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Put It There : l’histoire complète de la chanson que Paul McCartney doit à la poignée de main de son père

Par YSN
Put It There : l'histoire de la chanson de McCartney pour son père Jim - Yellow-Sub.net

Une main tendue, une formule de Liverpool et deux minutes de guitare acoustique. Put It There, sixième titre de Flowers in the Dirt, est l’une des chansons les plus courtes et les plus intimes de Paul McCartney. Elle tient tout entière dans un geste : celui de Jim McCartney, son père, qui tendait la main à ses fils en lançant une phrase qu’ils ont entendue toute leur enfance. Plus de trente ans après la mort de sa mère, douze ans après celle de son père, McCartney en fait une chanson. Elle devient un single en 1990, grâce au public parisien, donne son nom à un documentaire, ouvre chaque soir un moment de calme au milieu des stades de la tournée mondiale, puis disparaît des concerts. Voici son histoire complète, de la maison de Forthlin Road au Palais omnisports de Bercy.

En bref

  • La chanson : Put It There, écrite par Paul McCartney seul, publiée sur l’album Flowers in the Dirt le 5 juin 1989, 2 min 09.
  • L’inspiration : une expression de son père, Jim McCartney, qui l’accompagnait d’une poignée de main.
  • L’enregistrement : le 22 avril 1988 à Hog Hill, le studio de McCartney dans le Sussex, puis un arrangement orchestral de George Martin ajouté le 28 novembre 1988 aux studios AIR de Londres.
  • Le single : publié le 5 février 1990 chez Parlophone, n°32 au Royaume-Uni, n°17 en Irlande, n°11 au classement adulte contemporain américain.
  • Sur scène : jouée tout au long de la tournée mondiale de 1989-1990, avec en conclusion un fragment de Hello Goodbye, puis abandonnée.

Une chanson qui tient dans une poignée de main

Certaines chansons naissent d’une image, d’autres d’un rêve ou d’une rupture. Put It There naît d’un geste. Quand Jim McCartney voulait saluer quelqu’un, féliciter un de ses fils ou sceller une réconciliation après une bêtise, il tendait la main et lançait une petite formule rimée. Elle voulait dire, en substance : tope là, même si ça pèse une tonne. Autrement dit : quoi qu’il arrive, quel que soit le poids de ce qui s’est passé, on se serre la main.

McCartney garde cette phrase en tête pendant des décennies. En 1988, à quarante-cinq ans, devenu lui-même père de quatre enfants, il en fait le refrain d’une chanson. Le texte parle d’un père et de son fils, de la dispute qu’on veut réparer, de la nuit qui s’éclaircit, de la présence qui compte plus que tout. Nous ne reproduirons pas les paroles, protégées par le droit d’auteur : notre page consacrée aux paroles et à la traduction de Put It There permet de les découvrir.

Un petit titre dans un grand album

Sur Flowers in the Dirt, l’album du retour en grâce de McCartney, Put It There fait figure de miniature. Autour d’elle, il y a les chansons écrites avec Elvis Costello, My Brave Face en tête, les productions ambitieuses de Trevor Horn et Steve Lipson, les rythmiques modernes, les synthétiseurs. Elle, elle dure deux minutes et neuf secondes, et repose sur une guitare acoustique, des mains qui frappent des cuisses et quelques cordes. C’est le morceau le plus dépouillé du disque, et peut-être le plus personnel.

Notre dossier sur Flowers in the Dirt, le retour gagnant de McCartney, raconte la genèse de l’album dans son ensemble. Ici, nous suivons une seule chanson, et l’homme qui l’a inspirée.

Une chanson sans compilation

Put It There a une particularité rare dans l’œuvre de McCartney : elle n’a jamais figuré sur aucune de ses compilations. Ni All the Best!, ni Wingspan, ni Pure McCartney ne l’ont retenue. Pour l’entendre, il faut écouter Flowers in the Dirt, le single de 1990 ou l’album live Tripping the Live Fantastic. Cette discrétion lui va bien. C’est une chanson qu’on découvre, qu’on ne subit pas à la radio, et que les amateurs se transmettent un peu comme on se transmet une confidence.

Jim McCartney, l’homme derrière la chanson

Pour comprendre Put It There, il faut d’abord rencontrer Jim McCartney. Car la chanson n’est pas un portrait abstrait de la paternité. C’est le souvenir d’un homme précis, avec sa voix, son accent, son humour et ses manies.

Un enfant d’Everton

James McCartney naît le 7 juillet 1902 à Liverpool, dans le quartier populaire d’Everton. Il quitte l’école à quatorze ans et entre chez un courtier en coton, A. Hannay and Co., où il fera l’essentiel de sa carrière, d’abord comme employé chargé des échantillons, puis comme vendeur. Le coton est alors l’une des grandes richesses du port de Liverpool, et Jim y apprend un métier fait de négociation, de parole donnée et de poignées de main. La formule qui inspirera Put It There vient sans doute de ce monde-là, où l’on concluait une affaire en se serrant la main.

Selon ses biographes, une chute dans son enfance lui a laissé une oreille abîmée. Cela ne l’empêche pas de devenir musicien.

Jim Mac’s Jazz Band

Au début des années 1920, Jim forme un petit orchestre de danse, le Jim Mac’s Jazz Band, qui joue dans les salles de bal et les fêtes de Liverpool. Il y tient le piano, apprend seul, à l’oreille, et joue aussi de la trompette. Le répertoire est celui de l’époque : ragtime, fox-trot, airs de music-hall, standards américains. Il compose même quelques morceaux, dont un air instrumental que son fils enregistrera bien plus tard.

Cette culture musicale, Paul la reçoit en héritage. Elle explique ses chansons les plus rétro, de When I’m Sixty-Four à Honey Pie, et ce goût du music-hall que les critiques rock lui reprochent parfois. Notre article sur les sources de Lady Madonna revient sur le piano de Jim, qui trônait au salon de la maison familiale.

Mary Mohin

Le 15 avril 1941, en pleine guerre, Jim épouse Mary Patricia Mohin, une infirmière puis sage-femme d’origine irlandaise. Il a trente-huit ans, elle en a trente et un. Leur premier fils, James Paul, naît le 18 juin 1942. Le second, Peter Michael, le 7 janvier 1944. La famille déménage plusieurs fois au gré des postes de Mary, qui gagne souvent plus que son mari, avant de s’installer en 1955 au 20 Forthlin Road, à Allerton, une petite maison de brique mitoyenne. Notre article sur la maison du 20 Forthlin Road décrit ce décor de l’adolescence de Paul.

31 octobre 1956

Le drame survient un an plus tard. Atteinte d’un cancer du sein, Mary McCartney meurt le 31 octobre 1956, à quarante-sept ans. Paul a quatorze ans, Mike douze. Jim, cinquante-quatre ans, se retrouve seul avec deux adolescents, un salaire modeste et une maison à tenir. Avec l’aide de ses sœurs, les tantes de Paul, il assure la cuisine, le ménage et l’éducation de ses fils.

C’est dans ce contexte que la relation entre Paul et son père se noue. Jim n’est pas un père distant. Il est présent, bavard, drôle, parfois sévère, toujours attentif. Il pousse ses fils à apprendre, à bien parler, à se tenir. Et il leur répète ses formules, ses proverbes, ses jeux de mots.

Un homme plein d’expressions

Dans son livre The Lyrics, publié en 2021, McCartney décrit son père d’une phrase affectueuse : “il était bourré d’expressions colorées”. Il ajoute qu’il adorait jouer avec les mots, les retourner dans sa tête, et qu’il avait des tas de petites maximes. Certaines étaient absurdes, d’autres pleines de bon sens. Plusieurs sont restées dans la mémoire de ses fils.

La plus célèbre est un mot : tolérance. McCartney a souvent raconté que son père considérait la tolérance comme l’une des valeurs les plus importantes, et qu’il le répétait à ses garçons. Une autre est la formule de la poignée de main. Jim la lançait à ses fils quand ils étaient enfants, en tendant la main, avec l’air sérieux de celui qui conclut un pacte. Elle rimait, elle était drôle, et elle voulait dire quelque chose de profond : un lien que rien ne peut alourdir.

Notre article sur l’expression paternelle qui a inspiré la chanson revient sur cette formule et son sens.

Le père qui disait non à la guitare, puis oui

Jim McCartney n’a pas toujours été un fan de rock’n’roll. Il se méfie un temps de John Lennon, jugé mauvaise influence, et voit d’un œil inquiet son fils abandonner ses études pour la musique. Mais il ne s’oppose pas vraiment. Il laisse les Quarrymen répéter dans le salon de Forthlin Road. Il offre à Paul une trompette pour ses quatorze ans, que celui-ci échange contre une guitare. Il lui conseille d’apprendre le piano, pour pouvoir être invité à toutes les fêtes.

Il lui apprend aussi l’harmonie. McCartney a raconté que son père lui montrait comment on chante une seconde voix au-dessus d’une mélodie, à l’écoute de la radio familiale. Les harmonies des Beatles, celles de Paul et John dans This Boy ou If I Fell, doivent quelque chose à ces leçons de salon. Notre article sur l’éducation musicale de Paul détaille cet apprentissage.

Le père d’un Beatle

La gloire vue de Forthlin Road

Quand les Beatles deviennent célèbres, en 1963, Jim McCartney a soixante et un ans. Il vit toujours à Forthlin Road, où les fans se pressent devant la porte. Il découvre avec un mélange de fierté et de stupeur la folie qui entoure son fils. Il reçoit des lettres, des visites, des demandes de photos. Il reste pourtant un homme simple, attaché à ses habitudes, à son jardin, à ses paris sur les courses de chevaux.

Paul, qui gagne désormais beaucoup d’argent, veut lui offrir une vie plus confortable. Il lui conseille de prendre sa retraite, ce que Jim fait en 1964.

Rembrandt, à Heswall

La même année, Paul achète pour son père une grande maison à Heswall, sur la péninsule de Wirral, de l’autre côté de la Mersey. La maison porte un nom, Rembrandt. Jim y vit ses dernières années, entouré d’un jardin, loin de l’agitation de Liverpool. Paul y vient souvent, seul ou avec des amis. C’est là qu’il retrouve l’ambiance des réunions de famille de son enfance, autour du piano.

Angela et Ruth

En novembre 1964, Jim se remarie avec Angela Williams, une jeune veuve de Liverpool, mère d’une petite fille, Ruth, qu’il adopte. Paul accueille bien sa belle-mère et sa demi-sœur, même si, selon plusieurs témoignages, les relations se refroidiront après la mort de Jim. Ce second mariage offre au père de Paul une nouvelle vie de famille, à un âge où il aurait pu rester seul.

Le grand-père de Mary, Stella et James

À partir de 1969, Jim devient grand-père. Paul et Linda, mariés en mars 1969, ont trois enfants ensemble, Mary, Stella et James, et Linda a une fille d’un premier mariage, Heather, que Paul adopte. Jim les voit grandir de loin, à l’occasion des visites de la famille à Heswall. Notre article sur les enfants de Paul McCartney présente ces petits-enfants que Jim a connus enfants.

Cette dimension compte pour Put It There. Quand McCartney écrit la chanson, il est lui-même père de quatre enfants, dont le plus jeune, James, a dix ans. La formule qu’il chante, il l’a peut-être déjà transmise à son tour. La chanson relie ainsi trois générations : le père de Paul, Paul lui-même, et ses propres enfants.

Walking in the Park with Eloise : le jour où Paul a enregistré son père

Un air de 1920

Parmi les compositions de Jim McCartney, un air instrumental a survécu : Walking in the Park with Eloise, un petit morceau de danse dans l’esprit des années 1920. Jim ne l’a jamais enregistré. Il l’a joué au piano, à la maison, pendant des décennies.

Nashville, juillet 1974

En juillet 1974, lors d’un séjour de Wings à Nashville, Paul décide d’enregistrer ce morceau. Il réunit une équipe de musiciens de studio prestigieux, dont le guitariste Chet Atkins et le pianiste Floyd Cramer, et grave une version joyeuse, entre jazz et country. Le disque paraît en octobre 1974 sous un pseudonyme, The Country Hams, avec en face B Bridge on the River Suite.

Pour Jim, c’est un cadeau immense : l’un de ses airs, enfin enregistré, par son fils et par les meilleurs musiciens de Nashville. McCartney a raconté que son père avait été très ému. Notre article sur Sally G et le séjour de Wings à Nashville raconte ces séances.

Walking in the Park with Eloise et Put It There forment ainsi un diptyque. Le premier est l’œuvre du père, enregistrée par le fils. Le second est l’œuvre du fils, inspirée par le père. Entre les deux, il y a la mort de Jim.

18 mars 1976 : la mort de Jim McCartney

Un homme usé

Au milieu des années 1970, Jim McCartney souffre d’une arthrite sévère qui le fait beaucoup souffrir et limite ses mouvements. Il ne peut plus jouer du piano comme avant. Sa santé décline, et il meurt le 18 mars 1976, à soixante-treize ans, d’une bronchopneumonie.

Paul absent des obsèques

Paul ne se rend pas aux obsèques. Wings est alors sur le point de reprendre sa grande tournée mondiale, avec une série de concerts en Europe, puis la tournée américaine qui sera immortalisée par Wings Over America. Selon plusieurs récits, Paul et Linda ont préféré ne pas venir pour éviter que la presse ne transforme l’enterrement en événement médiatique. Ce choix, compréhensible, lui laissera sans doute un regret.

McCartney parlera rarement de cette période. Mais la mort de son père, vingt ans après celle de sa mère, laisse une trace durable dans son œuvre. Les années suivantes, plusieurs de ses chansons évoquent la famille, la transmission, la perte.

Le frère, Mike

Mike McCartney, le cadet, a lui aussi gardé un souvenir très vif de leur père, qu’il a raconté dans ses livres et dans ses photographies. Notre biographie de Mike McCartney, alias Mike McGear, consacre une longue partie à Jim et à l’éducation qu’il a donnée à ses deux fils.

1988 : la chanson prend forme

Un McCartney en reconstruction

En 1988, McCartney traverse une période de doute. Son album Press to Play, paru en 1986, a déçu. Son film Give My Regards to Broad Street, en 1984, a été un échec. Il n’a plus fait de tournée depuis 1979. Il cherche un nouveau souffle et commence à travailler avec Elvis Costello, qui le pousse à retrouver l’énergie et l’exigence de l’époque des Beatles. Notre article sur Give My Regards to Broad Street revient sur ces années difficiles.

Parallèlement aux chansons écrites avec Costello, McCartney compose seul plusieurs titres. Put It There est de ceux-là. Elle n’a rien à voir avec l’ambition des chansons coécrites : c’est une petite pièce acoustique, presque une comptine, écrite comme on écrit une lettre à quelqu’un qu’on aime.

Correctif factuel : où et quand la chanson a-t-elle été écrite ?

On lit parfois que Put It There a été composée en 1987 lors d’un séjour au ski à Zermatt, en Suisse, sur un balcon. Nous n’avons trouvé cette précision dans aucune source de référence. Ce qui est documenté, c’est que la chanson est enregistrée pour la première fois le 22 avril 1988 au studio Hog Hill de McCartney, dans le Sussex. L’histoire du balcon suisse n’est pas impossible, mais elle reste à prendre avec prudence.

Une forme de comptine

La structure de la chanson est d’une grande simplicité. Quelques accords de guitare acoustique, une mélodie qui monte et descend doucement, un refrain construit autour de la formule paternelle. Le texte alterne les images d’une relation père-fils et une philosophie de vie : réparer les disputes, traverser la nuit, se tenir ensemble tant qu’on est là.

McCartney a dit que la chanson fonctionnait surtout si l’on avait une bonne relation avec son père. Notre article sur ce que McCartney a dit de la relation père-fils revient sur cette déclaration.

Le fantôme de John

Dans The Lyrics, McCartney avance une autre lecture, plus inattendue. En relisant le texte, il se demande si la chanson ne s’adresse pas aussi, sans qu’il l’ait voulu, à John Lennon. Le passage sur la dispute qu’on voudrait réparer pourrait refléter, selon lui, un désir inconscient de régler les tensions laissées par la séparation des Beatles, que la mort de Lennon, en décembre 1980, a figées pour toujours.

McCartney ne présente pas cette interprétation comme une certitude. Il la formule comme une hypothèse, typique de sa manière d’analyser ses propres chansons après coup. On retrouve le même type de lecture rétrospective dans son commentaire de Here Today, la chanson écrite en 1982 pour Lennon, ou dans ses réflexions sur Hey Jude. Notre enquête sur les trois destinataires de Hey Jude montre que les chansons de McCartney ont souvent plusieurs adresses.

22 avril 1988 : trois hommes et des jeans à Hog Hill

Le studio du moulin

Put It There est enregistrée le 22 avril 1988 à Hog Hill, le studio que McCartney a aménagé dans un ancien moulin à vent près de Rye, dans l’East Sussex, non loin de sa maison de campagne. C’est un lieu calme, à l’écart de Londres, où il peut travailler sans contrainte d’horaires. C’est là qu’il enregistrera, dix ans plus tard, les dernières séances avec Linda, et que son fils James fera ses premiers pas de musicien. Notre portrait de James McCartney évoque ce studio familial.

Une formation minimale

Autour de McCartney, il n’y a que deux musiciens : Hamish Stuart, ancien chanteur et guitariste de l’Average White Band, qui tient ici la basse et participe aux percussions, et Chris Whitten, batteur, qui joue le charleston et des percussions. McCartney chante, joue la guitare acoustique, ajoute ses propres chœurs et percussions. Les deux musiciens feront partie du groupe de scène de la tournée mondiale. Notre dossier sur les musiciens de scène de McCartney présente cette formation, souvent considérée comme l’une de ses meilleures.

L’ingénieur du son est Geoff Emerick, compagnon de route depuis Revolver. Peter Henderson assure aussi une partie de la prise de son et de la programmation. Neil Dorfsman, producteur américain qui a travaillé avec Dire Straits et Sting, intervient comme producteur additionnel sur plusieurs titres de l’album, dont celui-ci. Mais la production est créditée à McCartney lui-même.

La percussion de Buddy Holly

L’élément le plus singulier de l’enregistrement est sa percussion. Au lieu d’une batterie, on entend des mains qui frappent des cuisses, un claquement sec et chaleureux. McCartney a expliqué qu’il s’était inspiré d’Everyday, la chanson de Buddy Holly de 1957, sur laquelle le batteur Jerry Allison ne jouait pas de batterie mais tapait simplement sur ses genoux.

McCartney, admirateur de Buddy Holly depuis l’adolescence, et propriétaire de son catalogue d’éditions depuis les années 1970, reprend l’idée. Avec une pointe d’humour, il a même livré son secret de fabrication : pour obtenir le bon son, il faut porter un jean, parce qu’il a “exactement la bonne sonorité”. Le détail est typique de McCartney : un bricolage d’artisan, une référence au rock’n’roll de sa jeunesse, et une manière de faire sonner l’intimité.

Un son de salon

Ce choix n’est pas anodin. La percussion sur les cuisses est un geste domestique, celui qu’on fait en chantant autour d’une table, dans une cuisine, dans un salon. Elle transporte la chanson dans l’espace familial, loin des studios et des stades. On a l’impression d’entendre McCartney jouer pour quelques proches, comme son père jouait au piano pour la famille à Forthlin Road. Le son de la chanson raconte déjà son sujet.

28 novembre 1988 : les cordes de George Martin

Le retour du producteur des Beatles

Sept mois plus tard, le 28 novembre 1988, McCartney se rend aux studios AIR de Londres, fondés par George Martin, pour ajouter un arrangement orchestral. C’est Martin lui-même qui l’écrit et le dirige. Le producteur des Beatles avait déjà retrouvé McCartney pour Tug of War en 1982, Pipes of Peace en 1983 et Give My Regards to Broad Street. Sur Flowers in the Dirt, il n’intervient que ponctuellement, et Put It There est l’un de ces moments.

Notre article sur les producteurs de McCartney retrace la place de George Martin dans sa carrière solo.

Un arrangement discret

L’arrangement de Martin est d’une grande retenue. Les cordes ne recouvrent pas la guitare, elles l’enveloppent. Elles entrent progressivement, soulignent certaines phrases, ajoutent une couleur légèrement mélancolique, puis s’effacent. On retrouve la patte du Martin des années 1960, celui de Yesterday et d’Eleanor Rigby, qui savait qu’un quatuor bien placé vaut mieux qu’un grand orchestre. Notre article sur She’s Leaving Home et l’art de George Martin montre cette science de l’arrangement.

Pour McCartney, travailler avec Martin sur une chanson consacrée à son père a sans doute une résonance particulière. Martin, de seize ans l’aîné de Paul, a été pendant les années Beatles une figure presque paternelle, celle qui guidait, corrigeait, rassurait. Le voir arranger une chanson sur la transmission entre un père et son fils referme une boucle.

Le mixage d’Olympic

Le mixage final a lieu le 20 janvier 1989 aux studios Olympic, à Londres. La chanson dure 2 min 09 : c’est l’un des titres les plus courts de l’album. Elle se termine presque abruptement, comme une confidence qu’on n’a pas voulu prolonger.

Correctif factuel : une chanson de trois musiciens, pas d’un homme seul

On présente parfois Put It There comme un morceau enregistré par McCartney seul, avec sa guitare et ses genoux. En réalité, la séance du 22 avril 1988 réunit trois musiciens : McCartney, Hamish Stuart à la basse et aux percussions, et Chris Whitten au charleston et aux percussions. S’y ajoutent l’orchestre dirigé par George Martin et le travail de Geoff Emerick à la prise de son.

Anatomie d’une chanson de deux minutes

L’introduction

La chanson commence sans préambule. La guitare acoustique pose les accords, la percussion sur les cuisses entre presque aussitôt, et la voix arrive. Pas d’introduction instrumentale, pas de montée en tension : McCartney entre directement dans le sujet, comme on commence à raconter une histoire au coin du feu.

Une voix de conteur

McCartney chante dans un registre médium, sans effet, sans recherche de puissance. Sa voix est proche, presque parlée par moments. Il ne cherche pas à émouvoir par la performance vocale. Il raconte. Cette retenue contraste avec d’autres ballades de l’album, plus lyriques, comme This One ou Distractions. Notre article sur This One analyse l’autre grande ballade du disque.

Le refrain comme un proverbe

Le refrain repose sur la formule de Jim, répétée comme un proverbe. McCartney ne la développe pas, ne l’explique pas. Il la chante telle qu’il l’a entendue, avec sa rime et son rythme. C’est ce qui donne à la chanson son caractère de transmission : on ne commente pas la parole du père, on la répète, on la fait vivre. La chanson fonctionne comme une citation mise en musique.

La nuit et la lumière

Au milieu de la chanson, un passage évoque la nuit la plus sombre qui finit par s’éclaircir. C’est le moment où la chanson s’élargit, passe de la relation particulière entre un père et son fils à une réflexion plus universelle sur les épreuves. Les cordes de George Martin prennent alors un peu plus de place, comme pour accompagner ce lever du jour. Puis la chanson revient à son refrain, à la poignée de main, au présent.

La brièveté comme choix

Deux minutes et neuf secondes : McCartney aurait pu rallonger la chanson, ajouter un pont, un solo, une reprise du refrain. Il ne le fait pas. La brièveté fait partie du propos. Une poignée de main ne dure qu’un instant. Une formule de père tient en une phrase. La chanson a la durée de ce qu’elle raconte. On retrouve ce sens de la miniature dans d’autres morceaux de McCartney, de Blackbird à Her Majesty, ou dans les petites pièces de Ram et de McCartney.

5 juin 1989 : Put It There au cœur de Flowers in the Dirt

Un album du retour

Flowers in the Dirt paraît le 5 juin 1989. C’est un succès immédiat : l’album entre directement à la première place au Royaume-Uni et se classe vingt et unième aux États-Unis. La critique salue un McCartney revigoré, plus exigeant, qui a retrouvé le goût des mélodies fortes et des arrangements travaillés. La collaboration avec Elvis Costello, qui cosigne quatre titres, est particulièrement remarquée. Notre article sur My Brave Face, le single qui a lancé l’album, raconte cette collaboration.

L’édition Flowers in the Dirt permet de réécouter l’album dans son intégralité.

Une place au milieu du disque

Put It There occupe la sixième place de l’album, entre We Got Married et Figure of Eight. Ce placement n’est pas anodin : après We Got Married, chanson longue et ambitieuse sur le couple, où David Gilmour joue de la guitare, et avant Figure of Eight, rock nerveux, Put It There offre une respiration. Sur le vinyle, elle referme la première face : un moment de calme avant de retourner le disque, comme une pause au milieu d’un repas de famille.

Le contraste avec les chansons de Costello

Les chansons écrites avec Costello sont riches, complexes, pleines de mots et d’idées. Put It There est leur contraire : peu de mots, une seule idée, une seule image. On mesure ici la double nature de McCartney. Il peut être un artisan sophistiqué, capable de rivaliser avec les meilleurs paroliers de sa génération. Et il peut être un chanteur de comptines, qui trouve dans une phrase de son père la matière d’une chanson entière. Notre dossier sur les collaborations des ex-Beatles replace le duo McCartney-Costello dans un ensemble plus large.

Septembre 1989 : un documentaire nommé Put It There

Le film de Geoff Wonfor

En septembre 1989, la télévision diffuse un documentaire d’une heure consacré à la fabrication de Flowers in the Dirt et à la préparation de la tournée. Il porte un titre révélateur : Put It There. Le film est réalisé par Geoff Wonfor, qui dirigera quelques années plus tard la grande série documentaire The Beatles Anthology, et produit par Chips Chipperfield.

Le choix de ce titre dit beaucoup. Parmi toutes les chansons de l’album, c’est la plus discrète qui donne son nom au film. McCartney et son équipe ont compris que Put It There résumait l’esprit du disque et de son auteur : chaleur, transmission, retour aux sources.

Ce que montre le film

Le documentaire mêle images de studio, répétitions, entretiens et moments de vie. On y voit McCartney au travail avec ses musiciens, préparant la tournée qui doit le ramener sur scène après dix ans d’absence. On y découvre un artiste détendu, drôle, heureux de jouer. Le film a été ajouté en 2017 à la réédition de luxe de l’album dans la collection d’archives de McCartney. Notre article sur la réédition 2017 de Flowers in the Dirt présente le contenu de ce coffret.

Le clip

La chanson a aussi eu droit à un clip, tourné selon les inventaires de la fin avril 1989. Il accompagne la sortie du single en 1990. Une version remastérisée en est aujourd’hui disponible sur la chaîne officielle de McCartney.

Notre panorama de la vidéographie de McCartney après les Beatles situe ce clip et ce documentaire dans l’ensemble de ses films.

26 septembre 1989 : le retour sur scène

Drammen, dix ans après

Le 26 septembre 1989, à Drammen, en Norvège, McCartney donne le premier concert de sa première tournée mondiale en solo. Il n’a plus fait de tournée depuis celle de Wings, dix ans plus tôt, interrompue par son arrestation à Tokyo en janvier 1980. Pour la première fois, il accepte aussi de jouer un large éventail de chansons des Beatles, qu’il avait longtemps tenues à distance.

Le groupe réunit Linda aux claviers, Hamish Stuart à la basse et à la guitare, Robbie McIntosh à la guitare, Chris Whitten à la batterie et Paul Wickens, dit Wix, aux claviers. Cette formation est l’une des plus solides de toute la carrière de McCartney.

Un moment acoustique

Put It There trouve immédiatement sa place dans le programme. Au milieu d’un concert de plus de deux heures et demie, rythmé par les tubes des Beatles et de Wings, elle offre un moment de calme. McCartney la joue à la guitare acoustique, entouré de ses musiciens, dans une formule proche de l’enregistrement. Le public, qui connaît encore peu la chanson, découvre une facette intime de l’artiste.

Le clin d’œil à Hello Goodbye

Sur scène, McCartney ajoute à la chanson une coda inattendue : la fin de Hello Goodbye, le single des Beatles de 1967, ce passage final où le groupe répète quelques syllabes en chœur. Le rapprochement est astucieux. Put It There parle d’un geste de salut, la poignée de main. Hello Goodbye parle de dire bonjour et au revoir. Les deux chansons se répondent, et le public, qui reconnaît la coda des Beatles, se met à chanter.

Ce collage illustre aussi le projet de la tournée : relier la carrière solo de McCartney à son passé avec les Beatles, montrer que les deux appartiennent à une même histoire.

Göteborg, 28 septembre 1989

Le 28 septembre 1989, deux jours après le premier concert, la chanson est enregistrée à Göteborg, en Suède. C’est cette version, d’une durée de 2 min 43 avec sa coda de Hello Goodbye, qui figurera sur l’album live Tripping the Live Fantastic, publié le 5 novembre 1990. Notre article sur Ain’t That a Shame évoque une autre facette de ce même album live.

Paris, octobre 1989 : le public de Bercy fait un single

Escale au Palais omnisports

En octobre 1989, la tournée fait escale à Paris, au Palais omnisports de Paris-Bercy. McCartney n’a pas joué en France depuis la tournée européenne de Wings en 1976. Le public parisien lui réserve un accueil enthousiaste.

Une réaction inattendue

C’est là, selon la documentation de référence, que se joue le destin de Put It There. La réaction du public de Bercy à la chanson est si chaleureuse qu’elle convainc McCartney et son équipe d’en faire un single. La petite ballade acoustique, qui n’avait pas été pensée comme un titre radiophonique, devient ainsi le quatrième extrait de l’album, après My Brave Face, This One et Figure of Eight.

Pour les lecteurs français, c’est un détail savoureux : un single de McCartney doit en partie son existence aux spectateurs d’un concert parisien. On imagine sans peine la scène : un palais omnisports plongé dans la pénombre, une guitare acoustique, des milliers de voix qui reprennent la coda de Hello Goodbye.

Correctif factuel : un single né sur scène, pas prévu d’avance

Put It There n’a pas été choisie comme single dès la sortie de l’album. Elle ne figurait pas parmi les premiers extraits. C’est l’accueil du public pendant la tournée, et en particulier lors des concerts de Paris-Bercy en octobre 1989, qui a poussé McCartney à la publier en 45 tours en février 1990.

5 février 1990 : le single

Les formats

Le single paraît le 5 février 1990 chez Parlophone, au Royaume-Uni, sous la référence R 6246. Il existe en plusieurs formats. Le 45 tours classique couple Put It There avec Mama’s Little Girl. Le maxi 45 tours et le CD single ajoutent un troisième titre, Same Time Next Year. Une édition limitée du maxi est accompagnée d’une reproduction d’art tirée de l’illustration de pochette, signée McCartney.

Les deux faces B ont un point commun remarquable : ce sont des enregistrements de Wings restés inédits pendant plus de dix ans. McCartney profite de ses singles de 1989-1990 pour vider ses tiroirs, offrant aux collectionneurs des raretés longtemps attendues.

Mama’s Little Girl, une chanson de père

Le choix de Mama’s Little Girl n’est pas un hasard. Cette chanson a été enregistrée par Wings en 1972, pendant les séances de Red Rose Speedway, et remixée en 1987 par McCartney avec Chris Thomas et Bill Price. Elle a été écrite pour sa fille Mary, née en août 1969, qui porte le prénom de la mère de Paul. Une chanson de père pour sa fille, en face B d’une chanson de fils pour son père : le single forme une petite saga familiale.

Notre page consacrée à Mama’s Little Girl raconte l’histoire de cette chanson, et notre article sur Red Rose Speedway revient sur les séances de 1972.

Same Time Next Year, une chanson de film refusée

Same Time Next Year a une autre histoire. Wings l’enregistre les 5 et 6 mai 1978 aux studios RAK de Londres, dans l’espoir d’en faire le thème du film Same Time, Next Year, une comédie romantique américaine avec Alan Alda et Ellen Burstyn. Le morceau n’est finalement pas retenu pour le film. Il reste inédit jusqu’à sa parution sur le maxi de Put It There, douze ans plus tard.

Les classements

Le single ne connaît pas un succès fulgurant. C’est une ballade acoustique, sortie en plein hiver, huit mois après l’album. Il se classe néanmoins dans plusieurs pays.

Pays ou classement Meilleure place
Royaume-Uni 32
Irlande 17
Canada (RPM) 28
États-Unis, classement adulte contemporain 11
Allemagne 60
Pays-Bas 82

Ces résultats sont modestes, mais cohérents avec la nature de la chanson. Put It There n’a jamais été conçue pour les hit-parades. Sa onzième place au classement américain des radios adultes contemporaines montre qu’elle a trouvé son public naturel : celui des auditeurs qui cherchent la douceur plutôt que l’énergie.

Le single dans la discographie

Put It There est le dernier single tiré de Flowers in the Dirt. Il clôt une série de quatre 45 tours qui accompagnent l’album et la tournée pendant près d’un an. Notre discographie solo de McCartney album par album replace ces singles dans l’ensemble de sa carrière.

1990 : la chanson fait le tour du monde

De Tokyo à Rio

La tournée se poursuit tout au long de 1990. En mars, McCartney joue enfin au Japon, dix ans après l’arrestation de Tokyo qui avait mis fin à Wings. En avril, il donne deux concerts au stade Maracanã de Rio de Janeiro, dont l’un, le 21 avril 1990, réunit une foule estimée à plus de 180 000 personnes, l’un des plus grands publics payants de l’histoire des concerts. Put It There y est jouée comme ailleurs, petite chanson de salon devant une marée humaine.

Liverpool, 28 juin 1990

Le 28 juin 1990, McCartney joue à Liverpool, sur les quais du King’s Dock, pour un concert au retentissement particulier. C’est son premier grand concert dans sa ville natale depuis des années, et il y rend hommage à John Lennon par un medley de Strawberry Fields Forever, Help! et Give Peace a Chance.

Dans ce contexte, Put It There prend une résonance singulière. Jouée à quelques kilomètres d’Everton, où Jim McCartney est né, et de Forthlin Road, où il a élevé ses fils, la chanson ramène le père dans sa ville. Pour une partie du public, des Liverpudliens de la génération de Jim, la formule de la poignée de main est peut-être familière : une expression de chez eux.

Chicago, 29 juillet 1990

La tournée s’achève le 29 juillet 1990 au Soldier Field de Chicago. Selon les inventaires, Put It There a été jouée au cours de 104 concerts de la tournée, plus deux balances. C’est ce soir-là qu’elle est interprétée pour la dernière fois en public de façon documentée.

Le film Get Back

La tournée fait l’objet d’un film de concert, Get Back, réalisé par Richard Lester, le cinéaste de A Hard Day’s Night et de Help!, et sorti en 1991. Put It There y figure, entre I Saw Her Standing There et Eleanor Rigby. Le film Paul McCartney’s Get Back permet de voir la chanson telle que le public de 1989-1990 l’a découverte.

Pour l’écoute, l’album live est disponible dans sa version courte, Tripping the Live Fantastic: Highlights!, en plus de l’édition complète en double album.

Pourquoi McCartney ne la joue plus

Une chanson liée à un moment

Depuis 1990, Put It There n’est plus revenue dans les programmes de concert de McCartney. Les tournées suivantes, de New World Tour en 1993 aux tournées Got Back des années 2020, ont privilégié d’autres chansons. Plusieurs raisons peuvent l’expliquer.

D’abord, la place. Les concerts de McCartney sont construits autour d’un répertoire immense, et chaque tournée impose des choix difficiles. Les moments acoustiques sont souvent réservés à des chansons des Beatles, Blackbird, Here Today, Yesterday, qui ont une charge émotionnelle et historique plus forte pour le grand public.

Ensuite, la nature de la chanson. Put It There est intimement liée à l’époque de Flowers in the Dirt, au retour sur scène, à la formation de 1989-1990. Elle appartient à ce moment, un peu comme certaines chansons de Wings appartiennent à leur tournée.

Une chanson qui reste

Cette absence n’a pas effacé la chanson de la mémoire des amateurs. Bien au contraire : Put It There est devenue l’une de ces pépites qu’on cite pour montrer que la carrière solo de McCartney recèle des trésors cachés, loin des tubes. Notre sélection des pépites cachées de McCartney rassemble d’autres titres de cette famille.

Les chansons de famille de Paul McCartney

Put It There n’est pas un cas isolé. La famille, la transmission et la mémoire des parents traversent toute l’œuvre de McCartney, des Beatles à ses derniers albums.

La mère : Let It Be

La chanson la plus célèbre inspirée par un parent est Let It Be. McCartney a raconté qu’elle lui était venue après un rêve, en 1968, dans lequel sa mère, Mary, lui apparaissait pour le rassurer, en pleine période de tensions au sein des Beatles. La Mother Mary de la chanson est d’abord la sienne, même si beaucoup d’auditeurs y ont entendu une référence religieuse. Put It There est en quelque sorte le pendant paternel de Let It Be : une parole de parent, transmise par une chanson, pour traverser les moments difficiles.

Le père : de When I’m Sixty-Four à Put It There

Jim McCartney est présent dans l’œuvre de son fils de façon plus diffuse. When I’m Sixty-Four, composée en partie quand Paul avait seize ans et publiée en 1967, l’année où Jim a eu soixante-cinq ans, porte la marque du music-hall qu’il aimait. Honey Pie, Your Mother Should Know ou Martha My Dear prolongent cette veine rétro, héritée des soirées au piano. Mais aucune chanson ne s’adresse aussi directement à Jim que Put It There, et aucune ne reprend à ce point ses propres mots.

Les enfants : Mama’s Little Girl, Little Willow et les autres

McCartney a aussi écrit pour ses enfants et pour ceux de ses proches. Mama’s Little Girl pour Mary, bien sûr. Il a également écrit Little Willow pour les enfants de Maureen Starkey, l’ancienne épouse de Ringo, après sa mort en 1994. La famille, dans l’œuvre de McCartney, n’est pas un thème parmi d’autres : c’est une source constante.

Liverpool, toujours

Enfin, beaucoup de ces chansons ramènent à Liverpool. Penny Lane, Eleanor Rigby, In My Life côté Lennon, et plus tard des chansons entières consacrées à ses souvenirs d’enfance. Put It There appartient à cette cartographie intime : une expression de Liverpool, prononcée par un homme de Liverpool, chantée par son fils devant les stades du monde entier. Notre article sur Penny Lane et le Liverpool de McCartney explore cette géographie.

Ce que la chanson dit de la paternité

Un père qui répare

Le texte de Put It There dessine une certaine idée du père. Ce n’est pas un père autoritaire, ni un père absent. C’est un père qui répare, qui tend la main après la dispute, qui veut que les choses s’arrangent. Cette image correspond à ce que McCartney a raconté de Jim : un homme qui détestait les conflits, qui prônait la tolérance, qui préférait l’humour aux reproches.

Mike McCartney a lui aussi décrit ce trait de caractère : dans la famille, on évitait les affrontements, on privilégiait l’arrangement et la plaisanterie. Put It There est l’expression musicale de cette culture familiale.

Un fils qui transmet

Mais la chanson est aussi celle d’un fils devenu père. En 1988, McCartney a quatre enfants, âgés de dix à vingt-cinq ans. Il vit avec Linda une vie de famille qu’il a toujours voulue stable et protégée, loin de la folie médiatique. La chanson dit ce qu’il veut transmettre à son tour : la main tendue, la réconciliation, la présence. Elle n’est pas seulement un souvenir, elle est une promesse.

Une leçon sur le présent

Le dernier mouvement de la chanson insiste sur le présent : tant qu’on est là, on se serre la main. C’est une idée qui prend un relief particulier après la mort de Lennon. McCartney a souvent dit qu’il regrettait de ne pas avoir dit certaines choses à John avant qu’il ne soit trop tard. Il l’a chanté dans Here Today, en 1982. Put It There reprend ce thème sous une forme plus apaisée : ne pas attendre, profiter de chaque occasion de tendre la main.

La réception : une chanson de connaisseurs

En 1989

À la sortie de Flowers in the Dirt, la critique s’intéresse surtout aux chansons écrites avec Costello et aux singles. Put It There est souvent mentionnée comme un joli moment, un hommage touchant au père de McCartney, sans plus. Elle n’est pas le centre des comptes rendus.

Avec le temps

Au fil des décennies, le regard change. Beaucoup d’amateurs la considèrent aujourd’hui comme l’un des sommets discrets de l’album, voire de la période. Sa simplicité, qui pouvait sembler mineure en 1989, apparaît désormais comme une qualité rare. Dans un disque très produit, elle est la chanson qui a le moins vieilli, justement parce qu’elle ne dépend d’aucune mode de production.

Une chanson qu’on joue à la guitare

Put It There a aussi une seconde vie chez les guitaristes amateurs. Ses accords simples, sa percussion facile à reproduire sur les genoux, sa brièveté en font une chanson idéale pour les soirées entre amis. C’est peut-être la meilleure preuve de sa réussite : elle est revenue là où elle était née, dans les salons, autour des familles.

Put It There et Flowers in the Dirt : le retour à l’essentiel

Le McCartney de 1989

En 1989, McCartney a quarante-sept ans. Il sort d’une décennie compliquée, marquée par la mort de Lennon, l’échec de Broad Street, la déception de Press to Play. Flowers in the Dirt marque un tournant : il retrouve la confiance, la scène, le public. Put It There incarne ce retour à l’essentiel. Plutôt que de courir après les modes, McCartney revient à ce qui l’a construit : sa famille, Liverpool, les chansons simples.

Une chanson de maturité

C’est aussi une chanson de maturité. À vingt ans, McCartney écrivait des chansons d’amour adolescent. À trente, des chansons de couple et de vie à la campagne. À quarante-cinq ans, il écrit sur son père, sur la transmission, sur le temps qui passe. Put It There annonce les albums plus introspectifs des décennies suivantes, de Flaming Pie à Chaos and Creation in the Backyard. Notre article sur Chaos and Creation in the Backyard montre l’aboutissement de cette veine intime.

La leçon de simplicité

Il y a enfin, dans Put It There, une leçon d’écriture. McCartney y montre qu’une chanson n’a pas besoin d’être longue, complexe ou spectaculaire pour toucher. Une phrase de père, trois accords, des mains sur des jeans et quelques violons suffisent. C’est une leçon qu’il avait apprise de Buddy Holly, des chansons de music-hall de son père, et de ses années avec les Beatles. Il la redonne ici, avec l’humilité de celui qui sait que les grandes émotions tiennent souvent dans de petites choses.

Le Liverpool de Jim : une langue de poignées de main

Une culture ouvrière

La formule de Jim McCartney appartient à une culture populaire bien précise : celle du Liverpool ouvrier et commerçant de la première moitié du XXe siècle. Dans cette ville portuaire, où se croisaient dockers, marins, courtiers et employés de bureau, la parole avait valeur de contrat, et la poignée de main scellait les accords. Les expressions rimées, les jeux de mots et les formules toutes faites faisaient partie du quotidien. Les Liverpudliens sont réputés pour leur humour, leur sens de la répartie et leur goût des mots.

Un héritage de langage

McCartney a hérité de ce goût du langage. Ses chansons regorgent d’expressions familières, de mots d’enfance, de formules qui semblent sortir de conversations de cuisine. Ob-La-Di, Ob-La-Da reprend une expression d’un musicien nigérian. Let It Be reprend les mots d’une mère. Put It There reprend ceux d’un père. Chez McCartney, les chansons naissent souvent d’une phrase entendue, retenue, puis mise en musique. Notre article sur les ringoïsmes montre que les Beatles puisaient volontiers dans les formules de leur entourage.

Put It There et les grandes chansons de pères et de fils

La relation entre un père et son fils a inspiré quelques-unes des chansons les plus émouvantes de la musique populaire. Put It There s’inscrit dans cette tradition, avec un ton qui lui est propre.

Father and Son, Cat Stevens, 1970

En 1970, Cat Stevens publie Father and Son, un dialogue entre un père qui conseille la patience et un fils qui veut partir. La chanson met en scène un conflit de générations, deux voix qui ne se comprennent pas tout à fait. Put It There prend le contre-pied de ce schéma : il n’y a pas de conflit durable entre le père et le fils, seulement des disputes qu’on répare d’une poignée de main.

Cat’s in the Cradle, Harry Chapin, 1974

En 1974, l’Américain Harry Chapin connaît un numéro un aux États-Unis avec Cat’s in the Cradle, l’histoire d’un père trop occupé pour son fils, qui finit par devenir comme lui. C’est une chanson de regret, presque une mise en garde. Put It There, elle, est une chanson de reconnaissance : le fils ne reproche rien au père, il lui rend hommage.

Beautiful Boy, John Lennon, 1980

En 1980, sur Double Fantasy, John Lennon chante Beautiful Boy pour son fils Sean, né en 1975. C’est une berceuse, écrite par un père qui a choisi de se retirer de la vie publique pour élever son enfant. La chanson paraît quelques semaines avant la mort de Lennon, ce qui lui donne une dimension tragique. Entre Beautiful Boy et Put It There, on peut lire un dialogue involontaire entre les deux anciens partenaires : Lennon chante en père, McCartney chante en fils, et tous deux parlent de la même chose, la présence de ceux qu’on aime.

Notre article sur les retrouvailles de John et Julian Lennon rappelle que la relation de Lennon avec son premier fils fut bien plus compliquée.

The Living Years, Mike + The Mechanics, 1988

La coïncidence la plus frappante est contemporaine. Fin 1988, quelques mois après l’enregistrement de Put It There, le groupe Mike + The Mechanics publie The Living Years, écrite par Mike Rutherford, de Genesis, et le parolier B.A. Robertson, qui venait de perdre son père. La chanson raconte le regret de n’avoir pas dit l’essentiel à son père avant sa mort. Elle devient un numéro un aux États-Unis au printemps 1989, quelques semaines avant la sortie de Flowers in the Dirt.

Les deux chansons partagent le même sujet et la même époque, mais pas le même regard. The Living Years est une chanson de deuil et de remords, grave, portée par un chœur d’enfants. Put It There est une chanson de gratitude, légère, presque souriante. Là où Robertson regrette les mots non dits, McCartney célèbre les mots reçus. On mesure ici la singularité de sa relation avec Jim : ce qu’il garde de son père, ce n’est pas un regret, c’est une phrase.

La singularité de Put It There

Face à ces chansons, Put It There se distingue par sa pudeur. Elle ne raconte pas une histoire, ne décrit pas de scène précise, ne cherche pas à faire pleurer. Elle transmet une formule et une attitude. C’est une chanson de Liverpool, où l’on exprime souvent ses sentiments par l’humour et la litote plutôt que par les grandes déclarations. Jim McCartney n’aurait sans doute pas aimé une chanson larmoyante sur lui. Une chanson qui reprend sa blague favorite, en revanche, lui aurait sûrement plu.

Repères chronologiques

Date Événement
7 juillet 1902 Naissance de James McCartney à Everton, Liverpool
Années 1920 Jim dirige le Jim Mac’s Jazz Band dans les salles de bal de Liverpool
15 avril 1941 Mariage de Jim McCartney et Mary Mohin
18 juin 1942 Naissance de James Paul McCartney
1955 La famille s’installe au 20 Forthlin Road, à Allerton
31 octobre 1956 Mort de Mary McCartney
1964 Jim prend sa retraite, s’installe à Rembrandt, à Heswall, et épouse Angela Williams
Juillet 1974 Paul enregistre à Nashville Walking in the Park with Eloise, un air de son père
18 mars 1976 Mort de Jim McCartney, à 73 ans
22 avril 1988 Enregistrement de Put It There à Hog Hill, avec Hamish Stuart et Chris Whitten
28 novembre 1988 Ajout de l’orchestre dirigé par George Martin aux studios AIR
20 janvier 1989 Mixage aux studios Olympic
5 juin 1989 Sortie de Flowers in the Dirt, n°1 au Royaume-Uni
Septembre 1989 Diffusion du documentaire Put It There de Geoff Wonfor
26 septembre 1989 Premier concert de la tournée mondiale, à Drammen, en Norvège
28 septembre 1989 Enregistrement de la version live à Göteborg
Octobre 1989 Concerts de Paris-Bercy : l’accueil du public décide de la sortie en single
5 février 1990 Sortie du single chez Parlophone, avec Mama’s Little Girl et Same Time Next Year
21 avril 1990 Concert record au Maracanã de Rio de Janeiro
28 juin 1990 Concert de Liverpool, au King’s Dock
29 juillet 1990 Dernier concert de la tournée à Chicago, dernière interprétation documentée
5 novembre 1990 Sortie de Tripping the Live Fantastic
1991 Sortie du film de concert Get Back de Richard Lester
24 mars 2017 Réédition de Flowers in the Dirt dans la collection d’archives, avec le documentaire
2021 McCartney commente la chanson et son père dans The Lyrics

Guide d’écoute : six détails à guetter

  1. Les cuisses. Écoutez la percussion dès les premières secondes : ce sont des mains qui frappent des jeans, à la manière d’Everyday de Buddy Holly.
  2. La guitare. Une guitare acoustique jouée simplement, sans effet, comme dans un salon.
  3. La voix. McCartney chante bas, presque parlé, en conteur plus qu’en chanteur.
  4. Le refrain. La formule de Jim revient telle quelle, comme un proverbe qu’on ne commente pas.
  5. Les cordes. L’orchestre de George Martin entre discrètement et s’élargit au moment où la chanson évoque la nuit qui s’éclaircit.
  6. La fin. Au bout de 2 min 09, la chanson s’arrête presque brusquement. Écoutez ensuite la version de Göteborg, avec sa coda de Hello Goodbye.

Questions fréquentes

Qui a écrit Put It There ?

Paul McCartney, seul. Contrairement à plusieurs titres de Flowers in the Dirt, elle n’a pas été coécrite avec Elvis Costello.

D’où vient le titre ?

D’une expression de son père, Jim McCartney, qui tendait la main en lançant une formule rimée signifiant, en substance : tope là, même si ça pèse une tonne.

Sur quel album figure la chanson ?

Sur Flowers in the Dirt, publié le 5 juin 1989, dont elle est le sixième titre.

Qui joue sur l’enregistrement ?

Paul McCartney au chant, à la guitare acoustique et aux percussions, Hamish Stuart à la basse et aux percussions, Chris Whitten au charleston et aux percussions, et un orchestre arrangé et dirigé par George Martin.

Comment est obtenue la percussion ?

Les musiciens frappent leurs cuisses, une idée empruntée à Everyday de Buddy Holly. McCartney a précisé, avec humour, que le jean donne le meilleur son.

Quand le single est-il sorti ?

Le 5 février 1990 chez Parlophone. Il a atteint la 32e place au Royaume-Uni et la 11e place du classement adulte contemporain américain.

Quelles sont les faces B ?

Mama’s Little Girl, un enregistrement de Wings de 1972, et, sur le maxi et le CD, Same Time Next Year, enregistrée par Wings en 1978.

Pourquoi est-elle sortie en single ?

En partie grâce à l’accueil du public lors des concerts de Paris-Bercy, en octobre 1989, qui a convaincu McCartney de la publier.

Existe-t-il une version live ?

Oui, enregistrée à Göteborg le 28 septembre 1989 et publiée sur Tripping the Live Fantastic en 1990, avec en conclusion un extrait de Hello Goodbye.

McCartney la joue-t-il encore en concert ?

Non. Elle a été jouée pendant la tournée mondiale de 1989-1990, pour la dernière fois de façon documentée à Chicago le 29 juillet 1990.

Figure-t-elle sur une compilation ?

Non, elle n’a été retenue sur aucune compilation officielle de McCartney.

La chanson parle-t-elle de John Lennon ?

McCartney a suggéré, dans The Lyrics, qu’elle pouvait aussi refléter inconsciemment le désir de réparer sa relation avec Lennon. Il présente cette lecture comme une hypothèse, pas comme l’intention d’origine.

Qu’est-ce que le documentaire Put It There ?

Un film d’une heure réalisé par Geoff Wonfor en 1989 sur la fabrication de Flowers in the Dirt et la préparation de la tournée, ajouté à la réédition de 2017.

Petit lexique

  • Hog Hill : studio personnel de McCartney, installé dans un ancien moulin près de Rye, dans l’East Sussex.
  • AIR Studios : studios londoniens fondés par George Martin après son départ d’EMI.
  • Coda : passage final d’un morceau, ici l’extrait de Hello Goodbye ajouté sur scène.
  • Charleston : paire de cymbales actionnée au pied, appelée hi-hat en anglais.
  • Classement adulte contemporain : classement américain des radios qui diffusent de la pop douce destinée à un public adulte.
  • Liverpudlien : habitant de Liverpool, réputé pour son humour et son goût des expressions imagées.

Pour aller plus loin

Les disques et films

Les livres

  • Paul McCartney, The Lyrics : McCartney commente Put It There et raconte son père.
  • Barry Miles, Many Years From Now : la biographie autorisée, riche en souvenirs de Jim McCartney.
  • Luca Perasi, Paul McCartney: Recording Sessions (1969-2013) ; Mike McCartney, Thank U Very Much (1981).

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