pas marié. Astrid a annoncé sa mort aux Beatles à l’aéroport de Hambourg, et elle a décrit chez John un état d’hystérie où elle ne distinguait plus le rire des larmes ; Paul McCartney conteste qu’il ait ri. Selon Pete Shotton, Stuart est l’un des amis disparus auxquels pense « In My Life ». Son portrait figure sur la pochette de Sgt. Pepper. Le reste est interprétation, et mérite d’être présenté comme telle.
Ce n’est pas un portrait moins émouvant que celui du texte de départ. C’est même le contraire : en retirant les certitudes inventées, on retrouve un jeune homme réel, un peintre de 21 ans mort trop tôt, et un ami qui, à sa manière brutale et pudique, ne l’a jamais oublié.
Questions fréquentes
Qui était Stuart Sutcliffe pour John Lennon ?
Son meilleur ami de l’école d’art de Liverpool, entre 1957 et 1961. Stuart, peintre reconnu par ses professeurs, était le seul camarade que John considérait comme un égal et dont il acceptait le jugement. Lennon a dit qu’il l’admirait et comptait sur lui pour lui dire la vérité. Les deux garçons ont partagé un appartement à Gambier Terrace en 1960, et John l’a fait entrer dans le groupe comme bassiste.
De quoi Stuart Sutcliffe est-il mort ?
D’une hémorragie cérébrale, le 10 avril 1962 à Hambourg, à 21 ans, dans l’ambulance qui le conduisait à l’hôpital, avec Astrid Kirchherr à ses côtés. L’origine de cette hémorragie reste discutée : rupture d’anévrisme, séquelles d’une agression à la sortie d’un concert au Lathom Hall au début de 1961, chute à Hambourg ou tumeur évoquée par des radiographies ultérieures.
John Lennon a-t-il vraiment ri en apprenant la mort de Stuart ?
Astrid Kirchherr, qui lui a annoncé la nouvelle à l’aéroport de Hambourg, a raconté que John était entré en hystérie et qu’elle ne savait pas s’il riait ou s’il pleurait, parce qu’il faisait les deux à la fois. Paul McCartney, présent lui aussi, a contesté que John ait ri. Le « rire hystérique » des récits courts simplifie donc un témoignage plus ambigu.
Lennon a-t-il frappé Stuart Sutcliffe à la tête ?
C’est ce qu’affirme Pauline Sutcliffe, la sœur de Stuart, dans The Beatles’ Shadow (2001), en rapportant une confidence de son frère. Aucun autre témoin ne l’a corroboré, et Pauline a elle-même déclaré en 2003 que cette dispute « n’avait pas aidé » dans une situation déjà fragile, sans en faire la cause de la mort. Il s’agit d’une allégation, pas d’un fait établi.
« In My Life » parle-t-elle de Stuart Sutcliffe ?
Pas explicitement. Lennon n’a jamais cité Stuart à propos de cette chanson de Rubber Soul (1965), qu’il présentait comme un regard sur Liverpool et sur sa vie. C’est son ami Pete Shotton qui, en 1983, a affirmé que le passage sur les amis disparus et vivants pensait à Stuart et à lui-même. L’hypothèse est plausible, mais elle n’est pas confirmée par Lennon.
Stuart Sutcliffe et Astrid Kirchherr étaient-ils mariés ?
Non. Ils se sont fiancés en novembre 1960, quelques semaines après leur rencontre au Kaiserkeller, et ont échangé des anneaux selon la coutume allemande. Stuart vivait chez la mère d’Astrid à Hambourg, mais le mariage n’a jamais eu lieu.
Où voit-on Stuart Sutcliffe sur la pochette de Sgt. Pepper ?
Sur la gauche de la foule de personnalités, près du dessinateur Aubrey Beardsley. Son choix est souvent attribué à John Lennon, mais aucun document de 1967 publié à ce jour ne précise qui l’a proposé. Stuart apparaît aussi sur les pochettes de la série Anthology, dessinées par Klaus Voormann et Alfons Kiefer.
Entend-on Stuart Sutcliffe sur des disques des Beatles ?
Oui, sur trois enregistrements domestiques de 1960 publiés sur Anthology 1 en 1995 : « Hallelujah, I Love Her So », « You’ll Be Mine » et « Cayenne ». Il n’a en revanche participé à aucun enregistrement officiel du groupe ; c’est Paul McCartney qui tient la basse lors des séances avec Tony Sheridan à Hambourg en juin 1961.
Qui joue Stuart Sutcliffe dans la série Hamburg Days ?
Louis Landau, dans la série en six épisodes de la BBC et de la ZDF réalisée par Christian Schwochow d’après l’autobiographie de Klaus Voormann. Rhys Mannion y incarne John Lennon et Lea Drinda Astrid Kirchherr. Au cinéma, Stuart avait été joué par Stephen Dorff dans Backbeat en 1994.
Sources
- « Stuart Sutcliffe », Wikipédia (anglais), consulté le 5 novembre 2026 : en.wikipedia.org/wiki/Stuart_Sutcliffe
- « Astrid Kirchherr », Wikipédia (anglais), consulté le 5 novembre 2026 : en.wikipedia.org/wiki/Astrid_Kirchherr
- « In My Life », Wikipédia (anglais), consulté le 5 novembre 2026 : en.wikipedia.org/wiki/In_My_Life
- « George Toogood Smith » et « Lathom Hall », Wikipédia (anglais), consultés le 5 novembre 2026 : George Toogood Smith ; Lathom Hall
- The Beatles Bible, fiches « Stuart Sutcliffe » (pages 2 à 4) et chronologie des 11 et 12 avril 1962 : beatlesbible.com ; 11 avril 1962
- The Paul McCartney Project, fiche « Stuart Sutcliffe » (citations de Paul McCartney à Julia Baird) : the-paulmccartney-project.com
- Liverpool John Moores University, « Stuart Sutcliffe 1940-1962 » et « John Lennon 1940-1980 », profils du bicentenaire : ljmu.ac.uk
- Terry Gross, entretien avec Astrid Kirchherr, Fresh Air, NPR, 2008 (rediffusé en mai 2020) : npr.org
- Steven Valvano, « Stuart Sutcliffe: Four Myths About the 5th Beatle », CultureSonar, 9 avril 2022 : culturesonar.com
- Showbiz Cheat Sheet, articles sur la réaction de Lennon à la mort de Stuart et sur la scène de l’atelier (Hannah Wigandt, 8 janvier 2023) : cheatsheet.com
- Gary James, entretien avec Pauline Sutcliffe, Classic Bands : classicbands.com
- « ‘Fifth Beatle’ sister rejects Lennon row claim », Irish Examiner, 24 juillet 2003 : irishexaminer.com
- « Did Lennon kill the fifth Beatle? », The Globe and Mail (sur The Beatles’ Shadow, 2001) : theglobeandmail.com
- Bonhams, vente du 5 mai 2021, lot 306 : lettre de John Lennon à Astrid Kirchherr, octobre 1962 : bonhams.com
- Paul Brannigan, « An unfinished novel about John Lennon written by original Beatles bassist Stuart Sutcliffe is up for sale », Louder, 30 janvier 2024 : loudersound.com
- « Three generations of stewardship safeguarding Stuart Sutcliffe’s legacy to be recognized in Liverpool », communiqué, août 2026 : davidabedford.com
- « The Beatles’ Stuart Sutcliffe Remembered During International Beatles Week », diocèse anglican de Liverpool, 1er septembre 2026 : liverpoolcofe.org
- Leo Barraclough, « Asa Butterfield, Jonny Lee Miller and Christine Tremarco Join Beatles Series Hamburg Days », Variety, 25 juin 2026 : variety.com
- Université de Liverpool, « Stuart Sutcliffe art work returns to Liverpool » (rétrospective du Victoria Gallery & Museum) : news.liverpool.ac.uk
- Artlyst, « Richard Prince Curates Retrospective Of Fifth Beatle Stuart Sutcliffe » (2013) : artlyst.com
- James McNeill, sur le Sefton Park Hotel, ancienne maison des Sutcliffe, Liverpool Echo (republié par inkl) : inkl.com
- Ultimate Classic Rock, nécrologie de Pete Shotton, 25 mars 2017 : ultimateclassicrock.com
- Hunter Davies, The Beatles, biographie autorisée, Heinemann, 1968 ; et The John Lennon Letters, Weidenfeld & Nicolson, 2012.
- Pete Shotton et Nicholas Schaffner, John Lennon: In My Life, Stein and Day, 1983.
- Cynthia Lennon, John, Hodder & Stoughton, 2005.
- Pauline Sutcliffe et Douglas Thompson, The Beatles’ Shadow: Stuart Sutcliffe & His Lonely Hearts Club, Sidgwick & Jackson, 2001, rééd. Pan Macmillan.
- The Beatles, The Beatles Anthology, Cassell, 2000 ; et Anthology 1, Apple, 1995.
- Mark Lewisohn, The Complete Beatles Chronicle, 1992, et Tune In, Little, Brown, 2013.












