Illustration de Stuart Sutcliffe, peintre et premier bassiste des Beatles

Yellow-Sub.net · Stuart Sutcliffe · Chapitre 2

Stuart Sutcliffe et les Beatles à Hambourg

Aux origines des Beatles : un dossier consacré à Stuart Sutcliffe, à ses années de formation et à son héritage.

← Tous les chapitres du dossier

Hambourg, le laboratoire où Stuart devient essentiel

S’il est un lieu où l’importance de Stuart Sutcliffe cesse d’être anecdotique pour devenir décisive, c’est Hambourg. Avant la Beatlemania, avant les costumes, avant EMI, il y a ce bain de nuit allemande, de clubs douteux, de fatigue, d’amphétamines, de prostitution, de violence ordinaire, de sets interminables et de formation accélérée. On a souvent dit que les Beatles sont devenus un vrai groupe à Hambourg. C’est juste. Mais on oublie parfois que Hambourg n’a pas seulement musclé leur jeu ; la ville a aussi redessiné leur image. Et Stuart se trouve exactement au centre de cette mutation.

Quand les Silver Beetles puis The Beatles arrivent là-bas à l’été 1960, ils sont encore des gamins de Liverpool avec leurs codes de Teddy Boys, leurs blagues salaces, leurs ambitions floues et leur faim de tout. Stuart, parmi eux, n’est pas le plus bruyant, ni le plus virtuose, ni le plus drôle. En revanche, il devient dans le contexte hambourgeois une figure d’attraction. Son allure frappe. Son visage se durcit, s’affine. Ses lunettes noires, ses vêtements serrés, sa posture distante lui donnent une intensité nouvelle. Même Paul McCartney, pourtant critique sur ses faiblesses musicales, reconnaîtra plus tard que Stuart avait l’air incroyablement cool sur scène.

Cette importance visuelle ne relève pas de la frivolité. Dans les clubs de la Reeperbahn, où l’on joue pendant des heures devant un public mêlant marins, ivrognes, habitués du quartier rouge et curieux de passage, l’effet scénique compte énormément. Les Beatles ne peuvent pas encore rivaliser par la sophistication musicale ; ils doivent imposer une présence. Stuart contribue à cette présence. Il est le membre qui capte l’œil différemment. La basse immense, la silhouette maigre, le regard opaque derrière les verres noirs : tout cela produit un choc. Le futur mythe beatlesque, avant de devenir sonore à l’échelle planétaire, se forge aussi par ces images.

C’est à Hambourg que Stuart rencontre Astrid Kirchherr, ainsi que Klaus Voormann et Jürgen Vollmer. Il serait difficile d’exagérer l’importance de cette rencontre. Ces jeunes Allemands appartiennent à un milieu d’étudiants en art fascinés par l’existentialisme européen, par la photographie, par les vêtements noirs, par une idée de la modernité qui ne passe ni par le music-hall anglais ni par le teddy-boyisme britannique. Ils voient les Beatles au Kaiserkeller et sont instantanément saisis. En retour, le groupe est captivé par eux. Mais Stuart l’est plus que tous les autres. Il reconnaît dans ce trio une tribu spirituelle. Eux reconnaissent en lui un des leurs.

L’histoire d’amour entre Stuart Sutcliffe et Astrid Kirchherr naît dans cette reconnaissance mutuelle. Elle a souvent été esthétisée, parfois jusqu’au cliché, par des biographies, des films et des récits nostalgiques. Pourtant, au-delà du romanesque évident, elle a des conséquences concrètes. Astrid photographie le groupe. Stuart l’introduit plus profondément à son univers. Les Beatles entrent en contact avec un environnement artistique européen qui les sort de leur provincialisme anglais. Leur future image, celle des cheveux tombants, des colliers sans col, des silhouettes moins lourdement américaines, se prépare ici.

On attribue souvent à Astrid la naissance de la fameuse coiffure dite moptop. L’histoire est un peu plus subtile. Ce qui est sûr, c’est que Stuart adopte le premier, sous son influence et celle de ce milieu, une coupe et un style qui s’éloignent radicalement du look des Teddy Boys. Les autres se moquent, puis observent, puis suivent. En cela, Stuart agit comme un éclaireur. Il est le premier Beatle à faire entrer le groupe dans autre chose qu’une imitation britannique d’Elvis ou de Gene Vincent. Il ouvre la porte à une élégance plus moderne, plus européenne, plus artistique. Plus beatle, au fond.

C’est ici qu’apparaît l’un des arguments les plus puissants en faveur du cinquième Beatles version Stuart : il a façonné l’identité visuelle du groupe à un moment où cette identité n’existait pas encore. Quand on parle des Beatles, on parle évidemment de chansons. Mais on parle aussi d’une silhouette immédiatement reconnaissable, de visages, de coiffures, de vêtements, de photos, de pochettes, d’une manière de se présenter au monde. Stuart n’a pas codifié tout cela à lui seul. Mais il a joué un rôle essentiel dans le passage du groupe d’un imaginaire de rockers de province à une modernité iconographique inédite.

Le beau gosse qui jouait faux ? La caricature et la vérité

Parce que le rock aime les hiérarchies simples, Stuart Sutcliffe a longtemps été résumé à une formule facile : le beau type qui ne savait pas jouer. Cette phrase contient une part de vérité et une grande part d’aveuglement. Oui, Stuart n’a jamais été l’égal de Paul McCartney comme bassiste. Oui, sa technique est insuffisante pour un groupe qui, très vite, va hausser drastiquement son niveau d’exigence. Oui, Paul a de bonnes raisons musicales de s’agacer. Mais si l’on s’en tient à cette caricature, on passe à côté de ce que la présence de Stuart révèle du groupe et de son époque.

D’abord, parce que les Beatles de 1960 ne sont pas encore les Beatles de 1963, et encore moins ceux de 1966. Le contexte est celui de clubs, de tournées bricolées, d’une formation accélérée, d’un rock de survie. Dans cet univers, la précision instrumentale n’est pas la seule monnaie. L’endurance, le charisme, la cohésion, la capacité à décrocher des engagements, à tenir une scène et à donner au groupe une identité visible comptent aussi. Stuart n’est pas un poids mort complet. Il participe aux répétitions, il obtient parfois des concerts, il tient tant bien que mal sa place, il donne au groupe un supplément d’image. Ce n’est pas rien.

Ensuite, parce que sa faiblesse musicale a souvent servi à construire après coup un récit téléologique très commode : les Beatles allaient devenir les Beatles, donc tout élément imparfait devait naturellement être éliminé. Vue depuis l’arrivée à la célébrité mondiale, la sortie de Stuart paraît inévitable, presque saine. Vue depuis 1960, elle l’est beaucoup moins. Les Beatles sont alors une bande de garçons en formation, et Stuart y a sa logique propre. Il n’est pas une erreur de casting ; il est un membre d’une phase antérieure du groupe, celle où l’aura et l’art de se fabriquer comptent presque autant que l’instrument.

Ce point est crucial, car il renvoie à une vérité souvent oubliée : les Beatles n’ont pas commencé comme une machine de pop parfaite. Ils ont commencé comme une bande désordonnée, contradictoire, traversée de liens d’amitié et de rapports de force. Stuart appartient à cette vérité moins lisse. Sa présence nous rappelle que le groupe a d’abord été un organisme humain, pas un alignement optimal de talents. Elle nous rappelle aussi que Lennon, contrairement à une image parfois simplifiée, ne choisissait pas ses compagnons uniquement sur des critères musicaux. Il voulait des personnalités, des doubles, des silhouettes, des complices. Stuart répondait à ce besoin-là.

Enfin, la caricature oublie que Sutcliffe n’était pas sur scène par vanité pure. Il n’était pas un mannequin infiltré dans un groupe de rock. Il aimait la musique, chantait parfois, prenait part à l’aventure, et plus encore aimait la vie que cette aventure rendait possible : la nuit, l’amitié, la scène, la possibilité d’échapper à une existence ordinaire. Son manque de technique n’annule pas cela. Il en fait plutôt une figure poignante : celle d’un jeune homme qui tient par le style et la conviction, en attendant que sa vraie vocation le rattrape.

Paul contre Stu, ou la tension entre efficacité et aura

Aucune biographie honnête de Stuart Sutcliffe ne peut contourner les frictions avec Paul McCartney. Elles sont trop documentées, trop logiques, trop révélatrices pour être gommées. Mais elles méritent mieux que le vieux cliché du méchant Paul jaloux du beau Stuart. Ce qui se joue entre eux est plus intéressant : un conflit entre deux conceptions du groupe, ou plutôt entre deux priorités.

Paul, dès cette époque, pense comme un musicien. Pas encore comme le maître absolu du studio qu’il deviendra, mais déjà comme quelqu’un pour qui la qualité d’exécution compte. Il travaille, il écoute, il veut que le groupe sonne juste, qu’il soit plus serré, plus efficace, plus professionnel. Stuart, lui, arrive par un autre biais. Il apporte une aura, une proximité avec Lennon, un capital esthétique. Pour McCartney, cela peut sembler injuste. Et de son point de vue, ça l’est. Pourquoi le groupe devrait-il s’accommoder d’un bassiste fragile quand lui-même et George se donnent autant de mal pour élever le niveau ?

Ce frottement a parfois pris des formes brutales. Les débuts des Beatles, comme ceux de beaucoup de bandes de garçons, ne sont pas exactement gouvernés par la délicatesse. Les humiliations, les piques, les bizutages, les accès d’agressivité font partie du décor. Stuart et Pete Best, arrivés plus tard que le noyau dur Lennon-McCartney-Harrison, en font les frais. Avec Stuart, la situation est aggravée par sa relation avec John. Il est à la fois dedans et à part. Intime du leader, mais pas musicalement à la hauteur des autres. C’est une position intenable à long terme.

Pour autant, Paul n’est pas seulement celui qui veut chasser Stuart. Il est aussi celui qui, lorsque le départ se précise, récupère la basse et accepte à contrecœur un rôle qu’il ne désirait pas particulièrement au départ. L’histoire est ironique : c’est en partie parce que Stuart s’en va que McCartney devient bassiste, donc l’un des instrumentistes les plus influents de l’histoire du rock. Là encore, Stuart agit comme un accélérateur paradoxal. Son incapacité relative et son départ ouvrent un espace qui permet à Paul de devenir Paul. Sans Stuart, McCartney aurait peut-être continué à la guitare. Et sans McCartney à la basse, une bonne partie du son Beatles n’aurait jamais existé sous la forme que nous connaissons.

C’est pourquoi l’opposition entre Paul et Stuart ne doit pas être lue comme un simple antagonisme personnel. Elle met en scène la mue du groupe. Tant que les Beatles relèvent encore d’une bande semi-sauvage façonnée par la scène et l’attitude, Stuart a sa place. À partir du moment où le groupe se professionnalise, il devient difficilement tenable. McCartney incarne cette professionnalisation, cette montée des exigences, cette obsession du résultat. Stuart incarne l’époque précédente, plus floue, plus romantique, plus désordonnée. Les deux logiques sont incompatibles à terme. Mais les deux sont nécessaires à l’histoire.

Quitter les Beatles pour devenir pleinement Stuart Sutcliffe

Le départ de Stuart Sutcliffe des Beatles est souvent raconté comme une sortie de route. C’est inexact. Il s’agit plutôt d’un retour à soi. Certes, la musique l’a emporté un temps loin de sa vocation première. Certes, l’amour pour Astrid Kirchherr joue un rôle décisif dans sa décision de rester à Hambourg. Certes encore, les limites musicales et les tensions internes rendent ce départ plus simple qu’il n’aurait été pour un membre central du groupe. Mais si Stuart quitte les Beatles, ce n’est pas seulement parce qu’il ne pouvait plus y rester. C’est aussi parce qu’il avait ailleurs quelque chose de plus intime et de plus essentiel à poursuivre.

Il choisit de s’inscrire à la Hamburg College of Art, où enseigne alors Eduardo Paolozzi, figure majeure de l’art britannique d’après-guerre. Rien que cette donnée devrait suffire à faire taire l’idée d’un jeune homme flottant qui aurait abandonné le plus grand groupe du monde par inconséquence. D’abord, en 1961, les Beatles ne sont pas encore le plus grand groupe du monde ; ce sont des espoirs brutaux mais encore locaux. Ensuite, Stuart ne quitte pas la musique pour se perdre : il quitte le groupe pour étudier sérieusement la peinture. Le geste est d’une cohérence implacable.

Paolozzi le prend au sérieux. Plus tard, il le décrira comme un étudiant particulièrement doué, l’un de ses meilleurs. Ce jugement compte. Il ne vient pas d’un nostalgique beatle opportuniste ni d’un parent cherchant à embellir un disparu. Il vient d’un artiste reconnu, professeur aguerri, habitué à voir passer des élèves. Cela ne signifie pas que Sutcliffe était déjà un grand peintre accompli. Cela signifie en revanche qu’il possédait une énergie, une intelligence visuelle et un potentiel réel. Sa trajectoire n’était pas fantasmatique. Elle était en train de s’écrire.

Le départ de Stuart peut donc être lu comme un moment de vérité. Il choisit la peinture contre une aventure musicale qui, du point de vue de l’histoire ultérieure, paraît insensément prometteuse. Mais il fait ce choix à un moment où l’issue n’est pas encore certaine, où devenir un groupe célèbre reste hautement hypothétique, tandis que l’appel de l’art, de l’amour et de la vie hambourgeoise se présente à lui de manière concrète. De plus, Stuart n’a jamais eu la même monomanie que Lennon, McCartney ou Harrison pour la musique. Il l’aimait, mais elle n’était pas son centre absolu. Sa vraie passion, celle qui ordonnait sa sensibilité, restait la peinture.

Ce départ est l’un des points qui fondent paradoxalement sa légende de cinquième Beatles. Parce qu’en quittant le groupe avant la gloire, Stuart devient un fantôme de l’histoire, l’homme de l’embranchement perdu, le Beatle qui n’a pas vu les Beatles advenir. Il cesse d’être un membre parmi d’autres pour devenir une possibilité. Et les possibilités inabouties fascinent toujours plus que les réalités accomplies. On peut tout projeter sur elles : le regret, la beauté, l’idée que quelque chose d’essentiel s’est interrompu trop tôt.

← Revenir au sommaire du dossier

YELLOW-SUB.NET · DOSSIER

Stuart Sutcliffe

Peintre, bassiste des premiers Beatles et compagnon de route de John Lennon.

AUTOUR DES PREMIERS BEATLES

Astrid Kirchherr
Klaus Voormann
Pete Best