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Paul McCartney a failli choisir l’usine plutôt que les Beatles : “Je n’arrive pas à croire que j’aie hésité”, l’histoire du bobineur de Massey & Coggins

Par Clive Helday
Paul McCartney a failli rester bobineur plutôt que rejoindre les Beatles

“Je n’arrive pas à croire que j’aie hésité.” Invité du podcast Good Hang d’Amy Poehler, Paul McCartney raconte une nouvelle fois l’épisode qui aurait pu priver le monde des Beatles. Au début de 1961, il bobine du fil de cuivre dans une usine de Liverpool pour un peu plus de sept livres par semaine, et sa direction lui promet un avenir de cadre. Lorsque John Lennon et George Harrison viennent le chercher pour jouer à la Cavern, il leur répond qu’il va réfléchir. Qu’était vraiment ce travail chez Massey & Coggins ? Combien valaient ces “7,15 livres” ? Et pourquoi, à 84 ans, McCartney revient-il sans cesse à cet atelier ? Récit, sources à l’appui.

En bref

  • L’entretien : le 13 octobre 2026, Paul McCartney est l’invité du podcast Good Hang with Amy Poehler, diffusé par The Ringer et Spotify. Il y évoque son éthique de travail et son tout premier emploi d’usine.
  • Le métier : au début de 1961, McCartney est bobineur chez Massey & Coggins, une entreprise d’électrotechnique de Liverpool. Il enroule du fil de cuivre sur des induits de moteurs électriques.
  • Le salaire : il cite “7,15 livres” par semaine. Dans l’Anthology des Beatles, il parlait de 7 livres et 14 shillings, en monnaie d’avant la décimalisation.
  • Le choix : quand Lennon et Harrison viennent lui annoncer un concert à la Cavern, il hésite, puis choisit le groupe. Selon plusieurs chronologies, son emploi prend fin le 28 février 1961.
  • La suite : un mois plus tard, les Beatles repartent pour Hambourg. Un peu plus de deux ans après, ils sont numéro un au Royaume-Uni.

Un podcast, une confidence, un vieux souvenir

Le 13 octobre 2026, la nouvelle émission de Good Hang with Amy Poehler s’intitule tout simplement “Paul McCartney Is Music”. Pendant plus d’une heure, l’ancienne vedette du Saturday Night Live et de Parks and Recreation reçoit le Beatle, qui a eu 84 ans le 18 juin dernier. Selon la présentation de The Ringer, l’épisode fait aussi intervenir sa fille, la créatrice Stella McCartney. Au programme, annoncé avec humour : le jour où McCartney a failli devenir le “roi du bobinage”, sa façon de se définir comme un “playaholic”, un accro du jeu plutôt que du travail, et la question de savoir s’il a jamais fumé du Monkberry Moon Delight, en référence à la chanson de l’album Ram, en 1971.

Lancé en mars 2025 avec Tina Fey et Martin Short pour premiers invités, Good Hang s’est rapidement imposé comme l’un des podcasts d’entretien les plus écoutés aux États-Unis. Il a reçu le premier Golden Globe du meilleur podcast, une catégorie créée pour la 83e cérémonie, en janvier 2026. Son principe est simple : une longue conversation détendue, entrecoupée de témoignages de proches de l’invité. Le ton y est plus léger que dans les grands entretiens de presse, et c’est sans doute ce qui permet à McCartney de raconter, sur le mode de l’anecdote, une histoire qu’il a déjà livrée à plusieurs reprises, mais rarement avec autant d’autodérision.

La séquence a été repérée par Far Out Magazine, qui l’a relayée le jour même sous un titre accrocheur : McCartney aurait failli choisir le bobinage pour 7,15 livres par semaine plutôt que les Beatles. La vidéo de l’épisode est disponible sur la chaîne YouTube de Good Hang.

La question de l’éthique de travail

Tout part d’une question d’Amy Poehler sur l’énergie de McCartney. Comment un homme qui a tout accompli continue-t-il à écrire, enregistrer et partir en tournée ? La réponse du musicien est révélatrice. Il explique qu’il est “accro” à ce qu’il fait, et qu’il se sent très chanceux que ce soit son métier. Puis il remonte le temps, jusqu’à son premier emploi après l’école :

“I feel very lucky this is my job, because when I left school, my first job was coil winding in a factory.”

En français : je me sens très chanceux que ce soit mon métier, parce qu’en quittant l’école, mon premier emploi a été bobineur dans une usine. Pour McCartney, la musique n’est pas un travail au sens où l’était l’usine. C’est cette comparaison, ancrée dans un souvenir très concret, qui donne son sens à toute l’anecdote.

Ce que McCartney a raconté à Amy Poehler

Le récit de McCartney tient en quelques phrases, mais chacune contient un détail.

Un travail “rude”

McCartney qualifie le bobinage de “rugged”, rude, presque rugueux. Il décrit le geste avec précision : une grosse bobine de fil de cuivre posée au sol, le fil qui passe entre ses jambes, qu’il faut enrouler sur une sorte d’induit, encore et encore. “C’est comme une pièce qu’on met dans les moteurs”, résume-t-il. Il concède, avec un sourire, que les siennes “n’étaient pas très bonnes”.

Une carrière toute tracée

Le détail le plus étonnant concerne l’avenir qu’on lui promettait. Selon McCartney, l’entreprise envisageait de lui faire découvrir tous les postes, puis de faire de lui un cadre :

“The idea was they were going to take me through all the things, and then I’d be manager.”

L’idée, c’était qu’ils me fassent passer par tous les postes, et qu’ensuite je devienne responsable. Ce n’était pas une vantardise après coup : d’autres récits, dont celui de l’Anthology, confirment qu’un responsable du personnel avait repéré en lui un “management material”, un futur cadre.

La visite de John et George

Puis vient la scène clé. Un jour, Lennon et Harrison viennent le voir. Ils ont obtenu un engagement à la Cavern. McCartney leur répond qu’il va y réfléchir :

“I looked at the coils. I looked at the pay packet. £7.15 a week. God, and I can’t believe I actually questioned it, but I did. So I’ll get back to you.”

J’ai regardé les bobines. J’ai regardé ma fiche de paie. 7,15 livres par semaine. Mon Dieu, je n’arrive pas à croire que j’aie hésité, mais je l’ai fait. Je vous redirai. La chute est à la hauteur du personnage : McCartney dit avoir finalement renoncé à une carrière dans la “gestion du bobinage”, et à la chance de devenir le “coil winding king”, le roi du bobinage.

Correction : “7,15 livres”, une somme en monnaie d’avant 1971

Le chiffre de “7,15 livres par semaine” repris par la presse ne doit pas être lu comme un montant décimal. En 1961, la livre sterling se divise en 20 shillings, et chaque shilling en 12 pence. Le système décimal n’entre en vigueur au Royaume-Uni que le 15 février 1971. Lorsque McCartney dit “seven fifteen”, il faut comprendre 7 livres et 15 shillings, soit environ 7,75 livres en monnaie décimale. Dans l’Anthology des Beatles, il donnait un chiffre légèrement différent : 7 livres et 14 shillings par semaine. L’écart d’un shilling relève du souvenir, à soixante-cinq ans de distance. Dans les deux cas, la somme correspond à un salaire de jeune ouvrier en formation, et non à un salaire d’adulte qualifié.

Liverpool, hiver 1960 : le retour de Hambourg

Pour comprendre pourquoi McCartney, à 18 ans, se retrouve dans une usine au lieu de jouer, il faut revenir à la fin de l’année 1960. Les Beatles ne sont alors qu’un groupe parmi des centaines d’autres dans la région de Liverpool, et leur premier séjour en Allemagne vient de se terminer en catastrophe.

Une première aventure allemande

En août 1960, le groupe part pour Hambourg, engagé par l’impresario Bruno Koschmider pour jouer dans les clubs du quartier de Sankt Pauli, d’abord à l’Indra, puis au Kaiserkeller. Ils sont cinq : John Lennon, Paul McCartney, George Harrison, Stuart Sutcliffe à la basse et Pete Best à la batterie. Ils jouent des heures chaque soir, dans des conditions éprouvantes, et c’est là qu’ils deviennent un vrai groupe de scène. Nous avons raconté cette période, et les rencontres avec Astrid Kirchherr et Klaus Voormann, dans notre enquête sur la naissance de la coupe des Beatles.

Expulsions en série

Le séjour tourne court. Fin novembre, George Harrison, qui n’a que 17 ans, est expulsé parce qu’il est trop jeune pour travailler dans des clubs de nuit. Quelques jours plus tard, Paul McCartney et Pete Best sont arrêtés, accusés d’avoir tenté de mettre le feu au cinéma où ils logeaient, le Bambi Kino, alors qu’ils avaient simplement allumé un objet pour s’éclairer en déménageant. Ils sont expulsés à leur tour, au début de décembre. John Lennon rentre seul, peu après. Stuart Sutcliffe reste à Hambourg avec Astrid Kirchherr.

Un groupe à l’arrêt

De retour à Liverpool, les Beatles sont désorganisés. Pendant plusieurs jours, ils ne se contactent même pas. Ils reprennent peu à peu, avec un concert au Casbah Coffee Club, le club ouvert par Mona Best, la mère de Pete, le 17 décembre 1960, puis une soirée restée célèbre à la Litherland Town Hall, le 27 décembre. Ce soir-là, le public de Liverpool découvre un groupe transformé par Hambourg. Mais les engagements restent irréguliers et mal payés. Pour Jim McCartney, le père de Paul, c’en est assez.

Jim McCartney : “trouve un vrai travail”

Jim McCartney a 58 ans à la fin de 1960. Veuf depuis la mort de sa femme Mary, en octobre 1956, il élève seul ses deux fils, Paul et Michael, dans la petite maison du 20 Forthlin Road, à Allerton. Nous avons évoqué cette maison à l’occasion de la vente aux enchères de sa clé. Représentant dans le négoce du coton, ancien musicien de jazz amateur, Jim aime la musique, mais il n’y voit pas un métier.

Un ultimatum

Dans l’Anthology, Paul raconte qu’après une ou deux semaines sans concerts, son père lui a lancé un ultimatum. Paul lui avait répondu qu’il avait déjà un travail, dans le groupe. Jim ne l’entend pas ainsi :

“Get a job or don’t come back.”

Trouve un travail, ou ne reviens pas. La formule est restée. Elle résume la position de Jim, que d’autres récits attribuent à une phrase plus douce : tu ne gagneras jamais ta vie avec la musique, il te faut quelque chose sur quoi te rabattre. Jim McCartney avait connu les difficultés économiques de l’entre-deux-guerres, et il voulait que ses fils aient un métier sûr. Nous avons consacré un long article à la relation entre Paul et son père, et à la façon dont il a vécu sa mort en 1976.

Le bureau de placement

Paul se rend donc au bureau de placement, le Labour Exchange, et demande n’importe quel travail disponible. Il est orienté vers Massey & Coggins, une entreprise d’électrotechnique. Selon plusieurs récits, le directeur, Jim Gilvey, est impressionné par le fait que le jeune homme sort du Liverpool Institute, l’un des meilleurs lycées de la ville, et lui propose une formation dans l’atelier des transformateurs. Paul a quitté le Liverpool Institute à l’été 1960, et il avait un temps envisagé de devenir enseignant. Le voici apprenti dans une usine.

Massey & Coggins, une usine de Liverpool

On sait peu de choses de l’entreprise elle-même, sinon qu’il s’agissait d’une société d’ingénierie électrique de Liverpool, spécialisée dans la fabrication et la réparation de moteurs et de transformateurs. Pour McCartney, l’essentiel n’est pas là : c’est le travail lui-même qui l’a marqué.

D’abord, balayer la cour

Dans l’Anthology, McCartney raconte que son premier travail chez Massey & Coggins a consisté à balayer la cour de l’usine. Ce n’est qu’ensuite qu’il est formé au bobinage. Ce détail, souvent oublié, éclaire la phrase d’Amy Poehler sur l’éthique de travail : McCartney n’a jamais considéré qu’une tâche était indigne de lui. Il l’a dit dès 1964, dans un entretien où il expliquait qu’il aurait balayé la cour si on le lui avait demandé.

Le geste du bobineur

Le bobinage consiste à enrouler du fil de cuivre isolé autour d’un noyau, pour fabriquer les enroulements des moteurs électriques ou des transformateurs. C’est un travail de précision : le nombre de spires, leur régularité et la qualité de l’isolation déterminent le bon fonctionnement de la pièce. Une bobine mal enroulée provoque des courts-circuits ou des pertes de puissance. Dans les années 1960, le travail est encore en grande partie manuel, avec l’aide d’un tour ou d’une bobineuse rudimentaire. La description qu’en fait McCartney à Amy Poehler correspond exactement à cette réalité : la grosse bobine de fil, le fil qui passe entre les jambes, l’induit qu’on fait tourner.

“J’étais nul”

McCartney n’a jamais prétendu avoir été un bon bobineur. Il l’a dit avec une franchise désarmante dans plusieurs entretiens anciens : les autres ouvriers enroulaient quatorze bobines par jour, lui en faisait une et demie, et les siennes étaient celles qui ne fonctionnaient pas. Dans Good Hang, il reprend la même idée, plus sobrement : les siennes “n’étaient pas très bonnes”. L’autodérision fait partie du récit, mais elle rappelle aussi une réalité : à 18 ans, McCartney pense déjà à la musique, pas aux moteurs.

Le futur cadre

Ce qui rend l’histoire savoureuse, c’est que l’entreprise voit en lui un futur cadre. Un responsable du personnel l’aurait jugé “management material”, et l’aurait placé dans l’atelier pour qu’il apprenne le métier de la base, avant de gravir les échelons. Le directeur, Jim Gilvey, lui aurait lancé, selon un récit rapporté par CultureSonar : on va te donner ta chance, mon garçon, et avec ton état d’esprit tu iras loin. La prédiction était juste, mais pas dans le sens prévu.

On mesure le paradoxe. L’usine propose à McCartney exactement ce que son père espère pour lui : une formation, une perspective d’avancement, un salaire régulier. Et c’est précisément ce que McCartney va refuser.

Combien valaient 7 livres et 14 shillings ?

Le chiffre cité par McCartney, “7,15 livres par semaine”, a frappé les lecteurs anglophones. Il demande pourtant à être replacé dans son contexte monétaire et social.

Avant la décimalisation

En 1961, la monnaie britannique repose encore sur le système des livres, shillings et pence. Une livre vaut 20 shillings, un shilling vaut 12 pence. Un salaire de 7 livres et 14 shillings, chiffre donné dans l’Anthology, équivaut donc à 7,70 livres en monnaie décimale. Le chiffre cité dans Good Hang, 7 livres et 15 shillings, correspond à 7,75 livres.

Un salaire de jeune ouvrier

À l’époque, le salaire hebdomadaire moyen d’un ouvrier adulte de l’industrie britannique tourne autour d’une quinzaine de livres. La paie de McCartney équivaut donc à la moitié environ, ce qui correspond à un salaire de jeune en formation. Ce n’est ni misérable ni confortable : c’est un premier salaire, qui permet à un jeune homme vivant chez son père de participer aux frais du foyer et de garder un peu d’argent de poche.

Et aujourd’hui ?

Convertir un salaire de 1961 en monnaie actuelle est toujours approximatif. En appliquant l’évolution des prix à la consommation, on obtient un ordre de grandeur de 170 à 190 livres par semaine. Rapporté à l’évolution des salaires, beaucoup plus rapide que celle des prix depuis les années 1960, l’équivalent serait sensiblement plus élevé. Dans tous les cas, on reste très loin de la fortune que McCartney a accumulée depuis, estimée par la liste des plus grandes fortunes du Sunday Times à plus d’un milliard de livres.

Le prix d’un concert à la Cavern

La comparaison avec les premiers cachets des Beatles est encore plus parlante. Les premières séances de midi à la Cavern, en 1961, rapportent au groupe quelques livres seulement, à se partager entre tous les musiciens. Pour McCartney, une journée de concert à la Cavern ne rapporte donc pas davantage qu’une journée à l’usine, et elle est beaucoup moins régulière. Quand il dit à Amy Poehler qu’il a regardé sa fiche de paie avant de répondre à Lennon et Harrison, ce n’est pas une coquetterie : le choix de la musique était, au sens strict, un pari financier.

Précision : il ne s’agit pas de “coal”, mais de “coil”

Dans sa retranscription des propos de McCartney, Far Out Magazine fait dire au musicien qu’il a renoncé à une carrière dans la “coal wind management”. Il s’agit d’une coquille : McCartney parle de “coil winding”, le bobinage, et non de charbon. Massey & Coggins était une entreprise d’électrotechnique, sans lien avec l’industrie minière. Le reste de la citation, où il évoque le titre de “coil winding king”, ne laisse aucun doute.

La Cavern, un sous-sol de Mathew Street

L’engagement dont Lennon et Harrison viennent parler à McCartney n’est pas n’importe lequel. La Cavern est déjà, en 1961, l’un des lieux les plus courus de Liverpool, même si elle n’a pas encore la réputation mondiale qu’elle acquerra grâce aux Beatles. Nous avons retracé son histoire complète dans notre article sur la vente du Cavern Club et ses sept vies.

Un club de jazz converti au rock

Ouverte en janvier 1957 par Alan Sytner au 10 Mathew Street, dans une ancienne cave d’entrepôt, la Cavern est d’abord un club de jazz. Le rock’n’roll y est mal vu, et les Quarrymen de John Lennon s’y font rappeler à l’ordre lorsqu’ils osent jouer du Elvis Presley en 1957. En 1959, le club est racheté par Ray McFall, un comptable, qui l’ouvre progressivement aux groupes de beat. C’est sous sa direction, avec le disc-jockey Bob Wooler, que la Cavern devient le temple du Merseybeat, ce son de Liverpool que nous avons raconté dans notre histoire du Merseybeat.

Les séances de midi

L’une des particularités de la Cavern est l’organisation de concerts à l’heure du déjeuner, les “lunchtime sessions”. Les employés de bureau et les vendeuses du centre-ville descendent dans la cave, sandwich à la main, pour écouter un groupe pendant leur pause. Ces séances sont précisément celles qui posent problème à McCartney : elles ont lieu en pleine journée de travail. Pour y participer, il faut soit ne pas avoir d’emploi, soit le quitter. C’est le cœur du dilemme qu’il raconte à Amy Poehler.

Une première date discutée

La date exacte de la première apparition des Beatles à la Cavern sous ce nom fait débat. L’historien Mark Lewisohn la situe au 9 février 1961, lors d’une séance de midi. D’autres chronologies retiennent le 21 février 1961, et la première soirée date du 21 mars. Quelle que soit la date retenue, c’est bien dans ces semaines de février 1961 que McCartney doit choisir entre l’usine et le groupe. McCartney lui-même connaissait déjà les lieux : il s’y était produit avec les Quarrymen au début de 1958.

Le choix : l’usine ou le groupe

Le récit fait à Amy Poehler est volontairement simplifié. Les différentes versions que McCartney et d’autres témoins ont données au fil des ans permettent de le compléter.

“Je vous redirai”

Lennon et Harrison viennent voir McCartney à l’usine, ou dans la cour, selon les versions, pour lui annoncer qu’ils ont décroché des engagements à la Cavern. McCartney hésite. Il pense au salaire, à son père, à l’avenir que lui promet l’entreprise. Il leur répond qu’il va réfléchir. C’est cette réponse qu’il trouve aujourd’hui incroyable.

Par-dessus le mur

Selon d’autres récits, McCartney finit par suivre ses amis pour un concert de midi, en escaladant le haut mur, ou la clôture, qui entoure la cour de l’usine. Il l’a raconté lui-même d’une formule familière : il a “filé par-dessus le mur”. Le lendemain, il serait revenu s’excuser. Le directeur l’aurait sermonné sur le sens des responsabilités, sans le renvoyer sur-le-champ.

L’ultimatum de John

Lennon, de son côté, a raconté l’épisode sous un autre angle. Selon ses souvenirs, il aurait posé un ultimatum à McCartney : venir jouer, ou quitter le groupe. Pour Lennon, ce moment a été un tournant de leur relation. Dans un récit souvent cité, il explique que Paul devait choisir entre lui et son père, et qu’il a fini par le choisir, lui : “and in the end he chose me”. La phrase, reprise par de nombreux biographes, éclaire la dimension affective d’un choix qui n’est pas seulement professionnel. Choisir les Beatles, pour McCartney, c’est aussi désobéir à son père et donner raison à Lennon.

La fin de l’emploi

Sur la façon dont l’emploi s’est terminé, les récits divergent. Dans l’Anthology, McCartney laisse entendre qu’il est parti pour jouer à la Cavern et qu’il n’est jamais revenu, ce qu’il qualifie de “pretty shrewd move”, un coup plutôt habile, vu la suite des événements. Selon d’autres chronologies, il a été remercié le 28 février 1961. Les deux versions ne sont pas incompatibles : un apprenti qui s’absente pour jouer de la musique, puis cesse de venir, finit par perdre son poste.

Précision : démission ou licenciement ?

On lit que McCartney a “quitté” son emploi en mars 1961 pour se consacrer à la musique. La réalité est moins nette. Plusieurs chronologies indiquent que son emploi chez Massey & Coggins a pris fin le 28 février 1961, et que l’entreprise s’est séparée de lui. McCartney, de son côté, a toujours présenté l’affaire comme un départ volontaire, en expliquant qu’il n’est jamais revenu après un concert à la Cavern. Le plus prudent est d’écrire que l’emploi a pris fin à la fin de février 1961, quelques semaines avant le deuxième départ des Beatles pour Hambourg.

Ce que la musique rapportait vraiment en 1961

Le choix de McCartney apparaît aujourd’hui comme une évidence. Il ne l’était pas du tout à l’époque. Les Beatles de février 1961 sont un groupe local, sans manager, sans disque, sans contrat. Leur programme est fait de reprises de Chuck Berry, Little Richard, Carl Perkins ou Buddy Holly, auxquels nous avons consacré un dossier complet. Les chansons de Lennon et McCartney sont encore rares dans leurs concerts.

Des cachets modestes

Les cachets sont faibles et irréguliers. Une séance de midi à la Cavern rapporte quelques livres à l’ensemble du groupe. Les soirées dans les salles de bal de la périphérie, Litherland, Aintree, Hambleton Hall, paient un peu mieux, mais elles dépendent des promoteurs, qui ne sont pas toujours fiables. Il faudra attendre l’arrivée de Brian Epstein, à la fin de 1961, pour que les Beatles obtiennent des cachets plus réguliers, et que la Cavern accepte de les augmenter.

Hambourg, à nouveau

Ce qui fait pencher la balance, c’est Hambourg. En mars 1961, les Beatles obtiennent un nouvel engagement en Allemagne, au Top Ten Club cette fois, à partir du 1er avril. Le contrat court sur trois mois, jusqu’au 1er juillet, avec des soirées interminables, mais un salaire régulier. Pour McCartney, il n’est plus question de concilier usine et musique : il faut partir. C’est aussi à Hambourg, au printemps 1961, que Stuart Sutcliffe décide de quitter le groupe pour se consacrer à la peinture. McCartney, jusque-là guitariste rythmique ou pianiste, reprend la basse. Nous avons évoqué la famille de Stuart dans notre article sur Pauline Sutcliffe.

Le bobineur de Massey & Coggins devient ainsi, en quelques mois, le bassiste des Beatles. Il y a une forme d’ironie dans ce glissement : l’homme qui enroulait du fil de cuivre sur des induits de moteurs jouera bientôt sur une basse dont les micros reposent, eux aussi, sur des bobines de fil de cuivre.

Du sous-sol au sommet en deux ans

La suite est connue, mais elle va très vite.

1961 : Brian Epstein

Le 9 novembre 1961, Brian Epstein, qui dirige le rayon disques du magasin familial NEMS, descend à la Cavern avec son assistant Alistair Taylor pour écouter les Beatles lors d’une séance de midi. Il les rencontre dans leur loge, et propose rapidement de devenir leur manager. Le contrat est signé au début de 1962. Les Beatles passent le 1er janvier 1962 une audition chez Decca, qui les refuse, comme nous l’avons raconté dans notre analyse des quinze chansons de l’audition Decca.

1962 : Love Me Do

En 1962, Epstein obtient pour le groupe un contrat avec Parlophone, le label dirigé par George Martin chez EMI. Ringo Starr remplace Pete Best à la batterie en août. Le 5 octobre 1962, paraît le premier single, Love Me Do, qui atteint la 17e place du classement britannique. Nous lui avons consacré un article à l’occasion de ses 64 ans.

1963 : le premier numéro un

Au début de 1963, le deuxième single, Please Please Me, atteint la première place de plusieurs classements britanniques, dont ceux du New Musical Express et du Melody Maker. Sur le classement du Record Retailer, devenu la référence officielle, il plafonne à la deuxième place. Le premier numéro un incontesté arrive avec From Me to You, en mai 1963. Le 3 août 1963, les Beatles jouent à la Cavern pour la dernière fois. Selon Bob Wooler, c’est leur 292e apparition dans le club. Le cachet est de 300 livres, soit près de quarante fois le salaire hebdomadaire de McCartney chez Massey & Coggins deux ans et demi plus tôt.

Précision : quel “premier numéro un” ?

Far Out Magazine écrit qu’un peu plus de deux ans après le départ de McCartney de l’usine, les Beatles ont obtenu leur premier numéro un. C’est exact, à condition de préciser de quel classement on parle. Please Please Me est numéro un au début de 1963 dans plusieurs classements de la presse musicale britannique, mais seulement deuxième dans celui du Record Retailer, aujourd’hui considéré comme le classement officiel. Selon ce dernier, le premier numéro un des Beatles est From Me to You, en mai 1963, soit un peu plus de deux ans après la fin de l’emploi de McCartney chez Massey & Coggins.

Les Beatles et le monde du travail

McCartney n’est pas le seul Beatle à avoir connu le travail salarié avant la gloire. Les quatre membres du groupe sont issus de familles modestes ou de la petite classe moyenne de Liverpool, et la plupart ont connu, au moins brièvement, un emploi ordinaire.

George Harrison, apprenti électricien

George Harrison, fils d’un chauffeur de bus, quitte l’école à 16 ans. Il devient apprenti électricien chez Blacklers, un grand magasin de Liverpool. L’expérience est courte : la musique l’emporte rapidement. Il y a une curieuse symétrie entre son parcours et celui de McCartney, puisque tous deux ont commencé dans des métiers liés à l’électricité.

Ringo Starr, du chemin de fer au ferry

Ringo Starr, souvent malade dans son enfance, quitte l’école très tôt. Il travaille comme garçon de courses pour les chemins de fer britanniques, puis comme serveur sur un ferry qui traverse la Mersey, avant de devenir apprenti mécanicien dans une entreprise de matériel. C’est là qu’il commence à jouer de la batterie avec des collègues, dans un groupe de skiffle. Nous avons retracé ce parcours dans notre biographie complète de Ringo Starr.

John Lennon, l’exception

John Lennon est l’exception. Élevé par sa tante Mimi à Woolton, il intègre le Liverpool College of Art en 1957 et n’occupe pratiquement aucun emploi salarié durable avant les Beatles. Cette différence de trajectoire explique peut-être en partie l’ultimatum qu’il pose à McCartney : pour lui, la question de l’usine ne se pose même pas.

Le premier emploi de Paul

Massey & Coggins n’est d’ailleurs pas le premier emploi de McCartney, contrairement à ce qu’il dit à Amy Poehler. Dans un entretien accordé à l’Observer en 2013, il évoquait un emploi encore plus ancien : convoyeur sur un camion de livraison, pour la société Speedy Prompt Delivery, à Liverpool. Il y était le “second homme”, chargé d’aider le chauffeur à charger et décharger. Il se souvenait d’un chauffeur bienveillant, qui le laissait dormir dans la cabine pendant les trajets, parce qu’il était toujours épuisé.

Correction : le bobinage n’était pas son tout premier emploi

Dans Good Hang, McCartney présente le bobinage comme son premier emploi après l’école. Lui-même avait pourtant décrit, en 2013, un emploi antérieur : aide-convoyeur sur un camion de la société de livraison Speedy Prompt Delivery, à Liverpool. Il le qualifiait alors explicitement de “premier emploi”. Le bobinage chez Massey & Coggins est en revanche son premier véritable emploi d’usine, et le seul qu’il ait occupé durablement avant de vivre de la musique.

Une histoire que McCartney raconte depuis longtemps

L’anecdote racontée à Amy Poehler n’a rien d’une révélation. McCartney la raconte depuis des décennies, avec des variantes, et elle fait partie de la mythologie des débuts des Beatles.

Dans l’Anthology

Dans le livre et la série documentaire Anthology, au milieu des années 1990, McCartney raconte l’ultimatum de son père, le bureau de placement, la cour à balayer, la formation de futur cadre, le salaire de 7 livres et 14 shillings, et le départ pour la Cavern. C’est la version la plus détaillée qu’il ait donnée de l’épisode, et c’est celle sur laquelle s’appuient la plupart des biographes.

En 2013, dans la presse britannique

En octobre 2013, au moment de la sortie de son album NEW, McCartney évoque à nouveau l’épisode dans la presse britannique. Le Daily Star, repris par plusieurs agences, titre sur le fait que McCartney a failli abandonner les Beatles pour une usine. La même année, dans l’Observer, il revient sur ses emplois de jeunesse, et sur les grands bus verts de Liverpool, où il montait à l’étage pour fumer une cigarette sur le chemin du travail.

On My Way to Work

C’est à cette période que McCartney a consacré une chanson, On My Way to Work, sur l’album NEW, en 2013. Produite par Giles Martin, elle évoque les trajets en bus d’un jeune homme qui va pointer au travail et regarde la ville défiler par la fenêtre. McCartney a expliqué avoir trouvé le titre dans un catalogue d’exposition de Damien Hirst, et l’avoir aimé parce qu’il était “très banal, mais qu’il dit beaucoup”. La chanson transforme en matière poétique le quotidien de l’époque Massey & Coggins.

Précision : une anecdote ancienne, pas une révélation

Plusieurs titres présentent les propos de McCartney dans Good Hang comme une révélation. L’essentiel de l’histoire est pourtant connu depuis longtemps : McCartney l’a racontée en détail dans l’Anthology des Beatles, dans les années 1990, puis à plusieurs reprises dans la presse britannique, notamment en 2013. Ce qui est nouveau, en octobre 2026, c’est la manière de la raconter, avec un aveu explicite d’hésitation et le chiffre précis du salaire, et le cadre : un podcast grand public américain.

Quatre versions d’un même souvenir

En comparant les principaux récits, on voit que le cœur de l’histoire reste stable, mais que les détails varient selon l’interlocuteur et l’époque.

Source Salaire cité Détail mis en avant Fin de l’emploi
Anthology (années 1990) 7 livres 14 shillings L’ultimatum de Jim, la cour à balayer, le futur cadre Parti pour la Cavern, jamais revenu
Presse britannique (2013) Non précisé Les bus verts, le camion de livraison, le pointage Convaincu par Lennon et Harrison
Chronologies biographiques Non précisé Le mur escaladé, le sermon du directeur, les quatorze bobines Remercié le 28 février 1961
Good Hang (2026) “7,15 livres”, soit 7 livres 15 shillings L’hésitation, le geste du bobineur, le “roi du bobinage” Non précisé

Ce qui frappe, dans la version de 2026, c’est l’aveu d’hésitation. Dans l’Anthology, McCartney présentait son départ comme un coup habile. Soixante-cinq ans après les faits, il reconnaît au contraire qu’il a réellement pesé le pour et le contre, et qu’il aurait pu choisir l’usine. Avec l’âge, le récit a perdu un peu de son panache, et gagné en sincérité.

Le bobinage, un métier de l’ombre

Le métier que McCartney a exercé quelques semaines mérite qu’on s’y arrête, car il dit beaucoup de l’industrie britannique de l’époque.

Un maillon de l’électrification

Au début des années 1960, le Royaume-Uni est en pleine modernisation. Les moteurs électriques se multiplient dans les usines, les ascenseurs, les pompes, les trains et les appareils ménagers. Chacun de ces moteurs contient des bobinages de cuivre, qu’il faut fabriquer, puis réparer ou refaire lorsqu’ils grillent. Des milliers d’ateliers spécialisés, souvent de taille modeste, assurent ce travail dans toutes les villes industrielles du pays. Massey & Coggins est l’un d’eux.

Un savoir-faire manuel

Le bobineur doit compter les spires, les serrer régulièrement, isoler chaque couche et vérifier la continuité électrique. Une erreur, et le moteur chauffe ou ne démarre pas. Le travail demande de la patience, de la dextérité et une grande régularité, des qualités que McCartney ne déployait visiblement pas encore à l’atelier, mais qu’il mettra plus tard au service de la musique. Les ingénieurs du son d’Abbey Road ont souvent souligné sa précision en studio.

Un métier qui a presque disparu

Depuis, le métier a été largement mécanisé, puis délocalisé. Les bobineuses automatiques ont remplacé l’essentiel du travail manuel, et la fabrication des moteurs s’est déplacée vers l’Asie. Il reste au Royaume-Uni des ateliers de rebobinage, chargés de réparer les gros moteurs industriels, mais le jeune homme qui enroule du fil entre ses jambes, tel que le décrit McCartney, appartient à un monde disparu. C’est aussi ce qui donne à son récit sa dimension de témoignage.

Pourquoi McCartney revient toujours à l’usine

Si McCartney raconte si souvent cette histoire, ce n’est pas seulement parce qu’elle est drôle. Elle remplit pour lui une fonction précise : elle explique son rapport au travail, et sa manière de rester, à 84 ans, aussi actif qu’un jeune musicien.

“Playaholic” plutôt que “workaholic”

Dans Good Hang, McCartney reprend une distinction qui lui est chère. On le décrit souvent comme un bourreau de travail, un “workaholic”. Il préfère se dire “playaholic” : accro au jeu, au sens où l’on joue de la musique. La nuance n’est pas qu’un jeu de mots. Pour McCartney, écrire une chanson, l’enregistrer ou la jouer sur scène n’est pas un travail au sens où l’était le bobinage. C’est précisément parce qu’il a connu l’usine, avec son pointage, sa cadence et ses bobines ratées, qu’il peut mesurer sa chance.

Une éthique héritée de Jim

Il y a là un paradoxe. L’homme qui a désobéi à son père pour vivre de la musique a hérité de lui une éthique du travail très exigeante. Jim McCartney voulait que son fils ait un vrai métier. Paul en a fait un, mais dans la musique, avec une discipline digne de l’atelier. Ses proches, ses musiciens et ses ingénieurs du son décrivent depuis soixante ans un homme qui arrive à l’heure, répète beaucoup, ne laisse rien au hasard. On peut y voir la trace de ces quelques semaines chez Massey & Coggins, et plus encore celle de l’éducation reçue au 20 Forthlin Road.

La peur de manquer

McCartney a souvent évoqué une autre peur, plus diffuse : celle de redevenir un garçon de Liverpool sans le sou. Dans un entretien accordé au début des années 1990 à la journaliste Noreen Taylor, il expliquait qu’à l’époque, avoir un disque dans les classements lui paraissait aussi lointain qu’Hollywood, et qu’il aurait très bien pu retourner au bobinage chez Massey & Coggins, et aux trajets glacials sur l’impériale des bus du matin. Cette conscience de la fragilité du succès, que l’on retrouve chez beaucoup de musiciens issus des milieux populaires, explique en partie sa longévité.

Un récit d’origine

Enfin, l’anecdote fait partie de ce que l’on pourrait appeler le récit d’origine de McCartney. Comme la rencontre avec Lennon à Woolton, le 6 juillet 1957, ou la première guitare tenue chez Ian James, que nous avons racontée dans notre article sur le 43 Elswick Street, l’usine de Massey & Coggins est l’un des lieux où se joue son destin. C’est aussi l’un des rares moments où ce destin aurait pu basculer de l’autre côté.

Les biographes ont relevé d’autres bifurcations possibles : l’hypothèse d’une carrière d’enseignant, que McCartney avait envisagée en terminale, ou celle d’un retour définitif à Liverpool après les expulsions de Hambourg. Mais aucune n’a la force narrative de l’usine. Elle oppose deux mondes très concrets, le cuivre et la guitare, la paie hebdomadaire et le cachet incertain, l’avenir garanti et le pari. Et elle met en scène un choix individuel, presque un instant, que McCartney peut raconter en une minute devant un micro. C’est ce qui en fait, soixante-cinq ans plus tard, l’une de ses histoires préférées, et l’une de celles que le public lui redemande le plus volontiers.

Liverpool, ville ouvrière, au tournant des années 1960

Le récit de McCartney prend tout son sens lorsqu’on le replace dans le Liverpool de l’époque. Au début des années 1960, la ville vit encore largement de son port, de ses docks et de ses industries. Les emplois d’usine, de manutention et de transport y sont nombreux, et pour un jeune homme qui sort du lycée sans diplôme universitaire, ils constituent l’horizon le plus probable.

Le lycée de l’élite

McCartney n’est pourtant pas un jeune ouvrier comme les autres. Il a fréquenté le Liverpool Institute, un établissement sélectif qui forme une partie des futures élites de la ville. C’est d’ailleurs ce qui impressionne le directeur de Massey & Coggins, et qui explique la promesse d’un avenir de cadre. Le jeune homme se trouve à la frontière de deux mondes : celui de l’école, qui l’oriente vers l’enseignement ou les emplois de bureau, et celui de l’usine, où il est pour la première fois confronté au travail manuel.

Une génération qui refuse le destin tracé

L’histoire de McCartney à l’usine illustre, à l’échelle d’un individu, un mouvement plus large. Au début des années 1960, des centaines de jeunes de Liverpool forment des groupes, dans l’espoir d’échapper au destin que leur réservent leurs parents et leur milieu. La plupart n’y parviendront pas. Brian “Sax” Jones, le saxophoniste des Undertakers, dont nous avons retracé le parcours dans notre article sur le dernier grand témoin du Merseybeat, fait partie de ces musiciens qui ont connu la même scène, les mêmes clubs, les mêmes espoirs, sans connaître la même gloire.

Les bus verts

Les souvenirs de McCartney sur cette période sont souvent liés aux transports. Personne n’avait de voiture, rappelle-t-il dans l’Observer en 2013. On prenait les grands bus verts de la ville, on montait à l’étage pour fumer, on allait pointer. C’est d’ailleurs dans un de ces bus qu’il avait rencontré George Harrison, quelques années plus tôt, sur le chemin du lycée. La géographie de Liverpool, de Speke à Allerton et au centre-ville, est au cœur de ses chansons les plus récentes.

Ce que McCartney serait devenu

Il est toujours tentant d’imaginer la vie qu’aurait menée McCartney s’il avait choisi l’usine. Le jeu a ses limites, mais il éclaire la portée de sa décision.

Le cadre de Massey & Coggins

Dans la version qu’il raconte à Amy Poehler, McCartney serait devenu cadre dans l’entreprise. Rien ne permet de dire s’il y serait resté longtemps. Ses propres aveux sur la qualité de ses bobines laissent penser que la carrière industrielle n’était pas sa vocation. Mais l’hypothèse permet de mesurer ce que représentait, pour un jeune homme de 18 ans, la décision de suivre deux amis dans une cave de Mathew Street.

Le musicien du dimanche

Plus probablement, McCartney aurait continué à jouer le soir et le week-end, comme des milliers de musiciens amateurs de Liverpool, à la manière de son père, qui dirigeait un orchestre de jazz dans sa jeunesse tout en travaillant dans le coton. C’est d’ailleurs le modèle que Jim McCartney avait en tête : un métier stable, et la musique pour le plaisir.

Les Beatles sans Paul

Et les Beatles ? Sans McCartney, le groupe aurait-il existé ? La question est vaine, mais elle a souvent été posée. Sans l’association Lennon-McCartney, sans la basse de Paul, sans les chansons qu’il écrira de 1962 à 1970, l’histoire de la musique populaire aurait été différente. C’est sans doute la meilleure mesure de l’enjeu de cette hésitation de février 1961 : quelques secondes de réflexion devant une fiche de paie de 7 livres et 14 shillings.

McCartney en 2026 : toujours au travail

L’entretien avec Amy Poehler intervient à un moment particulier de la carrière de McCartney. À 84 ans, il reste l’un des artistes les plus actifs de sa génération.

The Boys of Dungeon Lane

En mai 2026, il a publié The Boys of Dungeon Lane, un album largement consacré à son enfance et à sa jeunesse à Liverpool, qui a atteint la première place du classement britannique. Une édition spéciale, enrichie de trois chansons inédites et d’une version alternative de Home to Us, le duo avec Ringo Starr, est parue à l’automne. Nous l’avons présentée dans notre article sur l’édition spéciale. On comprend que, dans ce contexte, McCartney revienne volontiers aux souvenirs de 1961 : ils sont au cœur de son travail actuel.

Une tournée médiatique

Depuis la sortie de l’album, McCartney multiplie les apparitions, de l’émission de Jimmy Kimmel, que nous avons racontée dans notre compte rendu, aux podcasts américains. Le passage chez Amy Poehler s’inscrit dans cette série. Il confirme aussi un changement de ton : longtemps réservé sur ses doutes et ses fragilités, McCartney en parle aujourd’hui plus librement, comme il l’a fait à propos de la dépression qui a suivi la fin des Beatles.

Ce que retient l’entretien

Au-delà de l’anecdote, l’entretien avec Amy Poehler dit quelque chose de l’image que McCartney veut transmettre à 84 ans.

L’humour comme distance

McCartney raconte son hésitation en riant de lui-même. Le “roi du bobinage”, la “gestion du bobinage”, les bobines ratées : tout le récit est construit pour faire sourire. Cet humour, très liverpudlien, permet de parler d’un choix décisif sans emphase. Il rappelle aussi que McCartney, contrairement à l’image de perfectionniste qu’on lui prête, sait se moquer de ses propres échecs.

La gratitude

Le fil conducteur de l’entretien est la gratitude. McCartney répète qu’il se sent chanceux. Ce n’est pas une formule de politesse : c’est la conclusion qu’il tire de son passage à l’usine. Avoir connu un travail qui ne lui plaisait pas lui permet, soixante-cinq ans plus tard, d’apprécier un métier qui ne ressemble jamais à du travail.

Un message pour les jeunes

Enfin, le récit contient un message implicite, que McCartney a souvent formulé ailleurs : il faut parfois prendre un risque pour faire ce que l’on aime. En février 1961, rien ne garantissait que les Beatles réussiraient. Le jeune bobineur l’ignorait, et il a pourtant choisi la cave de Mathew Street plutôt que l’atelier. C’est ce choix, plus que le chiffre de sa fiche de paie, qui rend l’anecdote aussi frappante aujourd’hui.

À écouter et à voir

Pour prolonger, on peut retrouver sur YouTube l’épisode de Good Hang avec Paul McCartney, On My Way to Work, la chanson de 2013 inspirée de ses trajets vers l’usine, les images tournées par Granada à la Cavern en août 1962, Please Please Me et From Me to You, le premier numéro un officiel.

Disques et livres pour aller plus loin

Chronologie

  • 18 juin 1942 : naissance de James Paul McCartney à Liverpool.
  • 31 octobre 1956 : mort de Mary McCartney, sa mère.
  • Janvier 1957 : ouverture de la Cavern au 10 Mathew Street.
  • 6 juillet 1957 : rencontre avec John Lennon à Woolton.
  • Début 1958 : McCartney joue à la Cavern avec les Quarrymen.
  • Été 1960 : il quitte le Liverpool Institute.
  • Août 1960 : premier départ des Beatles pour Hambourg.
  • Début décembre 1960 : McCartney et Pete Best sont expulsés d’Allemagne.
  • 17 et 27 décembre 1960 : concerts au Casbah Coffee Club et à la Litherland Town Hall.
  • Fin 1960 – début 1961 : sous la pression de son père, McCartney entre chez Massey & Coggins.
  • Février 1961 : premières séances de midi des Beatles à la Cavern.
  • 28 février 1961 : fin de l’emploi de McCartney chez Massey & Coggins, selon plusieurs chronologies.
  • 1er avril – 1er juillet 1961 : engagement des Beatles au Top Ten Club de Hambourg ; McCartney passe à la basse.
  • 9 novembre 1961 : Brian Epstein découvre les Beatles à la Cavern.
  • 5 octobre 1962 : sortie de Love Me Do.
  • Début 1963 : Please Please Me numéro un dans plusieurs classements de la presse musicale.
  • Mai 1963 : From Me to You, premier numéro un officiel.
  • 3 août 1963 : dernier concert des Beatles à la Cavern, payé 300 livres.
  • 15 février 1971 : passage de la livre sterling au système décimal.
  • 2013 : McCartney publie NEW et la chanson On My Way to Work.
  • Mars 2025 : lancement du podcast Good Hang with Amy Poehler.
  • Mai 2026 : sortie de The Boys of Dungeon Lane, numéro un au Royaume-Uni.
  • 13 octobre 2026 : McCartney raconte son passé de bobineur dans Good Hang.

Questions fréquentes

Quel métier Paul McCartney exerçait-il avant les Beatles ?

Au début de 1961, il était apprenti bobineur chez Massey & Coggins, une entreprise d’électrotechnique de Liverpool. Auparavant, il avait travaillé comme aide-convoyeur sur un camion de livraison.

Combien gagnait-il ?

Il cite 7 livres et 15 shillings par semaine dans Good Hang, et 7 livres et 14 shillings dans l’Anthology, soit environ 7,70 livres en monnaie décimale.

Qu’est-ce que le bobinage ?

C’est l’opération qui consiste à enrouler du fil de cuivre isolé autour d’un noyau pour fabriquer les enroulements des moteurs électriques et des transformateurs.

Pourquoi a-t-il pris cet emploi ?

Parce que son père, Jim McCartney, lui avait demandé de trouver un vrai travail après le retour du groupe de Hambourg, à la fin de 1960.

Combien de temps est-il resté chez Massey & Coggins ?

Quelques semaines, peut-être deux mois. Son emploi a pris fin à la fin de février 1961, selon plusieurs chronologies.

Qui est venu le chercher à l’usine ?

John Lennon et George Harrison, pour lui annoncer des engagements à la Cavern.

McCartney a-t-il vraiment hésité ?

Oui, selon son propre récit. Il dit avoir regardé ses bobines et sa fiche de paie avant de répondre à ses amis qu’il allait réfléchir.

Qu’est-ce que Good Hang ?

Un podcast d’entretiens animé par Amy Poehler, lancé en mars 2025 et produit avec The Ringer et Spotify. Il a reçu le premier Golden Globe du meilleur podcast.

McCartney avait-il déjà raconté cette histoire ?

Oui, notamment dans l’Anthology des Beatles, dans les années 1990, et dans la presse britannique en 2013.

Quand les Beatles ont-ils obtenu leur premier numéro un ?

Au début de 1963 avec Please Please Me dans plusieurs classements de la presse musicale, et en mai 1963 avec From Me to You dans le classement aujourd’hui considéré comme officiel.

Combien de fois les Beatles ont-ils joué à la Cavern ?

Selon le disc-jockey Bob Wooler, 292 fois entre 1961 et le 3 août 1963. D’autres décomptes donnent un chiffre légèrement inférieur.

Quelle chanson McCartney a-t-il consacrée à cette période ?

On My Way to Work, sur l’album NEW, en 2013, qui évoque les trajets en bus d’un jeune homme qui va au travail.

Glossaire

  • Bobinage (coil winding) : fabrication des enroulements de fil de cuivre des moteurs et transformateurs.
  • Induit : partie d’un moteur électrique sur laquelle sont enroulées les bobines.
  • Shilling : ancienne unité monétaire britannique, vingtième de la livre, supprimée lors de la décimalisation de 1971.
  • Labour Exchange : bureau public de placement au Royaume-Uni.
  • Lunchtime session : concert donné à l’heure du déjeuner, spécialité de la Cavern.
  • Merseybeat : le son des groupes de Liverpool au début des années 1960.
  • Playaholic : mot-valise utilisé par McCartney pour se dire accro au jeu, et non au travail.

Sources et références

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