Raymond Jones, My Bonnie et le 28 octobre 1961 : 65 ans après, l’enquête sur le client qui a mené Brian Epstein aux Beatles
Il y a soixante-cinq ans jour pour jour, le samedi 28 octobre 1961, vers trois heures de l’après-midi, un jeune Liverpudlien en blouson de cuir s’approche du comptoir du magasin NEMS, au 12-14 Whitechapel, et demande un 45 tours que personne en ville ne vend encore : “My Bonnie”, un disque fabriqué en Allemagne sur lequel jouent les Beatles. Derrière le comptoir se tient Brian Epstein, vingt-sept ans, qui note la demande sur un bloc. Treize jours plus tard, il descend les marches du Cavern Club. Quatre-vingt-huit jours plus tard, les Beatles signent avec lui leur premier contrat de management. Le client s’appelle Raymond Jones. Pendant des décennies, on a dit qu’il n’avait jamais existé, qu’il avait dix-huit ans, qu’il venait de Huyton, qu’il était un nom inventé par un employé du magasin, ou un pseudonyme d’organisateur de concerts. Pour ce 65e anniversaire, nous avons repris le dossier pièce par pièce : le disque, le magasin, l’homme, les sept récits successifs de la scène et ce que les archives permettent aujourd’hui d’affirmer.
En bref
- Ce qui s’est passé : le samedi 28 octobre 1961, Raymond Jones demande à Brian Epstein, chez NEMS (12-14 Whitechapel, Liverpool), le single “My Bonnie” de Tony Sheridan, enregistré à Hambourg avec les Beatles en accompagnement et crédité en Allemagne à “Tony Sheridan and the Beat Brothers”.
- Pourquoi c’est important : la demande pousse Epstein à se renseigner sur le groupe, à le voir à la Cavern le jeudi 9 novembre 1961, puis à devenir son manager (contrat du 24 janvier 1962).
- Qui était Raymond Jones : un apprenti imprimeur né le 21 juin 1941, donc âgé de 20 ans et non de 18 comme l’écrit Epstein, habitué des concerts de midi à la Cavern. Retiré en Espagne, il a raconté son histoire en 2010 ; des proches ont annoncé sa mort en décembre 2021.
- La controverse : en 1995, Alistair Taylor, l’assistant d’Epstein, affirme avoir inventé le nom. Ses versions successives se contredisent, et le journaliste Spencer Leigh, le DJ Bob Wooler puis le biographe Mark Lewisohn ont établi que Raymond Jones était bien réel.
- Ce qu’il faut retenir : Epstein connaissait déjà le nom des Beatles, notamment par le journal Mersey Beat qu’il vendait. La demande de Jones n’a pas révélé le groupe ; elle a transformé une rumeur en commande, et c’est ce qui l’a fait agir.
Sommaire
Ce que l’on fête vraiment le 28 octobre
Il existe dans l’histoire des Beatles une poignée de dates que les fans connaissent par cœur : le 6 juillet 1957 à Woolton, le 9 février 1964 au Ed Sullivan Show, le 30 janvier 1969 sur le toit de Savile Row. Le 28 octobre 1961 n’a pas cette aura spectaculaire. Il ne s’y passe ni concert, ni enregistrement, ni rencontre entre musiciens. Il s’y passe une transaction commerciale qui n’aboutit même pas : un client demande un disque, le magasin ne l’a pas, le vendeur prend note. Rien de plus banal dans la vie d’un disquaire.
Et pourtant, de toutes les scènes fondatrices des Beatles, c’est peut-être la plus souvent racontée, la plus souvent contestée et la plus souvent déformée. Elle figure dans la première biographie autorisée du groupe, dans l’autobiographie de Brian Epstein, dans tous les documentaires, dans la plupart des visites guidées de Liverpool, et jusque dans la reconstitution du magasin NEMS que les visiteurs du musée The Beatles Story peuvent arpenter sur Albert Dock. Notre éphéméride du 28 octobre la mentionne en une ligne ; ce dossier la reprend en entier.
La raison de cette fortune est simple : la scène fournit une réponse à une question que tout le monde se pose. Comment le manager du plus grand groupe du siècle a-t-il entendu parler de lui ? Le récit canonique offre une origine nette, un avant et un après, un personnage secondaire qui joue les messagers. Le problème, c’est que les origines nettes ne sont jamais tout à fait vraies, et que celle-ci a été reformulée au moins sept fois en soixante-cinq ans. Notre fiche consacrée à Raymond Jones en propose une lecture d’ensemble ; nous avons choisi ici l’angle de l’enquête documentaire, avec les dates, les témoins et les pièces.
Ce que l’on fête le 28 octobre n’est donc pas la découverte des Beatles par Brian Epstein. C’est le moment où un groupe local devient, aux yeux d’un commerçant méticuleux, un problème à résoudre. Dans le monde d’Epstein, un client qui repart sans son disque est une faute. Une faute qu’il faut corriger. Et pour la corriger, il faut savoir qui sont ces Beatles, où ils jouent, et qui a fabriqué leur disque.
Samedi 28 octobre 1961, 15 heures, Whitechapel : la scène reconstituée
Un samedi d’affluence au rayon disques
Le magasin NEMS de Whitechapel est alors le vaisseau amiral de l’entreprise familiale des Epstein. La famille possède depuis longtemps des magasins de meubles et d’électroménager à Liverpool, dont la boutique historique de Walton Road. En 1957, lorsque NEMS ouvre une nouvelle succursale sur Great Charlotte Street, le jeune Brian, revenu de l’Académie royale d’art dramatique, prend en main le rayon disques. Le succès est tel que la famille ouvre ensuite le magasin de Whitechapel, en plein centre commerçant, et lui en confie la direction. En 1961, le rayon disques de NEMS passe pour le mieux approvisionné du nord de l’Angleterre.
Le samedi est le jour de pointe. Selon le récit qu’en fera le journaliste Philip Norman en 1981, Brian Epstein s’est placé lui-même derrière le comptoir ce jour-là pour aider ses vendeurs à absorber la foule du week-end. C’est un détail important : un directeur qui sert lui-même les clients du samedi n’est pas un homme coupé de la clientèle jeune, contrairement à ce que suggère la légende du dandy ignorant tout du rock.
Epstein, de son côté, précise dans ses mémoires un élément de contexte rarement repris : il rentre tout juste d’un long séjour de vacances en Espagne, au cours duquel il s’est demandé comment élargir ses activités. À vingt-sept ans, il dirige l’un des plus beaux magasins de disques du pays, et il s’ennuie. L’homme qui reçoit Raymond Jones est un homme qui cherche quelque chose.
La phrase
Dans A Cellarful of Noise, l’autobiographie publiée sous son nom en octobre 1964, Epstein situe la scène à “environ trois heures” de l’après-midi. Un garçon de dix-huit ans, en jean et blouson de cuir noir, entre et demande un disque fabriqué en Allemagne. La phrase que le livre lui prête est restée célèbre : “There’s a record I want. It’s My Bonnie” (“Il y a un disque que je veux. C’est My Bonnie”). Epstein ne connaît pas le disque. Le garçon précise qu’il est d’un groupe appelé les Beatles.
On notera que la phrase ne dit pas “un disque des Beatles”. Elle dit “un disque fait en Allemagne”. Pour un disquaire de 1961, l’information utile n’est pas le nom de l’artiste, mais l’origine de la pression : un import. Les imports sont rares, difficiles à obtenir, et c’est précisément le genre de défi sur lequel NEMS a bâti sa réputation.
Le bloc-notes : “Check on Monday”
Après le départ du client, Epstein écrit sur un bloc trois éléments : le titre, le nom du groupe, et une consigne pour lui-même, “Check on Monday” (“Vérifier lundi”). Ce bloc-notes n’a jamais été retrouvé, et c’est l’une des raisons pour lesquelles la scène a pu être contestée : il n’en subsiste aucune trace matérielle. Mais la consigne elle-même est révélatrice. Epstein ne se précipite pas. Il note, il planifie, il traitera la question le premier jour ouvrable. C’est la méthode d’un gestionnaire, pas l’illumination d’un découvreur.
Lundi 30 octobre : deux jeunes filles et un coup de téléphone
Toujours selon A Cellarful of Noise, deux jeunes filles se présentent au comptoir le lundi suivant et demandent le même disque. C’est cette répétition, plus que la demande isolée du samedi, qui décide Epstein à chercher sérieusement. Il interroge ses fournisseurs, remonte la piste jusqu’à Polydor en Allemagne, et passe commande. Combien d’exemplaires ? Les sources divergent : Philip Norman avance le chiffre de 200 disques, dont l’arrivée aurait été signalée par Mersey Beat ; Spencer Leigh, dans Record Collector, parle de 25, ce qui correspond au minimum de commande pratiqué par NEMS selon Alistair Taylor. Aucun bon de commande n’a été publié.
Ce même lundi, les Beatles jouent à l’heure du déjeuner à la Cavern, à quelques centaines de mètres du magasin. Personne, chez NEMS, ne le sait encore.
Le disque demandé : anatomie de “My Bonnie”
Hambourg, juin 1961 : une salle d’école transformée en studio
Pour comprendre ce que Raymond Jones réclame, il faut remonter quatre mois en arrière, à Hambourg. Au printemps 1961, les Beatles, alors John Lennon, Paul McCartney, George Harrison, Stuart Sutcliffe et Pete Best, sont en résidence au Top Ten Club, sur la Reeperbahn, où ils accompagnent régulièrement le chanteur et guitariste anglais Tony Sheridan. Le chef d’orchestre Bert Kaempfert, producteur maison de Polydor et auteur d’un numéro un américain avec “Wonderland by Night”, vient les écouter sur la recommandation de l’éditeur Alfred Schacht et du chanteur Tommy Kent. Il signe Sheridan, et les Beatles avec lui, à sa société Bert Kaempfert Produktion. Notre éphéméride du 12 mai rappelle la date le plus souvent retenue pour cette signature, l’accord de production prenant effet au 1er juillet 1961.
La séance a lieu le jeudi 22 juin 1961, et selon la plupart des sources le lendemain 23 juin, non pas dans un studio mais sur la scène de la Friedrich-Ebert-Halle, une salle de l’établissement scolaire du même nom à Harburg, dans la banlieue sud de Hambourg. L’ingénieur s’appelle Karl Hinze. On y grave “My Bonnie”, “The Saints”, “Why”, “Nobody’s Child” et “Take Out Some Insurance on Me, Baby” avec Sheridan au chant, ainsi que deux titres des Beatles seuls : “Ain’t She Sweet”, chanté par Lennon, et un instrumental signé Lennon-Harrison, “Beatle Bop”, rebaptisé ensuite “Cry for a Shadow”. Stuart Sutcliffe assiste à la séance sans jouer ; c’est Paul McCartney qui tient la basse. Le cachet des Beatles tourne, selon les récits, autour de 300 marks. Pour le contexte hambourgeois, voir notre article sur “My Bonnie”, l’étincelle hambourgeoise et notre portrait de Tony Sheridan, le “Teacher” des Beatles.
Pourquoi Kaempfert choisit une vieille chanson écossaise
“My Bonnie Lies over the Ocean” est une chanson traditionnelle écossaise, souvent associée à l’exil de Charles Édouard Stuart, que des générations d’écoliers allemands ont apprise en cours d’anglais. Le choix de Kaempfert est commercial : il veut un titre que le public allemand reconnaîtra dès les premières mesures. Sheridan, qui aurait préféré enregistrer autre chose, en fait une version en deux temps : une introduction lente, chantée comme une ballade, puis une bascule brutale en rock’n’roll à quatre temps. Il en existe deux introductions, l’une en anglais, l’autre en allemand, et une version sans introduction utilisée sur certains pressages ultérieurs.
Le titre allemand et l’étiquette Polydor
Le premier pressage allemand porte le numéro Polydor 24 673. Sur la pochette illustrée, le titre s’affiche en gros caractères, “My Bonnie” ; au dos et sur l’étiquette, on lit le titre complet, “My Bonnie (Mein Herz ist bei dir nur)”, qui correspond à la version avec introduction allemande. Une seconde édition, portant le même numéro, utilisera plus tard l’introduction anglaise. La face B est “The Saints”, une relecture rock de “When the Saints Go Marching In”.
Et le crédit ne mentionne pas les Beatles. Il indique : “Tony Sheridan and the Beat Brothers”.
Correctif factuel : “Beat Brothers” n’était pas le nom de scène des Beatles à Hambourg
On lit très souvent, y compris dans les éphémérides anglophones qui circulent à chaque 28 octobre, que les Beatles “étaient connus sous le nom de Beat Brothers” pendant leur résidence hambourgeoise de 1961. C’est inexact. Sur scène, au Top Ten Club comme à Liverpool, le groupe s’appelle déjà les Beatles. “The Beat Brothers” est un crédit discographique choisi par Polydor pour ce disque, le contrat autorisant la maison à utiliser un pseudonyme. La raison la plus souvent avancée, reprise par Mark Lewisohn, tient à la proximité phonétique entre “Beatles” et un mot d’argot du nord de l’Allemagne désignant le sexe masculin. Par la suite, “Beat Brothers” devient le nom générique du groupe d’accompagnement de Sheridan, quels que soient ses membres : Ringo Starr en fait brièvement partie au début de 1962, et le pianiste Roy Young y joue également. Paul McCartney résumera la chose dans The Beatles Anthology : le disque était en réalité celui de “Tony Sheridan und die Beat Brothers”, parce que leur nom ne plaisait pas.
Une date de sortie qui se dérobe
Quand Raymond Jones demande le disque, depuis combien de temps est-il en vente ? La question paraît simple ; elle ne l’est pas. Les discographies actuelles retiennent le lundi 23 octobre 1961 pour la sortie allemande, ce qui signifie que Jones réclame un 45 tours disponible en Allemagne depuis cinq jours seulement. Mais dans The Beatles Chronicle (1992), Mark Lewisohn indiquait une sortie en août, et l’épouse de Bert Kaempfert se souvenait que le disque était sorti avant la naissance de l’un de ses enfants, le 4 octobre. Dans Tune In (2013), Lewisohn s’en tient à “octobre 1961”.
Ce flou s’explique par la circulation du disque avant sa mise en vente. Les Beatles ont rapporté de Hambourg, dès juillet 1961, au moins un exemplaire d’essai : c’est lui qui inspire la une du deuxième numéro de Mersey Beat, le 20 juillet 1961, annonçant que les Beatles ont signé un contrat d’enregistrement. Le biographe Bob Spitz raconte aussi comment Bob Wooler, le DJ de la Cavern, croise George Harrison dans un bus un samedi soir de septembre, un exemplaire tout juste arrivé d’Allemagne entre les mains, et le convainc de le lui prêter pour le diffuser. Autrement dit, le public de Liverpool entend “My Bonnie” plusieurs semaines avant que le disque soit trouvable dans le commerce, et c’est cette situation, une chanson entendue mais introuvable, qui produit les demandes au comptoir de NEMS.
Numéro 5 ou numéro 32 en Allemagne ?
Autre chiffre fluctuant : le classement du disque en Allemagne. On lit partout qu’il a atteint la cinquième place, chiffre que Paul McCartney lui-même a avancé dans un entretien radiophonique repris sur Anthology 1. Les recherches de Mark Lewisohn sont plus précises et moins flatteuses : 32e place au classement national publié par Der Musikmarkt, 11e au classement national des juke-box, et 4e dans un classement local hambourgeois. Le “top 5” relève donc de la mémoire sélective. Pour le marché allemand, “My Bonnie” est un succès modeste ; pour l’histoire des Beatles, c’est leur premier disque commercial.
Voici la version de “My Bonnie” telle qu’elle figure sur Anthology 1, publiée en novembre 1995 :
On l’écoute avec les oreilles de Raymond Jones : la longue introduction chantée, puis la cassure, la batterie de Pete Best qui entre en force, les guitares de Harrison et de Sheridan, la basse de McCartney. Ce n’est pas encore le son des Beatles ; c’est le son d’un groupe de scène qui a joué sept heures par nuit et qui pousse le chanteur devant lui. On comprend qu’un habitué de la Cavern ait voulu l’emporter chez lui. Le disque est disponible dans l’édition CD d’Anthology 1, qui réunit aussi “Ain’t She Sweet” et “Cry for a Shadow” issus de la même séance.
Brian Epstein en octobre 1961 : l’homme derrière le comptoir
Une règle de maison : aucun client ne repart sans son disque
Le cœur de l’affaire Raymond Jones n’est pas musical, il est commercial. Brian Epstein a fait de NEMS une référence grâce à une promesse simple : si un disque existe quelque part dans le monde, le magasin le trouvera pour le client qui le demande. Alistair Taylor, son assistant, expliquera plus tard la contrepartie de cette promesse : le magasin ne lance une recherche que si le client passe une commande ferme, avec un acompte. Une simple question au comptoir ne suffit pas.
Cette règle donne tout son sens à la scène du 28 octobre. Des jeunes gens qui “parlent” d’un disque, il en passe des dizaines chaque semaine chez NEMS, et le musée The Beatles Story rappelle d’ailleurs qu’une douzaine de clients demandaient chaque jour des disques inconnus. Ce qui fait basculer un nom dans le registre, c’est une demande formalisée, inscrite, rattachée à un client identifiable. Que Raymond Jones ait laissé son nom et son adresse, comme le confirmera plus tard l’un de ses amis, n’est pas un détail de folklore : c’est exactement ce qui transforme une rumeur en procédure.
Mersey Beat : 12 exemplaires, puis 144
Epstein connaissait-il les Beatles avant le 28 octobre ? La réponse est oui, au moins de nom, et la preuve tient dans un journal. Le 6 juillet 1961 paraît le premier numéro de Mersey Beat, le bimensuel fondé par Bill Harry, ancien camarade de John Lennon à l’école d’art. Harry fait lui-même la tournée des points de vente. Chez NEMS, Epstein descend de son bureau, feuillette le journal et en prend une douzaine d’exemplaires. Ils partent si vite qu’il en recommande, puis en prend 144 pour le deuxième numéro, daté du 20 juillet. Or ce deuxième numéro consacre toute sa une aux Beatles et à leur séance d’enregistrement de Hambourg, avec la première photo publiée d’Astrid Kirchherr montrant le groupe en cuir noir. Notre article sur le lancement de Mersey Beat raconte cette aventure en détail.
Mieux : à partir du troisième numéro, début août 1961, Epstein tient dans Mersey Beat une chronique de disques sous le titre “Stop the World – And Listen to Everything in It”. Il vend le journal, il y écrit, il y place des publicités pour NEMS, parfois sur la même page que des articles de Bob Wooler consacrés aux Beatles. L’hypothèse d’un Epstein n’ayant jamais lu le nom du groupe est intenable. Paul McCartney le dira sans détour : Brian savait parfaitement qui étaient les Beatles, puisqu’ils faisaient la une du deuxième numéro du journal local qu’il vendait par paquets entiers.
Epstein lui-même ne prétend d’ailleurs pas le contraire. Dans A Cellarful of Noise, il reconnaît avoir vu le nom du groupe sur une affiche annonçant un concert, et se souvenir de les avoir aperçus dans son magasin, où les quatre garçons venaient écouter des disques dans les cabines sans toujours les acheter. C’est la biographie de Hunter Davies, en 1968, qui ajoutera l’idée d’un Epstein n’ayant jamais entendu parler ni du disque ni du groupe.
Correctif factuel : Epstein n’ignorait pas l’existence des Beatles
La version selon laquelle Brian Epstein “n’avait jamais entendu parler des Beatles” avant la visite de Raymond Jones ne vient pas de lui. Elle apparaît dans la biographie autorisée de Hunter Davies (1968), qui dramatise la scène. Epstein, dans son propre livre (1964), admet avoir déjà vu leur nom sur une affiche et les avoir croisés dans sa boutique. Il vendait Mersey Beat, dont le numéro 2 (20 juillet 1961) faisait sa une sur les Beatles, et il y tenait une chronique depuis début août. Ce que la demande de Raymond Jones change, ce n’est pas sa connaissance du groupe, c’est son intérêt : un nom lu dans un journal devient un disque qui manque en rayon.
Un directeur qui s’ennuie
Il faut enfin regarder l’homme. Brian Epstein est né le 19 septembre 1934 à Liverpool. En octobre 1961, il a derrière lui une scolarité chaotique, un service militaire écourté, une année à l’Académie royale d’art dramatique abandonnée en 1957, et quatre ans de succès dans le commerce du disque. Il est respecté, prospère, et visiblement insatisfait. Le retour d’Espagne qu’il mentionne dans ses mémoires, avec cette question de l’élargissement de ses activités, éclaire la suite : la demande de Raymond Jones tombe sur un homme disponible. Pour un portrait complet du manager, voir notre fiche Brian Epstein et notre analyse de son action, de ses coups de génie et de ses erreurs.
Qui était Raymond Jones ? Le portrait que permettent les archives
Pendant plus de quarante ans, Raymond Jones n’a été qu’une silhouette de trois lignes : dix-huit ans, jean, blouson de cuir. Il faut attendre les années 2000 pour qu’un homme réel, retrouvé par le journaliste de BBC Radio Merseyside Spencer Leigh, puis interviewé en août 2010 par Joe Goodden pour le site The Beatles Bible, remplisse ce contour. Voici ce que l’on sait de lui, en distinguant ce qui est documenté de ce qui relève du témoignage.
Né le 21 juin 1941 : il avait vingt ans, pas dix-huit
Raymond Jones est né le 21 juin 1941. Le 28 octobre 1961, il a donc vingt ans et quatre mois. Lui-même s’en amusera : il devait paraître plus jeune que son âge. L’erreur n’est pas anodine, car l’âge de dix-huit ans, repris dans toutes les éphémérides, participe de la mise en scène : il fait du client un adolescent, un représentant de la jeunesse en cuir, alors que Raymond Jones est un jeune homme qui travaille et gagne sa vie.
Correctif factuel : Raymond Jones n’avait pas dix-huit ans
Le chiffre de dix-huit ans vient du texte de A Cellarful of Noise et a été recopié depuis par l’ensemble des biographies et des éphémérides, y compris celles qui circulent en anglais pour ce 65e anniversaire. Raymond Jones, né le 21 juin 1941, avait vingt ans le 28 octobre 1961. De même, Philip Norman le présente comme un garçon de Huyton ; lui-même indique qu’il habitait alors au 48 Stonefield Road, à Dovecot (Liverpool 14), à quelques arrêts de bus de Knotty Ash, ce qui explique que d’autres sources le disent originaire de Knotty Ash.
KB Print, Dale Street : un apprenti imprimeur au cœur de la ville
Raymond Jones travaille pour une petite imprimerie, KB Print, installée au-dessus du pub Rigby’s, sur Dale Street, avant de déménager sur Tithebarn Street. L’adresse compte : Dale Street est à cinq minutes à pied de Mathew Street et de la Cavern. Son patron le laisse descendre aux concerts de midi à condition de rattraper ses heures le soir. Raymond Jones appartient à ce public de travailleurs du centre-ville qui fait la fortune des “lunchtime sessions” de la Cavern, où les Beatles jouent plus de cent cinquante fois entre 1961 et 1963. Pour le contexte du club, voir notre page l’histoire du Cavern Club.
Les billets de Bob Wooler et la salle de Knotty Ash
Le lien entre Raymond Jones et les Beatles passe aussi par son métier. Un jour, Bob Wooler, le DJ et présentateur de la Cavern, vient chez KB Print faire imprimer des billets. Jones lui demande où les Beatles jouent prochainement. Lorsque Wooler revient chercher sa commande, il ouvre le paquet et lui en donne deux, signés, pour entrer gratuitement à un concert au Knotty Ash Village Hall. À partir de là, raconte Jones, il suit le groupe dans la plupart de ses concerts du soir. Le détail éclaire d’un jour nouveau la version de Philip Norman, qui fait de Wooler l’homme qui incite son public à réclamer le disque chez les disquaires : Jones et Wooler se connaissaient bel et bien. Voir notre fiche Bob Wooler.
Carl Perkins, “Matchbox” et Pete Best
Raymond Jones est un amateur de rockabilly, et plus précisément de Carl Perkins. Ce qui le frappe chez les Beatles, la première fois, c’est la façon dont ils jouent les enchaînements d’accords de Perkins, notamment sur “Matchbox”, que chante alors le batteur Pete Best. Ce goût est confirmé de manière indépendante par Philip Norman, qui note que Jones, ce samedi-là, ne demandait pas “comme d’habitude” une nouveauté de Carl Perkins. Le client du 28 octobre n’était donc pas un inconnu pour le personnel de NEMS : c’était un habitué, connu pour ses demandes pointues.
Comment il apprend que le disque existe
Sur ce point, deux versions coexistent. Philip Norman écrit que Jones a entendu parler du disque à Hambleton Hall, à Huyton, où il allait le vendredi soir avec ses amis, et où Bob Wooler exhortait le public à réclamer “My Bonnie” chez son disquaire. Raymond Jones, lui, attribue l’information à son ancien beau-frère, Kenny Johnson, guitariste d’un groupe local, Mark Peters and the Cyclones, qui lui aurait appris que les Beatles avaient enregistré un disque en Allemagne ; il se serait rendu chez NEMS le samedi suivant. Des lecteurs ont depuis contesté l’appartenance de Kenny Johnson à ce groupe, et il existait à Liverpool un autre Kenny Johnson, chanteur de country. Les deux récits ne sont pas incompatibles : à l’automne 1961, le disque circule de bouche à oreille dans tout le circuit des salles de Merseyside.
Le blouson de cuir et la moto de Ron Billingsley
Raymond Jones n’a jamais aimé le portrait qu’Epstein fait de lui. Il précise qu’avec son ami Ron Billingsley, il portait des blousons de cuir bien avant d’avoir entendu parler des Beatles, tout simplement parce qu’il voyageait à l’arrière de la moto de Ron. Le cuir n’était pas un uniforme de fan, c’était une tenue de motard. La nuance raconte quelque chose de la mise en récit d’Epstein, qui, en 1964, a besoin d’un client qui ressemble aux Beatles de Hambourg.
La lettre, le livre dédicacé et l’Espagne
Une fois les Beatles devenus célèbres, NEMS a cherché à retrouver Raymond Jones. Spencer Leigh rapporte que l’entreprise et Epstein lui-même sont entrés en contact avec lui pour reconnaître leur dette, et Jones affirme avoir reçu un exemplaire dédicacé de A Cellarful of Noise. Un ami de jeunesse se souvient de l’avoir vu apporter ce livre, soigneusement emballé dans une boîte, au pub Wheatsheaf d’East Prescot Road, où les deux hommes jouaient de la guitare le samedi soir. Le livre et le 45 tours ont depuis disparu ; la seule pièce que Jones conservait était une lettre du secrétariat de NEMS adressée à une voisine, qui l’avait reconnu dans le récit.
La suite de sa vie est celle d’un homme ordinaire. Il fonde une entreprise d’imprimerie, que reprendront ses enfants. Au milieu des années 1990, il part s’installer en Espagne avec son épouse Sylvia, où le couple construit lui-même sa maison en cinq ou six ans. C’est de là qu’en août 2010 il laisse un commentaire sur The Beatles Bible, puis accepte une interview. Il y a une symétrie curieuse dans cette trajectoire : le samedi où Raymond Jones entre chez NEMS, Brian Epstein rentre lui aussi d’Espagne.
Selon des membres de sa famille, Raymond Jones est mort en Espagne en décembre 2021, à quatre-vingts ans ; l’information n’a été rendue publique qu’à la fin de 2022, par un commentaire de proche sur le site qui l’avait interviewé, et n’a pas fait l’objet d’une nécrologie dans la presse. Il avait résumé lui-même son rôle avec modestie : il n’avait fait qu’acheter le disque d’un groupe qui lui avait donné beaucoup de plaisir.
Sept récits pour une scène : la stratigraphie d’une légende
La scène du 28 octobre ne nous est parvenue que par des récits, tous postérieurs, tous intéressés à des degrés divers. Les classer par date permet de voir comment la légende s’est construite, couche après couche, et à quel moment chaque élément apparaît. C’est la méthode la plus sûre pour séparer le fait de l’ornement.
1962-1963 : des fans sans nom
Dans les nombreux magazines et livres de fans publiés en 1963 et au début de 1964, l’histoire de la rencontre entre Epstein et les Beatles existe déjà, mais sous une forme collective : à l’automne 1961, des clients ont commencé à demander “My Bonnie” chez NEMS. Un ouvrage évoque un fan resté anonyme. Personne ne donne de nom. Ce premier état du récit est probablement le plus proche de la réalité vécue par le personnel du magasin : une pression diffuse, venue de plusieurs clients.
1964 : A Cellarful of Noise donne un nom et une heure
L’autobiographie d’Epstein paraît en octobre 1964 chez Souvenir Press. Elle n’a pas été écrite par lui : c’est Derek Taylor, alors son assistant et futur attaché de presse des Beatles, qui l’a rédigée après quatre jours d’entretiens à l’Imperial Hotel de Torquay au début de l’année. C’est ce livre qui fixe la version canonique : la date, l’heure, l’âge, le blouson, la phrase, le bloc-notes, puis les deux jeunes filles du lundi. Epstein avait déjà cité le nom de Raymond Jones dans un entretien de presse antérieur, ce qui plaide contre une invention de dernière minute. Alistair Taylor, qui travaillait au magasin, n’y est mentionné qu’une fois, sans rapport avec l’épisode. Le livre est aujourd’hui réédité, avec une préface de Craig Brown : A Cellarful of Noise.
1968 : Hunter Davies ajoute l’ignorance
Dans la biographie autorisée du groupe, publiée en 1968, Hunter Davies reprend la scène et la resserre : Epstein, derrière le comptoir, répond qu’il n’a jamais entendu parler ni du disque, ni d’un groupe appelé les Beatles. C’est la naissance du mythe de l’ignorance totale, plus dramatique que le récit d’Epstein lui-même. C’est aussi la version qui s’impose dans les décennies suivantes, parce que la biographie de Davies, réalisée avec la coopération des quatre musiciens, fait autorité. Elle existe en traduction française : la biographie des Beatles de Hunter Davies.
1981 : Philip Norman, Huyton et Hambleton Hall
Dans Shout!, Philip Norman donne la version la plus vivante : un garçon de dix-huit ans venu de Huyton, un samedi matin d’affluence, Epstein qui aide au comptoir, un habitué qui d’ordinaire réclame du Carl Perkins, et une source précise pour l’information, Bob Wooler, qui encourage son public de Hambleton Hall à réclamer “My Bonnie” chez les disquaires. Norman est aussi celui qui avance le chiffre de 200 exemplaires commandés à Polydor et qui souligne la déception de certains acheteurs, Raymond Jones compris, en découvrant que les Beatles n’y sont que les accompagnateurs de Tony Sheridan, sous le nom de Beat Brothers. Le livre reste une référence : Shout! de Philip Norman.
1995-2001 : Alistair Taylor se déclare Raymond Jones
Le 4 novembre 1995, dans un entretien accordé au journaliste Bill McCoid pour un quotidien de Manchester, Alistair Taylor, ancien assistant personnel d’Epstein, lâche ce qu’il présente comme un secret jamais avoué : c’est lui, Raymond Jones. Il explique que ni Brian ni les Beatles ne le savaient, que lui et Epstein savaient que le groupe était “grand à Liverpool”, et qu’il avait inventé le client pour pouvoir commander le disque. Deux ans plus tard, dans The Beatles Book, il précise : des jeunes demandaient le disque, mais personne ne passait commande ; craignant de perdre des ventes, il avait inscrit une commande au nom de Raymond Jones dans le registre. En 2001, dans A Secret History, il affirme avoir choisi ce nom au hasard, et qualifie de fadaise la réapparition d’un “vrai” Raymond Jones.
Mais Taylor a raconté d’autres choses à d’autres moments. En mai 1982, dans le magazine de l’association des fans, il évoque la recherche du disque chez Polydor “pour satisfaire la commande d’un client”, sans revendiquer quoi que ce soit. Et dans un entretien accordé au chercheur liverpuldien David Bedford, il explique avoir rempli le bon de commande et payé l’acompte de sa poche “au nom de Raymond Jones, l’un de nos clients réguliers”. Dans cette version-là, Raymond Jones existe bel et bien.
Sam Leach et Tony Bramwell : deux autres prétendants
La revendication de Taylor n’est pas la seule. Le promoteur de concerts Sam Leach, dans ses mémoires The Rocking City, soutient que c’est lui qui a attiré l’attention d’Epstein sur les Beatles en apposant chez NEMS les affiches de son grand concert du 10 novembre 1961 au Tower Ballroom de New Brighton, “Operation Big Beat”, et qu’Epstein aurait inventé Raymond Jones pour ne pas lui en laisser le mérite. À l’inverse, Tony Bramwell, ami d’enfance de George Harrison et futur cadre de NEMS puis d’Apple, écrit dans Magical Mystery Tours (2005) qu’il connaissait Raymond Jones et qu’Epstein, après la commande, lui avait demandé s’il connaissait ce disque ; Bramwell en possédait déjà un exemplaire.
2002-2013 : Bob Wooler, Spencer Leigh, The Beatles Bible et Mark Lewisohn
Le premier à démolir la version Taylor est Bob Wooler. Son agenda contient deux entrées au nom de Raymond Jones : l’une, de 1963, donne son adresse ; l’autre, de 1975, indique son lieu de travail et précise qu’il s’agit de l’homme qui a demandé “My Bonnie”. Wooler racontait aussi la scène du festival Beatles de Penny Lane, en 1997, où Raymond Jones figurait parmi les invités annoncés et où Alistair Taylor s’était levé pour proclamer “Je suis Raymond Jones” ; Wooler y avait vu une scène à la Spartacus et un moment où Taylor cherchait à se donner de l’importance.
Le journaliste Spencer Leigh, de BBC Radio Merseyside, retrouve ensuite le vrai Raymond Jones pour un article du magazine Mojo, puis développe l’affaire dans The Best of Fellas (2002), sa biographie de Bob Wooler : The Best of Fellas. En août 2010, Raymond Jones accorde l’entretien de The Beatles Bible, après vérification de son identité auprès de Leigh. Enfin, en 2013, Mark Lewisohn tranche dans Tune In, le premier volume de sa grande biographie : les informations données par Raymond Jones sont, selon lui, vérifiables et exactes. C’est aujourd’hui la position de référence. Le livre est disponible en édition anglaise : Tune In de Mark Lewisohn.
Tableau : qui dit quoi, et quand
| Date | Source | Ce qu’elle affirme | Élément nouveau |
|---|---|---|---|
| 1963-1964 | Magazines et livres de fans | Des fans demandent le disque chez NEMS | Récit collectif, aucun nom |
| Octobre 1964 | Epstein (écrit par Derek Taylor), A Cellarful of Noise | Raymond Jones, 28 octobre, vers 15 h, puis deux jeunes filles le lundi | Le nom, l’heure, l’âge (18 ans), le blouson |
| 1968 | Hunter Davies, biographie autorisée | Epstein n’avait jamais entendu parler du groupe | Le mythe de l’ignorance totale |
| 1981 | Philip Norman, Shout! | Jones vient de Huyton, informé à Hambleton Hall par Bob Wooler | 200 exemplaires commandés ; amateur de Carl Perkins |
| 4 novembre 1995 | Alistair Taylor, presse de Manchester | “Je suis Raymond Jones”, nom inventé | Epstein et Taylor savaient que le groupe était populaire |
| 1997-2001 | Taylor, The Beatles Book puis A Secret History | Commande au nom fictif, nom choisi au hasard | Contredit par sa propre version “client régulier” |
| 2002-2013 | Leigh, Wooler, The Beatles Bible, Lewisohn | Raymond Jones a existé et a bien demandé le disque | Date de naissance, métier, adresse, agenda de Wooler |
Correctif factuel : Alistair Taylor n’était pas Raymond Jones
La revendication d’Alistair Taylor, reprise par de nombreux sites et par certains guides de Liverpool, ne résiste pas à l’examen de ses propres déclarations. Selon les moments, Taylor a dit avoir inventé un nom au hasard, ou avoir passé commande au nom d’un client régulier réellement appelé Raymond Jones, ou encore simplement avoir cherché le disque pour un client, sans revendiquer de rôle particulier. Face à lui, l’agenda de Bob Wooler (entrées de 1963 et de 1975), les recherches de Spencer Leigh, la correspondance entre NEMS et Raymond Jones, son entretien de 2010 et l’avis de Mark Lewisohn convergent. La lecture la plus raisonnable est la suivante : Raymond Jones a bien demandé le disque, Taylor a peut-être rempli lui-même le bon de commande, et les deux souvenirs se sont confondus dans la mémoire de Taylor au fil des conventions de fans. Taylor reste par ailleurs un témoin capital de la période : il accompagnait Epstein à la Cavern le 9 novembre 1961 et a contresigné le contrat du 24 janvier 1962. Voir notre fiche Alistair Taylor.
Ce que l’on peut affirmer, ce que l’on ne peut pas
Au terme de cette stratigraphie, trois niveaux de certitude se dégagent. Ce qui est établi : un jeune homme nommé Raymond Jones, né en 1941, apprenti imprimeur et habitué de la Cavern, a demandé “My Bonnie” chez NEMS à l’automne 1961 ; NEMS a ensuite commandé le disque à Polydor ; Epstein connaissait déjà le nom des Beatles par Mersey Beat. Ce qui est probable : la date du samedi 28 octobre, que rien ne contredit et qu’Epstein a toujours donnée ; la venue d’autres clients dans les jours suivants. Ce qui reste incertain : le nombre exact d’exemplaires commandés, l’identité de la personne qui a rempli le bon de commande, et la part exacte de la demande de Jones dans la décision d’Epstein, par rapport aux affiches de Sam Leach, aux articles de Bill Harry et aux annonces de Bob Wooler.
Les 88 jours : du comptoir de NEMS au premier contrat
Entre le samedi 28 octobre 1961 et le mercredi 24 janvier 1962, il s’écoule exactement 88 jours. C’est le temps qu’il faut pour qu’un client devienne une note, que la note devienne une visite, et que la visite devienne un contrat. Nos articles sur les Beatles en 1961 et sur le comptoir de NEMS en donnent le cadre ; voici le détail jour par jour.
Jeudi 9 novembre 1961 : la Cavern à l’heure du déjeuner
Treize jours après la visite de Raymond Jones, Brian Epstein demande à Bill Harry de lui faciliter l’accès à la Cavern. Le jeudi 9 novembre, il quitte son bureau de Whitechapel avec son assistant Alistair Taylor et parcourt à pied les quelques centaines de mètres qui le séparent de Mathew Street. Les deux hommes, en costume, entrent sans faire la queue ; Bob Wooler salue l’arrivée de “Mr. Epstein de NEMS” au micro. Dans la cave bondée, humide et sans ventilation, les Beatles jouent leur set de midi, en cuir, en mangeant et en plaisantant avec le public.
Après le concert, Epstein et Taylor se rendent dans la minuscule loge du groupe, grande comme un placard à balais. Les Beatles, qui fréquentent le magasin, le reconnaissent aussitôt, et George Harrison ouvre la conversation par une question restée célèbre : “And what brings Mr. Epstein here?” (“Et qu’est-ce qui amène M. Epstein ici ?”). Selon la plupart des récits, Wooler fait alors écouter “My Bonnie” au visiteur. Au déjeuner qui suit, Taylor livre son verdict : le groupe lui a paru épouvantable et absolument incroyable à la fois. Epstein lui annonce qu’il veut les manager et lui propose deux et demi pour cent des revenus du groupe ; Taylor refuse et demande plutôt une augmentation de salaire. Le propriétaire fondateur de la Cavern, Alan Sytner, affirmera plus tard qu’Epstein était déjà venu au club certains samedis soir dans les années précédentes : le dandy de Whitechapel n’était peut-être pas un étranger complet dans la cave.
Décembre 1961 : trois rendez-vous et une visite de Decca
Le dimanche 3 décembre, après la fermeture, Epstein reçoit les Beatles dans son bureau de NEMS. Lennon a demandé à Bob Wooler de les accompagner. Paul McCartney arrive en retard ; selon l’anecdote la plus répétée, il prenait un bain, ce qui agace Epstein et fait dire à Harrison que s’il est en retard, il sera au moins très propre. Le mercredi 6 décembre, une seconde réunion pose les bases d’un accord, avec l’aide d’un comptable. Le dimanche 10 décembre, les Beatles acceptent : Lennon lui dit en substance de les manager et de sortir le contrat. Le mercredi 13 décembre, Mike Smith, jeune responsable artistique de Decca, fait le voyage de Londres pour les voir à la Cavern, à l’invitation d’Epstein. C’est le premier bénéfice concret de l’entrée du disquaire dans leur vie : un homme de NEMS obtient en un mois ce que le groupe n’avait pas obtenu en deux ans, un émissaire d’une grande maison de disques.
1er janvier 1962 : l’audition Decca
Le jour de l’an 1962, les Beatles enregistrent quinze titres dans les studios Decca de West Hampstead. La suite est connue : Decca les refuse au profit de Brian Poole and the Tremeloes. L’épisode n’aurait pas eu lieu sans la position commerciale de NEMS, gros client des maisons de disques londoniennes. Pour cette période, voir notre article sur les trois versions de “Love Me Do”, qui retrace le chemin jusqu’au premier single Parlophone.
4 et 5 janvier 1962 : le sondage et le disque anglais
Le jeudi 4 janvier 1962, le numéro 13 de Mersey Beat titre en une que les Beatles ont remporté le sondage de popularité des groupes de Merseyside, devant Gerry and the Pacemakers, The Remo Four et Rory Storm and the Hurricanes. Le lendemain, vendredi 5 janvier, Polydor publie “My Bonnie” au Royaume-Uni sous la référence NH 66833, et cette fois le crédit change : “Tony Sheridan and the Beatles”. Pour la première fois, le nom des Beatles figure sur un disque commercialisé en Grande-Bretagne. Les publicités de concerts les présentent bientôt comme “Polydor recording artists”. Le disque que Raymond Jones avait dû demander à l’import se trouve désormais en rayon, sous le vrai nom du groupe.
Mercredi 24 janvier 1962 : le contrat qu’Epstein ne signe pas
Le premier contrat de management est signé le mercredi 24 janvier 1962, au domicile de la famille de Pete Best, à West Derby, dont le sous-sol abrite le Casbah Coffee Club tenu par sa mère, Mona Best. John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Pete Best signent chacun sur un timbre fiscal de six pence ; Alistair Taylor contresigne comme témoin. Brian Epstein, lui, ne signe pas. Il s’en expliquera dans ses mémoires : il était décidé à respecter chaque clause, mais n’avait pas une foi totale en sa propre capacité à aider le groupe, et voulait le laisser libre de partir. Le document, adjugé 275 000 livres chez Sotheby’s en juillet 2019, ne liait donc juridiquement que le manager à ses musiciens. Le catalogue de la vente décrit une commission de 10 %, portée à 15 % au-delà d’un certain niveau de revenus hebdomadaires.
Correctif factuel : le premier contrat n’a pas été signé chez NEMS
On lit souvent, y compris sur la signalétique installée à Liverpool, que les Beatles ont signé “ici” leur premier contrat de management avec Brian Epstein. Le contrat du 24 janvier 1962 a été signé chez la famille Best, à West Derby, et non dans le magasin de Whitechapel. Celui qui a bien été signé dans le bureau d’Epstein chez NEMS est le second contrat, le 1er octobre 1962, après l’arrivée de Ringo Starr, en présence des pères de Paul McCartney et de George Harrison, alors mineurs au regard de la loi de l’époque. Notre article sur la plaque de NEMS au 12-14 Whitechapel revient en détail sur cette confusion.
Tableau : la chronologie des 88 jours
| Date | Jour | Événement |
|---|---|---|
| 23 octobre 1961 | J-5 | Sortie allemande de “My Bonnie” (Polydor 24 673), date la plus souvent retenue |
| 28 octobre 1961 | J0 | Raymond Jones demande le disque chez NEMS, vers 15 h |
| 30 octobre 1961 | J+2 | Deux jeunes filles réclament le même disque ; Epstein lance la recherche |
| 9 novembre 1961 | J+12 | Epstein et Alistair Taylor assistent au concert de midi à la Cavern |
| 10 novembre 1961 | J+13 | “Operation Big Beat” de Sam Leach au Tower Ballroom de New Brighton |
| 3 décembre 1961 | J+36 | Première réunion formelle au bureau de NEMS |
| 10 décembre 1961 | J+43 | Les Beatles acceptent Epstein comme manager |
| 13 décembre 1961 | J+46 | Mike Smith (Decca) à la Cavern |
| 1er janvier 1962 | J+65 | Audition chez Decca à Londres |
| 4 janvier 1962 | J+68 | Les Beatles remportent le sondage de Mersey Beat |
| 5 janvier 1962 | J+69 | Sortie britannique de “My Bonnie” (Polydor NH 66833), créditée “Tony Sheridan and the Beatles” |
| 24 janvier 1962 | J+88 | Premier contrat de management, signé par les quatre Beatles mais pas par Epstein |
La vie posthume du disque de Raymond Jones
1962 : un échec américain et une séance de rupture
Le disque que Raymond Jones a réclamé connaît ensuite une carrière en dents de scie. Aux États-Unis, Decca le programme au printemps 1962 sous la référence 31382, avec le crédit “Tony Sheridan and the Beat Brothers” : c’est le premier disque américain sur lequel jouent les futurs Beatles. Les sources divergent sur l’ampleur réelle de sa diffusion, certaines évoquant même une sortie annulée ; une chose est sûre, il passe totalement inaperçu. En Allemagne, le contrat avec Bert Kaempfert court toujours ; Epstein négocie pour en libérer le groupe. Le 24 mai 1962, au studio Rahlstedt de Hambourg, les Beatles enregistrent encore deux accompagnements pour Sheridan, “Sweet Georgia Brown” et “Swanee River”, séance qui solde leurs obligations et laisse le champ libre à leur manager, à quelques jours de leur audition chez EMI. Notre page consacrée au label Polydor retrace cette préhistoire allemande.
1963 : l’entrée au classement britannique
Au Royaume-Uni, la sortie de janvier 1962 ne se classe pas. Mais en juin 1963, alors que les Beatles enchaînent les numéros un avec “From Me to You”, “My Bonnie” entre pour une semaine à la 48e place du classement officiel des singles. Le 12 juillet 1963, Polydor publie un EP My Bonnie (Polydor 21 610) réunissant “My Bonnie”, “Cry for a Shadow”, “The Saints” et “Why”, le jour même où Parlophone sort l’EP Twist and Shout. Notre éphéméride du 12 juillet le mentionne.
1964 : la revanche américaine
Après l’explosion de la Beatlemania aux États-Unis, MGM obtient les droits américains des bandes de Hambourg et ressort “My Bonnie” le 27 janvier 1964 (MGM K-13213), crédité cette fois “The Beatles with Tony Sheridan”. Le disque atteint la 26e place du Billboard Hot 100 en mars 1964, au moment où les Beatles occupent le sommet du classement avec leurs propres titres. L’album The Beatles with Tony Sheridan and Their Guests, qui le contient, entre au classement des albums américains en avril. En Allemagne, Polydor réunit l’ensemble des titres de Hambourg sur The Beatles’ First!. L’histoire de cette exploitation américaine est racontée dans notre page sur le label MGM et les Beatles.
1995-2025 : de l’Anthology à la réédition remastérisée
Les bandes de Hambourg ont depuis été rééditées d’innombrables fois, sous des titres plus ou moins honnêtes. Les éditions les plus complètes rassemblent les variantes de “My Bonnie” avec introduction anglaise, avec introduction allemande et sans introduction, en mono et en stéréo : on les trouve notamment dans les doubles CD consacrés aux premiers enregistrements des Beatles avec Tony Sheridan. En novembre 1995, Apple intègre “My Bonnie” à Anthology 1, officialisant sa place dans le catalogue des Beatles. Trente ans plus tard, la chanson figure dans la réédition remastérisée de l’Anthology Collection. Voici cette version remastérisée :
À l’écoute, le contraste avec un pressage d’époque est saisissant : la batterie de Pete Best gagne en présence, et la basse de Paul McCartney, enfouie sur les 45 tours de 1961, apparaît nettement. Pour les détails sur l’Anthology et son histoire, voir notre dossier sur l’ultime volume de la série.
Le 45 tours que cherchent les collectionneurs
Pour un collectionneur, le Graal n’est pas le pressage américain de 1964, produit à des centaines de milliers d’exemplaires, mais le premier pressage allemand de 1961, Polydor 24 673, dans sa pochette illustrée, avec l’introduction allemande et le titre “Mein Herz ist bei dir nur” au dos. Viennent ensuite le pressage britannique de janvier 1962, crédité aux Beatles, et le Decca américain de 1962, rare parce qu’il ne s’est pas vendu. Attention aux faux : un prétendu EP My Bonnie daté de 1961 apparaît dans certaines discographies sans numéro de catalogue, et aucun exemplaire n’en a jamais été montré ; l’EP authentique est celui de 1963. Nos guides sur les disques les plus rares des Beatles et sur la collection de 1 300 disques mise en vente sur Discogs donnent des repères de cote.
Raymond Jones, lui, n’a jamais retrouvé son exemplaire. Comme tant d’objets achetés à vingt ans et oubliés à quarante, il a disparu au fil des déménagements.
Et si Raymond Jones n’était pas entré chez NEMS ?
La question contrefactuelle revient à chaque anniversaire : sans Raymond Jones, Brian Epstein aurait-il jamais managé les Beatles ? La réponse honnête est probablement oui, et c’est précisément ce qui rend l’épisode intéressant.
À l’automne 1961, au moins cinq chemins conduisent Epstein vers les Beatles. Le premier passe par Mersey Beat, qu’il vend par centaines et dans lequel il écrit. Le deuxième passe par les clients : Raymond Jones, puis les deux jeunes filles du lundi, puis sans doute d’autres, dans un magasin où les Beatles eux-mêmes viennent écouter des disques. Le troisième passe par Bob Wooler, qui fait la promotion du disque dans toutes les salles où il officie. Le quatrième passe par les affiches de Sam Leach pour le concert du 10 novembre. Le cinquième passe par Bill Harry, qui reçoit Epstein dans son bureau et lui parle sans cesse du groupe qu’il défend le plus.
En termes d’historien, la rencontre est “surdéterminée” : trop de causes convergent pour qu’une seule soit indispensable. Mais la surdétermination ne dit rien du moment. Or le moment compte. Fin octobre 1961, Epstein rentre d’Espagne en quête d’un nouveau projet. Six mois plus tard, il aurait pu en avoir trouvé un autre. Les Beatles, de leur côté, sortent d’une année épuisante, ont perdu leur bassiste, n’ont toujours pas de contrat britannique, et voient d’autres groupes de Liverpool les talonner. Ce que Raymond Jones apporte, ce n’est pas la cause, c’est la date. Il fixe le jour où la question devient urgente.
C’est aussi ce qui explique la fortune narrative de l’épisode. Une histoire qui commence par “à force de lire le nom d’un groupe dans un journal local, un commerçant finit par aller l’écouter” est exacte, mais elle ne se raconte pas. Une histoire qui commence par un client en blouson de cuir, un samedi à trois heures, est une scène. Epstein, ou plutôt Derek Taylor qui tenait la plume, l’a parfaitement compris en 1964.
Les curiosités d’un samedi d’octobre
Le 21 juin, une date décidément beatlesienne
Les amateurs de coïncidences apprécieront : Raymond Jones est né le 21 juin 1941 ; Alistair Taylor, l’homme qui prétendra l’avoir inventé, est né le 21 juin 1935 ; et Bert Kaempfert, le producteur de “My Bonnie”, est mort le 21 juin 1980 à Majorque. Le 21 juin 1961, veille de la séance de la Friedrich-Ebert-Halle, les Beatles jouaient d’ailleurs au Top Ten Club, comme le rappelle notre éphéméride du 21 juin. Un hasard, évidemment, mais un hasard qui ferait les délices d’un romancier.
L’Espagne, des deux côtés du comptoir
L’autre symétrie est espagnole. Le 28 octobre 1961, Brian Epstein rentre d’un long séjour en Espagne. Raymond Jones finira sa vie en Espagne, où il a pris sa retraite au milieu des années 1990 et où il est mort en 2021. Entre les deux, en avril 1963, Epstein emmènera John Lennon à Barcelone pour de courtes vacances, épisode qui alimentera bien des rumeurs.
Un “Nowhere Man” au sens propre
En évoquant sa disparition, un membre de sa famille par alliance l’a qualifié de “Nowhere Man” de l’histoire des Beatles, et un artisan anglais installé en Espagne, qui avait entendu le couple Jones raconter l’épisode dans sa cuisine, avait employé la même image. L’expression résume assez bien le statut paradoxal de ce client devenu personnage : l’homme qui se trouve au tout début de l’histoire, mais que personne ne voit, et dont on a contesté jusqu’à l’existence.
Ce que les Beatles en ont dit
Les quatre Beatles n’ont jamais accordé une grande place à Raymond Jones dans leurs récits. Dans The Beatles Anthology, l’épisode NEMS est évoqué brièvement, et l’accent est mis sur la visite d’Epstein à la Cavern et sur ce qu’il leur a apporté. Paul McCartney, on l’a vu, a surtout tenu à rappeler qu’Epstein connaissait déjà leur nom. George Harrison et Paul McCartney résumeront plus tard leur dette d’une boutade, lors de leur décoration en 1965 : les initiales de l’ordre de l’Empire britannique, MBE, signifiaient selon eux “Mister Brian Epstein”. Le livre The Beatles Anthology, publié en français au Seuil, reste la meilleure source pour leur point de vue.
Le lieu aujourd’hui : de Whitechapel à la réplique de la Beatles Story
Le bâtiment où Raymond Jones a demandé son disque n’existe plus. L’immeuble du 12-14 Whitechapel a été démoli au tournant des années 2012-2013 et remplacé par un bâtiment commercial. Il a fallu attendre le vendredi 21 août 2026 pour qu’une plaque en forme de disque, dans le cadre du Liverpool Music Heritage Trail, signale enfin l’emplacement de NEMS ; notre article sur cette plaque détaille les six moments de l’histoire des Beatles qui se sont joués entre ces murs disparus.
Ceux qui veulent revivre la scène du comptoir peuvent la retrouver dans la reconstitution du magasin NEMS présentée par le musée The Beatles Story, sur Albert Dock, dont le déménagement est annoncé pour 2028 : voir notre article sur l’avenir de la Beatles Story. Et la mémoire de Brian Epstein dans l’espace public de Liverpool a elle-même connu des vicissitudes, comme le raconte notre enquête sur la statue du “cinquième Beatle”.
Le parcours à pied reste, lui, intact dans ses distances : de Whitechapel à Mathew Street, il faut quelques minutes. C’est la distance qu’Epstein a parcourue le 9 novembre 1961, et c’est sans doute la plus courte et la plus lourde de conséquences de toute l’histoire de la musique populaire.
Pour aller plus loin : écouter, lire, visiter
Écouter
- “My Bonnie” (introduction anglaise puis allemande) : comparez les deux introductions ; la version allemande, “Mein Herz ist bei dir nur”, est celle du premier pressage de 1961.
- “The Saints” : la face B, plus rapide, où le groupe pousse Sheridan à un tempo de scène.
- “Ain’t She Sweet” et “Cry for a Shadow” : les deux titres des Beatles sans Sheridan issus de la même séance, réunis sur Anthology 1.
- “Sweet Georgia Brown” : enregistré le 24 mai 1962, dernier accompagnement des Beatles pour Sheridan avant la rupture avec Kaempfert.
Lire
- Brian Epstein, A Cellarful of Noise (1964, réédition avec préface de Craig Brown) : la source de la version canonique, à lire en sachant qu’elle a été rédigée par Derek Taylor.
- Mark Lewisohn, Tune In (2013) : la référence sur la période, avec les chiffres de classement allemands et le verdict sur Raymond Jones.
- Spencer Leigh, The Best of Fellas (2002) : la biographie de Bob Wooler, où l’enquête sur Raymond Jones est développée.
- Philip Norman, Shout! (1981) : la version la plus vivante, avec Hambleton Hall et Carl Perkins.
- Alistair Taylor, A Secret History (2001) : pour lire la version contestée à la source.
- Tony Bramwell, Magical Mystery Tours (2005) : le témoignage d’un proche qui connaissait Raymond Jones.
Lire sur Yellow-Sub.net
- Raymond Jones et les Beatles : notre fiche de référence sur le personnage.
- La légende de Raymond Jones : une synthèse courte de la controverse.
- Quand les Beatles n’étaient encore que des Beat Brothers : l’histoire de la chanson.
- Avant la Cavern : les nuits de Hambourg : le contexte des résidences allemandes.
- L’écurie de Brian Epstein : ce que le disquaire a fait de son nouveau métier après les Beatles.
- Les cinquièmes Beatles : anatomie d’un mythe : où situer Raymond Jones parmi les figures de l’entourage.
- Le Merseybeat : la scène de Liverpool dont NEMS était le principal disquaire.
FAQ : Raymond Jones, My Bonnie et le 28 octobre 1961
Qui était Raymond Jones ?
Raymond Jones était un jeune Liverpudlien, né le 21 juin 1941, apprenti dans une imprimerie de Dale Street et habitué des concerts de midi à la Cavern. Le samedi 28 octobre 1961, il a demandé à Brian Epstein, au magasin NEMS de Whitechapel, le disque “My Bonnie” sur lequel jouent les Beatles. Il a ensuite fondé une entreprise d’imprimerie, s’est retiré en Espagne et y est mort en décembre 2021, selon sa famille.
Raymond Jones a-t-il vraiment existé ?
Oui. L’agenda du DJ Bob Wooler mentionne son adresse en 1963 et son lieu de travail en 1975, avec la mention de “My Bonnie”. Le journaliste Spencer Leigh l’a retrouvé, il a accordé un entretien en 2010, et le biographe Mark Lewisohn juge ses informations vérifiables et exactes.
Alistair Taylor était-il Raymond Jones ?
Non, selon l’état actuel des connaissances. Alistair Taylor, assistant d’Epstein, a affirmé à partir de 1995 avoir inventé le nom, mais ses récits se contredisent : dans l’un d’eux, il dit avoir passé commande au nom de Raymond Jones, “l’un de nos clients réguliers”. Il a peut-être rempli lui-même le bon de commande, ce qui n’exclut pas l’existence du client.
Quel âge avait Raymond Jones le 28 octobre 1961 ?
Il avait vingt ans, et non dix-huit comme l’écrit A Cellarful of Noise, puisqu’il était né le 21 juin 1941.
Qu’est-ce que “My Bonnie” ?
C’est une version rock de la chanson traditionnelle écossaise “My Bonnie Lies over the Ocean”, chantée par Tony Sheridan et enregistrée à Hambourg les 22 et 23 juin 1961 avec les Beatles comme groupe d’accompagnement, sous la direction de Bert Kaempfert pour Polydor. C’est le premier disque commercial sur lequel jouent les Beatles.
Pourquoi le disque est-il crédité aux “Beat Brothers” ?
Polydor a préféré un pseudonyme, le contrat le permettant. L’explication la plus répandue tient à la ressemblance entre “Beatles” et un mot d’argot du nord de l’Allemagne désignant le sexe masculin. Sur scène, le groupe s’appelait bien les Beatles ; “Beat Brothers” n’était qu’un crédit discographique, devenu ensuite le nom du groupe d’accompagnement de Sheridan.
Brian Epstein connaissait-il déjà les Beatles ?
Oui, au moins de nom. Il vendait le journal Mersey Beat, dont le numéro 2 du 20 juillet 1961 faisait sa une sur les Beatles, et il y tenait une chronique de disques depuis août 1961. Lui-même reconnaissait avoir vu leur nom sur une affiche. L’idée qu’il n’en avait jamais entendu parler vient de la biographie de Hunter Davies (1968).
Quand Brian Epstein a-t-il vu les Beatles pour la première fois sur scène ?
Le jeudi 9 novembre 1961, lors d’un concert de midi à la Cavern, treize jours après la visite de Raymond Jones. Il était accompagné de son assistant Alistair Taylor.
“My Bonnie” a-t-il été numéro 5 en Allemagne ?
Non. Le chiffre de la cinquième place, souvent répété, ne correspond pas au classement national. Selon Mark Lewisohn, le disque a atteint la 32e place du classement de Der Musikmarkt, la 11e des juke-box et la 4e d’un classement local de Hambourg.
Combien d’exemplaires Epstein a-t-il commandés ?
Les sources divergent : 200 selon Philip Norman, 25 selon l’article de Spencer Leigh dans Record Collector, ce qui correspond au minimum de commande de NEMS. Aucun document original n’a été publié.
Où se trouvait le magasin NEMS ?
Au 12-14 Whitechapel, dans le centre de Liverpool, à quelques minutes à pied du Cavern Club. Le bâtiment a été démoli vers 2012-2013 ; une plaque du Liverpool Music Heritage Trail marque son emplacement depuis le 21 août 2026.
Où le premier contrat de management a-t-il été signé ?
Le 24 janvier 1962, au domicile de la famille de Pete Best à West Derby, et non chez NEMS. Les quatre Beatles l’ont signé ; Brian Epstein, volontairement, ne l’a pas signé. Le second contrat, du 1er octobre 1962, a été signé au bureau de NEMS.
Peut-on encore écouter “My Bonnie” aujourd’hui ?
Oui. La chanson figure sur Anthology 1 (1995) et dans la réédition remastérisée de l’Anthology Collection (2025), ainsi que sur les nombreuses compilations des enregistrements de Hambourg avec Tony Sheridan.
Glossaire
- NEMS : North End Music Stores, entreprise familiale des Epstein à Liverpool, dont Brian dirigeait le rayon disques puis le magasin de Whitechapel. Le nom deviendra aussi celui de sa société de management, NEMS Enterprises.
- Beat Brothers : pseudonyme utilisé par Polydor pour créditer les Beatles sur “My Bonnie”, puis nom générique du groupe d’accompagnement de Tony Sheridan.
- Polydor : label allemand de Deutsche Grammophon, qui avait un accord exclusif avec la société de production de Bert Kaempfert.
- Friedrich-Ebert-Halle : salle de l’établissement scolaire Friedrich-Ebert, à Hamburg-Harburg, utilisée comme studio pour la séance des 22 et 23 juin 1961.
- Mersey Beat : bimensuel musical fondé par Bill Harry à Liverpool, dont le premier numéro paraît le 6 juillet 1961.
- Lunchtime session : concert de midi à la Cavern, fréquenté par les employés et apprentis du centre-ville pendant leur pause.
- Import : disque pressé à l’étranger et non distribué par les circuits britanniques, que le disquaire doit commander spécialement.
- A Cellarful of Noise : autobiographie de Brian Epstein, publiée en octobre 1964, rédigée par Derek Taylor.
- Hambleton Hall : salle de bal de Huyton où se produisaient les groupes de Merseyside et où Bob Wooler officiait comme présentateur.
- Surdétermination : situation historique dans laquelle plusieurs causes indépendantes suffisent chacune à produire le même résultat.
Chronologie complète
| Date | Événement |
|---|---|
| 19 septembre 1934 | Naissance de Brian Epstein à Liverpool |
| 21 juin 1941 | Naissance de Raymond Jones |
| 1957 | Brian Epstein prend en main le rayon disques de NEMS, Great Charlotte Street |
| Printemps 1961 | Résidence des Beatles au Top Ten Club de Hambourg ; contrat avec Bert Kaempfert |
| 22-23 juin 1961 | Enregistrement de “My Bonnie” à la Friedrich-Ebert-Halle |
| 6 juillet 1961 | Premier numéro de Mersey Beat ; Epstein en prend 12 exemplaires |
| 20 juillet 1961 | Mersey Beat n° 2 : une sur les Beatles et leur contrat ; Epstein en commande 144 |
| Début août 1961 | Première chronique de disques d’Epstein dans Mersey Beat |
| 23 octobre 1961 | Sortie allemande de “My Bonnie” (Polydor 24 673), date la plus souvent retenue |
| 28 octobre 1961 | Raymond Jones demande le disque chez NEMS |
| 9 novembre 1961 | Epstein voit les Beatles à la Cavern |
| 10 décembre 1961 | Les Beatles acceptent Epstein comme manager |
| 1er janvier 1962 | Audition Decca |
| 5 janvier 1962 | Sortie britannique, “Tony Sheridan and the Beatles” (Polydor NH 66833) |
| 24 janvier 1962 | Premier contrat de management |
| Avril 1962 | Sortie américaine chez Decca (31382), sans succès |
| 24 mai 1962 | Dernière séance pour Kaempfert au studio Rahlstedt |
| 1er octobre 1962 | Second contrat de management, signé chez NEMS |
| Juin 1963 | “My Bonnie” une semaine à la 48e place au Royaume-Uni |
| 12 juillet 1963 | EP My Bonnie (Polydor 21 610) |
| 27 janvier 1964 | Réédition américaine chez MGM ; 26e place du Hot 100 en mars |
| Octobre 1964 | Parution de A Cellarful of Noise |
| 27 août 1967 | Mort de Brian Epstein |
| 1968 | Biographie de Hunter Davies : le mythe de l’ignorance totale |
| 21 juin 1980 | Mort de Bert Kaempfert à Majorque |
| 1981 | Shout! de Philip Norman |
| 4 novembre 1995 | Alistair Taylor se déclare Raymond Jones |
| Novembre 1995 | “My Bonnie” sur Anthology 1 |
| 2002 | The Best of Fellas de Spencer Leigh |
| 9 juin 2004 | Mort d’Alistair Taylor |
| Août 2010 | Entretien de Raymond Jones avec The Beatles Bible |
| 16 février 2013 | Mort de Tony Sheridan à Hambourg |
| 2013 | Tune In de Mark Lewisohn valide le récit de Raymond Jones |
| Décembre 2021 | Mort de Raymond Jones en Espagne, selon sa famille |
| 21 août 2026 | Plaque du Liverpool Music Heritage Trail au 12-14 Whitechapel |
| 28 octobre 2026 | 65e anniversaire de la demande de Raymond Jones |
Sources et bibliographie
Témoignages et sources primaires
- Brian Epstein (rédaction Derek Taylor), A Cellarful of Noise, Souvenir Press, 1964 ; rééd. Profile Books, 2021.
- Entretien de Raymond Jones avec Joe Goodden, The Beatles Bible, août 2010.
- Alistair Taylor, entretien avec Bill McCoid, presse de Manchester, 4 novembre 1995 ; The Beatles Book, 1997 ; A Secret History, John Blake, 2001 ; entretien avec David Bedford.
- Agenda de Bob Wooler (entrées de 1963 et 1975), cité par Spencer Leigh.
- Mersey Beat, numéros 1 (6 juillet 1961), 2 (20 juillet 1961) et 13 (4 janvier 1962).
- Catalogue Sotheby’s, vente du contrat de management du 24 janvier 1962, juillet 2019.
Biographies et études
- Mark Lewisohn, The Beatles: All These Years, vol. 1 : Tune In, 2013 ; The Beatles Chronicle, 1992.
- Hunter Davies, The Beatles, biographie autorisée, 1968.
- Philip Norman, Shout! The True Story of the Beatles, 1981.
- Spencer Leigh, The Best of Fellas : The Story of Bob Wooler, 2002 ; article “The Beatles’ History Boys”, Record Collector.
- Bob Spitz, The Beatles : The Biography, 2005.
- Tony Bramwell, Magical Mystery Tours, 2005.
- Sam Leach, The Rocking City.
- The Beatles Anthology, livre et série, 1995-2000.
Ressources en ligne consultées
- The Beatles Bible : pages Raymond Jones, Brian Epstein, Alistair Taylor, Bob Wooler, séances des 22-23 juin 1961, 9 novembre 1961.
- The Beatles Story, série “Becoming The Beatles” (Raymond Jones, Alistair Taylor, Tony Sheridan).
- Joseph Brennan, “The Beatles’ Hamburg Recordings on Record”, Columbia University.
- The Paul McCartney Project : fiches “My Bonnie” et contrat du 24 janvier 1962.
- Official Charts Company ; Billboard.
- Wikipédia (en anglais) : My Bonnie, Alistair Taylor, Brian Epstein, Mersey Beat, Bert Kaempfert, Tony Sheridan.












