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« Act Naturally » (1989) : Buck Owens, Ringo Starr et le western qui referme une boucle de vingt-quatre ans
Buck Owens, Ringo Starr et le retour d’une esthétique de western à l’écran.
Tout commence par une chanson qui promet à son interprète un rôle au cinéma, sans lui demander de savoir jouer. Ce personnage est triste, seul, et persuadé que sa vie pourrait devenir un film. On connaît la plaisanterie : « Act Naturally », popularisée dans la country par Buck Owens en 1963, puis chantée par Ringo Starr avec les Beatles en 1965. Vingt-quatre ans plus tard, le chanteur britannique et le héros du Bakersfield Sound enregistrent enfin le titre ensemble. La rencontre est déjà savoureuse sur disque. Pour la télévision, elle prend une forme presque inévitable : deux hommes que tout oppose en apparence se retrouvent dans un western où ils jouent les cow-boys maladroits.
Sommaire de cette étude (8 sections)
- 1963 : Buck Owens, le Bakersfield Sound et une chanson qui joue au cinéma
- 1965 : un Beatle prend le micro
- 1989 : l’appel de Buck Owens
- Paramount Ranch, 25 juin 1989 : un plateau de western
- Le western comique comme langage partagé
- Une rencontre de générations, pas une réunion des Beatles
- Le film comme document de 1989
- Le sourire de deux professionnels
Le clip de 1989 mérite de figurer dans la filmographie personnelle de Ringo pour plusieurs raisons. Il réunit les deux histoires d’une même chanson, transforme une vieille blague sur le cinéma en véritable mise en scène et arrive précisément au moment où Ringo revient durablement sur scène avec son premier All-Starr Band. C’est aussi une démonstration de ce que la musique country et le rock britannique se doivent mutuellement. La reprise des Beatles n’était pas un caprice exotique ; elle exprimait le goût ancien de Ringo pour les voix simples, les rythmes francs et les chansons capables d’être racontées en quelques images.
1963 : Buck Owens, le Bakersfield Sound et une chanson qui joue au cinéma
Avant de devenir une plaisanterie de Beatle, « Act Naturally » appartient au répertoire country américain. Sa première version célèbre est enregistrée par Buck Owens et atteint la première place du classement country de Billboard en 1963. Le morceau est associé aux auteurs Johnny Russell et Voni Morrison dans les crédits d’origine, la transmission des droits et les éditions ultérieures imposant parfois une vérification attentive des mentions imprimées. Musicalement, il s’inscrit dans une école californienne plus nerveuse et plus électrique que certaines productions de Nashville : guitares au son incisif, rythme dansant, chant sans emphase superflue.
Le Bakersfield Sound ne constitue pas un simple décor régional. Il désigne une manière de faire de la country dans laquelle le groupe conserve une présence directe, avec des arrangements qui laissent de l’air entre les instruments. Buck Owens, avec ses Buckaroos et notamment Don Rich, en devient l’une des grandes figures. Le lien avec Ringo est moins improbable qu’il n’y paraît. Le jeune Richard Starkey aime les chansons américaines avant même que les Beatles ne deviennent un groupe de studio sophistiqué. Les ballades sentimentales, le rockabilly et la country font partie de son vocabulaire musical depuis Liverpool.
La chanson possède enfin une qualité précieuse pour le futur réalisateur du clip : elle contient déjà une histoire de cinéma. Son narrateur s’imagine vedette parce qu’il saura jouer naturellement son propre malheur. La trouvaille repose sur une ironie immédiate. Il ne rêve pas d’incarner un conquérant ou un aventurier ; il croit pouvoir réussir parce qu’on lui demandera simplement de rester lui-même. Le texte autorise donc une adaptation audiovisuelle presque littérale. Une caméra, un plateau, des acteurs et quelques gags suffisent à lui donner corps. La grande réussite du clip de 1989 sera de prendre cette possibilité au sérieux sans renoncer à l’humour.
1965 : un Beatle prend le micro
Quand les Beatles enregistrent « Act Naturally » pour Help! en 1965, le choix semble conforme à une tradition : Ringo reçoit souvent une chanson adaptée à sa tessiture et à sa personnalité. Il ne possède ni les aigus de Paul McCartney ni le mordant vocal de John Lennon, mais sa diction et son ton produisent une proximité que d’autres interprètes peineraient à obtenir. L’auditeur l’entend presque raconter l’histoire au lieu de chercher à démontrer sa technique. Une chanson country aux paroles humoristiques est donc particulièrement bien choisie.
La version des Beatles n’est pas une copie servile. Le groupe adapte son énergie, sa pulsation, la place des guitares et l’équilibre des voix. Mais le ressort du morceau reste identique : Ringo s’amuse de l’idée d’être naturellement bon acteur. C’est un trait remarquable au moment où le groupe vient d’achever son deuxième long métrage. Le public connaît déjà les grimaces du batteur dans A Hard Day’s Night, la scène de promenade qui lui donne une autonomie dramatique et la manière dont les cinéastes utilisent son apparent détachement. En chantant « Act Naturally », il commente involontairement son propre statut à l’écran.
L’histoire aurait pu s’arrêter là, comme tant d’autres reprises de l’époque. Elle revient pourtant dans la mémoire des fans et des musiciens country. Buck Owens sait que les Beatles ont contribué à faire connaître sa chanson au-delà du public américain spécialisé. Ringo, de son côté, n’abandonne jamais le goût du répertoire country. Les années passent, les modes changent, mais le titre conserve cette double identité. Il appartient à la fois à la discographie des Beatles et à l’histoire du Bakersfield Sound. Un duo des deux interprètes n’est donc pas une opération de nostalgie inventée de toutes pièces ; c’est l’aboutissement logique d’une conversation musicale à distance.
1989 : l’appel de Buck Owens
La rencontre se concrétise dans une période de retour pour les deux hommes. Buck Owens a retrouvé une visibilité grâce à ses liens avec une nouvelle génération de chanteurs country, notamment Dwight Yoakam. Ringo se prépare à reprendre la route avec le All-Starr Band, qui fera ses premiers pas à l’été 1989. Les deux carrières ne se ressemblent pas, mais elles partagent l’expérience d’une célébrité immense suivie de périodes pendant lesquelles la presse préfère célébrer le passé que regarder le travail présent.
Dans un entretien publié par le Washington Post en août 1989, Buck Owens raconte avoir proposé lui-même la collaboration. Lors d’un séjour en Angleterre, il contacte Ringo et suggère de retourner enregistrer dans le studio d’Abbey Road, lieu associé aux Beatles. Le batteur accepte avec enthousiasme. Owens insiste aussi sur le plaisir de travailler avec lui et sur son caractère accessible. Ce témoignage contemporain possède une valeur particulière : il permet de comprendre le duo sans recourir seulement aux légendes fabriquées des années plus tard.
La nouvelle version de « Act Naturally » est enregistrée en mars 1989 et publiée durant l’été. Les deux hommes ne cherchent pas à transformer la chanson en démonstration moderne. Elle garde sa construction familière, son tempo entraînant et son humour. L’intérêt réside principalement dans le dialogue entre les voix. Buck Owens apporte sa diction country, ses inflexions et une autorité tranquille ; Ringo conserve son phrasé détendu et son sourire audible. La chanson devient un échange entre deux époques, mais aussi entre deux façons de faire exister un personnage populaire.
Paramount Ranch, 25 juin 1989 : un plateau de western
Le document le plus concret concernant la production du vidéoclip est le témoignage d’un participant au tournage, accompagné d’images de la journée. Il situe celui-ci le 25 juin 1989 à Paramount Ranch, près d’Agoura Hills en Californie. Cette précision est précieuse : elle empêche de confondre le lieu d’enregistrement du disque, associé à Abbey Road, avec celui du film. La chanson et la vidéo appartiennent à une même campagne, mais elles n’ont pas été produites au même endroit ni dans les mêmes conditions.
Paramount Ranch offre un décor idéal. Ce site californien, utilisé par l’industrie cinématographique pour de nombreux westerns, permet de retrouver les façades et les espaces d’une ville de l’Ouest américain sans devoir bâtir tout un plateau. Le clip donne ainsi un corps matériel au rêve du narrateur : être embauché dans un film. Ringo et Buck Owens se comportent comme deux acteurs peu recommandables, qui jouent aux cow-boys avec une maladresse revendiquée. Le charme vient du contraste entre l’assurance de leurs carrières musicales et l’amateurisme volontaire de leurs personnages.
Les deux musiciens n’ont évidemment rien d’acteurs débutants. Buck Owens a fréquenté durablement la télévision de divertissement, notamment Hee Haw, dont l’univers mêle musique country et sketches populaires. Ringo a tourné dans des longs métrages et des téléfilms très différents. Lorsqu’ils se donnent l’air de ne pas savoir jouer, ils mobilisent en réalité une longue expérience des caméras. Cette ironie à plusieurs étages donne toute sa saveur au clip : les faux mauvais acteurs sont interprétés par des artistes rompus au spectacle, qui parodient une chanson dans laquelle le héros prétend précisément pouvoir être engagé sans effort.
Le western comique comme langage partagé
Le choix du western n’est pas seulement dicté par les origines country de Buck Owens. Le genre traverse depuis longtemps l’imaginaire de Ringo. Son nom de scène, ses bagues, son goût des déguisements et son affection pour la culture américaine ont favorisé les rapprochements avec les héros de l’Ouest. Il a également interprété des rôles qui jouent sur la violence ou la caricature du western, notamment dans Blindman en 1971. Le clip de 1989 ne cherche pas à reproduire ce cinéma italien sombre ; il s’inscrit plutôt dans une tradition comique où les revolvers, les saloons et les affrontements deviennent des accessoires de pantomime.
La caméra peut donc montrer les deux chanteurs dans un univers immédiatement reconnaissable. Le décor annonce le genre avant même que la chanson ne commence. Les costumes complètent le jeu. Le spectateur comprend qu’il va assister à un film dans le film, et cette convention permet aux musiciens d’exagérer leurs gestes sans perdre la complicité du public. La vidéo n’exige pas que l’on prenne au sérieux le récit de l’Ouest américain. Elle demande simplement d’accepter que Buck Owens et Ringo Starr puissent devenir des figures de comédie pendant trois minutes.
On peut y voir une forme de résistance aux codes dominants du vidéoclip de la fin des années 1980. Les clips les plus coûteux de l’époque multiplient parfois effets spéciaux, chorégraphies sophistiquées et montage spectaculaire. Celui d’« Act Naturally » s’appuie d’abord sur deux visages, une chanson connue, un décor éprouvé et des gags de situation. Il relève de la culture télévisuelle country autant que de MTV. Sa modernité ne tient pas à la technique ; elle tient à la capacité d’une chanson ancienne à devenir une fiction nouvelle sans que ses interprètes soient transformés en stars artificiellement rajeunies.
Une rencontre de générations, pas une réunion des Beatles
Il faut également refuser une lecture trop étroite, dans laquelle le duo n’existerait que parce que Ringo a appartenu aux Beatles. Ce serait ignorer le poids de Buck Owens dans l’histoire de la musique américaine. Le morceau rend hommage à une tradition dont les Beatles ont été les élèves et les passeurs. Ringo n’est pas seulement un ancien membre d’un groupe célèbre qui rend visite à une légende country ; il est le musicien dont la reprise a contribué à relier deux publics internationaux.
L’échange témoigne d’une circulation musicale complexe. La country américaine arrive en Grande-Bretagne par les disques, la radio, les marins, les reprises et les groupes de club. Les Beatles l’intègrent à leur répertoire, puis la rediffusent à travers le monde. Des décennies plus tard, la télévision musicale américaine rassemble le chanteur d’origine et le batteur britannique dans un même décor. La chanson a traversé l’Atlantique deux fois, mais elle conserve sa plaisanterie initiale. C’est précisément ce qui en fait un objet d’histoire populaire passionnant.
L’épisode précède de peu la naissance scénique du All-Starr Band, dont la première tournée commence en juillet 1989. Les deux événements ne sont pas identiques et il serait abusif de prétendre que le clip a provoqué la tournée. Ils participent cependant d’une même période de réapparition publique. Après des années de retrait relatif, Ringo accepte de redevenir un musicien visible, entouré d’autres artistes reconnus et heureux de partager l’affiche. Le duo avec Buck Owens annonce à sa manière une formule qui deviendra centrale dans sa vie : plutôt que de défendre seul un statut de vedette, il préfère bâtir un spectacle sur les échanges.
Le film comme document de 1989
Pour l’historien, ce vidéoclip présente plusieurs niveaux documentaires. Il montre d’abord Buck Owens et Ringo Starr ensemble en 1989, ce que ne peut faire un simple enregistrement sonore. Il atteste ensuite une mise en scène dans un décor de western identifié et l’existence d’une campagne visuelle. Enfin, il révèle comment chacun choisit d’apparaître : Owens en figure tutélaire qui accepte la parodie ; Ringo en ancien Beatle qui ne demande aucun traitement majestueux. Cette liberté est peut-être le meilleur point commun des deux hommes.
Les crédits de réalisation et de production devraient être reconstitués à partir des documents originaux du tournage. Le témoignage daté et localisé d’un participant ne suffit pas à attribuer à lui seul la réalisation, la photographie ou le montage. Les vidéoclips sont des œuvres collectives ; connaître le lieu et les vedettes ne dispense pas de rechercher les professionnels responsables des images. Une notice encyclopédique sérieuse doit réserver des champs distincts pour l’enregistrement du disque, le tournage, le montage, la première diffusion et les différentes copies conservées.
La même prudence s’applique à la réception. Le duo est souvent évoqué comme une jolie curiosité de fin de carrière, mais cette appréciation efface les circonstances de 1989. À ce moment-là, Ringo n’est pas encore l’artiste de tournée permanent qu’il deviendra. Buck Owens n’est pas seulement un souvenir de la musique country : sa carrière retrouve un public. Le clip constitue un objet contemporain, réalisé pour accompagner une sortie et une campagne promotionnelle, non un hommage posthume à une époque disparue.
Le sourire de deux professionnels
Au fond, « Act Naturally » est une parfaite leçon de comédie musicale miniature. Une chanson de 1963, une reprise de 1965 et une nouvelle version de 1989 se superposent sans s’annuler. La caméra offre enfin l’image que les paroles promettaient depuis vingt-six ans : l’histoire d’hommes persuadés qu’ils peuvent devenir des stars de cinéma en jouant naturellement. Et les interprètes ont précisément la célébrité, l’expérience et la modestie nécessaires pour tourner ce rêve en dérision.
Pour Ringo Starr, ce film est davantage qu’une parenthèse country. Il relie son enfance musicale, sa personnalité de Beatle, ses expériences d’acteur et la nouvelle vie scénique qui commence. Il montre aussi ce que peut apporter l’archéologie des images à la compréhension d’une carrière : derrière un single généralement classé parmi les curiosités de discographie se cache un tournage datable, un lieu identifiable, un dispositif comique précis et la rencontre de deux traditions populaires. Le western ne raconte pas la conquête de l’Ouest. Il raconte, en trois minutes, comment une chanson a fini par retrouver ses deux interprètes au même endroit, devant la même caméra.
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