Illustration de Stuart Sutcliffe, peintre et premier bassiste des Beatles

Yellow-Sub.net · Stuart Sutcliffe · Chapitre 1

Stuart Sutcliffe : enfance, Liverpool et John Lennon

Aux origines des Beatles : un dossier consacré à Stuart Sutcliffe, à ses années de formation et à son héritage.

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Avant les Beatles, un jeune artiste de Liverpool

Stuart Fergusson Victor Sutcliffe naît le 23 juin 1940 à Édimbourg, avant que sa famille ne s’installe à Liverpool. Il grandit donc dans cette ville portuaire rude, travailleuse, ouverte sur l’Atlantique et paradoxalement plus poreuse que d’autres aux secousses de la culture américaine. Liverpool, à la fin des années 1940 et au cours des années 1950, n’a rien d’un décor romantique. C’est une ville marquée par les stigmates de la guerre, par l’austérité britannique, par la tension sociale et par une jeunesse qui cherche des issues, des styles, des bruits, des postures. Certains trouveront cela dans le sport, d’autres dans la rue, d’autres encore dans le dessin, le jazz, la poésie ou le rock’n’roll. Stuart, lui, montre tôt des dispositions pour l’art.

Ce trait compte davantage qu’on ne le croit. Dans les biographies simplifiées, on présente souvent Sutcliffe comme l’ami de John qui peignait bien et qui a fini par acheter une basse. C’est trop peu. Avant même d’être un futur Beatle de l’ombre, Stuart est un garçon qui se pense et se construit comme un artiste. Il étudie à Prescot Grammar School, puis intègre le Liverpool College of Art, cet endroit crucial de la mythologie beatlesque où se croisent insolence, talent brut, aspiration intellectuelle et refus diffus de la vie ordinaire. Le collège n’est pas une simple école ; c’est un sas. On y rencontre des gens différents, des gens qui lisent, qui dessinent, qui citent des peintres, qui rêvent de Paris, de New York, de bohème, de modernité. Pour Lennon, qui y entre comme un étudiant indiscipliné mais incandescent, cet environnement est déterminant. Pour Sutcliffe, il est presque naturel.

Ce qui frappe chez Stuart, dans les souvenirs des témoins, c’est le mélange de douceur et de présence. Il n’a pas encore tout à fait le visage spectral et hiératique des photos hambourgeoises, mais il dégage déjà quelque chose. Il est mince, élégant, réservé, sérieux sans être pédant. Il a cette forme d’autorité tranquille qu’ont parfois les jeunes artistes avant même d’avoir produit leur œuvre majeure. Dans un milieu adolescent où le bruit, la vanne et la virilité théâtrale servent souvent d’armure, lui semble fonctionner autrement. Cela plaît à Lennon. Le futur Beatle est attiré par les fortes personnalités, les êtres qui possèdent un style à eux, une singularité irréductible. Stuart en fait partie.

Il faut imaginer ce que signifie alors, pour Lennon, la rencontre avec un type comme Sutcliffe. John est déjà drôle, déjà agressif, déjà magnétique, déjà tenté par la mise en scène de soi. Mais il cherche encore sa langue visuelle. Il est fasciné par Elvis, par le rock, par l’esprit des Teddy Boys, par les blousons et les poses, mais il veut aussi être autre chose qu’un simple apprenti rocker. Avec Stuart, il touche du doigt un autre horizon possible : celui d’une existence où l’art, au sens large, peut devenir une manière de se tenir au monde. Leur amitié naît là, dans cette friction féconde entre rock’n’roll et école d’art, entre instinct de rue et ambition esthétique.

Ce n’est pas un détail biographique ; c’est l’une des clefs de la suite. Sans Liverpool College of Art, sans cet espace où Lennon et Sutcliffe se rencontrent, la trajectoire de chacun aurait pu bifurquer autrement. Plus encore, une partie de ce que deviendront les Beatles se joue déjà là : dans la conviction que la pop peut être plus qu’un divertissement, qu’elle peut absorber du graphisme, du cinéma, de la peinture, des attitudes empruntées à l’avant-garde ou à la bohème européenne. On a souvent raconté cette histoire à partir des années 1966-1967, au moment où le groupe s’ouvre ostensiblement à l’art contemporain, au collage, au psychédélisme, à Peter Blake, à la pochette comme œuvre. Mais les racines de cette sensibilité sont plus anciennes. Et Stuart compte parmi elles.

John Lennon et Stuart Sutcliffe, une amitié fondatrice

L’histoire de Stuart Sutcliffe chez les Beatles ne se comprend pas si l’on sous-estime son lien avec John Lennon. Il faut même aller plus loin : Stuart est d’abord important parce qu’il compte pour John. Dans la démocratie très relative des groupes adolescents, dans les bandes où l’humour sert à hiérarchiser et où la proximité avec le leader vaut capital symbolique, cette donnée suffit à tout changer. Quand Sutcliffe entre dans l’orbite du groupe, il n’est pas un musicien recruté après audition ; il est le proche de Lennon, le camarade d’école d’art, l’homme avec lequel John partage un imaginaire, une chambre, des discussions, des couleurs peintes sur les murs et sans doute une certaine idée de la vie artistique.

Le duo qu’ils forment intrigue et irrite. Paul McCartney et George Harrison, plus jeunes, plus directement tournés vers la musique et plus conscients des exigences instrumentales du groupe, voient bien ce que Stuart possède et qu’eux n’ont pas encore : l’âge de John, la fréquentation de l’école d’art, une aura de peintre, un prestige culturel, une forme de légitimité bohème. Cette proximité crée forcément des frottements. On a beaucoup commenté, parfois de manière romancée, la jalousie de Paul à l’égard de Stuart. Le mot est peut-être trop fort, mais le sentiment d’être relégué existe clairement. McCartney, perfectionniste avant l’heure, comprend vite que la musique du groupe gagnerait à s’appuyer sur des instrumentistes solides. Or Stuart n’est pas solide. Il entre donc dans le groupe en bénéficiant d’un passe-droit affectif et symbolique que Paul, lui, n’aurait jamais obtenu sans prouver immédiatement sa valeur musicale.

C’est justement ce qui rend le cas Sutcliffe fascinant. Dans un groupe promis à devenir l’un des ensembles les plus exigeants de l’histoire de la pop, un jeune homme peut encore être admis pour ce qu’il représente avant même de l’être pour ce qu’il joue. Cela paraît impensable si l’on regarde les Beatles depuis le sommet de leur gloire. Cela devient parfaitement logique si l’on se place au tout début, au moment où le groupe est encore une idée plastique autant qu’un projet musical. Lennon le sait instinctivement : Stuart apporte quelque chose. Pas des lignes de basse sophistiquées, certes, mais une crédibilité, une allure, un supplément d’âme, une coloration. Il est un peu à la bande ce que certains acteurs sont à un film : pas forcément les plus techniques, mais ceux qui fixent immédiatement la caméra.

Lennon, qui pouvait être féroce avec les faibles, ne traite pas Stuart comme un simple copain qu’on dépanne. Il le valorise. Il l’intègre à son récit personnel. Plusieurs témoignages laissent entendre que John voyait en lui plus qu’un ami ordinaire. Sans tomber dans les spéculations psychologisantes, on peut dire que Sutcliffe représente pour Lennon un alter ego possible : un jeune homme d’art, nerveux, moderne, insolent sans être clownesque, quelqu’un qui semble déjà vivre dans une œuvre potentielle. Cette amitié est assez forte pour survivre aux tensions du groupe et à l’éloignement géographique, puisqu’après le départ de Stuart pour Hambourg, les deux hommes continuent d’échanger lettres, blagues, poèmes et nouvelles.

Cette densité affective aide à comprendre pourquoi la figure de Stuart a tant compté dans l’imaginaire beatlesque malgré son absence des années de gloire. Il y a des membres officieux des groupes qui disparaissent parce qu’ils n’ont laissé ni chansons ni empreinte décisive. Stuart n’est pas de ceux-là. Il demeure parce qu’il s’est imprimé dans la mémoire de Lennon comme un être essentiel des commencements, et parce que ces commencements, chez les Beatles, ont acquis avec le temps une valeur presque sacrée. Quand on remonte aux origines, on le retrouve toujours, assis quelque part entre la peinture et le vacarme, entre l’amitié fusionnelle et la gêne des autres, entre le rêve d’art total et l’apprentissage brutal de la scène.

Une toile vendue, une basse achetée, un destin qui bifurque

Le moment où Stuart Sutcliffe bascule concrètement dans l’histoire des Beatles est devenu l’une de ces scènes primitives que tout passionné finit par connaître. L’un de ses tableaux, The Summer Painting, est sélectionné pour une importante exposition à Liverpool et acheté par John Moores pour la somme de 65 livres. Pour un jeune étudiant en art de la fin des années 1950, c’est une victoire considérable. Ce n’est pas seulement de l’argent ; c’est une validation. Un collectionneur influent reconnaît quelque chose chez lui. Stuart pourrait logiquement utiliser cette somme pour acheter du matériel, de la toile, de la peinture, pour continuer dans la voie qui semble être la sienne. C’était même, au fond, le choix le plus rationnel.

Mais le groupe de Lennon manque d’un bassiste. Alors John, Paul et les autres le poussent à investir cet argent dans une basse Höfner. Il cède. Ce geste est capital parce qu’il condense tout le paradoxe Stuart Sutcliffe. D’un côté, son entrée dans le groupe naît directement de sa réussite comme peintre. Sans l’achat de son tableau, pas de basse, donc probablement pas de carrière, même brève, chez les Silver Beetles puis chez The Beatles. De l’autre, ce même achat détourne provisoirement un artiste de sa vraie vocation. On pourrait presque dire que Stuart entre dans la musique grâce à la peinture et quitte plus tard la musique pour retourner à la peinture, comme si toute l’aventure beatlesque ne constituait qu’une boucle étrange au milieu de son destin réel.

La question de sa compétence instrumentale a été mille fois ressassée. Oui, Stuart n’était pas un grand bassiste. Oui, il était même, au départ, un très mauvais musicien. On lui apprend des bases, quelques structures de rock’n’roll, des schémas simples. Il se débrouille, parfois en tournant un peu le dos au public pour masquer ses flottements, parfois en s’appuyant sur l’énergie collective plutôt que sur une maîtrise réelle. Mais réduire cette période à l’idée d’un imposteur photogénique est une facilité. D’abord parce que les groupes de Liverpool et de Hambourg de cette époque se formaient souvent dans une brutalité artisanale où le style comptait autant que la précision. Ensuite parce que Stuart, même limité, fait des efforts. Enfin parce que sa présence produit un effet scénique incontestable.

Un groupe de rock naissant n’est pas seulement une addition de notes justes. C’est une silhouette, une tension entre des corps, une manière d’occuper l’espace. Or Sutcliffe, avec sa grande basse qui le dépasse presque, ses lunettes noires, son mélange de fragilité et de superbe, possède exactement cela. Il a quelque chose d’Elvis passé par l’école d’art, quelque chose du dandy pauvre et du mauvais garçon stylisé. Il n’est pas le meilleur musicien de la bande ; il peut en être, par moments, l’image la plus forte. Dans les contextes encore semi-amateurs des débuts, c’est loin d’être négligeable.

Ce détail éclaire aussi la manière dont les Beatles se fabriquent dès l’origine comme un groupe plus visuel que la moyenne. Ils ne sont pas encore les techniciens de studio de la seconde moitié des années 1960. Ils ne sont pas davantage les gentlemen impeccables de la période Epstein. Ils sont une bande brute, drôle, sexuelle, agressive, improvisée, et pourtant déjà extraordinairement consciente de l’effet qu’elle peut produire. Stuart, dans cette conscience, a un rôle réel. Il montre que l’on peut appartenir au rock autrement que par la seule virtuosité ; on peut aussi y entrer par le style, par l’aura, par la composition du cadre.

Stuart et l’invention du nom Beatles

Le titre de cinquième Beatles s’appuie souvent sur des critères variables. Mais s’il fallait n’en garder qu’un seul pour défendre la légitimité de Stuart, celui-ci suffirait presque : il a participé à l’invention du nom Beatles. Là encore, l’histoire a été racontée de plusieurs façons, comme souvent chez ce groupe dont la mémoire s’est écrite au fil d’entretiens, de livres et de reconstructions postérieures. Les versions diffèrent sur la part exacte de chacun, sur l’inspiration précise et sur la chronologie des variantes. Mais un point revient avec insistance : John Lennon et Stuart Sutcliffe ont pensé ensemble la mutation qui mène de Johnny and the Moondogs aux Silver Beetles, puis aux Beatles.

On peut considérer cela comme un simple détail de nomenclature. Ce serait une erreur. Le nom d’un groupe est son premier manifeste. Il fixe une tonalité, un rapport à la langue, une façon d’être retenu. The Beatles, avec son jeu sur les insectes de Buddy Holly et la notion de beat, est un nom idiot, malin, mémorable, juvénile et un peu arty à la fois. Un nom de bande qui se rêve déjà singulière. Ce n’est pas encore la révolution, mais c’est un signe. Et ce signe n’est pas né dans un bureau de marketing. Il émerge de l’imaginaire de jeunes hommes nourris de rock américain, d’ironie britannique et de culture d’école d’art.

Là aussi, Stuart agit moins comme simple exécutant que comme co-auteur d’une vision. Il apporte à Lennon ce détour par la référence, par la trouvaille de langage, par la petite sophistication qui sépare le banal du marquant. Il ne s’agit pas de dire que sans lui Lennon n’aurait rien inventé. John possédait un génie propre, celui de la formule, du mot qui claque, du calembour à double fond. Mais le contexte mental dans lequel naît le nom doit beaucoup à leur duo. Et c’est précisément pour cela que Stuart reste si central dans la préhistoire beatlesque : il ne participe pas seulement au groupe en tant que membre ; il contribue à définir l’identité conceptuelle du groupe.

De tous les prétendants au titre de cinquième Beatles, combien peuvent revendiquer cela ? Brian Epstein n’a pas inventé le nom. George Martin non plus. Billy Preston encore moins. Même Pete Best, pourtant batteur du groupe pendant une période décisive, arrive dans une structure déjà nommée. Stuart, lui, est présent au moment où l’appellation se fixe, c’est-à-dire au moment où le groupe cesse d’être une bande interchangeable de Liverpool pour devenir une entité susceptible d’entrer dans l’histoire. Il y a là plus qu’un symbole : un droit d’antériorité.

Il faut d’ailleurs se méfier d’une lecture trop littérale de cette antériorité. Dire que Stuart a aidé à trouver le nom ne signifie pas qu’il fut un penseur stratégique des Beatles, assis devant un tableau noir à planifier l’avenir du quatuor. Les choses se passent dans le désordre, l’insouciance, la fumée, les plaisanteries, les nuits qui finissent tard. Mais précisément : le nom surgit de ce bouillon-là, et Stuart fait partie de ceux qui l’agitent. Il est dans la cuisine, pas dans la salle à manger.

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YELLOW-SUB.NET · DOSSIER

Stuart Sutcliffe

Peintre, bassiste des premiers Beatles et compagnon de route de John Lennon.

AUTOUR DES PREMIERS BEATLES

Astrid Kirchherr
Klaus Voormann
Pete Best