Paul McCartney était l’invité, samedi 16 mai, du « Saturday Night Live », dans le cadre de la promotion de son futur album à paraître. Il a interprété les chansons suivantes Days We Left Behind Band on the Run Coming Up A la place de son batteur habituel, Abe Laboriel Jr, c’était Chad Smith de Red Hot […]
Il faut toujours se méfier des grandes phrases de John Lennon, surtout lorsqu’elles semblent lâchées comme des vérités définitives au milieu des ruines encore chaudes des Beatles. En 1970, au moment de défendre John Lennon/Plastic Ono Band, Lennon affirme qu’il chante probablement mieux parce qu’il n’a plus Paul McCartney et George Harrison face à lui, ces frères, rivaux et juges intimes qui l’avaient porté autant qu’ils l’avaient parfois inhibé. La formule est brutale, injuste peut-être, mais elle ouvre une question passionnante : que devient une voix lorsqu’elle quitte la plus belle cage du monde ? Sur Plastic Ono Band, Lennon ne chante pas forcément mieux qu’au temps de Twist and Shout, Help!, Strawberry Fields Forever ou Come Together. Il chante autrement. Sans les harmonies protectrices, sans la magie collective, sans la politesse du mythe Beatles. Avec Yoko Ono, Phil Spector, Ringo Starr et Klaus Voormann autour de lui, il trouve un espace où sa gorge peut crier, murmurer, accuser, pleurer, sans demander l’autorisation de sa propre légende. Ce disque n’est pas seulement son grand album solo : c’est le moment où John Lennon cesse de devenir Beatles pour redevenir une voix seule, abîmée, arrogante, enfantine et magnifique.
Il y a chez George Harrison une façon très particulière de dire merci, jamais tout à fait directe, jamais vraiment décorative, comme si la gratitude devait passer par une guitare slide, une prière, un sourire gêné ou une chanson pour devenir supportable. Pure Smokey, publié en 1976 sur Thirty Three & 1/3, appartient à cette famille rare de morceaux qui semblent modestes au premier abord, mais finissent par éclairer tout un tempérament. Sur le papier, George rend hommage à Smokey Robinson, géant de la Motown, voix des Miracles et orfèvre de cette soul élégante qui avait tant nourri les Beatles. Mais la chanson va plus loin qu’une simple révérence entre musiciens. Elle dit quelque chose de plus intime, de plus moral : il ne faut pas attendre que les gens disparaissent pour leur dire ce qu’ils ont changé en nous. Après les procès, les fatigues et les malentendus du milieu des années 1970, Harrison retrouve ici une douceur active, presque réparatrice. Pure Smokey n’est pas seulement une déclaration d’admiration. C’est une chanson contre les hommages trop tardifs, une manière très harrisonienne de transformer une dette musicale en geste spirituel, et de rappeler que les mercis les plus importants doivent être adressés aux vivants.
Il y a des photographies qui résument une époque parce qu’elles ont été pensées pour devenir des emblèmes, et d’autres qui touchent plus profondément encore parce qu’elles semblent avoir échappé à toute mise en scène. Celle de Paul McCartney, Linda McCartney et de leur poney Jet traversant le passage piéton d’Abbey Road appartient à cette seconde catégorie. On y voit l’ancien Beatle revenir sur le lieu le plus sacralisé de sa propre légende, non pas en survivant solennel d’un mythe mondial, mais en homme accompagné de sa femme, de sa vie nouvelle et d’un petit cheval familial qui ignore superbement qu’il marche sur l’un des morceaux de bitume les plus célèbres de la pop. Tout McCartney est là : le poids des Beatles, l’instinct domestique, l’humour anglais, la ruralité déplacée en pleine ville, la capacité à traverser l’histoire sans s’agenouiller devant elle. Après la pochette mythique de 1969, cette autre traversée raconte moins la fin d’un groupe que la survie d’un homme. Avec Linda, Wings, les enfants, les animaux et les chansons, Paul ne fuit pas Abbey Road : il le rend à la vie.
Il y a des albums posthumes qui donnent l’impression de classer les affaires d’un mort, et d’autres qui réussissent, par miracle ou par pudeur, à laisser une pièce encore habitée. Brainwashed, publié en novembre 2002 presque un an après la disparition de George Harrison, appartient à cette seconde catégorie. Terminé par Dhani Harrison et Jeff Lynne à partir des indications, des carnets et des chansons laissés par George, le disque ne ressemble ni à un mausolée ni à une opération patrimoniale. Il respire au contraire comme une maison ouverte, traversée par la voix fragile, l’humour sec, la colère spirituelle et la tendresse domestique de l’ex-Beatle. Au cœur de cet album d’adieu qui refuse obstinément de se prendre pour un tombeau, une reprise presque modeste déplace tout : Between The Devil And The Deep Blue Sea. Pour Dhani, ce vieux standard au ukulélé était le morceau qui « sentait » le plus son père. Une formule magnifique, parce qu’elle ramène George Harrison à ce qu’il fut aussi, loin des mythes et des biographies : un homme dans sa maison, jouant de vieilles chansons avec un sourire de biais. C’est peut-être là que Brainwashed trouve son secret le plus bouleversant.
Il y a des reprises qui se contentent de saluer les Beatles avec la révérence un peu figée qu’on réserve aux monuments, et puis il y a celles qui osent entrer dans la chanson comme on force une porte. En 1968, Joe Cocker ne s’est pas contenté de chanter With A Little Help From My Friends : il l’a arrachée à l’univers coloré de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band pour en faire une immense montée soul, tendue, douloureuse, presque religieuse. Écrite par Lennon et McCartney pour Ringo Starr, cette chanson de camaraderie fragile semblait pourtant appartenir au cœur même du disque, à son théâtre pop, à son sourire de façade et à cette fraternité Beatles qu’on croyait impossible à déplacer. Cocker, lui, y entend autre chose : une supplique, un besoin d’être sauvé, une solitude qui réclame les autres à gorge déployée. Et c’est précisément ce renversement qui a tant marqué Paul McCartney. Car les grandes reprises ne sont pas les plus fidèles : ce sont celles qui trouvent, dans une chanson que l’on croyait connaître, une pièce secrète restée dans l’ombre. Avec Cocker, le sourire de Ringo devient un incendie, et l’un des morceaux les plus modestes de Sgt. Pepper se transforme en monument.
Il y a des anniversaires qui ressemblent moins à des commémorations qu’à des vertiges. Le 16 mai 2026, Pet Sounds fête ses soixante ans, et l’on mesure à nouveau l’étrangeté de ce disque paru sous le nom des Beach Boys mais rêvé, assemblé et presque porté seul par Brian Wilson. Soixante ans plus tard, l’affaire n’a rien perdu de sa charge : treize chansons, à peine plus d’une demi-heure, et pourtant l’impression persistante d’entendre la pop basculer d’un monde à l’autre. Car Pet Sounds n’est pas seulement le grand disque mélancolique d’un jeune Californien épuisé par les tournées et fasciné par Rubber Soul ; c’est aussi l’une des pièces centrales du dialogue le plus fécond de l’histoire du rock, cette conversation à distance entre Los Angeles et Londres qui mènera bientôt les Beatles vers Sgt. Pepper’s. En 1966, Brian Wilson voulait répondre aux Beatles. Un an plus tard, Paul McCartney reconnaîtrait que les Beatles avaient tenté, à leur tour, d’atteindre la hauteur de Pet Sounds. Entre ces deux gestes, il y a des chiens qui aboient, des basses qui chantent, des clavecins, des prières, des bandes magnétiques et l’effondrement annoncé de SMiLE. Soixante ans après, et quelques mois après la mort de Wilson, Pet Sounds demeure ce miracle fragile : le moment où la pop adolescente devint un art adulte sans perdre son tremblement.
Il y a dans la petite pique de Paul McCartney à l’adresse de Bob Dylan quelque chose de bien plus vaste qu’une remarque de vieux camarade sur une soirée de concert déroutante. Quand l’ancien Beatle explique qu’il a payé sa place et qu’il aimerait reconnaître les chansons qu’il est venu entendre, il ne parle pas seulement en spectateur amusé. Il parle en homme qui sait ce que pèsent les hymnes, en artisan du refrain partagé, en survivant d’un monde où une chanson pouvait encore devenir un bien commun. Face à lui, Dylan continue de défendre son vieux droit à la fuite : transformer, brouiller, défigurer ses propres monuments pour ne jamais finir prisonnier de sa légende. Entre McCartney, qui rallume Hey Jude comme on ouvre les portes d’une maison familiale, et Dylan, qui repeint Mr Tambourine Man dans la pénombre, se dessine l’une des plus belles querelles du rock vieillissant. Que doit un artiste à son public quand ses chansons ne lui appartiennent plus tout à fait ? Faut-il offrir les classiques tels qu’on les attend, ou les sauver de la naphtaline en les rendant méconnaissables ? Derrière cette divergence polie entre deux géants, c’est toute l’histoire du concert populaire qui revient nous regarder.
On a tellement raconté les Beatles comme une apparition miraculeuse — quatre garçons descendus d’un avion, costumes sombres, cheveux trop longs et répliques assassines prêtes à faire chavirer l’Amérique — qu’on en oublierait presque qu’ils viennent de quelque part. Et pas de n’importe où. Dans un récent entretien, Paul McCartney revient sur ce Liverpool d’après-guerre qui fut bien plus qu’un décor d’enfance : une école de caractère, de musique, d’humour et de résistance. Une ville cabossée par les bombes, mais pas vaincue ; une ville pauvre, portuaire, ouverte sur l’Amérique, où l’on chantait dans les maisons, où l’on plaisantait pour ne pas sombrer, où l’on apprenait très tôt à répondre aux coups par l’esprit. McCartney y voit l’une des clés profondes des Beatles : cette manière unique de mêler la pudeur et l’insolence, la mélodie et la répartie, la joie et la mélancolie. Derrière les tubes, les costumes, les studios et la légende, il y avait donc cela : des enfants de Liverpool, nés dans les décombres d’un monde ancien, assez rapides pour ne pas se laisser définir, assez drôles pour tenir tête au cirque médiatique, assez doués pour transformer le rire dans les ruines en langage universel.
Il y a dans l’histoire des Beatles des objets dont la simple existence suffit à faire vaciller les certitudes, comme si le passé refusait obstinément de rester rangé dans les coffres où l’industrie musicale croyait l’avoir enfermé. La bande retrouvée chez Geoff Emerick appartient à cette catégorie-là. Nous ne parlons pas ici d’un vague souvenir de studio, ni d’une relique de collectionneur parmi d’autres, mais du master d’une séance enregistrée le 6 juin 1962 à Abbey Road, alors que John Lennon, Paul McCartney, George Harrison et Pete Best n’étaient pas encore devenus les Beatles que le monde entier allait bientôt idolâtrer. Conservée pendant plus d’un demi-siècle par l’ingénieur du son qui allait, quelques années plus tard, façonner le son de Revolver, Sgt. Pepper et Abbey Road, cette bande est aujourd’hui au cœur d’une bataille judiciaire opposant les héritiers d’Emerick à Universal Music Group. Était-elle un rebut abandonné, sauvé in extremis par un technicien inspiré, ou une propriété d’EMI jamais sortie légalement du giron de la maison ? Derrière cette question de droit se joue quelque chose de plus vertigineux encore : la manière dont on protège, possède et raconte la mémoire sonore des Beatles.












