Illustration de Stuart Sutcliffe, peintre et premier bassiste des Beatles

Yellow-Sub.net · Stuart Sutcliffe · Chapitre 4

Stuart Sutcliffe : influence et héritage

Aux origines des Beatles : un dossier consacré à Stuart Sutcliffe, à ses années de formation et à son héritage.

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Pourquoi Stuart Sutcliffe peut être appelé le cinquième Beatles

La vraie question est là. Pas seulement : qui était Stuart Sutcliffe ? Mais : pourquoi est-il légitime de le considérer comme le cinquième Beatles ? La réponse exige de distinguer plusieurs sens de l’expression. Si l’on cherche la personne qui a le plus contribué au succès commercial et à la professionnalisation des Beatles, alors Brian Epstein et George Martin ont des arguments bien plus massifs. Si l’on cherche le musicien extérieur ayant le plus magnifiquement joué avec eux, Billy Preston a une carte splendide. Si l’on cherche le batteur des années de galère, Pete Best a sa place dans le débat. Mais si l’on entend par cinquième Beatles l’homme qui fut, avant la gloire, une part intégrante de l’invention du groupe, alors Stuart possède sans doute le dossier le plus solide.

D’abord parce qu’il a été littéralement un Beatle. Cela peut paraître trivial, mais cela change tout. Beaucoup de prétendus cinquièmes Beatles n’ont jamais été des Beatles au sens organique du terme. Stuart, lui, a porté la basse dans le groupe, a voyagé avec lui, a joué sur scène avec lui, a partagé les chambres, la fatigue, les humiliations, les clubs, la route, les espoirs et le chaos. Il n’est pas un auxiliaire ; il est un membre des débuts.

Ensuite parce qu’il a participé à la formation de l’identité du groupe sur plusieurs plans à la fois. Plan nominal, puisqu’il est lié à l’émergence du nom Beatles. Plan visuel, puisqu’il est central dans la mutation stylistique qui s’opère entre Liverpool et Hambourg. Plan humain, puisqu’il modifie l’équilibre interne du groupe par sa proximité avec Lennon et par la tension qu’il crée avec McCartney. Plan symbolique, enfin, puisqu’il incarne cette dimension école d’art, bohème, moderne et européenne qui distinguera tôt ou tard les Beatles des autres groupes anglais.

Il faut ici insister sur ce dernier point. On raconte souvent les Beatles comme quatre garçons de Liverpool qui, par miracle ou par génie pur, auraient imposé au monde la pop la plus inventive du siècle. C’est vrai, mais incomplet. Les Beatles sont aussi le produit d’une collision rare entre rock’n’roll ouvrier, humour anglais, ambition sociale, fréquentation des écoles d’art, curiosité visuelle et perméabilité aux avant-gardes. Stuart Sutcliffe est l’un des vecteurs les plus purs de cette collision. Chez lui, l’école d’art n’est pas un décor : c’est une identité. La modernité visuelle n’est pas un habillage ultérieur : c’est un réflexe. L’idée que le groupe puisse être autre chose qu’un combo de rock local passe aussi par lui.

Autre argument, plus subtil : Stuart est le cinquième Beatles parce qu’il représente la version à cinq du groupe au moment où celle-ci compte encore. Quand les Beatles se fixent dans leur configuration historique Lennon-McCartney-Harrison-Starr, la machine devient irrésistible, certes. Mais avant cela, il y eut un moment où le groupe chercha sa forme et où Stuart occupa un vrai centre de gravité. Les Beatles n’ont pas toujours été le quatuor canonique. Pendant un temps, ils furent autre chose. Stuart appartient à cet autre chose, et cet autre chose est indispensable pour comprendre la suite.

Enfin, Stuart mérite ce titre parce qu’il symbolise le prix des origines. Dans les mythologies de groupe, il existe souvent une figure sacrifiée, celle qui a été là avant tout le monde et qui, pour une raison ou une autre, n’a pas atteint le sommet avec les autres. Cette figure peut être ressentie comme un rebut de l’histoire ou comme sa vérité la plus émouvante. Stuart relève de la seconde catégorie. Il porte la part non résolue des Beatles. Il rappelle que leur histoire n’a pas été un conte de fées linéaire, mais une suite d’accidents, de départs, de remplacements, de douleurs et d’embranchements perdus.

Ce que Stuart révèle des Beatles eux-mêmes

Dire que Stuart Sutcliffe fut un possible cinquième Beatles, ce n’est pas seulement lui rendre justice. C’est aussi mieux comprendre le groupe dont il a fait partie. Car Stuart agit comme un révélateur. À travers lui, on voit mieux la nature profondément contradictoire des Beatles naissants. On voit Lennon partagé entre fidélité affective et exigence de survie musicale. On voit McCartney déjà poussé par un professionnalisme aigu. On voit George observant, apprenant, s’ajustant. On voit un groupe qui n’est pas encore une institution mais une bande traversée de tensions, de désirs et de postures.

À travers Stuart, on voit aussi que les Beatles ont été, dès l’origine, une aventure de style autant que de son. L’histoire officielle a parfois tendance à réserver la sophistication visuelle au milieu des années 1960, lorsque le groupe rencontre l’art pop, la contre-culture, le psychédélisme, la mode londonienne, l’Inde ou l’avant-garde. Mais la vérité, c’est qu’un ferment visuel très fort agit déjà dans les années hambourgeoises, et que Stuart y tient une place décisive. Son élégance sombre, son lien à Astrid, son rapport à la peinture, sa capacité à faire exister une image du groupe dans les clubs allemands : tout cela annonce une partie de ce que les Beatles deviendront.

Il révèle également quelque chose de Lennon, peut-être l’essentiel. John aimait les originaux, les êtres frontières, les amis qui n’étaient pas seulement des camarades de musique mais des complices de regard. Son attachement à Stuart en dit long sur sa propre sensibilité. On a souvent insisté, à juste titre, sur le tandem Lennon-McCartney comme moteur créatif des Beatles. Mais pour comprendre Lennon avant McCartney, Lennon en train de se chercher, Lennon pas encore contenu par l’écriture pop mais déjà tenté par l’art et la posture, Stuart est une pièce majeure du puzzle.

Même l’évolution ultérieure de Paul peut se lire à travers le cas Sutcliffe. La nécessité de remplacer Stuart à la basse pousse McCartney vers l’instrument qui deviendra le sien, et donc vers une façon d’écrire, d’arranger et de concevoir les chansons qui marquera tout le catalogue Beatles. Là encore, Stuart agit indirectement mais profondément. Il n’est pas dans les grands crédits officiels, mais son absence même produit des effets structurants.

Le cinquième Beatles, oui — à condition de comprendre ce que l’on dit

Au terme de cette traversée, la conclusion doit rester nuancée. Stuart Sutcliffe n’est pas le cinquième Beatles si l’on entend par là l’homme qui a le plus façonné le succès mondial du groupe. À ce jeu, Brian Epstein et George Martin demeurent des prétendants plus logiques, plus évidents, plus décisifs sur le plan concret des carrières, des disques et de la transformation du groupe en phénomène global. Stuart n’est pas non plus le musicien additionnel le plus marquant ayant travaillé avec eux. Ce titre irait sans doute ailleurs.

Mais Stuart est peut-être le plus légitime de tous si l’expression désigne celui qui fut, de l’intérieur, au plus près de la naissance du mythe, une composante essentielle de ce que les Beatles furent avant d’être les Beatles. Il fut un membre véritable du groupe. Il participa à son nom. Il contribua à son style. Il servit de trait d’union avec une scène artistique européenne qui transforma sa présentation visuelle. Il incarna, aux côtés de Lennon, la dimension école d’art et modernité qui irrigue discrètement toute l’aventure beatlesque. Et sa mort prématurée a figé sa place dans un clair-obscur qui le rend inoubliable.

Il faut donc répondre à la question sans dogmatisme mais sans timidité : oui, Stuart Sutcliffe peut être qualifié de cinquième Beatles. Mieux encore : il est sans doute le cinquième Beatles le plus poétiquement exact, parce qu’il fut là avant la fixation canonique du quatuor, parce qu’il a appartenu à la chair même des commencements, et parce que son rôle échappe aux statistiques habituelles de la pop. Il n’a pas écrit les grands classiques, il n’a pas joué sur les albums mythiques, il n’a pas connu la gloire mondiale. Pourtant, sans lui, les Beatles n’auraient peut-être pas porté le même nom, présenté le même visage ni traversé tout à fait la même adolescence artistique.

L’histoire des Beatles, comme toutes les grandes histoires de groupe, se lit souvent à travers ses vainqueurs : ceux qui restent sur la photo finale, ceux dont les noms figurent sur les pochettes, ceux que la mémoire collective reconnaît au premier coup d’œil. Stuart Sutcliffe appartient à la catégorie plus douloureuse des fondateurs effacés. Mais l’effacement n’est pas l’insignifiance. Dans son cas, il est même presque l’inverse. Plus on remonte vers l’origine, plus sa silhouette se précise. Plus on s’approche de Liverpool, de Gambier Terrace, des nuits de Hambourg, d’Astrid Kirchherr, des basses trop grandes et des toiles encore humides, plus on comprend que Stuart n’était pas un simple figurant de luxe. Il était l’un des battements du cœur initial.

Et c’est peut-être cela, finalement, le vrai sens de l’expression cinquième Beatles. Non pas un titre honorifique décerné pour services rendus, mais le nom donné à celui qui, dans la zone la plus fragile et la plus fascinante des origines, a rendu possible une certaine idée des Beatles. Si l’on accepte cette définition, alors Stuart Sutcliffe ne fait pas seulement partie de la conversation. Il en est peut-être le centre secret.

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YELLOW-SUB.NET · DOSSIER

Stuart Sutcliffe

Peintre, bassiste des premiers Beatles et compagnon de route de John Lennon.

AUTOUR DES PREMIERS BEATLES

Astrid Kirchherr
Klaus Voormann
Pete Best