Entre tante Mimi et Julia : la double vie de John Lennon, de Mendips à Blomfield Road (1946-1958), le récit viral vérifié
Dans la mythologie des Beatles, l’enfance de John Lennon tient en deux adresses. D’un côté, Mendips, la maison mitoyenne du 251 Menlove Avenue, à Woolton, où sa tante Mimi Smith l’élève à partir de 1946 dans le culte des bonnes manières, des livres et des devoirs. De l’autre, le 1 Blomfield Road, à quelques kilomètres de là, où sa mère Julia vit avec son compagnon Bobby Dykins et leurs deux filles, entre les disques d’Elvis Presley, le banjo et les fous rires. Un texte qui circule en anglais dans les groupes de fans fait de ce va-et-vient la clé du génie de Lennon : un adolescent qui aurait entretenu en secret, contre la volonté de sa tante, un lien avec la mère qui lui a donné la musique, jusqu’à la mort brutale de celle-ci en juillet 1958.
Le récit est émouvant, et il contient beaucoup de vrai. Mais il simplifie, et parfois se trompe : sur le secret, sur la guitare, sur les chansons apprises, sur les répétitions des Quarrymen. Nous avons repris chaque affirmation, de la naissance de Julia Stanley en 1914 aux chansons « Julia » et « Mother », pour raconter ce que l’on sait vraiment de ces deux femmes et du garçon qui circulait entre leurs maisons.
Sommaire
Un texte viral séduisant, et ce qu’il affirme exactement
Le texte part d’une idée forte : l’enfance de John Lennon serait le « mythe fondateur » des Beatles, et comprendre John supposerait de saisir le tiraillement affectif qui a défini ses premières années. Il rappelle les faits que tout amateur connaît : John a été élevé par sa tante Mimi, stricte et respectable, à Mendips, parce que ses parents biologiques, Alf et Julia, avaient été jugés incapables de s’occuper de lui. Puis il avance sa thèse : adolescent, John n’aurait pas « passivement accepté » la séparation. Il aurait activement maintenu son lien avec Julia, créant « un monde secret » d’où serait sorti son génie.
Le portrait des deux femmes est construit en miroir. Mimi incarne la respectabilité de la classe moyenne anglaise : aimante mais sévère, attachée à l’élocution, aux bonnes manières à table, à l’instruction et à une maison bien tenue. Chez elle, John est en sécurité, nourri et farouchement protégé. Julia, elle, est présentée comme une « force de la nature » bohème : drôle, impulsive, douée pour la musique, menant une vie chaotique et vibrante avec son nouveau compagnon et les demi-sœurs de John. Pour un adolescent en colère, conclut le texte, la maison de Mimi était une cage et celle de Julia une libération.
Viennent ensuite des détails précis, ceux qui donnent au récit son air d’authenticité. John aurait pris en cachette son vélo ou le bus pour se rendre à Blomfield Road, sans le dire à Mimi « au début ». Mère et fils auraient partagé un humour noir et subversif, au point de porter de vieilles lunettes sans verres et de loucher pour effrayer les passants. Julia aurait appris à John à jouer de la guitare avec un accordage de banjo, et lui aurait enseigné « Ain’t That a Shame » de Fats Domino et la chanson traditionnelle de Liverpool « Maggie Mae ». Mimi aurait toléré son obsession pour Elvis et lui aurait acheté sa première guitare bon marché, après d’interminables supplications. Les Quarrymen auraient répété chez Julia, qui les encourageait, tandis que Mimi les reléguait sous le porche.
Le texte se termine sur la tragédie du 15 juillet 1958 : Julia, renversée et tuée par un policier qui n’était pas en service alors qu’elle quittait la maison de Mimi, au moment précis où mère et fils s’étaient retrouvés. Et il conclut que toute la personnalité adulte de Lennon, l’esprit mordant, le refus de se conformer, l’amour du rock and roll, la vulnérabilité de « Julia » et de « Mother », se serait forgée dans ces « moments volés ». Mimi lui aurait donné les fondations pour survivre au monde ; Julia, le feu pour le changer.
Ce qui tient, ce qui vacille
Disons-le d’emblée : l’essentiel de cette trame est solide. Julia a bien joué un rôle décisif dans l’éveil musical de son fils. Elle lui a bien appris des accords de banjo et « Ain’t That a Shame ». Les deux maisons existaient bien, avec des atmosphères opposées. Julia est bien morte sur Menlove Avenue, en sortant de chez sa sœur, renversée par un policier qui n’était pas en service. Lennon a bien transformé cette perte en chansons parmi les plus nues de son répertoire.
Mais trois points du texte sont faux ou très fragiles, et ils ne sont pas anodins. Le premier concerne la guitare : ce n’est pas Mimi qui l’a achetée, c’est Julia, et cette précision change la répartition des rôles que le texte veut démontrer. Le deuxième concerne « Maggie Mae » : aucune source sérieuse n’établit que Julia l’ait enseignée à John ; la scène vient du film Nowhere Boy. Le troisième concerne le secret lui-même. Julia ne vivait pas dans un monde séparé de celui de Mimi : elle rendait visite à sa sœur presque tous les jours. John dormait régulièrement à Blomfield Road. Le mot « secret » décrit moins une clandestinité qu’une tension familiale connue de tous, et que chacun gérait à sa manière.
D’autres détails demandent à être nuancés. Les lunettes sans verres existent bien dans les souvenirs familiaux, mais elles appartiennent à Julia seule, et le geste rapporté n’est pas celui que décrit le texte. Les répétitions chez Julia sont attestées, mais dans une pièce bien précise, et elles ne concernent pas toute l’histoire des Quarrymen. Quant à l’idée que les parents de John auraient été « jugés » incapables de l’élever, elle masque une histoire plus compliquée, où Mimi elle-même a pesé de tout son poids.
Notre méthode
Pour démêler ces fils, nous avons croisé les biographies de référence telles qu’elles sont synthétisées et sourcées dans les notices consacrées à Julia Lennon, à Mimi Smith, à Julia Baird, aux Quarrymen et à John Lennon, les souvenirs publiés par Julia Baird, la demi-sœur de John, ceux de Cynthia Lennon dans son livre John (2005), et les propos de Lennon lui-même, notamment dans l’entretien accordé à David Sheff pour Playboy en septembre 1980. Lorsque deux versions se contredisent, nous le disons. Lorsqu’un détail ne repose que sur un film ou une tradition orale, nous le signalons comme tel.
Le sujet touche aussi des personnes réelles, dont certaines sont encore vivantes. Julia Baird, née en 1947, a consacré deux livres à son frère et à leur mère. Son récit, écrit depuis Blomfield Road, fait contrepoids à celui de Mimi, qui a survécu à sa sœur trente-trois ans et à son neveu onze ans, et qui a longtemps été la principale source des journalistes. C’est une raison supplémentaire de se méfier des portraits trop nets, dans un sens comme dans l’autre. Ni « la cage » de Mendips ni « la libération » de Blomfield Road ne suffisent à décrire ce qui s’est passé.
Pour comprendre cette double maison, il faut commencer par la famille qui l’a rendue possible : cinq sœurs de Liverpool, dont l’aînée et la quatrième allaient se partager un enfant.
Les sœurs Stanley : Mimi l’aînée, Julia la quatrième
Avant d’être deux pôles dans la vie de John, Mimi et Julia sont deux sœurs d’une famille nombreuse de Liverpool. Leur père, George Ernest Stanley, a servi dans la marine marchande avant de devenir enquêteur pour une compagnie de sauvetage maritime liée aux assurances. Leur mère, Annie Jane Millward, meurt en 1945. Le couple a cinq filles : Mary Elizabeth, dite Mimi, née le 24 avril 1906 à Toxteth ; Elizabeth, dite « Mater », née en 1908 ; Anne, dite « Nanny », née en 1911 ; Julia, que la famille appelle « Judy », née le 12 mars 1914 au 8 Head Street, à Toxteth ; et Harriet, la cadette, née en 1916.
Lennon parlera de ces femmes avec une admiration qui surprend encore. En septembre 1980, il les décrit comme cinq femmes « fortes, intelligentes, belles », qui formaient sa famille, et il ajoute une formule restée célèbre : « L’une d’elles se trouvait être ma mère. » Il voit dans leur influence sa « première éducation féministe ». La phrase dit beaucoup : pour John, Julia n’est pas d’abord « la mère », mais une des sœurs, une figure parmi d’autres dans un clan où les tantes comptent autant que les parents.
Mimi, l’aînée qui organise
Mimi est l’aînée, et elle en a le tempérament. Elle a travaillé comme infirmière dans un établissement de convalescence de Woolton, puis comme secrétaire d’un industriel. En 1932, elle rencontre George Toogood Smith, un laitier qui livre dans le quartier ; ils se marient le 15 septembre 1939, quelques jours après l’entrée en guerre du Royaume-Uni. Le couple s’installe dans une maison mitoyenne construite en 1933 au 251 Menlove Avenue, baptisée Mendips d’après les collines du Somerset. George exploite avec son frère une petite ferme laitière à Woolton. Mimi n’a pas d’enfant, et elle dira plus tard qu’elle n’en a jamais voulu, mais qu’elle a toujours voulu John. C’est l’une des phrases les plus citées à son sujet, et elle résume un attachement exclusif qui pèsera sur toutes les relations de son neveu.
Nous avons raconté ailleurs la relation de Mimi avec la première épouse de John, dans notre enquête sur tante Mimi et Cynthia Lennon. On y retrouve le même trait : Mimi attendait de son neveu une dévotion qu’elle ne partageait volontiers avec personne. Ce n’est pas un détail pour notre sujet. Une femme qui supporte mal de partager John avec sa fiancée supportera mal, aussi, de le partager avec sa propre sœur.
Julia, la cadette qui chante
Julia est d’une autre trempe. Les portraits de famille la décrivent comme vive, impulsive, musicienne, avec un sens de l’humour très affirmé. Un neveu dira qu’elle pouvait « faire une blague à partir de rien » et qu’elle serait sortie d’une maison en flammes avec un sourire et une plaisanterie. Elle joue du ukulélé, de l’accordéon et du banjo, chante à toute heure des airs populaires, et l’on compare sa voix à celle de Vera Lynn, la chanteuse fétiche des Britanniques pendant la guerre.
Adolescente, elle rencontre Alfred Lennon, dit Alf, un garçon d’un an son aîné, au Trocadero, un cinéma transformé en club. La rencontre suivante, à Sefton Park, est restée dans la légende familiale : Julia trouve son chapeau ridicule, il lui répond qu’elle est charmante, et il jette le chapeau dans le lac. La famille Stanley ne voit pas d’un bon œil ce marin sans le sou. Julia l’épouse pourtant, sans prévenir personne, le 3 décembre 1938, au bureau d’état civil de Bolton Street. Sur l’acte, elle se déclare « ouvreuse de cinéma ». Elle rentre ensuite chez ses parents et leur lance : « Voilà, je l’ai épousé. » Alf repart en mer dès le lendemain.
John, Alf absent, puis la guerre
John Winston Lennon naît le 9 octobre 1940 à la maternité d’Oxford Street, à Liverpool. Alf est en mer. La légende veut que Mimi ait traversé la ville sous les bombes pour rejoindre la maternité ; la notice consacrée à Julia relève que les sources ne s’accordent pas sur ce bombardement, qu’aucune attaque n’aurait visé Liverpool cette nuit-là. Mère et fils vivent alors dans la petite maison familiale de Newcastle Road, près de Penny Lane. Alf, longtemps absent, cesse de faire parvenir sa solde après avoir déserté son navire au début de 1944 ; l’argent ne rentre plus.
Julia, qui a trente ans, ne vit pas en recluse. Elle fréquente un soldat gallois, surnommé « Taffy » Williams, et tombe enceinte à la fin de 1944. Williams refuse de vivre avec elle si elle garde John. Alf, revenu, propose de reprendre toute la famille, bébé compris ; Julia refuse. Le 19 juin 1945, elle accouche d’une fille, Victoria Elizabeth, dans une maison de soins de Liverpool. Sous une forte pression familiale, l’enfant est confiée à l’adoption, à un capitaine norvégien de l’Armée du salut et à sa femme, qui la rebaptisent Ingrid. Les sources divergent sur ce que John a su de cette demi-sœur : la notice anglaise affirme qu’il l’apprend en 1964 par sa tante Harriet et la fait rechercher, la française qu’il n’en a jamais rien su.
Cet épisode, absent du texte viral, éclaire pourtant toute la suite. Il montre une Julia jugée par sa famille, une famille qui intervient lourdement dans les choix de ses filles, et un clan Stanley où les décisions se prennent entre sœurs. Quand la question de la garde de John se posera, quelques mois plus tard, ce ne sont pas des services sociaux abstraits qui « jugeront » Julia : ce sera d’abord Mimi.
Peu après, Julia rencontre John Dykins, dit Bobby, un homme qui travaille au service des vins de l’hôtel Adelphi, le palace de Liverpool. Les sœurs Stanley le surnomment « Spiv », par moquerie pour sa moustache fine et son chapeau. Julia ne divorcera jamais d’Alf et ne pourra donc pas épouser Dykins. Pour la morale de l’époque, et pour celle de Mimi, elle vit dans le péché.
1945-1946 : comment John arrive à Mendips
Le texte viral affirme que John a été élevé par Mimi parce que ses parents avaient été « jugés incapables » de s’occuper de lui. La formule est commode, mais elle efface l’acteur principal de la décision. Selon les biographies qui font référence, c’est Mimi elle-même qui signale par deux fois aux services sociaux de Liverpool la situation de son neveu : le petit garçon dort dans le même lit que sa mère et Bobby Dykins, dans un logement exigu. Sous cette pression, Julia accepte de confier la garde de John à sa sœur et à George Smith.
On peut lire ce geste de deux façons, et les deux sont probablement vraies. Mimi a pu s’inquiéter sincèrement pour un enfant ballotté entre un père absent, une mère qui venait d’accoucher en secret et un compagnon peu recommandable. Elle a pu aussi saisir l’occasion d’avoir enfin à elle un enfant qu’elle désirait. Le récit de Julia Baird, la fille de Julia et de Dykins, met davantage l’accent sur le poids de Mimi et du clan Stanley dans cette décision que sur une défaillance de sa mère. Les biographes, eux, rappellent que la décision n’était pas seulement administrative ; elle est sortie d’un conseil de famille où l’aînée parlait fort.
Blackpool, juillet 1946 : la scène du « choix » à manier avec précaution
Un épisode vient compliquer le tableau, et il est devenu une scène obligée de toutes les biographies filmées. En juillet 1946, Alf Lennon, revenu à Liverpool, passe à Mendips et emmène John à Blackpool pour de longues vacances. Il projette en secret d’émigrer en Nouvelle-Zélande avec son fils. Julia et Bobby Dykins les rejoignent. Selon la version longtemps répétée, Alf demande à Julia de partir avec eux, elle refuse, et l’on fait choisir l’enfant de cinq ans entre ses deux parents. John choisit son père, deux fois. Julia s’éloigne. John, en larmes, court derrière elle.
Cette scène, d’une cruauté presque théâtrale, est aujourd’hui contestée. Mark Lewisohn, dans le premier tome de sa biographie monumentale des Beatles, Tune In (2013), la récuse nettement : « Il n’y a eu aucun choix », écrit-il en substance, les parents s’étant accordés pour que Julia reprenne l’enfant. Un témoin présent, Billy Hall, a lui aussi affirmé que la version dramatique ne correspondait pas à ce qu’il avait vu. La notice française consacrée à Julia, elle, raconte encore la scène comme un fait. Ce qui est sûr, c’est la suite : Julia ramène John chez elle, l’inscrit dans une école du quartier, puis, quelques semaines plus tard, le rend à Mimi. Alf disparaît ensuite de la vie de son fils pendant près de vingt ans.
Lennon, adulte, résumera la situation sans fioritures : sa mère, dira-t-il, « ne pouvait pas s’occuper de moi ». La phrase, citée dans les notices biographiques, n’a rien d’un réquisitoire. Elle constate. Et elle prépare l’autre formule, beaucoup plus douloureuse, qu’il prononcera en 1980 et sur laquelle nous reviendrons : il avait perdu sa mère deux fois.
Une enfance de banlieue respectable
À partir de l’été 1946, John vit à Mendips. Il occupe la plus petite chambre, au-dessus de la porte d’entrée. La plaque bleue posée sur la façade en décembre 2000 indique « lived here 1945-1963 », une date de début qui ne s’accorde pas avec la chronologie de 1946 retenue par la plupart des biographes ; il y restera en tout cas jusqu’en 1963, à vingt-deux ans. Mimi veut lui donner ce qu’elle appelle une éducation convenable : de la lecture, de la politesse, de l’ordre. Lennon reconnaîtra plus tard ce cadre avec une pointe d’ironie, en se décrivant comme un garçon de banlieue « propre sur lui » dont la famille possédait sa maison et son jardin, à mille lieues de l’image du prolétaire de Liverpool qu’on lui prêtera.
Ce point mérite d’être souligné, parce que le texte viral fait de Mendips une « cage » et de Mimi une gardienne. Les témoignages concordent pourtant sur un fait : John a aimé cette maison et le couple qui l’habitait. Il est particulièrement attaché à son oncle George, plus indulgent que sa femme, qui tempère la discipline de la maison. Mimi le reconnaîtra elle-même, avec une pointe de jalousie : John aimait son oncle George, et elle se sentait un peu tenue à l’écart. Les lectures de l’enfance, Lewis Carroll en tête, que Lennon citera toute sa vie, nourrissent l’imaginaire du garçon qui publiera en 1964 In His Own Write.
John fréquente l’école primaire de Dovedale, puis réussit l’examen dit de l’eleven-plus, qui lui ouvre en septembre 1952 les portes du lycée de Quarry Bank. Il dira de cet examen que c’est le seul qu’il ait jamais réussi, parce qu’il était terrifié. À Quarry Bank, les appréciations des professeurs se dégradent vite : on lui reproche d’avoir « trop de mauvaises ambitions ». C’est le moment où la tension entre l’éducation voulue par Mimi et les envies de John commence à devenir visible.
Juin 1955 : la mort de l’oncle George
Un événement, que le texte viral passe sous silence, change la donne. Le 5 juin 1955, George Smith meurt brutalement d’une hémorragie du foie, à cinquante-deux ans. John a quatorze ans. Il perd la figure masculine la plus rassurante de son enfance, celui qui adoucissait la sévérité de Mimi. La maison de Menlove Avenue devient un tête-à-tête entre une veuve exigeante et un adolescent qui grandit. Mimi, qui loue déjà des chambres à des étudiants depuis la fin des années 1940, doit désormais tenir seule la maison.
C’est dans ce contexte qu’il faut placer le rapprochement de John et de Julia. Le texte viral le situe vaguement au « milieu de l’adolescence ». Les sources montrent un mouvement plus long, commencé bien plus tôt, et qui s’accélère au moment où Mendips perd une partie de sa chaleur. Pour le comprendre, il faut passer de l’autre côté de la ville, à Blomfield Road.
Mendips et Blomfield Road : deux maisons, une seule famille
Le texte viral oppose les deux adresses comme deux planètes. Il n’a pas tort sur l’ambiance. Il se trompe sur la distance, qui n’était pas seulement géographique. Car Mendips et Blomfield Road ne sont pas deux mondes étanches : ce sont les deux foyers d’une même famille, reliés par des visites quotidiennes, des tasses de thé et beaucoup de non-dits.
Le 1 Blomfield Road, un foyer modeste et vivant
Au début des années 1950, Julia et Bobby Dykins vivent au 1 Blomfield Road, dans le quartier de Springwood, à Allerton, au sud de Liverpool, sur un ensemble de logements municipaux. La première fille, Julia, naît le 5 mars 1947 ; elle deviendra, par son mariage, Julia Baird. La seconde, Jacqueline, dite Jackie, naît prématurément le 26 octobre 1949 ; sa mère se rend chaque jour à l’hôpital pour la voir. John a donc, à neuf ans, deux demi-sœurs qui vivent à quelques kilomètres de lui, avec leur mère.
Bobby Dykins n’est pas un personnage simple. Il travaille dans l’hôtellerie et la restauration, gérera plus tard plusieurs bars de Liverpool, et gagne correctement sa vie. Mais il boit, et l’alcool le rend violent. John, qui le surnomme « Twitchy » à cause d’un tic nerveux, verra un jour le visage de sa mère en sang après une dispute. Ce détail, rapporté par les biographes à partir des souvenirs familiaux, est important : la « liberté » de Blomfield Road, que le texte viral oppose à la cage de Mendips, n’était pas un paradis. C’était un foyer chaleureux et instable à la fois.
Dykins, pourtant, fait une place à John. Il lui donne un shilling par semaine en échange de menus travaux, en plus des cinq shillings d’argent de poche que verse Mimi. Le garçon a ainsi un petit pied dans chaque maison, et un petit revenu de chaque côté.
Le thé du matin chez Mimi
L’élément qui contredit le plus le récit d’un « monde secret » tient en une habitude. Selon les biographes de Julia, celle-ci rend visite à sa sœur presque tous les jours. Les deux femmes bavardent le matin autour d’un thé et de gâteaux, dans la petite pièce du matin de Mendips, ou au jardin quand il fait beau. Julia n’est pas une exilée qu’on tiendrait à distance : elle est une habituée de la maison où vit son fils.
Cette proximité change le sens de tout le reste. Il ne s’agit pas d’une mère bannie que John rejoindrait en cachette. Il s’agit de deux sœurs qui se voient sans cesse, qui ne partagent pas les mêmes valeurs, et dont l’une élève l’enfant de l’autre. La tension est réelle, mais elle est familiale, quotidienne, assumée. Le soir même de sa mort, Julia sortait de chez Mimi, après une conversation au portail.
« House of Sin », « House of Correction »
Mimi, pour autant, ne cache pas son jugement. Julia Baird rapporte qu’elle appelait la maison de Blomfield Road la « maison du péché », allusion transparente au concubinage de sa sœur. En retour, la maison de Mimi aurait été surnommée la « maison de correction ». Cette seconde formule n’est pas solidement sourcée dans les notices qui la mentionnent, et l’on fera bien de la tenir pour une tradition familiale plutôt que pour une citation. Le couple de surnoms résume pourtant parfaitement l’opposition que le texte viral met en scène : d’un côté la morale, de l’autre la vie.
Il faut se garder, ici, d’un contresens. Mimi n’est pas une bourgeoise coincée par nature. Elle a été infirmière, elle loue des chambres à des étudiants, elle connaît la vie. Mais elle a choisi la respectabilité comme rempart, dans une famille où ses sœurs ont multiplié les choix contestés, et elle entend élever John dans ce cadre. Julia, elle, a payé cher ses écarts : un enfant confié, un autre adopté, un mariage dont elle ne peut pas sortir. Les deux sœurs ne s’opposent pas seulement par le tempérament. Elles s’opposent par l’histoire de leurs propres vies.
Un secret de Polichinelle
Le texte viral affirme que John prenait en cachette son vélo ou le bus pour aller voir sa mère, « sans le dire à Mimi au début ». Il est possible que certaines visites se soient faites sans annonce : un adolescent ne prévient pas toujours sa tante. Mais l’idée d’une clandestinité organisée ne résiste pas à la chronologie. Selon Julia Baird, John commence à fréquenter la maison des Dykins dès 1951, alors qu’il a une dizaine d’années, et il y passe régulièrement la nuit. Julia Baird lui cède alors son lit et dort avec sa petite sœur. Une telle organisation, dans une famille où les sœurs se voient chaque jour, ne peut pas rester ignorée de Mimi.
Le vrai secret, s’il y en a un, est ailleurs. Il tient à ce que John trouve à Blomfield Road et ne trouve pas à Mendips : une mère qui joue avec lui, qui rit de tout, qui écoute la même musique que lui. Ce n’est pas l’adresse qui est cachée. C’est l’intensité du lien qui se noue, et que Mimi, sans doute, sous-estime ou redoute.
Ironie de l’histoire : la seule vraie consigne de silence vis-à-vis de Mimi que l’on trouve dans les sources date de bien plus tard. En 1975, John, installé à New York, téléphone à sa demi-sœur Julia, lui demande des souvenirs d’enfance et lui envoie trois mille livres, avec ces mots : « Don’t tell Mimi » (« N’en parle pas à Mimi »). Vingt ans après Blomfield Road, l’ancien Beatle continue de ménager sa tante quand il s’agit de la famille de sa mère.
Si vous souhaitez retrouver l’ensemble de la famille de John et ses repères chronologiques, notre encyclopédie consacre un chapitre à la famille et la chronologie de John Lennon.
Ce que John trouvait chez Julia : disques, fous rires et complicité
Que se passait-il, concrètement, à Blomfield Road ? Les souvenirs de Julia Baird, ceux des amis de John et les recoupements des biographes dessinent un tableau assez précis, bien plus riche que les quelques lignes du texte viral. On y trouve une mère qui traite son fils en complice, une maison où la musique tourne en permanence, et une forme d’humour qui ressemble déjà beaucoup à celui du futur Beatle.
Le tourne-disque que Mimi n’avait pas
Un détail matériel explique une bonne part de l’attraction de Blomfield Road. Mimi refuse d’avoir un tourne-disque chez elle. À Mendips, on écoute la radio, on lit, on fait ses devoirs. Chez Julia, en revanche, il y a des disques, et ce sont ceux que John veut entendre. C’est là qu’il apprend ses chansons préférées, en les réécoutant jusqu’à les connaître par cœur. C’est là que Julia passe les disques d’Elvis Presley et danse avec son fils dans la cuisine.
Le texte viral affirme que Mimi « tolérait » l’obsession de John pour Elvis. C’est vrai au sens où elle ne pouvait guère l’empêcher. Mais c’est chez Julia que cette obsession trouve de quoi se nourrir. Lorsque les copains de John, futurs Quarrymen, viennent avec lui à Blomfield Road, ils y écoutent Elvis, « Let the Good Times Roll » de Shirley and Lee ou « Be-Bop-A-Lula » de Gene Vincent. La maison de Julia fonctionne comme un petit club d’écoute pour adolescents, à une époque où le rock and roll américain arrive au compte-gouttes en Grande-Bretagne, par quelques disques et par Radio Luxembourg.
Julia Baird garde de ces visites un souvenir tendre et un peu mélancolique. Selon elle, après chaque passage de John, sa mère mettait un disque intitulé « My Son John », un succès de 1956 attribué au chanteur David Whitfield. La scène est trop belle pour ne pas être citée, et trop personnelle pour être vérifiée autrement que par ce témoignage ; elle dit en tout cas la place que John occupait dans les pensées de sa mère, même quand il était reparti chez Mimi.
Une mère qui faisait rire
Le texte viral prête à la mère et au fils un humour noir partagé, illustré par une scène : tous deux porteraient de vieilles lunettes sans verres et loucheraient pour effrayer les passants. La source de cette image existe, mais elle a été déformée. Les souvenirs familiaux rapportent que Julia portait parfois une monture de lunettes sans verres et, pour amuser ou dérouter ses interlocuteurs, se grattait l’œil en passant le doigt à travers le cadre vide. Le gag est le sien, et il n’est nulle part question de John louchant à ses côtés dans la rue.
D’autres anecdotes vont dans le même sens. Julia cuisinait comme un savant fou, mélangeant les ingrédients au gré de son inspiration. On l’a vue balayer la cuisine avec une culotte sur la tête. Elle chantait à toute heure. Elle allait se coucher maquillée. Ce sont des traits de caractère plus que des actes de rébellion, et ils ont frappé tous ceux qui l’ont connue. Le lien avec l’humour de John, avec ses jeux de mots, ses grimaces, ses dessins absurdes et son goût de la provocation, est difficile à ne pas voir. Mais il faut se méfier de l’explication trop simple : l’humour de Lennon doit aussi beaucoup aux Goon Show de la BBC, à Lewis Carroll et à la culture de Liverpool, où la moquerie est un sport collectif.
Une complice plus qu’une éducatrice
Le texte viral écrit que Julia ne traitait pas John comme un enfant à discipliner, mais comme un complice. Les sources lui donnent raison sur le fond. John vient voir sa mère pour se décharger de ce qui lui pèse, et elle l’écoute. Elle l’encourage dans sa passion musicale au moment même où Mimi s’y oppose. Elle ne lui fait pas la morale sur ses notes de Quarry Bank, qui ne cessent de baisser.
Cette complicité a un revers que les biographes n’oublient pas. Julia n’a jamais exercé auprès de John l’autorité parentale au quotidien : c’est Mimi qui a géré les devoirs, les maladies, les convocations au lycée, les vêtements. Il est plus facile d’être drôle et indulgente quand on n’a pas la charge de l’éducation. Dire que Mimi était la « cage » et Julia la « libération » revient un peu à reprocher au gardien de but d’arrêter les ballons. Les deux rôles étaient complémentaires, et ils étaient aussi, en partie, le résultat d’une répartition qu’aucune des deux sœurs n’avait vraiment choisie.
Il reste que pour un adolescent de quinze ans, privé depuis peu de l’oncle qui adoucissait l’atmosphère de Mendips, la différence est saisissante. D’un côté, une tante qui parle d’avenir, de diplômes et de bonnes fréquentations. De l’autre, une mère qui danse sur Elvis. Il n’est pas étonnant que John ait passé de plus en plus de temps à Blomfield Road à partir de 1955-1956, ni qu’il y ait trouvé le terrain d’expérimentation de sa vocation.
Les copains, témoins de la double vie
Les amis d’enfance de John, Pete Shotton, Nigel Walley, Ivan Vaughan, connaissent les deux maisons. Ils savent que Mimi les regarde de haut et que Julia les accueille. Ils seront tous, d’une manière ou d’une autre, mêlés à la naissance des Quarrymen. Et l’un d’eux, Nigel Walley, sera le dernier à parler avec Julia, le soir du 15 juillet 1958. La « double vie » de John n’avait donc rien d’un secret pour son entourage : c’était la géographie ordinaire de sa bande, qui passait d’une maison à l’autre au gré des humeurs des adultes.
C’est dans cette géographie qu’arrive l’objet décisif de toute l’histoire : une guitare.
Le banjo, la guitare et « Ain’t That a Shame » : qui a vraiment fait le musicien
C’est le cœur du texte viral, et c’est là qu’il est à la fois le plus juste et le plus fautif. Julia a bien appris la musique à John. Mais la façon dont le texte répartit les rôles entre les deux sœurs, au sujet de la guitare, est l’inverse de ce que disent les sources.
Le premier instrument de John : le banjo de sa mère
Le premier instrument dont John apprend à jouer n’est pas la guitare, mais le banjo. Julia en joue, comme du ukulélé et de l’accordéon. Elle montre à son fils des accords de banjo et de ukulélé, plus simples que ceux de la guitare, et s’assoit avec lui, avec une patience inépuisable, jusqu’à ce qu’il les maîtrise. La formule de la « patience sans fin » vient d’un témoignage recueilli auprès de Julia Baird, et elle rejoint tous les autres souvenirs : Julia prend le temps.
Lorsque John et son camarade Eric Griffiths commencent à jouer de la guitare, Julia leur montre comment accorder leurs instruments à la manière d’un banjo. Elle leur apprend les accords de ré, de do et de ré septième, qui suffisent à accompagner une bonne partie du répertoire skiffle et rock and roll de l’époque. Le texte viral a donc raison de parler d’un accordage de banjo : la technique est attestée, et elle explique pourquoi les premiers Quarrymen jouent avec des positions d’accord inhabituelles, jusqu’à ce que Paul McCartney, arrivé en 1957, montre à John les accords de guitare classiques.
Un détail touchant clôt cette histoire du banjo. Après la mort de Julia, l’instrument disparaît. Personne, dans la famille, ne sait ce qu’il est devenu. Le premier instrument de John s’évanouit avec la femme qui le lui avait appris.
« Ain’t That a Shame », oui ; « Maggie Mae », non
Quelle est la première chanson que Julia apprend à son fils ? Les sources s’accordent sur un titre : « Ain’t That a Shame » de Fats Domino, grand succès de 1955. John la jouera longtemps, et il la reprendra en 1975 sur son album de reprises Rock ‘n’ Roll, comme un clin d’œil à ses débuts. Le texte viral est donc exact sur ce point.
Il ajoute pourtant un second titre : « Maggie Mae », la chanson traditionnelle de Liverpool sur une prostituée de Lime Street, que les Beatles chanteront en janvier 1969 en plaisantant, avec l’accent de leur ville, et qui figurera en quarante secondes sur l’album Let It Be. La chanson faisait bien partie du répertoire des Quarrymen. Mais aucune source biographique solide n’établit que Julia l’ait enseignée à John. Cette scène vient du film Nowhere Boy (2009), où l’on voit Julia la jouer à son fils, qui l’apprend ensuite sur un banjo à quatre cordes. Le film en fait aussi le premier morceau joué par les Quarrymen, ce qui n’est pas exact. Le texte viral a manifestement mélangé l’histoire et sa version de cinéma.
La guitare : achetée par Julia, pas par Mimi
Le texte viral affirme que Mimi, après d’interminables supplications, a acheté à John sa première guitare bon marché. C’est faux, et c’est même l’inverse. En 1956, John harcèle sa mère pendant des semaines pour obtenir une guitare. C’est Julia qui cède. Elle lui avance cinq livres et dix shillings pour un instrument d’entrée de gamme, une Gallotone Champion acoustique, à une condition : la guitare devra être livrée chez elle, à Blomfield Road, et non à Mendips.
La condition dit tout de la situation. Julia sait que Mimi désapprouve, et elle préfère éviter que le colis arrive sous les yeux de sa sœur. S’il y a un « secret » dans cette histoire, il est là : non pas dans les visites de John à sa mère, mais dans cet achat fait à l’abri de Mendips. Mimi, plus tard, affirmera avoir elle-même acheté la guitare. Les biographes ne la suivent pas. Le film Nowhere Boy, lui, a retenu la version de Mimi, sans doute parce que le scénario avait besoin de la réconciliation finale entre la tante et le neveu.
« Tu ne gagneras jamais ta vie avec ça »
La position de Mimi sur la musique est résumée par une phrase qu’elle aurait répétée à John, et dont deux formulations circulent selon les livres : « La guitare, c’est très bien, John, mais tu ne gagneras jamais ta vie avec. » Philip Norman donne « all very well », Cynthia Lennon dans John donne « all right ». Le sens ne varie pas : la musique est un passe-temps, pas un métier.
Lennon, devenu célèbre, se vengera avec humour. Il fait graver la phrase sur une plaque d’argent et l’offre à sa tante. Mimi, qui ne manque pas de répartie, prétendra que la remarque visait son mari et non elle. L’échange, en tout cas, appartient à la complicité tardive entre la tante et le neveu, celle de la maison de Poole que John lui offre en 1965 et dont nous avons raconté l’histoire dans notre enquête sur Harbour’s Edge et le cadeau de Sandbanks.
Il serait pourtant injuste de faire de Mimi l’ennemie de la musique. Son opposition porte sur un avenir, pas sur un goût. Elle veut que John passe ses examens, qu’il obtienne un métier sûr. Lorsqu’il échoue à ses O-levels, c’est elle, avec le directeur de Quarry Bank, qui obtient qu’il soit accepté au Liverpool College of Art, où il entre en septembre 1957. Mimi n’a pas donné à John sa guitare ; elle lui a obtenu une seconde chance scolaire, qui le mènera vers Stuart Sutcliffe et Cynthia Powell. La répartition des rôles est moins tranchée que ne le dit le texte viral, mais elle est bien réelle : la musique vient de Julia.
Les Quarrymen entre deux adresses (1956-1958)
Le texte viral affirme que les Quarrymen répétaient chez Julia, qui les encourageait, tandis que Mimi les reléguait sous le porche. Les deux images sont fondées, mais elles ne disent pas toute l’histoire. Le groupe de John a beaucoup bougé, et les deux sœurs l’ont vu de plus près que ne le laisse croire le récit.
Un groupe de skiffle né à Quarry Bank
Les Quarrymen naissent à la fin de 1956, au plus fort de la vague skiffle lancée en Grande-Bretagne par Lonnie Donegan. Les sources hésitent sur le mois exact : septembre selon certaines, novembre selon d’autres, quand John et Eric Griffiths décident de former un groupe. Le nom vient d’un vers de l’hymne du lycée de Quarry Bank. La première formation réunit John et Eric Griffiths aux guitares, Pete Shotton à la planche à laver et Bill Smith à la contrebasse bricolée dans une caisse à thé. D’autres copains passent, Nigel Walley, Ivan Vaughan, Len Garry ; Colin Hanton s’installe à la batterie et Rod Davis au banjo. Le groupe se stabilise autour de six garçons.
Où répètent-ils ? D’abord chez Pete Shotton, sur Vale Road, jusqu’à ce que les voisins se plaignent. Puis chez Colin Hanton ou chez Eric Griffiths, sur Halewood Drive. Et aussi à Mendips. La liste suffit à corriger une image : les Quarrymen ne sont pas un groupe clandestin hébergé par une mère complice. C’est une bande de lycéens qui va d’un salon à l’autre, selon la patience des parents.
Le porche vitré de Mendips
Le texte viral dit que Mimi reléguait le groupe sous le porche. Le détail est exact, à une nuance près. Le porche vitré de Mendips, à l’avant de la maison, est le seul endroit où John et Paul McCartney ont le droit de jouer chez Mimi. L’acoustique y est flatteuse, et la maîtresse de maison garde ainsi le bruit hors de son salon. Mimi ne les chasse donc pas de chez elle : elle les cantonne. C’est une concession plus qu’une exclusion, et beaucoup de parents de l’époque n’en faisaient pas autant.
Mimi n’en pense pas moins des fréquentations de son neveu. Paul McCartney se souviendra qu’elle était très consciente que les amis de John venaient d’un milieu plus modeste. Elle l’appelait, selon Barry Miles, « le petit ami de John ». Quant à George Harrison, avec son accent de Liverpool et ses tenues de Teddy Boy, elle le détestait cordialement. La respectabilité de Mendips se jouait aussi là : dans le choix des garçons admis à franchir la porte d’entrée.
La salle de bains de Blomfield Road
À Blomfield Road, les répétitions ont un lieu précis et pittoresque : la salle de bains. John et Paul s’y installent pour jouer, parce que, selon le souvenir rapporté par Cynthia Lennon, le carrelage donnait un son qui ressemblait à celui d’un studio d’enregistrement. L’image est restée, et elle vaut mieux que la formule vague du texte viral. Les garçons ne répètent pas « dans la maison » de Julia sous ses applaudissements : ils s’enferment dans la pièce la mieux résonnante, pendant que la vie de famille continue autour.
Julia, en revanche, applaudit bel et bien, et en public. En 1957, lorsque les Quarrymen se produisent à la salle St Barnabas, sur Penny Lane, elle se tient dans le public, applaudit et siffle plus fort que tout le monde, et on la voit danser et se balancer au rythme du groupe. C’est l’un des rares témoignages directs de son engagement auprès de la musique de son fils, et il correspond exactement au portrait de la mère supportrice.
6 juillet 1957 : les deux sœurs dans le public de Woolton
Le jour le plus célèbre de l’histoire des Quarrymen réunit les deux sœurs. Le samedi 6 juillet 1957, le groupe joue à la fête paroissiale de St Peter’s, à Woolton, d’abord sur un camion pendant le défilé, puis sur une scène dans le champ derrière l’église, en milieu d’après-midi. Paul McCartney, quinze ans, arrive pendant « Come Go with Me » ; Ivan Vaughan le présente à John un peu plus tard. Nous avons raconté cette rencontre et ce qu’elle a produit dans notre enquête sur l’histoire vraie de Lennon et McCartney.
Ce que l’on retient moins, c’est que Julia et Mimi sont toutes deux présentes. Selon le récit rapporté par le biographe Bob Spitz, Julia entraîne sa sœur pour écouter John. Mimi dira avoir été « horrifiée » de voir son neveu devant un micro, puis, dans le même souffle, « fière comme Artaban » de le voir là-haut. John, dit-on, aurait glissé le nom de sa tante dans les paroles d’une chanson. La scène dément à elle seule l’idée d’un monde musical tenu secret : la tante stricte assiste au concert, et c’est la mère qui l’y a conduite.
Juillet 1958 : un disque trois jours avant le drame
Un an plus tard, les Quarrymen ont changé. Paul est entré dans le groupe à l’automne 1957, George Harrison au début de 1958. Le 12 juillet 1958, John, Paul, George, Colin Hanton et le pianiste John « Duff » Lowe se rendent dans le petit studio de Percy Phillips, au 38 Kensington, à Liverpool. Ils y gravent un 78 tours en un seul exemplaire : d’un côté « That’ll Be the Day » de Buddy Holly, de l’autre « In Spite of All the Danger », une composition signée McCartney et Harrison. Nous avons consacré une enquête complète à ce premier disque des Quarrymen chez Percy Phillips.
La date donne le vertige. Le premier enregistrement des futurs Beatles est réalisé trois jours avant la mort de Julia. La mère qui avait appris à John ses premiers accords n’aura pas le temps d’entendre le disque.
15 juillet 1958 : la mort de Julia sur Menlove Avenue
Le texte viral résume la tragédie en une phrase : Julia a été renversée et tuée par un policier qui n’était pas en service, alors qu’elle s’éloignait de la maison de Mimi. Tout cela est exact. Mais le déroulé de la soirée, tel que l’ont reconstitué les biographes à partir des témoignages, dit bien davantage sur la manière dont les deux maisons étaient liées jusqu’au dernier instant.
Une conversation au portail
Le mardi 15 juillet 1958, en fin de journée, Julia est à Mendips, chez sa sœur. John, lui, n’est pas là : il se trouve à Blomfield Road, chez sa mère. L’inversion est frappante. Le fils attend chez la mère, la mère bavarde chez la tante. Rien ne pourrait mieux illustrer à quel point les deux foyers sont devenus poreux à l’été 1958.
Nigel Walley, l’ami d’enfance de John et ancien membre des Quarrymen, passe à Mendips dans la soirée pour voir John. Il trouve Julia et Mimi en train de parler au portail. Julia s’apprête à rentrer chez elle. Nigel l’accompagne vers l’arrêt de bus de Menlove Avenue, en racontant des blagues. Vers 21 h 30, il la quitte pour remonter Vale Road, où il habite.
Menlove Avenue est une large avenue à double chaussée, séparée par un terre-plein central planté de haies, là où passaient autrefois les rails du tramway. Julia traverse la première voie, franchit le terre-plein et s’engage sur la seconde. Nigel Walley entend un choc sourd. En se retournant, il voit le corps de Julia projeté en l’air. Elle retombe à une trentaine de mètres. La scène se déroule à quelques dizaines de mètres de Mendips.
Un policier qui apprenait à conduire
La voiture, une Standard Vanguard, est conduite par Eric Clague, un agent de police qui n’est pas en service ce soir-là et qui, selon les sources, n’a pas encore obtenu son permis de conduire définitif. Julia a quarante-quatre ans. Elle meurt sur le coup ou peu après ; Mimi, accourue, pleure sur son corps en attendant l’ambulance.
La notice française consacrée à Julia évoque, dans son introduction, un « chauffard ivre ». Aucun élément du corps même de cette notice, ni des autres sources que nous avons consultées, ne vient appuyer cette affirmation. Clague a toujours soutenu qu’il ne roulait pas vite. Lors de la procédure qui suit, il est blanchi de toute charge ; il écope seulement d’une courte suspension. Quand la décision est rendue, Mimi lui lance un mot qu’elle ne retirera jamais : « Assassin ! »
Clague ne présentera pas de condoléances à la famille. Il quittera plus tard la police et deviendra facteur. Selon une anecdote rapportée par la notice française, sa tournée l’amènera même, au milieu des années 1960, à distribuer le courrier des fans chez les McCartney. On la cite avec prudence ; elle illustre en tout cas la petitesse du monde de Liverpool, où l’homme qui a tué la mère de John Lennon croisait encore l’histoire des Beatles.
John apprend la nouvelle à Blomfield Road
À Blomfield Road, John et Bobby Dykins attendent le retour de Julia. Selon le récit que Lennon en fera plus tard, c’est un policier qui vient frapper à la porte pour leur annoncer l’accident. Les deux hommes se rendent à l’hôpital Sefton General. John ne peut pas se résoudre à regarder le corps de sa mère. Pendant les obsèques, il pose la tête sur les genoux de Mimi, selon la notice anglaise, ou sur son épaule, selon la française. Le détail varie ; le geste, lui, est le même : c’est vers sa tante que l’adolescent se tourne au moment de l’enterrement de sa mère.
Ce point est essentiel pour notre sujet. La mort de Julia ne libère pas John de Mendips ; elle l’y ramène. Celle qui reste, celle qui tient debout, c’est Mimi. Le texte viral a raison de dire que Mimi lui a donné « les fondations pour survivre » : ces fondations, il s’y appuie physiquement le jour des funérailles.
John en veut longtemps à Nigel Walley. Pendant des mois, il l’évite, comme s’il le tenait pour responsable de n’avoir pas raccompagné Julia jusqu’au bout. Nigel, lui, portera ce souvenir toute sa vie.
Deux petites filles tenues à l’écart
Il y a, dans cette histoire, deux victimes que le texte viral oublie complètement : Julia et Jackie, onze et huit ans. Au moment du drame, on les envoie à Édimbourg, chez leur tante Elizabeth, dite Mater. Elles n’assistent pas aux obsèques. Elles n’apprennent la mort de leur mère que deux mois plus tard, de la bouche de leur oncle Norman Birch, le mari d’Harriet. Faute de mariage entre Julia et Bobby Dykins, la famille Stanley écarte le père : Harriet et Norman deviennent les tuteurs légaux des fillettes, qui sont élevées loin de Blomfield Road.
Le clan Stanley, une fois de plus, décide. Et une fois de plus, l’aînée, Mimi, et les sœurs restantes se répartissent les enfants de Julia. Julia Baird dira qu’on ne lui a jamais dit où sa mère avait été enterrée. Julia repose au cimetière d’Allerton, à Liverpool, dans une tombe longtemps restée sans stèle, que Jackie finira par identifier dans les registres. L’inscription posée plus tard réunit symboliquement ceux que la vie avait séparés : « Mummy », puis les prénoms de ses enfants, John, Victoria, Julia et Jackie.
En une soirée, la double maison de John s’effondre. Blomfield Road se vide. Il ne reste que Mendips.
Après Julia : la colère, Paul et le retour à Mendips
Le texte viral affirme que la mort de Julia a « complètement brisé » John. Le verbe est fort, mais les témoignages vont dans ce sens. Ce qu’il oublie de dire, c’est que cette fracture s’est vécue sous le toit de Mimi, et qu’elle a rapproché John d’un garçon qui avait connu la même perte deux ans plus tôt.
Deux ans de rage
Le critique Ian MacDonald, dans Revolution in the Head, résume les années qui suivent par une expression souvent reprise : une « rage aveugle ». Pendant environ deux ans, John boit beaucoup, se bat, provoque. Au Liverpool College of Art, où il est entré en septembre 1957, il se fait remarquer par son agressivité autant que par son talent de caricaturiste. Cynthia Powell, qu’il rencontre dans un cours de lettrage et qui deviendra sa première femme, découvre un garçon cassant, capable de cruauté, et dont elle comprendra plus tard qu’il portait un deuil impossible à formuler.
Lennon lui-même reviendra sur cette période dans l’entretien accordé à David Sheff pour Playboy en 1980. Il y relie la mort de sa mère à l’amertume qui s’était accumulée pendant son adolescence, et il prononce la phrase qui résume toute l’histoire racontée ici : il avait perdu sa mère deux fois, une première fois lorsqu’on l’avait confié à sa tante, vers cinq ans, et une seconde fois lorsqu’elle était morte, au moment même où leur relation se reconstruisait. La formule, citée aussi par le magazine Rolling Stone, n’est pas une reconstruction de biographe : c’est l’analyse de Lennon par lui-même.
Paul McCartney, l’autre orphelin
Le deuil de John trouve un écho immédiat dans son groupe. Paul McCartney a perdu sa mère, Mary, emportée par un cancer le 31 octobre 1956, alors qu’il avait quatorze ans. Les deux garçons partagent désormais une expérience qu’aucun de leurs camarades ne connaît. Les biographes voient dans ce deuil commun l’un des ciments les plus profonds de leur amitié, même si, selon les témoignages, ils en parlaient peu.
Ce lien n’est pas pour autant la « clé » de leur partenariat musical, et il faut éviter de tout ramener à la blessure. Nous avons discuté en détail cette hypothèse des « frères de deuil » dans notre enquête sur Lennon et McCartney. Retenons ici une chose : après juillet 1958, la musique n’est plus seulement le terrain de jeu partagé avec Julia. Elle devient un lieu où John peut exister avec d’autres garçons qui comprennent, sans qu’il ait besoin de rien expliquer.
Mimi, seule maison restante
Après la mort de Julia, John continue de vivre à Mendips. La maison de Blomfield Road n’est plus un refuge : les fillettes sont parties, Bobby Dykins est seul, et la famille Stanley a pris les choses en main. Mimi redevient le seul foyer de John, avec ses règles, ses étudiants en pension et sa désapprobation persistante des amis du garçon. Elle désapprouve l’école d’art bohème, elle désapprouvera Hambourg, elle désapprouvera Cynthia, elle désapprouvera la Cavern, d’où elle aurait voulu, selon son neveu Stanley Parkes, « le faire sortir » au plus vite.
Il serait pourtant faux de réduire leur relation à une suite d’interdits. Mimi héberge John jusqu’en 1963, y compris dans les mois où il devient père, comme nous l’avons raconté dans notre article sur Mimi et Cynthia. John, devenu riche, lui achète en 1965 une maison au bord de la mer, à Poole. Il lui confie en 1965 sa médaille de l’ordre de l’Empire britannique, qu’il viendra reprendre en 1969 pour la renvoyer à la reine. Installé à New York à partir de 1971, il lui téléphone chaque semaine. Mimi affirmera, dans une interview télévisée de 1981, qu’il l’avait encore appelée la veille de sa mort, et qu’il avait le mal du pays.
John, les demi-sœurs et la famille de Julia
La mort de Julia éloigne aussi John de ses demi-sœurs. Julia et Jackie grandissent chez Harriet et Norman Birch, dans une maison appartenant à la famille. Le contact ne se rompt pas complètement : John souhaitait les voir à son mariage, en août 1962, mais Mimi conseilla à la famille de ne pas y assister, et elles n’y furent pas.
Plus tard, John cherche à réparer. Il achète une maison de quatre chambres, au 1 Gateacre Park Drive, à Liverpool, pour que ses demi-sœurs puissent y vivre avec les Birch. En 1975, il reprend contact par téléphone avec Julia Baird, lui demande des objets de son enfance et lui envoie de l’argent, avec la consigne de ne rien dire à Mimi. Les appels cessent en 1976. Après la mort de John, la maison de Gateacre sera donnée à l’Armée du salut en novembre 1993, alors que John avait écrit qu’il souhaitait que ses sœurs puissent en profiter.
Le schéma de l’adolescence se reproduit donc à l’âge adulte. John aime sa tante, la protège, la ménage ; et il garde, à côté, un lien plus discret avec la famille de sa mère. Ce n’est pas un « monde secret » au sens romanesque, mais une loyauté partagée qu’il n’a jamais vraiment réussi à concilier.
« Julia », « Mother », « My Mummy’s Dead » : la mère dans les chansons
Le texte viral voit dans la vulnérabilité de « Julia » et de « Mother » la preuve que tout l’artiste adulte s’est forgé dans les après-midi de Blomfield Road. Les chansons existent, et elles sont bouleversantes. Mais elles arrivent tard, dix et douze ans après la mort de Julia, et chacune répond à un contexte bien particulier. Les lire comme de simples souvenirs d’adolescence serait passer à côté de ce qu’elles font.
Dix ans de silence
Pendant toute la période Beatles de la Beatlemania, Lennon ne parle presque jamais de sa mère dans ses chansons. Les textes de 1963-1965 parlent d’amour, de jalousie, de solitude, parfois de manière très personnelle, comme « Help! » ou « In My Life », qui évoque des lieux et des personnes disparus sans les nommer. Julia n’y apparaît pas. Le deuil reste enfoui, ou s’exprime par des détours : l’agressivité, l’humour cruel, une colère dont Lennon parlera lui-même dans ses entretiens des années 1970.
« Julia » (1968) : une berceuse en fingerpicking
C’est en Inde, au printemps 1968, pendant le séjour des Beatles à l’ashram du Maharishi à Rishikesh, que Lennon écrit enfin une chanson pour sa mère. Le chanteur écossais Donovan, présent lui aussi, lui apprend une technique de jeu en arpèges au pouce et aux doigts, dérivée du style de Merle Travis. Lennon s’en sert pour « Dear Prudence » et pour « Julia ». Donovan se souviendra que John lui avait confié vouloir écrire sur l’enfance qu’il n’avait jamais vraiment eue avec sa mère.
La chanson mêle deux femmes. Lennon le dira lui-même à Playboy : c’était une sorte de combinaison de Yoko et de sa mère, fondues en une seule. Yoko Ono, dont le prénom signifie en japonais « enfant de l’océan », apparaît dans une image du texte. Deux vers sont empruntés, à peine modifiés, au recueil Le Sable et l’Écume (1926) du poète libanais Khalil Gibran. La chanson est enregistrée le 13 octobre 1968, en dernier, pour le double album The Beatles, l’Album blanc, publié le 22 novembre 1968, dont elle clôt la deuxième face.
« Julia » a une particularité unique dans le catalogue des Beatles : c’est le seul titre du groupe où Lennon chante et joue absolument seul, sans aucun autre Beatle. Le détail a une portée symbolique évidente. Pour parler de sa mère, John n’a pas besoin du groupe né en partie de ses leçons de banjo. Il revient à la guitare seule, comme dans la salle de bains de Blomfield Road. Nous avons raconté le contexte de cet album dans notre article sur l’Album blanc et le débat sur ses trente titres.
« Mother » (1970) : le cri primal
Deux ans plus tard, le ton change radicalement. En 1970, Lennon suit avec Yoko Ono la thérapie du cri primal d’Arthur Janov, d’abord en Angleterre, à Tittenhurst Park, puis pendant quatre mois en Californie. Le principe de Janov consiste à faire revivre les blessures de l’enfance pour les libérer. Lennon en sort avec un album dépouillé, enregistré à l’automne 1970 avec Ringo Starr et Klaus Voormann, John Lennon/Plastic Ono Band, dont nous avons détaillé la genèse dans notre article sur Ringo Starr et le Plastic Ono Band.
« Mother » ouvre le disque par un glas de cloches. La chanson s’adresse aux deux parents, à la mère qui l’a « eu » sans l’avoir vraiment, au père qui est parti. Elle se termine par une longue série de cris, appels déchirants à la mère et au père. Aux États-Unis, une version raccourcie sort en single le 28 décembre 1970. Lennon expliquera plus tard que la chanson parlait d’environ « 99 % des parents, vivants ou à moitié morts », manière de rappeler qu’elle dépasse son cas personnel.
Sur le même album, une courte pièce, « My Mummy’s Dead », enregistrée de manière volontairement rudimentaire, reprend la mélodie d’une comptine pour dire, en quelques vers, l’impossibilité d’exprimer la douleur. Après « Julia », la berceuse, et « Mother », le cri, c’est le constat nu, presque enfantin.
Ce que les chansons disent de Mimi
Il est remarquable qu’aucune chanson de Lennon ne soit consacrée à Mimi. La tante n’a pas sa berceuse ni son cri. Ce silence n’est pas forcément un désamour : Mimi est la présence continue, celle qu’on appelle chaque semaine et pour qui l’on n’écrit pas. Julia, au contraire, est l’absence, et c’est l’absence qui fait écrire. Le critique Ian MacDonald a pu voir en Julia, dans une large mesure, la « muse » de son fils. Le mot est juste à condition de ne pas oublier qu’une muse, chez Lennon, est d’abord une perte.
John donnera aussi le prénom de sa mère à son premier fils, Julian, né le 8 avril 1963, à une époque où il vit encore sous le toit de Mimi. Le choix est, lui aussi, une manière de faire entrer Julia à Mendips.
Nowhere Boy et la fabrique du mythe
Si le texte viral mélange l’histoire et sa légende, c’est en grande partie parce que cette légende a été mise en images. En 2009, la réalisatrice Sam Taylor-Johnson tourne Nowhere Boy, sur un scénario de Matt Greenhalgh, librement inspiré du livre de Julia Baird, Imagine This (2007). Kristin Scott Thomas y incarne Mimi, Anne-Marie Duff joue Julia, et Aaron Johnson prête ses traits au jeune John. Le film couvre les années 1955 à 1960 et raconte précisément ce que décrit le texte viral : un adolescent tiraillé entre la tante qui l’élève et la mère qui l’enchante.
Le film est une œuvre de fiction, et il prend des libertés que l’on retrouve presque mot pour mot dans le texte anglais. C’est Mimi qui y achète la guitare de John, alors que les sources attribuent cet achat à Julia. Julia y joue « Maggie May » à son fils, qui l’apprend sur un banjo, alors que cet épisode n’est documenté nulle part ailleurs. Les Quarrymen y jouent ce morceau lors de leur première apparition, ce qui ne correspond pas à leur histoire. Mark Lewisohn, qui a passé des années à reconstituer l’enfance de Lennon, a aussi contesté la scène de Blackpool que le film reprend : il n’y a pas eu de choix, rappelle-t-il.
Le traitement de Mimi a lui-même une histoire. Selon les récits de la production, Paul McCartney et Yoko Ono, consultés, ont demandé que le personnage soit rendu moins strict et plus aimant que dans les premières versions. Le film adoucit donc la tante tout en lui prêtant un geste, l’achat de la guitare, qui revenait à la mère. Résultat : une figure de Mimi plus généreuse que dans la réalité sur ce point précis, et plus tendre que ne l’ont décrite certains témoins. Nous avons évoqué ce film, et la façon dont il a représenté le jeune McCartney, dans notre article sur Paul McCartney et sa taille dans les films sur les Beatles.
Le dernier plan du film fait entendre une prise inédite de « Mother ». Le choix est logique. Mais il installe l’idée, reprise par le texte viral, que toute l’œuvre de Lennon découle de cette adolescence. C’est une belle construction dramatique. Ce n’est pas tout à fait de l’histoire.
Le verdict : un récit vrai dans ses grandes lignes, faux dans plusieurs détails
Reprenons point par point les affirmations du texte viral à la lumière de ce que nous avons pu vérifier.
Ce qui est exact
- John a été élevé à Mendips, 251 Menlove Avenue, par sa tante Mimi Smith, à partir de 1946.
- Julia vivait au 1 Blomfield Road avec Bobby Dykins et leurs deux filles, Julia et Jackie.
- Les deux maisons avaient des atmosphères opposées : rigueur et respectabilité d’un côté, musique et fantaisie de l’autre.
- Julia a appris à John des accords de banjo, lui a montré comment accorder une guitare comme un banjo, et lui a enseigné « Ain’t That a Shame » de Fats Domino.
- Julia a encouragé les ambitions musicales de son fils, que Mimi jugeait sans avenir.
- John et Paul McCartney répétaient sous le porche vitré de Mendips, seul endroit autorisé par Mimi, et dans la salle de bains de Blomfield Road.
- Julia est morte le 15 juillet 1958 sur Menlove Avenue, en quittant la maison de Mimi, renversée par un policier qui n’était pas en service.
- Cette perte a profondément marqué John et nourri « Julia » (1968) et « Mother » (1970).
Ce qui est faux
- Ce n’est pas Mimi qui a acheté la première guitare de John : c’est Julia, en 1956, qui a exigé qu’elle soit livrée chez elle.
- Aucune source fiable n’indique que Julia ait appris « Maggie Mae » à John : l’épisode vient du film Nowhere Boy.
- La scène des lunettes sans verres ne réunit pas la mère et le fils louchant dans la rue : c’est un gag de Julia, qui se grattait l’œil à travers une monture vide.
Ce qui doit être nuancé
- Le « monde secret » : Julia rendait visite à Mimi presque tous les jours et John dormait souvent à Blomfield Road dès le début des années 1950. La tension était réelle, la clandestinité beaucoup moins.
- Les parents « jugés incapables » : c’est Mimi qui a alerté les services sociaux, et la séparation est sortie d’une décision familiale autant qu’administrative.
- Les répétitions des Quarrymen se sont faites dans plusieurs maisons, pas seulement chez Julia.
- Mimi n’a pas seulement « banni » la musique : elle a assisté au concert de Woolton le 6 juillet 1957, entraînée par Julia, et y a trouvé à la fois de quoi s’horrifier et de quoi être fière.
- L’idée que toute la personnalité adulte de Lennon serait née de ces « moments volés » est une interprétation, pas un fait : l’oncle George, l’école d’art, les Goons, Hambourg et Paul McCartney comptent aussi.
Deux femmes, et non une cage et une clé
La formule finale du texte viral est belle : Mimi aurait donné à John les fondations pour survivre au monde, Julia le feu pour le changer. Elle a le mérite de ne pas sacrifier l’une à l’autre. Mais elle fige deux femmes dans des rôles qu’elles n’ont pas entièrement choisis. Mimi n’était pas qu’un mur : elle a ouvert à John les portes de l’école d’art, assisté à ses débuts et reçu chaque semaine ses appels jusqu’en 1980. Julia n’était pas qu’une flamme : elle a perdu deux enfants confiés à d’autres, vécu avec un homme violent, et n’a jamais pu élever son fils au quotidien.
Ce que racontent vraiment les sources, c’est l’histoire d’un garçon qui a eu deux maisons parce qu’une famille de cinq sœurs n’a pas su, ou pas voulu, en choisir une seule pour lui. Il a circulé de l’une à l’autre à vélo, en bus, à pied, sous les yeux de tous. Il y a appris la discipline et la fantaisie, la colère et la musique. Et lorsque l’une des deux maisons s’est effondrée, un soir de juillet 1958, sur l’avenue même qui les reliait, il a mis dix ans à pouvoir en parler, et douze à pouvoir le crier.
Pour prolonger la lecture, notre encyclopédie consacre un chapitre aux années de formation de John Lennon à Liverpool, des Quarrymen aux Beatles, et notre enquête sur Cynthia Lennon et la vie privée montre comment le même John, devenu père, a reproduit certaines distances de son enfance.
Pour aller plus loin : les livres de la famille
Le témoignage le plus direct sur Blomfield Road reste celui de Julia Baird, la demi-sœur de John. Son livre Imagine This: Growing Up with My Brother John Lennon (2007), source du film Nowhere Boy, est disponible en anglais (voir Imagine This sur Amazon). Elle avait auparavant publié, avec Geoffrey Giuliano, John Lennon, mon frère, traduit en français chez Michel Lafon avec une préface de Paul McCartney (rechercher John Lennon, mon frère sur Amazon). Pour une vision d’ensemble documentée, le premier tome de la biographie de Mark Lewisohn, Tune In, fait référence (rechercher Tune In sur Amazon).
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Questions fréquentes
Pourquoi John Lennon a-t-il été élevé par sa tante Mimi ?
Son père, Alf, marin, était absent et avait cessé d’envoyer sa solde. Sa mère, Julia, vivait avec Bobby Dykins dans un logement exigu. Mimi, sa sœur aînée, a signalé par deux fois la situation aux services sociaux de Liverpool, et Julia a accepté de lui confier John. Il s’installe à Mendips en 1946, à cinq ans.
Où habitait Julia Lennon ?
Au début des années 1950 et jusqu’à sa mort, Julia vivait au 1 Blomfield Road, dans le quartier de Springwood, à Allerton, au sud de Liverpool, avec Bobby Dykins et leurs filles Julia et Jackie. John y passait souvent la nuit.
John Lennon voyait-il sa mère en secret ?
Pas vraiment. Julia rendait visite à Mimi presque tous les jours, et John dormait régulièrement chez sa mère dès le début des années 1950. Mimi désapprouvait la maison de sa sœur, mais les visites n’étaient pas clandestines. Seul l’achat de la guitare, livrée chez Julia, a été fait à l’abri de Mendips.
Qui a acheté la première guitare de John Lennon ?
C’est sa mère, Julia, en 1956 : une Gallotone Champion acoustique, pour cinq livres et dix shillings, livrée chez elle à Blomfield Road. Mimi a ensuite affirmé l’avoir achetée, version reprise par le film Nowhere Boy, mais les biographes ne la retiennent pas.
Quelle chanson Julia a-t-elle apprise à John ?
« Ain’t That a Shame » de Fats Domino, avec des accords de banjo (ré, do, ré septième). L’idée qu’elle lui ait aussi appris « Maggie Mae » vient du film Nowhere Boy et n’est pas documentée.
Comment est morte Julia Lennon ?
Le 15 juillet 1958, vers 21 h 30, elle est renversée sur Menlove Avenue, près de Mendips, en allant prendre le bus après avoir quitté sa sœur. Le conducteur, Eric Clague, était un policier qui n’était pas en service et apprenait à conduire. Il a été blanchi. Julia avait 44 ans, John 17.
Quelles chansons John Lennon a-t-il écrites sur sa mère ?
« Julia », écrite à Rishikesh et enregistrée le 13 octobre 1968 pour l’Album blanc, le seul titre des Beatles où il joue seul ; « Mother » et « My Mummy’s Dead », sur John Lennon/Plastic Ono Band (1970), nées de la thérapie du cri primal.
Que signifie « je l’ai perdue deux fois » ?
Lennon l’a expliqué en 1980 : il a perdu sa mère une première fois quand il a été confié à sa tante, vers cinq ans, et une seconde fois quand elle est morte, au moment où leur relation se reconstruisait.
Le film Nowhere Boy est-il fidèle ?
Dans ses grandes lignes, oui, mais il prend des libertés : Mimi y achète la guitare, Julia y apprend « Maggie May » à John, et la scène du choix de Blackpool, contestée par Mark Lewisohn, y est reprise.
Sources
- « Julia Lennon », Wikipedia (anglais), consulté le 4 novembre 2026 : en.wikipedia.org/wiki/Julia_Lennon
- « Julia Lennon », Wikipédia (français), consulté le 4 novembre 2026 : fr.wikipedia.org/wiki/Julia_Lennon
- « Mimi Smith », Wikipedia (anglais), consulté le 4 novembre 2026 : en.wikipedia.org/wiki/Mimi_Smith
- « Julia Baird (teacher) », Wikipedia (anglais), consulté le 4 novembre 2026 : en.wikipedia.org/wiki/Julia_Baird_(teacher)
- « John Lennon », Wikipedia (anglais), consulté le 4 novembre 2026 : en.wikipedia.org/wiki/John_Lennon
- « The Quarrymen », Wikipedia (anglais), consulté le 4 novembre 2026 : en.wikipedia.org/wiki/The_Quarrymen
- « 251 Menlove Avenue », Wikipedia (anglais), consulté le 4 novembre 2026 : en.wikipedia.org/wiki/251_Menlove_Avenue
- « Julia (Beatles song) », Wikipedia (anglais), consulté le 4 novembre 2026 : en.wikipedia.org/wiki/Julia_(Beatles_song)
- « Mother (John Lennon song) », Wikipedia (anglais), consulté le 4 novembre 2026 : en.wikipedia.org/wiki/Mother_(John_Lennon_song)
- « Maggie May (folk song) », Wikipedia (anglais), consulté le 4 novembre 2026 : en.wikipedia.org/wiki/Maggie_May_(folk_song)
- « Nowhere Boy », Wikipedia (anglais), consulté le 4 novembre 2026 : en.wikipedia.org/wiki/Nowhere_Boy
- Anthony DeCurtis, présentation biographique, site officiel johnlennon.com, consulté le 4 novembre 2026 : johnlennon.com/about
- Julia Baird, Imagine This: Growing Up with My Brother John Lennon, Hodder & Stoughton, 2007 (cité d’après les notices ci-dessus).
- Julia Baird et Geoffrey Giuliano, John Lennon, mon frère, Michel Lafon (édition originale 1988).
- Cynthia Lennon, John, Hodder & Stoughton, 2005 (cité d’après les notices ci-dessus).
- Mark Lewisohn, The Beatles: All These Years, vol. 1 – Tune In, 2013 (cité d’après les notices ci-dessus).
- David Sheff, entretien avec John Lennon et Yoko Ono, Playboy, réalisé en septembre 1980, publié en janvier 1981 (cité d’après les notices ci-dessus).
- Ian MacDonald, Revolution in the Head (cité d’après les notices ci-dessus).












