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Gone Troppo, 5 novembre 1982 : l’album que George Harrison a sorti sans un mot, de la recette du ciment à Joe Brown

Par Clive Helday
Gone Troppo, 5 novembre 1982 : l'album que George Harrison a sorti sans un mot, de la recette du ciment à Joe Brown

Le 5 novembre 1982, les disquaires britanniques reçoivent un nouvel album de George Harrison sans affiches, sans entretiens, sans clip et presque sans annonce. Il s’appelle Gone Troppo, une expression d’argot australien qui désigne celui que la chaleur des tropiques a rendu un peu fou. Trois jours plus tard, il paraît aux États-Unis. Il n’entre pas dans le classement britannique, plafonne à la 108e place du Billboard 200 et devient le dernier disque de l’ancien Beatle pendant cinq ans. Quarante-quatre ans après, un texte en anglais qui circule chaque 5 novembre sur les réseaux sociaux le présente comme une sorte de lettre de démission adressée à l’industrie du disque, pochette absurde et recette du ciment comprises.

Ce texte est pour l’essentiel exact, et il a le mérite de défendre un disque que presque personne ne défend. Il contient pourtant quelques raccourcis : le numéro d’ordre de l’album, la nature de la chanson « Circles », la question de la « retraite ». Nous avons repris chaque affirmation, puis raconté l’histoire de Gone Troppo de bout en bout : le contrat Warner qui le rend nécessaire, l’île australienne qui lui donne son titre, l’été 1982 à Friar Park, les dix chansons, la pochette de « Legs » Larry Smith, l’indifférence générale, et la lente réhabilitation qui passe par un soir de novembre 2002 au Royal Albert Hall.

Ce que dit le texte qui circule

Le texte commence comme une éphéméride : ce jour-là, en 1982, Gone Troppo sortait au Royaume-Uni. Il insiste aussitôt sur les conditions de cette sortie. Le disque serait arrivé sans tambour ni trompette, et son auteur n’aurait fourni « absolument aucun » effort pour le promouvoir. Le neuvième album studio de George, poursuit-il, serait aussi son dernier avant cinq ans. Aigri depuis longtemps par ses rapports avec Warner Bros. et, plus largement, avec l’industrie du disque, Harrison l’aurait simplement lâché dans la nature, comme une déclaration de départ à la retraite.

Le texte s’attarde ensuite sur le titre. Gone Troppo serait une expression d’argot pour « devenir fou sous la chaleur des tropiques », et l’album fonctionnerait comme une longue blague privée, jusqu’à la recette pour fabriquer du ciment glissée dans l’emballage et au graphisme signé « Legs » Larry Smith. Le mépris apparent de Harrison pour les règles du jeu tiendrait tout entier dans le titre d’une ancienne face B qui n’avait jamais figuré sur un album : « I Don’t Care Anymore », autrement dit « je m’en fiche désormais ».

Vient le jugement musical. Le disque aurait « certainement » de beaux moments, parmi lesquels la chanson illustrée par la vidéo jointe au message, reprise par Joe Brown lors du Concert for George vingt ans plus tard, la « merveilleuse » « Dream Away » entendue dans le film Time Bandits, et « Circles », présentée comme une chute de l’époque de l’Album blanc. Mais, dans l’ensemble, l’indifférence affichée de George pour le métier de rock star aurait été payée de retour par la critique comme par le public. L’album ne serait pas entré dans le classement britannique et aurait culminé à la 108e place aux États-Unis. Le texte se termine sur une formule : le recul en révèle les charmes.

Notre vérification en bref

Commençons par ce qui tient. La date du 5 novembre 1982 pour la Grande-Bretagne est celle que retiennent les principales références, de Wikipédia au site The Beatles Bible, qui précise que l’album paraît trois jours plus tard aux États-Unis, le 8 novembre. Une discographie britannique en ligne, jpgr.co.uk, indique le 8 novembre pour le Royaume-Uni aussi : la divergence existe, mais la date du 5 reste la plus solidement documentée. L’absence de promotion est confirmée de toutes parts. Harrison n’a accordé aucun entretien pour le disque et a refusé de tourner des clips pour ses deux singles, et Warner n’a même pas acheté d’encarts publicitaires dans la presse. Les classements sont exacts : rien au Royaume-Uni, 108e place au Billboard 200, auxquels on peut ajouter une 98e place au Canada et une 31e en Norvège.

Le sens de l’expression gone troppo est correct, et la recette du ciment n’est pas une légende : la pochette intérieure contient bel et bien, à côté des paroles, un mode d’emploi de bétonnière aussi détaillé qu’inutile. La pochette est bien l’œuvre de « Legs » Larry Smith, l’ancien batteur du Bonzo Dog Doo-Dah Band. « I Don’t Care Anymore » est elle aussi une vraie chanson, enregistrée en 1974 et publiée uniquement en face B. Joe Brown a bien chanté « That’s the Way It Goes », deuxième titre de l’album, au Concert for George, le 29 novembre 2002. Et « Dream Away » est bien la chanson du générique de fin de Time Bandits, le film de Terry Gilliam produit par la société de Harrison.

Trois points méritent en revanche d’être nuancés. Le premier est arithmétique. Gone Troppo n’est pas le neuvième album studio de Harrison selon le décompte le plus courant, mais le dixième, si l’on inclut les deux disques expérimentaux de 1968 et 1969, Wonderwall Music et Electronic Sound. Sans eux, il serait le huitième. Le chiffre neuf ne correspond à aucun des deux décomptes habituels. Le deuxième point concerne « Circles ». Ce n’est pas une chute de studio de l’Album blanc : les Beatles ne l’ont jamais enregistrée en séance. C’est une chanson écrite en Inde au printemps 1968, maquettée par Harrison seul fin mai 1968 dans sa maison d’Esher, puis laissée de côté pendant quatorze ans.

Le troisième point est le plus intéressant. Gone Troppo n’était pas une « déclaration de retraite » au sens où Harrison l’aurait annoncée. Il n’a rien déclaré du tout, ce qui est précisément le problème. C’est l’album qui solde un contrat devenu pesant, publié par un homme qui avait décidé de ne plus jouer le jeu de la promotion. Harrison a lui-même expliqué plus tard qu’il racontait aux gens qu’il avait pris sa retraite pour qu’ils le laissent tranquille, tout en continuant à écrire et à enregistrer des maquettes. Le silence qui suit n’est d’ailleurs pas complet : entre 1983 et 1987, il compose pour le cinéma, monte sur scène à quelques reprises et prépare sans hâte son retour. Quant à la formule finale, « le recul en révèle les charmes », elle résume assez bien l’évolution de la critique, de la condescendance de 1983 à la réévaluation de 2004.

Un contrat à solder : Harrison, Dark Horse et Warner Bros.

Pour comprendre l’humeur de Gone Troppo, il faut remonter six ans plus tôt. En 1974, Harrison fonde son propre label, Dark Horse Records, d’abord distribué par A&M. Le label publie d’autres artistes, Ravi Shankar, le duo Splinter, puis accueille Harrison lui-même lorsque son contrat avec EMI et Apple arrive à échéance en 1976. La relation avec A&M tourne court : retards de livraison, conflit juridique, rupture. Harrison emporte Dark Horse chez Warner Bros. Records, dirigé par Mo Ostin, qui distribue à partir de là tous ses albums. Thirty Three & 1/3 ouvre cette période à la fin de 1976, suivi en 1979 par l’album intitulé simplement George Harrison, celui de « Blow Away » et de « Here Comes the Moon ».

Ces deux disques se vendent honorablement, sans retrouver les sommets du début de la décennie. Le climat change vraiment à la fin de 1980. Harrison livre à Warner un nouvel album, Somewhere in England. La maison de disques le refuse. Les dirigeants du label jugent l’ensemble trop terne, trop peu commercial, et réclament des chansons plus susceptibles de passer à la radio. Pour un ancien Beatle, auteur de « Something », de « Here Comes the Sun » et de « My Sweet Lord », l’humiliation est inédite. The Beatles Bible résume l’épisode en une phrase : les relations entre Harrison et Warner « s’étaient aigries » après le rejet du premier ordre des titres, qui l’avait obligé à enregistrer quatre morceaux supplémentaires.

Quatre chansons remplacées, et un deuil

Harrison s’exécute, mais à sa manière. Quatre titres de la première version sont retirés. Parmi les nouveaux venus figure « Blood from a Clone », une charge sarcastique contre une industrie qui ne veut plus que des produits calibrés et des têtes d’affiche de la new wave. Le message n’a rien de codé : l’auteur se plaint, sur le disque même que lui a imposé sa maison de disques, d’être sommé de ressembler à tout le monde.

Entre-temps, le 8 décembre 1980, John Lennon est assassiné à New York. Harrison reprend une chanson qu’il avait d’abord destinée à Ringo Starr, « All Those Years Ago », en réécrit les paroles en hommage à Lennon, et réunit sur la bande Ringo à la batterie, Paul et Linda McCartney et Denny Laine aux chœurs. Le single atteint la 2e place du Billboard Hot 100 au printemps 1981. Nous avons raconté son histoire dans notre page consacrée à All Those Years Ago et aux séances de 1980-1981. C’est ce titre qui porte Somewhere in England, finalement publié en juin 1981.

Le succès reste relatif. Selon Wikipédia, Somewhere in England est le premier album solo de Harrison après les Beatles à ne pas obtenir de disque d’or aux États-Unis. La chanson hommage a fait vendre le disque, mais elle n’a pas réconcilié son auteur avec l’industrie qui le publie. Au contraire : Harrison sort de l’épisode convaincu que le métier a changé de nature, qu’il récompense désormais l’image, la vidéo et le marketing davantage que les chansons, et qu’il n’a ni l’envie ni l’âge de s’y plier.

« Je déteste la promotion »

Cette lassitude n’est pas apparue en 1981. Dès 1979, dans un entretien à Rolling Stone, Harrison expliquait qu’il détestait le moment où, une fois le disque sorti, on devient « une partie du cadre général du business ». Il ajoutait qu’il n’aimait vraiment pas la promotion. Dans un autre entretien, accordé au magazine Guitar Player, il dira avoir été fatigué d’écrire des chansons et de faire des disques pour découvrir ensuite que personne ne les avait entendus.

Le rejet de Somewhere in England transforme cette réticence en stratégie. Harrison sait qu’il doit encore un album à Warner. Il le fera, puisque le contrat l’y oblige. Mais il le fera chez lui, avec ses amis, à son rythme, et il ne lèvera pas le petit doigt pour le vendre. Le journaliste John Harris, dans Mojo en novembre 2011, a trouvé la formule juste : Gone Troppo est « un autre album de fin de contrat, cette fois avec Warner Brothers, enregistré très vite et publié avec à peine une once de promotion ». Le mot « autre » renvoie à une pratique bien connue de l’industrie : l’artiste sur le départ livre le disque qu’il doit encore, sans y mettre la moindre énergie commerciale.

Il faut cependant se garder de lire le disque uniquement comme une corvée. Un album de fin de contrat peut être bâclé, rempli de fonds de tiroir et d’improvisations sans lendemain. Gone Troppo n’est pas cela. Il compte dix chansons construites, dont une seule reprise, enregistrées sur près de quatre mois avec des musiciens de premier plan. Ce qui manque, c’est l’ambition commerciale, pas le soin. C’est d’ailleurs ce décalage, entre un disque fait avec plaisir et une sortie organisée dans l’indifférence, qui en fait un objet si singulier dans la discographie de Harrison.

Pour situer ce moment dans la décennie entière, de la tournée de 1974 au retour de 1987, on pourra lire notre analyse de la traversée du désert de George Harrison, qui rappelle notamment que Dark Horse en 1974 et Gone Troppo en 1982 sont ses deux albums studio absents du classement britannique.

« Ex-pop star » : le Harrison de 1981-1982

Au moment où il prépare Gone Troppo, George Harrison a trente-neuf ans. Il ne se définit plus d’abord comme un musicien. Dans un entretien télévisé accordé en décembre 1981 pour la promotion de Time Bandits, cité par Wikipédia, il se présente comme un « ex-pop star », puis, dans une autre formule, comme un « chercheur de paix, jardinier, ex-célébrité ». La boutade dit quelque chose de vrai : sa vie s’est déplacée. Elle tourne désormais autour de trois pôles, le cinéma, le jardin et la famille, et la musique s’est glissée entre eux plutôt qu’au-dessus.

HandMade Films, le producteur par accident

Le cinéma d’abord. En 1978, Harrison crée avec l’homme d’affaires américain Denis O’Brien la société HandMade Films, pour sauver un projet que personne ne veut financer : La Vie de Brian des Monty Python. Il hypothèque Friar Park pour réunir les fonds, un geste que nous avons raconté en détail dans notre article sur George Harrison et les Monty Python. Le film sort en 1979 et devient un succès. HandMade enchaîne : la société reprend la distribution du thriller The Long Good Friday, puis produit en 1981 Time Bandits, le film fantastique de Terry Gilliam coécrit avec Michael Palin.

Harrison n’est pas un producteur décoratif. Il lit les scénarios, suit les tournages, se bat sur les budgets. Pour Time Bandits, il écrit aussi une chanson, « Dream Away », qui accompagne le générique de fin. Gilliam, cité dans le livre d’Olivia Harrison publié en 2011, a raconté qu’il avait trouvé la chanson « la chose la plus brillante, subtile et habile » qu’un homme puisse faire. « Dream Away » devait figurer sur une bande originale qui n’a jamais vu le jour. Elle attendra Gone Troppo pour paraître sur disque.

Ce glissement vers le cinéma pèse sur la musique. Le temps, l’argent et l’énergie de Harrison vont de plus en plus à HandMade, qui prépare à l’automne 1982 la sortie de The Missionary, une comédie écrite et jouée par Michael Palin. Le disque n’est plus le centre de gravité de son année. C’est l’un des sens possibles de l’absence de promotion : il a mieux à faire, ou du moins autre chose à faire.

Friar Park, le jardin et le fils

Le jardin ensuite. Depuis 1970, Harrison vit à Friar Park, une immense demeure néogothique de Henley-on-Thames, dans l’Oxfordshire, avec son parc, ses grottes, ses lacs et ses rocailles. Il y passe des journées entières à planter, tailler et dessiner des massifs. Les visiteurs de l’époque le décrivent souvent les mains dans la terre plutôt que sur une guitare. Notre article sur Friar Park et le Beatle devenu jardinier rappelle que le studio et le jardin y forment un seul et même univers : on passe de l’un à l’autre en quelques pas.

La famille enfin. Harrison a épousé Olivia Trinidad Arias en septembre 1978, quelques semaines après la naissance de leur fils Dhani, le 1er août 1978. En 1982, l’enfant a quatre ans. Le chanteur qui avait passé les années 1960 sous les projecteurs et les années 1970 entre tournées, procès et studios découvre une vie domestique qu’il protège jalousement. Notre portrait de George Harrison père de Dhani montre à quel point cette paternité a infléchi ses choix, sans pour autant le faire renoncer à la musique.

L’ombre du 8 décembre 1980

Il faut ajouter à ce tableau une donnée plus sombre. Le meurtre de John Lennon a profondément ébranlé Harrison, et pas seulement sur le plan affectif. The Beatles Bible note que son désir de solitude et de vie privée a pris « une urgence accrue » après l’assassinat de son ancien camarade. Autour de Friar Park, les clôtures se hérissent de barbelés. L’homme qui, des années plus tôt, se plaignait déjà d’avoir été transformé en objet public, voit désormais dans la célébrité un danger concret.

Dans un tel contexte, faire la tournée des plateaux de télévision pour défendre un nouvel album n’a plus guère de sens pour lui. En 1988, dans un entretien au magazine Film Comment rapporté par Ultimate Classic Rock, il dira tout simplement : « Je n’aime pas passer à la télévision et faire les interviews nécessaires pour assurer la promotion. » La phrase vaut pour Gone Troppo plus que pour tout autre disque. Elle explique aussi pourquoi le titre de l’album, avec son parfum de fuite sous les cocotiers, a été pris au pied de la lettre par une partie du public : un homme qui ne veut plus être vu, et qui le dit avec un clin d’œil.

Reste que l’ex-pop star n’a pas cessé d’écrire. Il l’a répété plus tard dans Guitar Player : il n’a jamais vraiment arrêté de composer et d’enregistrer des maquettes. Quand on lui demandait s’il avait pris sa retraite, il répondait que ce n’était pas vraiment le cas, mais qu’il le racontait aux gens « pour qu’ils ne l’embêtent pas », avant d’éclater de rire. C’est sans doute la meilleure clé de lecture de l’album : un disque d’homme qui ne s’est pas retiré, mais qui fait semblant pour avoir la paix.

Hamilton Island, Maui et le mot « troppo »

Le titre de l’album vient de l’autre bout du monde. En anglais d’Australie, on dit de quelqu’un qu’il est gone troppo lorsqu’il a perdu la tête à force de chaleur tropicale, d’isolement et de soleil. Dans l’usage courant, l’expression s’applique aussi à toute forme de folie douce, de lâcher-prise ou de décrochage. Wikipédia donne les deux sens : « devenu fou à cause de la chaleur tropicale », ou simplement « devenu fou ». En la choisissant pour titre, Harrison ne cite pas seulement un argot exotique. Il se décrit lui-même, avec l’ironie d’un Anglais de Liverpool qui aurait trouvé sous les palmiers une raison de ne plus revenir.

Une maison sur une île du Queensland

Le lien avec l’Australie n’a rien d’abstrait. Au début des années 1980, Harrison possède une propriété sur Hamilton Island, une île des Whitsundays, au large du Queensland, à proximité de la Grande Barrière de corail. The Beatles Bible décrit un domaine tropical d’environ deux hectares et demi, où il fait construire une maison et trois cabanes pour ses invités. Selon Wikipédia, il y passe le Nouvel An au tournant de 1981 et 1982. C’est là, d’après The Beatles Bible, qu’il écrit la chanson-titre de l’album.

Ce n’est pas son seul refuge. Harrison a aussi acquis une maison à flanc de falaise à Nāhiku, sur la côte est de l’île de Maui, à Hawaï, sur un terrain d’environ vingt-cinq hectares non loin de Hāna. Ces deux adresses, l’une australienne, l’autre hawaïenne, dessinent une géographie de la fuite. Olivia Harrison l’a dit sans détour au magazine Architectural Digest en août 2007, à propos de ces maisons lointaines : il s’agissait de savoir « jusqu’où l’on pouvait aller ». On ne saurait mieux résumer l’état d’esprit de 1982.

Pour un homme que la célébrité poursuit depuis vingt ans, ces lieux offrent une chose rare : l’anonymat relatif. Sur une île du Queensland ou une côte peu peuplée de Maui, l’ancien Beatle peut marcher, jardiner, jouer du ukulélé sur une terrasse sans croiser de photographes. Le jardinier de Friar Park découvre aussi une autre flore, luxuriante, envahissante, qui le fascine. Le Harrison des années 1980 n’est pas seulement l’homme qui s’enferme à Henley : c’est aussi celui qui disparaît plusieurs semaines par an sous les tropiques.

La chanson « Gone Troppo »

La chanson-titre, cinquième plage de la face A, est la traduction musicale de ce décor. Sur un tempo nonchalant, Harrison y chante un homme assis au clair de lune, parfaitement satisfait d’être loin de la civilisation, de ses horaires et de ses obligations. Les paroles empruntent par moments un anglais approximatif, une sorte de pidgin des îles, qui a agacé certains critiques : Ultimate Classic Rock juge que cet emprunt va « trop loin ». D’autres y entendent une autodérision assumée, celle d’un Britannique qui joue à l’indigène de carte postale sans se prendre au sérieux.

L’arrangement est l’un des plus soignés du disque. Ray Cooper y déploie un arsenal de percussions, Harrison ajoute du marimba et du jal tarang, cet instrument indien fait de bols de porcelaine remplis d’eau à des niveaux différents, que l’on frappe avec de fines baguettes. Le choix n’est pas anodin : il relie les tropiques du Pacifique à l’Inde qui a nourri Harrison depuis 1965. La chanson mêle ainsi les deux exotismes de sa vie, l’ancien et le nouveau, dans un même balancement.

https://www.youtube.com/watch?v=v56Hc4uZyec
« Gone Troppo », la chanson-titre de l’album de 1982, mise en ligne par la chaîne officielle George Harrison – Topic.

« Gone Troppo » n’a pas été choisie comme single. Elle figure en revanche, comme le rappelle Wikipédia, sur l’édition CD de la compilation Best of Dark Horse 1976–1989, parue en 1989, ce qui montre que Harrison n’en avait pas honte, bien au contraire. Pour la traduction et le commentaire des paroles, notre page consacrée à la chanson « Gone Troppo » propose une lecture vers par vers.

Un titre comme un clin d’œil

Le titre de l’album fonctionne enfin comme une réponse aux attentes de Warner. La maison de disques voulait des tubes et de la modernité ; Harrison lui livre un disque dont le nom même annonce qu’il a décroché. Il n’y a pas de manifeste, pas de déclaration publique, seulement un mot d’argot que la plupart des acheteurs britanniques et américains ne comprenaient pas. C’est ce qui rend la plaisanterie si privée, comme le note le texte viral : il fallait être dans la confidence, ou avoir des amis australiens, pour en saisir la portée.

On peut d’ailleurs y voir une forme d’humour très harrisonienne, celle qui l’avait rapproché des Monty Python. L’autodérision lui sert de bouclier. Plutôt que d’expliquer qu’il n’a plus envie de faire carrière, il se dépeint en fou des tropiques. Plutôt que de dénoncer son contrat, il en fait une blague. La pochette, comme on le verra plus loin, poussera la logique jusqu’à l’absurde.

Friar Park, de mai à août 1982 : un disque entre amis

Gone Troppo est enregistré entre le 5 mai et le 27 août 1982 au FPSHOT, le studio que Harrison a aménagé dans sa propriété de Friar Park. Le sigle signifie Friar Park Studio, Henley-on-Thames. C’est là qu’il a enregistré une bonne partie de ses disques depuis le milieu des années 1970, et c’est là qu’il travaillera encore, vingt ans plus tard, sur les chansons de Brainwashed. L’avantage est évident pour un homme qui n’a plus envie de sortir : le studio est à quelques minutes du jardin, de la cuisine et de la chambre de son fils.

Sur le papier, la période d’enregistrement couvre près de quatre mois. Le site American Songwriter parle d’une séquence de « quatre mois » dans un studio domestique. Ce n’est ni une urgence ni une débauche de temps : c’est le rythme d’un artiste qui enregistre quand il en a envie, entre deux réunions de HandMade Films et deux séjours au soleil. L’expression de John Harris dans Mojo, « enregistré très vite », vise plutôt le sentiment d’un disque sans grande élaboration conceptuelle que la durée réelle des séances.

Trois producteurs, dont un vieux complice d’Abbey Road

Le disque est coproduit par Harrison, Ray Cooper et Phil McDonald. Le premier nom est attendu, les deux autres méritent une présentation. Ray Cooper est l’un des percussionnistes les plus demandés de la scène britannique, connu du grand public pour ses années au côté d’Elton John. Il est aussi devenu un proche de Harrison et l’un des hommes clés de HandMade Films, où il occupe des fonctions de production. Il coproduisait déjà Somewhere in England. Sur Gone Troppo, il joue sur presque tous les titres, aux percussions, au marimba, au glockenspiel et même au piano électrique.

Phil McDonald, lui, vient du monde d’avant. Ingénieur du son d’EMI, il a travaillé aux studios d’Abbey Road sur des disques des Beatles, puis sur les premiers albums solo de chacun des quatre. Sa présence à Friar Park relie Gone Troppo à l’histoire longue de Harrison, celle des cabines de régie de la fin des années 1960. Nous avons retracé sa carrière dans notre article consacré à la mort de Phil McDonald, l’ingénieur du son d’Abbey Road.

Un noyau de musiciens britanniques

Le cœur de l’album repose sur une petite formation. Aux claviers et au synthétiseur, Mike Moran, pianiste de studio et compositeur, que le public britannique connaît notamment pour avoir représenté le Royaume-Uni à l’Eurovision 1977 avec Lynsey de Paul. Moran joue sur neuf des dix titres, y compris des lignes de basse au synthétiseur. Sa présence explique une bonne part de la couleur sonore du disque, plus électronique que tout ce que Harrison avait publié jusque-là.

À la batterie, Henry Spinetti, musicien de studio réputé et frère de l’acteur Victor Spinetti, que les fans des Beatles connaissent pour ses rôles dans A Hard Day’s Night, Help! et Magical Mystery Tour. À la basse, sur une bonne partie des titres, Herbie Flowers, l’un des bassistes les plus enregistrés de son époque, dont on entend la ligne célèbre sur « Walk on the Wild Side » de Lou Reed. Ce trio Moran-Spinetti-Flowers, épaulé par Ray Cooper, constitue la section rythmique de base de l’album.

Les invités : Preston, Keltner, Lord, Brooker et les Brown

Autour de ce noyau gravitent des invités qui racontent chacun un pan de la vie de Harrison. Billy Preston, le claviériste de « Get Back » et du concert sur le toit d’Apple, joue de l’orgue et du piano sur « Circles », des claviers sur « Greece » et chante dans les chœurs de deux titres. Jim Keltner, batteur américain de toutes les aventures solo des anciens Beatles depuis 1971, tient la batterie sur « Unknown Delight » et « Baby Don’t Run Away ». Jon Lord, l’organiste de Deep Purple, ajoute du synthétiseur sur « Circles ». Gary Brooker, le chanteur et pianiste de Procol Harum, joue du synthétiseur sur « Unknown Delight ». Willie Weeks, bassiste de la tournée de 1974 et de l’album de 1979, et Neil Larsen au piano complètent la formation de ce titre.

Deux autres invités méritent une mention particulière : Joe Brown et son épouse Vicki Brown. Joe Brown, vedette du rock britannique du début des années 1960, est un ami de longue date. Les Beatles avaient même repris son succès « A Picture of You » à la radio en 1962, avec Harrison au chant. Sur Gone Troppo, il joue de la mandoline sur « Mystical One » et chante dans les chœurs de la chanson-titre, avec Vicki. Cette présence prendra un sens nouveau vingt ans plus tard, lorsque Joe Brown montera sur la scène du Royal Albert Hall pour chanter l’une des chansons de l’album en hommage à son ami.

Les chœurs, enfin, donnent au disque une teinte soul que l’on oublie souvent. Harrison a fait appel à Willie Greene, Bobby King et Pico Pena, des voix venues de la formation de tournée du guitariste Ry Cooder. Greene, dont la voix de basse profonde est créditée sur l’album, chante notamment dans les chœurs de « I Really Love You », le titre le plus doo-wop du disque. On entend aussi Syreeta, chanteuse de la Motown et ancienne épouse de Stevie Wonder, ainsi que Sarah Ricor et Rodina Sloan. D’autres musiciens interviennent ponctuellement, comme Dave Mattacks, batteur de Fairport Convention, et le bassiste Alan Jones sur « Dream Away ».

Ce générique ne ressemble pas à celui d’un disque bâclé. Il ressemble à celui d’une maison ouverte, où passent des amis de différentes époques : les années Apple avec Preston, les années 1970 avec Keltner et Weeks, le rock anglais avec Lord et Brooker, la vieille garde avec Joe Brown. Gone Troppo est un album de cercle intime. C’est ce qui fait sa chaleur, et peut-être aussi ce qui l’a rendu si difficile à vendre à un public qui attendait autre chose.

Face A : synthétiseurs, satire et doo-wop

La première face de Gone Troppo s’ouvre sur ce que l’album a de plus moderne et se referme sur ce qu’il a de plus nonchalant. Entre les deux, Harrison passe de la pop synthétique à la chanson engagée, du doo-wop au quasi-instrumental. C’est une face éclectique, ce que les critiques de l’époque lui ont tour à tour reproché et accordé.

« Wake Up My Love » : la concession au son de 1982

Le disque commence par son morceau le plus daté, au sens chronologique du terme. « Wake Up My Love » repose sur un riff de synthétiseur, une rythmique où les synthétiseurs prennent le pas sur la batterie et des effets électroniques qui le situent immédiatement au début des années 1980. Mike Moran tient les claviers, Henry Spinetti la batterie, Ray Cooper les percussions, Harrison chante et joue lui-même la basse et les guitares. Selon Wikipédia, la chanson est une tentative de donner à sa musique un son plus contemporain, pour répondre aux préoccupations commerciales de Warner. Autrement dit, la seule vraie concession de l’album à l’époque.

La presse professionnelle américaine l’a accueillie avec bienveillance. Cash Box, le 13 novembre 1982, y voyait « l’une de ses productions pop les plus agressives ». Billboard, le même jour, la décrivait comme une chanson pop « décalée, assez accessible », dont les synthétiseurs assurent à la fois la rythmique et des bruitages de science-fiction. Avec le recul, la critique est plus sévère. Ultimate Classic Rock parle d’un riff de synthé « puéril » derrière lequel « une bonne chanson se débat pour sortir », et relève une ressemblance gênante avec « Teardrops », l’un des titres ajoutés à Somewhere in England sous la pression de Warner. Le parallèle est cruel mais juste : les deux chansons sont nées du même malentendu. Notre page consacrée à « Wake Up My Love » en détaille les paroles.

« That’s the Way It Goes » : la satire sur trois accords

La deuxième plage est celle que la postérité a retenue. « That’s the Way It Goes » est une chanson à quatre couplets, chacun suivi du même refrain résigné, « et c’est comme ça que ça se passe », et d’un solo de guitare slide, la signature de Harrison depuis le début des années 1970. Wikipédia note une particularité rare chez lui : la chanson n’utilise que les trois accords principaux de la tonalité, ceux que l’on apprend en premier à la guitare. Harrison, l’homme des accords diminués et des modulations inattendues, écrit ici une ritournelle presque folk.

Le propos, lui, n’a rien de simple. The Beatles Bible y voit une attaque contre la politique capitaliste et l’ordre social qui dominent les années 1980. Les couplets croquent une galerie de personnages : un homme obsédé par ses pertes en Bourse, un spéculateur prêt à acheter « la terre promise » avec un krugerrand sud-africain, cette pièce d’or devenue à l’époque le symbole de l’argent de l’apartheid, un acteur de cinéma en quête de gloire. Le dernier couplet évoque un feu qui consumera les mensonges. Harrison ne chante pas en militant mais en moraliste désabusé : le monde marche ainsi, semble-t-il dire, et il n’a pas l’intention de s’en indigner davantage que de raison.

En 1989, dans un entretien reproduit dans le recueil George Harrison on George Harrison d’Ashley Kahn et cité par The Beatles Bible, il revenait sur les gens visés par la chanson : « Ce sont eux qui ruinent la planète, vous savez. » La phrase éclaire la tonalité de l’album entier. Sous ses airs de vacances, Gone Troppo est aussi le disque d’un homme écœuré par l’époque.

https://www.youtube.com/watch?v=D_zCulFuXkM
« That’s the Way It Goes », deuxième titre de Gone Troppo, dans la version officielle mise en ligne par George Harrison – Topic.

Le biographe et musicologue Simon Leng y voit le sommet du disque, et Paul Du Noyer, dans le magazine Blender en 2004, son titre le plus remarquable. Harrison lui-même ne l’a pas oubliée. Selon Wikipédia, il l’a remixée avec Jeff Lynne pour la face B du maxi 45 tours de « When We Was Fab », en janvier 1988, en pleine période Cloud Nine, et l’a placée dans son mixage d’origine sur la compilation Best of Dark Horse 1976–1989. Elle a même figuré sur la liste des chansons envisagées pour sa tournée japonaise de 1991 avec Eric Clapton, avant d’être écartée. Ce n’est donc pas un hasard si Joe Brown l’a choisie en 2002 : c’était l’une des chansons préférées du cercle de Harrison, sinon de son public.

« I Really Love You » : retour à 1961

Troisième plage, troisième changement de décor. « I Really Love You » est la seule reprise de l’album. La chanson, écrite par Leroy Swearingen, a été enregistrée en 1961 par les Stereos, un groupe vocal de Steubenville, dans l’Ohio, et a atteint la 29e place du Billboard Hot 100 et la 15e du classement rhythm and blues. Harrison la transforme en hommage au doo-wop, avec Willie Greene, Bobby King et Pico Pena aux chœurs. La discographie jpgr.co.uk résume la chose en trois mots : « George fait du doo-wop ».

Le choix n’est pas qu’un caprice de collectionneur. Harrison a expliqué au journaliste Timothy White, dans le dossier George Harrison: Reconsidered paru en 1987, que ce morceau était à l’origine de « Do You Want to Know a Secret », la chanson de Lennon que Harrison chantait sur Please Please Me en 1963. Il en parlait comme de « la deuxième manche » de l’histoire de « Secret ». Vingt ans après avoir chanté la version Beatles, il revient à la source. La chanson sortira en second single aux États-Unis et aux Pays-Bas, en février 1983, sans entrer dans les classements.

« Greece » : l’escale méditerranéenne

La quatrième plage, « Greece », est la plus énigmatique de la face. La discographie jpgr.co.uk la classe parmi les instrumentaux ; d’autres descriptions la présentent comme un enchaînement de jeux de mots autour de noms grecs. Les deux sont compatibles : il s’agit pour l’essentiel d’une pièce de guitare slide, sur un tempo lent, ponctuée de quelques interventions vocales. Billy Preston y joue des claviers et du synthétiseur. Ultimate Classic Rock salue un morceau romantique porté par la guitare, mais regrette des références parlées « inutiles » à l’ésotérisme grec.

« Greece » a eu les honneurs de la face B de « Wake Up My Love ». C’est la confirmation que Harrison considérait ce disque comme un tout, et non comme un réservoir de singles. Il enchaîne ensuite sur « Gone Troppo », dont nous avons parlé plus haut, qui ferme la face A sur une note de farniente. En moins de vingt minutes, l’auditeur a traversé la pop synthétique, la satire, le doo-wop, la Méditerranée et le Pacifique. C’est beaucoup pour un disque prétendument négligé.

Face B : la paix, l’enfant, le rêve et la réincarnation

Si la face A est éclectique, la face B est plus intérieure. On y trouve une chanson spirituelle, une berceuse pour un enfant, une ballade sentimentale, la chanson d’un film et une méditation sur la réincarnation écrite quatorze ans plus tôt en Inde. C’est la face que les admirateurs de l’album citent le plus volontiers, et celle qui contredit le plus nettement l’image d’un disque jeté par-dessus l’épaule.

« Mystical One » : la sérénité, à mi-voix

« Mystical One » ouvre la face sur un tempo médium, avec la mandoline de Joe Brown en contrepoint de la guitare de Harrison. Le chercheur Ian Inglis, cité par Wikipédia, range cette chanson avec la chanson-titre et « That’s the Way It Goes » parmi celles qui offrent « un aperçu clair » de l’état d’esprit de leur auteur. Ultimate Classic Rock la décrit comme la quête d’un chemin paisible, mais d’un chemin qui ne l’obligerait pas à jouer à la fois le rocker et le maître spirituel. La nuance est bien vue. Le Harrison de 1982 ne prêche plus comme celui de Living in the Material World, il constate qu’il a trouvé un certain équilibre et le chante sans insistance.

La chanson a eu une seconde vie en 2004. Lors de la réédition de l’album, une version de démonstration de « Mystical One », longue d’environ six minutes, a été ajoutée en bonus. On y entend la chanson à l’état d’esquisse, plus dépouillée et plus longue, ce qui permet de mesurer le travail d’arrangement accompli ensuite à Friar Park.

« Unknown Delight » : une chanson pour Dhani

« Unknown Delight » est peut-être la plus belle chanson de l’album. C’est une ballade lente, enregistrée avec Jim Keltner à la batterie, Willie Weeks à la basse, Neil Larsen au piano et Gary Brooker au synthétiseur. Selon Ultimate Classic Rock, Harrison l’a écrite pour son fils Dhani. Nous n’avons pas trouvé d’autre source qui l’affirme aussi nettement, mais le titre même, qui évoque un bonheur jusque-là inconnu, et le ton de berceuse de la chanson s’accordent bien avec cette lecture. Le même site la juge « absolument remarquable » et y voit le reflet d’une attention nouvelle aux joies personnelles de l’existence.

La chanson s’inscrit dans une lignée. En 1979, l’album George Harrison, enregistré dans les mois qui entourent la naissance de Dhani et le mariage avec Olivia, baignait déjà dans cette douceur domestique, avec des chansons comme « Dark Sweet Lady ». « Unknown Delight » prolonge ce registre avec plus de retenue encore. Elle n’a jamais été publiée en single et n’a pratiquement jamais été citée dans les compilations, ce qui explique qu’elle reste méconnue. Elle est pourtant de celles qui justifient la formule finale du texte viral : le recul en révèle les charmes.

« Baby Don’t Run Away » : le maillon faible ?

Avec « Baby Don’t Run Away », l’unanimité se fait plutôt contre. Ultimate Classic Rock la trouve « franchement larmoyante » et « étrangement déplacée » ; Far Out la juge surproduite. La chanson est une ballade amoureuse classique, construite sur des claviers enveloppants, avec Billy Preston et Rodina Sloan aux chœurs et Jim Keltner à la batterie. Elle n’est pas désagréable, mais elle ressemble davantage à ce que la radio américaine diffusait en 1982 qu’à ce que Harrison faisait de mieux. On peut y voir l’autre concession commerciale de l’album, plus discrète que « Wake Up My Love ».

« Dream Away » : le générique de Time Bandits

« Dream Away » est la chanson la plus ancienne enregistrée pour l’album, puisqu’elle date des travaux sur Time Bandits. La discographie jpgr.co.uk indique un enregistrement le 7 décembre 1980, la veille de la mort de John Lennon, et présente la version de l’album comme une version retravaillée ; nous n’avons pas pu recouper cette date avec une autre source. La chanson accompagnait le générique de fin du film de Terry Gilliam, sorti en 1981, et devait figurer sur une bande originale qui n’a finalement pas été publiée. Harrison l’a intégrée à Gone Troppo au moment de boucler le disque.

Musicalement, c’est l’un des titres les plus beatlesiens de l’album. Ultimate Classic Rock la qualifie de « beatlesque » et rapproche son climat de rêve mélancolique de « Blue Jay Way », la chanson brumeuse de Magical Mystery Tour. Elle a connu un petit destin au Japon, où le film était populaire : elle y est sortie en single en février 1983, avec une pochette illustrée. Les crédits de la pochette intérieure contiennent d’ailleurs une plaisanterie qui la concerne directement, et sur laquelle nous reviendrons. Notre page sur « Dream Away » en propose les paroles et la traduction.

« Circles » : la chanson de Rishikesh

L’album se referme sur sa chanson la plus ancienne par la composition. « Circles » a été écrite par Harrison au printemps 1968 à Rishikesh, en Inde, pendant le séjour des Beatles à l’ashram du Maharishi Mahesh Yogi, épisode que nous avons raconté dans notre dossier sur les Beatles en Inde. À leur retour, fin mai 1968, les quatre musiciens se retrouvent chez Harrison, à Kinfauns, sa maison d’Esher, dans le Surrey, pour enregistrer sur un magnétophone quatre pistes les maquettes de leurs nouvelles chansons. Harrison y chante « Circles » en s’accompagnant à l’orgue.

C’est là que le texte viral simplifie. « Circles » n’est pas une chute des séances de l’Album blanc : les Beatles ne l’ont jamais travaillée en studio à Abbey Road. Elle fait partie des cinq chansons de Harrison maquettées à Esher, et elle est restée au stade de la démo, contrairement à « While My Guitar Gently Weeps » ou à « Not Guilty », cette dernière enregistrée en de très nombreuses prises puis écartée, comme le raconte notre article sur « Not Guilty ». La démo d’Esher de « Circles » a été publiée officiellement en 2018, dans l’édition du cinquantenaire de l’Album blanc ; notre liste de dix faits méconnus sur l’Album blanc la mentionne parmi les inédits de cette réédition.

Entre-temps, Harrison avait tenté de la reprendre en 1978, pendant les séances de l’album George Harrison, sans la retenir. La version de 1982 est la seule qu’il ait publiée. Elle est sombre, lente, dominée par l’orgue et le piano de Billy Preston, avec Jon Lord au synthétiseur. Le texte parle de cycles, de renaissance et de retour, et aborde la réincarnation, thème central de la pensée de Harrison depuis sa découverte de l’hindouisme. Simon Leng, cité par Wikipédia, y voit le « premier blues hindoustani ». Le critique Elliot Huntley, à l’inverse, la tient pour la pire composition de son auteur. Les deux jugements disent au moins qu’elle ne laisse pas indifférent.

https://www.youtube.com/watch?v=xAKVyLAnYw0
« Circles », écrite à Rishikesh en 1968 et publiée seulement en 1982 en conclusion de Gone Troppo (George Harrison – Topic).

Le choix de terminer l’album par cette chanson a quelque chose de symbolique. Comme le note Wikipédia, « Circles » restera la dernière chanson entendue sur un nouvel album de Harrison jusqu’à Cloud Nine, en 1987. Un disque qui s’ouvrait sur des synthétiseurs de 1982 se termine ainsi sur une chanson de 1968, consacrée à l’idée que tout revient. Harrison bouclait la boucle, au sens propre.

« Legs » Larry Smith et la recette du ciment

On pourrait croire que la recette du ciment évoquée par le texte viral est une exagération, une de ces anecdotes qui grossissent à force d’être répétées. Elle est pourtant bien réelle, et c’est sans doute le détail le plus révélateur de tout l’album. Pour la comprendre, il faut d’abord présenter son auteur.

Un batteur, danseur de claquettes et ami fidèle

« Legs » Larry Smith a été le batteur du Bonzo Dog Doo-Dah Band, la formation britannique qui mêlait jazz des années 1920, music-hall, rock et absurdité pure dans les années 1960. Les Bonzos ont croisé la route des Beatles à plusieurs reprises : ils apparaissent dans le film Magical Mystery Tour en 1967, où ils jouent « Death Cab for Cutie » dans une boîte de strip-tease, et Paul McCartney a produit en 1968, sous un pseudonyme, leur unique succès, « I’m the Urban Spaceman ». Smith, connu pour ses talents de danseur de claquettes et son goût du déguisement, est devenu un ami proche de Harrison au cours des années 1970.

Harrison lui avait même consacré une chanson. Sur l’album Extra Texture, en 1975, figure « His Name Is Legs (Ladies and Gentlemen) », un portrait affectueux et loufoque, sur lequel on entend d’ailleurs la voix de Smith. Le magazine Far Out la présente comme la première chanson que Harrison ait « consciemment » écrite sur une personne réelle. Sept ans plus tard, il lui confie la direction artistique et la conception graphique de Gone Troppo. Le choix d’un tel complice dit à lui seul le ton recherché : pas un graphiste de maison de disques, mais un humoriste.

Une pochette « totalement surréaliste »

La photographie de Harrison utilisée pour la pochette est signée Terry O’Neill, l’un des grands portraitistes britanniques de la période. Mais c’est le travail de Smith qui retient l’attention. La discographie jpgr.co.uk le qualifie de « totalement surréaliste ». L’esprit de l’ensemble n’a rien de commun avec les pochettes soignées et un peu solennelles des années Apple.

Le plus étonnant se trouve à l’intérieur. La pochette intérieure du 33 tours porte d’un côté les paroles des chansons, ce qui est assez classique chez Harrison. De l’autre, elle présente ce que The Beatles Bible appelle les notes de pochette « les plus bizarres » de tous ses albums : un long mode d’emploi pour préparer du ciment, répété et décliné avec un sérieux imperturbable. Le texte commence par une consigne de bon sens, du genre : par une belle journée ensoleillée, mettre la bétonnière en marche. Il se poursuit par une série d’étapes techniques, et l’une des dernières recommande de nettoyer la bétonnière à l’eau, « de préférence tropicale ». La conclusion achève la plaisanterie : cet album, dit-elle en substance, « a été un mélange de ciment ».

Pourquoi du ciment ?

Aucune source consultée ne rapporte d’explication donnée par Harrison ou par Smith. On en est donc réduit aux hypothèses, que nous présentons comme telles. La première est l’absurde pur, dans la tradition des Bonzos et des Monty Python : rien n’est plus éloigné d’un album pop qu’une notice de maçonnerie, et c’est précisément ce qui la rend drôle. La deuxième est l’autodérision : un disque fabriqué comme on gâche du béton, en mélangeant ce que l’on a sous la main, sans chercher l’œuvre d’art. La troisième tient au contexte. Harrison est alors un homme qui construit, plante et aménage, à Friar Park comme sur ses terrains tropicaux, et le jargon de chantier fait partie de son quotidien.

Quelle que soit la bonne lecture, l’effet est clair. L’acheteur qui retourne la pochette ne trouve ni photographie de studio, ni texte de présentation, ni explication des chansons. Il trouve une plaisanterie qui ne lui est pas vraiment destinée. C’est ce que le texte viral appelle une « longue blague privée », et la formule est juste. Harrison s’adresse à ses amis, à ceux qui connaissent les Bonzos et le sens de l’expression gone troppo, pas au marché.

Les remerciements : Barnstoneworth United

Les crédits ajoutent une autre couche d’humour. Dans la liste des remerciements, Larry Smith apparaît sous un nom légèrement tordu, avec des guillemets déplacés. Surtout, The Beatles Bible relève un remerciement adressé à Barnstoneworth United « pour l’inspiration lyrique » de « Dream Away ». Il n’existe aucun club de ce nom dans le football anglais. Barnstoneworth United est l’équipe imaginaire d’un épisode de Ripping Yarns, la série télévisée de Michael Palin et Terry Jones, deux Monty Python. Le clin d’œil relie la pochette au monde de HandMade Films et à la bande de Palin, celle-là même qui avait travaillé sur Time Bandits.

Ce goût pour les crédits facétieux n’était pas nouveau chez Harrison, qui avait lui-même signé des participations sur les disques de ses amis sous des pseudonymes comme L’Angelo Misterioso. Mais sur Gone Troppo, la plaisanterie déborde le cadre habituel : elle occupe toute une face de la pochette intérieure, et elle donne le ton de la sortie entière.

Les éditions suivantes

La pochette a connu peu de variations. Selon jpgr.co.uk, les pressages britanniques ultérieurs, à partir de juillet 1988, reprennent la présentation d’origine avec une lettre « K » ajoutée devant la référence catalogue, 923734-1 pour le 33 tours d’origine. La même source précise que l’exemplaire original avec sa pochette intérieure imprimée valait, au moment de sa rédaction, une dizaine de livres sterling, ce qui en dit long sur l’abondance des stocks invendus. La réédition CD de 2004 ne comporte pas de livret mais une grande feuille pliée, avec une iconographie et des paroles plus complètes.

Novembre 1982 : un album sorti sans bruit

Gone Troppo paraît chez Dark Horse Records, distribué par Warner, le 5 novembre 1982 au Royaume-Uni et le 8 novembre aux États-Unis. Le 33 tours britannique porte la référence 923734-1, et une cassette paraît en parallèle. La même semaine, le 8 novembre, sort aux États-Unis le premier single, « Wake Up My Love », avec « Greece » en face B. Sur le papier, tout est en place pour une sortie normale. Dans les faits, rien ne se passe.

Aucun entretien, aucun clip, aucune publicité

Les sources concordent sur l’ampleur du silence. The Beatles Bible écrit que Harrison a refusé de faire la promotion de Gone Troppo, d’accorder des interviews ou de tourner des vidéos pour ses deux singles, et que Warner s’est montré tout aussi peu disposé, au point de ne placer aucune publicité dans la presse. Wikipédia formule la même idée avec une pointe d’ironie : la maison de disques a répondu à l’indifférence de l’artiste par sa propre indifférence. Le texte viral ne force donc pas le trait en parlant d’un effort promotionnel nul.

Le contexte rend ce refus particulièrement coûteux. En novembre 1982, la chaîne MTV a un peu plus d’un an. Le clip est devenu en quelques mois l’outil indispensable de tout lancement aux États-Unis. Un artiste qui n’en tourne pas renonce à une part essentielle de la visibilité. Harrison, qui avait pourtant été l’un des premiers à jouer avec le film promotionnel du temps des Beatles, tourne le dos à ce nouveau monde au moment exact où il s’impose.

Une anecdote, rapportée par Ultimate Classic Rock avec la prudence qui s’impose, illustre cette discrétion : selon une histoire qui circulait alors, le propre frère de Harrison, qui travaillait comme jardinier sur le domaine de Friar Park, ne savait pas que l’album était sorti. Qu’elle soit exacte ou embellie, l’anecdote a survécu parce qu’elle paraît vraisemblable.

Ce que Harrison en dira en 1987

Harrison s’est expliqué cinq ans plus tard, lors du lancement de Cloud Nine. Dans un entretien à Rolling Stone en 1987, cité par The Beatles Bible, Far Out et American Songwriter, il raconte qu’au moment de son dernier album, Gone Troppo, il avait le sentiment d’avoir déjà fait tant de choses qu’il n’avait jamais vraiment pris le temps d’en assurer la promotion, et qu’il n’avait pas beaucoup aidé sa maison de disques. Il ajoute que l’industrie du disque lui semblait alors traverser « toutes ces choses étranges ».

Le mot est révélateur. Pour Harrison, l’étrangeté n’est pas de son côté mais de celui du métier : les clips, les formats radio, la course aux tubes. Dans le même entretien, rapporté par Ultimate Classic Rock, il donne une autre raison, plus intime, à son changement de rythme : il a cessé d’être « aussi fou » qu’avant, parce qu’il veut que son enfant ait un père encore un peu de temps. La phrase, prononcée par un homme qui a vu mourir Lennon, éclaire le repli de 1982 d’une lumière moins capricieuse qu’on ne l’a parfois dit.

Les classements : la chute

Le résultat commercial est sans appel. Au Royaume-Uni, l’album n’entre pas dans le classement. C’est la deuxième fois que cela arrive à un album studio de Harrison, après Dark Horse en 1974. Aux États-Unis, il culmine à la 108e place du Billboard 200, ce qui en fait, selon Wikipédia, son seul album studio après les Beatles à manquer le Top 20 américain, et de très loin. Au Canada, il atteint la 98e place du classement RPM en décembre 1982. Seule la Norvège lui réserve un accueil un peu plus chaleureux, avec une 31e place.

Les singles ne font pas mieux. « Wake Up My Love » atteint la 53e place du Billboard Hot 100 et n’entre pas dans le classement britannique. « I Really Love You », publié en février 1983 aux États-Unis et aux Pays-Bas avec « Circles » en face B, ne se classe nulle part. « Dream Away », sorti au Japon le même mois, profite de la popularité locale de Time Bandits sans laisser de trace dans les palmarès. Un lecteur britannique, dans les commentaires de The Beatles Bible, se souvient d’avoir vu à l’époque des dizaines d’exemplaires de l’album dans les bacs de soldes. C’est un témoignage isolé, mais il correspond à ce que l’on sait des ventes.

La critique de 1982-1983 : entre tendresse et condescendance

La réception critique n’est pas aussi uniformément hostile que le suggère le texte viral. Billboard, à la sortie, écrit que le lyrisme ensoleillé de Harrison brille le plus quand il est le moins encombré de complexes, et voit dans l’album une réussite « légère, faussement éclectique et charmante ». Le magazine People, dans sa rubrique de critiques du 24 janvier 1983, remarque qu’à cause de ses incursions dans le mysticisme, on oublie souvent le goût de Harrison pour la fantaisie. Il décrit le disque comme une « carte postale en vinyle », avec des « éclairs de génie », et retient « Wake Up My Love » et « Dream Away ».

D’autres sont plus durs. Dans Rolling Stone, le 17 février 1983, Steve Pond estime que Harrison s’est révélé « bien meilleur financier de cinéma que musicien », et juge l’album si désinvolte et si léger qu’il en devient « complètement insignifiant ». La pique vise directement HandMade Films : le critique reproche à l’ancien Beatle d’avoir déplacé son talent vers les plateaux de tournage. Roy Trakin, dans le mensuel Musician en janvier 1983, trouve une formule plus ambiguë : il est dommage, écrit-il, que le public ne puisse pas oublier que George Harrison a été un Beatle. Autrement dit, le disque aurait sans doute été mieux reçu s’il avait été l’œuvre d’un inconnu.

Cette dernière remarque est peut-être la plus juste de toutes. Gone Troppo a été jugé à l’aune de All Things Must Pass et de « Something », et il ne pouvait que décevoir à cette aune. Il a aussi été jugé à l’aune de 1982, l’année de Thriller et de la pop synthétique triomphante, et il ne cherchait pas à rivaliser. Pris pour ce qu’il est, un disque de musicien détendu entouré d’amis, il méritait mieux que l’oubli. C’est la thèse que plusieurs critiques défendront vingt ans plus tard.

« I Don’t Care Anymore » : ce que disait vraiment la face B de 1974

Le texte viral convoque une vieille chanson pour résumer l’attitude de Harrison en 1982 : « I Don’t Care Anymore ». Le rapprochement est habile, mais il faut savoir de quoi l’on parle. La chanson date de 1974. Elle a été publiée en face B de deux singles de la période Dark Horse : « Dark Horse » aux États-Unis et « Ding Dong, Ding Dong » au Royaume-Uni. C’est un morceau acoustique, enregistré dans une ambiance détendue, presque sur le vif, qui n’a pas trouvé sa place sur l’album de 1974. Il est resté longtemps une rareté réservée aux collectionneurs de 45 tours, avant d’être ajouté en bonus à la réédition de Dark Horse en 2014.

En 1974, cette indifférence affichée avait une tout autre résonance. Harrison venait de se séparer de Pattie Boyd, préparait une tournée nord-américaine épuisante et voyait sa voix se briser sous l’effort. Nous avons raconté ce moment dans notre article sur la tournée de 1974 et le concert de Seattle. Le « je m’en fiche » de 1974 était celui d’un homme à bout de forces. Celui de 1982, tel que le reconstruit le texte viral, est celui d’un homme apaisé, qui a trouvé ailleurs ses raisons de vivre. Le titre est le même, l’état d’esprit est très différent.

Le rapprochement garde pourtant une part de vérité. Dès 1974, Harrison laissait entendre qu’il ne se pliait pas aux attentes de son public et de l’industrie. Il l’a fait payer cher à sa carrière, cette année-là comme en 1982. Mais dans les deux cas, il n’a jamais cessé de faire de la musique. C’est le paradoxe de Harrison : l’homme qui disait ne plus s’en soucier continuait à écrire.

1983-1987 : cinq ans de silence, vraiment ?

Après Gone Troppo, Harrison ne publie plus d’album pendant cinq ans. Le texte viral a raison sur ce point, et Wikipédia comme AllMusic le confirment : c’est son dernier album avant Cloud Nine, en 1987. Mais le mot de « retraite » appelle des nuances. The Beatles Bible écrit que les nouveaux enregistrements deviennent « une rareté » entre 1982 et 1987 ; une rareté, pas une absence.

Le cinéma d’abord

Pendant ces années, l’essentiel de l’énergie de Harrison va à HandMade Films, qui connaît alors sa période la plus active. La société produit des comédies, des drames et des films d’auteur, et Harrison continue d’y glisser de la musique. En 1985, il enregistre une reprise d’une chanson de Bob Dylan, « I Don’t Want to Do It », pour la bande originale du film américain Porky’s Revenge. La même année, il participe à la musique de Water, une comédie HandMade avec Michael Caine. En 1986, il écrit plusieurs chansons pour Shanghai Surprise, le film avec Madonna et Sean Penn produit par sa société, et y fait même une courte apparition en chanteur de cabaret. L’expérience est malheureuse, le film est un échec, mais certaines de ces chansons réapparaîtront sur Cloud Nine.

Quelques apparitions sur scène

Le musicien ne se cache pas complètement non plus. À l’automne 1985, il retrouve Ringo Starr, Eric Clapton et d’autres amis autour de son idole de jeunesse, Carl Perkins, pour l’émission spéciale Blue Suede Shoes: A Rockabilly Session, enregistrée à Londres et diffusée au début de 1986. Nous avons consacré un article à cette séance Carl Perkins & Friends et à sa réédition récente. En 1986, il monte aussi sur scène à Birmingham pour un concert de charité. En juin 1987, il participe au concert du Prince’s Trust à Wembley, où il chante « While My Guitar Gently Weeps » et « Here Comes the Sun ». Ces apparitions sont rares et toujours amicales : Harrison joue pour des causes ou des amis, jamais pour promouvoir un disque.

La « retraite » qui n’en était pas une

Le mot de retraite, Harrison l’a utilisé lui-même, mais en riant. Dans l’entretien à Guitar Player cité par le site Cheat Sheet, il explique qu’il disait aux gens qu’il avait pris sa retraite pour qu’ils cessent de l’importuner, et qu’en réalité il n’avait jamais arrêté d’écrire et d’enregistrer des maquettes. Il précise aussi qu’il était fatigué de faire des disques que personne n’entendait. La retraite était donc un paravent, pas une décision. Lorsque Warner l’interroge en 1987 sur son retour, il répond d’ailleurs qu’il ne fait « pas de come-back ». À ses yeux, il n’était jamais parti.

Il faut enfin noter un détail qui contredit l’idée d’une rupture définitive avec l’industrie. Gone Troppo soldait le contrat en cours avec Warner, mais Harrison n’a pas quitté la maison de disques pour autant. Cloud Nine paraîtra en 1987 chez Dark Horse, toujours distribué par Warner. Le divorce supposé n’était qu’une brouille, et la réconciliation passera par un producteur choisi par Harrison lui-même.

Cloud Nine, le retour avec Jeff Lynne

Ce producteur, c’est Jeff Lynne, l’ancien chef d’Electric Light Orchestra. Harrison l’a rencontré au milieu des années 1980, et les deux hommes enregistrent ensemble à Friar Park au cours de l’année 1987. Cloud Nine sort le 2 novembre 1987 et porte la reprise de « Got My Mind Set on You », qui devient numéro un aux États-Unis au début de 1988, ainsi que « When We Was Fab », pastiche affectueux des Beatles. Nous avons raconté en détail l’histoire de Cloud Nine et celle de « When We Was Fab ».

Le contraste avec 1982 est total. Pour Cloud Nine, Harrison accepte de tourner des clips, d’accorder des entretiens, de se montrer. Il a trouvé en Lynne un partenaire qui lui donne un son moderne sans le trahir, ce que les synthétiseurs de « Wake Up My Love » n’avaient pas réussi à faire. Un an plus tard, l’aventure se prolonge avec les Traveling Wilburys, le groupe formé avec Lynne, Bob Dylan, Roy Orbison et Tom Petty. Le fou des tropiques est redevenu une star, presque malgré lui. Et dans le maxi 45 tours de « When We Was Fab », en janvier 1988, il glisse un remix de « That’s the Way It Goes », comme pour rappeler que la chanson de 1982 n’avait rien perdu de sa valeur à ses yeux.

La réhabilitation : de 2002 à aujourd’hui

George Harrison meurt le 29 novembre 2001, à Los Angeles, à cinquante-huit ans. Dans les années qui suivent, son œuvre solo fait l’objet d’une relecture attentive, et Gone Troppo en bénéficie plus que tout autre disque. Deux événements y contribuent : un concert et une réédition.

29 novembre 2002 : Joe Brown au Royal Albert Hall

Un an jour pour jour après la mort de Harrison, ses amis se réunissent au Royal Albert Hall de Londres pour le Concert for George, organisé par Olivia Harrison et Eric Clapton. Paul McCartney, Ringo Starr, Jeff Lynne, Tom Petty, Billy Preston, Dhani Harrison, Anoushka Shankar, qui dirige une pièce composée par son père Ravi, et une bonne partie des Monty Python se succèdent sur scène. Notre page consacrée au Concert for George et au film de David Leland en raconte la préparation.

Joe Brown, l’ami de toujours, celui qui jouait de la mandoline sur « Mystical One » vingt ans plus tôt, y chante « That’s the Way It Goes ». Dans un programme dominé par les chansons des Beatles et d’All Things Must Pass, c’est l’une des très rares incursions de la soirée dans le répertoire des années 1980 de Harrison. Le choix est personnel : Brown avait vécu de près l’époque de Gone Troppo, et il a choisi la chanson de l’album que le cercle de Harrison aimait le plus. Il chante aussi « Here Comes the Sun », puis referme la soirée, seul au ukulélé, avec « I’ll See You in My Dreams », un standard des années 1920 que Harrison adorait. Sa fille, Sam Brown, interprète de son côté « Horse to the Water », l’une des dernières chansons écrites par Harrison.

Selon Wikipédia, « That’s the Way It Goes » ne figure pas dans le film sorti en salles en 2003, mais apparaît dans l’édition DVD en deux disques publiée en novembre 2003. C’est par ce biais, et par les extraits qui circulent depuis en ligne, qu’une partie du public a découvert la chanson, et avec elle l’album dont elle est issue. La vidéo jointe au texte viral renvoie à cette chanson ; l’enregistrement qu’elle contient a été mis en ligne par une chaîne non officielle, c’est pourquoi nous lui préférons dans cet article la version publiée par la chaîne officielle de l’artiste, plus haut, et ci-dessous une version en public éditée par Joe Brown lui-même.

https://www.youtube.com/watch?v=72TKajwzFhc
« That’s the Way It Goes » en public par Joe Brown, qui l’avait chantée au Concert for George le 29 novembre 2002 (chaîne officielle Joe Brown – Topic).

Joe Brown est resté fidèle à la chanson bien après 2002. Selon Wikipédia, il en a publié une version en public sur son album Live in Liverpool, en 2011. Peu de chansons de Harrison des années 1980 ont connu une telle seconde vie, portée non par une maison de disques mais par un ami.

2004 : la réédition et le retournement critique

Le 23 février 2004, EMI publie The Dark Horse Years 1976–1992, un coffret qui rassemble les albums de Harrison parus sur son label pendant cette période, remastérisés, avec des bonus, un DVD et un livret contenant des textes de David Fricke et d’Olivia Harrison. Gone Troppo y figure avec, en bonus, la démo de « Mystical One ». Les albums sont également réédités séparément. Remastérisé et présenté comme une partie à part entière de l’œuvre, le disque cesse d’être un simple fond de catalogue.

La critique change alors de ton. Dans Rolling Stone, le 3 avril 2004, Parke Puterbaugh écrit que Gone Troppo pourrait bien être l’album « le plus sous-estimé » de Harrison. Kit Aiken, dans Uncut, parle d’un « retour en forme, en quelque sorte ». Dès 2002, Dave Thompson, dans Goldmine, estimait qu’accuser l’album d’avoir précipité le déclin de son auteur était « grossièrement injuste ». Les voix discordantes ne disparaissent pas pour autant : John Metzger, dans The Music Box en mai 2004, le tient sans hésiter pour le pire des albums solo de Harrison, et Mac Randall, dans le Rolling Stone Album Guide, juge qu’entre les bons moments, « il n’y a pas grand-chose ».

Le débat n’a pas cessé depuis. Le site Far Out en a fait un « classique sous-estimé » avant de rappeler, dans un autre article, que c’est le moment où « tout le monde semblait avoir cessé de s’y intéresser ». American Songwriter, en 2026 encore, le décrit comme un disque « agréable, un peu sans conséquence ». C’est sans doute le juste milieu : Gone Troppo n’est pas un chef-d’œuvre méconnu, mais c’est un album bien plus attachant que sa réputation. En 2017, il a été réédité en vinyle dans le coffret The Vinyl Collection, aux côtés des autres albums studio de Harrison, ce qui l’a rendu à nouveau accessible aux collectionneurs.

Notre verdict : un disque d’adieu qui n’en était pas un

Au terme de cette enquête, le texte viral apparaît comme un résumé honnête, et même affectueux. Les faits principaux sont exacts : la date, l’absence de promotion, la brouille avec Warner, le sens du titre, la recette du ciment, Legs Larry Smith, « Dream Away », Joe Brown, les classements. Ses inexactitudes sont mineures : le rang de l’album dans la discographie, qui est le dixième et non le neuvième selon le décompte habituel ; le statut de « Circles », démo d’Esher et non chute de l’Album blanc ; et le mot de « retraite », que Harrison n’employait que pour avoir la paix.

Ce que le texte ne dit pas, en revanche, c’est à quel point Gone Troppo est un disque cohérent avec la vie de son auteur à ce moment-là. Il y a la satire de « That’s the Way It Goes », l’écœurement face à une époque dominée par l’argent. Il y a l’évasion de « Gone Troppo », la géographie des îles lointaines. Il y a la tendresse d’« Unknown Delight », le père de famille protégeant son fils. Il y a la mémoire de « Circles » et de « I Really Love You », qui renvoient l’une à Rishikesh, l’autre aux débuts des Beatles. Et il y a le cinéma avec « Dream Away ». Tout Harrison de 1982 tient dans ces dix chansons.

On a souvent présenté Gone Troppo comme l’album d’un homme qui ne s’en souciait plus. Il serait plus juste de dire que c’est l’album d’un homme qui se souciait d’autre chose : de sa famille, de ses amis, de ses jardins, de ses films, et de la musique pour le plaisir qu’elle lui procurait. Ce qu’il ne supportait plus, c’était l’emballage. Il l’a remplacé par une recette de ciment. Quarante-quatre ans plus tard, la blague fonctionne toujours, et les chansons aussi.

Pour écouter Gone Troppo aujourd’hui

Pour qui découvre l’album, voici un parcours possible en cinq étapes, dans l’ordre où nous conseillons de les écouter :

  • « That’s the Way It Goes », pour la satire et la guitare slide ;
  • « Unknown Delight », pour la tendresse et l’arrangement de Keltner, Weeks, Larsen et Brooker ;
  • « Dream Away », pour le lien avec Time Bandits ;
  • « Circles », à écouter juste après sa démo d’Esher de 1968 pour mesurer quatorze ans d’écart ;
  • « Gone Troppo », pour le titre, le marimba et l’humour.

Pour situer l’album dans l’ensemble de la carrière solo, notre sélection de 15 chansons pour découvrir George Harrison en solo offre un bon point de départ, et la fiche de la boutique Yellow-Sub.net consacrée à l’album Gone Troppo en rappelle les principales caractéristiques.

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Questions fréquentes

Quand Gone Troppo est-il sorti ?

L’album de George Harrison est sorti le 5 novembre 1982 au Royaume-Uni et le 8 novembre 1982 aux États-Unis, chez Dark Horse Records, distribué par Warner Bros. Une discographie britannique en ligne indique le 8 novembre pour le Royaume-Uni aussi, mais la date du 5 est la plus largement retenue.

Que signifie l’expression « gone troppo » ?

C’est une expression d’argot australien qui désigne quelqu’un devenu fou, ou un peu dérangé, sous l’effet de la chaleur et de l’isolement des tropiques. Harrison possédait alors une maison sur Hamilton Island, dans le Queensland, où il a écrit la chanson-titre.

Gone Troppo est-il le neuvième album de George Harrison ?

Pas selon les décomptes habituels. C’est son dixième album studio si l’on compte Wonderwall Music (1968) et Electronic Sound (1969), et le huitième si on les exclut. Le chiffre neuf, avancé par un texte viral, ne correspond à aucun des deux.

Pourquoi Harrison n’a-t-il fait aucune promotion ?

L’album soldait un contrat avec Warner, avec qui ses relations s’étaient dégradées après le refus de la première version de Somewhere in England en 1980. Harrison détestait la promotion, ne voulait plus passer à la télévision et, après le meurtre de John Lennon, tenait plus que jamais à sa vie privée. Il a refusé les interviews et les clips, et Warner n’a pas acheté de publicité.

Y a-t-il vraiment une recette du ciment dans la pochette ?

Oui. La pochette intérieure, conçue par « Legs » Larry Smith, ancien batteur du Bonzo Dog Doo-Dah Band, porte d’un côté les paroles et de l’autre un long mode d’emploi pour préparer du ciment, qui conclut que l’album « a été un mélange de ciment ».

Quel a été le classement de Gone Troppo ?

Il n’est pas entré dans le classement britannique. Aux États-Unis, il a culminé à la 108e place du Billboard 200. Il a atteint la 98e place au Canada et la 31e en Norvège. Le single « Wake Up My Love » s’est classé 53e aux États-Unis.

« Circles » est-elle une chute de l’Album blanc ?

Non. Harrison l’a écrite en Inde au printemps 1968 et l’a maquettée seul fin mai 1968 chez lui, à Esher, mais les Beatles ne l’ont jamais enregistrée en studio. Il l’a essayée en 1978 puis enregistrée en 1982 pour Gone Troppo. La démo d’Esher a été publiée en 2018.

Quelle chanson Joe Brown a-t-il chantée au Concert for George ?

Joe Brown a chanté « That’s the Way It Goes », deuxième titre de Gone Troppo, au Royal Albert Hall le 29 novembre 2002. Il avait joué de la mandoline et chanté dans les chœurs sur l’album en 1982. La chanson ne figure pas dans le film de 2003, mais elle est sur l’édition DVD.

Quel album a suivi Gone Troppo ?

Cloud Nine, coproduit avec Jeff Lynne et sorti le 2 novembre 1987, cinq ans plus tard. Entre-temps, Harrison s’est surtout consacré à HandMade Films, avec quelques chansons pour le cinéma et de rares apparitions sur scène.

Sources

  • « Gone Troppo », Wikipedia (en anglais), consulté le 5 novembre 2026 : en.wikipedia.org
  • « Wake Up My Love », Wikipedia (en anglais), consulté le 5 novembre 2026 : en.wikipedia.org
  • « That’s the Way It Goes (George Harrison song) », Wikipedia (en anglais), consulté le 5 novembre 2026 : en.wikipedia.org
  • « Circles (George Harrison song) », Wikipedia (en anglais), consulté le 5 novembre 2026 : en.wikipedia.org
  • « Dream Away (George Harrison song) », Wikipedia (en anglais), consulté le 5 novembre 2026 : en.wikipedia.org
  • « I Really Love You », Wikipedia (en anglais), consulté le 5 novembre 2026 : en.wikipedia.org
  • « The Dark Horse Years 1976–1992 », Wikipedia (en anglais), consulté le 5 novembre 2026 : en.wikipedia.org
  • « Gone Troppo », The Beatles Bible, s.d., consulté le 5 novembre 2026 : beatlesbible.com et page sur la pochette : beatlesbible.com
  • « UK album release: Gone Troppo by George Harrison » et « US album release », The Beatles Bible, consulté le 5 novembre 2026 : beatlesbible.com
  • « That’s The Way It Goes », The Beatles Bible, s.d., consulté le 5 novembre 2026 : beatlesbible.com
  • Nick DeRiso, « George Harrison’s Gone Troppo », Ultimate Classic Rock, 12 novembre 2017, consulté le 5 novembre 2026 : ultimateclassicrock.com
  • « The 1982 album George Harrison didn’t spend any time on », Far Out Magazine, s.d., consulté le 5 novembre 2026 : faroutmagazine.co.uk
  • Jim Beviglia, « Remember when George Harrison went troppo », American Songwriter, 13 août 2026, consulté le 5 novembre 2026 : americansongwriter.com
  • Hannah Wigandt, « George Harrison once told people he retired just to get them to stop bothering him », Cheat Sheet, 25 décembre 2022, consulté le 5 novembre 2026 : cheatsheet.com
  • « George Harrison, Gone Troppo », discographie jpgr.co.uk, consulté le 5 novembre 2026 : jpgr.co.uk
  • Critiques d’époque citées d’après les articles ci-dessus : Billboard et Cash Box (13 novembre 1982), People (24 janvier 1983), Musician (janvier 1983), Rolling Stone (17 février 1983 et 3 avril 2004), Uncut (avril 2004), Mojo (novembre 2011).

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