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« Friends to Go » : la chanson de 2005 où Paul McCartney s’est senti « presque George Harrison », et le crédit qui n’a jamais existé

Par Clive Helday
Friends to Go : McCartney écrit « comme George Harrison » en 2005

En 2005, Paul McCartney aurait écrit une chanson qui offrait enfin à George Harrison le crédit d’auteur qu’il attendait depuis les Beatles. La chanson existe, elle s’appelle « Friends to Go », et figure sur l’album Chaos and Creation in the Backyard. Les citations de McCartney sont authentiques : il a bien raconté qu’en l’écrivant, il s’était senti « presque George Harrison ». Mais le titre de l’article ne correspond à rien de vérifiable. Harrison, mort en novembre 2001, n’est crédité nulle part sur ce morceau, signé par McCartney seul. Et il n’avait pas besoin d’attendre 2005 pour partager une signature avec son ancien camarade : leurs deux noms figurent ensemble sur un enregistrement de 1958, puis sur des titres des Beatles en 1967 et en 1995.

Nous avons repris chaque affirmation du texte, de la rivalité d’écriture née dans les années 1960 jusqu’à la prétendue « panne d’inspiration » de McCartney au milieu des années 2000. Le résultat dessine une histoire moins sentimentale que la version virale, mais plus juste et, au fond, plus touchante : celle de deux hommes qui se connaissaient depuis le bus de l’école, et d’une chanson écrite par l’un dans la manière de l’autre, quatre ans après sa mort.

Ce que raconte le texte qui circule

Le texte se présente comme une relecture de la discorde des Beatles. D’ordinaire, explique-t-il, on cherche l’origine de la rupture dans l’opposition entre les deux chefs, John Lennon et Paul McCartney. Et si le vrai point de départ était ailleurs, entre McCartney et George Harrison ? Selon l’auteur, c’est entre ces deux-là qu’une véritable faille d’auteurs s’est ouverte. McCartney, présence constante dans l’écriture, aurait eu du mal à céder le contrôle, en particulier pendant les années expérimentales, lorsqu’il entraînait le groupe dans sa croisade kaléidoscopique de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band.

Pendant cet album, Harrison aurait levé les yeux au ciel devant les excès de McCartney, tout en enrageant de ne pas avoir davantage de place. Il avait pourtant prouvé sa valeur, poursuit le texte, avec « Taxman » sur Revolver, avant de surpasser tout le monde avec « Something » sur Abbey Road. L’histoire des rivalités d’écriture des Beatles pourrait donc se raconter à travers l’ambition féroce de McCartney et l’étouffement des projets de Harrison. Et si McCartney n’a jamais exprimé les mêmes regrets que Lennon sur le partage des tâches, il a reconnu que Harrison était un meilleur auteur qu’il ne l’avait cru.

Vient alors le cœur du texte. En 2005, McCartney aurait traversé une sorte de sécheresse créative, rien de ce qu’il écrivait ne semblant porter comme autrefois. Il se serait tourné vers son ancien camarade « par le spiritualisme », en espérant qu’il le guiderait vers la gloire. L’auteur cite McCartney à propos de « Friends to Go » : il s’était senti presque George Harrison, la chanson s’était écrite toute seule, parce que ce n’était même pas lui qui l’écrivait. Il le cite encore : il voyait George chanter tout un passage, et c’était une chanson « amicale » à écrire.

Le texte conclut que la chanson, qui parle d’isolement et du caractère passager des amitiés pour une personne aussi célèbre, possède une certaine poésie : McCartney y trouverait du réconfort auprès de son vieux camarade, en reprenant un style sonore très clairement harrisonien, comme pour se faire pardonner toutes les chansons qu’il l’aurait empêché d’écrire avec les Beatles. En 2005, de toute façon, tout cela appartenait au passé : la carrière solo de Harrison avait levé tous les doutes, et l’on s’accorderait à dire que, de tous les Beatles, c’est lui qui a publié le meilleur disque solo.

Notre vérification en bref

Avant d’entrer dans le détail, voici ce que nos recherches établissent. Les citations de McCartney sur « Friends to Go » sont réelles. Elles proviennent d’un entretien promotionnel enregistré en juillet 2005 avec l’animateur britannique Gary Crowley, distribué aux médias sur un CD hors commerce, et reprises depuis par plusieurs sites de référence. Certaines bases les rattachent à une émission de BBC Radio 6 Music : l’attribution exacte varie, mais le contenu ne change pas.

Le titre, en revanche, est faux. « Friends to Go » est créditée à Paul McCartney seul, sur toutes les éditions de l’album. Harrison n’y figure ni comme auteur, ni comme coauteur, ni comme source d’inspiration officielle dans les crédits. Le « crédit tant attendu » relève de la formule de magazine, pas de la discographie. Et comme nous le verrons, McCartney et Harrison avaient déjà été cosignataires, d’abord dans leur adolescence, puis à deux reprises sous le nom des Beatles.

La rivalité d’écriture entre les deux hommes, elle, est documentée, mais le texte la simplifie. Harrison s’est surtout heurté au duo Lennon-McCartney, à une hiérarchie installée dès les débuts, et au producteur George Martin, qui a refusé l’une de ses chansons pour Sgt. Pepper. Les tensions personnelles avec McCartney sont réelles, notamment en 1968 et en janvier 1969, mais elles portaient plus souvent sur la manière de jouer que sur le nombre de chansons. Enfin, la « sécheresse » de 2005 ne tient pas : Chaos and Creation in the Backyard a été l’un des disques les mieux reçus de McCartney depuis des décennies, avec quatre nominations aux Grammy Awards. Et McCartney n’a jamais parlé de séance spirite ni d’appel à l’aide adressé à l’au-delà.

Reste une question que le texte tranche trop vite : Harrison a-t-il signé le meilleur album solo d’un Beatle ? All Things Must Pass est souvent placé en tête, mais ce consensus est loin d’être unanime. Nous y reviendrons, disque par disque.

Le « crédit tant attendu » : une signature commune qui existait depuis 1958

Le titre du texte viral repose sur une idée simple : Harrison aurait passé sa vie à attendre que McCartney partage avec lui la signature d’une chanson, et « Friends to Go » aurait réparé cette injustice. Or le crédit de la chanson est sans ambiguïté. Sur le livret de Chaos and Creation in the Backyard, comme dans les bases de données des sociétés d’auteurs, « Friends to Go » est attribuée à Paul McCartney seul. L’idée qu’il s’agirait d’une chanson « de George » relève de l’impression de son auteur, pas d’une reconnaissance juridique. Personne, ni chez MPL, la société d’édition de McCartney, ni dans la famille Harrison, n’a revendiqué un partage.

Plus intéressant encore : la discographie montre que les deux hommes ont déjà été réunis sur une étiquette, à plusieurs reprises.

« In Spite of All the Danger » : McCartney-Harrison, 1958

Le premier crédit commun date de l’adolescence. À l’été 1958, les Quarrymen, groupe de skiffle de John Lennon auquel McCartney s’est joint l’année précédente et Harrison quelques mois plus tôt, se cotisent pour enregistrer un disque dans le petit studio de Percy Phillips, au 38 Kensington, à Liverpool. Pour quelques shillings, ils gravent deux titres directement sur un acétate en gomme-laque : une reprise de « That’ll Be the Day » de Buddy Holly, et une chanson originale, « In Spite of All the Danger ». La date précise de la séance est discutée, mais tous les récits la placent au cours de l’été.

Ce disque unique circule ensuite de main en main entre les membres du groupe, avant d’échouer chez le pianiste John « Duff » Lowe, qui le conserve pendant plus de vingt ans. McCartney le rachète en 1981. Le public ne l’entend qu’en novembre 1995, lorsqu’il ouvre le premier volume de l’Anthology des Beatles. Le crédit imprimé sur la pochette est alors McCartney-Harrison. C’est, à notre connaissance, la seule chanson publiée où les deux noms apparaissent ensemble, et seuls.

McCartney n’a jamais caché que ce partage reflétait davantage les usages d’un groupe d’adolescents qu’une collaboration à parts égales. Il a raconté, dans les entretiens de l’Anthology, que la chanson était surtout de lui et que George y avait ajouté le solo de guitare, ce qui suffisait, à l’époque, pour mettre son nom sur l’étiquette. Le geste n’en est que plus parlant : à seize ans, McCartney estimait qu’une partie de guitare inventée par Harrison méritait une signature. Quatre ans plus tard, chez EMI, la règle sera tout autre.

Dans les Beatles : les crédits à quatre

Une fois le groupe signé chez Parlophone en 1962, le crédit Lennon-McCartney devient une marque, appliquée à toutes les chansons que l’un ou l’autre écrit, ensemble ou séparément. Harrison signe seul ses propres chansons, à partir de « Don’t Bother Me » en 1963. Les crédits partagés entre plusieurs Beatles restent rares, et presque toujours liés à des pièces collectives, improvisées en studio.

Le plus connu est « Flying », l’instrumental de Magical Mystery Tour, enregistré en septembre 1967 et crédité Harrison-Lennon-McCartney-Starkey. C’est la première composition publiée par EMI sous les quatre noms du groupe. D’autres suivront : le message de Noël de 1967 pour le fan-club, « Christmas Time (Is Here Again) », qui deviendra en 1995 la face B d’un single, la courte improvisation « Dig It » sur Let It Be en 1970, ou le « 12-Bar Original » de 1965, publié en 1996 sur l’Anthology 2. Dans tous ces cas, le crédit collectif ne récompense pas une chanson écrite à deux : il prend acte d’une musique née d’une jam session.

Signalons enfin, pour mémoire, l’instrumental « Cry for a Shadow », enregistré à Hambourg en juin 1961 et crédité Lennon-Harrison. Harrison a donc partagé une signature avec chacun des deux auteurs principaux du groupe avant même l’arrivée de Ringo Starr.

« Free as a Bird » : les quatre noms en 1995

Le cas le plus significatif est plus tardif. En 1994, McCartney, Harrison et Starr se retrouvent dans le studio de McCartney, dans le Sussex, pour compléter une maquette de John Lennon fournie par Yoko Ono. Le producteur est Jeff Lynne, ancien d’ELO et partenaire de Harrison dans les Traveling Wilburys. Le résultat, « Free as a Bird », paraît en décembre 1995 et se classe deuxième au Royaume-Uni. Le crédit officiel associe les quatre Beatles : Lennon, McCartney, Harrison et Starkey. Il en va de même pour « Real Love », publiée en mars 1996.

Ce partage n’a rien d’automatique. McCartney et Harrison ont, ensemble, écrit et arrangé les parties manquantes de la maquette, notamment le pont, à partir de bribes que Lennon n’avait pas achevées. Nous avons raconté ce travail dans notre article sur Free as a Bird et le pont écrit par McCartney et Harrison. Si un « crédit longtemps attendu » a été accordé à Harrison à côté de McCartney, c’est donc en 1995, de son vivant, et à l’issue d’une vraie collaboration.

On mesure ainsi l’écart entre le titre viral et les faits. En 2005, Harrison n’avait plus besoin de crédit : il en avait obtenu un dix ans plus tôt, et « Friends to Go » n’en ajoute aucun. La chanson est autre chose, que McCartney a décrite lui-même : une manière d’écrire « comme George », qui ne se traduit pas dans les colonnes d’une base de droits d’auteur. Pour comprendre pourquoi cette idée l’a frappé, il faut revenir à la relation entre les deux musiciens, et à la place, longtemps marginale, que Harrison a occupée dans l’écriture des Beatles.

Le benjamin du bus de l’école : une hiérarchie installée avant les premières chansons

La relation entre McCartney et Harrison commence bien avant Lennon. Les deux garçons fréquentent le Liverpool Institute, le lycée de garçons de Mount Street, et prennent le même bus pour s’y rendre. McCartney est né le 18 juin 1942, Harrison le 25 février 1943 : huit mois les séparent, mais à l’école, une classe d’écart suffit pour créer un monde. McCartney a souvent raconté qu’il voyait alors George comme un « gamin », un cadet sympathique qui partageait sa passion pour la guitare et le rock’n’roll américain.

C’est McCartney qui présente Harrison à Lennon, au début de 1958. L’épisode est entré dans la légende sous une forme simple : Harrison joue l’instrumental « Raunchy » à l’étage d’un bus, Lennon est convaincu, et le benjamin rejoint les Quarrymen. Lennon a avoué plus tard qu’il avait hésité, parce que Harrison était trop jeune à ses yeux. Cette hésitation n’a rien d’anecdotique : elle fixe une hiérarchie qui va durer. Lennon a dix-sept ans, McCartney quinze, Harrison quinze à peine ; le premier est le chef, le second son partenaire, le troisième est accepté pour ses doigts.

Le guitariste qui n’écrit pas

Dans les années qui suivent, le partage des rôles se fige. Lennon et McCartney ont commencé à écrire ensemble dès 1957, dans le salon du 20 Forthlin Road, en notant les paroles dans un cahier d’écolier. Harrison, lui, devient le guitariste solo. Il apprend les parties de Carl Perkins, de Chet Atkins, de Buddy Holly. À Hambourg, entre 1960 et 1962, c’est sa technique qui progresse le plus, au fil de nuits de six ou huit heures de scène. Mais il ne propose presque pas de chansons, et personne ne lui en demande.

Lorsque les Beatles signent chez Parlophone, le partage est donc établi. Lennon et McCartney fournissent les titres originaux, George Martin les sélectionne, Harrison les orne. Il chante quelques reprises sur scène et sur disque, comme « Roll Over Beethoven » ou « Chains », mais aucune de ses compositions ne figure sur Please Please Me, en mars 1963.

« Don’t Bother Me », 1963 : une première chanson écrite au lit

La première chanson de Harrison enregistrée par les Beatles naît presque par hasard. En août 1963, le groupe est en résidence à Bournemouth. Harrison, cloué au lit par un malaise, décide d’essayer d’écrire, pour voir s’il en est capable. Il en sort « Don’t Bother Me », une chanson sombre, nerveuse, dont le titre dit à peu près son humeur du moment. Elle paraît le 22 novembre 1963 sur With the Beatles. Harrison a ensuite jugé sévèrement ce premier essai, qu’il considérait comme un simple exercice. Il n’écrira plus rien pour le groupe pendant plus d’un an.

Le silence qui suit s’explique aisément. Lennon et McCartney, en 1964, sont au sommet de leur productivité : A Hard Day’s Night est le seul album des Beatles composé entièrement de leurs chansons. Harrison n’y signe rien. Face à deux auteurs qui produisent des succès mondiaux, sa marge de manœuvre est mince. Personne ne lui interdit d’écrire, mais personne ne lui laisse le temps d’apprendre.

1965 : deux chansons par disque, au mieux

L’année 1965 marque un premier changement. Sur Help!, en août, Harrison place deux chansons : « I Need You » et « You Like Me Too Much ». La première utilise une pédale de volume pour adoucir l’attaque de la guitare, un effet qui fait de lui l’un des premiers guitaristes pop à jouer avec le timbre autant qu’avec les notes. Sur Rubber Soul, en décembre, il en signe à nouveau deux : « Think for Yourself », avec sa basse saturée jouée par McCartney, et « If I Needed Someone », dont le riff carillonnant doit beaucoup aux Byrds.

Deux chansons sur quatorze : c’est le quota implicite qui s’installe. Il n’est inscrit nulle part, et Harrison n’a jamais affirmé qu’on le lui ait imposé formellement. Mais il reflète l’économie du groupe. Les singles sont réservés à Lennon et McCartney, qui ont fait leurs preuves. Les albums ont un nombre limité de plages. Et chaque chanson de Harrison occupe une place qu’une chanson de Lennon ou de McCartney aurait pu prendre.

Ce qui frappe, à la réécoute, c’est la part de McCartney dans ces premiers titres. Sur « Think for Yourself », sa basse doublée, passée dans un circuit de distorsion, donne au morceau sa couleur. Les harmonies vocales des trois chanteurs, sur « If I Needed Someone », sont travaillées avec le même soin que sur les chansons de Lennon-McCartney. Le texte viral imagine un McCartney qui étouffe les chansons de son cadet : en 1965, il les arrange, les joue, les chante. La frustration de Harrison est réelle, mais elle naît d’un système plus que d’un homme.

Il faut aussi rappeler ce que Harrison découvre au même moment. Sur le tournage de Help!, au printemps 1965, il remarque des instruments indiens dans une scène de restaurant. Il achète un sitar à Londres, l’utilise sur « Norwegian Wood » de Lennon en octobre, et commence à s’intéresser à la musique de Ravi Shankar. Cette ouverture va bientôt lui donner un territoire que ni Lennon ni McCartney ne peuvent lui disputer. Et l’année suivante, sur Revolver, il obtient pour la première fois trois chansons, dont l’une ouvre le disque.

« Taxman », 1966 : la chanson de George, le solo de Paul

Le texte viral cite « Taxman » comme la preuve que Harrison était, dès 1966, « à la hauteur ». L’exemple est bien choisi, mais pour une raison que l’auteur ne mentionne pas : cette chanson est aussi l’un des meilleurs exemples de collaboration entre Harrison et McCartney dans toute l’histoire du groupe.

Un impôt de 95 % et une colère de jeune millionnaire

À vingt-trois ans, George Harrison découvre la fiscalité britannique. Le gouvernement travailliste de Harold Wilson applique aux plus hauts revenus une surtaxe qui, cumulée à l’impôt sur le revenu, prélève la quasi-totalité de chaque livre gagnée au-delà d’un certain seuil. Harrison a expliqué qu’il avait écrit la chanson en comprenant que, sur une livre, le fisc en prenait l’essentiel. La surprise est d’autant plus vive que les Beatles, en 1965, ont été décorés de l’ordre de l’Empire britannique par le même gouvernement.

Le texte, sarcastique, s’adresse au contribuable du point de vue du percepteur, qui énumère tout ce qu’il pourra taxer. Il cite nommément Harold Wilson et le chef de l’opposition conservatrice, Edward Heath, un fait rare dans le répertoire pop britannique de l’époque. Lennon a affirmé, en 1980, avoir aidé Harrison à trouver quelques formules, ce que celui-ci n’a jamais vraiment commenté. Le fond de la chanson, lui, est entièrement de Harrison : la rancœur du jeune homme sorti d’une famille modeste de Liverpool, qui voit fondre ce qu’il vient à peine de gagner.

Avril 1966 : trois chansons sur un même disque

Les Beatles commencent l’enregistrement de « Taxman » le 20 avril 1966 aux studios d’EMI, à Abbey Road, et le reprennent à plusieurs séances jusqu’au mois de juin. Le disque qui se prépare, Revolver, est le premier sur lequel Harrison obtient trois chansons : « Taxman », « Love You To », sa première composition entièrement fondée sur la musique indienne, avec un joueur de tabla invité, et « I Want to Tell You », sur la difficulté à dire ce que l’on pense. C’est aussi la première fois qu’une chanson de Harrison ouvre un album des Beatles. Le choix de la face A, plage 1, n’est pas anodin : il revient en pratique à George Martin et aux quatre musiciens, et il place « Taxman » devant « Eleanor Rigby » et « I’m Only Sleeping ».

Revolver paraît le 5 août 1966 au Royaume-Uni. Nous avons raconté ailleurs les inventions techniques de ces séances, notamment le double tracking artificiel mis au point par Ken Townsend au printemps 1966. Ce qui nous intéresse ici, c’est ce qui se passe au milieu de « Taxman ».

Le solo que McCartney a joué à la place de Harrison

Le solo de guitare de « Taxman », rapide, acide, inspiré des gammes indiennes, n’est pas joué par Harrison. Il est joué par Paul McCartney, sur sa guitare Epiphone Casino. L’information est solidement établie : elle figure dans les registres des séances analysés par Mark Lewisohn et dans les souvenirs de l’ingénieur Geoff Emerick. Le même solo, recopié, revient d’ailleurs dans le fondu final de la chanson. McCartney joue aussi la ligne de basse, ce mouvement serré qui fait avancer le morceau.

Les récits divergent sur la manière dont la décision a été prise. Emerick, dans ses mémoires, décrit un Harrison qui peine à trouver la partie et un McCartney qui propose son idée, ce qui aurait vexé le guitariste. D’autres témoins, et Harrison lui-même dans des propos ultérieurs, présentent l’épisode plus sereinement : il aurait été content de la contribution de Paul. Il faut se méfier des souvenirs d’Emerick, écrits quarante ans plus tard et souvent sévères pour Harrison. Mais l’épisode illustre une réalité incontestable : même sur la chanson qui fait de Harrison un auteur reconnu, McCartney occupe une place considérable.

Faut-il y voir de l’ingérence ou de la générosité ? Probablement les deux. McCartney a toujours travaillé ainsi, sur ses chansons comme sur celles des autres : il entend une partie et la joue. Lennon l’a parfois accepté, parfois très mal vécu. Pour Harrison, la situation est plus délicate. Le guitariste solo du groupe, c’est lui. Voir un autre jouer le solo de sa propre chanson, c’est se voir rappeler qu’il n’est pas tout à fait maître de son domaine.

Ce que « Taxman » prouve, et ce qu’elle ne prouve pas

Le texte viral a raison sur un point : « Taxman » montre qu’en 1966, Harrison écrit des chansons capables de soutenir la comparaison avec celles de Lennon et McCartney. Son riff, sa rythmique sèche et son humour la placent parmi les ouvertures les plus mémorables du catalogue. Mais il serait faux d’en déduire que Harrison est alors l’égal reconnu des deux autres. Ses trois chansons sur Revolver sont trois sur quatorze. Aucune ne sort en single. Et la suivante de ses grandes réussites, aux yeux du public, n’arrivera que trois ans plus tard.

Entre les deux, il y a Sgt. Pepper, et c’est là que le texte viral place la crise. Il a raison sur le moment, mais tort, en partie, sur le responsable.

Sgt. Pepper, 1967 : l’ennui de Harrison et la chanson refusée

Le texte viral décrit un McCartney qui « entraîne » le groupe dans sa croisade kaléidoscopique, et un Harrison qui lève les yeux au ciel. La formule est polémique, mais elle s’appuie sur des faits. Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band est bien, pour l’essentiel, un projet porté par McCartney. Et Harrison a bien dit, à plusieurs reprises, qu’il n’avait guère aimé le fabriquer. Ce que le texte omet, c’est que la décision la plus dure à son égard n’a pas été prise par McCartney.

L’après-tournée : deux trajectoires opposées

Le 29 août 1966, les Beatles donnent leur dernier concert payant au Candlestick Park de San Francisco. La fin des tournées libère les quatre musiciens, mais pas de la même façon. McCartney, qui vit alors à Londres, au cœur de la scène artistique de la capitale, multiplie les projets. C’est lui qui a l’idée, en novembre 1966, d’un groupe imaginaire dont les Beatles seraient les interprètes, l’orchestre du sergent Pepper. Lennon, de son côté, compose « Strawberry Fields Forever » en Espagne, pendant le tournage d’un film de Richard Lester.

Harrison part pour l’Inde. En septembre 1966, il s’installe plusieurs semaines auprès de Ravi Shankar, avec son épouse Pattie Boyd, pour étudier le sitar. Il ne rentre en Angleterre que le 22 octobre. L’expérience le transforme, musicalement et spirituellement. Lorsqu’il retrouve le studio, à la fin de novembre, il a la tête ailleurs. Il le dira sans détour : il venait de rentrer d’Inde, et son cœur y était resté.

« Un processus d’assemblage » : ce que Harrison a dit de l’album

Les séances de Sgt. Pepper s’étendent de la fin novembre 1966 au printemps 1967. Elles sont longues, méticuleuses, fondées sur l’enregistrement par couches successives. Dans le documentaire The Beatles Anthology, Harrison a résumé son expérience d’une phrase souvent citée : c’était devenu un processus d’assemblage, de petites parties suivies de surimpressions, et pour lui, c’était devenu un peu fatigant et un peu ennuyeux. Il a ajouté qu’il n’avait, de manière générale, pas vraiment aimé faire cet album.

Un témoignage plus ancien le confirme. Interrogé en 1967 par le journaliste Hunter Davies, qui prépare alors la biographie autorisée du groupe, Harrison déclare qu’il n’aime plus vraiment être un Beatle. Ce n’est pas une boutade : le guitariste, qui joue sur plusieurs titres un rôle réduit à quelques percussions, voire à rien du tout, se sent étranger au disque. Sur « She’s Leaving Home », aucun Beatle ne joue d’instrument. Sur d’autres plages, ses interventions sont discrètes.

Faut-il en accuser McCartney ? En partie. Le concept, la direction artistique et une bonne partie des chansons viennent de lui. Il passe des heures en studio, perfectionne les parties de basse, les arrangements, les détails. Lennon lui-même attribuera plus tard l’idée du disque à McCartney. Mais Harrison ne reproche pas tant à McCartney de prendre de la place que de faire du studio un atelier où le groupe ne joue plus ensemble. Son grief porte sur la méthode, pas sur le nombre de chansons.

13 février 1967 : « Only a Northern Song » ne passe pas

Le vrai refus vient d’ailleurs. Le 13 février 1967, les Beatles enregistrent une chanson de Harrison provisoirement intitulée « Not Known ». Neuf prises de la base instrumentale sont réalisées, et Harrison double sa voix le lendemain. La chanson deviendra « Only a Northern Song ». Son texte est un pied de nez : Harrison y moque la société d’édition Northern Songs, dont il n’est qu’un petit actionnaire et salarié, alors que Lennon et McCartney en sont les piliers. Il dira en 1999, au magazine Billboard, l’avoir écrite pour se moquer, et qualifiera de « vol pur et simple » les conditions dans lesquelles il avait cédé ses droits.

George Martin n’est pas convaincu. Dans son livre de souvenirs consacré à l’album, il raconte avoir dû dire à George qu’à ses yeux, pour Pepper, sa chanson n’était pas assez bonne, et lui avoir suggéré de proposer quelque chose de mieux. Il avoue aussi avoir « gémi intérieurement » quand Harrison arrivait avec une nouvelle chanson. L’ingénieur Geoff Emerick est encore plus dur : il se souvient d’une piste faible qui faisait grimacer tout le monde, et d’un sentiment, dans l’équipe, que les chansons de George n’avaient pas la tenue de celles de John ou de Paul.

« Only a Northern Song » est remise de côté, retravaillée le 20 avril 1967, puis offerte aux producteurs du film d’animation Yellow Submarine, qui cherchent de nouveaux titres. Elle paraît sur la bande originale en janvier 1969. Le texte viral reproche à McCartney d’avoir « étouffé » Harrison : sur le seul épisode documenté de chanson refusée pour Sgt. Pepper, c’est le producteur qui tranche, et c’est un ingénieur qui en garde le souvenir le plus cruel.

« Within You Without You » : la réponse de Harrison

Harrison répond à sa manière. Début mars 1967, lors d’un dîner chez son ami Klaus Voormann, il compose sur un harmonium la mélodie d’une nouvelle chanson, dont il termine le texte chez lui. « Within You Without You » est enregistrée à partir du 15 mars avec des musiciens de l’Asian Music Circle de Londres. Harrison y chante et joue du sitar ; aucun autre Beatle ne participe à l’enregistrement. George Martin écrit pour des cordes occidentales un arrangement qui suit les ornements des instruments indiens, un travail de précision qu’il citera parmi ses fiertés.

La chanson ouvre la seconde face de l’album. Lennon l’a désignée comme l’une des meilleures de George, l’une de ses préférées. Elle n’a pas toujours été aimée du public : certains auditeurs, en 1967 comme aujourd’hui, la sautent pour arriver plus vite à « When I’m Sixty-Four ». Mais elle prouve que Harrison, faute de pouvoir rivaliser sur le terrain de la pop selon Lennon-McCartney, s’est construit un territoire où personne ne pouvait l’atteindre.

Nous avons étudié la place de l’album dans l’histoire du groupe dans notre dossier sur Sgt. Pepper, trop loin ou œuvre de génie. Pour ce qui concerne Harrison, le bilan est net : une seule chanson sur treize, un refus et un ennui avoué. Le texte viral a raison de dater de 1967 un malaise d’auteur. Il se trompe en le réduisant à un duel avec McCartney.

1968-1969 : quand les chansons de Harrison s’accumulent

Si l’on cherche le moment où la relation entre Harrison et McCartney devient franchement conflictuelle, ce n’est pas Sgt. Pepper, mais les dix-huit mois qui suivent. Harrison écrit désormais beaucoup, et bien. McCartney, depuis la mort de Brian Epstein en août 1967, a pris de fait la direction artistique du groupe. Les deux mouvements se croisent, et le choc est inévitable.

Rishikesh, puis l’Album blanc

Au printemps 1968, les Beatles séjournent à Rishikesh, dans l’ashram du Maharishi Mahesh Yogi. Loin des studios et des affaires d’Apple, les quatre musiciens écrivent une quantité de chansons impressionnante, guitares acoustiques en main. Harrison, qui est à l’origine du voyage, en revient avec plusieurs titres. Lorsque le groupe se réunit à Abbey Road, en mai, il dispose d’un véritable répertoire.

Le double album The Beatles, que tout le monde appelle l’Album blanc, paraît le 22 novembre 1968. Harrison y signe quatre chansons : « While My Guitar Gently Weeps », « Piggies », « Long, Long, Long » et « Savoy Truffle ». Quatre sur trente : la proportion reste à peu près celle des disques précédents. Nous avons raconté ailleurs le débat entre George Martin, qui voulait un album simple de quatorze titres, et les Beatles, qui ont gardé les trente. Pour Harrison, la longueur du disque est une chance : sur un album simple, il n’aurait sans doute placé que deux chansons.

« While My Guitar Gently Weeps » et l’invité qui calme le jeu

« While My Guitar Gently Weeps » a une histoire qui résume l’année. Harrison l’écrit chez ses parents, dans le nord de l’Angleterre, à partir d’un jeu de hasard inspiré du Yi King : il ouvre un livre au hasard et décide d’écrire sur les premiers mots qu’il lit. Il l’enregistre seul à la guitare acoustique le 25 juillet 1968, dans une version délicate publiée en 1996 sur l’Anthology 3. Les essais en groupe, en août, ne le satisfont pas. Il a l’impression que les autres ne prennent pas la chanson au sérieux.

Le 6 septembre 1968, il arrive au studio avec Eric Clapton. Le guitariste de Cream joue le solo, et la présence d’un invité de ce calibre change l’atmosphère : Harrison a raconté que les autres s’étaient tenus beaucoup mieux, comme cela arrive quand un étranger entre dans une dispute de famille. McCartney y tient la basse, et l’enregistrement qui sort de cette séance figure parmi les sommets du disque.

https://www.youtube.com/watch?v=VJDJs9dumZI
« While My Guitar Gently Weeps » dans la version de l’album Love (2006), clip officiel publié par les Beatles. Le morceau s’ouvre sur la démo acoustique de Harrison, enrichie d’un arrangement de cordes écrit par George Martin.

« Not Guilty » : cent deux prises pour rien

L’autre chanson emblématique de l’été 1968 connaît un sort opposé. Entre le 7 et le 12 août, les Beatles consacrent à « Not Guilty », une chanson de Harrison, plus de cent prises. Le chiffre de cent deux, souvent cité, vient des registres d’Abbey Road. Le morceau est finalement écarté de l’album. Il ne paraîtra qu’en 1996 sur l’Anthology 3, après que Harrison en a enregistré sa propre version sur son album George Harrison, en 1979.

Le texte de « Not Guilty » est un plaidoyer : son narrateur affirme qu’il ne cherche pas à nuire, à gêner ou à prendre la place de quiconque. Harrison n’a jamais caché qu’il y parlait des tensions de 1968, du voyage en Inde, de la difficulté de s’imposer au sein du groupe. Le fait que la chanson ait été abandonnée après autant d’efforts n’a pas arrangé les choses.

Les phrases de guitare de « Hey Jude »

Un autre épisode, raconté par McCartney lui-même, éclaire la dynamique. Pendant les répétitions de « Hey Jude », à la fin de juillet 1968, Harrison propose de répondre à chaque phrase vocale par un motif de guitare. McCartney refuse : il veut que la chanson respire, sans commentaire instrumental. Il a reconnu, des années plus tard, que ce genre de décision pouvait être dur à vivre pour un guitariste de ce niveau, et qu’il avait pu se montrer directif. Mais il a aussi maintenu que son choix servait la chanson. Les deux points de vue se défendent, et c’est précisément pourquoi l’épisode est significatif : il oppose un auteur qui a une vision précise de son morceau à un musicien qui veut y laisser sa marque.

Janvier 1969 : « Je jouerai ce que tu veux »

La crise éclate au début de 1969. Le 2 janvier, les Beatles se retrouvent aux studios de cinéma de Twickenham, dans le froid d’un grand plateau, pour répéter de nouvelles chansons devant les caméras de Michael Lindsay-Hogg. L’idée, défendue surtout par McCartney, est de revenir à un groupe qui joue ensemble, en vue d’un concert. Le 6 janvier, alors qu’ils travaillent sur « Two of Us », McCartney explique à Harrison ce qu’il attend de sa guitare. Harrison répond, d’une voix lasse, qu’il jouera ce que Paul voudra, ou qu’il ne jouera pas du tout si Paul ne le veut pas. L’échange, conservé dans le film Let It Be en 1970 puis dans la série Get Back de Peter Jackson en 2021, est devenu le symbole de leur mésentente.

Le 10 janvier, à l’heure du déjeuner, Harrison quitte le groupe. Il rentre chez lui, écrit dans la foulée « Wah-Wah », et ne revient qu’après plusieurs réunions. Il pose ses conditions : abandon du projet de grand concert télévisé, déménagement des séances dans le studio du sous-sol d’Apple, au 3 Savile Row. Il amène bientôt le claviériste Billy Preston, dont la présence, comme celle de Clapton quelques mois plus tôt, apaise l’atmosphère.

La série de Peter Jackson a nuancé l’image d’un McCartney tyrannique. On y voit un musicien inquiet, qui cherche à remobiliser un groupe en train de se défaire, et qui se plaint lui-même d’avoir à jouer les chefs faute de volontaires. On y voit aussi Harrison arriver avec des chansons que personne ne prend vraiment le temps d’écouter : « All Things Must Pass », « Let It Down », « Isn’t It a Pity », « Hear Me Lord ». La plupart attendront 1970 pour être enregistrées. Le stock de Harrison ne cesse de grossir, tandis que l’espace qui lui est accordé, lui, ne s’agrandit pas.

« Something », 1969 : le jour où Harrison passe devant

Le texte viral affirme que Harrison a « surpassé tout le monde » avec « Something ». Le jugement est subjectif, mais il est partagé par beaucoup, et pas seulement par les admirateurs du guitariste. Sur Abbey Road, publié le 26 septembre 1969, Harrison place deux chansons qui comptent parmi les plus écoutées du catalogue des Beatles : « Something » et « Here Comes the Sun ». Pour la première fois, une de ses compositions sort en face A d’un single du groupe.

Une chanson qui attend son tour

« Something » est écrite pendant les séances de l’Album blanc, à l’automne 1968. Harrison a reconnu que la première phrase lui avait été suggérée par le titre d’une chanson de James Taylor, « Something in the Way She Moves », publiée la même année par Apple. Il ne la propose pas tout de suite au groupe, ou ne trouve pas le moment de l’imposer. Le 25 février 1969, jour de ses vingt-six ans, il enregistre seul à Abbey Road une démo de la chanson, avec « Old Brown Shoe » et « All Things Must Pass ». Il pense alors à la donner à un autre interprète : Joe Cocker en enregistrera d’ailleurs sa version, publiée à l’automne 1969.

Les Beatles enregistrent leur propre version à partir d’avril 1969. Le travail s’étale sur plusieurs mois, jusqu’à l’ajout, le 15 août, d’un arrangement de cordes dirigé par George Martin. McCartney y joue une ligne de basse mélodique, très mobile, qui dialogue avec la voix. Son jeu a été discuté : certains y voient l’une de ses plus belles parties, d’autres le jugent trop chargé. Nous avons consacré à cette année charnière une étude de « Something », « Here Comes the Sun », « Old Brown Shoe » et des autres chansons de Harrison en 1969.

Le 31 octobre 1969, Apple publie au Royaume-Uni un single double face A, « Something » et « Come Together ». Aux États-Unis, où il est sorti quelques semaines plus tôt, le disque atteint la première place du Billboard lorsque le magazine décide de compter ensemble les deux faces. Une chanson de Harrison partage enfin la vitrine avec une chanson de Lennon-McCartney.

https://www.youtube.com/watch?v=UelDrZ1aFeY
« Something », clip officiel des Beatles. Tourné à l’automne 1969, il montre chacun des quatre musiciens avec sa compagne, filmés séparément : une image assez juste d’un groupe qui ne se retrouve plus guère qu’en studio.

Sinatra, Lennon, Martin : la reconnaissance arrive

La chanson connaît un succès considérable auprès des interprètes. Elle est reprise des centaines de fois, et souvent présentée comme la chanson des Beatles la plus enregistrée après « Yesterday ». Frank Sinatra l’inscrit à son répertoire de scène. On lui prête souvent la phrase selon laquelle « Something » serait la plus belle chanson d’amour des cinquante dernières années ; la formule circule depuis des décennies sans que l’on retrouve facilement son origine exacte, et l’on sait que Sinatra l’a parfois présentée comme une chanson de Lennon et McCartney, ce qui agaçait Harrison autant que cela l’amusait.

Dans le groupe, la reconnaissance est plus tardive qu’on ne le croit. Lennon, selon des propos rapportés à l’époque, voyait en « Something » l’une des meilleures chansons de l’album. George Martin a admis, des années plus tard, qu’il avait sous-estimé Harrison et qu’il aurait dû lui accorder plus d’attention. Il a surtout résumé la difficulté de sa position : entre deux auteurs aussi prolifiques que Lennon et McCartney, un troisième avait du mal à se faire entendre, et il fallait du temps pour reconnaître qu’il était devenu un compositeur de premier plan.

Ce que McCartney a vraiment dit de Harrison auteur

Le texte viral affirme que McCartney a reconnu avoir sous-estimé Harrison. C’est exact, et les mots sont connus. Le 13 avril 2020, en pleine période de confinement, McCartney est l’invité de l’animateur américain Howard Stern. Il y explique qu’il était facile de sous-estimer George, parce que John et lui avaient toujours écrit la plupart des chansons et signé la plupart des singles, et que George avait été, pour l’écriture, ce que les Anglais appellent un late bloomer, une fleur tardive. Il ajoute que Harrison avait écrit certaines des plus grandes chansons qui soient.

Ce n’était pas la première fois. Dès 2013, déjà au micro de Stern, McCartney avait dit son étonnement devant les progrès de Harrison. George n’avait jamais semblé si intéressé par l’écriture, expliquait-il, sans doute parce que John et lui dominaient l’exercice. Il rappelait la logique du groupe : il n’y avait que quatre personnes, deux écrivaient, deux non, et la répartition paraissait aller de soi.

Ces propos sont plus nuancés que ne le suggère le texte viral. McCartney ne dit pas que Harrison était un meilleur auteur que lui. Il dit qu’il l’a mal mesuré, parce que le système des Beatles ne laissait guère de place à une troisième voix et que Harrison lui-même ne réclamait pas cette place au début. C’est une forme d’autocritique, mais elle porte sur une lucidité tardive, pas sur un sabotage.

Et Lennon ?

Le texte oppose ce McCartney peu enclin aux regrets à un Lennon qui en aurait exprimé davantage. Nous n’avons trouvé aucune déclaration de Lennon qui corresponde clairement à cette idée. Dans ses grands entretiens de 1980, Lennon évoque plutôt sa blessure en découvrant I Me Mine, le livre de souvenirs que Harrison publie cette année-là, et dans lequel il juge sa propre influence passée sous silence. Lennon y rappelle qu’il avait, lui aussi, aidé George à ses débuts. Ce n’est pas du regret, c’est de la rancune entre vieux amis. La comparaison du texte viral repose donc sur une prémisse fragile.

All Things Must Pass, 1970 : le stock d’un auteur enfin libre

Le texte viral termine sur une affirmation que beaucoup d’amateurs partagent : de tous les Beatles, c’est Harrison qui aurait publié le meilleur album solo. Avant d’en discuter, il faut rappeler ce qu’est All Things Must Pass, et ce qu’il dit des années précédentes.

Un triple album pour des années de chansons

Les Beatles se séparent publiquement en avril 1970, lorsque McCartney annonce son départ à l’occasion de la sortie de son premier album solo, McCartney. Harrison entre en studio dès la fin du mois de mai. Il enregistre à Abbey Road, puis aux studios Trident, avec une équipe impressionnante : Eric Clapton, Ringo Starr, Klaus Voormann, Billy Preston, les musiciens qui formeront bientôt Derek and the Dominos, les membres de Badfinger, Gary Wright au clavier, et une foule d’autres invités. Le coproducteur est Phil Spector, qui vient de travailler sur les bandes de Let It Be, et qui enveloppe les chansons dans son fameux « mur du son ».

Le disque paraît le 27 novembre 1970 aux États-Unis et quelques jours plus tard au Royaume-Uni. C’est un coffret de trois disques : deux de chansons, et un troisième, Apple Jam, composé d’improvisations en studio. On y retrouve une bonne partie des titres que Harrison avait proposés aux Beatles sans succès. « Isn’t It a Pity », écrite dès 1966. « All Things Must Pass », jouée à Twickenham en janvier 1969. « Let It Down », « Hear Me Lord », « Wah-Wah », cette dernière née le jour même où il avait quitté le groupe. Le disque est, au sens propre, l’inventaire de tout ce que le système des Beatles n’avait pas pu absorber.

Le succès est immédiat. L’album reste sept semaines en tête du Billboard américain. Le single « My Sweet Lord » devient le premier numéro un d’un Beatle en solo, des deux côtés de l’Atlantique. Sa ressemblance avec « He’s So Fine », des Chiffons, vaudra à Harrison un long procès : en 1976, un juge américain conclura à un plagiat inconscient, un épisode qui le marquera durablement.

https://www.youtube.com/watch?v=04v-SdKeEpE
« My Sweet Lord », clip officiel réalisé en 2021 pour les cinquante ans de l’album, publié sur la chaîne de George Harrison. Il réunit de nombreux invités, parmi lesquels Ringo Starr.

Nous avons raconté les coulisses de cet enregistrement à travers les souvenirs du bassiste dans notre enquête sur George Harrison et Klaus Voormann, de Hambourg à All Things Must Pass, et l’histoire du 45 tours dans notre fiche sur le single My Sweet Lord / What Is Life.

Le meilleur album solo d’un Beatle ? Un consensus discutable

Le texte viral parle de « consensus général ». Le mot est trop fort. Il existe un large accord pour placer All Things Must Pass parmi les meilleurs disques solo des quatre Beatles. Il n’existe pas d’unanimité pour le placer seul en tête. Trois autres albums lui disputent régulièrement la première place.

Le premier est John Lennon/Plastic Ono Band, publié en décembre 1970, deux semaines après le triple album de Harrison. Dépouillé, brutal, enregistré en trio avec Ringo Starr et Klaus Voormann, il est souvent préféré par la critique pour sa radicalité. Dans les palmarès successifs des meilleurs albums de tous les temps établis par le magazine Rolling Stone, il figure devant All Things Must Pass. Le deuxième est Band on the Run, de Paul McCartney et Wings, sorti en décembre 1973, qui reste le plus grand succès commercial de McCartney après les Beatles et bénéficie d’une réputation critique durable. Le troisième est Ram, de Paul et Linda McCartney, publié en mai 1971 : éreinté à sa sortie, il a été largement réévalué depuis les années 2000, au point d’être devenu, pour toute une génération de musiciens, le disque solo de référence.

Le jugement dépend donc des critères. Si l’on cherche l’ampleur, la qualité moyenne des chansons et l’impression de délivrance, All Things Must Pass s’impose. Si l’on privilégie la cohérence et l’audace, Lennon garde des partisans. Si l’on mesure l’influence à long terme sur la pop, Ram a beaucoup gagné. Le texte viral a le droit de préférer Harrison. Il n’a pas le droit d’en faire un fait établi.

Les années 1970 : deux carrières qui s’éloignent

Après 1970, McCartney et Harrison suivent des chemins séparés, et leurs relations sont d’abord compliquées par la procédure judiciaire. Le 31 décembre 1970, McCartney assigne les trois autres Beatles devant la Haute Cour de Londres pour obtenir la dissolution de leur association. Harrison en garde une amertume qui se lit dans plusieurs de ses déclarations de la décennie. Il n’a pas toujours été tendre avec la musique de son ancien camarade, comme nous l’avons montré dans notre enquête sur ce que George Harrison pensait de la musique de Paul McCartney après les Beatles.

Leurs trajectoires commerciales se croisent aussi. Après Living in the Material World, numéro un aux États-Unis en 1973, Harrison connaît des années plus difficiles, avant le retour de Cloud Nine en 1987, produit par Jeff Lynne, que nous avons raconté dans notre article sur les 39 ans de Cloud Nine. McCartney, lui, enchaîne les succès avec Wings dans les années 1970, puis traverse les années 1980 avec des fortunes diverses. Les deux hommes se réconcilient progressivement. Le travail sur l’Anthology, au milieu des années 1990, les remet face à face, et les séances de « Free as a Bird » et « Real Love » leur offrent, pour la dernière fois, l’occasion de faire de la musique ensemble.

Pour qui voudrait réécouter le triple album, il est disponible en plusieurs éditions, dont celle du cinquantenaire : George Harrison, All Things Must Pass, en CD et vinyle (lien affilié Amazon).

2001-2005 : un deuil, une tournée et un producteur qui dit non

Le texte viral situe « Friends to Go » dans une période de « sécheresse créative » : en 2005, rien de ce que McCartney écrivait n’aurait « porté » comme avant, et il se serait tourné vers Harrison pour retrouver l’inspiration. Pour juger de cette affirmation, il faut reconstituer les quatre années qui séparent la mort de Harrison de la sortie de la chanson.

Novembre 2001 : un album, puis une mort

Le 12 novembre 2001, McCartney publie Driving Rain, son premier album de chansons originales depuis Flaming Pie en 1997. Enregistré très vite à Los Angeles, au début de l’année, avec le producteur David Kahne et un groupe de jeunes musiciens américains, le disque mêle des chansons écrites après la mort de Linda McCartney, en avril 1998, et d’autres inspirées par sa nouvelle compagne, Heather Mills. L’accueil est mitigé, les ventes modestes. Nous avons pris la défense de ce disque dans notre plaidoyer pour Driving Rain.

Dix-sept jours plus tard, le 29 novembre 2001, George Harrison meurt d’un cancer à Los Angeles, à cinquante-huit ans. Il avait survécu, presque deux ans plus tôt, à l’attaque au couteau d’un intrus dans sa maison de Friar Park, la nuit du 30 décembre 1999. McCartney lui avait rendu visite quelques semaines avant sa mort. Il a raconté qu’ils étaient restés longtemps ensemble, à se tenir la main, à parler de Liverpool, sans évoquer les querelles passées.

Le lendemain, McCartney fait une brève déclaration à la presse. Il se dit dévasté, parle d’un homme adorable, très courageux, doté d’un merveilleux sens de l’humour, et conclut que George était, au fond, son petit frère. Le mot n’est pas choisi au hasard. Il renvoie au bus du Liverpool Institute, au benjamin que McCartney avait présenté à Lennon, et à une hiérarchie que l’aîné n’a jamais complètement abandonnée, même dans le chagrin.

2002 : le Concert for George et le ukulélé

Un an jour pour jour après la mort de Harrison, le 29 novembre 2002, Eric Clapton et Olivia Harrison organisent le Concert for George au Royal Albert Hall de Londres. McCartney y chante « For You Blue » et « All Things Must Pass », et commence « Something » seul, au ukulélé, avant que le groupe et Clapton ne le rejoignent. Il tient aussi le piano sur « While My Guitar Gently Weeps ». Nous avons raconté ce concert, et le film qu’en a tiré David Leland, dans notre page consacrée au Concert for George.

Le choix du ukulélé a une histoire. Harrison adorait cet instrument, en collectionnait des dizaines, et en offrait volontiers à ses amis. McCartney a raconté qu’il avait un jour joué « Something » au ukulélé devant George, chez lui, que celui-ci avait aimé cette version, et qu’il en avait gardé l’idée. Depuis 2002, il interprète la chanson sur scène presque chaque soir, en commençant toujours au ukulélé. C’est la forme la plus durable de son hommage : chanter la chanson de son cadet, devant des dizaines de milliers de personnes, à chaque tournée.

La même année, la famille de Harrison publie Brainwashed, son dernier album, achevé par son fils Dhani et par Jeff Lynne à partir des enregistrements qu’il avait laissés. Nous avons raconté la relation entre le père et le fils dans notre article sur George Harrison, père de Dhani.

Une « sécheresse » ? Les années 2002-2004 en détail

Entre 2002 et 2004, McCartney ne publie pas d’album studio. Est-ce le signe d’une panne ? Rien ne l’indique. Il passe ces années sur la route, avec un groupe nouvellement formé autour du guitariste Rusty Anderson, du guitariste et bassiste Brian Ray, du batteur Abe Laboriel Jr. et du claviériste Paul « Wix » Wickens. La tournée américaine de 2002, puis la tournée mondiale de 2003, comptent parmi les plus lucratives de sa carrière. En juin 2004, il est la tête d’affiche du festival de Glastonbury. Sa vie privée est chargée : il épouse Heather Mills en juin 2002, et leur fille Beatrice naît en octobre 2003.

Pour un musicien qui publie un album studio tous les trois ou quatre ans depuis les années 1980, un intervalle de quatre ans entre Driving Rain et le disque suivant n’a rien d’anormal. Il est vrai, en revanche, que la critique attendait McCartney au tournant. Les disques de la fin des années 1990 avaient été reçus avec bienveillance, mais sans éclat. C’est dans ce contexte qu’intervient le choix du producteur.

Nigel Godrich, l’homme qui n’avait pas peur de dire non

C’est George Martin qui suggère à McCartney de travailler avec Nigel Godrich, l’ingénieur et producteur de Radiohead, de Beck et de Travis. L’ancien producteur des Beatles a vu en lui quelqu’un capable de bousculer son ancien protégé. Godrich, lui, a avoué que sa première réaction, à l’idée de travailler avec McCartney, avait été la terreur, tant la personne était importante.

Les premières séances, aux studios RAK de Londres, en septembre 2003, se déroulent avec le groupe de tournée de McCartney. Après quelques prises, Godrich lui fait comprendre qu’il veut travailler avec lui seul. McCartney accepte, et se retrouve à jouer lui-même la plupart des instruments, comme il l’avait fait sur McCartney en 1970 et McCartney II en 1980. Le travail se poursuit aux studios Ocean Way de Los Angeles en avril puis en septembre 2004, et s’achève aux studios AIR de Londres, à Lyndhurst Hall, en avril 2005.

Godrich se montre exigeant. Il refuse certaines chansons, en critique d’autres. McCartney a raconté, dans le documentaire Between Chaos and Creation de Simon Hilton, que le producteur ne le laissait pas chanter les chansons qu’il n’aimait pas, ce qu’il trouvait « très culotté ». Il a confié au NME, en juillet 2005, qu’il s’était parfois dit qu’il n’avait pas à supporter cela, avant de se répondre que c’était précisément pour cela qu’il travaillait avec lui. L’épisode le plus connu concerne « Riding to Vanity Fair », dont Godrich a fait ralentir le tempo, au point, selon McCartney, de changer complètement l’humeur de la chanson.

Voilà, sans doute, l’origine de l’idée de « sécheresse » : un producteur qui rejette une partie de ce qu’on lui apporte, et pousse son artiste hors de ses habitudes. Mais il s’agit d’une méthode, pas d’une panne. McCartney a expliqué au magazine Billboard que Godrich voulait le sortir de sa zone de confort. Et c’est dans ce cadre, à l’écart de son groupe, seul face à ses instruments, qu’il écrit et enregistre « Friends to Go ».

« Friends to Go » : une chanson écrite « comme George »

Venons-en à la chanson elle-même. « Friends to Go » occupe la cinquième plage de Chaos and Creation in the Backyard, entre « At the Mercy », née d’une suggestion de Godrich, et la très anglaise « English Tea ». Elle dure deux minutes et quarante-quatre secondes. L’album paraît le 12 septembre 2005 au Royaume-Uni chez Parlophone, et le lendemain aux États-Unis chez Capitol.

Avril 2005, AIR Lyndhurst : McCartney seul avec ses instruments

La chanson est enregistrée en avril 2005, lors des dernières séances de l’album, aux studios AIR de Lyndhurst Hall, l’ancienne église du nord de Londres que George Martin a transformée en studio dans les années 1990. Le producteur est Nigel Godrich, l’ingénieur Darrell Thorp. Comme sur une grande partie du disque, McCartney joue tout. Les relevés de séance publiés par les bases spécialisées détaillent l’équipement : une guitare acoustique Martin D-28, une guitare électrique Epiphone Casino, sa basse Höfner, un piano à queue Bösendorfer, une batterie Ludwig, un bugle, un mélodica Hohner, des shakers et un tambourin posé sur la caisse claire. Il chante toutes les voix.

L’enregistrement n’a donc rien d’une séance de groupe. C’est un travail d’artisan, couche par couche, à la manière de McCartney en 1970. Le paradoxe est savoureux : c’est précisément le type de méthode que Harrison trouvait si fastidieux à l’époque de Sgt. Pepper, appliqué à une chanson que McCartney imagine écrite par lui.

Ce que McCartney a dit, mot pour mot

Les citations reproduites par le texte viral viennent d’un entretien promotionnel enregistré en juillet 2005 aux studios AIR avec l’animateur Gary Crowley, et diffusé aux médias britanniques sur un CD hors commerce. Certaines bases de données les rattachent à une émission de BBC Radio 6 Music ; les formulations sont identiques.

McCartney y explique que, chose curieuse, il s’était senti presque George Harrison en écrivant la chanson. Il avait eu le sentiment que c’était George, qu’il écrivait comme lui, une de ses chansons. La chanson s’était donc écrite toute seule, très facilement, puisque ce n’était même pas lui qui l’écrivait. Dans le même entretien, il précise qu’en l’enregistrant, il s’était rendu compte qu’il « jouait George Harrison », et que le morceau avait commencé à sonner, pour lui, comme une chanson de Harrison. Il imagine George en train de chanter tout un passage, celui où le narrateur dit attendre de l’autre côté que les amis s’en aillent. Il conclut que c’était agréable, une sorte de chanson amicale à écrire.

Ces mots sont précieux, parce qu’ils sont rares. McCartney n’a presque jamais décrit de cette façon le processus d’écriture d’une de ses chansons. D’ordinaire, il raconte d’où viennent les idées, un rêve pour « Yesterday », une image de sa mère pour « Let It Be ». Ici, il parle d’une identité d’emprunt : il n’écrit pas sur George, il écrit en George.

Ni séance spirite, ni appel à l’aide

Le texte viral parle de « spiritualisme » et laisse entendre que McCartney aurait sollicité Harrison pour le guider vers la gloire. D’autres articles en ligne vont plus loin et affirment que la chanson aurait été écrite par « l’esprit » de George. Rien, dans les propos que nous avons retrouvés, ne justifie ces formules. McCartney décrit une impression d’écriture, un sentiment de familiarité avec la manière d’un ami disparu. Il ne parle ni d’apparition, ni de message, ni de prière. Il n’affirme pas non plus avoir cherché ce contact. La chanson lui est venue dans ce style, et il l’a reconnu après coup.

Harrison, il est vrai, était un homme profondément spirituel, adepte de l’hindouisme et de la méditation, convaincu de la survie de l’âme. McCartney, de son côté, a parfois évoqué des signes, des coïncidences, la présence de ses proches disparus. Mais il a toujours traité ces sujets avec prudence et une pointe d’humour. Transformer une remarque d’artisan en séance de spiritisme, c’est prêter à McCartney une démarche qu’il n’a jamais décrite.

Une chanson sur l’attente, pas sur la célébrité

Le texte viral affirme que la chanson parle de l’isolement et de l’éphémérité des amitiés pour une personne célèbre. C’est une interprétation possible, mais ce n’est pas celle de son auteur. McCartney a décrit une scène plus simple : un personnage qui observe des gens dans une maison ou un immeuble et attend qu’ils partent pour pouvoir entrer, retrouver quelqu’un, prendre sa place. Le narrateur se tient à l’écart, patient, discret. Il ne réclame rien, il attend son tour.

On peut, sans forcer, lire dans cette figure un écho de la position de Harrison dans les Beatles : celle du musicien qui patiente pendant que les autres occupent la scène, qui attend que les chansons de John et Paul soient enregistrées pour placer les siennes. McCartney ne l’a jamais dit. Nous le proposons comme une lecture, pas comme une révélation. Mais si la chanson s’est écrite « comme du George », il n’est pas absurde qu’elle ait adopté aussi le point de vue de celui qui attendait.

Ce qui sonne « Harrison »

Qu’est-ce qui, dans « Friends to Go », évoque Harrison ? McCartney ne l’a pas détaillé, et il faut se garder de reconstruire une analyse qu’il n’a pas faite. À l’écoute, plusieurs éléments rappellent les chansons acoustiques de Harrison au milieu des années 1970 et à l’époque des Traveling Wilburys : une guitare acoustique rythmique au premier plan, un tempo modéré et souple, une mélodie qui monte sans effort dans le refrain, une voix moins démonstrative que d’habitude chez McCartney. Le chant, en particulier, évite les effets de gorge et les envolées qui caractérisent ses rocks. Il y a aussi une forme de mélancolie légère, sans pathos, qui appartient davantage à l’univers de Harrison qu’au registre romantique de McCartney.

À l’inverse, certains traits restent typiquement mccartneyens : le bugle, le soin des harmonies vocales superposées, une construction serrée qui ne s’attarde pas, à peine plus de deux minutes et demie. C’est une chanson de McCartney à la manière de Harrison, pas un pastiche.

https://www.youtube.com/watch?v=CuEvbkUzvDE
« Friends to Go », version de l’album Chaos and Creation in the Backyard (2005), publiée sur la chaîne officielle de distribution de Paul McCartney.

Une chanson jouée quelques fois, en 2005 seulement

« Friends to Go » n’a jamais été un single. Les extraits commerciaux de l’album sont « Fine Line », sorti le 29 août 2005 et classé vingtième au Royaume-Uni, puis « Jenny Wren », en novembre, vingt-deuxième. La chanson a pourtant eu une petite vie publique pendant la promotion du disque. McCartney l’a jouée à la radio britannique à la fin de juillet 2005, puis dans le programme filmé Chaos and Creation at Abbey Road, enregistré le 28 juillet 2005 dans le Studio Two, devant un petit public d’invités. Il l’a encore interprétée en septembre, au micro de Zane Lowe sur BBC Radio 1, et pour une session filmée à Miami. Les bases de concerts recensent aussi quelques passages lors des balances de la tournée américaine de l’automne 2005. Elle n’est jamais entrée dans un programme de concert régulier.

L’album, un succès critique que le texte viral ignore

Le contexte final dément l’idée de sécheresse. Chaos and Creation in the Backyard se classe dixième au Royaume-Uni et sixième aux États-Unis, où il se vend à plus de 90 000 exemplaires la première semaine. Il obtient quatre nominations aux Grammy Awards de 2006, dont celle de l’album de l’année, et Nigel Godrich est nommé dans la catégorie du producteur de l’année. Une grande partie de la critique y voit l’un des disques les plus réussis de McCartney depuis les années 1970. Nous l’avons évoqué dans notre article sur Paul McCartney et l’amour après 1997 et dans notre étude des chansons de mémoire de McCartney, de « Here Today » à « Days We Left Behind ».

La pochette, enfin, ajoute une touche familiale. Elle reproduit une photographie prise par Mike McCartney, le frère de Paul, au début des années 1960 : Paul, jeune homme, joue de la guitare dans le jardin de la maison familiale de Forthlin Road, photographié à travers les voilages de la maison. Mike l’avait d’abord intitulée « Paul Under Washing », avant de la rebaptiser « Our Kid Through Mum’s Net Curtains ». Le disque sur lequel McCartney se glisse dans la peau de Harrison s’ouvre donc sur une image de l’époque où les deux garçons prenaient le même bus.

Pour réécouter l’album : Paul McCartney, Chaos and Creation in the Backyard, en CD et vinyle (lien affilié Amazon).

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Après 2005 : chanter George plutôt que parler de lui

Après « Friends to Go », McCartney n’a plus écrit de chanson qu’il ait présentée comme liée à Harrison. Son hommage a pris d’autres formes, plus publiques. Le 14 avril 2009, il est aux côtés d’Olivia et de Dhani Harrison sur Hollywood Boulevard, à Los Angeles, lorsque George reçoit à titre posthume son étoile sur le Hollywood Walk of Fame. Il y prend la parole et rend hommage à l’ami, au musicien, à l’homme drôle et parfois piquant qu’il avait connu adolescent. En 2011, il témoigne longuement dans Living in the Material World, le documentaire de Martin Scorsese consacré à Harrison, où il évoque sans fard leurs disputes et leur affection.

Surtout, il continue de jouer ses chansons. « Something » au ukulélé reste un passage obligé de ses concerts, souvent accompagné, sur les écrans, de photographies de George. McCartney y glisse généralement quelques mots sur son ami, sur le ukulélé qu’il lui avait appris à aimer et sur la chanson elle-même. Ce geste, répété des centaines de fois depuis 2002, dit davantage que n’importe quel crédit : l’aîné qui ne laissait pas toujours de place aux chansons du cadet chante désormais la plus célèbre d’entre elles, chaque soir, devant des stades entiers.

Il y a là une ironie que le texte viral perçoit sans la formuler correctement. Ce n’est pas « Friends to Go » qui répare la hiérarchie des années 1960. C’est « Something », interprétée par McCartney. La première chanson est un jeu d’écriture, une parenthèse de deux minutes et quarante-quatre secondes. La seconde est un hommage qui dure depuis plus de vingt ans.

Notre verdict : une belle anecdote, un titre trompeur

Reprenons, point par point, les affirmations du texte qui circule.

Ce qui est exact

McCartney a bien écrit « Friends to Go » pour l’album Chaos and Creation in the Backyard, publié en septembre 2005. Il a bien dit, dans un entretien promotionnel de juillet 2005, qu’il s’était senti presque George Harrison en l’écrivant, que la chanson s’était écrite toute seule et qu’il imaginait George la chanter. Les citations du texte sont fidèles à l’original, même si leur source précise, entretien de Gary Crowley ou émission de radio, varie selon les bases.

Harrison a bien souffert d’un manque de place dans l’écriture des Beatles. « Taxman », en 1966, et « Something », en 1969, montrent bien ses progrès. Le malaise de Sgt. Pepper est documenté par ses propres mots. Et McCartney a bien reconnu, en 2013 puis en 2020, qu’il avait sous-estimé Harrison comme auteur.

Ce qui est exagéré

Le texte fait de McCartney le principal responsable de l’étouffement de Harrison. Les faits montrent un tableau plus large. La règle implicite des deux chansons par album découle du fonctionnement du duo Lennon-McCartney, pas d’une décision de McCartney seul. Le seul refus documenté d’une chanson de Harrison pour Sgt. Pepper vient de George Martin. Les témoignages les plus durs sur la qualité de ses premières chansons sont ceux de l’ingénieur Geoff Emerick. Les conflits avec McCartney sont réels, notamment autour de « Hey Jude » et des répétitions de janvier 1969, mais ils portent surtout sur la manière de jouer, et la série Get Back a montré un McCartney moins tyrannique que la légende.

Le texte affirme aussi que McCartney traversait en 2005 une « sécheresse créative ». C’est contredit par la chronologie : un album en 2001, des tournées mondiales en 2002 et 2003, et un disque de 2005 accueilli comme l’un de ses meilleurs depuis des décennies. L’exigence de Nigel Godrich, qui rejetait certaines chansons, ne fait pas une panne d’inspiration.

Le prétendu « consensus » sur le meilleur album solo des Beatles, enfin, n’existe pas. All Things Must Pass est un candidat sérieux, mais la critique place souvent John Lennon/Plastic Ono Band devant lui, et Ram comme Band on the Run comptent de nombreux défenseurs.

Ce qui est faux

Le titre est faux. « Friends to Go » n’a donné aucun crédit d’auteur à George Harrison. La chanson est signée par McCartney seul. Et l’idée d’un crédit « longtemps attendu » ignore que les deux hommes ont été cosignataires dès 1958 avec « In Spite of All the Danger », puis à quatre avec les autres Beatles sur « Flying » en 1967 et sur « Free as a Bird » en 1995.

L’appel au « spiritualisme » est, lui aussi, une invention. McCartney a parlé d’une impression d’écriture, pas d’une communication avec l’au-delà, et encore moins d’une demande d’aide adressée à son ami disparu.

Ce que l’on retiendra

Débarrassée de ses enjolivures, l’histoire de « Friends to Go » n’en est que plus parlante. Un homme de soixante-deux ans, seul dans un studio de Londres avec une dizaine d’instruments, écrit une chanson qui lui vient dans la voix d’un ami mort. Il ne s’en sert pas pour faire pleurer, il ne l’annonce pas comme un hommage, il ne la sort pas en single. Il le dit simplement, au détour d’un entretien promotionnel, comme une curiosité : c’était George, ce n’était pas lui. Pour un musicien qui avait longtemps dominé l’écriture de son groupe, il y a dans cet aveu une forme d’humilité inattendue, et peut-être la reconnaissance la plus juste qu’il pouvait offrir à Harrison : admettre que la manière de son cadet était assez forte pour qu’il la reconnaisse en lui-même.

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Questions fréquentes

George Harrison est-il crédité sur « Friends to Go » ?

Non. « Friends to Go », parue en 2005 sur Chaos and Creation in the Backyard, est signée par Paul McCartney seul. Harrison, mort en novembre 2001, n’apparaît dans aucun crédit de la chanson. McCartney a simplement dit qu’il s’était senti « presque George Harrison » en l’écrivant.

Qu’a dit exactement McCartney sur Harrison et cette chanson ?

Dans un entretien promotionnel enregistré en juillet 2005 avec Gary Crowley, il explique qu’il avait l’impression d’écrire comme George, une de ses chansons, que le morceau s’était écrit tout seul parce que ce n’était pas vraiment lui qui l’écrivait, et qu’il imaginait George en train de le chanter. Il la décrit comme une chanson « amicale » à écrire.

McCartney et Harrison ont-ils déjà signé une chanson ensemble ?

Oui. « In Spite of All the Danger », enregistrée par les Quarrymen à l’été 1958 et publiée en 1995 sur l’Anthology 1, est créditée McCartney-Harrison. Les deux hommes partagent aussi, avec Lennon et Starr, les crédits de « Flying » (1967) et de « Free as a Bird » (1995).

Qui a joué les instruments sur « Friends to Go » ?

Paul McCartney, seul. Enregistrée en avril 2005 aux studios AIR de Lyndhurst Hall, à Londres, avec le producteur Nigel Godrich, la chanson réunit guitares acoustique et électrique, basse, piano, batterie, bugle, mélodica et percussions, tous joués par McCartney, qui chante aussi toutes les voix.

McCartney a-t-il dit que l’esprit de Harrison avait écrit la chanson ?

Pas en ces termes. Il a décrit une impression d’écriture, le sentiment de composer dans la manière de son ami. Les formules sur « l’esprit » de George ou sur une démarche spirite viennent d’articles publiés depuis, pas des propos de McCartney.

Pourquoi Harrison avait-il si peu de chansons sur les albums des Beatles ?

Parce que Lennon et McCartney écrivaient l’essentiel du répertoire depuis 1957, et que Harrison n’a commencé à composer qu’en 1963. Il obtient en général deux chansons par album, trois sur Revolver, une seule sur Sgt. Pepper, où George Martin refuse « Only a Northern Song », et quatre sur l’Album blanc.

McCartney a-t-il reconnu avoir sous-estimé Harrison ?

Oui. Sur l’antenne de Howard Stern, en avril 2020, il a expliqué qu’il était facile de sous-estimer George, parce que John et lui écrivaient la plupart des chansons, et que George avait été un auteur tardif. Il a ajouté que Harrison avait écrit certaines des plus grandes chansons qui soient.

All Things Must Pass est-il le meilleur album solo d’un Beatle ?

C’est l’un des principaux candidats, mais il n’y a pas de consensus. La critique place souvent John Lennon/Plastic Ono Band devant lui, et Ram comme Band on the Run, de McCartney, ont de nombreux défenseurs.

Sources

  • « Friends To Go », The Beatles Bible, s.d., consulté le 4 novembre 2026 : beatlesbible.com
  • « Friends to Go », The Paul McCartney Project, fiche mise à jour en 2021, consulté le 4 novembre 2026 : the-paulmccartney-project.com
  • « Chaos and Creation in the Backyard », Wikipedia (en anglais), consulté le 4 novembre 2026 : en.wikipedia.org
  • « Chaos And Creation In The Backyard », The Beatles Bible, s.d., consulté le 4 novembre 2026 : beatlesbible.com
  • « The song Paul McCartney claimed was written by the spirit of George Harrison », Far Out Magazine, s.d., consulté le 4 novembre 2026 : faroutmagazine.co.uk
  • Fred Topel, « Paul McCartney admits he underestimated George Harrison in the Beatles », Showbiz Cheat Sheet, 16 avril 2020, d’après The Howard Stern Show, consulté le 4 novembre 2026 : cheatsheet.com
  • « « He’d never seemed that interested »: Paul McCartney still marvels at George Harrison’s songwriting growth », Something Else! Reviews, 19 octobre 2013, consulté le 4 novembre 2026 : somethingelsereviews.com
  • « Beatles’ Sgt. Pepper at 50: How George Harrison Found Himself on Within You Without You », Rolling Stone, 2017, consulté le 4 novembre 2026 : rollingstone.com
  • « Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band : Harrison and Starr », The Beatles Bible, s.d., consulté le 4 novembre 2026 : beatlesbible.com
  • « Only A Northern Song », The Beatles Bible, s.d., consulté le 4 novembre 2026 : beatlesbible.com

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