Mort de Brian “Sax” Jones, le saxophoniste des Undertakers : l’histoire du dernier grand témoin du Merseybeat, des caves de Liverpool au Star-Club de Hambourg
Il était l’un des derniers témoins vivants du Liverpool qui a vu naître les Beatles, et l’un des rares saxophonistes à avoir marqué durablement le Merseybeat. Brian Jones, que tout Liverpool appelait Brian “Sax” Jones, saxophoniste des Undertakers, est mort, a-t-on appris ce mardi 13 octobre 2026. Né à Wallasey en novembre 1940, quelques semaines après John Lennon, ancien garçon boucher devenu musicien autodidacte, il avait joué au Cavern Club et à l’Iron Door, traversé les nuits du Star-Club de Hambourg, enregistré pour Pye avec Tony Hatch, refusé avec ses camarades les avances de Brian Epstein, et porté pendant plus de soixante ans le nom des Undertakers sur les scènes du Merseyside. Il s’appelait comme le fondateur des Rolling Stones, ce qui lui a valu toute sa vie des confusions qu’il prenait avec humour. Voici l’histoire complète de Brian “Sax” Jones, des Undertakers, et du son de Liverpool qu’il a contribué à inventer.
En bref
- Qui : Brian Jones, dit Brian “Sax” Jones ou “Boots”, saxophoniste alto et ténor et chanteur des Undertakers, né le 27 novembre 1940 à Wallasey, de l’autre côté de la Mersey.
- La nouvelle : sa mort a été annoncée le 13 octobre 2026. Il avait 85 ans. Au moment où nous écrivons, les circonstances de son décès n’ont pas été rendues publiques.
- Le groupe : les Undertakers, nés des Vegas Five en 1959-1961, l’un des groupes les plus populaires de Liverpool au début des années 1960, réputé pour son rhythm and blues musclé et pour son saxophone, rareté sur la scène locale.
- Le parcours : le Cavern, l’Iron Door, le Star-Club de Hambourg en 1962, quatre singles chez Pye en 1963-1964, dont Just a Little Bit, entré dans le classement britannique, puis une tournée nord-américaine ratée en 1965 et la séparation.
- Les Beatles : les Undertakers ont partagé les mêmes clubs, le même public et la même ville que les Beatles ; Jackie Lomax, leur chanteur, deviendra le protégé de George Harrison chez Apple.
- L’après : musicien de studio, puis gardien du nom des Undertakers pendant des décennies, Brian Jones avait publié en 2018 ses souvenirs, Sax, Drugs and Rock ‘n’ Roll.
- Trois correctifs factuels portent sur la confusion avec le Brian Jones des Rolling Stones, son prétendu solo sur You Know My Name des Beatles et la date de formation du groupe.
Sommaire
Un nom, deux Brian Jones
Le Brian Jones de Wallasey
Dans l’histoire du rock britannique, il y a deux Brian Jones nés à quelques années d’écart, deux saxophonistes à leurs heures, deux enfants de la musique noire américaine. Le plus célèbre, Lewis Brian Hopkin Jones, né en 1942 à Cheltenham, a fondé les Rolling Stones et s’est noyé dans sa piscine en juillet 1969, à 27 ans. L’autre, Brian Jones tout court, né le 27 novembre 1940 à Wallasey, sur la rive ouest de la Mersey, face à Liverpool, a vécu jusqu’à 85 ans et passé l’essentiel de sa vie sur les scènes du Merseyside.
Le second n’a jamais eu la gloire du premier. Mais il a eu ce que l’autre n’a pas eu : la durée. Pendant plus de soixante ans, il a porté le nom d’un groupe qui fut, au tout début des années 1960, l’un des plus populaires de Liverpool, à une époque où les Beatles n’étaient qu’un groupe parmi d’autres. Sa mort referme un chapitre de l’histoire du Merseybeat que les fans des Beatles ont souvent lu en diagonale, et qui mérite pourtant d’être raconté en entier.
Correctif factuel n° 1 — Ne pas confondre les deux Brian Jones
L’homonymie a semé la confusion pendant des décennies, jusque dans certaines discographies et dans des notices de vente aux enchères. Le Brian Jones des Undertakers n’a aucun lien de parenté avec Brian Jones des Rolling Stones, mort le 3 juillet 1969 à Hartfield, dans le Sussex. Le premier est né en 1940 à Wallasey, le second en 1942 à Cheltenham. Le premier jouait du saxophone ténor et alto dans un groupe de Liverpool ; le second était guitariste et multi-instrumentiste, fondateur des Stones. Le saxophoniste de Wallasey avait l’habitude de lever l’ambiguïté avec une pointe d’humour noir, en se présentant comme le Brian Jones “qui savait nager”, allusion à la mort de son homonyme.
Né en 1940, comme John et Ringo
Brian Jones appartient à la génération de 1940, celle de John Lennon, né le 9 octobre, et de Ringo Starr, né le 7 juillet. Il a grandi dans le même monde qu’eux : une enfance de guerre et de rationnement dans une région portuaire bombardée, une adolescence bercée par la radio, les disques américains rapportés par les marins et l’arrivée du rock ‘n’ roll au milieu des années 1950. Le site a raconté ce que signifiait naître en 1940 à Liverpool dans sa biographie de Ringo Starr.
Wallasey, sa ville natale, se trouve sur la péninsule du Wirral, de l’autre côté de l’estuaire de la Mersey. On y accède depuis Liverpool par le célèbre ferry, chanté plus tard par Gerry and the Pacemakers, ou par le tunnel routier. C’est une ville de banlieue, de chantiers navals et de bord de mer, qui a fourni au Merseybeat un nombre étonnant de musiciens. Plusieurs Undertakers en viennent, à commencer par Jackie Lomax et Brian Jones.
Un garçon boucher fou de Boots Randolph
Avant d’être musicien, Brian Jones était boucher. Le détail, rapporté par les souvenirs de ses camarades, n’a rien d’exceptionnel : presque tous les musiciens du Merseybeat avaient un métier. Jackie Lomax était employé au Mersey Docks and Harbour Board, l’autorité portuaire. Geoff Nugent fabriquait des prothèses. Chris Huston, le guitariste, était graphiste. Le rock était une passion du soir et du week-end, avant de devenir, pour quelques-uns, un métier.
Brian Jones a appris le saxophone ténor seul, sans professeur. Son modèle était l’Américain Boots Randolph, saxophoniste de studio de Nashville, futur auteur du célèbre Yakety Sax en 1963, qui avait joué sur des disques d’Elvis Presley et de Brenda Lee. L’influence était telle que ses camarades le surnommaient parfois “Boots”. Chris Huston, interrogé des décennies plus tard sur ces années, le décrivait comme un saxophoniste incroyable, entièrement autodidacte, doté d’un grand sens de l’humour, “fou, si l’on veut”.
Il avait aussi, se souvenaient les habitués des clubs, un faux air de Buddy Holly, avec ses lunettes et sa silhouette d’étudiant. Avant que les Undertakers deviennent célèbres pour leurs propres disques, il chantait d’ailleurs plusieurs chansons de Buddy Holly sur scène. Le site a raconté l’influence décisive de l’Américain sur la génération des Beatles dans son article sur Buddy Holly et les Beatles.
L’alto et le ténor
Brian Jones jouait aussi bien du saxophone alto que du ténor. Les deux instruments n’ont pas la même couleur : l’alto, plus aigu, plus brillant, chante volontiers la mélodie ; le ténor, plus grave, plus rauque, est l’instrument roi du rhythm and blues et du rock ‘n’ roll des années 1950, celui des solos hurlés de Lee Allen chez Little Richard ou de King Curtis chez les Coasters. Passer de l’un à l’autre permettait à Brian Jones de doubler les riffs de guitare, de répondre au chanteur ou de prendre des solos, selon le morceau. Dans un groupe de cinq musiciens, c’était presque une section de cuivres à lui seul.
Des Vegas Five aux Undertakers : la naissance d’un groupe
Bob Evans and the Five Shillings
L’histoire des Undertakers commence comme celle de dizaines de groupes de Liverpool à la fin des années 1950 : par un batteur, quelques copains et une succession de noms. À l’origine, il y a un groupe mené par le batteur Bob Evans, d’abord appelé Bob Evans and the Five Shillings, puis les Vegas Five. On y croise Les Maguire, un musicien de Wallasey qui joue alors du saxophone et qui deviendra quelques années plus tard le pianiste de Gerry and the Pacemakers, et Mike Millward, futur guitariste des Fourmost, mort en 1966. Le site a raconté le parcours de Les Maguire dans son portrait de Gerry Marsden.
Les Vegas Five sont considérés comme l’un des tout premiers groupes de rock ‘n’ roll de la région de Liverpool. Ils jouent dans les salles paroissiales, les mairies de quartier et les clubs de jeunes, comme tous les groupes de skiffle reconvertis au rock de l’époque. Le site a retracé cette préhistoire dans son dossier sur le Merseybeat.
Brian Jones remplace Les Maguire
Quand Les Maguire quitte le groupe, c’est Brian Jones, venu d’une autre formation locale, les Rebels, qui prend sa place au saxophone alto et ténor, et au chant. L’arrivée d’un saxophoniste n’est pas anodine. Dans le Liverpool de 1960, la plupart des groupes suivent le modèle des Shadows ou des groupes de rock américains à guitares : deux guitares, une basse, une batterie, un chanteur. Le saxophone renvoie à une autre tradition, celle du rhythm and blues noir, des orchestres de Little Richard et de Fats Domino, des disques de King Curtis ou de Lee Allen. Un groupe avec un saxophone peut jouer un répertoire que les autres ne peuvent pas jouer.
Un nom né d’une erreur de journal
Le nom des Undertakers, les croque-morts en français, est né d’un accident, selon l’histoire que le groupe a toujours racontée. Lors d’une annonce de concert à la mairie de Litherland, le journal local aurait interverti le nom des Vegas Five avec le mot Undertakers, qui figurait dans la colonne voisine, celle des pompes funèbres. Le promoteur, amusé, aurait encouragé le groupe à garder ce nom et à en faire un gimmick : les Undertakers ouvriront désormais leurs concerts sur une marche funèbre. Le nom, un peu macabre, un peu théâtral, très anglais dans son humour, leur restera. Chris Huston situe l’épisode en 1961.
La fusion avec Dee and the Dynamites
En février 1961, le groupe de Bob Evans fusionne avec un autre groupe de Wallasey, Dee and the Dynamites. Bob Evans s’en va. En septembre 1961, il est remplacé à la batterie par Warren Pemberton, que tout le monde appelle Bugs, venu justement des Dynamites. Bugs Pemberton est le benjamin de la formation : il va encore à l’école quand le groupe reçoit sa première invitation à Hambourg.
Au début de 1962, un jeune chanteur et bassiste de Wallasey, John Richard Lomax, dit Jackie, rejoint les Undertakers. Avec lui, le groupe trouve sa formation la plus célèbre.
Correctif factuel n° 2 — Les Undertakers ne sont pas nés en une seule fois
On lit souvent que les Undertakers ont été formés en 1961, ou en 1962 avec l’arrivée de Jackie Lomax. En réalité, le groupe est le produit d’une série de transformations. Les Vegas Five existent dès 1959, autour du batteur Bob Evans. Le nom d’Undertakers apparaît vers 1961, la fusion avec Dee and the Dynamites date de février 1961, l’arrivée de Bugs Pemberton de septembre 1961 et celle de Jackie Lomax du début de 1962. Selon la date que l’on retient, on peut donc faire naître le groupe en 1959, en 1961 ou en 1962. Brian Jones, lui, en fait partie dès l’époque des Vegas Five, ce qui fait de lui l’un des membres les plus anciens.
La formation classique
| Musicien | Instrument | Ce qu’il est devenu |
|---|---|---|
| Brian Jones | Saxophones alto et ténor, chant | Musicien de studio, puis leader des Undertakers jusqu’à sa mort en 2026 |
| Jackie Lomax | Chant, basse | Artiste Apple, protégé de George Harrison ; mort en 2013 |
| Chris Huston | Guitare solo, chant | Ingénieur du son et producteur aux États-Unis, disque d’or avec les Rascals |
| Geoff Nugent | Guitare rythmique, chant | Reformera les Undertakers ; mort en 2014 |
| Bugs Pemberton | Batterie | Installé à Los Angeles ; mort en 2013 |
Avec la mort de Brian Jones disparaît l’un des derniers témoins de cette formation classique. Jackie Lomax est mort le 15 septembre 2013, Bugs Pemberton le 13 octobre 2013, à Los Angeles, et Geoff Nugent le 12 octobre 2014. Il y a treize ans, jour pour jour, disparaissait Bugs Pemberton.
Liverpool 1961-1963 : les Undertakers au sommet de la scène locale
Une ville de trois cents groupes
Pour comprendre la place des Undertakers, il faut se souvenir de ce qu’était Liverpool au début des années 1960. La ville compte alors plusieurs centaines de groupes amateurs ou semi-professionnels, qui jouent chaque soir dans les caves, les salles paroissiales, les mairies de quartier, les clubs de jeunes et les dancings. En juillet 1961, un étudiant des beaux-arts, Bill Harry, ami de John Lennon et de Stuart Sutcliffe, lance un journal entièrement consacré à cette scène : Mersey Beat. Le nom du journal donnera son nom au mouvement tout entier.
Dans ce foisonnement, quelques groupes se détachent. Les Beatles, de retour de Hambourg, sont en train de devenir la grande attraction du Cavern. Gerry and the Pacemakers, Rory Storm and the Hurricanes, avec un certain Ringo Starr à la batterie, les Big Three, les Remo Four, Kingsize Taylor and the Dominoes, les Searchers et les Undertakers font partie du premier cercle. Le site a consacré un long dossier à l’histoire du Merseybeat, où les Undertakers figurent parmi les piliers du Cavern.
La file d’attente du Cavern
Une photographie célèbre de cette époque montre une longue file de jeunes gens devant l’entrée du Cavern Club, sur Mathew Street. Elle a souvent été reproduite comme une image de la Beatlemania naissante, avec une légende qui laisse entendre que tout ce monde attendait les Beatles. Selon l’histoire des Undertakers, la file attendait en réalité… les Undertakers. L’anecdote dit bien la popularité du groupe à l’époque : à Liverpool, avant que la célébrité nationale ne fasse le tri, les Undertakers attiraient des foules comparables à celles des Beatles.
Un son à part : le rhythm and blues et le saxophone
Ce qui distingue les Undertakers des autres groupes du Merseybeat, c’est d’abord leur son. Là où la plupart des groupes de Liverpool jouent un rock ‘n’ roll à guitares, inspiré de Chuck Berry, de Buddy Holly ou des Everly Brothers, les Undertakers puisent dans le rhythm and blues noir le plus brut, souvent dans des titres obscurs que personne d’autre ne joue en Angleterre. Les disques arrivent à Liverpool par les marins de la ligne transatlantique, les fameux Cunard Yanks, et par quelques disquaires bien approvisionnés, dont la boutique NEMS de Brian Epstein.
Trois éléments font leur réputation, selon les témoignages de l’époque : la voix de Jackie Lomax, qui s’affirme comme l’une des plus puissantes de la ville ; les guitares et les amplificateurs bricolés par Chris Huston, qui fait passer sa guitare dans une pédale de distorsion Maestro Fuzz-Tone, une rareté en 1963 ; et le saxophone de Brian Jones, qui donne au groupe une couleur que personne d’autre n’a. Le guide AllMusic résume ainsi leur originalité : peu de groupes du Merseyside avaient un saxophone.
Les riffs de saxophone de Brian Jones, mêlés aux riffs de guitare saturée de Chris Huston, donnent au groupe ce son tapageur, presque sauvage, qui fait sa marque. Les Undertakers sont aussi connus pour leur jeu de scène énergique et leurs pitreries.
L’Iron Door, l’autre cave de Liverpool
Si le Cavern est entré dans la légende, il n’était pas le seul club de la ville. L’Iron Door, sur Temple Street, à quelques rues de là, était l’un de ses grands rivaux, connu pour ses séances nocturnes où l’on jouait jusqu’à l’aube. Les Beatles s’y sont produits en 1961. Les Undertakers y étaient chez eux.
Chris Huston a raconté quelques-unes de leurs habitudes. Les Undertakers ouvraient presque toujours leurs concerts par Watch Your Step, un rhythm and blues de l’Américain Bobby Parker. Et quand une bagarre éclatait dans la salle, ce qui arrivait souvent dans les clubs de Liverpool, ils enchaînaient aussitôt sur Roll Over Beethoven de Chuck Berry, une habitude qu’ils avaient prise à Hambourg sans que personne ne sache vraiment pourquoi. Certains week-ends, le groupe jouait dans trois ou quatre salles différentes, avant de terminer par une séance de nuit à l’Iron Door ou au Cavern. Les Hollies, venus de Manchester, venaient les écouter lors des séances de midi.
Watch Your Step : un riff que les Beatles n’oublieront pas
Le choix de Watch Your Step comme morceau d’ouverture n’est pas anodin pour les fans des Beatles. Ce titre de Bobby Parker, sorti en 1961, est construit sur un riff de guitare tournant que John Lennon a reconnu comme l’une des sources d’inspiration des riffs d’I Feel Fine, en 1964, et de Day Tripper, en 1965. Les Beatles jouaient eux aussi le morceau sur scène à leurs débuts. Que les Undertakers et les Beatles aient puisé dans le même disque obscur d’un bluesman américain dit tout de la culture musicale commune de ces groupes. Le site a raconté la genèse de ce riff dans son histoire de Day Tripper.
Les Undertakers et les Beatles : voisins, rivaux, camarades
Les mêmes scènes, le même public
Les Undertakers et les Beatles appartiennent au même monde. Ils jouent dans les mêmes clubs, souvent le même soir, devant le même public. Ils se croisent dans les coulisses, dans les pubs et les cafés du centre-ville, chez les disquaires. Geoff Nugent, le guitariste rythmique des Undertakers, a laissé un témoignage souvent cité sur l’époque où Pete Best était encore le batteur des Beatles : selon lui, c’est Pete qui a mis les Beatles sur la carte, parce que c’est autour de lui que se pressaient la plupart des filles. Le site rapporte ce témoignage dans son portrait de Pete Best, le Beatle oublié.
Le même répertoire
Les deux groupes partagent aussi une partie de leur répertoire. Comme les Beatles, les Undertakers reprennent Money (That’s What I Want), le succès de Barrett Strong publié en 1959 par la jeune maison de disques Motown. Les Beatles l’ont jouée sur scène dès 1960, l’ont enregistrée lors de leur audition chez Decca le 1er janvier 1962, puis sur leur deuxième album, With the Beatles, en novembre 1963. La même année 1963, les Undertakers en publient leur propre version, en face B de leur deuxième single chez Pye. Le site a raconté cette audition dans son analyse des quinze chansons de l’audition Decca.
Cette proximité de répertoire n’a rien d’étonnant. Les groupes de Liverpool puisaient tous dans le même vivier de disques américains, et la concurrence se jouait souvent sur la capacité à dénicher un titre avant les autres. Les Undertakers avaient la réputation d’aller chercher plus loin que la plupart, dans le rhythm and blues le moins connu.
Brian Epstein frappe à la porte
L’épisode le plus révélateur des liens entre les Undertakers et l’univers des Beatles se produit après le retour du groupe de Hambourg, en 1962. Brian Epstein, qui manage les Beatles depuis le début de l’année et cherche à étoffer son écurie, s’intéresse aux Undertakers. Selon Chris Huston, il les aborde un soir au Cavern et leur dit qu’il aimerait voir certains d’entre eux à son bureau.
Les Undertakers refusent. Ils ont déjà un manager, Ralph Webster, et ne voient pas de raison de changer. Avec le recul, c’est sans doute l’une des décisions les plus lourdes de conséquences de l’histoire du groupe. Les artistes qu’Epstein prendra sous son aile en 1963 et 1964, Gerry and the Pacemakers, Billy J. Kramer and the Dakotas, les Fourmost, Cilla Black, connaîtront tous les sommets des classements britanniques. Les Undertakers, eux, resteront aux portes du succès national. Le site a raconté l’histoire de cette écurie dans son enquête sur les artistes managés par Brian Epstein.
Jackie Lomax, lui, retrouvera Epstein quelques années plus tard, lorsqu’il reviendra en Angleterre et que le manager s’intéressera de nouveau à lui, peu avant sa mort en 1967. Le site a détaillé ces liens dans sa page consacrée à Jackie Lomax.
Hambourg : le Star-Club et l’école de la nuit
L’invitation de Horst Fascher
Comme les Beatles avant eux, les Undertakers passent par Hambourg. Selon Chris Huston, c’est Horst Fascher, l’ancien boxeur devenu le responsable de la sécurité et le recruteur des clubs de Sankt Pauli, qui les invite au Star-Club après les avoir vus jouer à la mairie de Litherland. Le Star-Club, ouvert le 13 avril 1962 par Manfred Weissleder sur la Grosse Freiheit, est en train de devenir la grande salle du rock à Hambourg. Les Beatles y ont joué dès son ouverture, au printemps 1962, et y reviendront en novembre et en décembre de la même année.
Les Undertakers y arrivent pendant l’été 1962. Chris Huston a 19 ans. Bugs Pemberton est si jeune qu’il va encore à l’école au moment où l’invitation arrive. Brian Jones, à 21 ans, fait presque figure d’ancien.
Jouer des heures chaque nuit
Le régime de Hambourg est connu : des sets de plusieurs heures chaque nuit, devant un public de marins, de noctambules, d’étudiants et de prostituées, dans un quartier où l’alcool et les amphétamines circulent librement. Les groupes anglais y apprennent à tenir une scène, à durcir leur jeu, à étirer les morceaux, à capter une salle indifférente. C’est cette école qui a transformé les Beatles, entre 1960 et 1962, en groupe de scène redoutable. Elle a fait la même chose pour les Undertakers. Le site a raconté cette transformation dans son récit du retour de John Lennon de Hambourg en décembre 1960 et dans son article sur les lettres des Beatles à Hambourg.
Astrid Kirchherr et la mue de Jackie Lomax
Hambourg change aussi les hommes. Pour Jackie Lomax, le séjour est décisif. Il s’y lie d’amitié avec Astrid Kirchherr, la photographe allemande qui avait été la fiancée de Stuart Sutcliffe, mort en avril 1962, et qui avait influencé le style des Beatles. Selon Chris Huston, elle influence aussi la manière de s’habiller de Lomax, et c’est après Hambourg qu’il s’affirme comme le grand chanteur du groupe. Le site a raconté le rôle d’Astrid Kirchherr dans son enquête sur l’invention de la coupe des Beatles.
Des souvenirs partagés avec les Beatles
Les musiciens qui ont fréquenté le Star-Club en 1962 se souviennent d’une communauté de groupes anglais qui se croisaient, se dépannaient, se jalousaient un peu. Le site a publié le témoignage d’un de ces musiciens, qui cite parmi les groupes présents au Star-Club à cette époque Gerry and the Pacemakers, les Undertakers et Tony Sheridan, et qui garde de George Harrison le souvenir du meilleur musicien des Beatles, dans son article sur ces souvenirs de Hambourg.
Le saxophone dans le Merseybeat : une rareté
Pourquoi si peu de saxophones à Liverpool ?
L’originalité de Brian Jones tient en un constat : le Merseybeat est une musique de guitares. Les groupes de Liverpool sont nés du skiffle, cette musique populaire jouée avec des guitares acoustiques, une contrebasse bricolée et une planche à laver, qui a déferlé sur l’Angleterre après le succès de Lonnie Donegan en 1956. Les Quarrymen de John Lennon étaient un groupe de skiffle. Quand ces groupes passent au rock ‘n’ roll, ils gardent les guitares et ajoutent une batterie et une basse électrique. Le saxophone, instrument coûteux, difficile à apprendre et associé aux orchestres de danse ou au jazz, reste l’exception.
Howie Casey, l’autre grand saxophoniste de Liverpool
L’autre grand saxophoniste du Merseybeat est Howie Casey, membre de Derry and the Seniors, le groupe du chanteur noir Derry Wilkie, premier groupe de Liverpool envoyé à Hambourg par Allan Williams, en juillet 1960, quelques semaines avant les Beatles. Howie Casey aura plus tard un lien direct avec un Beatle : il jouera du saxophone pour Paul McCartney et Wings, sur l’album Band on the Run en 1973 et lors des tournées des années 1970. Brian Jones et Howie Casey sont les deux noms qui reviennent quand on évoque le saxophone à Liverpool au début des années 1960. Le site a évoqué Derry and the Seniors dans son article sur Lord Woodbine et le Jacaranda.
Le saxophone chez les Beatles
Les Beatles, eux, n’ont jamais eu de saxophoniste. Mais l’instrument entre dans leur musique à partir du milieu des années 1960, quand ils commencent à enrichir leurs arrangements en studio. Got to Get You into My Life, sur Revolver en 1966, est porté par une section de cuivres et de saxophones. Lady Madonna, en février 1968, s’appuie sur un quatuor de saxophonistes de jazz, dont Ronnie Scott, le patron du célèbre club londonien. Savoy Truffle, sur l’album blanc, est arrangée pour six saxophones. Et You Know My Name (Look Up the Number), enregistrée en 1967 et publiée en 1970, comporte un solo de saxophone alto joué par un certain Brian Jones. C’est là que l’histoire se complique.
You Know My Name : le solo de saxophone qui ne lui appartient pas
Une chanson des Beatles à part
You Know My Name (Look Up the Number) est l’une des chansons les plus étranges des Beatles. Commencée en mai 1967, dans la foulée de Sgt. Pepper, reprise en juin, achevée en 1969 et publiée en mars 1970 en face B de Let It Be, c’est un collage loufoque inspiré d’un slogan d’annuaire téléphonique, avec des imitations de crooner de cabaret, des bruitages et une ambiance de music-hall. Le 8 juin 1967, les Beatles invitent en studio un musicien extérieur pour y jouer un solo de saxophone alto. Ce musicien s’appelle Brian Jones. Le site a raconté la chanson dans sa page consacrée à You Know My Name.
Correctif factuel n° 3 — Le saxophone de You Know My Name n’est pas celui des Undertakers
Certaines sources, trompées par l’homonymie, attribuent le solo de saxophone de You Know My Name au Brian Jones des Undertakers, devenu musicien de studio après la séparation du groupe. C’est une erreur, que l’intéressé a lui-même démentie : le solo est l’œuvre de Brian Jones des Rolling Stones, ami des Beatles, qui jouait aussi du saxophone. Paul McCartney et Bill Wyman, le bassiste des Stones, l’ont confirmé. Le saxophoniste de Wallasey avait sa formule pour clore le débat : ce n’était pas lui, mais l’autre Brian Jones, “celui qui ne savait pas nager”. La phrase, d’un humour très noir, était sa manière de rappeler qu’il était le survivant des deux.
Une confusion qui en dit long
Que la confusion ait pu exister est révélateur. Elle suppose que le Brian Jones de Liverpool était suffisamment connu dans le milieu des studios pour qu’on puisse l’imaginer appelé par les Beatles. Elle dit aussi combien la frontière entre les musiciens célèbres et les musiciens de l’ombre était mince dans le Londres de la fin des années 1960, où les mêmes noms circulaient d’une séance à l’autre. Mais elle rappelle surtout qu’il faut toujours vérifier les crédits des disques, et se méfier des homonymes.
Les disques Pye : Tony Hatch et quatre 45 tours
La signature chez Pye
Après Hambourg, et après avoir refusé l’offre de Brian Epstein, les Undertakers signent chez Pye Records, la grande rivale londonienne d’EMI et de Decca. En 1963, toutes les maisons de disques britanniques se ruent sur Liverpool, après le succès des Beatles : chacune veut son groupe de Mersey. Pye a déjà les Searchers, qui vont décrocher la première place avec Sweets for My Sweet en août 1963. Les Undertakers sont confiés au producteur maison, Tony Hatch, futur auteur et producteur de Downtown pour Petula Clark.
Quatre singles en deux ans
| Année | Single | Référence | À noter |
|---|---|---|---|
| 1963 | Everybody Loves a Lover / (Do the) Mashed Potatoes | Pye 7N 15543 | Premier 45 tours, une reprise du succès de Doris Day et des Shirelles |
| 1963 | What About Us / Money | Pye 7N 15562 | En face B, le Money de Barrett Strong, repris la même année par les Beatles |
| 1964 | Just a Little Bit / Stupidity | Pye 7N 15607 | Une semaine dans le classement britannique, en avril 1964, à la 49e place |
| 1964 | If You Don’t Come Back / Think | Pye 7N 15690 | Publié sous le nom raccourci de ‘Takers |
Just a Little Bit, à l’origine un rhythm and blues de l’Américain Rosco Gordon, est le seul succès national du groupe, et un succès modeste : une semaine dans le classement, en avril 1964, au plus fort de la Beatlemania. Le titre sera repris plus tard par Slade et par le guitariste irlandais Rory Gallagher, preuve que la version des Undertakers avait marqué les musiciens. Le single sort aussi aux États-Unis, sur le label Parkway.
Pourquoi le succès n’est pas venu
Les témoins sont unanimes : les disques Pye des Undertakers ne rendent pas justice au groupe. Le son en est plat, les arrangements sages, le saxophone et la guitare saturée qui faisaient la force du groupe sur scène y sont domestiqués. Chris Huston a reproché au producteur son manque de soutien et à la maison de disques une promotion insuffisante. C’est un reproche que l’on retrouve chez beaucoup de groupes du Merseybeat enregistrés à la hâte à Londres en 1963 et 1964, par des producteurs qui ne connaissaient ni leur public ni leur son. Les Beatles avaient eu la chance de tomber sur George Martin ; d’autres n’ont pas eu cette chance.
Le coup de Checkpoint Charlie
La promotion du dernier single, If You Don’t Come Back, a pourtant donné lieu à l’une des anecdotes les plus étonnantes de l’histoire du groupe. Pour attirer l’attention de la presse, Chris Huston et Brian Jones se rendent à Berlin et se font arrêter à Checkpoint Charlie, le point de passage entre Berlin-Ouest et Berlin-Est, avec de la monnaie est-allemande sur eux, ce qui était interdit. Ils sont retenus quelque temps, puis renvoyés à l’Ouest après avoir dû abandonner l’argent. Le coup publicitaire, en pleine guerre froide, ne suffira pas à faire du disque un succès. Mais il dit l’énergie et l’inconscience de ces jeunes musiciens prêts à tout pour se faire remarquer.
1965 : l’Amérique, le Canada et la fin
Le rêve américain
En 1964, la Beatlemania a conquis les États-Unis. Après le passage des Beatles au Ed Sullivan Show, en février 1964, tous les groupes anglais rêvent d’Amérique, et les agents américains cherchent à faire venir n’importe quel groupe à l’accent de Liverpool. Les Undertakers sont engagés, par l’intermédiaire d’une agence appelée Talentmasters, pour une tournée nord-américaine en 1965. Ils voyagent avec un autre groupe de Liverpool, le Pete Best Combo, la formation de l’ancien batteur des Beatles, renvoyé du groupe en août 1962. Le site a raconté ce renvoi dans son récit du 16 août 1962.
Une tournée qui tourne mal
La tournée est un désastre. Les engagements promis ne sont pas tous au rendez-vous, l’argent manque, et les deux groupes se retrouvent bloqués au Canada. Les Undertakers quittent même Ottawa en laissant derrière eux une note de motel impayée. Brian Jones a pourtant laissé de cette aventure des souvenirs plutôt joyeux : dans un commentaire publié en ligne des années plus tard, un message signé de son nom évoque une chauve-souris apprivoisée dans la chambre d’hôtel et des parties de jeu de palets enseignées par un manager français, et affirme que les musiciens avaient adoré chaque minute.
La séparation
Au retour du Canada, Brian Jones rentre en Angleterre. Le groupe se sépare. Trois de ses membres restent en Amérique et y feront carrière dans l’industrie musicale : Jackie Lomax, Chris Huston et Bugs Pemberton. Les Undertakers ont toutefois laissé une trace de leur séjour américain : un album enregistré aux États-Unis et jamais publié à l’époque, qui ne paraîtra qu’en 1995, sous le titre Unearthed, chez le label britannique Big Beat. Le titre, “déterré”, est un clin d’œil au nom du groupe. Il révèle enfin le son brut que les disques Pye n’avaient pas su capter.
Les destins des Undertakers après 1965
Jackie Lomax, l’élu de George Harrison
Le destin le plus beatlesien est celui de Jackie Lomax. Après quelques années aux États-Unis, il revient en Angleterre, où il est remarqué par l’entourage des Beatles. En 1968, il devient l’un des premiers artistes du label Apple. George Harrison lui offre une chanson qu’il vient d’écrire, Sour Milk Sea, et la produit lui-même, avec une formation de rêve : Paul McCartney à la basse, Ringo Starr à la batterie, Eric Clapton à la guitare et Nicky Hopkins au piano. Le single sort à la fin de l’été 1968, dans la toute première série de disques Apple, aux côtés de Hey Jude. Il sera suivi d’un album, Is This What You Want?, en 1969.
Malgré ce parrainage exceptionnel, le succès ne viendra jamais vraiment. Jackie Lomax poursuivra une carrière discrète, entre les États-Unis et l’Angleterre, jusqu’à sa mort en septembre 2013. Le site lui a consacré une longue page et avait salué sa mémoire dans un article publié lors de sa disparition.
Chris Huston, du Merseybeat à Groovin’
Chris Huston, le guitariste bricoleur des Undertakers, fait carrière derrière la console. Devenu ingénieur du son et producteur aux États-Unis, il travaille notamment pour Atlantic Records et obtient un disque d’or avec Groovin’ des Young Rascals, numéro un aux États-Unis en 1967. Son goût de l’expérimentation sonore, celui qui le poussait à faire passer sa guitare dans une pédale Fuzz-Tone à Liverpool, a trouvé là son prolongement.
Bugs Pemberton et Geoff Nugent
Bugs Pemberton, le benjamin, s’installe à Los Angeles, où il meurt le 13 octobre 2013. Geoff Nugent, rentré à Liverpool, reformera les Undertakers à plusieurs reprises, avant de mourir le 12 octobre 2014, à 71 ans.
Brian Jones, musicien de studio
Brian Jones, rentré en Angleterre en 1965, devient musicien de séance. Les années 1960 et 1970 sont l’âge d’or des musiciens de studio britanniques, qui enregistrent anonymement des centaines de disques pour les vedettes du moment. Les crédits de ces séances sont souvent incomplets, et il est difficile de reconstituer précisément son travail de cette période. Une chose est sûre : sa réputation de saxophoniste lui permet de vivre de la musique, longtemps après la fin des Undertakers.
1963-1964 : pourquoi tant de groupes de Liverpool sont restés à quai
La ruée vers Liverpool
L’histoire des Undertakers est exemplaire d’un phénomène plus large. En 1963, après le succès de Please Please Me, puis de She Loves You, toute l’industrie du disque britannique se tourne vers Liverpool. Les dénicheurs de talents des maisons de disques londoniennes descendent dans les caves de Mathew Street, signent des groupes à la chaîne, les emmènent enregistrer à Londres en quelques heures et sortent leurs disques dans la foulée. Pendant quelques mois, avoir l’accent de Liverpool suffit presque à décrocher un contrat. Le site a raconté l’effet de ce premier tube dans son article sur les 64 ans de Love Me Do.
Une poignée de gagnants
Le résultat est un paradoxe. Quelques groupes connaissent un succès immense : outre les Beatles, Gerry and the Pacemakers, premier groupe à placer ses trois premiers singles à la première place des classements britanniques, Billy J. Kramer and the Dakotas, les Searchers, les Swinging Blue Jeans, les Merseybeats, les Fourmost. La plupart des autres, malgré leur talent et leur popularité locale, ne dépassent jamais le stade d’un ou deux singles confidentiels. Les Undertakers appartiennent à cette seconde catégorie, comme les Big Three, pourtant considérés par beaucoup de musiciens de l’époque comme l’un des meilleurs groupes de scène de la ville, ou comme Rory Storm and the Hurricanes, l’ancien groupe de Ringo Starr.
Les raisons d’un tri impitoyable
Plusieurs facteurs expliquent ce tri. Le premier est le management : les groupes d’Epstein bénéficient de son carnet d’adresses, de son sens de la présentation et de son accès privilégié à George Martin et à EMI. Le deuxième est le choix des chansons : les grands succès du Merseybeat sont souvent des chansons originales ou des titres taillés sur mesure, quand beaucoup de groupes se contentent de graver les reprises de leur répertoire de scène. Le troisième est le studio : capter l’énergie d’un groupe de scène sur un disque de deux minutes est un art que peu de producteurs maîtrisent en 1963. Le quatrième, enfin, est le temps : la vague du Merseybeat retombe dès 1965, quand les Rolling Stones, les Kinks, les Who et les Animals imposent un son plus dur, venu de Londres ou de Newcastle.
Le paradoxe du rhythm and blues
Il y a d’ailleurs une ironie dans l’échec relatif des Undertakers. Leur force, c’était le rhythm and blues brut, le saxophone, la guitare saturée, un son plus proche de celui que les Rolling Stones et les Animals allaient porter au sommet en 1964 et 1965 que de la pop mélodique des Beatles et de Gerry and the Pacemakers. En un sens, les Undertakers étaient en avance. Mais à Liverpool, en 1963, le public des maisons de disques attendait le son Merseybeat, celui des harmonies vocales et des refrains joyeux. Quand le goût du public a basculé vers le rhythm and blues, les Undertakers étaient déjà en Amérique, puis séparés.
Wallasey et le Wirral, l’autre rive du Merseybeat
L’histoire des Undertakers rappelle aussi que le Merseybeat n’était pas seulement une affaire de Liverpool au sens strict. La péninsule du Wirral, de l’autre côté de l’estuaire, avec Wallasey, Birkenhead et New Brighton, a fourni une part importante des musiciens et des salles de la scène. Le Tower Ballroom de New Brighton, où les Beatles ont joué à de nombreuses reprises en 1961 et 1962, était l’une des plus grandes salles de la région. Pour les musiciens du Wirral comme Brian Jones, Jackie Lomax ou Les Maguire, traverser la Mersey en ferry pour aller jouer au Cavern faisait partie de la routine.
Le gardien du nom : soixante ans d’Undertakers
Les New Undertakers
De retour à Liverpool, Brian Jones ne renonce pas aux Undertakers. Avec Geoff Nugent, il forme les New Undertakers, en s’associant à trois musiciens d’un autre groupe local, les Newtowns. La formation réunit Geoff Nugent, Brian Jones, Jim Jones à la basse, Bob Frazer aux claviers et Bob Williams à la batterie. Le Merseybeat a quitté les sommets des classements, balayé par le rock psychédélique puis par le hard rock, mais il reste à Liverpool un public fidèle, qui continue de remplir les clubs et les pubs pour entendre les chansons de sa jeunesse.
Le festival des jardins de 1984
En 1984, Liverpool accueille l’International Garden Festival, une grande exposition destinée à relancer une ville frappée par la désindustrialisation et le chômage. Geoff Nugent reforme les Undertakers pour l’occasion. C’est le début d’une longue seconde vie pour le groupe, qui se produit désormais régulièrement dans les festivals consacrés aux années 1960, lors de la Beatles Week de Liverpool et dans les salles du Merseyside. Quand Jackie Lomax rentre des États-Unis pour quelques jours, il lui arrive de les rejoindre sur scène pour chanter trois des chansons originales du groupe.
Une formation renouvelée
Au fil des décennies, les musiciens changent, mais Brian Jones reste. En 2007, la formation réunit Geoff Nugent, Brian Jones, Bill Good à la basse, Baz Davies à la guitare solo et Jimmy O’Brien à la batterie. Après la mort de Geoff Nugent en 2014, c’est Brian Jones qui porte le nom. Les dernières formations connues réunissaient autour de lui Tony Schofield à la guitare rythmique et au chant, Les Jones à la guitare solo, Linda Campbell à la basse, Colin Gort aux claviers et Mike Bennett à la batterie. Le saxophoniste autodidacte de 1960 était devenu le patron du groupe.
| Période | Formation |
|---|---|
| 1959-1961 | Les Vegas Five autour de Bob Evans, avec Brian Jones au saxophone après le départ de Les Maguire |
| 1962-1965 | La formation classique : Jackie Lomax, Chris Huston, Geoff Nugent, Brian Jones, Bugs Pemberton |
| Fin des années 1960 | Les New Undertakers : Geoff Nugent, Brian Jones, Jim Jones, Bob Frazer, Bob Williams |
| 2007 | Geoff Nugent, Brian Jones, Bill Good, Baz Davies, Jimmy O’Brien |
| Années 2010-2020 | Brian Jones, Tony Schofield, Les Jones, Linda Campbell, Colin Gort, Mike Bennett |
Sax, Drugs and Rock ‘n’ Roll
En 2018, Brian Jones publie ses souvenirs sous un titre qui dit tout de son humour : Sax, Drugs and Rock ‘n’ Roll, détournement de la formule célèbre “sex, drugs and rock ‘n’ roll”. Le livre raconte, de l’intérieur, la vie d’un musicien du Merseybeat, des caves de Liverpool aux nuits de Hambourg, des studios de Londres aux motels du Canada. C’est l’un des rares témoignages de première main d’un musicien de cette génération qui n’a pas connu la gloire des Beatles, mais qui a vécu les mêmes années, dans les mêmes lieux.
Ce que Brian Jones laisse au Merseybeat
Un son
Le premier héritage de Brian Jones est sonore. Dans une scène dominée par les guitares, il a imposé le saxophone comme une voix possible du Merseybeat. Ses riffs, joués à l’unisson ou en réponse à la guitare saturée de Chris Huston, ont donné aux Undertakers un son plus proche du rhythm and blues de Memphis ou de La Nouvelle-Orléans que de la pop de Liverpool. Ce son, que les disques Pye n’ont pas su capter, on peut l’entendre sur les enregistrements américains publiés en 1995 sous le titre Unearthed.
Un témoin
Le deuxième héritage est mémoriel. Pendant soixante ans, Brian Jones a été l’un des derniers témoins directs de la scène qui a vu naître les Beatles. Il a joué dans les mêmes clubs qu’eux, devant le même public, au même moment. Il a connu le Cavern avant la Beatlemania, l’Iron Door, le Star-Club, les managers et les promoteurs qui ont fait l’histoire de cette époque. Chaque disparition de cette génération emporte une part de cette mémoire. Le site a rendu hommage à d’autres figures du Merseybeat, comme Lee Curtis ou Gerry Marsden, mort en janvier 2021.
Une autre histoire des années 1960
Le troisième héritage est historique. L’histoire des Undertakers rappelle que les Beatles ne sont pas sortis de nulle part. Ils sont issus d’une scène foisonnante, compétitive, créative, où des dizaines de groupes avaient du talent, et où le succès a tenu à une poignée de décisions, de rencontres et de hasards : un manager accepté ou refusé, un producteur inspiré ou indifférent, une tournée réussie ou ratée. Les Undertakers ont refusé Brian Epstein ; les Beatles l’ont accepté. Les Undertakers ont eu Tony Hatch dans un studio de Pye ; les Beatles ont eu George Martin à Abbey Road. Ces différences ne disent rien de la valeur des musiciens. Elles disent tout de la fragilité des carrières.
Un humour de Liverpool
Il y a enfin l’homme. Ceux qui l’ont connu parlent d’un musicien drôle, un peu fou, attaché à sa ville et à son groupe, capable de transformer en blague l’homonymie qui l’a poursuivi toute sa vie. Le Brian Jones “qui savait nager” est resté jusqu’au bout fidèle à ce qu’il était en 1960 : un garçon de Wallasey qui avait appris seul le saxophone en écoutant des disques américains, et qui ne s’est jamais lassé de le jouer.
Pour aller plus loin
À écouter et à voir sur YouTube
- The Undertakers, Just a Little Bit (1964)
- Les enregistrements américains de l’album Unearthed
- Les Undertakers sur scène, dans leurs formations récentes
- Bobby Parker, Watch Your Step (1961), leur morceau d’ouverture
- Jackie Lomax, Sour Milk Sea (1968), produit par George Harrison
- Boots Randolph, Yakety Sax, le modèle de Brian Jones
À lire et à écouter
- The Undertakers, Unearthed : l’album américain enfin publié par Big Beat en 1995, en CD.
- Brian Jones, Sax, Drugs and Rock ‘n’ Roll : ses souvenirs, publiés en 2018, en livre.
- Jackie Lomax, Is This What You Want? : l’album Apple produit par George Harrison, en CD et vinyle.
- Compilations Merseybeat : pour entendre la scène de Liverpool des années 1960, plusieurs anthologies.
- Mark Lewisohn, Tune In : la référence sur le Liverpool des années 1950 et du début des années 1960, en livre.
- The Beatles, With the Beatles : pour comparer leur version de Money avec celle des Undertakers, en vinyle et CD.
- The Beatles, Past Masters : pour réécouter You Know My Name et son solo de saxophone, en CD.
Repères chronologiques
| Date | Événement |
|---|---|
| 27 novembre 1940 | Naissance de Brian Jones à Wallasey |
| 1959 | Formation des Vegas Five autour du batteur Bob Evans |
| Vers 1960 | Brian Jones, venu des Rebels, remplace Les Maguire au saxophone |
| Février 1961 | Fusion avec Dee and the Dynamites ; le nom d’Undertakers s’impose |
| Juillet 1961 | Premier numéro du journal Mersey Beat |
| Septembre 1961 | Bugs Pemberton devient le batteur du groupe |
| Début 1962 | Jackie Lomax rejoint les Undertakers |
| 13 avril 1962 | Ouverture du Star-Club de Hambourg, avec les Beatles |
| Été 1962 | Les Undertakers au Star-Club, sur l’invitation de Horst Fascher |
| 1962 | Le groupe refuse l’offre de management de Brian Epstein |
| 1963 | Signature chez Pye avec Tony Hatch ; deux singles, dont Money en face B |
| Avril 1964 | Just a Little Bit passe une semaine dans le classement britannique |
| 1964 | Dernier single Pye, sous le nom de ‘Takers ; coup publicitaire à Checkpoint Charlie |
| 1965 | Tournée nord-américaine avec le Pete Best Combo ; séparation du groupe |
| 8 juin 1967 | Brian Jones des Rolling Stones joue du saxophone sur You Know My Name des Beatles |
| 1968 | Jackie Lomax publie Sour Milk Sea chez Apple, produit par George Harrison |
| 1984 | Reformation des Undertakers pour l’International Garden Festival de Liverpool |
| 1995 | Publication d’Unearthed chez Big Beat |
| 15 septembre 2013 | Mort de Jackie Lomax |
| 13 octobre 2013 | Mort de Bugs Pemberton à Los Angeles |
| 12 octobre 2014 | Mort de Geoff Nugent |
| 2018 | Publication de Sax, Drugs and Rock ‘n’ Roll |
| 13 octobre 2026 | Annonce de la mort de Brian “Sax” Jones, à 85 ans |
Questions fréquentes
Qui était Brian “Sax” Jones ?
Le saxophoniste et chanteur des Undertakers, groupe du Merseybeat de Liverpool, né le 27 novembre 1940 à Wallasey. Il a joué avec le groupe de ses débuts, à l’époque des Vegas Five, jusqu’à ses dernières années.
Est-ce le Brian Jones des Rolling Stones ?
Non. Le fondateur des Rolling Stones, né en 1942 à Cheltenham, est mort en 1969. Les deux hommes n’avaient aucun lien.
A-t-il joué sur un disque des Beatles ?
Non. Le solo de saxophone de You Know My Name (Look Up the Number) est l’œuvre de Brian Jones des Rolling Stones. Le Brian Jones des Undertakers l’a lui-même démenti.
Quel était le plus grand succès des Undertakers ?
Just a Little Bit, entré une semaine dans le classement britannique en avril 1964, à la 49e place.
Les Undertakers ont-ils connu les Beatles ?
Oui. Ils jouaient dans les mêmes clubs de Liverpool, comme le Cavern et l’Iron Door, et au Star-Club de Hambourg la même année. Brian Epstein leur a proposé de les manager, et ils ont refusé.
Pourquoi s’appelaient-ils les Undertakers ?
Selon l’histoire du groupe, un journal local aurait interverti leur nom, les Vegas Five, avec le mot Undertakers, les croque-morts, de la colonne voisine. Le promoteur les aurait encouragés à garder ce nom.
Qu’est devenu Jackie Lomax ?
Le chanteur des Undertakers est devenu l’un des premiers artistes du label Apple des Beatles. George Harrison lui a offert et produit Sour Milk Sea en 1968. Il est mort en 2013.
Les Undertakers existent-ils encore ?
Le nom a été porté par Brian Jones jusqu’à ces dernières années, avec une formation renouvelée. Il est trop tôt pour savoir ce qu’il deviendra après sa mort.
Où écouter les Undertakers ?
L’album Unearthed, publié en 1995, rassemble leurs enregistrements américains de 1965. Leurs singles Pye figurent sur plusieurs compilations consacrées au Merseybeat.
Glossaire
Merseybeat : le courant musical né à Liverpool, sur les rives de la Mersey, à la fin des années 1950 et au début des années 1960, dont les Beatles sont l’expression la plus célèbre.
Mersey Beat : le journal fondé par Bill Harry en juillet 1961, consacré à la scène musicale de Liverpool.
Cavern Club : le club de Mathew Street où les Beatles et les Undertakers se sont produits.
Iron Door : club de Temple Street, à Liverpool, rival du Cavern, connu pour ses séances nocturnes.
Star-Club : le club de la Grosse Freiheit, à Hambourg, ouvert en avril 1962, où se sont produits les Beatles et de nombreux groupes de Liverpool.
Pye Records : maison de disques londonienne, rivale d’EMI et de Decca, qui a signé les Undertakers et les Searchers.
Skiffle : musique populaire britannique des années 1950, jouée avec des instruments simples, dont sont issus la plupart des groupes de Liverpool.
Wallasey : ville de la péninsule du Wirral, en face de Liverpool, d’où venaient plusieurs membres des Undertakers.
Sources et références
Sur les Undertakers et Brian Jones : Wikipédia en anglais, article The Undertakers (band) ; Rickenbacker Resource, The Iron Door Club: The Undertakers, souvenirs de Chris Huston ; It’s Psychedelic Baby! Magazine, The Undertakers: The Mersey Band Who Should Be Famous, novembre 2022 ; 45-rpm.org.uk, discographie des Undertakers.
Sur les Beatles : Mark Lewisohn, Tune In (2013) ; archives des séances d’Abbey Road pour You Know My Name.
Citations : Chris Huston, entretiens rapportés par Rickenbacker Resource et It’s Psychedelic Baby! ; Geoff Nugent, cité dans les biographies de Pete Best.
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