Le premier disque des Beatles : l’enregistrement des Quarrymen chez Percy Phillips (juillet 1958), cinq livres et un micro passés au crible
Un samedi de juillet 1958, cinq adolescents de Liverpool poussent la porte d’une maison victorienne du quartier de Kensington, chargés de guitares, d’une batterie et de quelques shillings. Un quart d’heure plus tard, ils repartent avec un disque fragile de 78 tours, gravé en un seul exemplaire : “That’ll Be the Day” de Buddy Holly sur une face, “In Spite of All the Danger”, une chanson de Paul McCartney, sur l’autre. C’est le premier enregistrement de John Lennon, Paul McCartney et George Harrison ensemble. Un récit viral, publié en anglais sous le titre “Five Pounds and One Mic”, cinq livres et un micro, raconte cette histoire en quelques paragraphes. Il est juste dans les grandes lignes, mais il se trompe sur le prix, sur le nombre de musiciens, sur la manière dont le disque a refait surface, et il prête à Percy Phillips des gestes que personne n’a décrits. Nous avons tout repris, document par document.
En brefLe premier enregistrement des Quarrymen a bien eu lieu à l’été 1958, au studio que Percy Phillips avait installé chez lui, au 38 Kensington, à Liverpool. Le registre du studio et les membres survivants du groupe le datent du samedi 12 juillet 1958, même si une plaque commémorative a longtemps affiché le 14 juillet. Le disque réunit bien “That’ll Be the Day”, chantée par John Lennon, et “In Spite of All the Danger”, créditée McCartney-Harrison, et il n’en a existé qu’un exemplaire. Mais le récit viral se trompe sur plusieurs points. Le groupe ne comptait pas trois musiciens mais cinq : John, Paul et George, plus John “Duff” Lowe au piano et Colin Hanton à la batterie. Le prix de cinq livres, une livre par tête, vient d’un souvenir de Paul McCartney publié en 2021 dans son livre The Lyrics ; les autres sources donnent un montant bien plus faible, 17 shillings et 6 pence selon le souvenir de Duff Lowe, 11 shillings et 3 pence selon le registre de Percy Phillips. Le disque n’a pas été “redécouvert” des décennies plus tard : Duff Lowe l’a gardé pendant vingt-trois ans avant de le revendre à Paul en 1981. Enfin, l’image de Percy Phillips gravant le disque avec un grand casque sur les oreilles n’est appuyée par aucun témoignage que nous ayons trouvé.
Sommaire
Le récit viral
Ce que dit le texte
Le texte qui circule sur les réseaux sociaux s’intitule “Five Pounds and One Mic: The Story Behind the First Recording by The Quarrymen (a.k.a. The Beatles)”, cinq livres et un micro, l’histoire du premier enregistrement des Quarrymen, autrement dit des Beatles. Il reprend en grande partie un article publié le 20 octobre 2025 par le magazine américain American Songwriter, sous un titre presque identique. Il se déroule en plusieurs temps.
Il rappelle d’abord qu’avant d’être les Beatles, le groupe de skiffle adolescent de John Lennon, les Quarrymen, faisait déjà parler de lui à Liverpool. Au milieu de 1958, poursuit-il, Paul McCartney et George Harrison avaient rejoint le groupe de John, et “le trio” passait chaque heure libre à répéter, à jouer dans des fêtes paroissiales et à rêver d’enregistrer un disque. Cet été-là, ils réalisent leur rêve.
Le texte cite ensuite Paul McCartney : “We found an advert for a little studio — Percy Phillips in Kensington. Liverpool’s Kensington, not quite as posh as London’s. It cost five pounds to make a demo record on shellac.” Nous avons trouvé une annonce pour un petit studio, Percy Phillips à Kensington. Le Kensington de Liverpool, pas tout à fait aussi chic que celui de Londres. Faire un disque de démonstration sur gomme-laque coûtait cinq livres.
Il affirme que chaque membre a apporté une livre, de quoi payer une seule prise dans une minuscule arrière-salle du studio de Percy Phillips, installé chez lui. Phillips en personne aurait assuré l’enregistrement, coiffé d’un grand casque, en gravant l’acétate en direct sur un unique tour de gravure.
Le récit énumère les deux chansons : “That’ll Be the Day”, une reprise de Buddy Holly chantée par John, et “In Spite of All the Danger”, une chanson originale créditée McCartney-Harrison, la première composition du groupe à avoir été enregistrée.
Il précise qu’un seul exemplaire du disque a été fabriqué, que les membres du groupe l’ont gardé à tour de rôle, et qu’il a été “redécouvert” des décennies plus tard par un ancien membre, John “Duff” Lowe, qui l’a revendu à Paul dans les années 1980. McCartney l’aurait ensuite fait remasteriser pour l’inclure dans Anthology 1, en 1995.
Il conclut que ce fragile acétate, gravé pour cinq livres dans un studio de fortune, est devenu l’un des enregistrements les plus précieux de l’histoire du rock : le moment où trois adolescents de Liverpool ont capturé la foudre dans un sillon.
Ce que nous allons vérifier
Le récit contient une douzaine d’affirmations vérifiables : la date et le lieu, la composition du groupe, le prix, la méthode d’enregistrement, le rôle de Percy Phillips, les deux chansons et leurs crédits, l’histoire du disque après la séance, les circonstances de sa revente à Paul McCartney, sa publication sur Anthology 1 et sa valeur actuelle. Pour chacune, nous avons croisé les sources disponibles : le site officiel des Beatles, le site consacré à Percy Phillips et à son studio, les chronologies de Beatles Bible et du Paul McCartney Project, les souvenirs de Colin Hanton et de Duff Lowe, les estimations de Record Collector, et les propos de Paul McCartney lui-même, dans Anthology en 1995 et dans The Lyrics en 2021.
Une remarque de méthode s’impose d’emblée. Pour cette séance, il n’existe ni photographie, ni film, ni récit écrit sur le moment. Il existe un disque, un registre tenu par Percy Phillips, et les souvenirs, recueillis des décennies plus tard, de cinq hommes qui avaient entre quinze et dix-neuf ans ce jour-là. Ces souvenirs divergent sur la date, sur le prix, sur le déroulement. Rien de plus normal. Le travail consiste à les confronter, à privilégier les documents quand ils existent, et à signaler les incertitudes quand ils manquent.
Pourquoi ce disque compte
Le premier sillon
Il existe des enregistrements antérieurs de John Lennon : le 6 juillet 1957, le jour même où il rencontre Paul McCartney, un spectateur de la fête paroissiale de St Peter’s, à Woolton, a enregistré sur un magnétophone portatif quelques minutes du concert des Quarrymen. Mais c’est un document d’amateur, capté par un tiers, sans Paul ni George au micro. Le disque de Percy Phillips est autre chose : c’est le premier enregistrement que le groupe a voulu, préparé, payé, et emporté avec lui. Et c’est le premier où l’on entend ensemble les trois futurs Beatles qui, avec Ringo Starr, conquerront le monde cinq ans plus tard.
Il contient aussi la première chanson originale du groupe jamais enregistrée. “In Spite of All the Danger” n’est pas un chef-d’œuvre, et Paul McCartney lui-même ne la présente pas comme telle. Mais elle montre qu’en juillet 1958, alors que la plupart des groupes amateurs de Liverpool se contentaient de reprendre les succès américains, les Quarrymen avaient déjà l’ambition d’écrire leurs propres chansons. C’est le premier signe enregistré de ce qui fera la différence entre les Beatles et tous les autres.
Un objet devenu légende
Le disque est aussi devenu un objet de légende, pour une raison simple : il est unique. Il n’en a jamais existé qu’un exemplaire, et cet exemplaire appartient aujourd’hui à Paul McCartney. Le magazine britannique Record Collector l’a désigné comme le disque le plus rare de Grande-Bretagne et en a estimé la valeur à 200 000 livres. Cette rareté, combinée à la célébrité de ses interprètes, en fait l’un des objets les plus convoités de l’histoire de la musique enregistrée. Il occupe d’ailleurs la première place de notre guide des disques les plus rares des Beatles.
Enfin, l’histoire de ce disque est profondément humaine. Elle mêle l’insouciance de cinq adolescents, la générosité d’un artisan de quartier, la mort brutale de la mère de John Lennon trois jours après la séance, la fidélité d’un pianiste qui a gardé le disque dans un tiroir pendant vingt-trois ans, et la nostalgie d’un Paul McCartney devenu l’un des hommes les plus célèbres de la planète, rachetant le souvenir de sa jeunesse. C’est cette histoire que nous allons raconter, en séparant ce qui est établi de ce qui relève de la légende.
Les Quarrymen, de 1956 à l’été 1958
La fièvre du skiffle
Pour comprendre le disque de 1958, il faut revenir à la vague qui a fait naître les Quarrymen : le skiffle. Au début de 1956, un chanteur et banjoïste britannique, Lonnie Donegan, connaît un succès inattendu avec “Rock Island Line”, une vieille chanson folk américaine jouée sur un rythme endiablé, avec une guitare acoustique, une contrebasse et une planche à laver. En quelques mois, des milliers d’adolescents britanniques fondent leur propre groupe de skiffle. L’attrait est évident : il suffit d’une guitare bon marché, d’une planche à laver empruntée à sa mère et d’une contrebasse bricolée avec une caisse à thé, un manche à balai et une corde. Pas besoin de savoir lire la musique, ni d’avoir de l’argent.
À Liverpool, comme partout en Grande-Bretagne, les groupes de skiffle se multiplient. Ils jouent dans les fêtes paroissiales, les mariages, les clubs de jeunes, les concours de talents. C’est dans ce contexte que John Lennon, alors élève de la Quarry Bank High School, fonde avec son ami d’enfance Pete Shotton un groupe auquel il donne le nom de son école : les Quarrymen, les carriers, d’après une phrase de l’hymne de l’établissement. La date exacte de cette fondation, à la fin de 1956 ou au début de 1957, reste discutée. Ringo Starr, lui, faisait ses débuts au même moment dans un autre groupe de skiffle de Liverpool, l’Eddie Clayton Skiffle Group ; son parcours de ces années est raconté dans Avant Apple : comment Ringo Starr apprit à collaborer, du skiffle aux acétates de Hambourg.
Woolton, 6 juillet 1957
Le 6 juillet 1957, les Quarrymen jouent à la fête paroissiale de l’église St Peter, à Woolton, le village de banlieue où John vit chez sa tante Mimi. Un ami commun, Ivan Vaughan, y amène un garçon de quinze ans qu’il veut présenter à John : Paul McCartney. Entre deux prestations, dans la salle paroissiale, Paul prend une guitare et joue “Twenty Flight Rock” d’Eddie Cochran, dont il connaît toutes les paroles, ce que John ne parvient jamais à retenir. Il montre aussi à John comment accorder une guitare. Quelque temps plus tard, Pete Shotton transmet à Paul l’invitation de John à rejoindre le groupe. La chanson qui a scellé cette rencontre, et sa postérité jusqu’aux concerts des Wings, est racontée dans Twenty Flight Rock : Eddie Cochran, Lennon et les Wings.
Paul joue pour la première fois avec les Quarrymen le 18 octobre 1957, au New Clubmoor Hall. L’histoire veut qu’il ait raté le solo de guitare qui lui avait été confié, au point de se cantonner ensuite à la guitare rythmique pendant longtemps. Mais son arrivée change le groupe. Paul est un musicien plus avancé que John, il connaît plus d’accords, il a l’oreille fine, et il écrit déjà des chansons. Très vite, les deux garçons se mettent à composer ensemble, dans le salon des McCartney, au 20 Forthlin Road, en séchant parfois les cours. L’enfance de Paul et ses premiers pas de musicien sont retracés dans Paul McCartney : Liverpool, l’enfance et les débuts musicaux.
L’arrivée de George
Au début de 1958, Paul présente à John un camarade de la Liverpool Institute, son lycée : George Harrison, qui n’a pas encore quinze ans. John hésite, George est encore un enfant à ses yeux. Mais George est un guitariste remarquable pour son âge. La légende veut qu’il ait passé son audition sur l’impériale d’un bus de Liverpool, en jouant à la perfection “Raunchy”, un instrumental à la mode. Il rejoint le groupe dans les premiers mois de 1958. Les trois futurs Beatles sont désormais réunis.
Leur différence d’âge est importante à cet âge-là. En juillet 1958, John a dix-sept ans, Paul seize, George quinze. John a quitté Quarry Bank et s’est inscrit au Liverpool College of Art ; Paul et George sont encore lycéens. Ce sont, au sens propre, des adolescents, et c’est ce qui rend l’aventure du studio de Percy Phillips si touchante.
Les deux autres musiciens
Le récit viral parle de John, Paul et George comme d’un “trio”. Ce n’est pas exact pour l’été 1958. Les Quarrymen comptent alors cinq membres, et les deux autres jouent sur le disque.
Le premier est Colin Hanton, le batteur. Il est le plus âgé du groupe, et il y est entré, selon ses propres souvenirs, surtout parce qu’il possédait une batterie, un atout rare chez les adolescents de l’époque. Il fait partie des Quarrymen depuis les débuts, et il a vu passer tous les changements de formation. Il jouera avec le groupe jusqu’au début de 1959.
Le second est John Lowe, surnommé “Duff”, le pianiste. Camarade de Paul à la Liverpool Institute, il connaissait Paul depuis 1953 : les deux garçons, âgés de onze ans, s’étaient croisés lors d’une audition pour le chœur de la cathédrale anglicane de Liverpool. Paul l’a fait entrer dans le groupe en février 1958, pour une raison très précise, selon Beatles Bible : Duff savait jouer l’arpège qui ouvre “Mean Woman Blues” de Jerry Lee Lewis. Il restera dans les Quarrymen un peu moins d’un an.
Les autres membres fondateurs, ceux qui jouaient à Woolton en juillet 1957, ont alors quitté le groupe ou s’en sont éloignés. Pete Shotton est parti dès 1957 ; le contrebassiste Len Garry et le guitariste Eric Griffiths ne font plus partie de l’aventure à l’été 1958. Le skiffle cède la place au rock’n’roll, et le groupe se transforme avec lui.
Correctif factuel : cinq musiciens, pas un trioLe récit viral parle de “the trio”, le trio formé par John Lennon, Paul McCartney et George Harrison, et de “three Liverpool teens”, trois adolescents de Liverpool. En réalité, cinq musiciens ont participé à la séance chez Percy Phillips : John Lennon, Paul McCartney et George Harrison aux guitares et aux voix, John “Duff” Lowe au piano et Colin Hanton à la batterie. Le site officiel des Beatles, le Paul McCartney Project et Beatles Bible s’accordent sur cette formation. Effacer Lowe et Hanton, c’est oublier que le disque a été payé et enregistré par cinq jeunes gens, et que c’est l’un d’eux, Duff Lowe, qui l’a conservé et sauvé.
Un groupe qui joue partout
Le récit viral décrit un groupe qui passe chaque heure libre à répéter et à jouer dans des fêtes paroissiales. C’est assez juste. En 1957 et 1958, les Quarrymen jouent là où on veut bien d’eux : salles paroissiales, clubs de jeunes, fêtes de quartier, soirées privées, concours de talents. Ils répètent chez les uns et chez les autres, souvent chez Paul, dont le père, Jim McCartney, ancien musicien de jazz, voit d’un bon œil la passion de son fils. La figure de Jim et de son épouse Mary, morte en 1956, est retracée dans Jim et Mary McCartney : la biographie complète des parents de Paul.
Ils répètent aussi chez Julia Lennon, la mère de John, qui vit à quelques kilomètres de chez Mimi avec son compagnon et leurs deux filles. Julia, qui joue du banjo, a appris à John ses premiers accords, et elle encourage le groupe avec un enthousiasme que Mimi ne partage pas. Ce détail prendra, quelques jours après la séance de Kensington, une dimension tragique.
Rêvaient-ils de faire un disque ? Sans doute, comme tous les groupes amateurs de l’époque. Mais il faut se garder d’une lecture rétrospective. En juillet 1958, il ne s’agit pas pour eux de décrocher un contrat ou de lancer une carrière. Il s’agit d’entendre à quoi ils ressemblent, d’avoir un objet à faire écouter aux amis, à la famille, et peut-être aux organisateurs de soirées. Le disque de Percy Phillips est un souvenir plus qu’une démo au sens professionnel du terme.
Percy Phillips et son studio du 38 Kensington
Un artisan de quartier
Le récit viral fait de Percy Phillips un personnage de second plan, l’homme au casque qui grave le disque. Il mérite mieux. Percy F. Phillips, né en 1896, n’est pas un professionnel de la musique. Sa carrière a commencé dans le commerce : il a vendu des bicyclettes et des motos, puis des batteries et les premiers appareils électriques. Sa famille a tenu pendant une trentaine d’années un service de recharge de batteries, à une époque où beaucoup de foyers de Liverpool écoutaient encore la radio sur des postes alimentés par accumulateurs. Il avait été grièvement blessé lors d’une attaque au gaz en France pendant la Première Guerre mondiale.
En 1955, à près de soixante ans, il se lance dans une activité nouvelle : l’enregistrement. Selon le Paul McCartney Project, il investit 400 livres dans le matériel, une somme considérable pour l’époque. Il installe son studio dans la pièce du milieu de sa maison, une maison mitoyenne victorienne au 38 Kensington, une grande artère de l’est de Liverpool, où il tient aussi un magasin. Une lourde tenture tirée devant la porte étouffe le bruit des tramways qui passent dans la rue. C’est ainsi que naît Phillips’ Sound Recording Services, présenté par le site consacré à son histoire comme le premier studio d’enregistrement de Liverpool.
Kensington, Liverpool
Le récit viral prête à Paul McCartney une remarque amusée : le Kensington de Liverpool n’est pas tout à fait aussi chic que celui de Londres. Que Paul ait prononcé ces mots précis ou non, l’observation est juste. Le Kensington de Liverpool n’a rien à voir avec le quartier élégant de l’ouest londonien. C’est un quartier populaire de l’est de la ville, fait de rues de maisons de brique alignées, de petits commerces et de pubs, traversé par une grande rue commerçante qui porte le même nom que le quartier. Pour les Quarrymen, venus de Woolton, d’Allerton ou de Speke, c’est un trajet en bus d’une bonne demi-heure.
Le choix de ce studio n’a rien de surprenant. En 1958, il n’existe pratiquement pas d’autre possibilité à Liverpool pour un groupe amateur qui veut entendre sa musique sur disque. Les grandes maisons de disques sont toutes à Londres, et leurs studios sont réservés à leurs artistes. Un studio comme celui de Percy Phillips, ouvert à tous ceux qui peuvent payer, est une rareté, et une aubaine.
Une clientèle variée
Les Quarrymen ne sont pas les seuls clients de Percy Phillips, loin de là. Pendant une quinzaine d’années, son studio enregistre des milliers de disques, pour une clientèle d’une extraordinaire diversité. On y vient graver un message pour un parent émigré, un chant pour une fête de famille, une audition pour un théâtre. Des comédiens du Liverpool Playhouse y enregistrent des textes ; parmi eux figurent de futurs noms célèbres de la scène et de la télévision britanniques, comme John Thaw ou Richard Briers. Ken Dodd, le grand comique de Liverpool, y enregistre des maquettes en 1957.
Le studio a aussi accueilli, avant ou après les Quarrymen, plusieurs figures de la scène musicale de Liverpool. Selon le registre, un jeune homme nommé Ron Wycherly y enregistre une maquette en avril 1958, trois mois avant les Quarrymen ; il deviendra Billy Fury, l’une des grandes vedettes du rock britannique. Les Swinging Blue Jeans, l’un des groupes du Merseybeat, y passeront aussi, comme le chanteur Freddie Starr, le futur dramaturge Willy Russell, ou encore Brian Epstein, le futur manager des Beatles. Le site consacré à Percy Phillips situe même dans ce studio, en 1957, l’enregistrement du premier disque de rock’n’roll de Liverpool.
Le registre du studio
Percy Phillips avait une qualité précieuse pour les historiens : il tenait un registre. Ce cahier, conservé, consigne à partir de 1956 les séances du studio, avec leur date, leur nature, le format du disque et le prix payé. C’est grâce à lui que l’on peut aujourd’hui dater et décrire la séance des Quarrymen avec une précision que les souvenirs des musiciens ne permettent pas.
Pour la séance qui nous intéresse, la ligne du registre est d’une sobriété remarquable : “Skiffle. 10inch double sided. Direct. 11/3.” Skiffle, disque de dix pouces, double face, gravure directe, onze shillings et trois pence. Aucun nom de groupe, aucun titre de chanson. Pour Percy Phillips, ce samedi-là, les Quarrymen ne sont qu’un groupe de skiffle de plus, comme il en a vu passer des dizaines.
La fin du studio
Percy Phillips a continué son activité pendant les années 1960. Il a fermé son studio en 1969 et sa boutique en 1974. Il est mort en 1984 au Royal Liverpool Hospital. Il aura donc vécu assez longtemps pour voir les garçons qu’il avait enregistrés pour quelques shillings devenir les musiciens les plus célèbres du monde, puis se séparer ; il a pu apprendre aussi, en 1981, que le disque gravé dans sa pièce du milieu valait déjà une fortune.
Une partie de ses archives a survécu. Plus de soixante-dix enregistrements du studio ont été réunis et publiés sous le titre The Percy Phillips Studio Collection, et un magnétophone Vortexion provenant du studio a été présenté lors d’une exposition en 2018. Le 26 août 2005, une plaque commémorative a été apposée sur la façade du 38 Kensington ; une nouvelle plaque, dédiée à Percy Phillips et à son studio, a été dévoilée en août 2018. Nous reviendrons sur la première, qui comportait plusieurs erreurs.
Correctif factuel : le casque et le tour de gravure, une image non documentéeLe récit viral décrit Percy Phillips assurant lui-même l’enregistrement, “wearing large headphones as he cut the acetate live on a single lathe machine”, coiffé d’un grand casque et gravant l’acétate en direct sur un unique tour de gravure. Que Percy Phillips ait lui-même enregistré le groupe est exact : il était l’unique opérateur de son studio, et il est crédité comme ingénieur, voire comme producteur, sur le site officiel des Beatles. Que le disque ait été gravé en direct est également attesté par la mention “Direct” de son registre. En revanche, le détail du grand casque n’apparaît dans aucune des sources que nous avons consultées, ni dans les souvenirs des musiciens. Il s’agit au mieux d’une reconstitution plausible, au pire d’un embellissement. Par ailleurs, le studio ne se limitait pas à un tour de gravure : il disposait aussi d’au moins un magnétophone, que Phillips utilisait pour les séances enregistrées d’abord sur bande.
Un micro
Le titre du récit viral, “Five Pounds and One Mic”, met en avant le micro unique. Ce détail, lui, est bien attesté. Beatles Bible indique que le groupe a joué en direct devant un seul microphone, et Paul McCartney, dans The Lyrics, décrit le studio comme une petite pièce avec un seul micro. Cela signifie que la balance entre les instruments et les voix ne pouvait se faire qu’en déplaçant les musiciens dans la pièce : les plus bruyants en arrière, les chanteurs et les instruments les plus discrets en avant. Le piano de Duff Lowe et la batterie de Colin Hanton devaient trouver leur place dans une pièce de séjour, face à un micro unique, avec trois guitares et trois voix. Le résultat, quand on l’écoute aujourd’hui, est étonnamment équilibré, ce qui en dit long sur le savoir-faire de Percy Phillips.
La séance : date, prix et méthode
12 ou 14 juillet 1958 ?
Le récit viral reste vague sur la date : “that summer”, cet été-là. Il a raison de l’être, car la date a longtemps fait débat. La plupart des ouvrages anciens, et la plaque apposée sur la façade du 38 Kensington en 2005, donnaient le lundi 14 juillet 1958. Mais le registre de Percy Phillips ne mentionne aucune séance de skiffle ce jour-là. La ligne correspondant aux Quarrymen se trouve au samedi 12 juillet 1958. Les membres survivants du groupe s’accordent eux aussi sur cette date, selon le site consacré à Percy Phillips, et c’est celle que retiennent aujourd’hui Beatles Bible et le Paul McCartney Project. Le site officiel des Beatles reste prudent : il donne le 12 juillet comme date “believed”, présumée, en notant que le groupe la conteste.
Un samedi est d’ailleurs plus vraisemblable qu’un lundi pour des lycéens et un étudiant en art. Le 14 juillet 1958, Paul et George auraient dû être en classe. Le 12 était un jour libre.
La plaque de 2005 a d’ailleurs connu une histoire mouvementée. Colin Hanton, présent à son inauguration, y a relevé plusieurs erreurs, dont la date et un portrait qui n’était pas le bon. Elle a été modifiée entre 2011 et 2013, sans que l’on sache précisément quand ni par qui, et une nouvelle plaque, consacrée à Percy Phillips et à son studio, a été dévoilée en août 2018.
Le prix : trois versions
Le titre même du récit viral repose sur un prix : cinq livres, une livre par musicien. C’est le point le plus fragile de tout le texte, car trois montants différents circulent, et le plus élevé est aussi le moins documenté.
Le premier est celui que donne le récit : cinq livres. Il vient de Paul McCartney lui-même, dans le chapitre que son livre The Lyrics, publié en 2021, consacre à “In Spite of All the Danger”. Paul y écrit, selon les extraits cités par American Songwriter, que faire un disque de démonstration sur gomme-laque coûtait cinq livres, et que chacun d’eux avait réussi à réunir une livre, ce qui n’avait pas été trop difficile une fois qu’ils s’y étaient mis. Le souvenir est précis, mais il a été couché sur le papier soixante-trois ans après les faits.
Le deuxième montant est 17 shillings et 6 pence, soit l’équivalent de 87,5 pence après la décimalisation de 1971. C’est le chiffre que retient le site officiel des Beatles, celui que citent les notes d’Anthology 1 en 1995, et celui dont se souvenait Duff Lowe. À ce prix, chacun des cinq musiciens aurait dû apporter trois shillings et six pence, loin de la livre évoquée par Paul.
Le troisième montant est celui du registre de Percy Phillips : 11 shillings et 3 pence, inscrits sous la forme “11/3”. Le site consacré au studio explique la différence entre les deux derniers chiffres. Le tarif de 17 shillings et 6 pence correspondait à un enregistrement d’abord réalisé sur bande magnétique, puis transféré sur disque, ce qui permettait de recommencer en cas d’erreur. Le tarif inférieur correspondait à une gravure directe sur disque, sans filet. Faute d’argent, les Quarrymen auraient choisi la formule la moins chère, d’où la mention “Direct” dans le registre. Le site conclut que le prix payé était “almost certainly 11/3”, presque certainement onze shillings et trois pence.
Une dernière anecdote, rapportée par Beatles Bible, ajoute à l’embarras : le groupe n’aurait réuni que quinze shillings, et Percy Phillips aurait gardé le disque jusqu’à ce que la somme due soit entièrement réglée. L’histoire est cohérente avec le tarif de 17 shillings et 6 pence, moins avec celui de 11 shillings et 3 pence. Elle montre surtout que, quel que soit le montant exact, les cinq garçons étaient à quelques shillings près.
Correctif factuel : moins d’une livre, pas cinqLe récit viral affirme que le disque a coûté cinq livres, chaque membre apportant une livre. Ce chiffre provient d’un souvenir de Paul McCartney publié en 2021 dans The Lyrics. Les autres sources donnent des montants bien plus faibles : 17 shillings et 6 pence selon le site officiel des Beatles, les notes d’Anthology 1 et le souvenir de Duff Lowe ; 11 shillings et 3 pence selon le registre de Percy Phillips, qui précise une gravure directe. Dans les deux cas, la séance a coûté moins d’une livre au total, soit cinq à neuf fois moins que ce qu’affirme le récit. Cinq livres représentaient en 1958 une somme considérable pour des adolescents, de l’ordre de la moitié du salaire hebdomadaire d’un ouvrier. Le titre “Five Pounds and One Mic” repose donc sur la version la moins documentée.
La citation de Paul
La citation que le récit viral attribue à Paul McCartney appelle elle aussi une précision. Les passages vérifiables, ceux que reproduit American Songwriter en citant The Lyrics, sont les suivants : “We found an advert for a little studio, Percy Phillips in Kensington”, “It cost you five pounds to make a demo record on shellac”, “Each of us had managed to scrape a pound together, which wasn’t too hard once we set our minds to it”, et “So we showed up at Percy Phillips’s recording studio, which was basically a small room with one mic.” Nous avons trouvé une annonce pour un petit studio, Percy Phillips à Kensington. Faire un disque de démonstration sur gomme-laque coûtait cinq livres. Chacun de nous avait réussi à réunir une livre, ce qui n’a pas été trop difficile une fois qu’on s’y est mis. Alors nous nous sommes présentés au studio de Percy Phillips, qui était en gros une petite pièce avec un micro.
La phrase sur le Kensington de Liverpool, “not quite as posh as London’s”, ne figure pas dans ces extraits. Elle provient peut-être du livre lui-même, que nous n’avons pas pu consulter dans son intégralité ; elle peut aussi être un ajout. Nous la signalons donc comme non vérifiée. Le livre est disponible en français sous le titre Paul McCartney : Paroles et souvenirs de 1956 à aujourd’hui.
Paul ajoute un détail savoureux, que cite aussi American Songwriter : “We were young kids with our own equipment, and you’d have to wait your turn, like at a doctor’s office.” Nous étions des gamins avec notre propre matériel, et il fallait attendre son tour, comme chez le médecin. L’image dit bien ce qu’était le studio de Percy Phillips : un service de quartier, avec sa salle d’attente et ses clients qui se succèdent.
La gravure directe
Le registre de Percy Phillips indique “Direct” : le son des musiciens est gravé en temps réel dans le disque, sans passer par une bande magnétique. Les sources divergent légèrement sur ce point. Le Paul McCartney Project décrit une performance enregistrée sur bande, puis gravée sur disque, la bande étant effacée ensuite pour le client suivant ; Beatles Bible parle d’une gravure directe, tout en mentionnant une bande effacée. Le site consacré à Percy Phillips tranche en faveur de la gravure directe, conforme à la mention du registre et au tarif le plus bas.
Les conséquences pratiques sont les mêmes dans les deux cas : il n’existe aucune autre trace de la séance que le disque lui-même. Pas de bande originale, pas de prises alternatives, pas de chutes de studio. Si le disque avait été cassé, ce premier enregistrement des futurs Beatles aurait disparu à jamais.
Le support lui-même est fragile. Il s’agit d’un disque de dix pouces, soit vingt-cinq centimètres, en aluminium recouvert d’une couche d’acétate, à lire à 78 tours par minute. Ce type de disque, appelé acétate, n’est pas fait pour durer : chaque écoute avec une aiguille lourde use un peu plus le sillon. Les étiquettes du disque des Quarrymen portent d’ailleurs la mention “Play with a light-weight pick-up”, à lire avec un bras de lecture léger. Le récit viral parle de gomme-laque, “shellac”, en reprenant les mots de Paul ; le terme est courant pour désigner les 78 tours, mais les sources techniques décrivent un disque d’aluminium et d’acétate.
Une seule prise, un quart d’heure
Le récit viral affirme que la somme payée suffisait pour une seule prise. Pour une gravure directe, c’est logique : chaque face est gravée en une fois, et l’on ne peut pas revenir en arrière. Beatles Bible estime que toute la séance a duré environ un quart d’heure. Les cinq garçons arrivent, s’installent, jouent “That’ll Be the Day”, puis “In Spite of All the Danger”, et repartent avec leur disque, ou plutôt, si l’anecdote du paiement incomplet est exacte, reviennent le chercher quand ils ont réuni le reste de la somme.
Duff Lowe a raconté que la séance ne laissait aucune place à l’improvisation : “There was no question of improvising. We were told what we had to play.” Il n’était pas question d’improviser, on nous disait ce que nous devions jouer. On imagine sans peine qui donnait ces consignes : John, le chef du groupe, et Paul, l’auteur de la chanson de la face B. La discipline était d’autant plus nécessaire qu’une erreur ne pouvait pas être corrigée.
Le partage des voix et des instruments est connu. John Lennon chante en lead sur les deux faces et joue de la guitare. Paul McCartney joue de la guitare et chante les harmonies aiguës sur “That’ll Be the Day”. George Harrison joue de la guitare, prend le solo de “In Spite of All the Danger” et participe aux chœurs. Duff Lowe est au piano, Colin Hanton à la batterie. Aucun instrument n’est doublé, aucune voix n’est ajoutée : ce qu’on entend, c’est cinq garçons jouant ensemble devant un micro, une fois, pour toujours.
Face A : “That’ll Be the Day”
Une chanson née d’une réplique de western
Le récit viral présente “That’ll Be the Day” comme une reprise de Buddy Holly chantée par John. C’est exact, et le choix de cette chanson n’a rien d’un hasard. Écrite par Buddy Holly, Jerry Allison et le producteur Norman Petty, elle tire son titre d’une réplique de John Wayne dans La Prisonnière du désert, le western de John Ford sorti en 1956 : le personnage d’Ethan Edwards y répète, avec un mélange de défi et d’ironie, “that’ll be the day”, ce sera le jour, autrement dit, ça n’arrivera jamais. Holly et Allison, sortant d’une projection, en ont fait le refrain d’une chanson d’amour bravache.
Enregistrée en février 1957 dans le studio de Norman Petty à Clovis, au Nouveau-Mexique, la chanson sort au printemps 1957 sous le nom des Crickets, le groupe de Buddy Holly. Elle devient numéro un aux États-Unis à la fin de l’été, puis numéro un en Grande-Bretagne à l’automne 1957. Quelques mois plus tard, en mars 1958, Buddy Holly et les Crickets font une tournée britannique qui marque profondément une génération de jeunes musiciens.
Pourquoi Buddy Holly comptait tant
Pour les Quarrymen, et pour John Lennon et Paul McCartney en particulier, Buddy Holly est un modèle à part. Elvis Presley est un dieu inaccessible, une voix et une présence hors du commun. Buddy Holly, lui, est un garçon à lunettes, à l’allure ordinaire, qui joue de la guitare, chante et, surtout, écrit lui-même ses chansons, avec un petit groupe de copains. Pour deux adolescents de Liverpool qui commencent à composer, c’est la preuve qu’on peut être à la fois musicien, chanteur et auteur, sans ressembler à une vedette de cinéma.
L’influence de Holly sur les Beatles est immense et durable. Le nom même du groupe, adopté en 1960, joue sur celui des Crickets, les grillons : les Beatles seront des scarabées, “beetles”, avec un “a” pour le “beat”. Les harmonies, la structure des chansons, l’usage de la guitare rythmique, tout cela doit beaucoup à Holly. Paul McCartney achètera plus tard le catalogue d’édition de Buddy Holly, et il produira en 1977 un album d’hommage de Denny Laine, Holly Days, raconté dans Holly Days (1977) : Denny Laine, Paul McCartney et Buddy Holly. Ringo Starr, de son côté, participera en 2011 à un album d’hommage à Holly, évoqué dans Think It Over (2011-2012) : Ringo Starr et l’hommage à Buddy Holly.
Buddy Holly mourra dans un accident d’avion le 3 février 1959, sept mois après la séance de Kensington. Il avait vingt-deux ans.
La version des Quarrymen
La version des Quarrymen suit de près celle des Crickets, avec les moyens du bord. John Lennon chante en lead, d’une voix encore juvénile mais déjà affirmée, avec cette pointe de nasalité qui deviendra sa signature. Paul McCartney l’accompagne en harmonie aiguë sur les refrains. Les guitares tiennent la rythmique, le piano de Duff Lowe ajoute quelques fioritures, la batterie de Colin Hanton marque le tempo. On n’est pas loin, dans l’esprit, de ce que faisaient alors des centaines de groupes amateurs britanniques. Mais l’énergie de John, l’assurance de l’ensemble et la justesse des harmonies vocales laissent deviner quelque chose de plus.
Le choix de mettre “That’ll Be the Day” en face A n’est pas anodin. C’est un succès connu de tous, le genre de chanson qu’on joue pour plaire à un public. La face A est la vitrine ; la face B, celle de la chanson originale, est le pari.
Face B : “In Spite of All the Danger”
Une chanson de Paul
“In Spite of All the Danger” est la grande originalité du disque. C’est une ballade lente, dans le style des chansons d’amour du rock’n’roll et du doo-wop des années 1950, où l’amoureux promet de rester fidèle malgré tous les dangers. Le récit viral la présente comme une chanson originale créditée McCartney-Harrison, la première composition du groupe à avoir été enregistrée. C’est exact sur les deux points, mais le crédit appelle une explication.
Paul McCartney a toujours présenté la chanson comme la sienne. Il l’a expliqué ainsi : “It says on the label that it was me and George but I think it was actually written by me, and George played the guitar solo!” L’étiquette indique que c’était George et moi, mais je crois qu’en fait c’est moi qui l’ai écrite, et George a joué le solo de guitare. Et il précise la logique de l’époque : “because George did the solo we figured that he ‘wrote’ the solo.” Comme George avait fait le solo, on considérait qu’il avait écrit le solo. Il ajoute, à propos de cette conception très libre de la propriété des chansons : “we actually used to think when we came down to London that songs belonged to everyone.” En arrivant à Londres, nous pensions vraiment que les chansons appartenaient à tout le monde.
Plus tard, Paul a nuancé ce récit. En 2014, cité par Rolling Stone, il disait se souvenir de la séance et de toutes ses circonstances, et affirmait : “we wrote it together”, nous l’avons écrite ensemble. Les deux versions ne sont pas forcément contradictoires : la chanson est sans doute née de Paul, et George a pu contribuer à l’arrangement et au solo, ce qui, pour deux adolescents de quinze et seize ans, valait bien une signature commune.
Un crédit unique
Le crédit McCartney-Harrison est unique dans toute la discographie des Beatles et de leurs prédécesseurs : c’est la seule chanson attribuée à ces deux seuls auteurs, comme le relève le site officiel des Beatles. Il est d’autant plus frappant qu’il exclut John Lennon, le chef du groupe, qui chante pourtant la chanson. Quelques mois plus tard, Paul et John adopteront la règle qui fera leur légende : toutes leurs chansons, écrites ensemble ou séparément, seront signées Lennon-McCartney. “In Spite of All the Danger” appartient à l’époque d’avant ce pacte.
On peut y voir un symbole. Le premier disque des futurs Beatles porte, sur sa face originale, les noms de Paul et de George, et non celui de John. Le duo Lennon-McCartney, qui dominera la musique populaire des années 1960, n’existe pas encore sur le papier. Et George, qui souffrira plus tard de la difficulté à faire exister ses chansons au sein du groupe, figure ici parmi les auteurs. Son éclosion comme compositeur, onze ans plus tard, est racontée dans George Harrison en 1969, la naissance d’un auteur.
L’ombre d’Elvis
Paul n’a jamais caché l’influence qui a guidé sa main. “It was my song. It’s very similar to an Elvis song”, a-t-il dit : c’était ma chanson, elle ressemble beaucoup à une chanson d’Elvis. L’historien Mark Lewisohn, dans le premier volume de sa biographie des Beatles, Tune In, a identifié le modèle : la mélodie s’appuie largement sur celle de “Trying to Get to You”, une chanson qu’Elvis Presley avait enregistrée en 1955 pour Sun Records et reprise sur son premier album en 1956. La biographie de Lewisohn, référence absolue sur ces années, est disponible ici : The Beatles: All These Years, Volume One: Tune In, de Mark Lewisohn.
Rien d’étonnant à cela. À seize ans, Paul apprend à écrire comme tous les jeunes compositeurs : en imitant ceux qu’il admire. Elvis est alors l’idole absolue des adolescents britanniques, et la place singulière qu’il occupait dans l’imaginaire des futurs Beatles est analysée dans notre article sur le modèle d’Elvis et l’invention du groupe de rock. Ce qui frappe, à l’écoute, c’est moins l’emprunt que la maîtrise : la chanson tient debout, avec un couplet, un refrain, un pont et un solo, une construction déjà solide pour un garçon de cet âge.
Le solo de George
Le solo de George Harrison est l’un des moments les plus attachants du disque. Il est simple, quelques notes, joué avec application, presque avec prudence. On y entend un garçon de quinze ans qui sait qu’il n’a qu’une chance et qui ne veut pas la gâcher. Il résume l’esprit de la séance : cinq garçons qui jouent le plus sérieusement du monde, conscients que chaque note sera gravée pour toujours.
Deux durées
Un dernier détail technique a son importance. Sur le disque original, “In Spite of All the Danger” dure environ 3 minutes 25, selon le site officiel des Beatles. Sur Anthology 1, la chanson ne dure plus que 2 minutes 44. Pour l’édition de 1995, un couplet et un refrain répétés vers la fin ont été retirés, selon Beatles Bible. La version que connaît le grand public est donc une version raccourcie, et la seule version intégrale reste celle du disque de Percy Phillips et des répliques qu’en a fait faire Paul McCartney.
Le destin du disque
Une semaine chacun
Le récit viral dit que les membres du groupe ont gardé le disque à tour de rôle. C’est exact, et Paul McCartney a lui-même décrit l’arrangement : “the agreement was that we would have it for a week each.” L’accord était que chacun l’aurait pendant une semaine. Pour cinq adolescents qui n’avaient payé le disque qu’ensemble, c’était la solution la plus juste : un disque unique, cinq propriétaires, un roulement.
On imagine la scène, répétée de maison en maison : le disque posé sur l’électrophone familial, écouté par les parents, les frères et sœurs, les voisins, les amis. Chacun pouvait enfin entendre ce que donnait son groupe. C’est aussi ce qui explique l’usure du disque : un acétate n’est pas fait pour être écouté des dizaines de fois avec les lourds bras de lecture des électrophones de l’époque.
Julia
L’un des épisodes les plus poignants de cette histoire est rapporté par Colin Hanton. Selon lui, John emporta le disque pour le faire écouter à sa mère, Julia. Colin en parle avec prudence : “I can only assume Julia listened to it”, je ne peux que supposer que Julia l’a écouté. Le 15 juillet 1958, trois jours après la séance, Julia Lennon est renversée par une voiture en traversant Menlove Avenue, devant la maison de sa sœur Mimi, à Woolton. Le conducteur est un policier qui n’était pas en service. Elle meurt peu après. John a dix-sept ans.
Si Julia a bien écouté le disque, ce fut l’un des derniers moments qu’elle partagea avec son fils, et la dernière fois qu’elle entendit le groupe qu’elle avait tant encouragé. On ne le saura jamais avec certitude, et il faut se garder d’en faire un récit trop beau. Mais la coïncidence des dates est réelle : le premier disque de John Lennon et la mort de sa mère sont séparés par trois jours. Le récit viral, qui ne mentionne pas Julia, passe à côté de l’élément le plus bouleversant de toute cette histoire. La place de Julia dans la vie de John, et les blessures que sa mort a laissées, sont évoquées dans John Lennon : Liverpool, les Quarrymen et les Beatles.
Le tiroir de Duff Lowe
Après John, le disque passe entre les mains de Paul, de George, de Colin, puis de Duff Lowe. Et là, le roulement s’arrête. Le groupe se défait peu à peu : Colin Hanton quitte les Quarrymen au début de 1959, après une soirée désastreuse dans un club social de conducteurs de bus, où le groupe, éméché, gâche son second passage devant un organisateur qui envisageait de l’engager. “I wasn’t having an awful lot of fun so it was time for me to pack up”, dira-t-il : je ne m’amusais plus beaucoup, il était temps de remballer. Duff Lowe s’éloigne à la même époque. Personne ne réclame le disque. Il reste chez Duff.
Il y restera vingt-trois ans. Duff Lowe mène une vie loin de la musique : il entre dans une société de courtage en bourse de Liverpool, puis dans la banque, et termine sa carrière dans les services financiers. Pendant ce temps, John, Paul et George deviennent les Beatles, conquièrent le monde, se séparent. Et le premier disque de leur histoire dort dans un tiroir, chez un ancien camarade de lycée de Paul.
1981 : Sotheby’s
En 1981, Duff Lowe décide de faire estimer le disque. Il s’adresse à la célèbre maison de ventes Sotheby’s. L’affaire s’ébruite : le journaliste Stephen Pile, du Sunday Times, en parle dans la presse. C’est sans doute ainsi que Paul McCartney apprend que le disque existe toujours, et qu’il pourrait être mis en vente.
Paul réagit immédiatement. Il veut récupérer ce souvenir de sa jeunesse, et il entre en contact avec Duff Lowe. Selon Beatles Bible, Lowe refuse une première offre de 5 000 livres. Les deux hommes finissent par s’entendre sur un prix qui n’a jamais été rendu public. La remise du disque a lieu dans une salle d’une banque de Worcester, où Duff l’avait mis à l’abri. Le premier enregistrement des futurs Beatles revient ainsi à l’un de ceux qui l’avaient joué.
Correctif factuel : pas “redécouvert”, mais conservé pendant vingt-trois ansLe récit viral affirme que le disque a été “eventually rediscovered decades later”, finalement redécouvert des décennies plus tard, par Duff Lowe, qui l’aurait revendu à Paul “in the 1980s”, dans les années 1980. Le disque n’a pas été perdu puis retrouvé : Duff Lowe l’a conservé de 1958 à 1981, soit vingt-trois ans, après que le roulement entre les membres du groupe s’est arrêté avec lui. C’est sa décision de le faire estimer par Sotheby’s en 1981 qui l’a fait sortir de l’ombre. La vente à Paul McCartney a eu lieu la même année, en 1981, et non vaguement “dans les années 1980”. Son prix n’a jamais été divulgué ; Lowe avait refusé une première offre de 5 000 livres.
Les répliques de Paul
Une fois le disque en sa possession, Paul McCartney prend une décision sage : il ne l’écoutera plus. Un acétate usé peut se dégrader davantage à chaque lecture. Paul fait d’abord améliorer l’enregistrement par des ingénieurs du son, puis fait presser un petit nombre de répliques, qu’il offre à sa famille et à ses amis. Le nombre exact de ces copies varie selon les sources : une cinquantaine selon Beatles Bible, vingt à vingt-cinq selon le classement de Record Collector rapporté par le NME en 2012. Ces répliques sont elles-mêmes devenues des objets de collection : Record Collector en estimait chaque exemplaire à 10 000 livres.
Le récit viral dit que McCartney a fait “remasteriser” le disque et l’a inclus dans Anthology 1. C’est un raccourci de deux étapes distinctes : la restauration et les répliques de 1981, d’une part ; la publication sur Anthology 1, quatorze ans plus tard, d’autre part.
Que sont devenus les cinq ?
Après la séance de juillet 1958, l’histoire des cinq musiciens se sépare. Colin Hanton et Duff Lowe quittent le groupe au début de 1959. John, Paul et George continuent à trois, sans batteur fixe, sous divers noms : les Quarrymen encore un temps, puis Johnny and the Moondogs à l’automne 1959. Stuart Sutcliffe, ami de John à l’école d’art, les rejoint à la basse au début de 1960. Le groupe devient les Silver Beetles, puis les Beatles à l’été 1960, avec Pete Best à la batterie, juste avant de partir pour Hambourg. Ringo Starr remplacera Pete Best en août 1962.
Colin Hanton et Duff Lowe ne sont pourtant pas sortis de l’histoire. En 1997, les anciens Quarrymen, dont Colin Hanton, Rod Davis, Len Garry, Eric Griffiths et Pete Shotton, se retrouvent pour un concert à Woolton, au profit de la restauration de la salle paroissiale de St Peter’s, quarante ans après la rencontre de John et Paul. Le groupe reformé tournera ensuite dans le monde entier, devenant à sa manière un témoin vivant des origines des Beatles. Colin Hanton a publié ses souvenirs dans un livre, Pre-fab!, et ils ont fait l’objet d’un documentaire.
Duff Lowe est mort le 22 février 2024, à l’âge de quatre-vingt-un ans. Il avait repris le piano sur le tard, notamment dans Hobo Rick & the City Slickers, le groupe de l’acteur Ricky Tomlinson. Sans lui, le premier disque des Beatles n’existerait peut-être plus. Un disque unique, passé de main en main entre cinq adolescents désinvoltes, avait toutes les chances de finir cassé, perdu ou jeté. C’est la discrétion d’un ancien pianiste devenu banquier qui l’a sauvé.
Anthology 1, 1995 : le disque révélé au monde
Trente-sept ans de silence
Pendant trente-sept ans, de 1958 à 1995, le grand public n’a jamais entendu le premier disque des futurs Beatles. Il en connaissait l’existence par les biographies, par les récits des anciens Quarrymen, par l’écho de la vente de 1981. Mais le son lui-même restait inaccessible, enfermé dans l’acétate unique de Paul McCartney et dans les quelques répliques offertes à ses proches.
Tout change avec le projet Anthology. Au début des années 1990, Paul McCartney, George Harrison et Ringo Starr, avec Apple et Neil Aspinall, entreprennent de raconter l’histoire des Beatles par eux-mêmes : une série documentaire télévisée, un livre, et trois doubles albums d’inédits, de prises alternatives et de raretés, puisés dans les archives d’EMI et dans les collections personnelles des musiciens. Le premier volume doit retracer les origines du groupe, des Quarrymen à 1964. Le disque de Percy Phillips s’impose naturellement comme l’un de ses trésors.
Novembre 1995
Anthology 1 sort le 20 novembre 1995 au Royaume-Uni et le 21 novembre aux États-Unis, chez Apple. Il s’ouvre sur “Free as a Bird”, la chanson de John Lennon complétée par les trois autres Beatles, puis, après une courte intervention parlée, sur les deux faces du disque de Kensington : “That’ll Be the Day” et “In Spite of All the Danger”. Le choix de placement est éloquent : après la dernière chanson des Beatles, la toute première. La boucle se referme et s’ouvre en même temps. L’album est disponible ici : The Beatles, Anthology 1.
L’histoire de la série Anthology, et de son troisième volume en particulier, est racontée dans Anthology 3 des Beatles a 30 ans. Le tournage des scènes réunissant Paul, George et Ringo pendant ces années, et ce qu’en a tiré la réédition de 2025, sont évoqués dans The Beatles Anthology, épisode 9.
Ce que Paul a ressenti
Paul McCartney a décrit avec une émotion rare ce qu’il a éprouvé en réécoutant ces enregistrements pour Anthology : “The strangest thing for me, listening to it, is that it’s like drowning, it’s like your life flashing by in front of you.” Le plus étrange pour moi, en l’écoutant, c’est que c’est comme se noyer, comme voir sa vie défiler devant ses yeux. Il évoquait alors tout ce que le volume réunissait, depuis les premières choses faites avec John quand ils séchaient l’école, jusqu’au “first little record we made which was a version of John singing That’ll Be The Day, and a little song of mine on the other side that’s never been released before”, le premier petit disque que nous avons fait, avec John chantant That’ll Be the Day, et une petite chanson à moi sur l’autre face, jamais publiée jusque-là.
On notera que, dans cette déclaration de 1995, Paul parle de “a little song of mine”, une petite chanson à moi, et non d’une chanson écrite avec George. On retrouve là l’ambiguïté du crédit.
Il a aussi résumé la place historique de la chanson : “It was the first song we ever recorded, the first thing on which our names appeared, the first official recording of what later became The Beatles.” C’était la première chanson que nous ayons enregistrée, la première chose sur laquelle nos noms apparaissaient, le premier enregistrement officiel de ce qui allait devenir les Beatles.
Correctif factuel : restauré en 1981, publié en 1995, raccourci au passageLe récit viral affirme que McCartney “later had it remastered and included on Anthology 1 (1995)”, l’a fait remasteriser plus tard et l’a inclus dans Anthology 1. C’est exact dans le principe, mais cela confond deux étapes. En 1981, juste après l’avoir racheté, Paul fait améliorer l’enregistrement par des ingénieurs du son et presse un petit nombre de répliques pour ses proches. En 1995, les deux chansons sont publiées sur Anthology 1, sorti le 20 novembre au Royaume-Uni et le 21 novembre aux États-Unis. Il faut ajouter un détail que le récit omet : sur Anthology 1, “In Spite of All the Danger” a été raccourcie, passant d’environ 3 minutes 25 sur le disque original à 2 minutes 44, par la suppression d’un couplet et d’un refrain répétés vers la fin.
2025 : une nouvelle vie
Trente ans après, en novembre 2025, l’ensemble du projet Anthology a été réédité dans un grand coffret, The Beatles Anthology Collection, accompagné d’un quatrième volume inédit et d’une version restaurée de la série documentaire. Les deux chansons de 1958 y figurent de nouveau, en ouverture de l’histoire. Le coffret est disponible ici : The Beatles, Anthology Collection. Les deux faces de 1958 sont également parues sous d’autres formes, dont un disque reprenant le couplage original, “In Spite of All the Danger” et “That’ll Be the Day”, selon la discographie du Paul McCartney Project.
Paul McCartney et sa première chanson enregistrée
Sur scène, soixante ans plus tard
Le récit viral ne le mentionne pas, mais “In Spite of All the Danger” a connu une seconde vie inattendue : Paul McCartney l’a réintégrée à ses concerts. Il l’a jouée notamment lors de sa tournée mondiale de 2005, puis lors de la tournée One on One à partir de 2016, et elle fait partie du répertoire de la tournée Got Back, commencée en 2022 et poursuivie jusqu’en 2025. Il la présente généralement comme la toute première chanson enregistrée par le groupe qui allait devenir les Beatles, et raconte au public l’histoire du studio de Percy Phillips.
Le contraste est saisissant. La chanson qu’un garçon de seize ans avait écrite en imitant Elvis, et qu’un quintette d’amateurs avait gravée pour quelques shillings dans un salon de Liverpool, est chantée par des dizaines de milliers de spectateurs dans les plus grands stades du monde, par un homme de plus de quatre-vingts ans. Paul l’enchaîne parfois avec “Love Me Do”, le premier single des Beatles, comme pour rappeler la continuité entre les deux époques.
Une fidélité aux origines
Ce choix dit beaucoup de la relation de Paul McCartney à ses débuts. De tous les Beatles, il est celui qui a toujours le plus revendiqué l’héritage des Quarrymen et de Liverpool. Il a racheté le disque de 1958. Il a fait de “In Spite of All the Danger” un moment de ses concerts. Il a consacré à la chanson un chapitre de The Lyrics. Il a, à plusieurs reprises, joué des chansons des Quarrymen sur scène, comme “Hot as Sun”, une composition de jeunesse reprise par les Wings, racontée dans Hot as Sun / Glasses : des Quarrymen aux concerts des Wings.
Ce rapport à Liverpool, à ses lieux et à ses souvenirs, est au cœur de “Liverpool fait partie de qui nous sommes”, notre article sur les allers-retours de Paul et de Ringo entre les Beatles et leur ville.
Le disque le plus rare de Grande-Bretagne
200 000 livres
Le récit viral conclut que l’acétate de 1958 est devenu “one of the most valuable recordings in rock history”, l’un des enregistrements les plus précieux de l’histoire du rock. C’est exact, et c’est même une formulation modeste. En novembre 2012, le magazine britannique Record Collector, référence des collectionneurs de disques, l’a classé en tête de sa liste des disques les plus rares de Grande-Bretagne, avec une valeur estimée à 200 000 livres. Le site consacré à Percy Phillips indique que la même estimation figurait encore dans le guide des prix de Record Collector en 2016. La deuxième place de ce classement revenait d’ailleurs aux répliques de 1981 faites par Paul McCartney, estimées à 10 000 livres chacune. Les places suivantes étaient occupées par des disques des Sex Pistols, dont l’acétate de “God Save the Queen”, estimé à 10 000 livres.
Il faut toutefois relativiser ces chiffres. Une estimation n’est pas un prix de vente. L’acétate des Quarrymen n’a jamais été proposé aux enchères, et il ne le sera sans doute jamais tant que Paul McCartney ou ses héritiers le conserveront. Sa valeur réelle, s’il venait un jour à être vendu, pourrait être très supérieure à l’estimation de 2012 : les objets liés aux Beatles ont atteint, ces dernières années, des prix spectaculaires, comme le raconte notre article sur les Beatles aux enchères. La valeur de la basse Höfner de Paul, autre relique des débuts, fait l’objet d’une estimation analogue dans De 30 livres à 10 millions.
Pourquoi tant de valeur ?
Trois raisons expliquent la valeur exceptionnelle de ce disque. La première est son unicité : il n’existe qu’un exemplaire original, et aucune bande ne l’a doublé. Les répliques de 1981, si précieuses soient-elles, sont des copies ; l’original est le seul objet physique qui a été gravé en présence des cinq musiciens.
La deuxième est sa place dans l’histoire. C’est le premier enregistrement réunissant John Lennon, Paul McCartney et George Harrison, et la première chanson originale de leur groupe jamais enregistrée. Pour les historiens comme pour les collectionneurs, c’est le point zéro de la discographie des Beatles.
La troisième est son histoire : le passage de main en main, la mort de Julia trois jours après la séance, les vingt-trois ans dans le tiroir de Duff Lowe, le rachat par Paul. Un objet de collection vaut aussi par le récit qu’il porte, et celui-ci est exceptionnel.
Avant et après Kensington : les premiers enregistrements
La bande de Woolton, 1957
Le disque de Percy Phillips n’est pas le plus ancien enregistrement de John Lennon. Le 6 juillet 1957, le jour de sa rencontre avec Paul, un spectateur de la fête de St Peter’s, Bob Molyneux, a enregistré sur un magnétophone portatif une partie du concert des Quarrymen, dont une version de “Puttin’ on the Style”, le succès de Lonnie Donegan. La bande, retrouvée des décennies plus tard, a été vendue aux enchères en 1994. Mais c’est un document capté par un tiers, sans Paul ni George, et d’une qualité sonore très médiocre. Le disque de 1958 reste le premier enregistrement voulu par le groupe, et le premier avec les trois futurs Beatles.
Les enregistrements domestiques de 1960
Après Kensington, il faut attendre 1960 pour retrouver des traces sonores du groupe. Au printemps de cette année-là, John, Paul, George et Stuart Sutcliffe enregistrent chez eux, sur un magnétophone emprunté, des répétitions et des compositions, dont certaines figurent aussi sur Anthology 1, comme “Hallelujah, I Love Her So”, “You’ll Be Mine” et “Cayenne”. Ce sont des documents de travail, enregistrés dans une chambre, sans batteur, très loin de la petite solennité de la séance chez Percy Phillips.
Hambourg, 1960 et 1961
En octobre 1960, à Hambourg, John, Paul et George enregistrent un acétate dans un petit studio, l’Akustik Studio, avec Lu Walters, le bassiste et chanteur de Rory Storm and the Hurricanes, et avec le batteur de ce groupe, un certain Ringo Starr. C’est la première fois que les trois futurs Beatles jouent avec Ringo sur un disque. L’acétate, comme celui de 1958, a été gravé en très peu d’exemplaires, et aucun n’a été retrouvé. En juin 1961, toujours à Hambourg, les Beatles accompagnent le chanteur Tony Sheridan pour le label Polydor, sous la direction du chef d’orchestre Bert Kaempfert ; le single “My Bonnie” sera leur premier disque commercialisé, sous le nom de Tony Sheridan and the Beat Brothers.
Decca et EMI, 1962
Le 1er janvier 1962, les Beatles passent une audition chez Decca, à Londres, et enregistrent quinze titres en une heure environ. Decca les refuse. Quelques mois plus tard, George Martin les engage chez Parlophone, une petite marque d’EMI. Le 5 octobre 1962 sort “Love Me Do”, le premier single officiel des Beatles. Entre le disque de Kensington et “Love Me Do”, il s’est écoulé quatre ans et trois mois : le temps d’apprendre le métier, à Liverpool et à Hambourg, et de trouver un batteur, Ringo Starr. Ces années et la Grande-Bretagne qu’elles ont vue changer sont racontées dans La Grande-Bretagne des années Beatles (1962-1970).
Ce que nous dit le disque
Une ambition déjà là
Écouté aujourd’hui, le disque de 1958 surprend moins par sa qualité que par ce qu’il révèle. Les Quarrymen ne sont pas encore de grands musiciens. La batterie est sommaire, le piano un peu perdu, les guitares approximatives. Mais deux choses frappent. D’abord, la voix de John Lennon, déjà reconnaissable entre toutes, avec son aplomb et sa couleur particulière. Ensuite, et surtout, la présence d’une chanson originale. En 1958, presque aucun groupe amateur britannique n’enregistre ses propres compositions. Les Quarrymen, eux, consacrent la moitié de leur unique disque à une chanson de Paul.
C’est là, plus que dans la qualité de l’enregistrement, que se trouve l’importance historique du disque. Il montre qu’au départ, ce groupe ne se contentait pas d’imiter ses idoles : il voulait aussi écrire. Cinq ans plus tard, ce serait la marque de fabrique des Beatles, et la raison de leur supériorité sur tous leurs concurrents.
La foudre dans un sillon
Le récit viral se termine sur une belle image : trois adolescents de Liverpool ont capturé la foudre dans un sillon. L’image est juste, à condition d’en corriger le chiffre. Ils étaient cinq, et deux d’entre eux, Duff Lowe et Colin Hanton, ont été presque effacés de la légende. Leur nom ne figure pas sur la plaque de la gloire, mais leur musique est dans le sillon, et c’est l’un d’eux qui a sauvé le disque. Une histoire des origines des Beatles qui les oublie est incomplète.
Correctif factuel : “le plus précieux”, une estimation et non une venteLe récit viral présente l’acétate comme l’un des enregistrements les plus précieux de l’histoire du rock. C’est fondé : Record Collector l’a classé en 2012 comme le disque le plus rare de Grande-Bretagne et en a estimé la valeur à 200 000 livres, estimation reprise dans son guide des prix de 2016. Mais il s’agit d’une estimation, pas d’un prix atteint aux enchères : le disque n’a jamais été mis en vente depuis que Paul McCartney l’a racheté en 1981. Le seul prix connu de cette histoire est celui de l’offre initiale de Paul, 5 000 livres, refusée par Duff Lowe ; le montant final de la transaction n’a jamais été rendu public.
Le récit viral au crible : le verdict
| Affirmation | Verdict | Ce qu’il faut savoir |
|---|---|---|
| À la mi-1958, Paul et George avaient rejoint le groupe de John | Exact | Paul joue avec les Quarrymen depuis octobre 1957, George depuis le début de 1958. |
| Le groupe était un trio | Faux | Cinq musiciens jouent sur le disque : John, Paul, George, Duff Lowe au piano et Colin Hanton à la batterie. |
| L’enregistrement a eu lieu chez Percy Phillips, à Kensington, à l’été 1958 | Exact | Au 38 Kensington, Liverpool, très probablement le samedi 12 juillet 1958 selon le registre du studio. |
| Le disque a coûté cinq livres, une livre par musicien | Douteux | C’est le souvenir de Paul en 2021 ; les autres sources donnent 17 shillings et 6 pence, et le registre 11 shillings et 3 pence. |
| Un seul micro, une seule prise | Exact | Gravure directe sur disque devant un micro unique ; la séance a duré environ un quart d’heure. |
| Percy Phillips gravait avec un grand casque sur les oreilles | Non vérifié | Phillips a bien assuré l’enregistrement, mais aucune source consultée ne décrit ce casque. |
| “That’ll Be the Day”, reprise de Buddy Holly chantée par John | Exact | John chante en lead, Paul en harmonie. |
| “In Spite of All the Danger”, créditée McCartney-Harrison, première composition enregistrée | Exact | Paul l’a présentée comme sa chanson, George ayant composé et joué le solo ; c’est le seul crédit McCartney-Harrison. |
| Un seul exemplaire du disque | Exact | Aucune bande n’a été conservée ; les copies existantes sont les répliques faites pour Paul en 1981. |
| Le disque a été “redécouvert” par Duff Lowe et vendu à Paul dans les années 1980 | À nuancer | Lowe l’a conservé pendant vingt-trois ans ; il l’a fait estimer et l’a vendu à Paul en 1981, pour un prix non divulgué. |
| Remasterisé et publié sur Anthology 1 en 1995 | Exact, à préciser | Restauration et répliques en 1981, publication en novembre 1995 ; “In Spite of All the Danger” y est raccourcie. |
| L’un des enregistrements les plus précieux de l’histoire du rock | Exact | Estimé à 200 000 livres par Record Collector, qui l’a classé disque le plus rare de Grande-Bretagne en 2012. |
Chronologie
| Date | Événement |
|---|---|
| 1955 | Percy Phillips ouvre son studio au 38 Kensington, à Liverpool. |
| Fin 1956 ou début 1957 | John Lennon fonde les Quarrymen. |
| 6 juillet 1957 | Rencontre de John Lennon et de Paul McCartney à la fête de St Peter’s, à Woolton. |
| 18 octobre 1957 | Premier concert de Paul avec les Quarrymen, au New Clubmoor Hall. |
| Début 1958 | George Harrison rejoint le groupe ; Duff Lowe y entre en février. |
| 12 juillet 1958 | Séance chez Percy Phillips : “That’ll Be the Day” et “In Spite of All the Danger”. |
| 15 juillet 1958 | Mort de Julia Lennon, la mère de John. |
| Début 1959 | Colin Hanton et Duff Lowe quittent le groupe ; le disque reste chez Lowe. |
| 3 février 1959 | Mort de Buddy Holly dans un accident d’avion. |
| Été 1960 | Le groupe devient les Beatles et part pour Hambourg. |
| 5 octobre 1962 | Sortie de “Love Me Do”, premier single officiel des Beatles. |
| 1981 | Duff Lowe fait estimer le disque par Sotheby’s ; Paul McCartney le rachète et fait faire des répliques. |
| 1984 | Mort de Percy Phillips. |
| 20-21 novembre 1995 | Publication des deux chansons sur Anthology 1. |
| 1997 | Les anciens Quarrymen se reforment pour un concert à Woolton. |
| 26 août 2005 | Plaque commémorative au 38 Kensington, avec la date erronée du 14 juillet. |
| Novembre 2012 | Record Collector classe l’acétate disque le plus rare de Grande-Bretagne, estimé à 200 000 livres. |
| Août 2018 | Nouvelle plaque consacrée à Percy Phillips et à son studio. |
| 2021 | Paul McCartney raconte la séance dans The Lyrics, avec le souvenir des cinq livres. |
| 22 février 2024 | Mort de John “Duff” Lowe, à quatre-vingt-un ans. |
| Novembre 2025 | Réédition dans The Beatles Anthology Collection. |
Questions fréquentes
Quel est le premier enregistrement des Beatles ?
Le premier enregistrement voulu par le groupe est le disque gravé chez Percy Phillips à Liverpool, très probablement le 12 juillet 1958, par les Quarrymen : “That’ll Be the Day” et “In Spite of All the Danger”. Il existe un enregistrement amateur antérieur, réalisé par un spectateur à Woolton le 6 juillet 1957, mais sans Paul ni George.
Qui joue sur le disque de 1958 ?
John Lennon (chant, guitare), Paul McCartney (guitare, chœurs), George Harrison (guitare, solo, chœurs), John “Duff” Lowe (piano) et Colin Hanton (batterie).
Combien a coûté l’enregistrement ?
Les sources divergent. Paul McCartney se souvenait en 2021 de cinq livres. Le site officiel des Beatles et Duff Lowe donnaient 17 shillings et 6 pence. Le registre de Percy Phillips indique 11 shillings et 3 pence, pour une gravure directe.
Qui a écrit “In Spite of All the Danger” ?
La chanson est créditée McCartney-Harrison. Paul a expliqué qu’il l’avait écrite et que George, auteur du solo, avait été associé au crédit ; il a aussi dit en 2014 qu’ils l’avaient écrite ensemble.
Où se trouve le disque aujourd’hui ?
Il appartient à Paul McCartney, qui l’a racheté à Duff Lowe en 1981 et qui évite de l’écouter pour ne pas l’abîmer.
Combien vaut le disque ?
Record Collector l’a estimé à 200 000 livres en 2012. Il n’a jamais été vendu aux enchères.
Où peut-on l’écouter ?
Les deux chansons figurent sur Anthology 1, paru en novembre 1995, et dans The Beatles Anthology Collection, rééditée en novembre 2025. “In Spite of All the Danger” y est légèrement raccourcie.
Pour aller plus loin
Pour l’histoire de John Lennon avant les Beatles, lire John Lennon : Liverpool, les Quarrymen et les Beatles. Pour celle de Paul, Paul McCartney : Liverpool, l’enfance et les débuts musicaux. Pour la place de l’acétate parmi les raretés des Beatles, notre guide des disques les plus rares des Beatles. Pour les souvenirs de Paul sur ces années, sa biographie autorisée par Barry Miles : Paul McCartney : Many Years From Now.
Sources
American Songwriter, Peter Burditt, “Five Pounds and One Mic: The Story Behind the First Ever Recording by The Quarrymen (a.k.a. The Beatles)”, 20 octobre 2025, citant Paul McCartney, The Lyrics: 1956 to the Present (2021).
The Beatles, site officiel, fiche “In Spite of All the Danger”.
Beatles Bible, “Recording: In Spite Of All The Danger, That’ll Be The Day” et fiche de la chanson “In Spite of All the Danger”.
The Paul McCartney Project, “The first recording session by the Quarry Men”, 12 juillet 1958.
Percy Phillips, site consacré à Percy Phillips et à son studio (percyphillips.com et phillipsacetates.com).
Beatlesource, notes sur les Quarrymen et la séance chez Percy Phillips.
NME, Leonie Cooper, article du 23 novembre 2012 sur le classement des disques les plus rares de Grande-Bretagne par Record Collector.
Culture Sonar, “The Almost Beatle: Colin Hanton”.
American Songwriter, article sur la mort de John “Duff” Lowe, février 2024.












