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Francie Schwartz
La scénariste américaine liée à Paul McCartney en 1968 : Apple, l’Album blanc, témoignages et archives.
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Dans la longue galerie des femmes qui ont compté dans la vie de Paul McCartney, son nom est presque toujours cité en une demi-phrase. On la présente comme “la jeune Américaine” que Jane Asher aurait surprise dans le lit de son fiancé, avant de disparaître du récit aussi vite qu’elle y était entrée. Francie Schwartz mérite mieux que ce rôle de figurante. Pendant un peu plus de trois mois, au printemps et à l’été 1968, cette scénariste new-yorkaise de vingt-trois ans a vécu au 7 Cavendish Avenue, travaillé au service de presse d’Apple sous les ordres de Derek Taylor, assisté aux premières séances de l’album blanc, partagé le petit-déjeuner de John Lennon et de Yoko Ono, et vu de l’intérieur la lente désagrégation d’un groupe qui croyait encore pouvoir réinventer le monde des affaires. Elle est surtout, comme elle le dira elle-même trente ans plus tard, l’une des très rares personnes du premier cercle à avoir pris la plume pour raconter cet été-là sans attendre la permission de quiconque.
Cette biographie reconstitue son parcours à partir des sources primaires disponibles : son article de quatre pages publié par Rolling Stone le 15 novembre 1969, son livre de souvenirs Body Count paru en novembre 1972, l’entretien qu’elle a accordé en février 1999 au moment de la réédition de ce livre, ainsi que les témoignages croisés de Tony Barrow, d’Alistair Taylor, des fans postées devant la grille de Cavendish Avenue et du Beatles Monthly Book. Elle confronte aussi, chaque fois que c’est possible, ses affirmations à la chronologie documentée des séances et des événements de 1968. Car Francie Schwartz est un témoin précieux, mais un témoin qui se contredit parfois, et qui a eu, comme tout le monde dans cette histoire, des comptes à régler.
En bref
- Identité : Francie Schwartz, née en 1944 aux États-Unis, scénariste et rédactrice publicitaire passée par New York et Los Angeles, liée au New Jersey.
- Arrivée à Londres : le 3 avril 1968, avec un scénario qu’elle veut proposer à Apple.
- Rencontre avec Paul McCartney : au siège d’Apple, 95 Wigmore Street, au printemps 1968 ; la relation commence début juin 1968.
- Rôle chez Apple : assistante au service de presse de Derek Taylor, payée 12 livres par semaine sur la petite caisse, sans permis de travail.
- Surnoms donnés par Paul : “Frannie” ou “Clancy”.
- Événements traversés : séances de Revolution, de Blackbird et de Not Guilty, rupture publique de Jane Asher le 20 juillet 1968, séance photo du Mad Day Out le 28 juillet, fermeture de la boutique Apple, emménagement de John et Yoko à Cavendish Avenue.
- Départ : fin août ou tout début septembre 1968, retour aux États-Unis, juste avant l’arrivée de Linda Eastman à Londres.
- Œuvre : “Memories of an Apple Girl” (Rolling Stone, 15 novembre 1969), Body Count (Straight Arrow Books, novembre 1972), réédition commémorative en 1999.
Qui était Francie Schwartz ?
Réduire Francie Schwartz à “la maîtresse de Paul” revient à ignorer ce qui la rend intéressante pour un historien des Beatles. Elle n’était ni une groupie, ni une mondaine londonienne, ni une actrice de la scène pop. Elle était une professionnelle américaine de la communication, formée dans les agences de publicité de Manhattan et dans le petit monde des attachés de presse rock de Los Angeles, qui a traversé l’Atlantique avec une idée de film sous le bras parce qu’elle avait lu dans Rolling Stone que les Beatles venaient de fonder une entreprise destinée à aider les créateurs inconnus. Elle a pris cette promesse au pied de la lettre. C’est ce qui l’a menée au cœur du système, et c’est aussi ce qui l’a rendue si lucide sur ses dysfonctionnements.
Paul McCartney l’appelait “Frannie”, parfois “Clancy”. Elle a été sa compagne au moment exact où sa vie sentimentale basculait : entre la fin de cinq années avec Jane Asher et le début de l’histoire qui allait le lier à Linda Eastman jusqu’en 1998. Cette position d’entre-deux a longtemps été utilisée contre elle. Tony Barrow, l’attaché de presse historique du groupe, l’a décrite dans ses mémoires comme une simple “fille de l’intervalle”, chargée sans le savoir de garder la place chaude pour Linda. La formule est cruelle, et elle dit au moins autant de choses sur l’entourage des Beatles que sur Francie elle-même.
Pour comprendre son importance, il faut aussi se rappeler ce qu’était 1968 dans la chronologie du groupe. C’est l’année du retour d’Inde, de la naissance d’Apple, des séances interminables de l’album blanc, de l’arrivée de Yoko Ono dans le studio, du départ temporaire de Ringo Starr et de la fin des fiançailles de Paul. Notre dossier Les Beatles en 1968 détaille cette année charnière ; Francie Schwartz en a vécu de l’intérieur le trimestre le plus agité.
Avant Londres : une jeune femme de la publicité américaine
Une enfant du New Jersey
Les informations sur l’enfance de Francie Schwartz sont minces, et il faut le dire franchement : elle n’a jamais été l’objet d’une biographie, et la notice encyclopédique qui lui était consacrée en anglais a disparu de Wikipédia. Les bases de référence s’accordent sur l’année de naissance, 1944, ce qui concorde avec l’âge de vingt-trois ans qu’elle donne pour son arrivée à Londres au printemps 1968. Ses propres écrits la rattachent au New Jersey : lorsqu’elle évoque son retour aux États-Unis à la fin de l’été 1968, elle raconte être rentrée “à la maison”, à Newark, où le téléphone sonnait sans arrêt parce que des journalistes voulaient des détails sur Paul. Tony Barrow, de son côté, la renvoie avec une désinvolture assez parlante “dans le New Jersey ou ailleurs”.
Elle se décrit, dans Body Count, comme une jeune femme élevée dans un cadre protecteur, issue d’une famille juive de la côte Est, qui a découvert la liberté sexuelle et professionnelle des années 1960 en s’émancipant de ce milieu. Le livre est d’ailleurs construit comme un récit d’apprentissage, dont l’épisode Beatles n’est qu’un chapitre, le huitième.
Le circuit publicitaire de New York et de Los Angeles
Avant 1968, Francie Schwartz a fait carrière dans la publicité, ce qui est essentiel pour comprendre la suite. Elle a travaillé comme rédactrice dans les agences de Manhattan, à l’époque de la “révolution créative” incarnée par des maisons comme Doyle Dane Bernbach, puis dans le circuit des relations presse rock à Los Angeles. Elle connaît donc le vocabulaire des campagnes, des biographies promotionnelles, des visuels, des plans médias. Quand elle arrivera chez Apple et constatera qu’aucune agence ne travaille pour la maison de disques des Beatles, sa réaction sera celle d’une professionnelle et non d’une fan.
Ce passé explique aussi qu’elle ait eu assez d’argent de côté pour s’offrir un voyage à Londres sans garantie de retour sur investissement. Les lecteurs de Body Count ont souvent relevé ce détail : le voyage de 1968 n’est pas celui d’une adolescente qui rêve de croiser son idole, mais celui d’une jeune cadre qui parie sur un projet.
Le scénario du violoniste de Carnegie Hall
Le projet en question est un scénario de film. Francie Schwartz l’a construit autour d’un personnage réel : un violoniste de rue, également comédien, qu’elle avait remarqué en train de jouer devant Carnegie Hall, à New York. Elle imaginait que ce récit, qu’elle jugeait taillé pour un public hors des circuits établis, pourrait intéresser Paul McCartney et s’enrichir de sa musique. On ignore à peu près tout du contenu précis de ce texte, et pour une raison simple : il s’est perdu dans les bureaux d’Apple. Quelques semaines après son dépôt, elle découvrira que personne ne sait où se trouve son manuscrit, et que Paul n’en a parlé à personne, pas même à Peter Brown.
Apple, la promesse faite aux inconnus
Ce qui a déclenché le voyage, c’est la communication d’Apple elle-même. Au début de 1968, les Beatles présentent leur nouvelle entreprise comme une sorte de mécénat occidental : un lieu où les artistes, écrivains et musiciens ignorés par l’industrie pourraient enfin être reçus. En avril 1968, Apple publie dans la presse musicale une annonce restée célèbre, où l’on voit Alistair Taylor déguisé en homme-orchestre, invitant les talents inconnus à envoyer leurs bandes. Le message est clair : la porte est ouverte.
Francie Schwartz l’a lu dans Rolling Stone. Des agents littéraires new-yorkais l’avaient prévenue, raconte-t-elle, qu’elle n’avait aucune chance d’entrer chez Apple, encore moins de rencontrer un Beatle, puisqu’elle n’était personne. Elle est partie quand même, convaincue qu’Apple avait été créée précisément pour les gens comme elle. Pour replacer ce pari dans l’histoire de l’entreprise, on lira notre enquête sur Apple Corps et son modèle économique, et le récit de la signature de l’accord Apple-Capitol du 10 août 1968, journée à laquelle Francie a d’ailleurs assisté.
Avril 1968 : 95 Wigmore Street
L’arrivée du 3 avril
Selon Body Count, Francie Schwartz atterrit à Londres le 3 avril 1968. Apple occupe alors un immeuble gris de six ou sept étages au 95 Wigmore Street, dans le quartier de Marylebone, avant le déménagement de l’été au 3 Savile Row. Elle décrit la salle d’accueil comme une version mieux moquettée du bureau des admissions de l’hôpital psychiatrique de Bellevue, à New York, où une réceptionniste anglaise très mince trie poliment le défilé quotidien des excentriques, des écrivains, des musiciens et des escrocs venus tenter leur chance.
Une première rencontre aux dates incertaines
Le hasard joue en sa faveur dès le premier jour : Paul McCartney se trouve à l’accueil, en conversation avec quatre hommes d’affaires en costume, et il se laisse volontiers interrompre par cette inconnue venue avec un projet de film. Elle ne l’avait jamais vu en vrai. Elle décrit un effet à la fois diffus et magique, reconnaît qu’il est très beau et très charmant, et se demande dans le même souffle qui il est vraiment. La conversation reste superficielle. Elle repart sans son scénario, mais, dit-elle, entièrement “beatlisée”.
Paul lui demande ce qu’elle veut faire. Sa réponse, rapportée dans Rolling Stone, tient en quelques mots : “Être libre. Rendre les choses meilleures.” Il hoche la tête, pensif. Dans son article de 1969, elle ajoute que le lendemain de cette rencontre, Paul et John s’envolaient pour New York afin de présenter Apple à la télévision américaine. Or ce voyage a eu lieu le 11 mai 1968 : Lennon et McCartney apparaissent le 14 mai dans le Tonight Show, présenté ce soir-là par Joe Garagiola en remplacement de Johnny Carson.
Correctif factuel : la date de la première rencontre
Les deux récits de Francie Schwartz ne concordent pas. Dans Rolling Stone (15 novembre 1969), elle situe la rencontre en avril 1968, à la veille du départ de Paul et John pour New York, ce qui la placerait en réalité le 10 mai. Dans Body Count (1972), elle date son arrivée à Londres du 3 avril et sa visite à Wigmore Street de “peu après”. Les deux versions ne sont conciliables que si plusieurs semaines séparent son arrivée de la rencontre, ou si la mention du voyage new-yorkais est une compression narrative. Le Paul McCartney Project, qui a relevé la contradiction, retient prudemment “avril ou mai 1968”. C’est la formulation la plus honnête.
Ce que veut dire “beatlisé”
Francie Schwartz a inventé pour cette expérience un mot qu’elle définit avec une précision clinique. Être “beatlisé”, c’est ressentir en un instant un magnétisme déroutant, se sentir à la fois nécessaire, flatté, stone, curieux, entiché, et vouloir immédiatement travailler pour eux. Elle affirme avoir vu ce processus se reproduire des dizaines de fois au cours de l’été, avec d’autres personnes, dans d’autres décors, et toujours avec le même résultat : on était séduit, puis abandonné.
Le diagnostic est plus fin qu’il n’y paraît. Il décrit parfaitement le mécanisme qui a rempli Apple, en quelques mois, de collaborateurs fascinés, mal définis dans leurs fonctions et dépendants de l’humeur d’un Beatle. Les historiens de l’entreprise, de Peter Doggett à Richard DiLello, ont décrit ce chaos ; Francie Schwartz l’a nommé dès 1969.
Le mois d’attente et le froid Peter Brown
Pendant que Paul est absent, elle tente de se “débeatliser”. Elle découvre que son scénario est introuvable dans les bureaux, ne parvient à joindre personne, croise d’autres visiteurs venus avec des projets et qui attendent depuis des mois une audience. Elle finit par obtenir un rendez-vous avec Peter Brown, alors représentant personnel de Paul et pivot administratif du groupe, qu’elle décrit comme glacial. Elle lui explique que tout Londres prédit l’échec prochain de la boutique et de la société, et qu’Apple aurait besoin d’une vraie stratégie publicitaire. Brown, dit-elle, en convient à demi-mot. Elle constate qu’il n’existe ni organisation, ni système, ni plan, et que la plupart des employés sont de vieux amis de Liverpool occupés à faire des courses et à flatter leurs anciens copains devenus milliardaires.
À son retour d’Amérique, Paul déjeune avec elle et quelques amis. Il parle du Maharishi d’une voix de communiqué de presse. Sous la table, raconte-t-elle, ils se tiennent la main.
Juin 1968 : l’entrée dans le cercle
Le coup de téléphone et la séance de Revolution
Le vrai tournant se produit début juin. Le téléphone sonne. Elle croit d’abord parler à quelqu’un d’autre. C’est lui. Il lui demande si elle veut assister à une séance ; il crie aux trois autres, en couvrant le combiné, de lui rappeler l’heure ; ce sera le soir même, à vingt heures, aux studios EMI d’Abbey Road. Le Paul McCartney Project date cette soirée du 4 juin 1968, jour où les Beatles poursuivent le travail sur ce qui deviendra Revolution 1, la première chanson enregistrée pour l’album blanc, commencée le 30 mai.
Elle pousse les grandes portes du studio et découvre les quatre Beatles réunis autour d’un piano Steinway, à une trentaine de mètres, en train de revoir tranquillement le texte de Revolution. Paul la présente. Sourires, hochements de tête. John, derrière ses lunettes cerclées d’or, dégage selon elle les vibrations les plus fortes qu’elle ait jamais ressenties. Elle s’assoit dans un coin, contre le mur, d’où elle aperçoit la régie : George Martin, l’ingénieur Geoff Emerick et son assistant, le road manager Mal Evans. Et dans un autre coin, toute de blanc vêtue, Yoko Ono.
Correctif factuel : quelle séance, quel jour ?
Dans l’entretien de 1999, Francie Schwartz dit avoir assisté à “la deuxième séance” de l’album blanc. Les séances ayant commencé le 30 mai 1968, la deuxième serait celle du 31 mai, et non celle du 4 juin retenue par la chronologie de référence. Les deux dates appartiennent bien au travail sur Revolution 1, ce qui rend la confusion compréhensible. Il est aussi possible qu’elle ait assisté à plusieurs soirées successives, ce qu’elle affirme d’ailleurs : elle dit avoir été présente presque chaque soir au début.
Ce que Francie a vu du studio
Son article de 1969 contient l’une des descriptions les plus vivantes du fonctionnement interne des Beatles à cette époque. Mal Evans installe les amplis. Paul est au piano, Ringo face à lui derrière ses panneaux d’isolation, George debout entre les deux, se dandinant d’un pied sur l’autre, John sur une chaise parallèle à Paul, de l’autre côté de George. Elle observe la polarité entre les deux auteurs, leur capacité à échanger une pensée d’un seul regard, l’autorité souveraine de John, la gestuelle de Paul, le rôle de George comme garant silencieux de l’approche musicale, et Ringo comme l’aimant qui maintient l’ensemble dans les limites du possible.
Elle relève aussi un tic de langage qui en dit long sur la conscience qu’ils ont de leur propre mythe : quand ils ne s’adressent pas les uns aux autres, ils parlent d’eux-mêmes non pas comme “nous”, mais comme “ils”. George demande ce qu’ils font maintenant ; Paul répond que maintenant, ils chantent. C’est l’humour de quatre hommes qui savent qu’ils sont devenus une institution et qui refusent, au moins en paroles, de se prendre au sérieux.
Elle décrit aussi l’évolution des séances suivantes, de plus en plus encombrées de visiteurs : Twiggy et Justin de Villeneuve, Davy Jones des Monkees, Franco Zeffirelli, l’éditeur Dick James, Neil Aspinall, Lulu. Après quatre ou cinq soirées, les Beatles deviennent irritables à l’égard de ces visites et les uns envers les autres. Pour suivre le déroulement complet de ces cinq mois de travail, notre article sur l’enregistrement du White Album reprend les séances une par une.
Le début de la liaison
Après la séance, le chauffeur dépose John, Yoko et Paul à Cavendish Avenue, puis ramène Francie chez elle. La relation commence quelques jours plus tard. Paul revient bronzé d’un week-end au Pays de Galles, où il a été le témoin de son frère Michael, plus connu sous le nom de Mike McGear, au mariage de celui-ci début juin 1968. Il se présente chez elle un lundi matin, alors qu’elle sort du bain, les cheveux encore en bigoudis.
Le récit qu’elle fait de cette première fois est d’une franchise désarmante et très peu flatteuse pour le mythe : Paul lui paraît pressé, comme s’il craignait que trop y penser l’empêche d’aller au bout. Le lendemain, ils rendent visite à des amis à la campagne et courent pieds nus sous la pluie. La maîtresse de maison la prend à part pour lui conseiller de profiter du temps qu’on lui accordera, ce qu’elle ne comprend qu’après coup. Le soir, au moment de se quitter, Paul lui glisse : “Ne prends pas ça au sérieux.” Elle n’a plus de nouvelles pendant huit jours.
Le paradoxe de Los Angeles
Ces huit jours de silence ne sont pas anodins, et Francie Schwartz ne pouvait pas en mesurer la portée en 1972. Le 20 juin 1968, Paul s’envole pour Los Angeles avec Tony Bramwell pour présenter Apple à la convention commerciale de Capitol Records. Il y retrouve Linda Eastman, la photographe new-yorkaise rencontrée le 15 mai 1967 au Bag O’Nails, qui le rejoint dans son bungalow du Beverly Hills Hotel. Au moment même où commence la liaison avec Francie, la relation qui va emporter tout le reste s’est déjà renouée de l’autre côté de l’Atlantique.
Nous avons raconté cette première rencontre dans Londres, 15 mai 1967 : la naissance de la plus belle histoire d’amour du rock, et la suite de la vie de Linda dans sa fiche du dossier consacré à la famille de Paul McCartney. Vue depuis la chronologie, l’histoire de Francie apparaît ainsi pour ce qu’elle a été : un été entier vécu dans l’ignorance d’une autre histoire, déjà commencée.
Paul réapparaît à cinq heures du matin, pas rasé, l’air perdu. Il l’emmène au studio. Ils rentrent à Cavendish Avenue vers trois heures du matin, en passant devant les fans qui patientent devant la grille. Elle laisse un mot à la femme de ménage pour qu’on ne les réveille pas. À onze heures, elle monte le thé et les journaux. Elle pense, écrit-elle, que c’est peut-être le début de quelque chose.
La vie au 7 Cavendish Avenue
Une liaison d’abord clandestine
Jane Asher est alors en tournée avec la compagnie du Bristol Old Vic. Paul n’a pas formellement rompu avec elle, et Francie le reconnaît sans détour : au début, elle est un secret. Elle reste des semaines dans la maison, à faire le ménage, à lire, à appeler le dealer pour fournir à Paul ce qu’il fume. Elle s’étonne avec ironie qu’il ne puisse pas s’en occuper lui-même. Quand elle commence à s’agiter, il le remarque, et l’envoie travailler chez Apple.
Le portrait qu’elle dresse de Paul pendant ces semaines est celui d’un homme déprimé, sujet à des colères brusques, qui boit trop, et dont l’humeur varie violemment d’une heure à l’autre. Alistair Taylor, l’homme de confiance d’Epstein devenu responsable général chez Apple, confirme cet état dans ses propres souvenirs : il raconte des nuits entières passées à Cavendish Avenue jusqu’à trois heures du matin, Paul pleurant sur son épaule et se reprochant d’avoir tout gâché avec Jane, qu’il décrivait comme sa meilleure amie, celle qui savait tout de lui, y compris le deuil de sa mère. On retrouvera cette fragilité, deux ans plus tard, dans la dépression qui a suivi la fin des Beatles.
La maison racontée de l’intérieur
L’article de Rolling Stone contient une description presque notariale de la maison de St John’s Wood, achetée par Paul en 1965 et aménagée avec Jane Asher. C’est l’un des documents les plus précis jamais publiés sur l’intérieur de Cavendish Avenue à la fin des années 1960, et il mérite d’être résumé en détail.
La propriété est entourée d’un mur de briques de près de deux mètres cinquante, fermée par un double portail de bois noir doublé d’un grillage. Les piliers crème de chaque côté sont couverts de graffitis de fans. Un grand chêne ombrage la cour. Le vestibule est tapissé d’un bleu canard profond, semé de tapis persans et indiens ; les plafonds sont hauts, bordés de moulures. Dans le salon, un canapé et un fauteuil de velours vert forêt à boiseries d’acajou, déchirés et marqués de traces de pattes, d’où sortent trois chatons tout l’été. Deux téléphones, l’un blanc, l’autre beige, dont le cadran ne porte aucun numéro.
Aux murs, trois tableaux de René Magritte, dont une composition sombre au-dessus de la cheminée et la fameuse pomme portant l’inscription “Au revoir”, souvent citée comme l’une des sources visuelles du logo d’Apple. Un portrait naïf de Khrouchtchev, un rouleau japonais au tigre, un petit portrait brodé de Julian Lennon, un fusain de Paul réalisé par une fan américaine. Sur les étagères, des centaines de disques, d’Elvis à Sam and Dave, de Lenny Bruce à Dionne Warwick, en passant par un chœur folklorique bulgare.
Au fond du jardin, laissé en friche, se dresse le petit pavillon de méditation encore inachevé en 1968 : vitré sur trois côtés, avec une plateforme circulaire montée sur vérin hydraulique qui s’élève, sur pression d’un bouton, dans un dôme de verre. Paul lui confie qu’il l’avait imaginé comme un lieu où l’on ne prononcerait aucune parole. Elle y monte avec lui et la chienne Martha pour regarder les étoiles à travers les arbres. Au dernier étage, le petit studio où trônent le piano peint aux couleurs de l’arc-en-ciel, des sitars, un magnétophone, et un cahier de chansons nouvelles posé sur le pupitre.
Les Apple Scruffs devant la grille
Devant la grille, les fans montent la garde jour et nuit. Celles que George Harrison célébrera en 1970 dans Apple Scruffs connaissent la maison mieux que certains employés d’Apple. Margo Stevens, qui commence alors sa deuxième année de faction devant le 7 Cavendish Avenue, sait ouvrir le portail d’un coup de pied ; la gouvernante de Paul lui confie même parfois Martha pour une promenade sur Hampstead Heath. Son témoignage, recueilli par Philip Norman pour Shout!, est l’une des pièces essentielles du dossier Jane Asher, sur lequel nous reviendrons.
Francie Schwartz, elle, observe la relation de Paul avec ces jeunes filles avec une certaine tendresse. Quand un voisin appelle la police pour disperser un groupe trop bruyant, raconte-t-elle, Paul jette un œil derrière le rideau une demi-heure plus tard pour vérifier qu’elles sont revenues, et n’est pas mécontent quand c’est le cas.
Employée chez Apple : le service de presse de Derek Taylor
Douze livres par semaine, sans permis de travail
L’embauche se fait sans formalité. Un soir, au studio, elle trouve Derek Taylor qui l’attend avec un sourire entendu. Paul lui dit simplement qu’elle travaillera pour Derek et lui demande si elle peut commencer lundi. Derek Taylor, l’ancien journaliste du Daily Express qui avait été l’attaché de presse des Beatles en 1964, puis celui des Byrds et des Beach Boys en Californie, venait de rentrer à Londres pour diriger la communication d’Apple. Francie le décrit comme exactement le supplément d’intelligence et de charme dont elle avait besoin pour affronter la confusion ambiante.
Le problème, c’est qu’elle n’a pas de permis de travail. Elle passe des semaines à chercher quelqu’un qui accepte d’écrire la lettre nécessaire au ministère. Derek promet, mais ne le fait pas. Peter Asher, le frère de Jane, alors responsable artistique d’Apple Records, refuse. Neil Aspinall, directeur général d’Apple, lui fait comprendre qu’elle n’est pas assez importante pour mériter cet effort, et l’invite à penser plutôt aux musiciens. Après des semaines d’insistance, il consent à lui verser douze livres par semaine sur la petite caisse, soit l’équivalent de 28,80 dollars de l’époque.
La poésie, le courrier et la consigne de Peter Brown
Sa première mission consiste à trier un dossier de quinze centimètres d’épaisseur rempli de poèmes envoyés par de jeunes Américains, en vue d’une anthologie de poésie Apple qui ne verra jamais le jour. Elle ne reverra jamais le dossier. Puis Peter Brown découvre sa présence et lui confie une pile de courrier avec une consigne qu’elle juge incroyable : se débarrasser de tout. Les lettres viennent d’artistes, de peintres, d’illustrateurs qui demandent un soutien ou simplement une réponse d’un Beatle. Elle tombe sur des diapositives d’illustrations dans le goût du Douanier Rousseau, propose de commander à leur auteur une pochette pour un artiste du label. Brown lui demande d’écrire une lettre de refus polie. C’est, pour elle, la trahison même de la promesse d’Apple.
James Taylor : la biographie qu’on lui a prise
L’épisode le plus révélateur de son passage chez Apple concerne James Taylor, que Peter Asher venait de signer comme l’un des premiers artistes du label. Derek Taylor lui confie la rédaction de sa biographie promotionnelle. Elle passe plusieurs jours avec le chanteur, marche avec lui dans les rues, repère des lieux pour les photos, recueille le récit de sa vie, et écrit le texte. Un an plus tard, elle retrouve ce texte dans une agence de publicité travaillant pour Capitol, signé “James Taylor by Derek Taylor”. Elle note aussi que James Taylor est venu jouer un peu de guitare aux séances des Beatles, et que son premier album, produit par Peter Asher avec l’aide de Paul, lui a semblé trop chargé.
Wonderwall, Cecil Beaton et l’agence de publicité introuvable
Elle raconte aussi le feuilleton de la pochette de Wonderwall Music, la bande originale composée par George Harrison pour le film de Joe Massot : un directeur artistique new-yorkais payé deux cents guinées pour une proposition sans audace, des retouches, puis la photo du mur de Berlin apportée par George, et finalement une pochette qui ne se fixe jamais vraiment faute de comité capable de trancher. Un soir, John, Yoko, Paul et Francie se demandent pourquoi la maison n’a pas de véritable agence de publicité. Paul lui dit d’en trouver une. Elle déniche deux jeunes publicitaires de Doyle Dane Bernbach prêts à lancer leur propre structure, qui tentent une campagne pour les premiers disques Apple, Hey Jude, Those Were the Days, Sour Milk Sea et Thingumybob, mais renoncent faute d’informations claires et de budget : Paul refuse de payer une campagne à l’essai.
Même scénario pour les photos : le fan-club réclame de nouveaux clichés, Cecil Beaton propose ses services, George n’en veut pas, et Peter Brown estime que ses images seraient de toute façon trop belles pour les fans. C’est Francie qu’on charge de trouver un photographe et des lieux. Ce sera le Mad Day Out.
Le rapport sur la boutique et le déménagement à Savile Row
Paul, qu’elle décrit comme le plus tourmenté des autocritiques, lui demande aussi un rapport sur l’état de la boutique Apple de Baker Street. Elle le remet à Neil Aspinall, qui la remercie sèchement. Elle ne prétend pas avoir provoqué la fermeture, mais estime que son travail y a peut-être contribué. La boutique ferme ses portes le 31 juillet 1968 avec une distribution gratuite de toute la marchandise ; la veille au soir, les quatre Beatles viennent eux-mêmes se servir et rapportent des brassées de vêtements à Cavendish Avenue.
Entre-temps, Apple a quitté Wigmore Street pour le 3 Savile Row, un hôtel particulier georgien qu’elle décrit sans indulgence : une moquette vert pomme, des cloisons montées en plaques de plâtre, un papier peint de restaurant chinois. Dans les trois pièces de Derek Taylor, au troisième étage, des photos, des manuscrits et des disques des Beatles s’entassent dans des cartons poussiéreux, au milieu de vieilles baskets et de courrier de fans. Elle se retrouve prise entre deux loyautés : le matin, Derek lui demande ce que Paul a fait la veille au studio ; le soir, Paul lui demande si Derek fait son travail.
Les séances de l’album blanc vues par Francie Schwartz
Francie Schwartz a revendiqué, à plusieurs reprises, des participations vocales et instrumentales à l’album blanc et au single Hey Jude. Ces affirmations méritent d’être examinées une par une, car elles reposent pour l’essentiel sur son seul témoignage. Le tableau ci-dessous distingue ce qu’elle dit avoir fait de ce que la chronologie documentée permet de vérifier. On peut écouter l’ensemble de ces titres sur l’édition anniversaire de l’album blanc remixé par Giles Martin en 2018, qui contient aussi de nombreuses prises de travail de ces séances.
| Titre | Date documentée | Ce qu’affirme Francie Schwartz | Évaluation |
|---|---|---|---|
| Revolution 1 | 30 mai, 31 mai, 4 juin 1968 | Chœurs avec George, en fausset “à la Ray Charles” | Présence plausible ; participation vocale attestée par son seul récit |
| Don’t Pass Me By | 5 et 6 juin 1968 (puis juillet) | Bruits de sabots, non retenus au mixage | Invérifiable, sans trace sur le disque |
| Blackbird | 11 juin 1968 | Présente au studio, visible dans un film de la séance | Corroboré par les images reprises dans l’Anthology |
| Revolution (face B du single) | 10 juillet 1968 | Présente | Plausible |
| Hey Jude | Trident, 31 juillet et 1er août 1968 | A chanté les “na na na” de la coda | Possible mais non documenté ; les chœurs de coda réunissent de nombreuses voix |
| Not Guilty | 7 au 12 août 1968 | Admise dans la cabine de George pendant la prise | Plausible ; titre publié en 1996 sur Anthology 3 |
| Why Don’t We Do It in the Road? | 9 et 10 octobre 1968 | Duo de piano avec Paul qui aurait “évolué” vers la chanson | Enregistrement très postérieur à son départ ; au mieux une improvisation antérieure |
Revolution 1 : un chœur revendiqué
Dans Body Count, Francie raconte qu’au fil de la soirée, quand le haschisch et les friandises ont circulé, elle a quitté son coin pour danser sur le rythme de Revolution et a chanté les chœurs avec George, en fausset, en riant. C’est le premier titre de l’album blanc, version lente et bluesy de la chanson de Lennon, que nous avons replacée dans son contexte en étudiant la naissance de Revolution 9, issue de la longue coda de cette même prise. Certaines bases de données, dont le Paul McCartney Project, la créditent pour cette raison sur Revolution 1. Il faut toutefois garder à l’esprit que sa voix n’a jamais été isolée ni identifiée sur les bandes multipistes rendues publiques.
Blackbird et les images de l’Anthology
Le 11 juin 1968, Paul enregistre seul Blackbird au Studio Two, pendant qu’une équipe de tournage filme la séance. Francie Schwartz affirme qu’on l’aperçoit, à condition de ne pas cligner des yeux, au début du huitième volume de l’édition vidéo de The Beatles Anthology, juste après une intervention de George évoquant la difficulté de travailler ensemble pendant l’été 1968. C’est l’une des rares traces visuelles de sa présence, avec les photos du Mad Day Out et un cliché de Leslie Bryce pris en studio le 4 juin. Notre page sur The Beatles Anthology présente cette série documentaire.
Not Guilty : la séance de George
Parmi ses souvenirs de studio, celui qu’elle chérit le plus concerne George Harrison. Pendant l’interminable travail sur Not Guilty, en août 1968, il la laisse entrer dans la petite cabine où il enregistre sa partie. Elle est assise en tailleur par terre ; juste avant la première prise, il lui demande si elle veut voir son imitation d’Elvis. Elle a toujours regretté que cette version rock, abandonnée après plus de cent prises, n’ait pas trouvé place sur l’album blanc ; elle la jugeait supérieure à While My Guitar Gently Weeps, et bien plus énergique que la version apaisée publiée par George en 1979 sur son album George Harrison. Elle situe d’ailleurs à tort cette relecture sur un album intitulé “Sometime in England”, confusion probable avec Somewhere in England (1981). La version de 1968 a fini par paraître en 1996 sur Anthology 3.
Hey Jude à Trident
Francie a aussi assisté à la naissance de Hey Jude. Elle raconte que la chanson est née d’une visite de Paul à Cynthia Lennon et à Julian, qu’il en a chanté le premier couplet à George au studio dès le lendemain, et qu’elle l’a entendu y travailler à Liverpool, chez son père, l’après-midi, faisant résonner la maison de mélancolie. Elle décrit surtout la soirée de Trident Studios où l’orchestre d’une quarantaine de musiciens, réuni le 1er août 1968, a chanté et frappé dans ses mains sur la coda. Quand Paul fait écouter la bande terminée, il éteint les lumières ; la pièce semble fondre dans la chanson ; à la fin, il dit qu’il “ne l’entend” toujours pas.
Son interprétation est intéressante : elle voit dans Hey Jude un message de Paul à lui-même autant qu’à Julian, une invitation à s’accepter et à accepter ceux qui l’aimaient, au milieu d’un été de tourmente. Cette lecture rejoint celle que nous avons développée dans notre enquête Hey Jude, la chanson que John Lennon croyait écrite pour lui. Pour l’histoire complète du titre, voir notre fiche Hey Jude ; le 45 tours Hey Jude / Revolution réunit les deux chansons qu’elle a vu naître.
Ringo et l’envie d’arrêter la batterie
L’un des passages les plus forts de son article de 1969 concerne Ringo Starr. Elle a observé, dans le studio, une tension croissante et très subtile entre Ringo et Paul : Paul, excellent batteur, montre régulièrement à Ringo une idée de rythme, et Ringo semble abattu quand sa propre idée ne correspond pas. Paul lui confie ensuite sa culpabilité. Un soir, à Cavendish Avenue, Ringo monte les deux étages jusqu’au petit studio de Paul et lui annonce qu’il ne veut plus jouer de batterie : cela ne l’amuse plus, il préfère le cinéma, il regrette les concerts, et Paul ne vient jamais le voir à Weybridge. Francie descend faire du thé. Quand elle remonte, Paul plaisante sur l’étrangeté d’un groupe qui s’appellerait “John, Paul, George et Barry”, puis assure Ringo qu’on a besoin de lui et propose de suspendre les séances quelques jours.
Le départ officiel de Ringo, documenté par toutes les chronologies, a lieu le 22 août 1968, pendant l’enregistrement de Back in the U.S.S.R. ; il part en Sardaigne, sur le yacht de Peter Sellers, y écrit Octopus’s Garden et revient début septembre pour trouver sa batterie couverte de fleurs. Le récit de Francie ne contredit pas cette chronologie : il en éclaire la préhistoire, en montrant que le malaise s’était exprimé en privé avant d’éclater en studio.
Le 20 juillet 1968 et l’affaire Jane Asher
La version populaire
C’est l’épisode qui a fait la célébrité de Francie Schwartz, et c’est aussi le plus mal raconté. La version qui circule depuis des décennies, reprise dans d’innombrables biographies et articles, tient en trois phrases : Jane Asher rentre plus tôt que prévu d’une tournée théâtrale, découvre Paul au lit avec Francie à Cavendish Avenue, et met fin aux fiançailles. Elle l’annonce publiquement le 20 juillet 1968 dans l’émission Dee Time de Simon Dee, sur la BBC, à la stupeur de Paul lui-même. Nous avons consacré à cette soirée un article complet, Le soir où Jane Asher a quitté Paul McCartney en direct à la télévision.
Le récit des fans de la grille
Le témoignage le plus souvent cité à l’appui de cette version est celui de Margo Stevens. Un jour d’été, raconte-t-elle à Philip Norman, Paul rentre avec l’Américaine et salue les fans en passant le portail. Plus tard, une autre voiture tourne dans Cavendish Avenue : c’est Jane, revenue plus tôt que prévu. Les fans tentent de prévenir Paul par l’interphone ; il croit à une plaisanterie et le dit dans des termes typiquement liverpooliens. Jane entre, ressort furieuse et repart. Plus tard encore, sa mère arrive avec un break et emporte des affaires : casseroles, coussins, tableaux. Et pourtant, le lendemain, les mêmes fans croisent Paul et Jane main dans la main à Hyde Park, en train de manger des glaces à l’eau.
Ce dernier détail est capital : même dans la version des témoins favorables au récit classique, la découverte n’a pas mis fin du jour au lendemain à la relation.
La version de Francie Schwartz
Francie Schwartz, elle, a contesté le récit populaire avec constance. Dans l’entretien de 1999, elle le qualifie de faux dans sa forme habituelle. Selon elle, Paul et Jane étaient déjà au bord de la rupture quand elle est arrivée à Londres ; ils avaient tenté de se réconcilier lors d’un séjour dans la ferme écossaise de Paul, sans succès, puisqu’il s’est intéressé à elle dès son retour. Elle confirme que Jane est bien venue un matin frapper à la porte de la chambre, mais affirme que c’était bien après l’annonce télévisée. Elle attribue la persistance du mythe à une psychologie de la petite phrase : une explication simple pour un processus long, compliqué et difficile à résumer.
Dans Body Count, elle raconte la scène sans fard. Ils dorment, ou du moins Paul dort. Quelqu’un entre et frappe à la porte de la chambre. Paul demande qui c’est. C’est Jane. Il bondit hors du lit, enfile le manteau long accroché derrière la porte, et sort. Francie plonge sous les oreillers, puis aperçoit par l’autre porte Paul et Jane qui descendent l’escalier en silence. Elle raconte aussi les deux visites de Mrs Margaret Asher, venue avec ses propres clés emporter les affaires de sa fille pendant que Paul était au studio. La première fois, Francie reste pétrifiée sur le canapé, en peignoir. La seconde, elle propose son aide, et les deux femmes emballent ensemble livres de cuisine et livres d’art. Mrs Asher écrit à Paul une lettre qu’elle cachette devant elle.
Le soir de la conversation de Paul avec Mrs Asher, il demande à Francie de partir. À son retour, il lui explique avoir dit qu’il avait rencontré une fille capable de lui offrir ce que Jane n’avait jamais pu lui donner. C’est à ce moment, écrit-elle, qu’elle a commencé à lui faire confiance.
Correctif factuel : la découverte a-t-elle provoqué la rupture ?
La formule “Jane a rompu parce qu’elle a surpris Paul au lit avec Francie Schwartz” est une simplification que les sources ne permettent pas d’établir telle quelle. Trois éléments la fragilisent. D’abord, le témoignage de Margo Stevens lui-même montre Paul et Jane réconciliés en public le lendemain de la scène. Ensuite, Francie Schwartz place la visite de Jane après l’annonce du 20 juillet, et non avant. Enfin, les proches du couple, Paul compris dans ses souvenirs recueillis par Barry Miles, décrivent une relation usée depuis des mois, minée par des carrières concurrentes et par la liberté sexuelle que Paul s’accordait. Ce qui est certain : Jane a bien trouvé Francie à Cavendish Avenue, et l’épisode a pesé dans la fin des fiançailles. Ce qui reste discuté : sa date exacte et son caractère déclencheur.
Dee Time et le refuge de Liverpool
Au moment même où Jane Asher fait son annonce à la BBC, Paul se trouve chez son père, Jim McCartney, dans la maison de Heswall, de l’autre côté de la Mersey, et Francie est à ses côtés. Leur premier séjour à Liverpool est assombri par la nouvelle : des journalistes assiègent la maison, Francie doit se cacher pendant que Paul les éconduit, et des centaines de photos de Jane envahissent la table de la salle à manger. Ils dorment dans des chambres séparées, par respect pour Jim. Paul joue et chante pour son père, qu’elle décrit comme un vieil homme bourru d’une sensibilité étonnante, et lui explique longuement qu’il a besoin d’une autre sorte de femme. Pourtant, conclut-elle, ils étaient comme une paire de chaussures dépareillées.
Le contexte affectif de cette rupture est développé dans nos articles Paul et Jane : l’amour qui a façonné McCartney et les chansons que Paul McCartney a écrites sur Jane Asher, ainsi que dans l’éphéméride du 20 juillet dans la vie des Beatles.
Juillet-août 1968 : l’été public
Le Mad Day Out du 28 juillet
Le dimanche 28 juillet 1968, en pleine fabrication de l’album blanc, les Beatles passent une journée entière à se faire photographier dans une série de lieux londoniens apparemment choisis au hasard : des bureaux du Sunday Times à Thomson House jusqu’aux docks de Wapping, en passant par une ancienne station de métro en ruine, des jardins fleuris et la maison de Paul. C’est le fameux Mad Day Out, immortalisé notamment par le photographe de guerre Don McCullin. Francie Schwartz affirme avoir été chargée de trouver le photographe, avec l’aide de Jeremy Banks, et de repérer les lieux ; le fan-club de Liverpool avait envoyé des accessoires, et elle avait loué une camionnette et des costumes.
Son récit de la journée est drôle et un peu amer. Les Beatles ne sortent pas du lit à l’heure, et une séance prévue pour trois heures dure toute la journée. Elle et Yoko restent juste hors du champ, à regarder les quatre hommes poser au milieu des roses trémières, escalader les ruines de la station désaffectée et grimacer face à la soufflerie poussiéreuse installée dans le studio du photographe. Elle avoue avoir oublié le nom de ce photographe, et le juge sévèrement en le comparant à Richard Avedon. Elle ajoute que certaines des meilleures photos de la journée sont celles que Yoko a prises avec son Instamatic. Francie elle-même apparaît sur plusieurs clichés de la séance aux côtés de Paul. Notre page consacrée au Mad Day Out et à Don McCullin détaille chaque étape de cette journée.
Correctif factuel : le photographe “oublié”
Le photographe dont Francie Schwartz dit avoir oublié le nom, et qu’elle juge très inférieur à Avedon, est Don McCullin, l’un des plus grands photoreporters britanniques du siècle, connu pour ses images du Vietnam, de Chypre et du Biafra. La soufflerie dont elle se moque était installée dans son studio de Thomson House, le siège du Sunday Times. D’autres photographes ont travaillé ce jour-là, dont Stephen Goldblatt et Tom Murray. Le jugement de Francie en dit davantage sur son exaspération face à l’organisation de la journée que sur la qualité des images, devenues parmi les plus célèbres de la fin de carrière du groupe.
Les vitrines peintes de Baker Street
Au début du mois d’août, en sortant du studio, Paul décide soudain d’aller peindre en blanc les vitrines de la boutique Apple de Baker Street, fermée quelques jours plus tôt. Francie l’accompagne. Ensemble, ils tracent du doigt dans la peinture fraîche les mots Hey Jude et Revolution, les deux faces du futur premier single des Beatles sur leur propre label. Le Paul McCartney Project date l’épisode du 8 août 1968. Quelques journalistes se rassemblent, veulent savoir qui est cette fille et si les rumeurs sont fondées. Le lendemain, le Daily Sketch publie un écho jouant sur l’idée que Paul et Francie ont “peint la ville en blanc”. C’est l’une des rares fois où son nom apparaît dans la presse britannique pendant la relation.
Le déjeuner avec Capitol
Les 10 et 11 août, Francie assiste à la rencontre entre les Beatles et la direction de Capitol Records venue de Californie pour finaliser la distribution américaine d’Apple Records. Elle en garde le souvenir d’un petit-déjeuner au Ritz avec les grands patrons de la maison de disques, sans cravates mais sans incident. Notre article sur la signature au Royal Lancaster reconstitue cette journée, où elle figure parmi les personnes présentes en tant qu’employée du service de presse et compagne de Paul.
John et Yoko à Cavendish Avenue
C’est pendant ces semaines que John Lennon et Yoko Ono, dont la liaison doit encore rester discrète tant que le divorce d’avec Cynthia n’est pas négocié, s’installent chez Paul. Ils y restent près d’un mois. Francie Schwartz garde de cette cohabitation un souvenir lumineux. John est pour elle un colocataire formidable, drôle, sarcastique, émotionnellement accessible, plus petit qu’elle ne l’imaginait, fou de corn-flakes Kellogg’s. Elle affirme que c’est lui qui lui a donné envie de devenir écrivaine à plein temps, parce qu’elle l’entendait répéter que son travail était sa seule justification d’exister.
Avec Yoko, la complicité est immédiate. Pendant qu’elles préparent le petit-déjeuner de leurs compagnons respectifs, Yoko lui parle, avec ce que Francie appelle une nouvelle sagesse féminine, de la difficulté de rendre ces hommes heureux. Francie admire sa beauté, son humour, et surtout sa concentration absolue sur son œuvre, qu’elle ne perd jamais malgré la passion qui la lie à John. Elle est aussi témoin de l’hostilité, parfois ouvertement raciste, dont Yoko fait l’objet dans l’entourage d’Apple.
Elle raconte un épisode particulièrement pénible : une lettre anonyme, tapée à la machine, insultant John et Yoko en termes racistes, arrive au courrier. John la pose sur la cheminée. Dans l’après-midi, Paul entre en sautillant et explique qu’il l’a envoyée pour s’amuser. Francie décrit la douleur visible de John, le silence de Yoko, et sa propre gêne. Elle rapporte aussi une confidence de John : les Beatles avaient envisagé depuis longtemps un album solo de Paul, auquel ils avaient même trouvé un titre moqueur signifiant que Paul allait trop loin, mais Paul refusait, trop attaché à l’idée d’être un Beatle.
Ces souvenirs font de Francie Schwartz l’un des tout premiers témoins favorables à Yoko Ono, à une époque où l’entourage des Beatles et la presse la désignaient déjà comme une intruse. Elle reprochera d’ailleurs à Paul, dans les années 1990, d’avoir déformé le rôle de Yoko dans les séances de 1968 au moment de l’Anthology. Cinquante ans plus tard, le documentaire Get Back de Peter Jackson a largement contribué à réhabiliter la place de Yoko dans le studio ; sur ce point précis, Francie avait vu juste très tôt.
La fin : septembre 1968
Une sortie sans adieux
La relation se termine comme elle avait commencé : sans formalité. À la fin de l’été, Paul invite Linda Eastman à le rejoindre à Londres. Francie Schwartz quitte Apple et rentre aux États-Unis. Elle n’a jamais raconté en détail le moment de la séparation, et ses sources ne s’accordent pas sur la date exacte. Le Paul McCartney Project parle de la mi-août, Tony Barrow de septembre. Dans son numéro 63 d’octobre 1968, le Beatles Monthly Book prie ses lecteurs d’oublier les rumeurs qui associent Paul à une employée temporaire d’Apple, une Américaine nommée Francie Schwartz, en précisant qu’elle a quitté Apple et regagné les États-Unis plusieurs semaines auparavant.
Correctif factuel : quand Francie Schwartz a-t-elle quitté Londres ?
On lit souvent qu’elle est partie “en août”. Les indices disponibles permettent d’être plus précis. Elle est présente aux séances de Not Guilty (7 au 12 août) et à la rencontre avec Capitol (10 et 11 août). Elle affirme que le clip de Hey Jude a été tourné après son départ : or il l’a été le 4 septembre 1968 aux studios de Twickenham, sous la direction de Michael Lindsay-Hogg. Linda Eastman, enfin, participe aux chœurs de Birthday le 18 septembre. La fourchette la plus probable pour son départ se situe donc entre la deuxième quinzaine d’août et le tout début de septembre 1968, ce qui concorde avec les “plusieurs semaines” du Beatles Monthly d’octobre.
La cruauté de l’entourage
Les commentaires de l’entourage sur Francie Schwartz ont été d’une rare dureté. Tony Barrow la décrit dans ses mémoires comme une petite brune sans sophistication ni éclat, qui se serait imposée dans l’affection de Paul sans avoir les moyens de tenir son rang, et dont Paul se serait servi comme d’une arme secrète pour éviter une explication en tête-à-tête avec Jane au sujet de Linda. Une fois sa mission accomplie, ajoute-t-il, on l’aurait renvoyée chez elle pour laisser la place à Linda.
Ce portrait mérite d’être lu pour ce qu’il est : le point de vue d’un homme de l’appareil Beatles, écrit près de quarante ans après les faits, qui reprend à son compte la logique de cour que Francie dénonçait précisément. Il a le mérite de souligner un fait que Francie elle-même ignorait en 1968 : Paul avait déjà renoué avec Linda en juin, à Los Angeles. Mais il a le défaut de nier toute subjectivité à une femme qui a, elle, laissé un témoignage détaillé et souvent perspicace.
Linda McCartney, de son côté, a réagi à la publication de Body Count dans un entretien à Rolling Stone en juin 1973, en substance pour dire que cette femme se flattait beaucoup pour une simple aventure, et qu’elle-même n’écrirait jamais sur sa vie sexuelle. La pique est d’autant plus significative que Linda avait elle-même été photographe pour Rolling Stone à ses débuts.
Après Londres : la plume comme revanche
“Memories of an Apple Girl”, Rolling Stone, 15 novembre 1969
Un peu plus d’un an après son retour, Francie Schwartz publie dans Rolling Stone un long article de quatre pages intitulé “Memories of an Apple Girl”. Le texte paraît le 15 novembre 1969, au moment où l’affaire “Paul est mort” bat son plein aux États-Unis et où les Beatles, sans encore l’avoir annoncé, ont cessé d’exister en tant que groupe. Le choix du support n’est pas anodin : c’est dans ce même magazine qu’elle avait découvert l’existence d’Apple.
L’article est remarquable à plusieurs titres. Il est l’un des tout premiers récits de l’intérieur d’Apple publiés par une ancienne employée, deux ans avant le livre de Richard DiLello. Il évite presque entièrement la dimension sentimentale, ne faisant qu’effleurer sa relation avec Paul pour se concentrer sur le fonctionnement de l’entreprise, la vie des séances et la description de la maison. Et il formule, avec une ironie mordante, un diagnostic que l’histoire confirmera : sans les Beatles pour lui donner un nom, la payer et l’inspirer, Apple n’est qu’une petite maison de disques minée par les coteries, peuplée de beaux parleurs et dotée d’un sens démesuré de sa propre importance.
Elle y note aussi ce qui manque cruellement à la maison : un dirigeant de génie, ce “surhomme” que Paul parle sans cesse de recruter à prix d’or pour remettre de l’ordre, et que personne ne vient jamais occuper. Le fauteuil vide qu’elle décrit en 1969 sera occupé, quelques mois plus tard, par Allen Klein, avec les conséquences que l’on sait. L’article se conclut néanmoins sur un appel à la bienveillance envers les Beatles, dont la musique, écrit-elle, reste une source d’émancipation pour des millions de gens.
Body Count, novembre 1972
En novembre 1972, Straight Arrow Books, la maison d’édition fondée à San Francisco par l’équipe de Rolling Stone, publie Body Count, le livre de souvenirs de Francie Schwartz. Le titre provocateur, qui évoque le décompte des conquêtes, a nui à sa réception : beaucoup y ont vu un simple livre à scandale. Le contenu est pourtant assez différent. C’est un récit d’apprentissage, celui d’une jeune femme de la côte Est qui découvre la liberté des années 1960 dans les agences de publicité de Manhattan, le circuit des attachés de presse rock de Los Angeles et les bars de l’Upper East Side, avant le séjour londonien. Les lecteurs contemporains relèvent d’ailleurs, à rebours de sa réputation, son absence de détails sexuels explicites.
Le chapitre consacré à Paul, le huitième, a donné au livre sa notoriété. Il est aussi celui qui a été le plus pillé : Francie s’est plainte d’avoir vu, pendant des décennies, des auteurs recopier mot pour mot des passages entiers de ce chapitre sans la citer. Un des premiers lecteurs du manuscrit l’avait qualifié de “Portnoy féminin”, en référence au roman de Philip Roth paru en 1969, comparaison qui situe assez bien l’ambition littéraire du texte.
Avec le recul, Francie a reconnu les limites de ce premier livre. Elle était, dit-elle, trop jeune et trop inexpérimentée pour exiger le temps nécessaire, et son éditeur ne lui a posé presque aucune question sur John et Yoko, sur son travail chez Apple, sur James Taylor ou Mary Hopkin. Elle admet aussi avoir eu peur, à l’époque, de briser ce qu’elle appelle un vœu de silence tacite autour des Beatles, comparable selon elle à une forme d’omerta. Elle résumera sa position d’une phrase : “Je suis la seule femme qui ait parlé.”
Les années de pigiste
Francie Schwartz ne disparaît pas après Body Count, contrairement à ce que laisse penser son absence des biographies. Elle continue à écrire, mais sur d’autres sujets que les Beatles, pour des magazines comme Chic, publié par Larry Flynt, Playgirl, Gallery ou Rolling Stone. Dans les années 1970, elle soumet plusieurs projets de livres à des éditeurs, en joignant chaque fois un exemplaire de la première édition de Body Count dans l’espoir d’une réédition. Tous les éditeurs, raconte-t-elle avec amertume, prétendent avoir égaré l’exemplaire.
L’assassinat de John Lennon, le 8 décembre 1980, marque pour elle un tournant spirituel et émotionnel. Elle supporte de plus en plus mal ce qu’elle considère comme une réécriture de l’histoire, en particulier les déclarations de Paul revendiquant des chansons attribuées à John. En 1990, un article de Vanity Fair consacré à Linda McCartney reprend le récit classique de la découverte par Jane et écorche son nom, peut-être délibérément, pense-t-elle. Sa colère culmine avec la sortie de l’Anthology en vidéo, au milieu des années 1990, qu’elle date de 1997 alors que l’édition vidéo étendue est parue en 1996.
1999 : le retour par Internet et la télévision
À la fin des années 1990, Francie Schwartz refait surface grâce à Internet. Un webmestre passionné, Victor Muñoz, filtre pour elle les demandes d’éditeurs et de curieux. La chaîne E! l’invite à témoigner dans un numéro de son magazine biographique True Hollywood Story consacré aux épouses des Beatles, diffusé le 14 février 1999. Elle y raconte sa version des faits, notamment sur l’épisode Jane Asher. Dans la foulée, elle rencontre un éditeur qui lance une réédition commémorative de Body Count, vendue en ligne, vingt-sept ans après la première édition. Elle appelle ce livre son “premier-né”.
Elle annonce alors un second volume de mémoires, presque terminé, consacré principalement à d’autres rencontres avec des célébrités, parmi lesquelles Barbra Streisand, le chanteur et compositeur Rupert Holmes, l’acteur Louis Gossett Jr. et G. Gordon Liddy, l’un des organisateurs du cambriolage du Watergate. Elle prévoit d’y enrichir largement la partie consacrée aux Beatles. Ce second livre n’a, à notre connaissance, jamais connu de diffusion en librairie. Elle évoquait aussi l’idée d’un service payant en ligne où les fans pourraient lui poser des questions sur 1968, tout en reconnaissant que remuer ces souvenirs l’épuisait.
Une trace qui s’efface
Depuis le début des années 2000, la trace publique de Francie Schwartz s’est considérablement amenuisée. Elle a participé un temps à des forums de discussion consacrés aux Beatles. La page Wikipédia en anglais qui lui était consacrée a été supprimée, et les principales bases de référence, comme le Paul McCartney Project, reconnaissent ne pas savoir ce qu’elle est devenue. Aucune source fiable n’a, à ce jour, annoncé son décès. Par respect pour une personne privée, nous nous en tenons à ce constat.
Interrogée en 1999 sur la façon dont elle regardait sa relation avec Paul et les Beatles, elle répondait par une énumération : de l’amour, de la fierté, du regret de ne pas s’être davantage défendue et d’avoir trop peu défendu Yoko, de l’émerveillement, de la gratitude, de la nostalgie, et, avec l’équilibre de l’âge mûr, un bonheur tout simple.
Ce que Francie Schwartz a vu que d’autres n’ont pas vu
Le chaos d’Apple, avant tout le monde
Son principal apport historique tient à sa position singulière. Elle n’était ni une musicienne, ni une proche de Liverpool, ni une épouse. Elle était une professionnelle extérieure, avec une culture du marketing américain, qui a vu Apple à travers des yeux de cadre. Son diagnostic de 1969 anticipe presque mot pour mot ce que les livres de DiLello, de Peter Doggett et de Peter Brown diront plus tard : l’absence de direction, l’empilement de postes mal définis, la confusion entre amitié et compétence, la peur permanente que l’argent vienne à manquer. Pour les historiens, “Memories of an Apple Girl” reste un document de première main d’autant plus précieux qu’il est contemporain des faits.
Les tensions internes du groupe
Elle a perçu très tôt les lignes de fracture de l’été 1968 : la tension feutrée entre Paul et Ringo à propos de la batterie, l’agacement provoqué par la présence de Yoko et des visiteurs, la souffrance de John face à l’hostilité envers sa compagne, la position de George comme arbitre bienveillant. Elle a vu Paul se comporter tour à tour en meneur charismatique et en tyran capricieux, ce qu’elle appelait son “jumeau maléfique”. Elle raconte que George venait alors la consoler, lui a donné un mantra, et lui a appris à méditer en une leçon.
Un regard féminin sur l’entourage des Beatles
Son témoignage est aussi l’un des rares récits féminins de première main sur le monde Beatles de 1968, à côté de ceux de Cynthia Lennon, de Pattie Boyd ou de May Pang pour d’autres périodes. Elle décrit sans complaisance la condescendance de certains employés, le traitement réservé aux femmes de l’entourage, la manière dont les compagnes étaient évaluées en fonction de leur utilité. Son admiration pour Yoko Ono, qu’elle oppose aux “épouses conventionnelles” du groupe, s’inscrit dans cette perspective.
Paul McCartney vu sans filtre
Enfin, elle offre un portrait de Paul McCartney en 1968 qui tranche avec l’image du Beatle charmant et équilibré. Elle le décrit séduisant et attentionné, mais aussi déprimé, buveur, paranoïaque à certains moments, capable de méchanceté gratuite et rongé par l’insécurité. Elle raconte par exemple qu’en écoutant les disques offerts par Linda, et notamment le premier album de Randy Newman, Paul s’était exclamé que ce type savait vraiment écrire de la musique, révélant selon elle sa gêne de ne pas savoir noter ses propres partitions et sa dépendance envers George Martin. Elle aimait sa voix rock, celle qu’on entendra sur Oh! Darling, et trouvait trop sucrée sa voix de ballade. Ce portrait n’est pas forcément juste, mais il est un document sur un homme en crise, à un moment charnière de sa vie.
Peut-on croire Francie Schwartz ? Examen critique d’un témoignage
Les points corroborés
Une partie importante de son récit est confirmée par des sources indépendantes. Sa présence aux séances de juin 1968 est attestée par une photo de Leslie Bryce et par le film de la séance de Blackbird. Sa présence au Mad Day Out est visible sur les photos de la journée. Son emploi chez Apple et sa relation avec Paul sont confirmés par Tony Barrow, Alistair Taylor, les fans de Cavendish Avenue et le Beatles Monthly Book, dont le démenti d’octobre 1968 confirme indirectement l’existence des rumeurs. L’état psychologique de Paul qu’elle décrit concorde avec le récit d’Alistair Taylor. Son récit de la découverte par Jane recoupe celui de Margo Stevens dans ses grandes lignes, même s’il diverge sur la chronologie.
Les contradictions et approximations
D’autres éléments appellent la prudence. Elle donne deux dates incompatibles pour sa première rencontre avec Paul. Elle situe sa première séance à la “deuxième” de l’album, ce qui ne correspond pas à la date habituellement retenue. Elle se trompe sur le titre de l’album solo de George où figure la seconde version de Not Guilty, sur la date de l’édition vidéo de l’Anthology, et rattache à son été une improvisation qu’elle relie à Why Don’t We Do It in the Road?, chanson enregistrée deux mois après son départ. Ses participations vocales sur Revolution 1 et Hey Jude ne sont attestées que par elle. Son jugement sur le photographe du Mad Day Out est à la fois erroné et injuste.
Le biais de la blessure
Il faut enfin tenir compte d’un biais évident : Francie Schwartz a été congédiée sans égards par un homme dont elle était amoureuse, puis traitée avec mépris par son entourage. Ses textes sont ceux d’une femme blessée, qui a attendu près de trente ans pour obtenir une forme de reconnaissance et qui nourrissait une colère croissante contre Paul McCartney. Cela ne disqualifie pas son témoignage, mais impose de le croiser systématiquement. À l’inverse, ses détracteurs les plus sévères, comme Tony Barrow, avaient leurs propres loyautés à défendre. L’honnêteté historique consiste à tenir les deux bouts.
La méthode retenue
La règle que nous avons appliquée tout au long de cette biographie est simple : un fait n’est présenté comme établi que lorsqu’il est confirmé par une source indépendante ou par la chronologie documentée ; ce qui ne repose que sur le récit de Francie Schwartz est signalé comme tel. C’est la seule manière de rendre justice à un témoin à la fois indispensable et fragile.
Francie Schwartz dans la mémoire des Beatles
Dans les grandes biographies autorisées, Francie Schwartz occupe une place minuscule. Les souvenirs de Paul McCartney recueillis par Barry Miles dans Many Years From Now évoquent longuement Jane Asher et Linda, mais l’Américaine de l’été 1968 n’y joue aucun rôle notable. Paul ne s’est, à notre connaissance, jamais exprimé publiquement en détail sur elle. Elle survit surtout dans des notes de bas de page, dans les récits de la rupture avec Jane et dans les ouvrages des membres de l’entourage, comme John, Paul, George, Ringo & Me de Tony Barrow ou With the Beatles d’Alistair Taylor.
Cette marginalité tient pour partie à la logique même de la mémoire Beatles, construite autour des quatre musiciens et de leurs compagnes officielles. Sur notre site, la galerie des femmes de la vie de Paul McCartney, de Jane Asher à Nancy Shevell, laissait jusqu’ici Francie Schwartz dans la même pénombre. Elle a pourtant été, pendant quelques semaines décisives, la personne la plus proche de Paul McCartney au quotidien, et le témoin privilégié de l’été où les Beatles ont commencé à se défaire. On en trouvera d’autres échos dans nos articles Bon anniversaire Jane Asher et dans le wiki Paul McCartney.
Chronologie de Francie Schwartz
| Date | Événement |
|---|---|
| 1944 | Naissance de Francie Schwartz aux États-Unis. |
| Années 1960 | Carrière dans la publicité à Manhattan et dans les relations presse rock à Los Angeles. |
| Début 1968 | Découvre dans Rolling Stone la création d’Apple ; écrit un scénario autour d’un violoniste de rue de Carnegie Hall. |
| 3 avril 1968 | Arrivée à Londres (selon Body Count). |
| Avril ou mai 1968 | Première rencontre avec Paul McCartney au 95 Wigmore Street. |
| 11 au 16 mai 1968 | Voyage de Paul et John à New York pour présenter Apple. |
| 30 mai 1968 | Début des séances de l’album blanc avec Revolution 1. |
| 4 juin 1968 | Invitée par Paul à une séance de Revolution 1 à Abbey Road. |
| Début juin 1968 | Mariage de Mike McCartney au Pays de Galles ; début de la liaison à son retour. |
| 11 juin 1968 | Séance de Blackbird, filmée ; Francie apparaît brièvement dans les images reprises par l’Anthology. |
| 20 au 24 juin 1968 | Paul à Los Angeles pour Capitol ; il y retrouve Linda Eastman. |
| Juin-juillet 1968 | Vit à Cavendish Avenue ; embauchée au service de presse de Derek Taylor. |
| 10 juillet 1968 | Séance de Revolution, version rapide du single. |
| 20 juillet 1968 | Jane Asher annonce la fin de ses fiançailles dans Dee Time ; Paul et Francie sont chez Jim McCartney. |
| 28 juillet 1968 | Mad Day Out ; Francie a participé à l’organisation. |
| 31 juillet 1968 | Fermeture de la boutique Apple de Baker Street. |
| 1er août 1968 | Enregistrement de l’orchestre de Hey Jude à Trident. |
| 7 au 12 août 1968 | Séances de Not Guilty. |
| 8 août 1968 | Paul et Francie tracent Hey Jude et Revolution sur les vitrines blanchies de la boutique. |
| 10 et 11 août 1968 | Rencontre avec la direction de Capitol. |
| Fin août ou début septembre 1968 | Fin de la relation, départ d’Apple et retour aux États-Unis. |
| Octobre 1968 | Le Beatles Monthly Book n° 63 dément les rumeurs de liaison. |
| 12 mars 1969 | Mariage de Paul McCartney et de Linda Eastman. |
| 15 novembre 1969 | Publication de “Memories of an Apple Girl” dans Rolling Stone. |
| Novembre 1972 | Publication de Body Count chez Straight Arrow Books. |
| Juin 1973 | Linda McCartney réagit au livre dans Rolling Stone. |
| 1990 | Article de Vanity Fair sur Linda reprenant la version classique de la rupture. |
| 14 février 1999 | Témoigne dans E! True Hollywood Story consacré aux épouses des Beatles. |
| 1999 | Réédition commémorative de Body Count ; annonce d’un second livre de mémoires. |
Questions fréquentes sur Francie Schwartz
Qui était Francie Schwartz ?
Francie Schwartz est une scénariste et rédactrice américaine née en 1944, qui a été la compagne de Paul McCartney au printemps et à l’été 1968. Elle a vécu au 7 Cavendish Avenue, travaillé au service de presse d’Apple et assisté à plusieurs séances de l’album blanc. Elle a raconté cette période dans Rolling Stone en 1969, puis dans son livre Body Count en 1972.
Francie Schwartz a-t-elle été fiancée à Paul McCartney ?
Non. Le mot “fiancée” qu’on lui accole parfois est impropre : c’est Jane Asher qui était officiellement fiancée à Paul depuis décembre 1967. Francie Schwartz a été sa compagne pendant quelques mois, d’abord clandestine, puis connue de l’entourage, sans engagement officiel.
Jane Asher a-t-elle vraiment surpris Paul avec Francie Schwartz ?
Oui, Jane Asher a bien trouvé Francie Schwartz à Cavendish Avenue, ce que les deux femmes et plusieurs témoins confirment. En revanche, la date de cet épisode et son rôle dans la rupture sont discutés : Francie affirme qu’il s’est produit après l’annonce du 20 juillet 1968, tandis que la version des fans le place avant, tout en montrant le couple réconcilié dès le lendemain.
Combien de temps a duré la relation entre Paul McCartney et Francie Schwartz ?
Environ trois mois, de début juin à la fin août ou au tout début de septembre 1968. Francie elle-même parle des “trois mois” de l’été 1968 dans son article de Rolling Stone.
Francie Schwartz chante-t-elle sur un disque des Beatles ?
Elle affirme avoir chanté les chœurs de Revolution 1 avec George Harrison et avoir participé aux “na na na” de Hey Jude. Ces participations ne reposent que sur son propre témoignage ; certaines bases de données la créditent sur Revolution 1, mais sa voix n’a jamais été formellement identifiée sur les bandes.
Quel était son travail chez Apple ?
Elle était assistante au service de presse dirigé par Derek Taylor. Elle a notamment trié du courrier et des poèmes, rédigé la biographie promotionnelle de James Taylor, cherché une agence de publicité, rédigé un rapport sur la boutique Apple et organisé une partie du Mad Day Out du 28 juillet 1968. Elle était payée douze livres par semaine, sans permis de travail.
Qu’est-ce que Body Count ?
Body Count est le livre de souvenirs de Francie Schwartz, publié en novembre 1972 par Straight Arrow Books, la maison d’édition de Rolling Stone. C’est un récit d’apprentissage couvrant sa vie dans la publicité à New York et à Los Angeles, dont le huitième chapitre raconte son été avec Paul McCartney. Il a été réédité en édition commémorative en 1999.
Que pensait Linda McCartney de Francie Schwartz ?
Interrogée par Rolling Stone en juin 1973 sur la femme qui avait écrit sur sa liaison avec Paul, Linda McCartney a répondu avec mépris, en minimisant l’importance de cette relation et en affirmant qu’elle-même n’écrirait jamais sur sa vie sexuelle.
Quel était son regard sur Yoko Ono ?
Très positif, ce qui la distingue de la plupart des témoins de l’époque. Elle a cohabité près d’un mois avec John et Yoko à Cavendish Avenue, admirait sa beauté, son humour et sa concentration sur son œuvre, et a dénoncé l’hostilité raciste dont Yoko faisait l’objet dans l’entourage d’Apple.
Qu’est devenue Francie Schwartz ?
Après 1968, elle a travaillé comme pigiste pour plusieurs magazines américains, puis a refait surface en 1999 avec une réédition de Body Count et un témoignage télévisé. Depuis les années 2000, sa trace publique s’est effacée et aucune source fiable n’a fait état de son devenir récent.
Sources et bibliographie
Sources primaires
- Francie Schwartz, “Memories of an Apple Girl”, Rolling Stone, 15 novembre 1969.
- Francie Schwartz, Body Count, San Francisco, Straight Arrow Books, 1972 ; réédition commémorative, 1999.
- Entretien avec Francie Schwartz, février 1999, reproduit par The Paul McCartney Project.
- The Beatles Monthly Book, n° 63, octobre 1968.
- Entretien de Linda McCartney, Rolling Stone, 21 juin 1973.
Ouvrages et témoignages
- Tony Barrow, John, Paul, George, Ringo & Me: The Real Beatles Story, 2006.
- Alistair Taylor, With the Beatles, 2011.
- Philip Norman, Shout! The True Story of the Beatles, édition révisée de 2004 (témoignage de Margo Stevens).
- Barry Miles, Paul McCartney: Many Years From Now, 1997.
- Keith Badman, The Beatles: Off the Record.
- Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions, pour la chronologie des séances de 1968.
Ressources en ligne
- The Paul McCartney Project : fiche Francie Schwartz, chronologie d’avril-mai 1968, entretien de 1999, publication de Body Count.
- Fiches de lecture de Body Count sur Goodreads (réception contemporaine du livre).
Pour prolonger la lecture : la rupture Paul McCartney – Jane Asher du 20 juillet 1968, la rencontre avec Linda Eastman au Bag O’Nails, l’enregistrement du White Album et les Beatles en 1968.
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