“Mr. Blue Sky” et “A Day in the Life” : le riff des Beatles que Paul McCartney a reconnu chez Jeff Lynne, de Sgt. Pepper à Free as a Bird
Paul McCartney n’a pas mis longtemps à l’entendre. Lors de l’une de leurs premières rencontres, il aurait lancé à Jeff Lynne, le fondateur d’Electric Light Orchestra, une phrase à la fois admirative et piquante : il savait d’où venait le riff de “Mr. Blue Sky”. Selon le souvenir de Lynne, Paul pensait au passage central de “A Day in the Life”, la dernière chanson de Sgt. Pepper. L’anecdote circule beaucoup en ce moment sur les réseaux sociaux, dans une version remarquablement prudente, qui rappelle que ce passage était justement la contribution de Paul à la chanson, et qu’une ressemblance ne prouve rien sur la manière dont une chanson est écrite. Nous avons vérifié chaque affirmation de ce récit, remonté jusqu’à la source de la citation, et suivi le fil qui relie les deux chansons : de Birmingham, où un jeune guitariste grandissait avec les disques des Beatles, au chalet suisse où naquit “Mr. Blue Sky”, puis aux séances de Free as a Bird, où l’homme qu’on accusait de trop ressembler aux Beatles finit par produire leurs derniers disques.
En bref : Paul McCartney a-t-il entendu les Beatles dans “Mr. Blue Sky” ?Oui, selon Jeff Lynne lui-même. Dans un entretien au Daily Telegraph publié en 2022, Lynne a raconté que Paul McCartney lui avait dit savoir d’où il tenait le riff de “Mr. Blue Sky”, et qu’il pensait au milieu de “A Day in the Life”. Lynne ajoutait aussitôt que les deux hommes étaient devenus de grands amis. Ce passage central de “A Day in the Life”, enregistré en janvier et février 1967, est bien la contribution de Paul, tirée d’une chanson inachevée qu’il avait en réserve. “Mr. Blue Sky”, écrite par Lynne au printemps 1977 dans un chalet suisse et enregistrée à Munich, clôt la suite “Concerto for a Rainy Day” de l’album Out of the Blue, paru en octobre 1977 ; le single sort au Royaume-Uni le 20 janvier 1978 et atteint la sixième place. La ressemblance tient surtout à des accords de piano martelés et à une énergie matinale commune ; elle relève du vocabulaire musical partagé, pas de l’emprunt prouvé. Jeff Lynne a ensuite coproduit “Free as a Bird” et “Real Love” avec les trois Beatles survivants, puis plusieurs titres de Flaming Pie, l’album de Paul paru le 5 mai 1997.
Sommaire
Le récit viral : une anecdote racontée avec prudence
Ce que dit le texte
Le texte qui circule s’intitule, en substance, “Le passage des Beatles que Paul a entendu dans Mr. Blue Sky”. Il part d’une anecdote : Paul McCartney aurait entendu quelque chose de familier dans le grand succès d’Electric Light Orchestra, et l’aurait fait remarquer à Jeff Lynne. Selon le souvenir de Lynne, Paul reconnaissait une ressemblance avec les Beatles, et le passage auquel il pensait était le milieu de “A Day in the Life”.
Le texte relève ensuite un détail savoureux : la section contrastée du milieu de “A Day in the Life” était la contribution de Paul, tirée d’une chanson inachevée. Paul reconnaissait donc l’écho d’un passage qu’il avait lui-même apporté aux Beatles. C’est, souligne l’auteur, une histoire plus intéressante que celle d’un Paul revendiquant la chanson pour les Beatles.
Le texte se fait ensuite précautionneux. “Mr. Blue Sky” a été écrite et produite par Lynne ; une ressemblance est quelque chose dont les auditeurs peuvent discuter, mais elle n’établit pas la manière dont une chanson a été écrite. Les dates méritent attention : la chanson figure sur l’album Out of the Blue de 1977, mais sa carrière dans le classement britannique des singles commence en janvier 1978, et elle atteint la sixième place. Enfin, l’histoire prend un tour plaisant : Lynne coproduira plus tard “Free as a Bird” et “Real Love”, puis travaillera avec Paul sur Flaming Pie, en 1997. Le musicien dont les disques invitaient à la comparaison avec les Beatles a fini par aider à fabriquer de nouveaux disques des Beatles.
Un texte rare
Il faut le dire d’emblée : ce texte est l’un des plus rigoureux que nous ayons eu à vérifier dans cette série. Il ne prête pas à Paul d’accusation de plagiat, il distingue ressemblance et emprunt, il donne des dates précises et exactes. Notre travail consistera donc moins à corriger qu’à sourcer, préciser et approfondir. Quelques points méritent tout de même des nuances, et nous les signalons dans des encadrés “Correctif factuel”, comme à l’habitude. Un tableau récapitulatif, plus bas, reprend chaque affirmation avec son verdict.
Notre méthode
Nous avons remonté la citation de Lynne jusqu’à sa source, l’entretien donné au Daily Telegraph en 2022, repris par plusieurs médias musicaux. Nous avons confronté l’histoire de “A Day in the Life” aux chronologies de référence des séances de Sgt. Pepper, et celle de “Mr. Blue Sky” aux déclarations de Lynne à la BBC, à Rolling Stone et à la presse musicale. Les crédits de Free as a Bird et de Flaming Pie ont été vérifiés sur les notices officielles. Comme toujours, nous ne reproduisons pas les paroles des chansons, protégées par le droit d’auteur : les vers sont décrits, pas cités.
Ce que Jeff Lynne a vraiment raconté
La source : le Daily Telegraph, 2022
L’anecdote ne vient pas d’une biographie ancienne ni d’une rumeur de forum. Elle vient de Jeff Lynne lui-même, dans un entretien accordé au Daily Telegraph en 2022, cité ensuite par plusieurs médias musicaux britanniques. Lynne y raconte la réaction de Paul McCartney lors de l’une de leurs premières rencontres. Paul, selon lui, lui aurait lancé : “‘Mr. Blue Sky?’ I know where you got that riff from.” “Mr. Blue Sky” ? Je sais d’où tu tiens ce riff.
Lynne poursuit, avec l’humour pince-sans-rire qui le caractérise : “He didn’t mince words. He thought I took it from the middle of ‘A Day in the Life’. But we became great pals.” Il n’a pas mâché ses mots. Il pensait que je l’avais pris au milieu de “A Day in the Life”. Mais nous sommes devenus de grands amis.
Ce que dit la citation, et ce qu’elle ne dit pas
La citation est précise sur trois points. D’abord, Paul parle d’un “riff”, c’est-à-dire d’une figure instrumentale répétée, et non d’une mélodie chantée ou de paroles. Ensuite, il désigne “le milieu” de “A Day in the Life”, ce qui, pour tous les connaisseurs de la chanson, renvoie à la section centrale, plus rapide, chantée par Paul lui-même. Enfin, Lynne présente la remarque comme franche, mais sans hostilité : la phrase suivante dit l’amitié.
La citation est en revanche muette sur d’autres points. Elle ne donne pas de date précise : Lynne parle d’une des premières fois où ils se sont rencontrés, ce qui situe vraisemblablement l’échange à la fin des années 1980 ou au début des années 1990, à l’époque où Lynne travaille avec George Harrison puis avec les trois Beatles survivants. Elle ne dit pas non plus si Paul plaisantait ou s’il était sérieux, et il est probable qu’il y avait un peu des deux. Enfin, elle ne contient aucune accusation formelle : Paul n’a jamais revendiqué de droits sur la chanson, et aucune démarche n’a jamais été entreprise en ce sens.
Correctif factuel : Paul a parlé d’un “riff”, et l’a dit en face, pas en publicLe récit viral affirme que Paul a entendu quelque chose de familier dans “Mr. Blue Sky” et l’a fait remarquer à Jeff Lynne. C’est exact, et la source est Lynne lui-même, dans le Daily Telegraph en 2022. Deux précisions complètent le tableau. D’abord, le mot employé par Paul, selon Lynne, est “riff” : il visait une figure instrumentale, très probablement les accords de piano martelés, et non la mélodie ou le texte. Ensuite, la remarque a été faite en tête à tête, au moment où les deux hommes faisaient connaissance, et non dans une déclaration publique. Nous ne connaissons cet échange que par le récit de Lynne ; Paul ne l’a, à notre connaissance, jamais commenté lui-même. Il faut donc toujours le présenter comme “selon Jeff Lynne”.
“A Day in the Life” : deux chansons cousues ensemble
La part de John
“A Day in the Life” est souvent considérée comme le sommet de la collaboration entre John Lennon et Paul McCartney, précisément parce qu’elle réunit deux chansons distinctes. La première est celle de John. À la fin de 1966 et au début de 1967, dans sa maison de Kenwood, à Weybridge, Lennon compose au piano une chanson inspirée par sa lecture du Daily Mail. Deux articles l’ont frappé : le récit de la mort de Tara Browne, jeune héritier de la famille Guinness et ami de Paul, tué dans un accident de voiture à Londres en décembre 1966, et un entrefilet sur les quatre mille trous recensés dans les routes de Blackburn, dans le Lancashire. Lennon se souviendra du chiffre exact.
À la mi-janvier 1967, la mélodie et l’essentiel des paroles de John sont écrits. Il présente la chanson à Paul, chez lui, à Cavendish Avenue. Selon la méthode qu’il décrira à Jann Wenner en 1970, chacun écrivait la partie qui lui venait facilement, puis on se passait la chanson quand on était bloqué. Paul contribue alors à plusieurs détails, dont, selon son propre récit dans The Lyrics, la ligne de transition ambiguë qui provoquera l’interdiction de la chanson par la BBC.
La part de Paul
La seconde chanson est celle de Paul. Il a en réserve un court fragment, sans rapport apparent avec le texte de John : le récit d’un matin pressé, où l’on se réveille, où l’on se prépare en hâte, où l’on court attraper le bus, avant de s’abandonner à la rêverie. Le fragment remonte à l’idée, abandonnée avant les premières séances, d’un album consacré à l’enfance à Liverpool, celle qui avait donné “Penny Lane” et “Strawberry Fields Forever”. Paul a raconté qu’il aimait prendre le bus, et son passage a l’énergie d’un garçon qui court vers l’école.
George Martin a raconté la manière dont les deux morceaux se sont rencontrés. Lennon ne savait pas comment poursuivre sa chanson : il aurait dit qu’il ne savait pas où aller ensuite. Paul lui a proposé une autre chanson sur laquelle il travaillait. Les deux fragments ont été réunis, avec, entre eux, un long passage instrumental encore vide, que l’orchestre viendrait combler. Le passage de Paul est ainsi devenu le centre de la chanson de John, comme un rêve dans le rêve.
Correctif factuel : oui, le milieu de “A Day in the Life” est bien de PaulLe récit viral affirme que la section centrale contrastée de “A Day in the Life” était la contribution de Paul, tirée d’une chanson inachevée distincte. C’est exact. Toutes les sources concordent : Lennon a écrit et chanté les couplets d’ouverture et de fin, Paul a apporté et chanté la section centrale, un fragment qu’il avait écrit séparément. Il faut seulement nuancer l’idée d’une séparation totale : Paul a aussi contribué à la chanson de John, en particulier à la phrase qui précède les deux passages orchestraux, et c’est Lennon qui chante le court passage vocal sans paroles qui ramène la chanson vers sa partie à lui. “A Day in the Life” est une véritable écriture à deux, que Lennon décrira lui-même comme un bon travail fait ensemble.
19 janvier 1967 : “In the Life Of…”
L’enregistrement commence le jeudi 19 janvier 1967 à Abbey Road, sous le titre provisoire “In the Life Of…”. Les Beatles enregistrent quatre prises de la base rythmique, avec John au piano, Paul à l’orgue Hammond, George à la guitare acoustique et Ringo aux congas, avant de changer de rôles : John à la guitare acoustique, Paul au piano, George aux maracas.
Entre la partie de John et celle de Paul, les Beatles laissent vingt-quatre mesures vides, qu’ils ne savent pas encore comment remplir. Pour s’y retrouver, Mal Evans, leur homme de confiance, compte les mesures à voix haute dans un micro, sa voix dotée d’un écho de plus en plus fort. Et, pour plaisanter, il règle un réveil qui sonne à la fin de la vingt-quatrième mesure. Le réveil tombe exactement au moment où commence la section de Paul, qui parle justement d’un réveil. George Martin dira qu’ils l’ont laissé parce qu’ils n’arrivaient pas à l’enlever. C’est l’un des plus heureux accidents de l’histoire de l’enregistrement.
10 février 1967 : l’orchestre
Comment remplir les vingt-quatre mesures ? Lennon voulait un son qui parte de rien pour devenir immense, comme une fin du monde. Paul propose un orchestre complet, quatre-vingt-dix musiciens selon certains récits. George Martin objecte qu’EMI ne paiera jamais une telle dépense. Le compromis sera un orchestre de quarante musiciens, enregistré deux fois pour en simuler le double.
La séance a lieu le vendredi 10 février 1967, dans le grand studio 1 d’Abbey Road, sous la direction de George Martin et de Paul McCartney. Martin a écrit une partition d’un genre nouveau : pour chaque instrument, il indique seulement la note la plus grave et la plus aiguë, et demande à chaque musicien de monter de l’une à l’autre à son propre rythme, sans écouter ses voisins. Les musiciens, en tenue de soirée, reçoivent des accessoires de fête, faux nez et chapeaux de carnaval. La séance devient un happening, auquel assistent Mick Jagger, Marianne Faithfull, Brian Jones, Donovan, Pattie Boyd et Michael Nesmith des Monkees. L’orchestre coûte 367 livres.
22 février 1967 : l’accord final
Il manque encore une fin. Après avoir envisagé un grand bourdonnement vocal, les Beatles optent pour un accord de mi majeur plaqué simultanément sur plusieurs pianos par John, Paul, Ringo et Mal Evans, avec George Martin à l’harmonium, enregistré le 22 février 1967. Il faut neuf prises pour synchroniser les pianistes. On pousse ensuite les potentiomètres au maximum pour laisser résonner l’accord pendant une quarantaine de secondes, jusqu’à ce que l’on entende, dit-on, le bruit de la climatisation du studio.
Sgt. Pepper et la BBC
“A Day in the Life” referme Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, publié le 26 mai 1967 au Royaume-Uni. Avant même la sortie, la BBC annonce qu’elle ne diffusera pas la chanson, estimant qu’elle pourrait encourager une attitude permissive envers la drogue. En cause, la ligne de transition, que les deux auteurs reconnaissaient comme ambiguë. La chanson deviendra néanmoins l’une des plus admirées de toute leur œuvre. Notre article Sgt. Pepper : pourquoi cet album des Beatles reste inégalé en raconte le contexte, et l’album est disponible dans sa réédition anniversaire mixée par Giles Martin : Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, édition anniversaire.
Le passage de Paul, mesure par mesure
Un changement de monde
Pour comprendre ce que Paul a pu entendre dans “Mr. Blue Sky”, il faut écouter attentivement sa section de “A Day in the Life”. Elle arrive juste après le premier grand crescendo de l’orchestre, au moment où sonne le réveil de Mal Evans. Tout change d’un coup. La chanson de John était lente, flottante, presque immobile, avec sa voix lointaine noyée d’écho. Celle de Paul est rapide, nette, terre à terre. Le tempo s’accélère.
Le moteur de cette section, c’est le piano. Paul y plaque des accords secs, détachés, répétés sur chaque temps, à la manière d’un piano de music-hall ou d’une horloge qui avance. La basse marche, la batterie de Ringo marque le rythme sans fioritures, et la voix de Paul, claire et un peu pressée, raconte le matin d’un homme qui s’est réveillé en retard. C’est un moment de vie quotidienne, de mouvement, presque de comédie, au milieu d’une chanson grave.
Du réveil au rêve
Puis la section bascule à nouveau. L’homme pressé s’installe, s’abandonne à la rêverie, et la voix de Paul cède la place à un long passage vocal sans paroles chanté par John, porté par l’orchestre et les cuivres, qui ramène la chanson vers son univers initial. En moins d’une minute, Paul a fait entrer dans la chanson de John un autre monde : le matin, la hâte, le quotidien, et la porte ouverte vers le rêve.
C’est exactement ce contraste qui fait la force de “A Day in the Life”, et c’est ce contraste que le récit viral décrit comme la “section contrastée” apportée par Paul. Il faut garder en tête cette image : des accords de piano martelés, un tempo vif, une énergie de matin pressé. C’est elle qui, dix ans plus tard, ressurgira dans l’esprit de Paul en écoutant Jeff Lynne.
Les prises de travail
Les amateurs peuvent aujourd’hui entendre comment ce passage s’est construit. La réédition de Sgt. Pepper pour son cinquantième anniversaire, en 2017, a publié les premières prises de la chanson, dont la première, enregistrée le 19 janvier 1967, où l’on entend Mal Evans compter les mesures et les Beatles chercher encore leur chemin. On y mesure à quel point la section de Paul était déjà en place, avec son piano rythmique, alors que la chanson de John attendait encore son orchestre.
“Mr. Blue Sky” : l’œuvre d’un homme seul
Jeff Lynne, enfant des Beatles
Jeff Lynne est né le 30 décembre 1947 à Birmingham. Il appartient à la génération qui a découvert le rock à l’adolescence et la pop des Beatles au moment même où elle naissait. Il apprend la guitare, joue dans des groupes locaux, et devient à la fin des années 1960 le chanteur et principal auteur de The Idle Race, un groupe pop raffiné, très marqué par les Beatles de la période psychédélique, qui ne connaîtra jamais le grand succès. En 1970, il rejoint The Move, le groupe de son ami Roy Wood et du batteur Bev Bevan, pour participer à un projet que Roy Wood mûrit depuis 1968 : créer un groupe qui mêlerait le rock et les cordes, dans l’esprit de “I Am the Walrus”.
Ce groupe, c’est Electric Light Orchestra, ELO, dont le premier album paraît en 1971. Roy Wood quitte bientôt l’aventure, et Lynne en devient le seul maître : auteur, chanteur, guitariste, arrangeur et producteur. En quelques années, ELO devient l’un des groupes les plus populaires du monde, avec une série d’albums de plus en plus ambitieux, d’Eldorado en 1974 à A New World Record en 1976.
Un chalet suisse et deux semaines de pluie
Au printemps 1977, Lynne doit écrire le successeur de A New World Record. Il loue un chalet en Suisse, dans les contreforts des montagnes, avec vue sur le Jura, non loin du lac Léman, pour s’isoler et trouver l’inspiration. Le temps ne s’y prête pas. Pendant deux semaines, il pleut, le paysage disparaît dans le brouillard, et Lynne n’écrit rien. Il le racontera en 2018 sur BBC Radio 2 : “It was dark and misty for two weeks, and I didn’t come up with a thing.” Il a fait sombre et brumeux pendant deux semaines, et je n’ai rien trouvé.
Puis, un matin, le soleil revient. La vue se dégage sur un immense paysage sous un ciel bleu. Lynne raconte qu’il a alors écrit “Mr. Blue Sky”, et treize autres chansons, dans les deux semaines suivantes. Il dira à Rolling Stone qu’il se souvenait d’avoir écrit les paroles en regardant cette vue immense sous un ciel bleu. Selon certains récits, il écrit les couplets au chalet et les refrains en studio.
Musicland, Munich
L’album est enregistré de mai à août 1977 aux studios Musicland de Munich, installés dans le sous-sol de l’hôtel Arabella, où travaillent aussi Giorgio Moroder et, à d’autres époques, les Rolling Stones ou Queen. Lynne y dirige le groupe et des musiciens supplémentaires : pour “Mr. Blue Sky”, il utilise une section de cordes d’une trentaine de musiciens et un chœur d’une vingtaine de voix, selon les témoignages recueillis plus tard.
Le résultat est Out of the Blue, un double album de dix-sept chansons, toutes écrites, arrangées et produites par Jeff Lynne. Il paraît en octobre 1977 chez Jet Records, avec une pochette spectaculaire représentant un vaisseau spatial en forme de logo ELO, dessinée par l’illustrateur japonais Shusei Nagaoka. L’album entre dans le top 5 dans plusieurs pays et reste, pour beaucoup, le chef-d’œuvre du groupe.
Quatre faces, dix-sept chansons
Le double album est construit comme un voyage. La première face s’ouvre sur “Turn to Stone” et “Sweet Talkin’ Woman”, deux des plus grands succès du groupe. La deuxième rassemble des chansons plus contrastées, de la ballade aux pièces orchestrales. La troisième est entièrement occupée par la suite “Concerto for a Rainy Day”. La quatrième se termine par “Wild West Hero”, une ballade cinématographique qui sera elle aussi un succès en single au Royaume-Uni. L’ensemble forme l’un des albums les plus ambitieux de la pop des années 1970, et l’un des plus vendus d’ELO.
“Concerto for a Rainy Day”
La troisième face du double album est une suite de quatre morceaux, intitulée “Concerto for a Rainy Day”, concerto pour un jour de pluie : “Standin’ in the Rain”, “Big Wheels”, “Summer and Lightning” et “Mr. Blue Sky”. La suite raconte, en musique, exactement ce que Lynne a vécu en Suisse : la pluie, l’attente, l’orage, puis le retour du soleil. “Mr. Blue Sky” en est le finale, l’explosion de joie après des jours de grisaille.
On y retrouve la structure dramatique d’une œuvre en plusieurs mouvements, avec un début d’annonce météo prononcée par une voix déformée, une progression qui s’élargit, et un final grandiose. L’ambition rappelle évidemment celle des Beatles de 1967, qui avaient conçu Sgt. Pepper comme un tout. Lynne ne l’a jamais caché.
Anatomie de “Mr. Blue Sky”
Le piano qui ouvre la porte
“Mr. Blue Sky” s’ouvre sur des accords de piano frappés en staccato, détachés et réguliers, qui posent immédiatement la pulsation. C’est la figure que Paul, selon Lynne, a appelée un “riff”. La chanson file à vive allure, autour de 178 pulsations par minute selon les analyses publiées, avec une sensation de mouvement permanent, de marche joyeuse. La voix de Lynne entre, légère, sur ce tapis de piano, et le texte décrit le retour du soleil après la pluie, l’émerveillement d’un matin lumineux, le ciel bleu enfin retrouvé.
Au fil de la chanson, l’arrangement s’enrichit couche après couche : guitares, chœurs, cordes, effets. Lynne a précisé pour Guitar Player, en 2013, que ses parties de guitare étaient jouées sur une Les Paul Goldtop de 1974 et un ampli Fender Vibroverb, sans rien de compliqué. Le son est celui d’une grande production de studio, saturée d’idées, mais d’une clarté remarquable.
L’extincteur de Bev Bevan
Certains détails sont restés célèbres. Le son métallique, proche d’une cloche à vache, qui marque les temps tout au long de la chanson, est produit par le batteur Bev Bevan tapant sur un extincteur avec une baguette. Une ligne de basse descendante, vers 3 min 15, prépare la grande section finale. À partir de 3 min 40 environ, la chanson se transforme en coda orchestrale, avec cordes et chœur, qui rappelle davantage la musique classique que la pop.
Ce que dit vraiment le vocodeur
La toute fin de la chanson contient une phrase prononcée au vocodeur, que des millions d’auditeurs ont mal comprise pendant des décennies, beaucoup croyant entendre le titre de la chanson. En réalité, comme Lynne l’a expliqué en 2012 dans l’émission The One Show de la BBC, le vocodeur dit “Please turn me over”, retournez-moi s’il vous plaît : un clin d’œil à l’auditeur, puisque “Mr. Blue Sky” était le dernier morceau de la troisième face du double album, et qu’il fallait retourner le disque pour écouter la quatrième.
Correctif factuel : le vocodeur final ne chante pas le titre de la chansonUne croyance très répandue veut que le vocodeur qui clôt “Mr. Blue Sky” répète le titre de la chanson. Jeff Lynne a corrigé cette erreur à plusieurs reprises, notamment dans l’émission de la BBC The One Show en 2012 : la phrase est “Please turn me over”, une invitation à retourner le vinyle, puisque la chanson terminait la troisième face de l’album Out of the Blue. La coda complète figurait sur le single britannique, mais pas sur la version américaine. Lors de son réenregistrement de 2012, Lynne a supprimé cette double fin, qui n’avait de sens que dans la suite “Concerto for a Rainy Day”.
Une enfance de cinéma
Lynne a aussi évoqué d’autres sources, plus anciennes, de son goût pour les grandes orchestrations. Il a raconté avoir été marqué, enfant, à Birmingham, par la musique de film de Dimitri Tiomkin pour The High and the Mighty, le drame aérien de 1954 avec John Wayne. L’un des effets de “Mr. Blue Sky”, le vocodeur, aurait été inspiré par une série de disques pour enfants des années 1940, Sparky’s Magic Piano, où un piano parlait grâce à un procédé électronique. Ces souvenirs disent une chose importante : l’univers de Lynne ne se réduit pas aux Beatles, même si ceux-ci y occupent une place centrale.
Les dates : un album de 1977, un tube de 1978
Octobre 1977 : Out of the Blue
Le récit viral insiste avec raison sur les dates, souvent confondues. “Mr. Blue Sky” est écrite au printemps 1977 et enregistrée l’été suivant à Munich. Elle paraît pour la première fois en octobre 1977, sur l’album Out of the Blue. L’album est un succès immédiat, porté par un premier single, “Turn to Stone”.
20 janvier 1978 : le single
“Mr. Blue Sky” n’est publiée en single au Royaume-Uni que le 20 janvier 1978. Elle entre alors dans le classement britannique et atteint la sixième place, devenant l’un des plus grands succès d’ELO dans son pays. Aux États-Unis, où le single sort quelques mois plus tard dans une version raccourcie sans la coda, elle ne dépasse pas la trente-cinquième place du Billboard Hot 100. C’est l’un de ces paradoxes dont l’histoire de la pop est remplie : la chanson qui est aujourd’hui la plus célèbre d’ELO dans le monde entier n’a été qu’un succès moyen à sa sortie aux États-Unis.
Correctif factuel : les dates du récit viral sont exactesLe récit viral précise que “Mr. Blue Sky” a paru sur l’album Out of the Blue de 1977, que sa carrière dans le classement britannique des singles a commencé en janvier 1978 et qu’elle a atteint la sixième place. Ces trois affirmations sont exactes : l’album est sorti en octobre 1977, le single britannique le 20 janvier 1978, et il a culminé au sixième rang. On peut ajouter qu’aux États-Unis, le single, publié dans une version sans la coda, s’est arrêté à la trente-cinquième place. La prudence du récit est donc justifiée : on lit parfois que “Mr. Blue Sky” était un tube de 1977, ce qui est inexact pour le single.
Une seconde vie
La popularité de “Mr. Blue Sky” n’a cessé de croître depuis. Lynne l’a réenregistrée en 2012 pour l’album Mr. Blue Sky: The Very Best of Electric Light Orchestra, où il revisite seul ses grands succès : Mr. Blue Sky: The Very Best of Electric Light Orchestra. Le cinéma s’en est emparé, notamment en 2017 pour la séquence d’ouverture des Gardiens de la Galaxie Vol. 2. Et la chanson est devenue, pour beaucoup de Britanniques, l’hymne obligé des jours de beau temps. L’album original est disponible en version remasterisée : Out of the Blue d’Electric Light Orchestra.
Emprunt ou vocabulaire commun ?
Ce qui se ressemble
Venons-en à la question posée par le récit viral : quand on compare “Mr. Blue Sky” et la section de Paul dans “A Day in the Life”, entend-on un emprunt précis ou un vocabulaire musical partagé ? La réponse demande d’écouter les deux morceaux côte à côte.
Les points communs sont réels. Dans les deux cas, le moteur de la musique est un piano qui plaque des accords courts et détachés sur chaque temps, à un tempo vif, en mode majeur. Dans les deux cas, ce piano rythmique accompagne une voix légère, presque parlée, qui décrit un moment du quotidien. Dans les deux cas, l’énergie est celle du matin : chez Paul, un réveil et une course pour attraper le bus ; chez Lynne, le soleil qui revient et le ciel bleu après la pluie. Et dans les deux cas, cette section allègre s’inscrit dans une construction plus large, avec des cordes, des chœurs et un final orchestral spectaculaire. Un musicien qui entend “Mr. Blue Sky” pour la première fois, et qui a joué le piano de “A Day in the Life”, peut légitimement reconnaître une parenté.
Ce qui diffère
Les différences sont tout aussi nettes. La section de Paul est brève, une minute à peine, et sert de contraste dans une chanson sombre ; “Mr. Blue Sky” est une chanson entière, construite sur ce mouvement de bout en bout, et qui en fait sa raison d’être. La mélodie chantée n’a rien de commun : celle de Paul avance par phrases courtes et parlées, celle de Lynne s’élève dans un refrain lyrique et ample. Les harmonies diffèrent également, de même que l’orchestration : “Mr. Blue Sky” utilise les cordes, les chœurs et les effets électroniques de la fin des années 1970, avec un son beaucoup plus dense. Enfin, le piano martelé n’est pas une invention de Paul : on le trouve dans le music-hall britannique, dans le rhythm and blues, chez Fats Domino ou Little Richard, et chez les Beatles eux-mêmes ailleurs, de “Lady Madonna” à “Martha My Dear”.
Un vocabulaire hérité
C’est sans doute la meilleure réponse à la question du récit viral. Ce que Paul a entendu dans “Mr. Blue Sky” n’est pas une citation, mais un geste musical qu’il avait lui-même contribué à populariser, et que Lynne avait absorbé, comme toute sa génération, en écoutant les Beatles. Lynne ne l’a jamais nié : il a souvent dit que les Beatles étaient sa première influence, et que ELO était né du désir de prolonger ce qu’ils avaient commencé en 1967. Le riff de “Mr. Blue Sky” est donc moins un emprunt à “A Day in the Life” qu’un descendant de la manière dont les Beatles, et Paul en particulier, avaient fait du piano rythmique un moteur de la pop.
Correctif factuel : une ressemblance perçue n’est pas une preuve d’empruntLe récit viral rappelle avec justesse qu’une ressemblance est quelque chose dont les auditeurs peuvent discuter, mais qu’elle n’établit pas la manière dont une chanson a été écrite. C’est exact, et il faut le souligner. Jeff Lynne a toujours décrit “Mr. Blue Sky” comme née dans un chalet suisse, après deux semaines de pluie, et il n’a jamais attribué son riff à “A Day in the Life”. La remarque de Paul, telle que Lynne la rapporte, relève de la complicité entre musiciens plutôt que de l’accusation. Aucune procédure, aucune revendication de droits n’a jamais été engagée. Présenter “Mr. Blue Sky” comme un plagiat des Beatles serait donc faux. Présenter la chanson comme influencée par les Beatles en général est en revanche conforme à ce que Lynne a toujours dit lui-même.
Le précédent de “My Sweet Lord”
L’histoire des Beatles connaît pourtant un cas où une ressemblance est devenue une affaire judiciaire : celui de “My Sweet Lord” de George Harrison, jugée en 1976 comme un plagiat inconscient de “He’s So Fine” des Chiffons. La différence est instructive. Dans cette affaire, la mélodie chantée et sa structure étaient presque identiques, ce que le juge a constaté note par note. Rien de tel entre “Mr. Blue Sky” et “A Day in the Life”, où la parenté tient à un accompagnement, une texture et une énergie, pas à une mélodie. L’affaire a marqué tous les auteurs de la génération, et rend d’autant plus remarquable la légèreté avec laquelle Paul a évoqué “Mr. Blue Sky” : chez les Beatles, on savait mieux que personne qu’une ressemblance peut coûter cher, et qu’elle ne prouve pas une intention. L’affaire “My Sweet Lord” est racontée dans notre portrait d’Allen Klein, qui y joua un rôle trouble.
Paul, le plus attentif des auditeurs
Reste la dimension la plus savoureuse de l’anecdote, que le récit viral a très bien vue : Paul a reconnu, dans la chanson d’un autre, l’écho d’un passage qu’il avait lui-même apporté aux Beatles. Sa remarque à Lynne est celle d’un créateur qui sait reconnaître ce qu’il a transmis. Les Beatles ont eu beaucoup d’héritiers revendiqués, d’ELO à Oasis, dont le cas est raconté dans notre histoire croisée des Beatles et d’Oasis.
ELO, “fils des Beatles”
Le projet de Roy Wood
L’idée d’Electric Light Orchestra remonte à 1968. Roy Wood, le principal auteur de The Move, rêve d’un groupe qui reprendrait là où les Beatles s’étaient arrêtés avec “I Am the Walrus”, “Penny Lane” et “A Day in the Life” : un rock où les violoncelles et les violons tiendraient la place des guitares. Avec Jeff Lynne, arrivé dans The Move en 1970, il donne naissance au projet, qui se concrétise en 1971 avec le premier album d’ELO, dont est tiré le single “10538 Overture”, construit autour d’un riff de violoncelles.
Le rapport aux Beatles est donc inscrit dans l’acte de naissance même du groupe. ELO ne s’est pas contenté d’être influencé par les Beatles : il s’est fondé sur l’idée de prolonger une direction que les Beatles avaient ouverte, puis abandonnée en se séparant. “Mr. Blue Sky”, avec ses cordes, ses chœurs et sa structure de suite, est l’aboutissement de ce projet.
“Son of Beatles”
John Lennon l’avait bien compris. En 1974, sur la radio new-yorkaise WNEW, il dit tout le bien qu’il pense d’ELO et de leur single “Showdown”, qu’il trouve formidable et qu’il s’attendait à voir arriver en tête des classements ; il regrette que la maison de disques ne l’ait pas mieux soutenu. Et il ajoute une formule restée célèbre : “I call them ‘Son of Beatles’.” Je les appelle le Fils des Beatles. Il note qu’ils font des choses que les Beatles n’avaient jamais faites, et rappelle que leur projet initial était de continuer là où les Beatles s’étaient arrêtés avec “Walrus”.
On imagine ce que ce compliment de Lennon put représenter pour Lynne. Il montre surtout que la comparaison entre ELO et les Beatles n’était pas une critique, mais une filiation reconnue par les Beatles eux-mêmes. Quand Paul, plus tard, fera sa remarque sur “Mr. Blue Sky”, il ne fera que prolonger, sur un mode plus taquin, ce que John avait dit en 1974.
“Roll Over Beethoven”
Un autre clin d’œil relie ELO aux Beatles. En 1973, le groupe publie une reprise spectaculaire de “Roll Over Beethoven” de Chuck Berry, que les Beatles avaient enregistrée en 1963 sur With the Beatles, avec George Harrison au chant. La version d’ELO commence par la Cinquième Symphonie de Beethoven, jouée par les cordes, avant que le rock n’emporte tout. C’est un manifeste : le rock et le classique, l’héritage des Beatles et celui de l’orchestre, réunis dans un même morceau.
Les Beatles eux-mêmes et l’art de l’écho
Paul et la peur de “Yesterday”
Si Paul a l’oreille si fine pour repérer une ressemblance, c’est aussi parce qu’il a lui-même vécu dans la crainte d’avoir emprunté sans le savoir. L’histoire est célèbre : quand la mélodie de “Yesterday” lui vient en rêve, chez les Asher, à Wimpole Street, il est persuadé qu’il s’agit d’un air qu’il a entendu quelque part. Pendant des semaines, il la joue à tous ceux qu’il croise, musiciens, producteurs, amis, en leur demandant s’ils la reconnaissent. Personne ne la reconnaît. Il finit par admettre qu’elle est de lui.
Ce scrupule dit quelque chose de la manière dont Paul pense la musique. Il sait que les mélodies circulent, que l’on peut reproduire sans le vouloir ce que l’on a entendu. Quand il dit à Lynne qu’il sait d’où vient son riff, il ne l’accuse pas : il constate, avec l’œil d’un artisan, qu’une figure musicale a voyagé.
“Lady Madonna” et “Bad Penny Blues”
Paul a lui-même reconnu certains emprunts. Pour “Lady Madonna”, enregistrée en février 1968, il s’est inspiré du piano de “Bad Penny Blues”, un succès de jazz britannique de 1956 du trompettiste Humphrey Lyttelton, produit par Joe Meek. Le piano boogie, martelé, qui ouvre “Lady Madonna” vient de là, et Paul ne l’a jamais caché. C’est un cas exemplaire de vocabulaire hérité : un motif de piano qui passe du jazz traditionnel britannique au rock des Beatles, avant de nourrir, à son tour, des générations de pianistes pop.
Le piano martelé de la section de Paul dans “A Day in the Life” appartient à cette même famille. Il n’est pas l’invention d’un homme, mais l’héritage du music-hall, du boogie et du rhythm and blues que Paul a entendus enfant dans la maison de Forthlin Road, où son père Jim jouait du piano. Le riff de “Mr. Blue Sky” en est un descendant parmi d’autres.
Lennon, Chuck Berry et “Come Together”
Les Beatles ont aussi connu le revers de la médaille. En 1969, Lennon ouvre “Come Together” par une phrase directement inspirée de “You Can’t Catch Me” de Chuck Berry. L’éditeur de Berry, Morris Levy, poursuit Lennon. L’affaire se règle à l’amiable : Lennon s’engage à enregistrer plusieurs chansons du catalogue de Levy, ce qui conduira, après bien des péripéties, à l’album Rock ‘n’ Roll de 1975. La frontière entre l’hommage, la citation et l’emprunt a donc toujours été poreuse, y compris chez les Beatles.
1967-1977 : dix ans de pop orchestrale
Après Sgt. Pepper
Pour situer “Mr. Blue Sky”, il faut mesurer ce que “A Day in the Life” et Sgt. Pepper ont déclenché. À partir de 1967, l’idée d’associer la pop et l’orchestre, le studio et la symphonie, devient une ambition partagée par de nombreux groupes britanniques. La même année, Procol Harum publie “A Whiter Shade of Pale”, inspiré de Bach, et les Moody Blues enregistrent Days of Future Passed avec un orchestre, dans un album conçu comme une journée entière, du matin à la nuit. Les Bee Gees, les Zombies, les Kinks explorent à leur tour l’album-concept et les arrangements ambitieux.
ELO naît de ce mouvement, avec une différence : là où les autres groupes ajoutaient l’orchestre à leur musique, Roy Wood et Jeff Lynne veulent en faire le cœur même du groupe, avec des violonistes et des violoncellistes membres à part entière d’ELO, sur scène comme en studio. C’est le projet que résumait Lennon en 1974 : continuer là où les Beatles s’étaient arrêtés avec “I Am the Walrus”.
Une journée, encore
Il y a d’ailleurs une parenté thématique frappante entre les deux œuvres. “A Day in the Life” raconte, comme son titre l’indique, une journée : les nouvelles du journal, le réveil, le bus, la rêverie. Days of Future Passed des Moody Blues suit le cours d’une journée. Et la suite “Concerto for a Rainy Day”, qui se termine par “Mr. Blue Sky”, raconte elle aussi un temps qui passe, de la pluie au soleil. Le récit d’une journée, d’un matin, d’un retour de la lumière, est l’un des grands motifs de la pop orchestrale de cette décennie, et Lynne y puise comme les autres.
Écouter les deux passages côte à côte
Un guide d’écoute
Pour se faire sa propre opinion, rien ne vaut l’écoute comparée. Dans “A Day in the Life”, la section de Paul commence un peu après la deuxième minute, juste après le premier grand crescendo de l’orchestre et la sonnerie du réveil. Il faut écouter le piano : des accords frappés sur chaque temps, secs, sans pédale, pendant que la basse descend et que la voix de Paul déroule son récit pressé. La section dure environ une demi-minute avant de basculer dans le passage vocal sans paroles.
Dans “Mr. Blue Sky”, le piano est là dès les premières secondes. Il faut écouter le même type d’accords détachés, réguliers, qui donnent l’impulsion à toute la chanson, puis la manière dont ils restent présents sous les couplets, avant que l’arrangement ne s’épaississe. On peut alors se poser les bonnes questions : le rythme est-il le même ? Les accords se succèdent-ils dans le même ordre ? La voix se pose-t-elle de la même manière ? Notre réponse est que le rythme et la couleur sont proches, mais que l’enchaînement des accords et la mélodie diffèrent nettement.
Ce que l’oreille retient
Ce que l’oreille retient, au fond, c’est une sensation commune : celle d’un élan, d’un matin, d’une mise en mouvement. C’est précisément ce que les deux auteurs voulaient exprimer, Paul en racontant un réveil pressé, Lynne en célébrant le retour du soleil. Il n’est pas étonnant que des musiciens qui cherchent à exprimer la même chose trouvent des gestes semblables. Il n’est pas étonnant non plus que l’auteur du premier ait reconnu, dans le second, quelque chose de familier.
Et si Paul plaisantait ?
Il faut enfin envisager l’hypothèse la plus simple : Paul plaisantait. Il est connu pour son humour taquin, et pour sa manière de tester les gens qu’il rencontre. Dire à Jeff Lynne, lors de leurs premières rencontres, qu’il savait d’où venait son riff, c’était peut-être une façon de lui signifier qu’il avait bien écouté ses disques, qu’il connaissait sa dette envers les Beatles, et qu’il n’était pas dupe. Lynne, en racontant l’anecdote avec humour et en ajoutant aussitôt qu’ils étaient devenus amis, semble l’avoir prise ainsi. C’est la lecture la plus fidèle à l’esprit de la citation.
Jeff Lynne et les Beatles : une histoire en quatre étapes
1968 : une demi-heure à Abbey Road
La relation de Jeff Lynne avec les Beatles commence bien avant “Mr. Blue Sky”, par un moment qu’il n’a jamais oublié. En 1968, alors qu’il enregistre à Londres avec The Idle Race, un ami de l’ingénieur du groupe, qui travaille sur une séance des Beatles, appelle Abbey Road et obtient que les jeunes musiciens viennent assister à l’enregistrement. Lynne y va. Il voit George Martin diriger une section de cordes pour “Glass Onion”, la chanson de Lennon qui figurera sur le White Album.
Il racontera la scène à Classic Rock : personne n’avait encore entendu la chanson, et lui était là, à Abbey Road, en train de l’écouter se faire. Il reste une demi-heure environ, puis, par politesse, s’en va. Et il avoue qu’en retournant à sa propre séance, la musique de son groupe ne lui semblait plus aussi bonne. Le jeune Lynne avait vu, de ses yeux, la manière dont les Beatles et George Martin marient le rock et l’orchestre. Il en fera le projet de sa vie.
1987-1988 : George Harrison, Cloud Nine et les Wilburys
La deuxième étape passe par George Harrison. En 1986, George, qui n’a plus publié d’album depuis 1982, cherche un producteur pour son retour. Il pense à Jeff Lynne, dont il admire le travail avec ELO. Les deux hommes se rencontrent, s’entendent immédiatement, et Lynne coproduit Cloud Nine, publié en novembre 1987. L’album est un triomphe, porté par “Got My Mind Set on You”, numéro un aux États-Unis, et par “When We Was Fab”, une chanson qui pastiche avec tendresse le son des Beatles de 1967, violoncelles et sitar compris. Le clip de “When We Was Fab”, où apparaît Ringo, est raconté dans When We Was Fab (1988) : Godley & Creme, Ringo Starr et les images impossibles de George Harrison.
L’année suivante, en 1988, George a besoin d’une face B pour un single européen. Avec Lynne, il improvise une séance chez Bob Dylan, à Malibu, avec Tom Petty et Roy Orbison. Le morceau, “Handle with Care”, est trop bon pour une face B. Il donne naissance à un groupe, les Traveling Wilburys, dont l’album Traveling Wilburys Vol. 1 paraît en octobre 1988. Lynne est désormais l’un des plus proches collaborateurs d’un Beatle. Cet épisode est évoqué dans notre hommage à Phil McDonald.
1991-1992 : Ringo
Lynne travaille aussi avec Ringo Starr, qui lui confie deux titres de son album Time Takes Time, en 1992, parmi les quatre producteurs de ce disque de retour. Leur collaboration se prolongera bien plus tard. Nous l’avons racontée en détail dans Jeff Lynne et Ringo Starr : Time Takes Time, Zoom et Back Off Boogaloo.
1994-1995 : Free as a Bird et Real Love
La troisième étape est la plus extraordinaire. Au début des années 1990, Paul, George et Ringo préparent The Beatles Anthology, une histoire du groupe en documentaire, en livre et en disques. L’idée naît d’y ajouter des chansons inédites, enregistrées par les trois survivants sur des maquettes de John Lennon. En janvier 1994, Yoko Ono remet à Paul plusieurs cassettes de maquettes enregistrées par John à la fin des années 1970 au Dakota, dont “Free as a Bird”, “Real Love” et “Now and Then”.
Il faut un producteur. George Martin, qui a produit tous les disques des Beatles, décline : ses problèmes d’audition l’empêchent désormais de travailler sur un projet aussi délicat. C’est George Harrison qui propose Jeff Lynne, avec qui il vient de vivre l’aventure de Cloud Nine et des Wilburys. Paul et Ringo acceptent. Ironie de l’histoire : l’homme dont on disait depuis vingt ans qu’il faisait du “Beatles sans les Beatles” va produire les derniers enregistrements des Beatles.
Hog Hill Mill, février 1994
Les séances de “Free as a Bird” commencent vers le 11 février 1994 et se poursuivent en mars, au studio de Paul, Hog Hill Mill, dans l’East Sussex, avec Geoff Emerick et Jon Jacobs comme ingénieurs. Le défi technique est immense : la maquette de John, enregistrée sur une simple cassette, au piano, avec un bourdonnement de fond, doit être nettoyée, calée sur un tempo stable, et intégrée à un arrangement de groupe. Lynne y consacre des semaines de travail minutieux. Les trois Beatles ajoutent leurs voix, leurs instruments, et complètent les paroles inachevées de John.
Harrison résumera l’esprit de l’opération : le morceau sonnerait comme les Beatles s’il était joué par eux. Ringo dira qu’en l’écoutant “de l’extérieur”, il avait trouvé que cela sonnait exactement comme les Beatles. Le studio de Paul et son histoire sont racontés dans Hog Hill Mill, le moulin-studio de Paul McCartney.
Les sorties de 1995 et 1996
“Free as a Bird” est diffusé pour la première fois sur BBC Radio 1 dans la nuit du 20 novembre 1995, juste avant la sortie d’Anthology 1, et paraît en single au Royaume-Uni le 4 décembre 1995. Il atteint la deuxième place du classement britannique, avec 120 000 exemplaires vendus la première semaine, et la sixième aux États-Unis, devenant le trente-quatrième single des Beatles à entrer dans le top 10 américain. Il remporte en 1997 le Grammy de la meilleure performance pop par un duo ou un groupe. “Real Love”, enregistré en février 1995 sur le même principe, paraît en mars 1996, en ouverture d’Anthology 2. Le premier volume de l’Anthology est disponible ici : The Beatles Anthology 1. Le dernier volume, et sa genèse, sont racontés dans notre article sur Anthology 3.
“Real Love”, la deuxième chanson
“Real Love” pose des problèmes différents. La maquette de John est plus aboutie que celle de “Free as a Bird” : la chanson est entièrement écrite, avec ses paroles et sa structure, et John l’avait travaillée à plusieurs reprises à la fin des années 1970. Une version de travail avait même été publiée en 1988 sur la bande originale du film Imagine: John Lennon. Mais l’enregistrement retenu souffre d’un souffle et de défauts de vitesse qu’il faut corriger patiemment. Lynne et les trois Beatles s’y attellent en février 1995. Le résultat est plus léger, plus pop que “Free as a Bird”, avec un piano, des guitares acoustiques et des harmonies qui rappellent les Beatles du milieu des années 1960. Nous avons raconté la bande originale de 1988 dans Imagine: John Lennon, la bande originale de 1988.
Le cas de “Now and Then”
La troisième maquette, “Now and Then”, est elle aussi travaillée avec Lynne, en 1995, mais le projet est abandonné : la qualité de l’enregistrement, avec son bourdonnement de fond, rend la voix de John trop difficile à isoler, et George Harrison se montre très réservé sur la chanson. Il faudra attendre près de trente ans, et les progrès de l’intelligence artificielle appliquée à la séparation des sources sonores, pour que Paul et Ringo la terminent avec Giles Martin, sans Lynne. “Now and Then” paraît le 2 novembre 2023, présentée comme la dernière chanson des Beatles. Nous avons évoqué ces maquettes de John dans John Lennon avait-il perdu l’amour de la musique ?.
1995-1997 : Flaming Pie
La quatrième étape est celle qui lie Lynne à Paul en particulier. Pendant le travail sur l’Anthology, Paul a réécouté des heures de bandes des Beatles, et en a tiré, de son propre aveu, l’envie de faire un disque plus simple, plus spontané, plus proche de l’esprit du groupe. Il fait de nouveau appel à Jeff Lynne, avec qui il vient de passer des semaines à Hog Hill Mill sur “Free as a Bird” et “Real Love”.
L’album s’appelle Flaming Pie, d’après une plaisanterie de Lennon de 1961 sur l’origine du nom des Beatles, révélé par un homme sur une tarte enflammée. Il paraît le 5 mai 1997 chez Parlophone. Les producteurs crédités sont Paul McCartney, Jeff Lynne et George Martin, ce dernier ayant coproduit “Calico Skies” et écrit les arrangements d’orchestre de “Somedays” et de “Beautiful Night”. Lynne joue sur huit des quatorze titres : guitares électriques et acoustiques, claviers, chœurs, et même un clavecin électrique sur “Little Willow”. On l’entend notamment sur “The Song We Were Singing”, “The World Tonight”, “Flaming Pie”, “Heaven on a Sunday”, “Souvenir”, “Little Willow”, “Really Love You” et “Beautiful Night”.
L’album entre dans le classement britannique à la deuxième place le 11 mai 1997, seulement devancé par Tellin’ Stories des Charlatans, et y reste dix-sept semaines. Il est souvent cité, avec Chaos and Creation in the Backyard, comme l’un des meilleurs albums de Paul depuis les années 1970. Ringo Starr joue sur deux titres, et Linda McCartney chante dans les chœurs : ce sera le dernier album studio de Paul publié du vivant de Linda, morte en avril 1998. L’album a été réédité en 2020 dans la collection des archives de Paul : Flaming Pie de Paul McCartney. La collaboration de Ringo et de Paul sur cette période est retracée dans Ringo Starr et Paul McCartney : Looking for You (1996-1997).
Correctif factuel : Lynne a coproduit les deux singles avec les trois Beatles, et Flaming Pie avec Paul et George MartinLe récit viral affirme que Lynne a ensuite coproduit “Free as a Bird” et “Real Love”, puis travaillé avec Paul sur Flaming Pie, paru en 1997. C’est exact, avec deux précisions. D’abord, la production des deux singles est créditée conjointement à Jeff Lynne et aux Beatles eux-mêmes : Lynne n’était pas seul aux commandes, et George Martin, retenu par ses problèmes d’audition, n’y a pas participé. Ensuite, Flaming Pie a trois producteurs crédités, Paul McCartney, Jeff Lynne et George Martin, et Lynne n’est présent que sur une partie des titres, huit sur quatorze. Il faut aussi rappeler que Lynne a travaillé avec George Harrison dès 1987 et avec Ringo Starr en 1992 : sa collaboration avec les Beatles ne commence pas avec l’Anthology, mais avec Cloud Nine.
Après Flaming Pie
L’amitié se prolonge. Après la mort de George Harrison, le 29 novembre 2001, Lynne termine avec Dhani Harrison l’album posthume de George, Brainwashed, publié en novembre 2002. Le 29 novembre 2002, il participe au Concert for George, au Royal Albert Hall, aux côtés de Paul, de Ringo, d’Eric Clapton et de Tom Petty, où il chante plusieurs chansons de George. Le film de ce concert, et la manière dont Ringo y rend hommage à son ami, sont racontés dans Concert for George (2002-2018).
Ce que dit vraiment l’anecdote
Une remarque, puis une amitié
Relisons la phrase de Lynne : Paul pensait qu’il avait pris le riff au milieu de “A Day in the Life”, “mais nous sommes devenus de grands amis”. Tout est dans ce “mais”. La remarque de Paul n’a pas été un obstacle ; elle a peut-être même été le début d’une complicité. Entre deux musiciens qui se respectent, reconnaître une influence est une forme de compliment : Paul disait, au fond, qu’il avait reconnu dans “Mr. Blue Sky” quelque chose de lui-même. Et Lynne, loin de s’en offusquer, a raconté l’anecdote avec amusement des décennies plus tard.
Le paradoxe de l’héritier
L’histoire a quelque chose de vertigineux. Jeff Lynne a passé sa jeunesse à admirer les Beatles, a vu George Martin diriger les cordes de “Glass Onion” en 1968, a cofondé un groupe pour prolonger “I Am the Walrus”, a été appelé “Fils des Beatles” par John Lennon, a entendu Paul lui dire qu’il connaissait l’origine de son riff. Puis il a produit George, Ringo, Paul, et les trois ensemble, sur la voix de John. Peu de musiciens auront fait un tel chemin, de l’admirateur au collaborateur, de l’imitateur supposé au gardien du son.
C’est aussi ce que souligne le récit viral avec justesse : quoi que Paul ait entendu dans “Mr. Blue Sky”, cela ne les a certainement pas empêchés de travailler ensemble. On peut même penser que cela les y a aidés. Paul savait, en acceptant Lynne pour l’Anthology puis en le choisissant pour Flaming Pie, qu’il travaillait avec quelqu’un qui connaissait la musique des Beatles de l’intérieur, au point d’en avoir intégré les gestes.
Et la musique, au fond ?
La question posée par le récit viral à ses lecteurs, emprunt précis ou vocabulaire partagé, mérite une réponse franche. Les deux passages partagent un procédé, le piano rythmique martelé, une couleur, le majeur lumineux, et une thématique, le matin. Ils diffèrent par la mélodie, l’harmonie, la forme et la fonction. Il ne s’agit pas d’une citation, mais d’une parenté. Paul l’a entendue parce qu’il en était l’un des pères ; Lynne l’a assumée parce qu’il ne s’est jamais caché d’être l’un des héritiers. Le vocabulaire musical des Beatles est devenu, à partir de 1967, celui de toute une génération. “Mr. Blue Sky” en est l’un des plus beaux enfants.
Hog Hill Mill, 1994 : un Paul “un peu méfiant”
La confidence de Lynne
L’anecdote de “Mr. Blue Sky” prend un relief particulier à la lumière d’une autre confidence de Jeff Lynne, faite au magazine britannique Louder à propos des séances de l’Anthology. Lynne y reconnaît que Paul, au début, se méfiait un peu de lui : “I think Paul was a bit wary of me.” Il en donne une explication simple : Paul pensait peut-être que Lynne, ami et producteur de George, prendrait le parti de George dans les inévitables discussions entre les trois Beatles.
Lynne explique comment il a abordé la situation : “They’re all Beatles to me, and I wanted to do my best to make it a record that they were all pleased with.” Ce sont tous des Beatles pour moi, et je voulais faire de mon mieux pour que ce disque leur plaise à tous. Le producteur se plaçait ainsi au service du groupe, pas d’un de ses membres.
Le porridge de George
Lynne a aussi raconté le quotidien de ces semaines surréalistes. Pendant l’enregistrement de “Free as a Bird” et de “Real Love”, il logeait dans un cottage sur la propriété de Paul, dans l’East Sussex, tandis que George était hébergé ailleurs dans la maison. Chaque matin, c’est George qui venait le réveiller, avec un cri resté dans sa mémoire : “C’mon, ya lazy bugger! Your porridge is ready!” Allez, sale fainéant ! Ton porridge est prêt ! Puis, dit Lynne, on partait travailler sur le nouveau disque des Beatles. “It was surreal”, c’était surréaliste.
L’image est belle : l’admirateur de Birmingham, qui avait vu George Martin diriger les cordes de “Glass Onion” en 1968, réveillé par George Harrison pour aller travailler avec Paul McCartney et Ringo Starr sur une chanson de John Lennon. Elle permet aussi de replacer la remarque de Paul sur “Mr. Blue Sky” : si elle a été faite à cette époque, elle s’inscrivait dans une relation encore en train de se construire, où Paul jaugeait ce nouveau venu dans le cercle des Beatles. Le fait qu’il l’ait ensuite choisi pour Flaming Pie dit assez que la méfiance n’a pas duré.
Lynne et George, la complicité
Il faut rappeler, pour comprendre la prudence de Paul, à quel point Lynne était alors l’homme de George. Depuis 1987, les deux hommes avaient travaillé ensemble presque sans interruption : Cloud Nine et les deux albums des Traveling Wilburys, tandis que Lynne produisait aussi Tom Petty et Roy Orbison, les deux autres Wilburys. George, qui avait vécu les tensions des années 1968-1970 et gardait des souvenirs amers de l’autorité de Paul en studio, arrivait à Hog Hill Mill avec un allié. Paul, de son côté, recevait chez lui un producteur qu’il n’avait pas choisi. L’amitié qui naîtra entre Paul et Lynne est donc un succès personnel autant que musical. La complexité de George, et son rapport aux autres Beatles dans ces années, sont racontés dans George Harrison n’était pas le Beatle tranquille.
Le “son Lynne” sur les derniers Beatles
Le choix de Lynne n’a pas fait l’unanimité. À la sortie de “Free as a Bird”, une partie de la critique a reproché au disque de sonner davantage comme une production de Jeff Lynne, avec ses guitares compressées, ses chœurs superposés et sa batterie très mate, que comme un disque des Beatles des années 1960. Le reproche est compréhensible : Lynne a une signature sonore forte, reconnaissable dès les premières mesures, qu’on retrouve sur Cloud Nine, chez les Wilburys ou chez Tom Petty.
Mais l’argument se retourne facilement. Les Beatles n’existaient plus depuis un quart de siècle, la maquette de John était un enregistrement de fortune, et il s’agissait de fabriquer en 1994 un disque crédible avec trois musiciens de plus de cinquante ans. Le son de Lynne, qui avait lui-même puisé dans celui des Beatles de 1967, offrait un pont naturel entre les deux époques. Et le résultat a convaincu les principaux intéressés : Ringo a dit que le morceau sonnait exactement comme les Beatles, et Paul a rappelé Lynne deux ans plus tard pour Flaming Pie.
Le grand écart d’une carrière
Il y a quelque chose de presque romanesque dans ce parcours. L’homme dont la musique avait été comparée, parfois avec condescendance, à celle des Beatles, devient celui qui leur permet de sonner encore comme eux. Le soupçon de 1978, celui d’un musicien trop proche de ses modèles, devient l’atout de 1994 : qui mieux que lui pouvait comprendre de l’intérieur ce que les Beatles attendaient d’un disque ? Paul, qui avait remarqué le riff de “Mr. Blue Sky”, savait mieux que personne à quel point Lynne connaissait leur musique.
Jeff Lynne’s ELO : la renaissance
Hyde Park, 2014
Après des années de discrétion, consacrées à la production plus qu’à la scène, Jeff Lynne remonte sur scène avec un nouvel ELO, baptisé Jeff Lynne’s ELO. Le déclic se produit le 14 septembre 2014, à Hyde Park, lors du festival Radio 2 Festival in a Day de la BBC, devant une foule immense qui reprend en chœur tous les grands succès du groupe. “Mr. Blue Sky” y est chantée par des dizaines de milliers de personnes, comme “Hey Jude” l’est aux concerts de Paul.
Wembley et le Rock and Roll Hall of Fame
Le succès de ce retour conduit Lynne à publier en 2015 un nouvel album, Alone in the Universe, puis à reprendre les tournées. Le 7 avril 2017, Electric Light Orchestra est intronisé au Rock and Roll Hall of Fame. Le 24 juin 2017, Jeff Lynne’s ELO joue au stade de Wembley, devant une foule de stade comme ELO n’en avait plus connu depuis la tournée de 1978 ; le concert donnera l’album Wembley or Bust. Le plus souvent, “Mr. Blue Sky” clôt la soirée, dans un final de communion collective. Le parallèle avec Paul McCartney, qui termine les siens par la coda de “Hey Jude”, est frappant : deux chansons de bonne humeur, deux rituels de foule, deux musiciens de la même famille.
Ce que Lynne préfère chez les Beatles
Revolver avant Sgt. Pepper
On pourrait croire que Lynne, dont le projet musical est si proche de Sgt. Pepper, place cet album au-dessus de tous les autres. Ce n’est pas le cas. En 2012, interrogé par le site The Quietus sur son album préféré des Beatles, il a désigné Revolver, qu’il jugeait “way better than everything else”, bien meilleur que tout le reste, et qui, selon lui, se détachait nettement de toute la production de l’époque.
Le choix est éclairant. Revolver, en 1966, est l’album où les Beatles découvrent le studio comme instrument : bandes inversées, quatuor à cordes d’“Eleanor Rigby”, cuivres de “Got to Get You into My Life”, boucles de “Tomorrow Never Knows”. C’est précisément cette alliance entre la chanson pop et l’invention de studio que Lynne a cherché à prolonger avec ELO. “A Day in the Life”, un an plus tard, en est l’aboutissement le plus spectaculaire.
Le studio comme instrument
Lynne a souvent fait le parallèle entre la décision des Beatles de cesser les concerts, en août 1966, et ses propres difficultés à reproduire sur scène le son des disques d’ELO. Les Beatles avaient arrêté la scène parce qu’ils ne pouvaient plus jouer en public ce qu’ils créaient en studio ; ELO, avec ses cordes, ses chœurs et ses effets, se heurtait au même problème. Lors de la grande tournée de 1978, qui suit la sortie d’Out of the Blue, le groupe joue dans des stades sous une gigantesque soucoupe volante lumineuse, inspirée de la pochette de l’album. Lynne a confié plus tard qu’il n’avait jamais aimé jouer dans ces grands stades.
Les Beatles dans le son d’ELO
Des cordes et des voix
Au-delà de “Mr. Blue Sky”, toute l’œuvre d’ELO dialogue avec celle des Beatles. Les cordes y jouent le rôle qu’elles avaient dans “Eleanor Rigby” ou “I Am the Walrus” : non pas un décor sucré, mais une force rythmique, souvent incisive. Les harmonies vocales, empilées et retravaillées en studio, rappellent celles d’“Because” ou de “Sun King”. La voix de Lynne, légère et nasale, a souvent été comparée à celle de Lennon ou de Harrison, et Lynne n’a jamais caché qu’il les avait beaucoup écoutés. Les harmonies des Beatles, et la manière dont elles ont été construites en studio, sont étudiées dans notre article sur les harmonies vocales des Beatles.
Un compositeur à part entière
Il serait pourtant injuste de réduire Lynne à un imitateur. Ses chansons ont une signature reconnaissable entre toutes : des mélodies d’une grande ampleur, un sens du refrain imparable, une production dense et lumineuse, et un goût pour les effets électroniques, vocodeur et synthétiseurs, que les Beatles n’avaient qu’effleurés avec le Moog d’Abbey Road. “Mr. Blue Sky” en est l’exemple parfait : ce que Paul a entendu dans son piano est réel, mais la chanson entière, avec sa structure de suite, son vocodeur et son immense coda, est du Lynne pur. C’est d’ailleurs pour cela que les Beatles survivants l’ont choisi : pour son savoir-faire propre autant que pour sa connaissance de leur musique.
Un hymne britannique
Un demi-siècle après sa sortie, “Mr. Blue Sky” est devenue l’une des chansons britanniques les plus diffusées et les plus aimées. On l’entend dans les stades, les mariages, les publicités, les films. Elle partage avec “Hey Jude” ou “Here Comes the Sun” le statut de chanson qui met de bonne humeur. Il y a une certaine logique à ce que Paul, auteur de tant de chansons de ce genre, ait reconnu en elle un air de famille. L’influence des Beatles sur la culture populaire est retracée dans L’onde de choc Beatles.
Le récit viral, affirmation par affirmation
| Affirmation | Verdict | Ce que disent les sources |
|---|---|---|
| Paul a entendu quelque chose de familier dans “Mr. Blue Sky” et l’a dit à Lynne | Exact | Récit de Lynne au Daily Telegraph en 2022 : Paul disait savoir d’où venait le riff |
| Le passage visé est le milieu de “A Day in the Life” | Exact | Lynne : Paul pensait qu’il l’avait pris au milieu de “A Day in the Life” |
| Cette section centrale était la contribution de Paul, tirée d’une chanson inachevée | Exact | Fragment de Paul ajouté à la chanson de John en janvier 1967 |
| Paul n’a pas revendiqué la chanson pour les Beatles | Exact | Aucune revendication de droits ; Lynne : “we became great pals” |
| “Mr. Blue Sky” a été écrite et produite par Lynne | Exact | Écrite en Suisse au printemps 1977, produite à Munich |
| Une ressemblance n’établit pas comment une chanson a été écrite | Exact | La parenté tient au piano rythmique, pas à la mélodie |
| La chanson figure sur Out of the Blue, album de 1977 | Exact | Album paru en octobre 1977, suite “Concerto for a Rainy Day” |
| Carrière britannique du single en janvier 1978, sixième place | Exact | Single britannique du 20 janvier 1978, n° 6 ; n° 35 aux États-Unis |
| Lynne a coproduit “Free as a Bird” et “Real Love” | Exact | Coproduction avec les trois Beatles, 1994-1995, sur une proposition de George Harrison |
| Lynne a travaillé avec Paul sur Flaming Pie (1997) | Exact | Coproducteur avec Paul et George Martin, présent sur huit titres sur quatorze ; sortie le 5 mai 1997 |
Chronologie : de “A Day in the Life” à Flaming Pie
| Date | Événement |
|---|---|
| 30 décembre 1947 | Naissance de Jeff Lynne à Birmingham |
| 19 janvier 1967 | Première séance de “A Day in the Life”, sous le titre “In the Life Of…” |
| 10 février 1967 | Enregistrement de l’orchestre de quarante musiciens |
| 22 février 1967 | Enregistrement de l’accord final |
| 26 mai 1967 | Sortie de Sgt. Pepper au Royaume-Uni |
| 1968 | Lynne assiste à l’enregistrement des cordes de “Glass Onion” à Abbey Road |
| 1970-1971 | Lynne rejoint The Move ; naissance d’Electric Light Orchestra |
| 1974 | John Lennon, sur WNEW, qualifie ELO de “Son of Beatles” |
| Printemps 1977 | Lynne écrit “Mr. Blue Sky” dans un chalet suisse |
| Mai-août 1977 | Enregistrement d’Out of the Blue aux studios Musicland de Munich |
| Octobre 1977 | Sortie d’Out of the Blue |
| 20 janvier 1978 | Sortie du single “Mr. Blue Sky” au Royaume-Uni (n° 6) |
| Novembre 1987 | Cloud Nine de George Harrison, coproduit par Lynne |
| Octobre 1988 | Traveling Wilburys Vol. 1 |
| Février-mars 1994 | Séances de “Free as a Bird” à Hog Hill Mill |
| 4 décembre 1995 | Sortie du single “Free as a Bird” au Royaume-Uni (n° 2) |
| Mars 1996 | Sortie de “Real Love” |
| 5 mai 1997 | Sortie de Flaming Pie, coproduit par Paul, Lynne et George Martin |
| 2012 | Lynne réenregistre “Mr. Blue Sky” et révèle le sens du vocodeur final |
| 2022 | Lynne raconte au Daily Telegraph la remarque de Paul sur “Mr. Blue Sky” |
Questions fréquentes sur “Mr. Blue Sky” et les Beatles
Paul McCartney a-t-il accusé ELO de plagiat ?
Non. Selon Jeff Lynne, Paul lui a simplement dit qu’il savait d’où venait le riff de “Mr. Blue Sky”, en pensant au milieu de “A Day in the Life”. Lynne ajoute qu’ils sont devenus de grands amis. Aucune revendication de droits n’a jamais été formulée.
Quel passage de “A Day in the Life” ressemble à “Mr. Blue Sky” ?
La section centrale, chantée par Paul, qui commence juste après la sonnerie du réveil de Mal Evans. Elle repose sur des accords de piano courts et martelés, à un tempo vif, comme l’introduction et les couplets de “Mr. Blue Sky”.
Qui a écrit le milieu de “A Day in the Life” ?
Paul McCartney. Il s’agit d’un fragment de chanson inachevée qu’il avait en réserve, sur un matin pressé, et qu’il a proposé à John Lennon quand celui-ci ne savait pas comment poursuivre sa propre chanson, en janvier 1967.
Où et quand “Mr. Blue Sky” a-t-elle été écrite ?
Au printemps 1977, dans un chalet loué en Suisse, avec vue sur le Jura, après deux semaines de pluie et de brouillard. Jeff Lynne dit l’avoir écrite quand le soleil est revenu, avec treize autres chansons, en deux semaines.
Quand “Mr. Blue Sky” est-elle sortie ?
Sur l’album Out of the Blue, en octobre 1977. Le single britannique est sorti le 20 janvier 1978 et a atteint la sixième place ; aux États-Unis, il s’est classé trente-cinquième.
Que dit le vocodeur à la fin de “Mr. Blue Sky” ?
“Please turn me over”, retournez-moi : une invitation à retourner le disque, puisque la chanson terminait la troisième face d’Out of the Blue. Jeff Lynne l’a expliqué en 2012.
Qu’est-ce que le bruit de cloche dans “Mr. Blue Sky” ?
C’est le batteur Bev Bevan qui frappe un extincteur avec une baguette, sur chaque temps.
Pourquoi Jeff Lynne a-t-il produit “Free as a Bird” ?
Parce que George Martin, gêné par des problèmes d’audition, a décliné, et que George Harrison a proposé Lynne, avec qui il avait réalisé Cloud Nine et les albums des Traveling Wilburys. Paul et Ringo ont accepté.
Jeff Lynne a-t-il travaillé avec Paul McCartney en dehors des Beatles ?
Oui, sur l’album Flaming Pie, sorti le 5 mai 1997, qu’il a coproduit avec Paul et George Martin, et sur lequel il joue des guitares, des claviers et chante dans les chœurs sur huit des quatorze titres.
Que pensait John Lennon d’ELO ?
Beaucoup de bien. En 1974, sur la radio new-yorkaise WNEW, il a dit admirer leur single “Showdown”, et les a surnommés “Son of Beatles”, le Fils des Beatles.
Jeff Lynne a-t-il vu les Beatles en studio dans les années 1960 ?
Oui. En 1968, alors qu’il enregistrait à Londres avec son groupe The Idle Race, il a été invité à Abbey Road et a vu George Martin diriger les cordes de “Glass Onion”, la chanson de John Lennon pour le White Album. Il y est resté environ une demi-heure.
Quel est l’album préféré de Jeff Lynne chez les Beatles ?
Revolver. En 2012, il a déclaré au site The Quietus qu’il le trouvait bien meilleur que tout le reste. Le goût de Lynne pour les inventions de studio des Beatles de 1966 et 1967 se retrouve dans toute l’œuvre d’ELO.
Jeff Lynne a-t-il travaillé sur “Now and Then” ?
Il a travaillé sur la maquette avec les trois Beatles en 1995, mais le projet a été abandonné, notamment en raison de la mauvaise qualité de l’enregistrement de John. La chanson a été terminée près de trente ans plus tard par Paul McCartney et Ringo Starr avec le producteur Giles Martin, sans Lynne, et publiée le 2 novembre 2023.
Pour aller plus loin
Pour comparer les deux passages, le mieux est d’écouter les deux albums d’origine : Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, édition anniversaire, dont les bonus contiennent les premières prises de “A Day in the Life”, et Out of the Blue d’Electric Light Orchestra. Pour la suite de l’histoire, “Free as a Bird” ouvre The Beatles Anthology 1, et la collaboration de Paul et de Lynne s’entend sur Flaming Pie.
Sources
Jeff Lynne, entretien au Daily Telegraph (2022), cité par Far Out Magazine (27 novembre 2023) ; Jeff Lynne, BBC Radio 2 (2018), Rolling Stone, Guitar Player (janvier 2013), The One Show (BBC, 2012), Classic Rock, The Quietus (2012) et Louder ; MusicRadar, histoire de “Mr. Blue Sky” et histoire de “A Day in the Life” ; Rolling Stone, “A Day in the Life : 10 Things You Didn’t Know” ; Ultimate Classic Rock, sur la visite de Lynne à Abbey Road en 1968 ; Far Out Magazine, sur les propos de John Lennon à WNEW en 1974 ; The Paul McCartney Project, fiche “Free as a Bird” ; Classic Rock Review, sur l’album Out of the Blue ; paulmccartney.com et jpgr.co.uk, crédits de Flaming Pie ; ainsi que nos propres articles cités en liens.












