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Les comptes de Tittenhurst : la liste secrète des chansons que John Lennon fit établir contre Paul McCartney

Il existe, quelque part dans la mémoire d’un homme de quatre-vingt-six ans installé au pied de la Sierra Nevada espagnole puis en Californie, le souvenir d’une feuille de papier. Sur cette feuille, dictée par John Lennon dans une maison géorgienne du Berkshire, figuraient les titres de toutes les chansons des Beatles. En face de chaque titre, il fallait écrire un nom : le sien, ou celui de Paul McCartney. Cette liste n’a jamais été retrouvée. Elle n’a probablement jamais été destinée à l’être. Mais son existence, racontée par Dan Richter, éclaire d’une lumière crue le fonctionnement intime du plus célèbre partenariat de l’histoire de la chanson — et explique peut-être pourquoi l’album le plus aimé de John Lennon ressemble si peu à celui qui l’a précédé.

En bref. Dan Richter, assistant personnel et ami de John Lennon et Yoko Ono de 1969 à 1973, a raconté que Lennon avait fait établir la liste complète des chansons des Beatles pour qu’on désigne, titre par titre, celles qui étaient les siennes et celles qui étaient de McCartney. Le témoignage a été publié par The Daily Telegraph en janvier 2023, dans le sillage d’un épisode du podcast British Scandal consacré à John et Yoko. Richter y décrit un Lennon agacé de ne pas savoir écrire les mélodies douces de « Yesterday » ou « Hey Jude », furieux quand un orchestre de restaurant l’accueille avec « Yesterday », et jaloux jusqu’à envier la vue depuis les fenêtres de George Harrison. Cet article retrace ce que le témoignage dit exactement, ce qu’il ne dit pas, ce que les archives permettent de vérifier, et ce que ce besoin de comptabilité a produit sur le plan artistique — jusqu’à Imagine, disque que Lennon lui-même décrivait comme un manifeste politique enrobé de sucre.

Sommaire

Ce que Dan Richter a réellement raconté, et quand

La première précaution, avec ce genre d’histoire, consiste à la dater. Les récits d’entourage circulent longtemps, se reformulent en passant d’un site à l’autre, et finissent par ressurgir sous forme de « révélation » plusieurs années après leur première publication. C’est exactement le cas ici.

Un entretien au Telegraph, en janvier 2023

Le témoignage a été recueilli par The Daily Telegraph et publié dans les premiers jours de janvier 2023. Richter parlait alors depuis son domicile de la Sierra Nevada, en Espagne. Il avait quatre-vingt-trois ans. L’entretien couvrait un spectre large : son arrivée dans l’entourage de John et Yoko, sa fonction d’assistant, la question de l’héroïne — qu’il assume publiquement d’avoir procurée au couple, avec un argumentaire qu’on peut trouver discutable mais qu’il n’a jamais dissimulé —, la fabrication d’Imagine, et la rivalité avec McCartney.

La phrase qui a fait le tour du monde tient en une ligne. Lennon, dit Richter, avait demandé à quelqu’un d’établir la liste de toutes les chansons des Beatles ; ensuite, il fallait dire lesquelles étaient de lui et lesquelles étaient de Paul. Rien de plus. Pas de date, pas de nom pour le « quelqu’un », pas d’indication sur le sort de la feuille, pas de mention d’un résultat chiffré.

La seconde phrase, tout aussi reprise, porte sur le motif : cela contrariait Lennon que McCartney sache écrire ces mélodies douces comme « Yesterday » ou « Hey Jude ». Lui n’y arrivait pas. Richter avance une explication, sur un ton d’ami plus que d’analyste : Lennon était trop mordant, ou trop intelligent, pour cela. On notera que cette explication est de Richter, pas de Lennon.

Le podcast British Scandal comme déclencheur

L’entretien du Telegraph n’est pas venu de nulle part. Il a été motivé par la diffusion, fin décembre 2022, d’un épisode de la série British Scandal produite par Wondery, intitulé « The Ballad of Yoko and John », dans lequel les animateurs Matt Forde et Alice Levine recevaient Richter. La formule qu’il y emploie pour se décrire mérite d’être retenue, parce qu’elle définit exactement son statut de témoin : il dit être venu « pour le voyage », en co-conspirateur, confident, assistant et compagnon de défonce.

Cette autodéfinition est précieuse. Elle dit qu’on n’a pas affaire à un archiviste, ni à un producteur, ni à un ingénieur du son qui aurait tenu une feuille de séance. On a affaire à un familier, présent dans la maison, dans les couloirs, dans les voitures et dans les restaurants — c’est-à-dire aux endroits où l’on entend ce qui ne s’écrit pas.

Les trois anecdotes du même entretien

La liste n’est pas la seule chose que Richter raconte. Elle vient avec deux autres scènes, et les trois forment un ensemble cohérent qu’il serait dommage de dissocier.

La première est celle du restaurant. Lennon entre dans un établissement chic où un orchestre joue pendant le service. Les musiciens le reconnaissent et, croyant lui faire honneur, attaquent « Yesterday ». Richter décrit la réaction en un mot : Lennon était furieux. L’hommage se retournait en gifle, puisqu’on lui rendait hommage avec la chanson d’un autre — la plus reprise de toutes, celle dont le monde entier croyait qu’elle lui appartenait un peu.

La seconde est celle de la fenêtre. Rentrant à Tittenhurst après une visite chez George Harrison, à Friar Park, Lennon lâche une phrase d’une jalousie enfantine et parfaitement révélatrice : de chez George, on voyait de l’eau. Ce n’est plus de musique qu’il s’agit, mais d’une compétition généralisée où même le paysage compte.

La troisième, enfin, est la plus généreuse : Richter affirme avoir servi d’intermédiaire pour que John et Paul se reparlent. Nous y reviendrons en détail, car c’est sur ce point que son récit demande la correction la plus nette.

Correctif factuel — ce n’est pas une information de 2026. Les reprises récentes de cette histoire la présentent parfois comme une révélation neuve. Elle ne l’est pas. Le témoignage de Dan Richter sur la liste des chansons a été publié par The Daily Telegraph au début de janvier 2023, à la suite de l’épisode de British Scandal mis en ligne fin décembre 2022. Il a été immédiatement relayé par MusicRadar, Guitar.com et Ultimate Classic Rock les 4 et 5 janvier 2023. Toute présentation de ce récit comme un scoop postérieur relève d’une remise en circulation, non d’une nouvelle publication.

Ce que le témoignage ne dit pas

Il faut être scrupuleux sur les blancs, car c’est là que les récits dérivent. Richter ne dit pas quand la liste a été établie. Il ne dit pas qui l’a tapée. Il ne dit pas combien de personnes ont participé à l’exercice, ni si Yoko Ono y a pris part. Il ne dit pas que Lennon aurait été « mal à l’aise avec le résultat » : cette formule, qu’on trouve dans certains résumés en ligne, est une interprétation, plausible mais non attestée. Il ne dit pas non plus que la liste ait servi à quoi que ce soit — ni pour un règlement de comptes juridique, ni pour un entretien, ni pour un projet éditorial.

Ce que l’on peut affirmer, en revanche, c’est que l’exercice a eu lieu dans un cadre domestique, avec un « nous » qui inclut Richter, et qu’il relevait moins de l’audit que du symptôme. Un homme qui a écrit ou coécrit environ la moitié du plus grand catalogue de chansons du vingtième siècle ressentait le besoin de se le faire confirmer par ses proches, sur papier.

Qui est Dan Richter, et pourquoi son témoignage compte

La valeur d’un témoignage dépend de la position du témoin. Celle de Dan Richter est singulière au point d’être presque romanesque, et elle explique à la fois pourquoi on peut le prendre au sérieux et où se situent les limites de son récit.

De Moonwatcher à Tittenhurst

Daniel Richter est né en 1939 à Darien, dans le Connecticut. Mime de formation, il a été interprète principal de l’American Mime Theatre et enseignant à l’American Academy of Dramatic Arts avant de prendre une année sabbatique pour étudier les formes mimétiques à travers le monde — année qui l’a jeté en plein cœur de la contre-culture londonienne.

C’est là qu’il devient, selon la formule d’Arthur C. Clarke, l’acteur inconnu le plus célèbre du monde. En 1966, Stanley Kubrick le convoque pour résoudre le problème de la séquence d’ouverture de 2001, l’Odyssée de l’espace. Richter y joue Moonwatcher, le chef des hommes-singes, et chorégraphie l’ensemble de « L’aube de l’humanité ». Kubrick voulait sortir des clichés hollywoodiens du comédien en costume de gorille ; Richter et sa troupe ont passé des heures au zoo de Londres à observer les grands singes, en particulier le célèbre Guy le gorille, avant de reproduire leurs déplacements.

Il avait déjà, en 1965, participé à l’organisation et à la lecture de l’International Poetry Incarnation au Royal Albert Hall, aux côtés d’Allen Ginsberg, Gregory Corso et William Burroughs — l’événement fondateur du underground britannique, filmé par Peter Whitehead sous le titre Wholly Communion. Un homme qui a choréographié Kubrick et coorganisé la soirée de poésie la plus mythique de Londres n’est pas un simple domestique de rock star.

Quatre années dans la maison

Ami proche de Yoko Ono avant même le couple, Richter entre dans l’orbite de John et Yoko en 1969 et y demeure jusqu’en 1973. Il ne s’agit pas d’un emploi de bureau : il vit sur place, à Tittenhurst Park, avec sa famille. Son mémoire, The Dream Is Over, publié à Londres par Quartet Books en 2012, couvre précisément ces quatre années et détaille l’ordinaire de cette vie commune : la dépendance à l’héroïne, les concerts, les films, l’activité politique du couple, la dissolution des Beatles et la fabrication d’Imagine.

Il avait déjà publié, en 2002, Moonwatcher’s Memoir: A Diary of 2001: A Space Odyssey, préfacé par Arthur C. Clarke. Les deux livres partagent une qualité rare chez les mémorialistes d’entourage : Richter n’y construit pas sa propre légende, il documente ce qu’il a vu depuis une position subalterne assumée.

Le détail que tout le monde oublie

Voici le point que la plupart des reprises de cette histoire laissent tomber, et qui change pourtant la lecture de tout le reste. La photographie de la pochette de John Lennon/Plastic Ono Band, l’album de décembre 1970 — Lennon adossé à un arbre, la tête sur les genoux de Yoko, dans une lumière grise — est créditée à Dan Richter sur le site officiel de John Lennon.

Autrement dit : l’homme qui rapporte l’histoire de la liste est aussi celui qui a photographié la pochette du disque auquel Imagine répond. Il n’est pas seulement témoin de la rivalité ; il est un des artisans matériels de l’objet dont la rivalité a provoqué le successeur. Il apparaît d’ailleurs, deux ans plus tard, dans le film Imagine tourné à Tittenhurst en 1971 et sorti en 1972, où il tient un rôle et où il a travaillé à l’image.

Ce qu’un témoin de ce type peut garantir, et ce qu’il ne peut pas

Il faut poser la question franchement, parce qu’elle est méthodologique. Un familier peut garantir l’atmosphère, la récurrence d’un comportement, la couleur d’une obsession. Il ne peut pas garantir une date, un chiffre, une chronologie fine — la mémoire humaine, à cinquante ans de distance, compresse et déplace. C’est ce que l’on vérifiera plus loin sur l’épisode du coup de téléphone entre John et Paul, que Richter situe en 1973 alors que les éléments matériels pointent vers 1972.

Cette réserve ne disqualifie rien. Elle indique simplement comment lire : le fond du témoignage — Lennon comptabilisait, Lennon enviait la facilité mélodique de McCartney — est corroboré par une masse considérable de déclarations publiques de Lennon lui-même. Les détails, eux, se vérifient ailleurs.

Tittenhurst Park : le décor de la scène

On ne comprend pas la scène de la liste si l’on ne voit pas la maison. Tittenhurst n’est pas un domicile ordinaire, et sa configuration explique une bonne part de ce qui s’y est joué.

Soixante-douze acres achetés en 1969

John Lennon et Yoko Ono acquièrent Tittenhurst Park en 1969 et s’y installent au mois d’août de la même année. Le domaine se situe à Sunninghill, près d’Ascot, dans le Berkshire, à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Londres. La maison principale, de style géorgien, est entourée d’un parc considérable, planté d’essences rares au dix-neuvième siècle.

Le couple fait peindre l’ensemble en blanc — intérieur compris —, et c’est ce blanc, ce vide meublé de quelques objets, qui deviendra l’image mentale que le monde entier associe à cette période : la pièce nue, le piano blanc Steinway, les rideaux qui s’ouvrent sur la brume du parc. La dernière séance photographique réunissant les quatre Beatles y est réalisée le 22 août 1969 ; ils ne se retrouveront plus jamais tous les quatre devant un objectif.

Ascot Sound Studios

L’élément décisif est ailleurs : Lennon fait construire un studio d’enregistrement dans une dépendance du domaine. Ascot Sound Studios devient opérationnel au début de 1971. Cela signifie qu’à partir de cette date, Lennon n’a plus besoin d’Abbey Road, plus besoin de réserver, plus besoin de sortir de chez lui. Le single « Power to the People » y est gravé le 15 février 1971 ; l’essentiel de l’album Imagine y sera enregistré entre la fin mai et le début juillet de la même année.

Cette autonomie technique a une conséquence psychologique qu’on sous-estime. Un studio à domicile abolit la frontière entre la vie privée et le travail. Il n’y a plus d’heure d’arrivée, plus de collègues, plus de George Martin pour arbitrer. La cour qui entoure Lennon — Yoko, Richter, les assistants, les musiciens de passage — devient simultanément son foyer, son équipe et son public. C’est dans ce dispositif-là qu’un homme peut demander à ses proches, un soir, de remplir une colonne en face de cent quatre-vingts titres.

Une vie de cour

Le mot n’est pas trop fort. À Tittenhurst, tout le monde dépend de Lennon : logement, salaire, statut, accès. Personne, dans la maison, n’a intérêt à répondre « celle-là est de Paul ». C’est précisément ce qui rend l’exercice si étrange, et si triste : Lennon a organisé un référendum dont il connaissait d’avance le biais, et il l’a organisé quand même. Ce qu’il cherchait n’était pas une vérité statistique, c’était une confirmation orale, répétée, à voix haute, par des gens présents dans la pièce.

Le domaine sera vendu à Ringo Starr en 1973, quand le couple s’installera définitivement à New York. Starr le revendra en 1988 au président des Émirats arabes unis. Le studio d’Ascot n’existe plus sous cette forme. La feuille, si elle a jamais été conservée, a disparu avec les déménagements.

Pourquoi une telle liste était nécessaire : le mécanisme du crédit

Un lecteur non spécialiste pourrait s’étonner : pourquoi faudrait-il établir une liste, alors que les pochettes indiquent l’auteur de chaque titre ? La réponse tient dans une particularité contractuelle unique en son genre, décidée par deux adolescents et jamais révisée.

L’accord de jeunesse

Bien avant la célébrité, Lennon et McCartney conviennent que tout ce que l’un ou l’autre écrira, seul ou à deux, sera crédité aux deux noms. L’accord est d’une simplicité redoutable : il ne distingue pas la coécriture réelle de l’écriture solitaire. « Yesterday », composée intégralement par McCartney, enregistrée par lui seul avec un quatuor à cordes, porte la même signature que « I Want to Hold Your Hand », écrite à quatre mains sur un piano de Wimpole Street.

L’ordre des noms a lui-même varié. Les premières parutions britanniques portent parfois « McCartney-Lennon » ; la formule « Lennon-McCartney » s’impose ensuite et devient la marque déposée du siècle. Ce détail typographique deviendra, trente ans plus tard, l’objet d’une des querelles les plus âpres entre McCartney et la succession Lennon.

Northern Songs, Dick James et la perte du catalogue

Le crédit n’est pas qu’une question d’ego : c’est une question d’argent et de propriété. Les chansons sont éditées par Northern Songs, société créée en 1963 par l’éditeur Dick James avec Brian Epstein, Lennon et McCartney. Les deux auteurs y sont minoritaires. Lorsque James vend sa participation à ATV en 1969 sans les prévenir, ils perdent tout espoir de reprendre la main sur leur propre catalogue.

C’est le grand traumatisme économique du groupe, et il pèse lourdement sur l’humeur de 1970-1971. Un homme qui a perdu le contrôle juridique de ses chansons peut légitimement éprouver le besoin d’en réaffirmer la paternité morale. La liste de Tittenhurst est peut-être, aussi, la revanche symbolique d’un propriétaire dépossédé.

Ce que « à moi » veut dire, exactement

Reste la difficulté de fond : que signifie attribuer une chanson à l’un ou à l’autre ? Les cas de figure sont au moins cinq, et ils ne se ressemblent pas.

Il y a l’écriture entièrement solitaire — « Yesterday » pour McCartney, « Strawberry Fields Forever » pour Lennon. Il y a la coécriture véritable, œil dans les yeux, comme aux débuts. Il y a le titre principalement d’un auteur avec un pont ou un couplet fourni par l’autre : le cas le plus fameux étant « A Day in the Life », où le fragment de McCartney sur le bus du matin s’insère au milieu du texte de Lennon. Il y a l’apport d’un vers ou d’un mot qui change tout — McCartney corrigeant la formule initiale de « Getting Better », Lennon suggérant le changement de « She Loves You ». Et il y a l’arrangement, qui n’est pas juridiquement de l’écriture mais qui, sur un disque, fait souvent la différence entre une chanson et un tube.

Une liste à deux colonnes ne peut rendre compte d’aucune de ces nuances. C’est sa faiblesse méthodologique — et c’est très exactement ce qui en fait un objet psychologique plutôt qu’un document.

1970-1971 : la comptabilité dans un contexte de guerre

La liste n’a pas été dressée dans le vide. Elle appartient à une période courte et brutale où les Beatles ne sont plus un groupe mais un contentieux, et où Lennon et McCartney communiquent essentiellement par disques interposés.

La chronologie de la rupture

Rappelons l’enchaînement. Lennon annonce en privé son départ dès septembre 1969, mais accepte de se taire pour ne pas compromettre les négociations en cours. McCartney annonce publiquement sa sortie du groupe le 10 avril 1970, en accompagnant son premier album solo d’un questionnaire-interview qui vaut communiqué de rupture. Lennon en conçoit une rancune durable : il estime avoir été privé de l’annonce qui lui revenait.

Le 31 décembre 1970, McCartney assigne les trois autres Beatles devant la Haute Cour de justice de Londres pour obtenir la dissolution du partenariat. Le jugement lui donnera raison en mars 1971 avec la nomination d’un administrateur judiciaire. Sur le plan humain, l’affaire est vécue par Lennon, Harrison et Starr comme une trahison ; sur le plan juridique, elle protégera finalement les quatre.

C’est dans cet intervalle — entre le procès et l’été 1971 — que se situe très probablement la scène rapportée par Richter. Il n’en donne pas la date, mais le contexte est celui-là : un homme qui vient de perdre son groupe et son catalogue, qui affronte son ancien partenaire devant un tribunal, et qui vérifie chez lui, à voix haute, ce qui lui appartient.

Ram, ou la guerre par allusions

Ram, l’album crédité à Paul et Linda McCartney, paraît le 17 mai 1971. Lennon y entend des piques. Il lit dans « Too Many People » une adresse directe — un reproche sur le fait de prêcher, de couper une chance en deux. Il voit dans la pochette, où McCartney tient un bélier par les cornes, une provocation. Il repère au verso une image de deux scarabées en position d’accouplement et y déchiffre un message limpide adressé aux Beatles.

McCartney a depuis reconnu qu’une partie de ces allusions était réelle, tout en jugeant que Lennon en avait entendu beaucoup plus qu’il n’y en avait. C’est le propre de ce genre de duel : chaque camp lit l’autre en surinterprétant, parce que chacun connaît trop bien le vocabulaire de l’autre.

« How Do You Sleep? », la réponse frontale

La riposte figure sur Imagine, et elle est d’une violence qui reste difficile à écouter. « How Do You Sleep? » attaque McCartney sur son talent, sur son entourage, sur sa musique jugée insipide, sur l’idée qu’il n’aurait produit qu’une seule chanson digne d’être retenue. George Harrison y joue la guitare slide. Le morceau est achevé au Record Plant de New York en juillet 1971.

L’album va plus loin encore : il est accompagné d’une carte postale sur laquelle Lennon empoigne un cochon par les oreilles, dans la pose exacte de la pochette de Ram. C’est une parodie visuelle explicite, imprimée et diffusée avec un disque vendu à des millions d’exemplaires.

Correctif factuel — Imagine n’est pas un disque de paix. La réputation universelle de l’album, portée par sa chanson-titre, masque le fait qu’il contient simultanément la chanson la plus pacifiste et la plus agressive du catalogue solo de Lennon. Présenter Imagine comme une œuvre apaisée est un contresens : c’est un disque de guerre civile, dont la face publique est un hymne œcuménique et la face privée un règlement de comptes nominatif.

Ce que Lennon disait publiquement au même moment

L’exercice privé de la liste a un jumeau public : le long entretien accordé à Jann Wenner pour Rolling Stone, réalisé en décembre 1970 et publié en janvier 1971, connu sous le titre Lennon Remembers. Lennon y démolit méthodiquement le mythe des Beatles, y règle ses comptes avec McCartney, avec le milieu, avec lui-même — et, ce qui nous intéresse ici, y procède déjà à des attributions.

Il y revendique des titres, en conteste d’autres, minimise l’apport de McCartney sur certains morceaux. Le ton est celui d’un homme qui vient de sortir d’une thérapie primale et qui a décidé de tout dire. Comparé à cela, le rituel domestique de la liste apparaît moins comme une excentricité isolée que comme la version intime d’un besoin qu’il satisfaisait publiquement au même moment.

Que dirait la liste, si on la refaisait aujourd’hui ?

Puisque la feuille de Tittenhurst a disparu, autant faire l’exercice sérieusement, avec les outils dont Lennon ne disposait pas : les carnets de séance publiés par Mark Lewisohn, les analyses d’Ian MacDonald, les travaux musicologiques de Walter Everett, et les déclarations croisées des deux auteurs.

Le sens général du décompte

Le résultat contredit sans doute ce que Lennon espérait, mais pas dans la direction qu’on imagine. Sur l’ensemble de la carrière du groupe, la répartition est étonnamment équilibrée. Lennon domine nettement la première moitié ; McCartney prend l’ascendant à partir de 1966-1967 ; les deux se répartissent l’Album blanc à quasi-égalité.

Le déséquilibre le plus spectaculaire est celui d’A Hard Day’s Night, en 1964 : Lennon en écrit ou coécrit dix titres sur treize. C’est le seul album des Beatles composé exclusivement de compositions originales du duo, et c’est un album de Lennon. À l’autre extrémité, Sgt. Pepper est très majoritairement piloté par McCartney, qui en a conçu le concept et écrit la plus grande part.

Entre les deux, Help!, Rubber Soul et Revolver offrent un équilibre presque parfait. Ce sont, ce n’est pas un hasard, les trois disques que les deux hommes ont toujours cités avec le plus de fierté.

Le duel par singles

La rivalité se lit encore plus clairement sur les faces A. Lennon apporte « Day Tripper », McCartney répond « We Can Work It Out » : le single sort en double face A, en décembre 1965, parce qu’aucun des deux n’accepte d’être au dos. Lennon apporte « Strawberry Fields Forever », McCartney répond « Penny Lane » : même issue, en février 1967, pour le plus beau 45 tours de l’histoire du groupe et le premier depuis 1962 à ne pas atteindre la première place britannique.

Ce mécanisme d’appel et de réponse est le moteur créatif du groupe. La liste de Tittenhurst en est la version morte : le même duel, mais après la fin du match, quand il ne reste plus qu’à compter les points.

Période Tendance dominante Exemples révélateurs
1962-1964 Prédominance nette de Lennon « A Hard Day’s Night », « I Should Have Known Better », « If I Fell »
1965-1966 Équilibre, émulation maximale « Norwegian Wood » / « Michelle » ; « Tomorrow Never Knows » / « Eleanor Rigby »
1967 Bascule vers McCartney Concept et majorité de Sgt. Pepper ; « Penny Lane » contre « Strawberry Fields Forever »
1968 Parité, mais travail séparé Album blanc, enregistré souvent en sessions parallèles
1969-1970 McCartney moteur, Lennon en retrait Medley d’Abbey Road ; « Let It Be » ; « The Long and Winding Road »

Correctif factuel — tout décompte dépend de sa définition. On lit régulièrement des totaux précis du type « Lennon a écrit tant de chansons, McCartney tant ». Ces chiffres sont toujours conventionnels. Ils varient selon qu’on compte les faces B, les inédits parus après 1970, les titres d’Anthology, les chansons offertes à d’autres interprètes, et surtout selon le traitement des morceaux mixtes. Un titre comme « A Day in the Life » ou « I’ve Got a Feeling » peut compter pour un demi-point, pour un point à chacun, ou pour une catégorie à part. Aucun décompte publié n’est faux ; aucun n’est définitif.

« Yesterday » et « Hey Jude » : les deux blessures que Lennon a nommées

Le témoignage de Richter cite deux titres, et deux seulement. Ce n’est pas anodin. Ce sont, dans le catalogue, les deux chansons de McCartney qui incarnent le plus parfaitement ce que Lennon décrivait comme le talent qu’il n’avait pas.

Yesterday, la chanson la plus reprise du monde

Composée par McCartney seul — la mélodie lui serait venue en rêve, au point qu’il a passé des semaines à demander autour de lui s’il ne l’avait pas plagiée sans le savoir —, enregistrée en juin 1965 avec un quatuor à cordes arrangé par George Martin, « Yesterday » est le cas limite du catalogue : aucun autre Beatle n’y joue.

Le Guinness des records la crédite du plus grand nombre de reprises jamais enregistrées pour une chanson. C’est là que réside la douleur. « Yesterday » n’est pas seulement une chanson de Paul : c’est la chanson des Beatles telle que le monde non spécialiste se la représente. Chaque orchestre de restaurant, chaque pianiste de bar, chaque candidat de radio-crochet la joue. Et elle porte, sur le papier, la signature de John Lennon.

La scène du restaurant, relue

On mesure alors ce que raconte l’anecdote de Richter. Un orchestre reconnaît Lennon et lui offre ce qu’il croit être son chef-d’œuvre. Lennon reçoit publiquement l’hommage d’une œuvre dont il n’a pas écrit une note, en présence de ses proches, dans une salle qui l’observe. Il ne peut ni corriger — ce serait mesquin — ni s’en réjouir. Il ne lui reste que la fureur silencieuse.

Cette scène est la meilleure explication possible de la liste. La comptabilité privée n’était pas un caprice : c’était le contrepoids intime d’une confusion publique permanente. Le crédit commun, qui avait été un pacte d’égalité entre deux garçons de Liverpool, était devenu à l’échelle mondiale une machine à attribuer indistinctement.

Hey Jude, le monument de 1968

« Hey Jude » ajoute une couche d’ironie supplémentaire. La chanson est écrite par McCartney à l’intention de Julian Lennon, le fils de John, pendant le divorce de ses parents. Elle sort le 26 août 1968, dure plus de sept minutes, s’achève sur un refrain répété soutenu par trente-six musiciens d’orchestre, et devient le plus grand succès commercial du groupe.

Lennon a raconté, dans plusieurs entretiens, qu’il avait d’abord entendu ce texte comme un message qui lui était adressé, une permission de partir avec Yoko. C’est une lecture qu’il a maintenue jusqu’à la fin de sa vie et que McCartney n’a jamais confirmée. Là encore, le titre le plus universellement chanté du répertoire, celui qui écrit son propre prénom de famille dans le titre, ne lui appartient pas.

La chanson a d’ailleurs connu une seconde vie récente en Grande-Bretagne, portée par les tribunes qui l’ont adoptée pour le footballeur Jude Bellingham — preuve, s’il en fallait, que la mécanique populaire de ce refrain reste intacte soixante ans après.

Ce que Lennon disait de ces deux chansons en public

Il faut nuancer l’image d’un Lennon uniquement rancunier. Dans ses entretiens tardifs, notamment celui accordé à David Sheff pour Playboy en septembre 1980, il rend justice à McCartney sur ces titres. Il reconnaît la beauté de « Yesterday » et la réussite de « Hey Jude ». Le compliment est souvent assorti d’une réserve, mais il est réel.

Ce qui se dégage, c’est moins une jalousie de qualité qu’une jalousie de registre. Lennon ne conteste pas que ces chansons soient bonnes ; il constate qu’elles obtiennent une adhésion immédiate et universelle qu’aucune des siennes n’obtient. « Strawberry Fields Forever » est admirée ; « Yesterday » est aimée. Ce n’est pas la même chose, et il le savait.

Ce que Lennon savait faire, et que la liste ne mesurait pas

Une comptabilité par titres est un instrument aveugle. Elle additionne des unités sans mesurer ce qu’elles contiennent. Si l’on veut être honnête envers Lennon, il faut dire ce que sa colonne contenait et que celle de McCartney ne contenait pas.

L’invention du son

Presque toutes les ruptures sonores du groupe viennent de lui. La demande d’un chant qui semble venir du sommet d’une montagne, sur « Tomorrow Never Knows », a produit la cabine Leslie appliquée à la voix et l’un des enregistrements les plus influents de la décennie. Le collage de deux prises en tonalités et tempos différents sur « Strawberry Fields Forever » a ouvert la voie au montage comme geste créatif. « I Am the Walrus », « Revolution 9 », « Happiness Is a Warm Gun » n’ont pas d’équivalent chez McCartney.

L’écriture à la première personne

L’autre apport, plus durable encore, est la mise au monde d’une chanson pop capable de dire « je » sans masque. « Help! », écrite comme un appel réel et déguisée en tube énergique, ouvre une brèche que « In My Life », « Julia » et plus tard Plastic Ono Band vont élargir jusqu’à l’inconfort. Toute une lignée de la chanson anglo-saxonne descend de là.

Le paradoxe de la liste

Voici donc l’ironie centrale de l’histoire racontée par Richter. Lennon a organisé un décompte qui, par construction, ne pouvait que le désavantager, puisqu’il mesurait le seul critère où McCartney excellait : la production de chansons immédiatement mémorisables. Il aurait pu demander à ses proches de classer les chansons par audace, par influence, par nouveauté sonore — le résultat aurait été très différent, et il le savait probablement.

Qu’il ait choisi la colonne des titres plutôt que celle des idées en dit long. Il ne cherchait pas à se rassurer sur sa valeur d’artiste. Il cherchait à savoir combien de fois le monde, en fredonnant les Beatles, fredonnait quelque chose de lui.

Imagine : fabriquer un tube pour répondre à une comptabilité

C’est ici que le témoignage de Richter cesse d’être une anecdote et devient une clé de lecture discographique. Entre décembre 1970 et septembre 1971, John Lennon publie deux albums qui n’ont presque rien en commun. Comprendre pourquoi il a changé de méthode, c’est comprendre à quoi servait la liste.

Plastic Ono Band, ou le refus du confort

John Lennon/Plastic Ono Band paraît le 11 décembre 1970. C’est un disque de trio, presque sans surimpressions : Lennon, Klaus Voormann à la basse, Ringo Starr à la batterie, Billy Preston et Phil Spector au piano sur deux titres. Il sort de la thérapie primale suivie auprès d’Arthur Janov et il en porte la marque jusqu’à la brutalité : cris, silences, aveu de l’abandon maternel, liquidation publique des croyances dans « God ».

La critique est admirative. Le public, lui, est décontenancé. L’album atteint la sixième place américaine et la huitième place britannique — des résultats corrects pour un disque aussi hostile, mais sans commune mesure avec ce qu’un ancien Beatle pouvait espérer.

« Working Class Hero », la pièce centrale, est une chanson à la guitare sèche, nue, dont le vocabulaire cru la rend inexploitable en radio. Lennon avait fait le disque qu’il voulait faire. Il n’avait pas fait le disque que le monde attendait.

La bascule : de février à juillet 1971

Les premières séances d’Imagine commencent dès les 11 et 12 février 1971 à Ascot, en même temps que « Power to the People ». Deux titres en sortent : « It’s So Hard » et « I Don’t Want to Be a Soldier, Mama ». Puis le gros du travail se concentre entre le 24 mai et le 5 juillet 1971.

Le 27 mai 1971, Lennon enregistre la chanson « Imagine » elle-même en dix prises, la dernière devenant la matrice. Le détail des pistes, tel que documenté, est instructif : basse de Klaus Voormann, batterie d’Alan White, vibraphone de John Tout, harmonium de John Barham, piano électrique de Nicky Hopkins. Une équipe de tournage est présente ce jour-là, travaillant sur un projet filmé destiné à accompagner la sortie du disque. On n’est plus dans l’urgence thérapeutique : on est dans une production organisée, filmée, arrangée.

Le 3 juillet 1971, Lennon et Ono s’envolent pour New York ; les séances reprennent dès le lendemain au Record Plant East, où seront ajoutés les cordes des Flux Fiddlers et le saxophone de King Curtis. Trois titres y sont achevés : « It’s So Hard », « I Don’t Want to Be a Soldier » et « How Do You Sleep? ».

Le rôle de Phil Spector

Phil Spector coproduit les deux albums avec Lennon et Ono, mais son rôle y est diamétralement opposé. Sur Plastic Ono Band, on lui a demandé de se retenir ; le mur du son y est réduit à un écho de plaque et à une discipline de prise. Sur Imagine, on lui rend ses outils : cordes, doublages, réverbérations, ampleur. Un seul morceau du disque déploie véritablement la méthode Spector dans toute son ampleur, « I Don’t Want to Be a Soldier », mais l’esprit général du mixage est celui d’un disque qui cherche à envelopper l’auditeur au lieu de le laisser seul face à un homme et une guitare.

C’est exactement la définition de ce que Richter décrit comme le manque de Lennon : la capacité à produire de l’adhésion douce. Ne pouvant l’obtenir par la composition seule, Lennon l’a obtenue par la production.

L’aveu de Lennon lui-même

Sur ce point, on n’a pas besoin d’interpréter : Lennon l’a dit, et plus d’une fois. Il a expliqué qu’« Imagine » était la même chanson que « Working Class Hero », mais avec du sucre dessus. Il a décrit le morceau comme antireligieux, antinationaliste, anticonventionnel et anticapitaliste — pratiquement, disait-il, un manifeste — tout en précisant qu’il n’appartenait à aucun mouvement. Et il concluait par la phrase qui règle la question : parce que c’est enrobé de sucre, c’est accepté.

Il y a là une lucidité stratégique remarquable, et un rapprochement s’impose. Un homme qui vient de faire compter ses chansons contre celles de son ancien partenaire, et qui constate qu’il perd sur le terrain de la mélodie accessible, décide de fabriquer délibérément la mélodie accessible qui lui manque. Non pas en trahissant son propos, mais en changeant son emballage.

Les résultats

Imagine sort le 9 septembre 1971 aux États-Unis et le 8 octobre 1971 au Royaume-Uni, chez Apple. Il devient le plus grand succès de la carrière solo de Lennon, atteint la première place des deux côtés de l’Atlantique, et sa chanson-titre s’installe durablement dans le patrimoine mondial.

Le détail britannique mérite d’être signalé, car il est contre-intuitif : « Imagine » n’a pas été publiée en 45 tours au Royaume-Uni en 1971. Le single sort aux États-Unis le 11 octobre 1971 avec « It’s So Hard » en face B et atteint la troisième place du Billboard Hot 100, la deuxième au Cashbox et la première au Record World. En Grande-Bretagne, il faudra attendre le 24 octobre 1975 et la sortie de la compilation Shaved Fish pour que la chanson devienne un single — avec, ironie parfaite, « Working Class Hero » en face B. Le sucre et le sel enfin sur le même disque.

Correctif factuel — la thèse de la réponse commerciale doit être maniée avec prudence. Que Lennon ait cherché à toucher plus large avec Imagine est établi par ses propres déclarations. Mais réduire l’album à une riposte à McCartney serait excessif : les premières séances datent de février 1971, avant la parution de Ram en mai. La chanson « Imagine » naît des poèmes de Grapefruit de Yoko Ono, en particulier de « Cloud Piece », reproduit au dos de la pochette originale, et d’un livre de prières chrétiennes offert par Dick Gregory. Lennon a lui-même reconnu tardivement que le titre aurait dû être crédité Lennon-Ono. La rivalité est un moteur du disque ; elle n’en est pas la source unique.

Pendant ce temps, McCartney

Le récit courant veut que McCartney ait connu un succès commercial immédiat pendant que Lennon s’enfermait dans l’avant-garde. C’est vrai en partie seulement, et la nuance a son importance.

Deux albums en treize mois

McCartney paraît le 17 avril 1970. Enregistré pour l’essentiel à domicile, joué entièrement par son auteur, il est accueilli avec sévérité par une critique qui y voit un brouillon publié à la hâte pour doubler Let It Be. Il atteint pourtant la première place américaine.

Ram, le 17 mai 1971, est accueilli plus durement encore. Les chroniques de l’époque sont d’une brutalité que l’histoire a désavouée : on y parle d’insignifiance, de facilité, de gaspillage de talent. Le disque atteint la première place britannique et la deuxième aux États-Unis. Il faudra vingt ou trente ans pour qu’il soit reconnu comme l’un des sommets de la discographie de son auteur.

La symétrie des malentendus

La situation, vue de 1971, est donc paradoxale. Lennon est adoré par la critique et boudé par le grand public. McCartney est vendu par millions et méprisé par la critique. Chacun possède exactement ce que l’autre convoite, et chacun ne voit que ce qui lui manque.

Il faut le dire clairement : la comptabilité de Tittenhurst avait un équivalent chez McCartney. Ce dernier a passé les années soixante-dix à supporter d’être présenté comme le Beatle mièvre, celui des chansons d’amour idiotes — reproche auquel il a fini par répondre, avec un sang-froid remarquable, par une chanson intitulée « Silly Love Songs » qui s’est classée numéro un. Le duel s’est poursuivi sous d’autres formes, mais il s’est poursuivi des deux côtés.

Le coup de téléphone de Berlin

Le témoignage de Richter comporte un dernier volet, moins repris et pourtant le plus attachant : il affirme avoir contribué à renouer le contact entre les deux hommes.

Le récit

Selon lui, John et Yoko habitaient alors leur appartement de Bank Street, à New York. Richter cherchait à faire en sorte que John et Paul se parlent. McCartney se trouvait dans un hôtel à Berlin. Richter a appelé son entourage et posé la question directement : si j’obtiens John au téléphone, Paul acceptera-t-il de lui parler ? La réponse fut oui. Ils se sont parlé.

Richter précise par ailleurs n’avoir plus eu de contact depuis de longues années avec McCartney ni avec Ringo Starr, mais se dit heureux d’avoir aidé les deux principaux auteurs du groupe à recommencer à se parler.

La date pose problème

Richter situe l’épisode en 1973. Les éléments matériels invitent à la prudence. John Lennon et Yoko Ono ont occupé l’appartement de Bank Street, dans Greenwich Village, à partir d’octobre 1971, avant de s’installer au Dakota au printemps 1973. La fenêtre est donc large, mais elle penche vers 1972.

Surtout, il faut chercher quand McCartney se trouvait dans un hôtel berlinois. Wings a donné un concert au Deutschlandhalle de Berlin-Ouest le 24 août 1972 : c’était la vingt-cinquième et dernière soirée de la tournée Wings Over Europe, ouverte à Ollioules, en France, le 9 juillet. Le groupe n’est pas retourné à Berlin avant le 23 mars 1976, dans la même salle, pendant la tournée Wings Over the World. La tournée britannique de 1973, elle, s’est déroulée du 11 mai au 10 juillet et n’a pas comporté d’étape allemande.

Correctif factuel — le coup de téléphone date très probablement d’août 1972, non de 1973. La seule date où Paul McCartney a séjourné dans un hôtel berlinois pendant que John Lennon habitait Bank Street est celle du concert du Deutschlandhalle, le 24 août 1972. La tournée de 1973 s’est limitée au Royaume-Uni. Il s’agit d’une compression de mémoire classique, sans conséquence sur la substance du récit, mais qui interdit d’utiliser « 1973 » comme repère chronologique fiable.

Ce que cet épisode ajoute au portrait

L’anecdote corrige utilement l’image d’un Lennon uniquement rancunier. Le même homme qui faisait compter ses chansons acceptait, quelques mois plus tard, qu’on lui passe son ancien partenaire au téléphone. Les deux hommes reprendront progressivement contact ; ils se reverront à Los Angeles en 1974, joueront ensemble une dernière fois lors d’une séance improvisée aux Burbank Studios en mars de cette année-là, et se rendront visite au Dakota jusqu’en 1976.

La rivalité n’a jamais disparu, mais elle a cessé d’être une guerre. « Here Today », que McCartney écrira en 1982 sous la forme d’une conversation impossible avec un mort, en est le solde émotionnel.

Du carnet privé à la comptabilité publique

La liste de Tittenhurst aurait pu rester une curiosité d’entourage. Elle est en réalité le premier chaînon d’une série qui court sur cinquante ans et qui n’est toujours pas close. L’histoire de l’attribution des chansons Lennon-McCartney est une histoire à part entière.

1970-1971 : Lennon Remembers

Le premier grand règlement de comptes public est l’entretien de Rolling Stone. Lennon y parle sans filtre, revendique, minimise, corrige. Il y pose le principe qui gouvernera toutes ses interventions ultérieures : les chansons ont un auteur réel, distinct de la signature commerciale, et cet auteur mérite d’être nommé.

1980 : la liste publique de Playboy

C’est dans le très long entretien accordé à David Sheff en septembre 1980, publié après sa mort, que Lennon a fait ce qu’il avait fait en privé à Tittenhurst : passer le catalogue en revue, titre après titre, et dire pour chacun ce qui lui revenait. Sheff avait apporté la discographie ; Lennon a commenté au fil des pages.

Le document est irremplaçable et biaisé à parts égales. Irremplaçable, parce que c’est le seul témoignage de première main aussi systématique d’un des deux auteurs. Biaisé, parce qu’il a été produit par un homme qui, dix ans plus tôt, ressentait déjà le besoin de faire compter ses chansons devant témoins — et parce qu’aucun contradicteur n’était présent dans la pièce.

Les erreurs y sont d’ailleurs repérables. Lennon y attribue à McCartney le pont de « In My Life », affirmation que McCartney a lui aussi soutenue par intermittence, et que l’analyse statistique contredira trente-huit ans plus tard. Il se trompe sur des dates, sur des lieux, sur des noms. La mémoire de 1980 n’est pas plus fiable que celle de 1971 ; elle est simplement mieux archivée.

1997 : la réponse de McCartney

McCartney a longtemps refusé le jeu, avant de s’y résoudre. Sa contribution majeure est Many Years from Now, le livre écrit avec Barry Miles et publié en 1997, où il reprend le catalogue et rétablit ce qu’il estime être sa part — notamment sur l’avant-garde londonienne des années 1966-1967, dont il rappelle qu’il en était le membre le plus actif tandis que Lennon vivait à Weybridge.

Le livre a un défaut symétrique de celui de Sheff : il paraît trente ans après les faits, sans contradicteur possible, l’autre auteur étant mort depuis dix-sept ans. Les deux ouvrages doivent se lire ensemble, chacun corrigeant les excès de l’autre.

2002-2003 : la querelle du crédit inversé

L’affaire la plus révélatrice est postérieure. Lorsque McCartney publie en 2002 l’album live Back in the U.S., dix-neuf titres des Beatles y apparaissent crédités « Paul McCartney and John Lennon » au lieu de la formule canonique. Il justifiera ce choix en expliquant qu’il voulait simplement voir son nom en premier sur les chansons qu’il avait écrites seul, et rappellera que l’ordre avait été inversé dans les toutes premières années.

Yoko Ono s’y oppose fermement. La querelle occupe la presse musicale pendant des mois. McCartney finira par renoncer, mais reviendra à la charge en 2003 en demandant que « Yesterday » soit créditée à son seul nom. La demande n’aboutira pas.

Il faut mesurer ce que cela signifie. Trente ans après que Lennon eut fait établir sa liste dans le salon de Tittenhurst, McCartney faisait exactement la même chose — publiquement, sur une pochette de disque, avec des avocats. La comptabilité n’était pas une lubie de John. C’était une conséquence structurelle du pacte de jeunesse.

Correctif factuel — le crédit n’a jamais été juridiquement modifié. Ni la tentative de 2002 ni la demande de 2003 n’ont abouti à un changement officiel. Les chansons des Beatles restent créditées Lennon-McCartney. Les mentions inversées figurant sur certaines éditions de concerts de McCartney relèvent de choix éditoriaux d’artiste, non d’une révision des registres d’édition.

L’ère des experts : quand la liste devient une science

Ce que Lennon demandait à ses proches, des chercheurs l’ont fait depuis avec des méthodes autrement plus solides. La différence est éclairante.

Les carnets de séance

Le travail fondateur est celui de Mark Lewisohn, dont The Complete Beatles Recording Sessions, publié en 1988, restitue jour par jour le contenu des bandes d’EMI. Ce livre a changé la nature du débat : on est passé des souvenirs aux documents. Sa biographie en cours, dont le premier volume Tune In a paru en 2013, applique la même exigence à la période antérieure.

L’analyse chanson par chanson

Ian MacDonald, avec Revolution in the Head en 1994, propose la première lecture critique intégrale du catalogue, replacée dans son contexte social et culturel. Walter Everett, dans les deux volumes de The Beatles as Musicians, apporte l’appareil musicologique : analyse harmonique, structure, voicings. Peter Doggett, avec You Never Give Me Your Money, éclaire le versant financier et juridique de la séparation.

Ces travaux ont un mérite que la feuille de Tittenhurst ne pouvait pas avoir : ils distinguent les degrés de contribution au lieu de forcer un choix binaire.

2018 : les statisticiens s’en mêlent

La dernière étape est la plus inattendue. En juillet 2018, lors des Joint Statistical Meetings de Vancouver, Mark Glickman, statisticien à Harvard, Jason Brown, mathématicien à l’université Dalhousie, et Ryan Song ont présenté une étude appliquant la stylométrie au catalogue des Beatles.

La méthode, empruntée à l’analyse littéraire d’attribution — celle qui a servi à identifier l’auteur du manifeste d’Unabomber et à établir la collaboration de Shakespeare avec Marlowe —, consiste à décomposer chaque chanson de 1962 à 1966 en cent quarante-neuf caractéristiques musicales : transitions de notes, enchaînements d’accords, contours mélodiques. Le modèle a été entraîné sur soixante-dix chansons dont l’auteur est connu avec certitude, puis appliqué aux titres contestés.

Le résultat qui a fait les gros titres concerne « In My Life ». La probabilité que la musique en ait été écrite par McCartney ressort à 0,018 — c’est-à-dire presque nulle. Glickman en conclut que le titre est très convaincantement une chanson de Lennon, contre le souvenir de McCartney et contre l’affirmation de Lennon lui-même sur le pont central. Le modèle prédit correctement l’auteur des chansons connues environ quatre fois sur cinq.

Une trouvaille secondaire mérite d’être signalée, parce qu’elle va dans l’autre sens : « The Word », que Glickman tenait pour une chanson de Lennon, ressort du modèle comme presque certainement une chanson de McCartney.

Correctif factuel — la stylométrie ne clôt aucun débat. L’étude de 2018 est une communication de congrès, pas un arrêt de justice. Ses auteurs signalent eux-mêmes deux limites : les partitions publiées des Beatles comportent des erreurs, et le découpage des chansons en sections analysables comporte une part d’arbitraire. Un taux de bonne prédiction de l’ordre de 80 % sur les cas connus signifie qu’une prédiction sur cinq est fausse. Le chiffre de 0,018 est une probabilité de modèle, pas une preuve documentaire.

La boucle est bouclée

Il y a quelque chose de vertigineux à mettre les deux scènes côte à côte. Vers 1971, dans un salon blanc du Berkshire, un homme demande à ses amis d’écrire un nom en face de chaque titre. Quarante-sept ans plus tard, dans un amphithéâtre de Vancouver, trois chercheurs présentent la version bayésienne du même exercice. Les questions sont identiques. Seuls les outils ont changé.

Contrefactuel : sans la rivalité, aurions-nous eu Imagine ?

La question mérite d’être posée sérieusement, sans se contenter d’une réponse rhétorique. Elle comporte en réalité trois hypothèses distinctes qu’il faut séparer.

Première hypothèse : un catalogue solo entièrement expérimental

C’est la lecture la plus simple : sans l’aiguillon de la comparaison, Lennon serait resté dans la veine de Plastic Ono Band et des disques d’avant-garde réalisés avec Yoko Ono. Cette hypothèse est fragile, parce qu’elle suppose que la recherche du public grand n’ait été chez lui qu’un effet de la rivalité.

Or il n’a jamais cessé d’aimer les chansons simples. « Instant Karma! », enregistrée en une journée en janvier 1970 et sortie dix jours plus tard, est un titre immédiat, choral, conçu pour la radio. Elle précède l’album austère de décembre. Le goût du refrain était là avant, et il reviendra jusqu’à Double Fantasy.

Deuxième hypothèse : le même disque, sans l’enrobage

Version plus intéressante : Lennon aurait écrit « Imagine » de toute façon, mais l’aurait enregistrée comme « Working Class Hero », guitare et voix. La chanson existerait, mais pas le monument. C’est une hypothèse crédible, et elle place la rivalité exactement là où elle a probablement opéré : non pas sur l’écriture, mais sur la production.

Ce qui fait d’« Imagine » un hymne planétaire, ce n’est pas seulement son texte, c’est le piano blanc, les cordes discrètes, le tempo lent, l’absence totale d’agressivité sonore. Ces choix-là sont des choix de séduction, et ce sont eux que la comptabilité de Tittenhurst a pu déclencher.

Troisième hypothèse : la rivalité n’a rien changé

Il faut aussi envisager que le lien de causalité soit surestimé. Lennon avait d’autres raisons de vouloir un succès en 1971 : sa position dans le partage d’audience avec Harrison, dont All Things Must Pass venait de dominer les classements ; le besoin de financer les projets du couple ; la conviction politique qu’un message ne sert à rien s’il n’est pas entendu. Cette dernière raison, il l’a formulée lui-même très clairement.

Ce qu’on peut raisonnablement conclure

La formulation la plus défendable est la suivante. La rivalité avec McCartney n’a pas produit « Imagine » : elle a produit Imagine. Elle n’explique pas la chanson, qui vient de Yoko Ono, d’un livre de prières et d’une conviction ancienne. Elle explique le disque : sa production généreuse, son ambition commerciale assumée, sa recherche d’une adhésion large — et, sur la même galette, l’attaque nominative contre McCartney qui en constitue l’envers exact.

Un disque qui contient à la fois l’hymne le plus consensuel du vingtième siècle et l’insulte la plus précise jamais adressée par un ancien Beatle à un autre : voilà ce que la comptabilité de Tittenhurst a produit.

Anthologie : ce que les intéressés ont dit

Les restitutions ci-dessous sont abrégées et traduites. Elles condensent le sens des propos rapportés par les sources citées en fin d’article, sans reproduction intégrale.

Dan Richter

Sur la liste : Lennon avait chargé quelqu’un de recenser toutes les chansons des Beatles, puis il fallait dire lesquelles étaient de lui et lesquelles de Paul.

Sur le motif : cela contrariait Lennon que McCartney sache écrire ces mélodies douces comme « Yesterday » ou « Hey Jude », alors que lui n’y parvenait pas — trop mordant, ou trop intelligent, suggère Richter.

Sur le restaurant : quand l’orchestre a vu entrer John, il a attaqué « Yesterday » ; John était furieux.

Sur la fenêtre de Friar Park : de chez George, disait Lennon en rentrant, on voyait de l’eau.

Sur son propre statut : venu pour le voyage, en co-conspirateur, confident, assistant et compagnon de défonce.

John Lennon

Sur « Imagine » : la même chose que « Working Class Hero », avec du sucre dessus.

Sur la portée du morceau : antireligieux, antinationaliste, anticonventionnel, anticapitaliste — et accepté précisément parce qu’il est enrobé.

Sur la paternité de la chanson : elle aurait dû être créditée Lennon-Ono, une grande partie du texte et du concept venant de Grapefruit.

Paul McCartney

Sur le crédit inversé de 2002 : il souhaitait voir son nom en premier sur les chansons dont il était l’auteur unique, en rappelant que l’ordre avait varié aux débuts.

Tableau des correctifs factuels

Affirmation courante Ce que disent les sources
Le témoignage sur la liste est une révélation récente Publié par The Daily Telegraph début janvier 2023, après l’épisode de British Scandal de fin décembre 2022 ; relayé les 4 et 5 janvier 2023
Lennon fut « mal à l’aise avec le résultat » de la liste Richter ne dit rien du résultat, ni de la réaction de Lennon à ce résultat ; il décrit un agacement général, antérieur et permanent
La liste date de la dissolution du groupe Aucune date n’est donnée par le témoin ; la période 1970-1973 est déduite de sa présence à Tittenhurst, sans confirmation
Le coup de téléphone entre John et Paul date de 1973 Wings a joué à Berlin le 24 août 1972 (Deutschlandhalle, dernière date de Wings Over Europe) ; la tournée 1973 fut strictement britannique
Imagine a été conçu uniquement pour égaler McCartney Les premières séances datent des 11-12 février 1971, avant la parution de Ram (17 mai 1971) ; la chanson-titre vient de Grapefruit et d’un livre de prières
Imagine est un disque apaisé Le même album contient « How Do You Sleep? » et une carte postale parodiant la pochette de Ram
« Imagine » est sorti en single au Royaume-Uni en 1971 Single américain le 11 octobre 1971 ; première parution britannique en 45 tours le 24 octobre 1975, avec Shaved Fish
Phil Spector a « poli » les deux albums de la même façon Il coproduit les deux, mais son mur du son n’est déployé pleinement que sur « I Don’t Want to Be a Soldier »
McCartney fut immédiatement reconnu après la séparation Succès commercial oui, accueil critique très hostile pour McCartney puis Ram ; réévaluation tardive
La statistique a tranché la question de « In My Life » Communication de congrès de 2018 ; probabilité de modèle de 0,018, taux de prédiction correcte d’environ 80 % sur les cas connus ; limites reconnues par les auteurs
McCartney a obtenu l’inversion du crédit Les tentatives de 2002 et 2003 n’ont abouti à aucune modification officielle ; le crédit reste Lennon-McCartney
Dan Richter n’était qu’un employé de maison Interprète et chorégraphe de l’ouverture de 2001, organisateur du récital du Royal Albert Hall de 1965, auteur de la photo de pochette de Plastic Ono Band

Ce qu’on ne sait toujours pas

Un dossier honnête doit énumérer ses trous. En voici sept.

Premièrement, la date exacte de la liste. Elle se situe entre 1969 et 1973 ; rien ne permet de la resserrer.

Deuxièmement, l’identité du rédacteur. Richter dit « quelqu’un », sans préciser s’il s’agissait d’un secrétaire, d’un membre de l’entourage d’Apple, ou de lui-même.

Troisièmement, le périmètre du catalogue retenu. Les faces B et les inédits étaient-ils inclus ? La question n’est pas anecdotique, puisqu’elle change complètement le total.

Quatrièmement, le sort du document. Il n’a jamais refait surface, ni dans les ventes aux enchères, ni dans les archives publiées.

Cinquièmement, la participation de Yoko Ono à l’exercice. Le « nous » de Richter ne permet pas de le déterminer.

Sixièmement, le résultat. Personne n’a jamais publié le décompte auquel la maisonnée serait arrivée.

Septièmement, la réaction de McCartney, qui n’a semble-t-il jamais été interrogé publiquement sur cette histoire précise.

Repères chronologiques

Date Événement
1939 Naissance de Daniel Richter à Darien, Connecticut
Juin 1965 Récital de poésie du Royal Albert Hall, coorganisé par Richter
14 juin 1965 Enregistrement de « Yesterday » par McCartney seul, Studio Two d’Abbey Road
1968 Sortie de 2001, l’Odyssée de l’espace ; Richter y joue et chorégraphie Moonwatcher
26 août 1968 Parution de « Hey Jude », plus grand succès commercial des Beatles
1969 Achat de Tittenhurst Park ; Richter entre dans l’entourage du couple
22 août 1969 Dernière séance photographique des quatre Beatles, à Tittenhurst
10 avril 1970 Annonce publique du départ de McCartney
11 décembre 1970 Parution de John Lennon/Plastic Ono Band, pochette photographiée par Dan Richter
31 décembre 1970 McCartney assigne les trois autres Beatles en dissolution
Janvier 1971 Publication de Lennon Remembers dans Rolling Stone
11-12 février 1971 Premières séances d’Imagine à Ascot Sound Studios
15 février 1971 Enregistrement de « Power to the People » à Ascot
17 mai 1971 Parution de Ram par Paul et Linda McCartney
27 mai 1971 Enregistrement de la chanson « Imagine » en dix prises
3-5 juillet 1971 Séances de finition au Record Plant East, New York
9 septembre 1971 Sortie américaine d’Imagine
8 octobre 1971 Sortie britannique d’Imagine
11 octobre 1971 Single « Imagine » aux États-Unis, face B « It’s So Hard »
Octobre 1971 Installation de John et Yoko à Bank Street, New York
24 août 1972 Wings au Deutschlandhalle de Berlin-Ouest, dernière date de Wings Over Europe
1972 Sortie du film Imagine, tourné à Tittenhurst, où figure Richter
1973 Fin du séjour de Richter auprès du couple ; vente de Tittenhurst à Ringo Starr
24 octobre 1975 Première parution britannique d’« Imagine » en single, face B « Working Class Hero »
Septembre 1980 Entretien de Lennon avec David Sheff pour Playboy, revue titre par titre du catalogue
1988 Parution de The Complete Beatles Recording Sessions de Mark Lewisohn
1997 Parution de Many Years from Now, McCartney avec Barry Miles
2002-2003 Querelle du crédit inversé sur Back in the U.S., puis demande sur « Yesterday »
2002 Parution de Moonwatcher’s Memoir de Dan Richter
2012 Parution de The Dream Is Over chez Quartet Books
Juillet 2018 Présentation de l’étude stylométrique Glickman-Brown-Song aux Joint Statistical Meetings de Vancouver
Fin décembre 2022 Diffusion de l’épisode « The Ballad of Yoko and John » de British Scandal
Début janvier 2023 Entretien de Dan Richter au Daily Telegraph ; révélation de l’histoire de la liste

Guide d’écoute : refaire la liste avec ses oreilles

Le meilleur moyen de comprendre ce que Lennon cherchait à mesurer consiste à faire l’exercice soi-même, en huit étapes.

1. Le duel des faces A

Écoutez « Day Tripper » puis « We Can Work It Out », dans cet ordre. Puis « Strawberry Fields Forever » suivi de « Penny Lane ». Deux paires, deux méthodes : chez Lennon, un riff et une ambiguïté ; chez McCartney, une progression et une image nette.

2. La chanson mixte

« A Day in the Life » est le laboratoire idéal. Repérez la couture, à l’entrée du fragment sur le bus et le réveil. La liste de Tittenhurst aurait dû trancher ce titre en deux, ce qu’une colonne ne permet pas.

3. Le cas « In My Life »

Écoutez le pont instrumental et demandez-vous ce que vous en pensez, avant de relire le chiffre de 0,018. C’est le seul titre du répertoire où l’oreille des experts, la mémoire des auteurs et le calcul se contredisent tous les trois.

4. Le contraste des deux albums solo

Enchaînez « Working Class Hero » puis « Imagine ». Même tempo lent, même dépouillement apparent, même propos politique — et pourtant deux mondes sonores. Le second est la démonstration que Lennon savait parfaitement ce qu’il faisait.

5. La face cachée d’Imagine

Écoutez « How Do You Sleep? » immédiatement après la chanson-titre, comme le disque l’impose presque. C’est l’expérience la plus inconfortable du catalogue solo, et elle est délibérée.

6. Le mur du son restant

« I Don’t Want to Be a Soldier, Mama » est le seul morceau où l’on entend Spector faire du Spector. Comparez-le à « It’s So Hard », plus sec, pour mesurer l’écart de traitement à l’intérieur d’un même disque.

7. La riposte de McCartney

Réécoutez « Too Many People » en cherchant les allusions. Puis écoutez l’album Ram en entier sans chercher quoi que ce soit : c’est ainsi qu’il devient ce qu’il est réellement, un disque de campagne, drôle et libre.

8. Le solde

Terminez par « Here Today », de 1982. McCartney y écrit une conversation avec un mort et y admet, en substance, qu’ils ne se seraient jamais dit ces choses de leur vivant. C’est la dernière ligne de la liste.

Questions fréquentes

La liste de Tittenhurst existe-t-elle encore ?

Rien ne l’indique. Le document n’a jamais été présenté publiquement, ni vendu, ni reproduit. Seul le souvenir de son existence, rapporté par Dan Richter, en atteste.

Quand cette histoire a-t-elle été révélée ?

Début janvier 2023, dans un entretien de Dan Richter au Daily Telegraph, à la suite de sa participation à un épisode du podcast British Scandal diffusé fin décembre 2022.

Qui était Dan Richter ?

Un mime et acteur américain né en 1939, interprète et chorégraphe de la séquence d’ouverture de 2001, l’Odyssée de l’espace, ami de Yoko Ono, assistant personnel et compagnon de John et Yoko de 1969 à 1973, auteur de la photographie de pochette de Plastic Ono Band et mémorialiste de cette période dans The Dream Is Over.

Pourquoi les chansons sont-elles toutes créditées aux deux noms ?

En vertu d’un accord conclu par les deux adolescents avant la célébrité, tout ce que l’un ou l’autre écrirait porterait la double signature, sans distinction entre écriture solitaire et coécriture. L’accord n’a jamais été révisé.

Lennon a-t-il vraiment détesté « Yesterday » ?

Non. Il en reconnaissait la qualité en public, y compris dans ses entretiens tardifs. Ce qu’il supportait mal, c’est que le monde lui en attribue implicitement la paternité, alors qu’il n’y joue ni ne chante.

Imagine a-t-il été fabriqué pour concurrencer McCartney ?

En partie. Lennon a explicitement décrit sa méthode : faire passer un message radical en l’enrobant. Mais les premières séances précèdent la sortie de Ram, et la chanson-titre a d’autres origines. La rivalité explique le traitement du disque plus que son contenu.

Le crédit des chansons a-t-il fini par changer ?

Non. Les tentatives de McCartney en 2002 et 2003 n’ont pas abouti. Les chansons restent créditées Lennon-McCartney.

Que dit vraiment l’étude statistique de 2018 ?

Qu’un modèle entraîné sur soixante-dix chansons d’auteur connu attribue « In My Life » à Lennon avec une probabilité de 0,982, et que ce modèle se trompe environ une fois sur cinq sur les cas de contrôle. C’est une contribution au débat, pas une conclusion.

John et Paul se sont-ils réconciliés ?

Ils ont repris contact au début des années soixante-dix, se sont revus à plusieurs reprises entre 1974 et 1976, et ont même joué ensemble une fois, de façon informelle, en 1974. La chaleur n’est jamais complètement revenue, mais la guerre s’est arrêtée.

Où se trouve Tittenhurst Park aujourd’hui ?

Le domaine, situé à Sunninghill près d’Ascot dans le Berkshire, a été vendu par Lennon à Ringo Starr en 1973, puis par ce dernier en 1988. Il est aujourd’hui une propriété privée fermée au public.

Qu’est-il advenu de Dan Richter ?

Après sa période londonienne, il a mené une carrière de producteur et de cadre du cinéma, publié deux mémoires, et s’est consacré à l’alpinisme. Il donnait ses entretiens de 2023 depuis l’Espagne, et vit désormais en Californie.

Combien de chansons Lennon et McCartney ont-ils écrites ensemble ?

Aucun chiffre unique ne fait autorité. Selon la définition retenue de la coécriture, on obtient des totaux très différents. C’est précisément ce que la liste de Tittenhurst ne pouvait pas résoudre.

Glossaire

Ascot Sound Studios — Studio d’enregistrement aménagé par John Lennon dans une dépendance de Tittenhurst Park, opérationnel à partir du début de 1971.

Bank Street — Appartement new-yorkais occupé par John Lennon et Yoko Ono à partir d’octobre 1971, avant leur installation au Dakota.

Crédit Lennon-McCartney — Signature commune apposée sur toutes les compositions des deux auteurs pendant la durée du groupe, indépendamment de la contribution réelle de chacun.

Deutschlandhalle — Salle de Berlin-Ouest où Wings a clos sa tournée européenne le 24 août 1972.

Grapefruit — Recueil d’instructions poétiques publié par Yoko Ono en 1964, source directe du texte et du concept d’« Imagine ».

Lennon Remembers — Entretien-fleuve accordé par Lennon à Jann Wenner en décembre 1970, publié dans Rolling Stone en janvier 1971.

Mur du son — Méthode de production de Phil Spector fondée sur la superposition massive d’instruments et la réverbération, employée de façon très inégale sur Imagine.

Northern Songs — Société d’édition créée en 1963 pour exploiter les compositions du duo, vendue à ATV en 1969 sans l’accord des auteurs.

Plastic Ono Band — Formation à géométrie variable de John Lennon et Yoko Ono, et titre de l’album austère de décembre 1970.

Record Plant East — Studio new-yorkais où furent achevés trois titres d’Imagine en juillet 1971.

Stylométrie — Ensemble de techniques statistiques d’attribution d’auteur, transposées du texte à la musique par l’étude de 2018.

Tittenhurst Park — Domaine du Berkshire acquis par Lennon et Ono en 1969, cadre de la scène de la liste et de la majorité des séances d’Imagine.

Pour aller plus loin

Sur le témoin. The Dream Is Over de Dan Richter, Quartet Books, 2012, pour les quatre années à Tittenhurst ; Moonwatcher’s Memoir, 2002, pour le versant Kubrick.

Sur les séances. The Complete Beatles Recording Sessions de Mark Lewisohn, 1988, reste l’ouvrage de référence pour tout ce qui concerne les bandes.

Sur les chansons. Revolution in the Head d’Ian MacDonald, 1994, et les deux volumes de The Beatles as Musicians de Walter Everett pour l’analyse musicologique.

Sur la version McCartney. Many Years from Now de Barry Miles, 1997, indispensable contrepoids aux entretiens tardifs de Lennon.

Sur la version Lennon. The Playboy Interviews with John Lennon and Yoko Ono de David Sheff, publié en 1981, où figure la revue du catalogue titre par titre.

Sur l’argent et le droit. You Never Give Me Your Money de Peter Doggett pour comprendre ce que la perte de Northern Songs a représenté.

Sur la méthode statistique. La communication « Assessing Authorship of Beatles Songs from Musical Content », Glickman, Brown et Song, Joint Statistical Meetings 2018.

Sources

The Daily Telegraph, entretien avec Dan Richter, janvier 2023, et ses reprises documentées par MusicRadar, Guitar.com, Ultimate Classic Rock et l’agence reprise par Outlook India, 4 et 5 janvier 2023 — Wondery, British Scandal, saison 20, épisode 4, « The Ballad of Yoko and John », décembre 2022 — Quartet Books, notice éditoriale de The Dream Is Over — Wikipédia anglophone, notices Daniel Richter, Imagine (album et chanson), Working Class Hero, Oh Yoko!, Oh My Love, It’s So Hard, I Don’t Wanna Be a Soldier, Power to the People, Wings Over Europe Tour, Wings 1973 UK Tour, Lennon-McCartney — The Beatles Bible, fiches de séance du 27 mai 1971 et du concert du Deutschlandhalle du 24 août 1972 — johnlennon.com, page consacrée à l’album Imagine, crédits photographiques — paulmccartney.com, page Wings Over Europe Tour — The Paul McCartney Project, fiche du concert du 24 août 1972 — American Statistical Association, communiqué et actes des Joint Statistical Meetings 2018 ; reprises de ScienceDaily, Phys.org et Inverse, juillet 2018 — Lewisohn, MacDonald, Everett, Miles, Doggett et Sheff pour l’appareil critique.

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