George Harrison et Ravi Shankar en tournée : le concert de Seattle du 4 novembre 1974 et la vraie histoire du Dark Horse Tour
Le 4 novembre 1974, un lundi soir, George Harrison monte sur la scène du Seattle Center Coliseum pour le deuxième concert de sa tournée nord-américaine avec Ravi Shankar. C’est la première fois depuis 1966 qu’un ancien Beatle part sillonner les États-Unis et le Canada à la tête de son propre spectacle. Le programme est immense : trente dates, quarante-cinq concerts, vingt-six villes, de Vancouver à Madison Square Garden, jusqu’au 20 décembre. L’enjeu aussi. Harrison doit lancer son label, Dark Horse Records, présenter l’album du même nom, qui n’est pas encore terminé, et faire accepter à des arénas entières une heure de musique classique indienne au milieu de ses chansons.
Cinquante-deux ans plus tard, la date de Seattle revient régulièrement dans les éphémérides anglophones, résumée en deux phrases. Nous avons voulu raconter ce qu’il y a derrière : pourquoi Harrison est parti, avec qui, dans quel état de voix, ce qu’il a joué ce soir-là, ce que la presse en a dit, et pourquoi cette tournée, longtemps présentée comme un naufrage, mérite un jugement plus nuancé. En chemin, il faudra aussi corriger un détail qui n’en est pas un : le nom de la salle.
Sommaire
Ce que dit l’éphéméride, et ce qu’il faut corriger
Le texte qui circule est d’une sobriété d’agenda. Il indique que le deuxième concert de la tournée de trente dates de George Harrison et Ravi Shankar a lieu à Seattle, dans l’État de Washington, au « Seattle Center Arena », et que cette tournée assure la promotion du nouvel album de George, Dark Horse, ainsi que de sa nouvelle maison de disques, qui porte le même nom. Sur l’essentiel, tout est exact. La date est juste, le rang dans la tournée aussi, et le lien entre les concerts, l’album et le label est bien celui que Harrison revendiquait à l’époque. La tournée elle-même est d’ailleurs souvent appelée Dark Horse Tour pour cette raison.
Deux nuances s’imposent pourtant dès la première lecture. La première tient au vocabulaire : « trente dates » ne veut pas dire trente concerts. Dans de nombreuses villes, Harrison et Shankar jouent deux fois le même jour, en matinée et en soirée. On arrive ainsi à quarante-cinq concerts répartis sur trente journées. La seconde nuance concerne l’album. Le 4 novembre 1974, Dark Horse n’existe pas encore dans les bacs. Il sortira aux États-Unis le 9 décembre, soit cinq semaines plus tard, et au Royaume-Uni le 20 décembre, le jour même du dernier concert. Ce soir-là à Seattle, la tournée ne promeut pas un disque que le public connaît : elle annonce un disque que personne n’a encore entendu, à l’exception d’une chanson-titre que Harrison vient d’enregistrer dans l’urgence.
Arena ou Coliseum : deux bâtiments voisins
Reste la salle. L’éphéméride, comme la page consacrée à ce concert sur le site de référence The Beatles Bible, parle du « Seattle Center Arena ». Or ce nom désigne un autre bâtiment. Le Seattle Center Arena, construit en 1927 sous le nom d’Exposition Building, était une ancienne patinoire de 5 000 à 8 000 places, rebaptisée Mercer Arena en 1995 et démolie en 2017. Le concert du 4 novembre 1974 s’est tenu dans la grande salle voisine, le Seattle Center Coliseum, édifié pour l’Exposition universelle de 1962.
Les témoignages d’époque ne laissent guère de doute. Dans son compte rendu publié le 5 novembre 1974, le quotidien The News Tribune de Tacoma décrit « une salle comble au Seattle Center Coliseum ». Le long reportage que Rolling Stone consacre aux débuts de la tournée situe devant ce même Coliseum la scène d’une jeune femme de vingt ans qui hurle sa joie d’avoir aperçu « ses lunettes » et « son nez ». La liste des dates de la tournée établie par les biographes, et reprise par l’encyclopédie Wikipédia, donne elle aussi le Coliseum. Même The Beatles Bible, qui titre sur l’Arena, écrit « Seattle Center Coliseum » dans sa liste des dates. L’erreur est donc répandue, mais c’est une erreur.
Une salle chargée de souvenirs Beatles
Le détail a son importance, parce que le Coliseum n’est pas n’importe quelle salle pour Harrison. C’est là que les Beatles avaient joué le 21 août 1964, au cœur de leur première grande tournée américaine, puis deux fois le 25 août 1966, lors de leur dernière tournée, quelques jours avant le concert final de Candlestick Park. Huit ans plus tard, le guitariste revient donc seul dans un bâtiment où il a connu les hurlements de la Beatlemania. Il y revient avec une barbe, des cheveux longs, un orchestre indien de seize musiciens et un répertoire où les Beatles n’occupent que quatre chansons. Le contraste résume à lui seul la tournée de 1974 : un ancien Beatle qui accepte de remonter sur scène, mais à ses conditions.
Le bâtiment a changé plusieurs fois de nom depuis. Ouvert le 21 avril 1962 sous le nom de Washington State Coliseum, devenu Seattle Center Coliseum en 1964, il a été rebaptisé KeyArena en 1995 puis Climate Pledge Arena en 2021, après une reconstruction complète de l’intérieur. Les amateurs qui se rendent aujourd’hui à Seattle peuvent encore voir son toit caractéristique, l’un des rares éléments conservés.
Le même jour, un autre ex-Beatle
Ce lundi 4 novembre 1974 est aussi une journée chargée pour un autre ancien Beatle. Aux États-Unis, Paul McCartney et Wings publient le single « Junior’s Farm », la chanson par laquelle McCartney entend tourner la page et relancer son groupe, comme nous l’avons raconté dans notre article sur « Junior’s Farm » et la reconquête de l’Amérique par Wings. Deux jours plus tard, le 6 novembre, Dark Horse Records publie son premier single américain, « I Am Missing You », chanté par Lakshmi Shankar. En cet automne 1974, les quatre Beatles n’ont jamais été aussi éloignés les uns des autres sur le plan juridique, puisque leur partenariat doit être dissous dans quelques semaines, mais trois d’entre eux occupent au même moment le terrain américain. Harrison, lui, a choisi la manière la plus risquée : la scène, tous les soirs, pendant sept semaines.
Pourquoi George Harrison repart sur les routes en 1974
Pour comprendre ce que représente la tournée de 1974, il faut mesurer le chemin parcouru depuis la fin des Beatles. En 1970, Harrison publie All Things Must Pass, triple album qui le révèle au monde comme un auteur de premier plan. Le 1er août 1971, il organise au Madison Square Garden les deux concerts pour le Bangladesh, avec Ravi Shankar, Bob Dylan, Eric Clapton, Ringo Starr, Leon Russell et Billy Preston. L’événement fonde le concert humanitaire moderne et lui vaut un prestige immense, prolongé par un triple album et par un film, dont nous avons retracé l’histoire dans notre page sur le film du Concert for Bangladesh.
Ces deux concerts de 1971 sont pourtant restés une exception. Harrison n’a plus joué en public depuis. En 1973, il publie Living in the Material World, album plus dépouillé et plus ouvertement spirituel, qui atteint la première place aux États-Unis avec le single « Give Me Love (Give Me Peace on Earth) ». Le 26 avril de la même année, il crée une fondation, la Material World Charitable Foundation, à laquelle il cède les droits d’édition de neuf des onze chansons de l’album. Son objet, selon sa déclaration de 1974, est de soutenir des formes variées d’expression artistique et d’encourager l’exploration d’autres philosophies de vie. C’est une manière de rester fidèle à l’esprit du Bangladesh sans dépendre d’un seul événement.
Une « mauvaise année domestique »
La vie privée de Harrison, elle, se défait. Dans son livre I, Me, Mine, publié en 1980, il qualifie 1973 de « mauvaise année domestique ». Son mariage avec Pattie Boyd est à bout de souffle. Les infidélités se croisent : Harrison a une liaison avec Maureen Starkey, l’épouse de Ringo, Pattie se rapproche de Ron Wood, et Harrison s’affiche avec Krissy Wood, la femme du guitariste. En juillet 1974, Pattie quitte définitivement Friar Park pour rejoindre Eric Clapton, qui la courtise depuis des années. Harrison encaisse le coup avec un humour amer et en fera une chanson, sa relecture de « Bye Bye, Love » des Everly Brothers, dont il réécrit les paroles pour évoquer le départ de sa femme avec son meilleur ami.
Les spécialistes de Harrison décrivent cette période comme un moment de dispersion. Le musicien, qui avait affiché dans Living in the Material World des certitudes spirituelles très fortes, vit de façon plus désordonnée, boit davantage, fréquente les fêtes du rock londonien. Le biographe Simon Leng, auteur d’un livre de référence sur sa musique, résume l’album qui naîtra de cette période comme un « soap-opéra musical » qui recense les frasques de la vie rock, les querelles conjugales, les amitiés perdues et le doute de soi. La tournée de 1974 se prépare dans ce contexte. Elle n’est pas le projet triomphal d’un homme en paix, mais celui d’un artiste qui cherche à se remettre en mouvement.
Un projet commun avec Ravi Shankar
L’autre moteur de la tournée, c’est Ravi Shankar. Depuis 1966, le maître du sitar est pour Harrison un professeur, un ami et un guide spirituel. Il était sur la scène du Bangladesh en 1971, et le Beatle a déjà produit plusieurs de ses disques pour Apple, dont le double album live de 1972 avec Ali Akbar Khan, présenté sur notre page consacrée à In Concert 1972 de Ravi Shankar et Ali Akbar Khan. En janvier 1974, à Bénarès, Harrison a l’idée d’un ensemble réunissant de grands musiciens classiques indiens autour de Shankar. Ce sera le Music Festival from India, premier projet financé par la fondation Material World.
Le Festival se produit d’abord en Europe. Il ouvre le 23 septembre 1974 au Royal Albert Hall de Londres, puis passe par Paris, Bruxelles, Francfort, Munich et Copenhague jusqu’à la mi-octobre. L’étape suivante est l’Amérique du Nord, où l’ensemble doit partager l’affiche avec Harrison. Pour le Beatle, le principe est clair dès le départ : ses concerts ne seront pas des concerts de rock ordinaires. Ils feront alterner son groupe, l’orchestre de Shankar et des moments où les deux mondes se rencontrent, à l’image de l’album Shankar Family & Friends qu’il vient de produire.
La tentation de l’Amérique
Il y a enfin le poids de l’Amérique elle-même. Simon Leng décrit l’accueil réservé à la tournée comme « un tourbillon de Beatlemania refoulée », dans un pays où le groupe jouissait d’un statut bien supérieur à celui de simple icône. Huit ans après le dernier concert des Beatles, le public américain attend toujours quelque chose. Les rumeurs de reformation reviennent sans cesse, nourries par les promoteurs et par la presse. En acceptant une tournée de quarante-cinq concerts dans des salles de 10 000 à 20 000 places, Harrison sait qu’il va affronter cette attente. Il espère la détourner. Avant le premier concert, il confie à un journaliste canadien qu’il finira la tournée soit « fou de joie », prêt à partir jouer partout, soit qu’il retournera dans sa « grotte » pour cinq ans. La seconde hypothèse se réalisera, et au-delà.
Dark Horse Records, le label qu’il fallait lancer
La tournée porte le nom d’une maison de disques avant de porter celui d’un album. Au printemps 1974, Apple, la société fondée par les Beatles, est en pleine liquidation de fait. Les quatre musiciens sont en procès avec leur ancien manager Allen Klein, les nouveaux projets sont gelés, et Harrison ne peut plus y publier les disques des artistes qu’il veut défendre, à commencer par Ravi Shankar et le groupe Splinter, un duo de South Shields dont il produit l’album The Place I Love. Notre page consacrée à George Harrison chez Apple Records retrace ces années de production pour les autres.
La solution s’appelle Dark Horse Records. Le label est fondé en mai 1974 et confie sa distribution mondiale à A&M Records, la maison californienne d’Herb Alpert et Jerry Moss. L’accord est signé à Paris, et des bureaux ouvrent à Los Angeles, à Londres et à Amsterdam. Harrison en est le patron et l’âme, mais pas encore l’artiste : il reste lié à Apple et à EMI par son contrat solo jusqu’au 26 janvier 1976. Paradoxe de la tournée de 1974 : elle porte le nom d’un label sur lequel sa vedette ne peut pas publier ses propres disques. L’album Dark Horse sortira chez Apple.
Un catalogue de découvertes
Les premiers disques du label disent bien ce que Harrison veut en faire. On y trouve Shankar Family & Friends, publié au Royaume-Uni le 20 septembre 1974, album enregistré entre avril 1973 et le début de 1974 à Los Angeles et à Friar Park, avec Ringo Starr, Billy Preston, Klaus Voormann, Jim Keltner, Tom Scott et Emil Richards. Son single, « I Am Missing You », chanté par Lakshmi Shankar, belle-sœur de Ravi, sort le 13 septembre au Royaume-Uni et le 6 novembre aux États-Unis, deux jours après Seattle. Splinter publie « Costafine Town » le 7 novembre au Royaume-Uni. Suivront les disques de Jiva, d’Attitudes, des Stairsteps et de l’ancien guitariste de Wings Henry McCullough. En 1975, Harrison résume sa philosophie dans Melody Maker : « Les bons musiciens méritent d’être encouragés. »
Le label n’est pas une simple vitrine. Il s’inscrit dans la même logique que la fondation Material World : utiliser la notoriété d’un Beatle pour faire connaître une musique ou des artistes qui n’auraient pas accès au grand public. La tournée de 1974 en est la traduction scénique. Chaque soir, Harrison présente l’orchestre de Shankar, met en avant Billy Preston et Tom Scott, et ne garde pour lui qu’une partie du programme. Pour les promoteurs, c’est un ancien Beatle en tête d’affiche. Pour Harrison, c’est une revue au service d’un catalogue.
Un cheval à sept têtes
Le logo du label vient d’Inde. Harrison l’a trouvé sur l’étiquette d’une boîte en fer achetée lors d’un voyage. Il représente Uchchaisravas, le cheval à sept têtes de la mythologie hindoue, né du barattage de l’océan de lait et monture du dieu Indra. L’image, stylisée, figure sur les étiquettes, les pochettes intérieures et les programmes de la tournée. Le choix n’est pas anodin : il associe le nom anglais, venu de l’argot des courses, à un symbole sacré indien. C’est tout Harrison en 1974, à cheval entre l’Angleterre de son enfance et l’Inde de son choix.
Un nom à double sens
« Dark horse », en anglais, désigne d’abord le cheval inconnu sur lequel personne n’a parié et qui remporte la course. Harrison s’en amusait : il se voyait comme celui sur qui personne n’avait misé, et qui était devenu, contre toute attente, l’ex-Beatle le plus vendeur au lendemain de la séparation. Mais à Liverpool, l’expression avait un autre sens, plus leste : un « dark horse » était quelqu’un qui menait en secret des liaisons amoureuses. Dans I, Me, Mine, Harrison reconnaît qu’il n’a compris ce second sens que plus tard, et s’en moque lui-même en se disant « un peu lent ». Dans une interview à la BBC avec Alan Freeman en 1974, il résume ainsi le message de la chanson : il veut bien admettre ses péchés et ses faiblesses, pourvu que tout le monde admette aussi les siens.
Ce que deviendra le label
L’histoire de Dark Horse Records ne s’arrête pas à 1974. Après une séparation très médiatisée avec A&M en 1976, le label signe avec Warner Bros. un partenariat qui durera jusqu’en 1994, et Harrison y publiera tous ses albums à partir de Thirty Three & 1/3. Le catalogue a été relancé en 2020 par son fils Dhani Harrison et David Zonshine. Il accueille aujourd’hui des disques de Yusuf/Cat Stevens, de Billy Idol, de Joe Strummer ou des Traveling Wilburys. Dhani a souvent dit qu’il voulait perpétuer l’esprit d’accueil de son père, ce que nous avions évoqué dans notre portrait de George Harrison père de Dhani.
Un album inachevé et une voix abîmée
Le plus grand handicap de la tournée de 1974 est connu avant même le premier concert : Harrison n’a pas fini son disque, et il a perdu sa voix. Les deux problèmes sont liés. À force de mener de front ses propres enregistrements, la production des albums de Shankar et de Splinter, le lancement du label et la préparation des concerts, le musicien arrive à Los Angeles épuisé.
Une année de séances éparpillées
L’album Dark Horse s’est construit par morceaux, sur près d’un an. Les premières séances ont lieu en novembre 1973 dans le studio que Harrison a installé chez lui, à Friar Park, près de Henley-on-Thames, un seize-pistes baptisé FPSHOT, pour Friar Park Studio Henley-on-Thames. Avec Ringo Starr, Klaus Voormann, Jim Keltner et Gary Wright, il enregistre les bases de « Ding Dong, Ding Dong » et une première version de « Dark Horse », plus lente et plus détendue que celle que l’on connaît. Au printemps 1974, il se consacre surtout aux disques des autres.
Un concert relance la machine. Le 20 avril 1974, Harrison assiste à Londres au concert de Joni Mitchell au New Victoria Theatre. Elle est accompagnée par le L.A. Express, le groupe du saxophoniste Tom Scott. Dès le lendemain, Harrison invite les musiciens à Friar Park. Ils enregistrent un instrumental et une chanson, « Hari’s on Tour (Express) » et « Simply Shady ». Le premier deviendra l’ouverture de chaque concert de la tournée. En juillet, Harrison rencontre aussi le bassiste Willie Weeks et le batteur Andy Newmark, venus jouer sur l’album solo de Ron Wood. La section rythmique de la tournée est trouvée. En août et septembre, de nouvelles séances réunissent Billy Preston, Tom Scott, Weeks et Newmark. En octobre encore, Harrison enregistre à Friar Park sa version de « Bye Bye, Love ».
Des répétitions qui tournent au studio
Le 15 octobre 1974, les répétitions de la tournée commencent aux studios A&M de Hollywood. L’album n’est toujours pas terminé, et Capitol, qui le distribue aux États-Unis pour Apple, ne pourra pas le publier avant la deuxième semaine de décembre. Harrison passe ses journées à répéter et ses nuits à mixer et à enregistrer. Il a lui-même reconnu, dans un entretien rapporté plus tard, qu’il était « déjà épuisé » avant la tournée et qu’il essayait encore de finir son album pendant les répétitions.
C’est dans ces conditions qu’il attrape une laryngite. Sa voix, jamais très puissante, se brise. Plutôt que d’attendre qu’elle revienne, Harrison prend une décision qui pèsera lourd : comme le groupe doit de toute façon apprendre « Dark Horse » pour les concerts, il réenregistre la chanson en direct sur un plateau d’A&M, à la fin octobre, quelques jours avant Vancouver. La prise réunit Harrison au chant et à la guitare acoustique, Robben Ford à la seconde acoustique, Billy Preston au piano électrique, Willie Weeks à la basse, Andy Newmark et Jim Keltner aux batteries, et un trio de flûtes, Tom Scott, Jim Horn et Chuck Findley. Les jumeaux Lon et Derrek Van Eaton ajoutent ensuite les chœurs.
Le résultat est surprenant. La voix est rauque, éraillée, presque cassée. Harrison disait qu’elle lui faisait penser à celle de Louis Armstrong, et qu’il aimait plutôt le résultat. Andy Newmark se souvient au contraire qu’il s’inquiétait de la réaction du public. Les critiques seront partagés. Pour Nicholas Schaffner, la chanson aurait pu être un grand succès si Harrison avait seulement attendu de retrouver sa voix avant de l’enregistrer. Simon Leng la trouve enjouée et agréable, mais compare le chant aux tourments d’un homme qui avalerait des lames de rasoir.
Un disque qui sort en pleine tournée
Le single « Dark Horse » paraît aux États-Unis le 18 novembre 1974, pendant la tournée, avec « I Don’t Care Anymore » en face B. Il atteint la quinzième place du Billboard Hot 100 en janvier 1975. Au Royaume-Uni, il ne sortira que le 28 février 1975, avec « Hari’s on Tour (Express) » en face B, et ce sera le premier single de Harrison à ne pas entrer dans le classement britannique. Nous avons détaillé cette édition dans notre fiche sur le single Dark Horse / Hari’s on Tour, Apple R 6001.
L’album suit le 9 décembre aux États-Unis, sous la référence Apple SMAS 3418, et le 20 décembre au Royaume-Uni (Apple PAS 10008). Sa pochette, conçue par Tom Wilkes, superpose une photo de classe du Liverpool Institute, où Harrison a été élève, à un paysage de l’Himalaya. Le disque grimpe à la quatrième place du classement Billboard et sera certifié disque d’or aux États-Unis, mais il ne classe pas au Royaume-Uni, une première pour un album solo de Harrison depuis la séparation des Beatles. Le public américain a donc acheté le disque pendant et après la tournée, malgré la sévérité de la critique.
Le gargarisme de Harrison
Pendant les sept semaines de concerts, la voix restera le point faible. Le documentaire de Martin Scorsese Living in the Material World, sorti en 2011, montre Harrison en coulisses en train de se gargariser avec ce qu’il présente, sur un ton de réclame, comme un mélange secret de miel, de vinaigre et d’eau chaude, recommandé selon lui par de grands chanteurs. La plaisanterie dit bien l’humeur du moment : Harrison sait que sa voix ne tiendra pas et choisit d’en rire. La presse, elle, en rira moins gentiment. Le surnom qui collera à la tournée, « Dark Hoarse », joue sur le mot anglais hoarse, « enroué ».
Le 23 octobre 1974 : une conférence de presse qui donne le ton
Dix jours avant Vancouver, Harrison affronte la presse à l’hôtel Beverly Wilshire, à Beverly Hills. La conférence de presse du 23 octobre 1974, dont la transcription a été conservée, est un document précieux. On y entend un homme fatigué, drôle, cassant parfois, qui sait que chacune de ses phrases sera lue à travers le prisme des Beatles et qui refuse de jouer le jeu attendu.
Une voix déjà en berne
La première information est sanitaire. Harrison reconnaît d’emblée qu’il a perdu sa voix, « dans une certaine mesure », et annonce que les premiers concerts feront sans doute la part belle aux instrumentaux. Il évoque aussi son visa de travail américain, le premier de ce type qu’il obtient depuis 1971 : sa condamnation pour détention de cannabis au Royaume-Uni compliquait ses séjours professionnels aux États-Unis, comme pour John Lennon à la même époque.
Interrogé sur l’organisation des concerts, il précise que ce n’est pas Ravi Shankar qui ouvrira la soirée, mais lui-même. Et il ajoute une phrase que la presse retiendra : la tournée ne sera « certainement pas un Bangladesh numéro deux », si c’est ce que les gens imaginent. Harrison veut éviter que le public vienne chercher une réplique de 1971, avec ses invités prestigieux et son climat de célébration. Il propose autre chose, et le dit.
Les Beatles, « un fantasme »
Les questions sur une reformation des Beatles arrivent, inévitables. Harrison les balaie. L’idée de remettre les Beatles ensemble est, selon lui, « un fantasme ». S’ils le faisaient un jour, ajoute-t-il, ce serait parce qu’ils seraient tous fauchés. Selon d’autres comptes rendus de la conférence, il va plus loin et explique que les Beatles n’étaient pas si bons, comparés aux musiciens avec lesquels il a joué depuis. Le biographe Peter Doggett estime que ces déclarations ont provoqué dans le public le même choc que la chanson « God » de Lennon en 1970, où celui-ci rejetait les Beatles parmi les idoles auxquelles il ne croyait plus.
Puis vient la phrase sur ses anciens camarades. Harrison se dit prêt à rejoindre un groupe avec John Lennon « n’importe quand », parce que Lennon, après ses errances, est revenu à une attitude proche de la sienne. En revanche, il dit qu’il ne pourrait pas rejoindre un groupe avec Paul McCartney, en précisant que ce n’est « rien de personnel ». McCartney est à ses yeux un excellent bassiste, mais parfois écrasant. Et Harrison conclut, avec tout le respect dû à Paul, qu’il préfère avoir Willie Weeks à la basse.
Pourquoi ces phrases ont pesé
Ces déclarations ont eu un effet durable. Elles ont été reprises dans tous les articles d’avant-tournée, souvent sans contexte, et elles ont installé l’image d’un Harrison ingrat envers son passé. Elles annoncent aussi le principal reproche qui lui sera fait pendant sept semaines : ne pas respecter la nostalgie du public pour les Beatles. Le chroniqueur Nick DeRiso, dans un article publié en 2015 sur le site Ultimate Classic Rock, résume ce malentendu : le public voulait les Beatles, Harrison voulait parler d’autre chose.
Il faut pourtant les lire avec justesse. Harrison ne crache pas sur les Beatles : il refuse d’être réduit à eux. Il tient le même discours depuis 1970 et le tiendra jusqu’à l’Anthology des années 1990, où il acceptera de revenir sur l’histoire du groupe à ses propres conditions. Sa remarque sur McCartney renvoie aux tensions des séances de Let It Be, en janvier 1969, quand Paul lui expliquait comment jouer ses parties. Quant à son admiration pour Willie Weeks, elle est sincère : le bassiste est l’un des musiciens de studio les plus recherchés du moment, et il restera un ami de Harrison.
Des procès en arrière-plan
La conférence de presse rappelle enfin que la tournée se déroule sur fond de procès. Harrison évoque les poursuites engagées par Allen Klein, l’ancien manager des Beatles, qui réclame des dizaines de millions de dollars, et les chiffres circulant dans la presse. Il précise, avec une ironie qui en dit long, qu’il a résilié tous ses abonnements aux journaux cinq ans plus tôt. La tournée sera pourtant suivie par des dizaines de journalistes, et Harrison lira certains de leurs articles. Il ne les oubliera pas.
Un groupe de soul et un orchestre indien
La formation réunie pour la tournée de 1974 est l’une des plus singulières jamais assemblées par un ancien Beatle. Elle réunit deux ensembles qui jouent séparément, puis ensemble : un groupe de rock teinté de soul, de funk et de jazz, et un orchestre de musique classique indienne dirigé par Ravi Shankar.
Le groupe de Harrison
Autour de Harrison, au chant et aux guitares, on trouve d’abord Billy Preston, aux claviers et au chant. Le pianiste américain a joué avec les Beatles pendant les séances de Let It Be en 1969, il était au Concert pour le Bangladesh, et il est devenu entre-temps une vedette à part entière avec des tubes comme « Will It Go Round in Circles », « Nothing from Nothing » et l’instrumental « Outa-Space ». Harrison lui laisse chaque soir une place de choix. Tom Scott, saxophoniste et flûtiste, arrangeur et chef du L.A. Express, est le second invité vedette, avec un morceau à lui, « Tom Cat ».
La section rythmique est confiée à Willie Weeks, bassiste venu de la soul, qui a joué avec Donny Hathaway, et à Andy Newmark, batteur qui a accompagné Sly and the Family Stone. Weeks et Newmark joueront quelques semaines plus tard sur Young Americans de David Bowie. La guitare est tenue par Robben Ford, compagnon de Tom Scott dans le L.A. Express, alors âgé d’à peine plus de vingt ans, qui deviendra un guitariste de blues et de jazz réputé. Les cuivres sont assurés par Jim Horn et Chuck Findley, la percussion par Emil Richards, spécialiste du jazz et des instruments rares. À partir du 27 novembre, selon la chronologie de The Beatles Bible, le batteur Jim Keltner, fidèle de Harrison depuis le Bangladesh, rejoint la tournée en cours de route, et le groupe joue désormais avec deux batteurs.
Le choix de ces musiciens dit beaucoup des goûts de Harrison en 1974. Ce ne sont pas des rockeurs britanniques, mais des musiciens de studio américains, rompus au rhythm and blues et au jazz. Ils donnent aux vieilles chansons des arrangements plus cuivrés, plus funk, parfois très éloignés des versions des Beatles. Willie Weeks parlera plus tard de la tournée la plus classe qu’il ait jamais faite, avec les meilleurs hôtels et un patron resté très gentil avec chacun d’eux. Il raconte aussi que Harrison leur faisait livrer des homards, et qu’il en a trouvé un jour dans sa baignoire.
L’orchestre de Ravi Shankar
Face à ce groupe, l’orchestre de Ravi Shankar réunit une partie des plus grands noms de la musique classique indienne. On y trouve le joueur de tabla Alla Rakha, partenaire historique de Shankar, le joueur de santour Shivkumar Sharma, le flûtiste Hariprasad Chaurasia, le violoniste L. Subramaniam, le joueur de sarangi Sultan Khan, ou encore T.V. Gopalkrishnan, et la chanteuse Lakshmi Shankar. Plusieurs de ces musiciens deviendront dans les décennies suivantes des vedettes internationales de la musique indienne, et certains, comme Sultan Khan, travailleront avec de nombreux artistes occidentaux.
Le Music Festival from India comptait seize membres lors de sa tournée européenne. Deux d’entre eux, Anant Lal et la chanteuse Kamala Chakravarty, n’ont pas fait le voyage en Amérique du Nord. Ravi Shankar dirige l’ensemble, compose et arrange les pièces, et joue lui-même du sitar dans une partie du programme. L’orchestre interprète des compositions plus courtes que les ragas des concerts classiques, conçues pour un public occidental, avec des titres comme « Zoom Zoom Zoom », « Na Na Dahni », « Cheparte », « Anurag » ou « Dispute and Violence ».
Bill Graham à la manœuvre
La tournée est organisée par Bill Graham, le promoteur le plus puissant du rock américain, fondateur du Fillmore. Ses équipes gèrent les salles, la logistique et la scène, avec des jeux de lumières soignés que la presse remarquera. Dans les grandes villes, le rythme est éreintant : deux concerts le même jour, puis un avion, puis une autre ville. Robben Ford se souviendra que le spectacle était long et que le groupe jouait souvent deux fois dans la même journée. Pour un chanteur malade, c’est un programme dangereux.
Olivia Arias dans l’entourage
Un dernier personnage traverse cette tournée, plus discrètement. Olivia Arias, jeune Américaine d’origine mexicaine, travaille alors pour A&M, dans l’environnement de Dark Horse Records. Harrison l’a rencontrée pendant ses séjours à Los Angeles à l’automne 1974. Robben Ford se souvient qu’il passait beaucoup de temps avec elle pendant la tournée. Elle deviendra sa compagne, la mère de son fils Dhani en 1978 et sa femme la même année. Nous avons retracé son parcours dans notre portrait d’Olivia Harrison, de Guanajuato à Friar Park.
Le 2 novembre 1974 à Vancouver : un premier soir difficile
Avant Seattle, il y a Vancouver. La tournée s’ouvre le samedi 2 novembre 1974 au Pacific Coliseum, la grande salle du parc des expositions de la ville canadienne. Un seul concert, en soirée, devant une salle pleine. C’est la première fois depuis août 1971 que Harrison chante en public, et la première fois depuis 1966 qu’il entame une tournée. La presse nord-américaine a envoyé ses meilleurs reporters.
Un programme encore en rodage
Le programme de Vancouver, tel que le reconstituent les chronologies, montre une tournée qui se cherche encore. Le concert commence avec l’instrumental « Hari’s on Tour (Express) », puis Harrison enchaîne « The Lord Loves the One (That Loves the Lord) » et « Who Can See It », deux chansons de Living in the Material World, avant « Something » et « While My Guitar Gently Weeps ». L’orchestre de Shankar intervient deux fois, une première au milieu du concert, une seconde avant le rappel, avec notamment « Anurag », « I Am Missing You » et « Dispute and Violence ». Le spectacle dure environ trois heures, et le rappel se fait sur « My Sweet Lord ».
La structure ne tiendra pas. Dès Seattle, deux jours plus tard, les deux chansons de 1973 disparaissent du programme, et l’orchestre indien est regroupé en un seul bloc au milieu de la soirée. Harrison a vite compris que la double intervention de Shankar faisait perdre au concert son élan.
La presse canadienne sévère
Les comptes rendus de Vancouver sont durs. Dans The Province, quotidien de Vancouver, la critique Jeani Read publie le 4 novembre un article qui décrit un Harrison « faible et chétif ». Elle trouve sa voix « curieusement brisée et dylanienne », lui reproche de chanter faux ses douces mélodies et de se laisser trop souvent éclipser par ses propres invités. Elle juge que le groupe ne s’est jamais transformé en une véritable unité, et voit dans la partie indienne un fossé culturel avec le public. Elle rappelle aussi le prix du billet, dix dollars, une somme importante à l’époque.
Le quotidien The Oregonian, de Portland, décrit un public composé surtout de jeunes gens aux cheveux longs et en jean, dont beaucoup repartent en maugréant, et un Harrison qui ressemble davantage à un invité de son propre groupe qu’à son chef. Le reporter de Rolling Stone, présent dans la salle, ouvre son article par une exclamation moqueuse sur ce soir de première et souligne que Harrison est enroué dès le début. Il trouve que l’orchestre de Shankar a joué deux fois, soit au moins une fois de trop.
La guitare et la foi
Le même reporter rapporte une scène qui résume l’état d’esprit de Harrison. Parlant de ce qui compte vraiment pour lui, le musicien lui aurait dit qu’il était prêt à mourir « pour ça », avant d’ajouter, en tapotant sa guitare électrique : « mais pas pour ceci ». La phrase, citée par Rolling Stone, dit le rapport ambigu de Harrison avec le rock en 1974. Il en joue avec plaisir, mais n’y place plus l’essentiel. Le public de Vancouver, lui, est venu pour la guitare.
Il y a pourtant aussi, dans ces comptes rendus, des signes d’une autre réception. Le même article de Rolling Stone évoque une adolescente qui pleure au premier rang, vêtue d’un tee-shirt à l’effigie de George Harrison. Les spectateurs ne sont pas tous déçus. Ce sont surtout les critiques qui le sont, et leurs articles donneront le ton pour la suite.
Une première vécue comme un avertissement
Pour Harrison et son équipe, Vancouver est un avertissement. Le chanteur sait désormais que sa voix ne lui permettra pas de porter un concert de trois heures soir après soir. Le spectacle va être resserré, les morceaux de Preston et de Scott mis davantage en avant, et la partie indienne réorganisée. Mais la presse a déjà écrit son premier chapitre. Le récit de la tournée ratée, alimenté ensuite par d’autres articles, commence à Vancouver, avant même que les musiciens aient trouvé leur rythme.
Le lendemain, la caravane prend la route de Seattle, à quelque 230 kilomètres au sud. Le lundi 4, à Seattle, les choses vont se passer autrement.
Le 4 novembre 1974 au Seattle Center Coliseum
Le concert de Seattle est le deuxième de la tournée, et le seul donné dans la ville. Il se déroule le lundi soir 4 novembre 1974 devant une salle comble, selon The News Tribune de Tacoma. Le Coliseum compte alors plus de 12 000 places. Un spectateur se souviendra, des années plus tard, d’avoir assisté au concert assis à même le sol, sans siège, sur le parterre, un peu à gauche du centre : c’était la première fois qu’il voyait Harrison en concert.
Le programme de Seattle
Le programme joué à Seattle, tel que l’a reconstitué The Beatles Bible, est représentatif de ce que deviendra la tournée. Il compte une vingtaine de morceaux et s’articule en trois grandes parties.
- Ouverture par le groupe de Harrison : « Hari’s on Tour (Express) », « Something », « While My Guitar Gently Weeps », « Will It Go Round in Circles » (chantée par Billy Preston), « Sue Me, Sue You Blues ».
- Partie indienne, avec l’orchestre de Ravi Shankar : « Zoom Zoom Zoom », « Jai Sri Kalij », « Na Na Dahni », « Cheparte », « Anurag », « Dispute and Violence », « I Am Missing You ».
- Retour du groupe : « For You Blue », « Give Me Love (Give Me Peace on Earth) », « Sound Stage of Mind », « In My Life », « Tom Cat » (Tom Scott), « Māya Love », « Nothing from Nothing » (Billy Preston), « Dark Horse », « Outa-Space » (Billy Preston), « What Is Life », puis « My Sweet Lord » en rappel.
Par rapport à Vancouver, l’architecture est plus lisible. Harrison ouvre avec deux chansons des Beatles, ce qui rassure la salle d’emblée. L’orchestre indien prend place au centre, en un bloc d’une quarantaine de minutes, et le concert se termine sur une montée en puissance, avec les succès de Preston, la nouvelle chanson « Dark Horse », puis « What Is Life » et « My Sweet Lord », les deux tubes d’All Things Must Pass.
L’orchestre indien perce enfin
Selon Rolling Stone, c’est à Seattle que l’orchestre de Shankar « perce enfin », après l’accueil poli de Vancouver. Harrison présente l’une des pièces, « Dispute and Violence », avec un clin d’œil : il l’annonce comme une musique « autrement connue sous le nom de jazz ». La plaisanterie n’est pas gratuite. Le morceau, construit sur des échanges rapides entre les instruments, rappelle les joutes improvisées du jazz, et Harrison cherche à montrer au public rock que ce répertoire n’a rien d’exotique ni d’ennuyeux.
The News Tribune remarque aussi qu’après la partie indienne vient une « rare collaboration » entre l’orchestre et le groupe occidental. Ce mélange est au cœur du projet : sur certaines pièces, les musiciens des deux formations jouent ensemble, comme sur l’album Shankar Family & Friends. Le journal note encore que les recettes des programmes vendus à l’entrée, ainsi qu’une bonne partie de l’argent des concerts, doivent aller à des œuvres de bienfaisance.
Le « Post-Intelligencer » partagé
Le Seattle Post-Intelligencer publie un compte rendu ambivalent mais finalement enthousiaste. Le critique déplore que la belle musique de Shankar ait été « gâchée » par une minorité bruyante de spectateurs mal élevés, qu’il qualifie sans détour d’abrutis. Mais il conclut que la tournée de George Harrison restera une page réussie et mémorable de l’histoire du rock. Seattle offre donc l’image inverse de Vancouver : un public plus chaleureux, une critique locale plus bienveillante, et un orchestre indien qui trouve enfin son public.
« While My Guitar Gently Smiles »
Les spectateurs de Seattle ont aussi entendu les premières réécritures qui allaient tant choquer la critique. Un témoin se souvient que, dans « While My Guitar Gently Weeps », Harrison remplaçait le verbe final par « smiles » : la guitare ne pleure plus, elle sourit. Ce changement, qui a pu passer pour une provocation, avait un sens pour son auteur. La chanson de 1968, écrite dans un moment de mélancolie, ne lui ressemblait plus en 1974, ou plutôt il voulait qu’elle lui ressemble autrement. Nous reviendrons sur ces modifications, qui ont été au cœur des griefs.
Une écoute possible aujourd’hui
Comme la plupart des concerts de la tournée, celui de Seattle n’a jamais fait l’objet d’une publication officielle. Des enregistrements pirates en circulent depuis des décennies, et une partie a été mise en ligne. Le biographe Peter Doggett, qui a écouté ces bandes pour Record Collector en 2001, notait qu’elles révèlent l’ampleur des dégâts subis par les cordes vocales de Harrison, mais que les bandes des meilleurs soirs montrent que l’entreprise méritait un meilleur sort. Seattle fait partie de ces bons soirs.
Quatre chansons des Beatles, et des paroles retouchées
Le programme de 1974 est au cœur du malentendu entre Harrison et une partie de son public. Sur une vingtaine de morceaux, quatre seulement viennent du répertoire des Beatles : trois chansons de Harrison, « Something », « While My Guitar Gently Weeps » et « For You Blue », et une chanson de Lennon et McCartney, « In My Life ». Le reste est fait de ses titres solo, des succès de Billy Preston, d’un morceau de Tom Scott et de la partie indienne.
Ce que Harrison ne joue pas
La liste des absents est éloquente. Pas de « Here Comes the Sun », pas de « Taxman », pas de « If I Needed Someone », pas davantage de chansons de McCartney ou de Lennon, à l’exception de « In My Life ». Du côté solo, Harrison délaisse une bonne partie d’All Things Must Pass, dont « Wah-Wah » et « Beware of Darkness », qu’il avait chantées au Bangladesh, et il ne garde de Living in the Material World que « Give Me Love » et « Sue Me, Sue You Blues », après avoir abandonné dès Seattle les deux autres titres joués à Vancouver. Les nouvelles chansons de Dark Horse sont représentées par « Hari’s on Tour (Express) », « Māya Love » et « Dark Horse ».
Ce choix est cohérent avec ce que Harrison a dit à la presse. Il ne veut pas être un juke-box des Beatles. Il veut présenter le musicien qu’il est devenu, et ses amis. Mais le public, lui, a payé pour entendre un Beatle. Le critique Nick DeRiso résume le problème : le principal reproche fait à Harrison sera de ne pas avoir respecté la nostalgie du public. John Lennon lui-même, cité par le biographe Graeme Thomson, estimera qu’il a commis une erreur sur cette tournée, en ne comprenant pas que les gens voulaient entendre les anciennes chansons.
Des arrangements funk et cuivrés
Les chansons des Beatles retenues sont jouées dans des arrangements très éloignés des originaux. « For You Blue », le blues décontracté de l’album Let It Be, reçoit un habillage jazz. « Something » devient plus funk, portée par la basse de Willie Weeks et les cuivres. « While My Guitar Gently Weeps » perd une partie de sa gravité. Les musiciens américains, venus de la soul et du jazz, tirent naturellement le répertoire vers leur propre langage. Pour un public qui connaît chaque note des disques, c’est déroutant. Pour un auditeur d’aujourd’hui, qui écoute les enregistrements des bons soirs, ces versions ont un charme propre, celui d’un groupe de studio de Los Angeles en pleine forme.
Les paroles réécrites
Plus encore que les arrangements, ce sont les paroles qui fâchent. Harrison modifie plusieurs vers de ses anciennes chansons et même de celle de Lennon. Nous ne reproduisons pas ici les paroles, mais le principe est simple à décrire. Dans « Something », la chanson d’amour qu’il avait écrite à l’époque de son mariage avec Pattie Boyd, Harrison insère des remarques ironiques, qui transforment parfois la déclaration en commentaire désabusé sur sa vie sentimentale. Au dernier concert, à New York, il présente même la chanson comme « l’un de [ses] numéros comiques », et Rolling Stone écrira qu’il en a fait un journal intime émouvant de sa vie amoureuse. Le contexte n’échappe à personne : Pattie est partie avec Eric Clapton quatre mois plus tôt. Notre article consacré aux chansons d’amour de George Harrison, de « Something » à « Blow Away », revient sur cette chanson et ses avatars.
Dans « In My Life », la chanson de Lennon sur les lieux et les gens aimés, Harrison modifie le dernier vers pour y placer Dieu au-dessus de tout. Dans « While My Guitar Gently Weeps », comme l’ont remarqué les spectateurs de Seattle, la guitare se met à sourire au lieu de pleurer. Pour Harrison, ces changements traduisent l’évolution de sa foi et de sa vie. Pour une partie du public et de la critique, ils ressemblent à une forme de mépris envers des chansons devenues patrimoniales.
Le jugement des critiques
Les jugements sur ce point n’ont guère varié avec le temps. Le journaliste Nick Hasted, dans le magazine britannique Uncut, juge la réécriture de « Something » « impardonnable ». Mais le même Hasted estime qu’avec le recul, le spectacle était admirable, et il y voit un précurseur de la Rolling Thunder Revue de Bob Dylan, la tournée itinérante de 1975-1976, avec son mélange d’invités, de répertoires et de styles. Le paradoxe est là : ce qui choquait en 1974, l’absence de hiérarchie, le partage de la scène, le mélange des genres, annonçait des formes de spectacle que le rock adopterait plus tard.
Selon le biographe Joshua Greene, c’est Ravi Shankar qui a convaincu Harrison de jouer quelques chansons des Beatles. Harrison a accepté, mais en modifiant leurs paroles pour qu’elles reflètent sa spiritualité. Le compromis n’a satisfait personne : trop peu de Beatles pour les nostalgiques, trop de concessions pour Harrison lui-même.
Novembre sur la route : de San Francisco à Chicago
Après Seattle, la tournée descend la côte Ouest, puis traverse le pays vers le Sud et le Midwest. Les comptes rendus de novembre dessinent un tableau bien plus contrasté que la légende d’une tournée ratée de bout en bout.
Le Cow Palace et la clinique de Haight-Ashbury
Les 6 et 7 novembre, Harrison joue deux soirs au Cow Palace de Daly City, près de San Francisco, une salle où les Beatles s’étaient produits le 19 août 1964 et le 31 août 1965. Il décide de verser les bénéfices nets du premier concert à la Haight-Ashbury Free Medical Clinic, le dispensaire gratuit fondé en 1967 dans le quartier hippie de San Francisco. Une semaine plus tard, la clinique évalue le don à 66 000 dollars. Le lendemain du premier concert, Harrison passe une demi-heure dans les locaux, distribue des cadeaux et demande un tee-shirt de la clinique. Le fondateur, le docteur David E. Smith, racontera que personne ne s’est attroupé, que personne ne l’a assailli et que tout s’est bien passé. Une bénévole rapporte que Harrison espérait lancer un mouvement, en incitant d’autres musiciens à faire de même. Trois concerts de la tournée sont par ailleurs signalés comme donnés au profit de la fondation Material World.
Le 8 novembre, la tournée joue deux fois à Oakland, puis le 10 à Long Beach, avant trois concerts au Forum d’Inglewood, près de Los Angeles, les 11 et 12 novembre.
Le Forum : « vous avez l’air plutôt morts »
À Los Angeles, la ville de son label, la pression est maximale. La voix de Harrison se brise. Après un accueil tiède réservé à « Māya Love », il lance au public qu’il ne sait pas comment on se sent en bas, mais que vu d’en haut, la salle a l’air plutôt morte. Plus tard, un spectateur réclame à grands cris « Bangla Desh », la chanson de 1971. Harrison se fâche : crier « Bangladesh, Bangladesh » n’aidera personne, répond-il, avant de s’excuser. Melody Maker écrit que sa voix était partie, mais qu’il y avait tant de musique pour couvrir les passages difficiles.
Bob Dylan assiste aux concerts de Los Angeles, selon Ultimate Classic Rock. Une station de radio locale, KMET, enregistre et diffuse le concert du 12 novembre, dont des copies circulent encore. L’animateur y décrit un Harrison qui lutte contre un rhume, la voix enrouée.
Salt Lake City et le fils du président
Le 14 novembre, la tournée joue à Tucson, puis le 16 au Salt Palace de Salt Lake City. Le Salt Lake Tribune parle de l’un des spectacles les plus intéressants, les plus divertissants et les plus mémorables jamais donnés dans l’Utah. Ce soir-là, un jeune étudiant en foresterie de l’université d’État de l’Utah vient saluer Harrison en coulisses. Il s’appelle Jack Ford, et il est le fils du président des États-Unis, Gerald Ford, entré à la Maison-Blanche en août après la démission de Richard Nixon. Il invite Harrison à Washington. L’invitation sera honorée le 13 décembre.
Le Sud et le Midwest
Viennent ensuite Denver, le 18 novembre, avec deux concerts, puis Saint-Louis le 20, Tulsa le 21, Fort Worth le 22, Houston le 24, Baton Rouge le 26, Memphis le 27, Atlanta le 28 et Chicago le 30. Les comptes rendus de la presse régionale sont souvent élogieux. Le St. Louis Post-Dispatch parle d’un excellent spectacle, où tous les musiciens jouaient comme s’ils avaient envie de plaire. À Baton Rouge, le Morning Advocate note que la gorge de Harrison était douloureuse, mais que sa guitare restait magnifique.
À Memphis, le 27 novembre, 11 600 spectateurs assistent au concert du Mid-South Coliseum. Walter Dawson, critique du Commercial Appeal, écrit qu’il y a eu peu de concerts aussi émouvants que celui de ce soir-là. Un spectateur de marque est dans la salle : David Bowie, qui joue au même endroit le lendemain et qui vient d’enregistrer avec Willie Weeks et Andy Newmark son futur album Young Americans. Bowie passe en coulisses. Interrogé quelques semaines plus tard à la radio, Harrison se montrera peu impressionné par son allure.
Le concert du 22 novembre à Fort Worth, enregistré par le public, circule depuis longtemps sous le titre ironique de The Real Dark Hoarse. À Chicago, le 30 novembre, pour deux concerts au Chicago Stadium, le Chicago Sun-Times décrit un Harrison devenu insouciant et animé, qui semblait vraiment prendre du plaisir.
Ce que montre la presse locale
Ces citations nuancent sérieusement le récit habituel. Le biographe Simon Leng, qui a dépouillé la presse de l’époque pour son livre While My Guitar Gently Weeps, affirme que la majorité des comptes rendus étaient positifs, certains même enthousiastes. Robert Rodriguez, auteur de Fab Four FAQ 2.0, observe que les petits journaux, qui n’avaient pas de comptes à régler, ont généralement le mieux parlé des concerts, alors que la presse rock établie, à commencer par Rolling Stone, a présenté la tournée comme un désastre presque complet, ce que Harrison ne lui a jamais pardonné. Le Harrison de novembre 1974 n’est pas un homme en perdition : c’est un musicien malade qui tient sa tournée, soir après soir, devant des salles souvent conquises.
Décembre : Shankar malade, la Maison-Blanche et l’ombre de Lennon
La dernière partie de la tournée, en décembre, se déroule dans le Nord-Est et au Canada : Detroit le 4, Toronto le 6, Montréal le 8, Boston le 10, Providence le 11, Landover, près de Washington, le 13, Uniondale, à Long Island, le 15, Philadelphie les 16 et 17, et New York les 19 et 20. C’est aussi la période la plus chargée en événements, sur scène et hors de scène.
Ravi Shankar contraint de s’arrêter
Au milieu du mois, Ravi Shankar tombe malade. D’après les chronologies, il ne joue pas à Providence le 11 décembre, ni à Uniondale le 15, ni au premier concert de Philadelphie le 16. Un spectateur cité par le magazine Hit Parader en décembre 1975 parle d’une crise cardiaque. Le maître du sitar a alors cinquante-quatre ans, et l’enchaînement des concerts, des voyages et des répétitions pèse sur lui comme sur Harrison. L’orchestre continue de jouer sans lui, sous la conduite de ses musiciens. Le même témoin de Hit Parader raconte qu’à Uniondale, une partie du public ne voulait de toute façon voir que George faire du George. Shankar se rétablira et reprendra sa carrière pendant près de quarante ans, jusqu’à sa mort en 2012.
Le 13 décembre 1974, à la Maison-Blanche
Le 13 décembre, jour du concert de Landover, Harrison devient le premier Beatle reçu à la Maison-Blanche. L’invitation de Jack Ford, lancée à Salt Lake City, a été maintenue. Selon le récit de la White House Historical Association, la délégation comprend Billy Preston, Ravi Shankar, Tom Scott, le manager de Harrison Denis O’Brien, un attaché de presse et Harold Harrison, dit Harry, le père de George, ancien chauffeur de bus de Liverpool. Le groupe déjeune d’abord avec Jack Ford dans le solarium du troisième étage, en écoutant « Dark Horse ». Jack et sa sœur Susan font visiter les lieux. Dans la salle Est, Harrison et Preston jouent quelques mesures sur le grand piano Steinway.
Le président Gerald Ford reçoit ensuite le groupe un quart d’heure dans le Bureau ovale. Un échange de badges amuse la presse. Jack Ford avait promis à Harrison un badge « WIN », pour Whip Inflation Now, le slogan de la campagne lancée par le président contre l’inflation. Faute d’en avoir un sous la main, le président envoie un collaborateur en chercher un. En retour, Harrison lui offre un badge portant le symbole sacré « Om ». Il le portera sur scène le soir même à Landover. Interrogé par la presse, Harrison dira qu’il n’a pas parlé de politique avec le président, ni du Bangladesh, parce qu’il ne voulait pas l’importuner, et qu’il avait de bonnes vibrations à propos de la Maison-Blanche. Il ajoutera, amusé, qu’il ne pensait pas que Ford connaisse très bien sa musique. Le communiqué de la Maison-Blanche publié le jour même, conservé à la bibliothèque présidentielle Gerald Ford, accompagne une photo officielle où l’on voit, de gauche à droite, Harry Harrison, Billy Preston, George Harrison, le président, Jack Ford, Ravi Shankar et Tom Scott.
Lennon à Long Island
Deux jours plus tard, le 15 décembre, John Lennon et sa compagne May Pang assistent à l’un des deux concerts de Nassau Coliseum, à Uniondale. Lennon vit alors à New York, en pleine période dite du « Lost Weekend », et vient de publier Walls and Bridges. Les deux anciens Beatles se sont rapprochés, et il est question que Lennon monte sur scène avec Harrison à Madison Square Garden. Notre article consacré à May Pang et sa relation avec John Lennon revient sur cette période new-yorkaise. Le compte rendu de Rolling Stone sur Nassau est sévère : Harrison a l’air épuisé, le visage marqué par la route, et le concert n’est sauvé, selon le magazine, que par les jeux de lumière de Bill Graham.
Le 19 décembre : la signature manquée du Plaza
Le 19 décembre est une date clé de l’histoire des Beatles. Ce jour-là, à l’hôtel Plaza de New York, les quatre doivent signer les documents qui dissolvent juridiquement leur partenariat, condition pour débloquer des droits gelés depuis 1971. Ringo Starr a signé à l’avance. Paul McCartney et George Harrison sont présents. John Lennon, lui, ne vient pas. Il fait savoir que les astres ne sont pas favorables et fait livrer un ballon portant l’inscription « Listen to this balloon », un objet promotionnel de Walls and Bridges. McCartney s’en indignera encore dix ans plus tard dans Playboy : John n’a même pas voulu traverser le parc.
Harrison est furieux. Selon May Pang, il fait savoir à Lennon qu’il a commencé cette tournée seul et qu’il la finira de la même façon. La participation de Lennon au concert de Madison Square Garden est annulée. Lennon dira en mars 1975 à Melody Maker qu’il en a été plutôt soulagé, faute de temps pour répéter. Il signera finalement les documents le 29 décembre 1974, à Walt Disney World, en Floride, où il passe les fêtes avec May Pang et Julian.
Madison Square Garden, les 19 et 20 décembre
Le soir du 19 décembre, Harrison joue au Madison Square Garden, la salle du Bangladesh. Le New York Times est cinglant : à part quelques amabilités et un peu d’excitation à la fin, écrit son critique, le concert ne peut être qualifié que d’excentrique et d’ennuyeux. Il juge Harrison irritable, quand il presse le public d’acheter les disques et les programmes, et salue en revanche la prestation de Billy Preston.
Le 20 décembre, deux concerts clôturent la tournée. Selon Rolling Stone, le groupe attaque « Hari’s on Tour » à pleine puissance, puis Harrison annonce l’un de ses « numéros comiques » et transforme « Something » en journal émouvant de sa vie amoureuse. Paul et Linda McCartney seraient dans la salle, déguisés, d’après Ultimate Classic Rock. Le soir, une fête réunit les musiciens au club Hippopotamus. Selon May Pang, Lennon, McCartney et Harrison s’y retrouvent, et la soirée se termine dans une embrassade. Le même jour, Dark Horse sort au Royaume-Uni. Le single « Ding Dong, Ding Dong », publié le 6 décembre au Royaume-Uni et qui sortira aux États-Unis le 23 décembre, accompagne les fêtes de fin d’année, comme nous l’avons raconté dans notre fiche sur le single Ding Dong, Ding Dong.
Naufrage ou aventure en avance sur son temps ? Le bilan de 1974
Au soir du 20 décembre 1974, Harrison a donné quarante-cinq concerts en sept semaines. Environ 750 000 spectateurs y ont assisté, pour une recette d’environ quatre millions de dollars, selon The George Harrison Encyclopedia de Bill Harry. Ravi Shankar écrira dans son autobiographie, Raga Mala, publiée en 1997, que la tournée n’a pas été un échec financier, et que les musiciens ont énormément apprécié de jouer, et plus encore de voyager ensemble. Pourtant, pendant des décennies, l’histoire du rock a retenu une autre version : celle d’un fiasco.
La version de « Rolling Stone »
Cette version a une source principale. Rolling Stone, le magazine le plus influent de la presse rock américaine, a suivi la tournée de près et lui a consacré des articles très critiques, jusqu’à sa critique de l’album Dark Horse. Le journaliste Jim Miller y reproche au chanteur une quête de l’illumination qui remplit ses paroles de sermons et de mea culpa maladroits. En 2002, après la mort de Harrison, Mikal Gilmore écrira encore dans le même magazine que la tournée avait été « presque unanimement massacrée par la presse ». Dans une liste publiée bien plus tard, le magazine évoquera une laryngite carabinée, aggravée par la cocaïne, et une voix complètement détruite à la fin de la tournée.
Simon Leng conteste ce consensus. Pour lui, l’idée reçue selon laquelle la tournée aurait été le spectacle itinérant le plus calamiteux de l’histoire du genre vient essentiellement des articles défavorables de Rolling Stone. Après avoir lu des dizaines de comptes rendus d’époque, il affirme que la majorité étaient positifs. Les citations de la presse régionale que nous avons relevées, de Salt Lake City à Memphis en passant par Seattle, Saint-Louis et Chicago, vont dans son sens. Les critiques négatives existent, et certaines sont justes : la voix était abîmée, le programme était long, Harrison s’est parfois montré cassant avec le public. Mais l’idée d’une tournée unanimement rejetée ne résiste pas à l’examen des sources.
Ce que Harrison en a pensé
Harrison a gardé de cette tournée une blessure durable. Dans I, Me, Mine, il écrit qu’il n’a jamais été aussi près de la dépression nerveuse. Willie Weeks, qui le considérait comme un patron exemplaire, se souvient qu’il prenait les critiques à cœur, et qu’il souffrait pour lui tant le stress était lourd. Andy Newmark, cité par le biographe Graeme Thomson, estime que Harrison cherchait la paix de l’esprit, et quelque chose qui fasse contrepoids à toute l’hystérie et aux histoires de Beatles.
Avec le temps, Harrison a pourtant défendu ce qu’il avait fait. Il a affirmé que le public dans son ensemble avait aimé les concerts, que les ovations debout étaient systématiques, même pour la partie indienne, et que c’est la presse, ou une partie de la presse, qui s’était acharnée contre lui. Interrogé à la BBC en 1977, il regrettait que beaucoup de gens soient passés à côté de quelque chose qui les dépassait. Selon Nick DeRiso, il a fini par voir les problèmes de la tournée comme une affaire de perception médiatique plus que de réalité. Les enregistrements pirates lui donnent en partie raison : on y entend des salles qui reçoivent les concerts avec un enthousiasme évident.
Le disque et le film qui n’ont jamais vu le jour
Un double album live et un film documentaire étaient prévus. Ni l’un ni l’autre n’est sorti. Les bandes existent, mais Harrison n’a jamais souhaité publier une tournée où sa voix lui faisait défaut. Le documentaire de Martin Scorsese, Living in the Material World, en 2011, en a montré quelques images, et des extraits circulent sous forme de pirates. Pour les admirateurs de Harrison, c’est l’une des grandes lacunes de sa discographie officielle, comparable à ce que représentaient les concerts de 1971 avant la publication du Concert for Bangladesh.
Dix-sept ans loin des tournées
La conséquence la plus visible de 1974 est un long silence scénique. Les deux concerts du 20 décembre 1974 sont les derniers de Harrison en tête d’affiche avant dix-sept ans. Il ne refera une tournée qu’en décembre 1991, au Japon, avec Eric Clapton et son groupe, pour douze concerts qui donneront l’album Live in Japan en 1992. Il y rejouera « Dark Horse », cette fois avec une voix intacte. Ce sera sa seule autre tournée. Entre-temps, il aura quitté Apple pour signer chez lui, chez Dark Horse, publié Thirty Three & 1/3 en 1976, sauvé La Vie de Brian des Monty Python en 1978, comme nous l’avons raconté dans notre article sur George Harrison et les Monty Python, et fondé une famille avec Olivia.
Un précurseur de la world music
Reste l’apport artistique de la tournée, mieux reconnu aujourd’hui. Plusieurs commentateurs, dont Robert Rodriguez et Nick DeRiso, voient dans ces concerts mêlant rock, soul, jazz et musique classique indienne un précurseur de la world music qui triomphera dans les années 1980 avec Paul Simon, Peter Gabriel ou David Byrne. Nick Hasted, on l’a vu, y voit une préfiguration de la Rolling Thunder Revue de Dylan. Harrison a payé cher le fait d’arriver trop tôt, et dans le mauvais costume : celui d’un ancien Beatle dont on attendait des souvenirs.
Ce qu’il faut retenir du 4 novembre 1974
Le concert de Seattle condense tout cela. Ce soir-là, au Seattle Center Coliseum et non dans l’Arena voisine, Harrison revient dans une salle où il a joué avec les Beatles, chante avec une voix fragile, présente avec humour un orchestre indien qui trouve enfin son public, et donne au Seattle Post-Intelligencer l’occasion de prédire une page mémorable de l’histoire du rock. Le pronostic était trop optimiste pour 1974, mais il n’était pas faux. Un demi-siècle plus tard, la tournée de 1974 n’apparaît plus comme le naufrage d’un ex-Beatle, mais comme l’aventure courageuse et imparfaite d’un musicien qui refusait d’être un souvenir.
À écouter, à lire : prolonger la tournée de 1974
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L’album Dark Horse, conçu en même temps que la tournée, reste le meilleur témoin de cet automne 1974 : on y entend la voix cassée de la chanson-titre, la réécriture de « Bye Bye, Love » et l’instrumental qui ouvrait chaque concert. Il a été réédité en 2014 dans le coffret The Apple Years 1968–75, avec deux titres bonus, puis à nouveau en 2025 : voir les éditions de Dark Horse de George Harrison sur Amazon. Pour entendre ce que ces chansons devenaient avec une voix retrouvée, le double album Live in Japan, enregistré en décembre 1991 avec Eric Clapton, est le complément naturel : Live in Japan de George Harrison.
Côté lecture, le livre de Simon Leng, While My Guitar Gently Weeps: The Music of George Harrison, est l’ouvrage qui a le plus fait pour réévaluer la tournée, grâce à son dépouillement de la presse d’époque : le livre de Simon Leng sur Amazon. Le documentaire de Martin Scorsese, George Harrison: Living in the Material World (2011), montre quelques images de 1974, dont la fameuse scène du gargarisme : le documentaire de Martin Scorsese en DVD et Blu-ray.
Questions fréquentes
Où George Harrison a-t-il joué à Seattle le 4 novembre 1974 ?
Au Seattle Center Coliseum, la grande salle construite pour l’Exposition universelle de 1962, aujourd’hui Climate Pledge Arena. Plusieurs éphémérides parlent du « Seattle Center Arena », mais ce nom désigne un bâtiment voisin plus petit, la future Mercer Arena, démolie en 2017. La presse de l’époque situe bien le concert au Coliseum.
Combien de concerts comptait la tournée de 1974 de George Harrison et Ravi Shankar ?
Quarante-cinq concerts répartis sur trente dates, du 2 novembre au 20 décembre 1974, dans vingt-six villes des États-Unis et du Canada. Dans de nombreuses villes, deux concerts étaient donnés le même jour, en matinée et en soirée.
Pourquoi parle-t-on de « Dark Horse Tour » ?
Parce que la tournée servait à lancer le label de Harrison, Dark Horse Records, fondé en mai 1974 et distribué par A&M, et à annoncer son album Dark Horse, sorti le 9 décembre 1974 aux États-Unis. Le surnom moqueur « Dark Hoarse », « sombre enroué », vient de la voix abîmée de Harrison.
Pourquoi George Harrison avait-il perdu sa voix ?
Il avait contracté une laryngite pendant les répétitions d’octobre 1974 à Los Angeles, après des mois de travail sur son album, sur les disques de Ravi Shankar et de Splinter et sur le lancement de son label. Il enregistrait encore pendant les répétitions et n’a jamais vraiment récupéré pendant la tournée.
Quelles chansons des Beatles George Harrison a-t-il chantées en 1974 ?
Quatre seulement : « Something », « While My Guitar Gently Weeps », « For You Blue » et « In My Life », la chanson de Lennon et McCartney. Il en a modifié certaines paroles et les a jouées dans des arrangements funk et jazz, ce qui a déplu à une partie du public et de la critique.
Qui accompagnait George Harrison sur scène en 1974 ?
Billy Preston et Tom Scott en invités vedettes, Willie Weeks à la basse, Andy Newmark puis Jim Keltner à la batterie, Robben Ford à la guitare, Jim Horn et Chuck Findley aux cuivres, Emil Richards aux percussions, et l’orchestre de Ravi Shankar, avec notamment Alla Rakha, Shivkumar Sharma, Hariprasad Chaurasia, L. Subramaniam, Sultan Khan et Lakshmi Shankar.
La tournée de 1974 a-t-elle été un échec ?
Pas sur le plan public ni financier : environ 750 000 spectateurs et quelque quatre millions de dollars de recettes. Elle a été très critiquée par Rolling Stone et une partie de la presse rock, mais de nombreux journaux régionaux ont publié des comptes rendus favorables. Harrison en est sorti épuisé et blessé par les critiques.
George Harrison est-il allé à la Maison-Blanche pendant la tournée ?
Oui, le 13 décembre 1974, sur l’invitation de Jack Ford, fils du président, rencontré à Salt Lake City. Il était accompagné de son père, de Ravi Shankar, de Billy Preston et de Tom Scott. Il a échangé avec Gerald Ford un badge « Om » contre un badge « WIN » de la campagne contre l’inflation.
George Harrison a-t-il refait une tournée après 1974 ?
Une seule : au Japon, en décembre 1991, avec Eric Clapton et son groupe. Elle a donné l’album Live in Japan en 1992. Entre 1974 et 1991, Harrison ne s’est produit sur scène que ponctuellement.
Sources
- Wikipédia (en anglais), « George Harrison and Ravi Shankar’s 1974 North American tour », consulté le 4 novembre 2026 : en.wikipedia.org.
- Wikipédia (en anglais), « Dark Horse (George Harrison album) », « Dark Horse (George Harrison song) » et « Dark Horse Records », consultés le 4 novembre 2026 : en.wikipedia.org.
- Wikipédia (en anglais), « Ravi Shankar’s Music Festival from India », « Shankar Family & Friends » et « Material World Charitable Foundation », consultés le 4 novembre 2026 : en.wikipedia.org.
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- M.J. Greenwood, compte rendu du concert de Seattle, The News Tribune, 5 novembre 1974, reproduit par Meet the Beatles for Real : meetthebeatlesforreal.com.
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- Evan Phifer, « An Ex-Beatle at the White House », White House Historical Association, 11 mai 2017 : whitehousehistory.org.
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- Nick DeRiso, article sur la tournée de 1974, Ultimate Classic Rock, 2 novembre 2015 : ultimateclassicrock.com.
- Aidan Moyer, « Ring Out the Old, Ring in the New: The Beatles at the Twilight of ’74 », Atwood Magazine, 8 janvier 2025 : atwoodmagazine.com.
- Hannah Wigandt, articles sur Willie Weeks (14 décembre 2022) et sur le gargarisme de Harrison (28 octobre 2021), Showbiz Cheat Sheet : cheatsheet.com.
- Jim Beviglia, article sur les critiques de 1974, American Songwriter, 6 mars 2026 : americansongwriter.com.
- Best Classic Bands, article sur la première tournée solo de Harrison, 2015 : bestclassicbands.com.
- Dallas Observer, article sur l’enregistrement de Fort Worth, 22 novembre 1974, s.d. : dallasobserver.com.
- Past Daily, diffusion KMET du concert du Forum, 12 novembre 1974, mis en ligne le 22 novembre 2025 : pastdaily.com.
- Ouvrages cités par ces sources : Simon Leng, While My Guitar Gently Weeps: The Music of George Harrison ; Robert Rodriguez, Fab Four FAQ 2.0 ; Bill Harry, The George Harrison Encyclopedia ; Ravi Shankar, Raga Mala ; George Harrison, I, Me, Mine ; Joshua M. Greene, Here Comes the Sun ; Graeme Thomson, George Harrison: Behind the Locked Door.












