Gimme Some Truth, la chanson la plus furieuse de John Lennon ou la plus lucide ? Le récit viral vérifié et quinze colères de Lennon comparées (1965-1980)
Un texte circule sur les réseaux sociaux, sous le titre Lennon Deep Dive : si Jealous Guy était l’excuse de John Lennon, Gimme Some Truth était son exigence. Le post raconte une chanson commencée dès 1968, enregistrée pendant les séances d’Imagine en 1971, portée par la slide de George Harrison et la basse de Klaus Voormann, aiguisée par le Vietnam et l’ère Nixon. Il prête à Lennon une déclaration sur la vérité et l’honnêteté, et à Phil Spector le souvenir d’une séance explosive. Puis il pose une question : était-ce la chanson la plus en colère de Lennon, ou la plus lucide ? Une partie de ce récit est exacte, une autre est inventée. Nous avons vérifié chaque affirmation, puis pris la question au sérieux. Pour y répondre, il faut comparer Gimme Some Truth aux autres colères de Lennon, de Run for Your Life en 1965 à Serve Yourself en 1980 : les colères intimes, les colères thérapeutiques, les règlements de comptes, les tracts militants. Voici l’enquête complète, et notre verdict.
En bref
- Le récit viral : exact sur l’essentiel de l’enregistrement, approximatif sur la date de naissance de la chanson, et fautif sur deux citations, l’une prêtée à Lennon, l’autre à Phil Spector, qu’aucune source ne permet de retrouver.
- La chanson : ébauchée en 1968, probablement en Inde selon Lennon, essayée par les Beatles à Twickenham en janvier 1969, enregistrée à Tittenhurst Park les 25 et 28 mai 1971, publiée en ouverture de la face B d’Imagine le 9 septembre 1971 aux États-Unis.
- La comparaison : quinze chansons de colère de Lennon passées au crible de quatre critères, la cible, la violence verbale, l’intensité musicale et la portée.
- Le verdict : Gimme Some Truth n’est pas la chanson la plus furieuse de Lennon ; Cold Turkey, Well Well Well ou How Do You Sleep? vont plus loin dans la rage. Elle est en revanche la plus lucide, parce que sa colère vise un comportement, le mensonge, et non une personne.
- Cinq correctifs factuels sur la date d’écriture, la cible politique de la chanson, la citation attribuée à Lennon, le souvenir prêté à Spector et le lieu d’enregistrement.
Sommaire
Le récit viral : ce qu’il dit, ce qui est vrai
Un texte typique des réseaux sociaux
Le texte qui circule appartient à un genre bien identifié : la fiche courte, rédigée en anglais, illustrée d’une photo d’archive, ponctuée d’une citation entre guillemets et conclue par une question destinée à faire réagir. Ces publications sont souvent bien informées sur les grandes lignes, mais elles mélangent faits établis, approximations et citations inventées, que l’on retrouve ensuite reprises de page en page sans vérification. C’est précisément le cas ici. Le récit tient en huit affirmations principales, que nous avons confrontées aux sources.
Ce qui est exact
Quatre affirmations sont exactes ou très proches de la vérité. La chanson a bien été enregistrée pendant les séances de l’album Imagine, en 1971. George Harrison y joue bien la guitare slide, avec un son mordant qui commente la voix de Lennon. Klaus Voormann y tient bien la basse. Et la chanson est bien devenue, des décennies plus tard, une référence citée par des militants, des journalistes et des artistes, au point de donner son titre au livre de l’historien Jon Wiener sur les archives du FBI consacrées à Lennon et, en 2020, à la grande compilation remixée publiée pour ses quatre-vingts ans. Nous avons retracé toute cette histoire dans notre dossier complet sur Gimme Some Truth et le FBI.
L’idée que la chanson ait été aiguisée par le Vietnam et par l’arrivée de Richard Nixon au pouvoir est elle aussi défendable. Nixon prête serment le 20 janvier 1969, au milieu des répétitions où les Beatles essaient la chanson pour la première fois, et la guerre se prolonge et s’étend jusqu’en 1971. La version de 1971 contient d’ailleurs une moquerie visant Nixon par son surnom.
Ce qui est approximatif ou faux
Quatre autres affirmations posent problème. La date de naissance de la chanson est présentée de façon trompeuse. L’idée d’une protestation qui ne viserait aucun camp est contredite par le texte lui-même. La citation attribuée à Lennon, selon laquelle il serait simplement un type qui veut un peu de vérité, et que la chanson ne parlerait pas de politique mais d’honnêteté, est introuvable. Le souvenir prêté à Phil Spector, d’une séance parmi les plus explosives de Lennon, avec une voix poussée jusqu’à la rupture, ne repose sur aucune source connue et contredit même ce que montrent les images de la séance. Enfin, le hashtag qui associe la chanson à Abbey Road est trompeur : elle n’y a pas été enregistrée. Nous détaillons ces points dans les correctifs ci-dessous.
Correctif factuel n° 1 — La chanson n’est pas née pendant les séances de l’album blanc
Le récit affirme que Lennon a commencé la chanson dès 1968, à l’époque de l’album blanc. La formule mélange deux choses. Lennon a lui-même daté le début de la chanson avec une imprécision assumée, un an ou deux avant 1971, probablement en Inde, c’est-à-dire pendant le séjour des Beatles à Rishikesh, entre février et avril 1968, avant le début des séances de l’album blanc, qui commencent le 30 mai 1968. Aucune démo de 1968 n’est connue, et la chanson ne figure dans aucune des maquettes enregistrées chez George Harrison, à Esher, en mai 1968. Sa première trace sonore date de janvier 1969, lors des répétitions filmées des Beatles aux studios de Twickenham, c’est-à-dire pendant le projet Get Back, qui deviendra Let It Be. La chanson appartient donc à la préhistoire de l’album blanc et à l’histoire de Let It Be, pas aux séances de l’album blanc.
Correctif factuel n° 2 — Une protestation qui vise bel et bien un camp
Le post présente Gimme Some Truth comme une protestation qui ne viserait aucun camp, mais l’idée même de manipulation. C’est vrai pour l’essentiel du texte, qui accumule des invectives contre des catégories de gens, hypocrites, bigots, politiciens névrosés, donneurs de leçons, sans nommer personne. Mais un personnage réel est désigné, par un sobriquet sans ambiguïté : le président Richard Nixon, surnommé par ses adversaires depuis sa campagne sénatoriale de 1950. Lennon le moque pour sa lâcheté supposée et pour ses cheveux courts. En 1971, au moment où Nixon prolonge et étend la guerre du Vietnam, la cible n’a rien de neutre. La chanson ne se réduit pas à une attaque contre un parti, mais elle ne flotte pas non plus au-dessus de la mêlée : elle prend clairement position contre le pouvoir en place aux États-Unis.
Correctif factuel n° 3 — La citation sur l’honnêteté prêtée à Lennon est introuvable
Le récit cite Lennon déclarant qu’il est juste un type qui veut un peu de vérité, et que sa chanson ne parle pas de politique mais d’honnêteté. On ne trouve cette phrase ni dans le grand entretien accordé à Jann Wenner pour Rolling Stone en décembre 1970, ni dans l’entretien de 1980 avec David Sheff pour Playboy, ni dans The Beatles Anthology, ni dans les entretiens de 1971 et 1972 où Lennon parle de l’album Imagine. Elle n’apparaît, en revanche, que dans des publications récentes des réseaux sociaux, sans source. Elle a toutes les caractéristiques d’une citation fabriquée : une formule lisse, un ton de slogan, une opposition commode entre politique et honnêteté qui ne ressemble guère à la manière de parler de Lennon, lequel revendiquait au contraire en 1971 et 1972 un engagement politique explicite. Il faut donc la considérer comme apocryphe tant qu’aucune source datée ne l’atteste.
Correctif factuel n° 4 — Spector n’a pas décrit une séance explosive, et les images montrent l’inverse
Le post affirme que Phil Spector se souvenait de la séance comme d’une des plus explosives de Lennon, voix poussée jusqu’au point de rupture, chaque prise chargée de frustration. Aucun entretien connu de Spector ne contient ce souvenir. Les images tournées le 25 mai 1971 à Tittenhurst Park, publiées dans le documentaire Gimme Some Truth: The Making of John Lennon’s Imagine Album d’Andrew Solt en 2000 et dans les rééditions d’Imagine, montrent une séance détendue, où Lennon commence par transformer la chanson en rockabilly à la manière d’Eddie Cochran avant de la jouer sérieusement. L’échange le plus cité de la séance va même dans le sens contraire du récit viral : après une prise, Spector lance depuis la régie que cela vient, et c’est Lennon qui se montre déçu, persuadé que c’était la bonne. Quant à la voix définitive, enregistrée le 28 mai, elle se distingue moins par la rupture que par une diction d’une précision de comédien, chaque consonne détachée. La colère de la chanson est dans le texte et dans le débit, pas dans une voix brisée.
Correctif factuel n° 5 — Ni Abbey Road, ni seulement Harrison et Voormann
Le hashtag associant la chanson à Abbey Road est trompeur. Gimme Some Truth n’a pas été enregistrée dans les studios d’EMI, mais à l’Ascot Sound Studios, le studio que Lennon venait de faire installer chez lui, à Tittenhurst Park, près d’Ascot, dans le Berkshire, avec une retouche de basse au Record Plant de New York le 4 juillet 1971. Par ailleurs, le récit ne cite que Harrison et Voormann. Les autres musiciens méritent d’être nommés : Nicky Hopkins au piano, Alan White à la batterie, Rod Linton et Andy Davis aux guitares acoustiques, et Lennon lui-même à la guitare électrique. La production est signée Lennon, Yoko Ono et Phil Spector.
Rappel des faits : Gimme Some Truth en dix dates
De Rishikesh à Twickenham
Avant de comparer, il faut fixer les faits. L’histoire de la chanson, que nous avons racontée en détail dans notre dossier, tient en quelques dates. Au printemps 1968, à Rishikesh, Lennon en ébauche probablement l’idée. Le 6 juin 1968, dans un entretien pour l’émission Release de BBC2, il déclare que la société est dirigée par des gens insensés poursuivant des objectifs insensés : tout le principe de la chanson est là. Le 18 octobre 1968, la brigade des stupéfiants fait irruption dans l’appartement de Montagu Square ; la condamnation qui s’ensuit, le 28 novembre, servira quatre ans plus tard de prétexte à l’administration Nixon pour tenter de l’expulser.
Les 3 et 7 janvier 1969, à Twickenham, Lennon joue la chanson devant les caméras, d’abord seul avec McCartney, puis avec les quatre Beatles. Le réalisateur Peter Jackson a repéré dans ces bandes, en préparant la série The Beatles: Get Back, le moment où McCartney propose une rime que Lennon conservera. La chanson reste pourtant à l’état d’ébauche et n’est pas retenue pour le projet Get Back.
Tittenhurst, mai 1971
Le 25 mai 1971, à Tittenhurst, Lennon enregistre la piste de base avec Harrison, Hopkins, Voormann, White, Linton et Davis. Le 28 mai, il enregistre sa voix définitive, et Harrison ajoute sa slide. Le 4 juillet, Voormann retouche la basse au Record Plant de New York. L’album Imagine paraît le 9 septembre 1971 aux États-Unis et le 8 octobre au Royaume-Uni. Gimme Some Truth ouvre la face B, comme Imagine ouvre la face A. La chanson dure environ trois minutes seize secondes. Elle ne sortira en 45 tours qu’en novembre 1982, en face B de Love, après la mort de Lennon. Nous avons aussi consacré à la partie de Harrison un article sur George Harrison et Gimme Some Truth, et à son jeu loin des Beatles un choix de trois solos.
Jealous Guy et Gimme Some Truth : l’aveu et l’exigence
La formule du récit viral
Le post ouvre sur une formule efficace : si Jealous Guy était l’excuse de Lennon, Gimme Some Truth était son exigence. La formule n’est pas fausse. Les deux chansons figurent sur le même album, Imagine. Elles ont la même origine lointaine : Jealous Guy dérive de Child of Nature, une chanson que Lennon avait écrite en Inde en 1968, à partir d’une conférence du Maharishi, et qu’il avait enregistrée en maquette à Esher puis proposée aux Beatles à Twickenham, où Gimme Some Truth fut elle aussi essayée. Toutes deux sont donc des rescapées de l’époque Beatles, achevées en 1971. Et toutes deux parlent de vérité : l’une la reconnaît sur soi, l’autre l’exige des autres.
Jealous Guy est un aveu : Lennon y reconnaît sa jalousie, sa possessivité, le mal qu’il a pu faire. Gimme Some Truth est une demande : il y réclame qu’on cesse de lui mentir. Nous avons raconté la genèse de Jealous Guy, de Child of Nature aux vingt-neuf prises de 1971, dans notre article sur Jealous Guy.
Ce que la formule oublie
Mais la formule simplifie. Jealous Guy n’est pas une excuse adressée à quelqu’un en particulier, c’est une confession générale, et Lennon lui-même la présentait comme une chanson sur sa jalousie envers les femmes de sa vie. Surtout, l’album Imagine contient une troisième chanson qui complique le tableau : How Do You Sleep?, l’attaque contre Paul McCartney, placée sur la même face que Gimme Some Truth, séparée d’elle par la seule Oh My Love. Le disque qui réclame la vérité contient aussi un règlement de comptes. L’aveu, l’exigence et la vengeance coexistent sur un même album. C’est ce qui rend la question posée par le post si intéressante : parmi toutes les colères de Lennon, où situer Gimme Some Truth ?
Comment mesurer la colère d’une chanson
Quatre critères
Comparer des chansons de colère suppose de s’entendre sur ce que l’on mesure. Nous proposons quatre critères, qui permettent de distinguer la fureur de la lucidité.
La cible. Contre qui la chanson est-elle dirigée ? Une personne précise, un groupe, une institution, un comportement, ou le chanteur lui-même ? Plus la cible est personnelle, plus la colère est vive, mais plus elle risque de vieillir avec son objet.
La violence verbale. Le texte insulte-t-il, menace-t-il, emploie-t-il des mots crus ? La violence des mots est le premier indicateur de la fureur, mais pas le seul.
L’intensité musicale. La voix crie-t-elle, la musique sature-t-elle, le rythme s’emballe-t-il ? Certaines chansons sont furieuses par le son plus que par les mots.
La portée. La chanson dépasse-t-elle son occasion ? Peut-elle être reprise par d’autres, à d’autres époques, contre d’autres cibles ? C’est le critère de la lucidité : une colère lucide nomme un mécanisme, pas seulement un coupable.
Ce que l’on ne mesure pas
Ces critères ne jugent pas la qualité des chansons. Une chanson peut être très furieuse et médiocre, ou peu furieuse et magnifique. Ils ne jugent pas non plus la justesse morale de la colère. Ils permettent seulement de répondre à la question du post : Gimme Some Truth est-elle la chanson la plus en colère de Lennon, ou la plus claire ?
Les colères des Beatles (1965-1969)
Run for Your Life (1965) : la colère qui menace
La première colère que l’on peut ranger dans ce corpus est aussi la plus dérangeante. Run for Your Life, dernière plage de Rubber Soul, enregistrée le 12 octobre 1965 et publiée le 3 décembre, est une chanson de jalousie menaçante : le narrateur avertit une femme qu’il préférerait la voir morte qu’avec un autre homme. Lennon a emprunté le vers de départ à Baby Let’s Play House, un titre d’Arthur Gunter popularisé par Elvis Presley. Il a ensuite renié la chanson à plusieurs reprises, la jugeant bâclée et la comptant parmi celles qu’il aimait le moins.
Sur nos critères, la cible est intime, une femme, la violence verbale est forte, la menace est explicite, mais l’intensité musicale reste modérée : c’est une chanson enlevée, presque joyeuse dans sa forme. Sa portée est nulle, ou plutôt négative : aucune génération n’a repris cette colère à son compte. C’est l’exemple même d’une rage sans lucidité, celle d’un homme qui ne s’est pas encore regardé. Jealous Guy, six ans plus tard, en sera la réponse.
Revolution (1968) : la colère qui se méfie de la colère
En 1968, Lennon écrit Revolution, sa première chanson ouvertement politique. Elle existe en deux versions : une version lente, Revolution 1, sur l’album blanc, et une version rapide et saturée, publiée le 30 août 1968 en face B de Hey Jude. Lennon voulait que cette version soit la face A ; McCartney et Hey Jude l’ont emporté, comme nous le racontions dans notre histoire de Hey Jude.
Le paradoxe de Revolution est qu’elle est la plus furieuse par le son et la plus prudente par le propos. La guitare saturée et le hurlement d’ouverture annoncent une révolte ; le texte, lui, met en garde ceux qui prônent la destruction et refuse de les suivre. Dans la version lente, Lennon hésite même à se compter parmi eux ou non. La nouvelle gauche britannique lui reprochera cette tiédeur. Sur nos critères : une cible collective, les révolutionnaires dogmatiques, une violence verbale faible, une intensité musicale très forte, une portée réelle. C’est déjà une colère lucide, mais une lucidité qui se retourne contre la colère elle-même.
Sexy Sadie (1968) : la colère déguisée
Sexy Sadie, enregistrée à l’été 1968 pour l’album blanc, est née de la déception de Lennon envers le Maharishi Mahesh Yogi, qu’il avait quitté brutalement à Rishikesh en avril 1968, sur la foi de rumeurs. La chanson s’appelait d’abord Maharishi ; Harrison a obtenu que Lennon change le titre et masque la cible. La colère y est donc déguisée en portrait d’une séductrice qui a trompé tout le monde. Nous évoquions cet épisode dans notre article sur la sélection de l’album blanc.
Sur nos critères : une cible personnelle mais voilée, une violence verbale contenue, une intensité musicale feutrée, presque langoureuse, et une portée réelle, puisque la chanson peut viser n’importe quel gourou ou n’importe quelle idole déçue. C’est la première fois que Lennon transforme une rancune en chanson qui dépasse son occasion, une technique qu’il retrouvera dans Gimme Some Truth.
Yer Blues (1968) : la colère retournée contre soi
Yer Blues, enregistrée en août 1968 dans une petite pièce annexe du Studio Two d’Abbey Road, est à la fois une parodie du blues britannique, alors très à la mode, et un cri de désespoir sincère, écrit à Rishikesh. Lennon y chante la solitude et l’envie d’en finir. Il la jouera en public avec le supergroupe The Dirty Mac, réunissant Eric Clapton, Keith Richards et Mitch Mitchell, au Rock and Roll Circus des Rolling Stones en décembre 1968, puis à Toronto en septembre 1969.
Sur nos critères : une cible intérieure, le chanteur lui-même, une violence verbale modérée, une intensité musicale forte, un blues lourd et saturé, et une portée ambivalente, puisque la parodie empêche de prendre entièrement au sérieux le désespoir. C’est une colère sans adversaire, qui annonce les grands cris de 1970.
Cold Turkey (1969) : la rage du corps
Cold Turkey est peut-être la chanson la plus physiquement furieuse de Lennon. Elle raconte le sevrage de l’héroïne, vécu par Lennon et Yoko Ono à l’été 1969. Les Beatles la refusent comme single du groupe ; Lennon l’enregistre le 25 septembre 1969 avec Eric Clapton à la guitare, Klaus Voormann à la basse et Ringo Starr à la batterie, et la publie le 24 octobre 1969 sous le nom du Plastic Ono Band. Elle se termine par une longue séquence de gémissements et de cris. Elle atteint la 14e place au Royaume-Uni et la 30e aux États-Unis, et Lennon citera ironiquement son recul dans les classements parmi les raisons de son renvoi de la médaille MBE, le 25 novembre 1969. Nous avons raconté toute cette histoire dans notre dossier sur Cold Turkey.
Sur nos critères : une cible intérieure, la drogue et le corps, une violence verbale limitée, une intensité musicale maximale, la guitare de Clapton tranchante, la voix poussée jusqu’aux hurlements. Sa portée est réelle mais spécifique. Si l’on cherche la chanson où la voix de Lennon est vraiment poussée jusqu’au point de rupture, comme le récit viral le prétend à tort pour Gimme Some Truth, c’est ici qu’il faut la chercher.
La colère comme thérapie : John Lennon/Plastic Ono Band (1970)
Le cri primal
En 1970, Lennon suit avec Yoko Ono la thérapie du cri primal d’Arthur Janov, d’abord à Londres, puis à Los Angeles. L’album qui en sort, John Lennon/Plastic Ono Band, enregistré à l’automne 1970 avec Ringo Starr et Klaus Voormann, coproduit par Phil Spector, et publié le 11 décembre 1970, est le plus dépouillé et le plus violent de sa carrière. La colère n’y est plus dirigée vers les autres, ou pas seulement : elle remonte de l’enfance, de l’abandon, des illusions perdues. Mother s’ouvre sur un glas et se termine par des cris adressés au père et à la mère.
Well Well Well : le hurlement
Well Well Well est la chanson la plus bruyante de l’album. Sur un riff lourd, presque immobile, Lennon raconte des scènes de la vie du couple, puis se met à hurler, encore et encore, au point de se déchirer la voix. La violence verbale est faible, la cible floue, mais l’intensité est extrême. C’est, avec Cold Turkey, le candidat le plus sérieux au titre de chanson la plus furieuse de Lennon, si l’on mesure la fureur au son plutôt qu’aux mots.
I Found Out : la colère contre les illusions
I Found Out règle ses comptes avec tout ce que Lennon considère comme des mirages : les gourous, les religions, les drogues, les idoles. La voix est rageuse, la guitare acérée. La cible est collective et clairement désignée, la violence verbale forte, la portée réelle. C’est déjà une chanson de démystification, qui annonce le principe de Gimme Some Truth : refuser qu’on vous raconte des histoires.
Working Class Hero et God : la colère froide
Working Class Hero, seule à la guitare acoustique, dénonce le conditionnement social, de l’école à la télévision, et emploie à deux reprises un mot grossier qui a valu à la chanson des difficultés de diffusion. God dresse la liste de tout ce en quoi Lennon ne croit plus, des religions aux Beatles, avant de conclure qu’il ne croit plus qu’en lui-même et en Yoko. Ce sont des colères froides, articulées, presque didactiques. Leur portée est considérable : Working Class Hero a été reprise par des dizaines d’artistes. Elles sont, avec Gimme Some Truth, les principales rivales de celle-ci sur le terrain de la lucidité. Nous avons rappelé la place de cette période dans notre article sur l’héritage de Lennon.
1971, Imagine : trois visages de la colère
Gimme Some Truth : la colère qui vise le mensonge
C’est dans ce paysage qu’il faut replacer Gimme Some Truth. Après les cris de 1970, Lennon revient à une forme plus construite. La chanson n’est pas un hurlement : c’est une liste, débitée à toute vitesse, d’invectives contre des types humains, hypocrites, bigots, politiciens, prima donnas, donneurs de leçons, avec une seule personne réelle désignée, Nixon, par un sobriquet. Le refrain oppose à cette accumulation une demande d’une simplicité absolue : la vérité, et tout de suite.
Sur nos critères : une cible large, le mensonge et ceux qui le pratiquent, une violence verbale forte mais comique, faite d’insultes d’écolier et d’images de dessin animé, une intensité musicale soutenue mais maîtrisée, et une portée maximale. La chanson peut viser n’importe quel pouvoir, à n’importe quelle époque. Le critique Robert Christgau l’a rapprochée des jeux de mots des livres de Lennon, In His Own Write et A Spaniard in the Works. C’est là toute sa singularité : une colère qui rit.
How Do You Sleep? : la colère qui règle ses comptes
Sur la même face d’Imagine, How Do You Sleep? est la réponse de Lennon aux piques qu’il avait cru lire dans Ram, l’album de Paul et Linda McCartney paru en mai 1971, notamment dans Too Many People. La chanson attaque McCartney sans détour : sa musique, sa réputation, sa vie de famille, avec des allusions transparentes à Sgt. Pepper, à Yesterday et à Another Day. Allen Klein, alors manager de Lennon, aurait suggéré certains vers. Harrison joue la slide, comme sur Gimme Some Truth. Lennon minimisera plus tard la charge, en assurant qu’il s’adressait aussi à lui-même. Nous avons raconté cette guerre dans notre article sur la chanson de Lennon contre McCartney et dans Les comptes de Tittenhurst.
Sur nos critères : une cible personnelle, la plus personnelle de toutes, une violence verbale très forte, une intensité musicale sombre, avec des cordes inquiétantes ajoutées à New York, et une portée faible, puisque la chanson reste prisonnière de son objet. C’est la chanson la plus haineuse de Lennon, à défaut d’être la plus furieuse.
I Don’t Wanna Be a Soldier : la colère qui refuse
I Don’t Wanna Be a Soldier Mama I Don’t Wanna Die, sur la face A d’Imagine, est une litanie de refus : ne pas vouloir être soldat, ni marin, ni avocat, ni voleur, sur un mur du son de Spector, avec le saxophone de King Curtis et la slide de Harrison. La colère y est sourde, répétitive, hypnotique. Sa cible est la guerre et le système qui y envoie les jeunes gens. Sa portée est réelle, mais sa forme répétitive la rend moins citée que Gimme Some Truth. Nous lui avons consacré un article complet.
Crippled Inside : la colère sarcastique
Crippled Inside, sur un air de country joyeux, avec un dobro de Harrison, se moque de ceux qui soignent leur apparence pour cacher leur vide intérieur. La violence est enveloppée de sarcasme, la musique est souriante. C’est la même technique que Gimme Some Truth, l’humour au service de la dénonciation, mais avec une cible moins précise et un ton plus léger.
1972 : la colère militante de Some Time in New York City
Le journal chanté
Installé à New York à la fin de l’été 1971, Lennon fréquente la gauche radicale et enregistre avec le groupe Elephant’s Memory un album d’actualité, Some Time in New York City, publié aux États-Unis le 12 juin 1972. Chaque chanson commente un fait précis : l’oppression des femmes, la mutinerie d’Attica, le Bloody Sunday de Derry, la condamnation de John Sinclair. Le disque est un échec commercial et critique, et Lennon le reniera en partie. Nous l’avons analysé dans notre article sur l’album que Lennon a regretté.
Woman Is the N***** of the World
Le single de l’album, dont le titre reprend une formule lancée par Yoko Ono dans un entretien publié par le magazine Nova en 1969, dénonce la condition des femmes dans toutes les cultures. Publié aux États-Unis le 24 avril 1972, il est boycotté par la plupart des radios à cause du mot employé dans le titre, et ne dépasse pas la 57e place du Billboard Hot 100, le plus mauvais classement d’un single de Lennon de son vivant. La colère y est sincère, la cause juste, mais le choix des mots a rendu la chanson inaudible pour une grande partie du public, et elle l’est restée.
Attica State et Sunday Bloody Sunday
Attica State commente la mutinerie de la prison d’Attica, dans l’État de New York, en septembre 1971, dont la répression fit des dizaines de morts. Lennon la chante en public dès décembre 1971, à Ann Arbor puis à l’Apollo de Harlem. Sunday Bloody Sunday réagit à la fusillade de Derry, en Irlande du Nord, le 30 janvier 1972, où des parachutistes britanniques tuèrent treize manifestants catholiques, un quatorzième mourant plus tard de ses blessures. Ce sont les chansons les plus directement politiques de Lennon. Leur colère est sans ambiguïté, leur violence verbale forte. Mais leur portée est limitée par leur précision même : elles restent attachées aux événements qu’elles commentent. C’est l’exact opposé de Gimme Some Truth, qui ne nomme aucun événement et peut donc les viser tous. Nous avons évoqué le concert d’Ann Arbor dans notre portrait de John Sinclair.
1973-1974 : la colère rentrée
Bring On the Lucie (Freda Peeple)
Sur Mind Games, publié à l’automne 1973, Bring On the Lucie est la dernière grande chanson politique de Lennon, un appel à libérer les gens, construit sur un refrain entraînant. La colère y devient hymne, presque fête. Nous l’avons présentée dans notre article sur Mind Games.
Steel and Glass : la vengeance sans nom
Sur Walls and Bridges, publié en septembre 1974, pendant la période de séparation d’avec Yoko Ono que l’on appelle le Lost Weekend, Steel and Glass est une attaque contre un homme jamais nommé, que la plupart des commentateurs identifient à Allen Klein, l’ancien manager dont Lennon, Harrison et Starr avaient refusé de renouveler le contrat au printemps 1973. Lennon n’a jamais confirmé, tout en assurant que la chanson ne visait pas McCartney. Le motif des cordes et des cuivres du refrain rappelle délibérément celui de How Do You Sleep?, et Lennon a reconnu en 1974 avoir réutilisé des traits de cette chanson. Ironie de l’histoire : Klein avait, dit-on, suggéré des vers contre McCartney en 1971 ; trois ans plus tard, la même musique se retourne contre lui.
Sur nos critères : une cible personnelle mais voilée, une violence verbale très forte, avec des allusions cruelles à l’enfance de la personne visée, une intensité musicale contenue, une portée faible. C’est la colère la plus froide de Lennon.
1980 : la dernière colère, Serve Yourself
La réponse à Bob Dylan
La dernière colère de Lennon est aussi la plus surprenante. En 1979, Bob Dylan, l’artiste qui l’avait tant influencé, annonce sa conversion au christianisme avec l’album Slow Train Coming et la chanson Gotta Serve Somebody, selon laquelle chacun doit servir quelqu’un, le diable ou le Seigneur. Lennon est consterné. Dans son journal enregistré du 5 septembre 1979, il ironise sur un Dylan qui voudrait désormais devenir serveur. Il écrit une réponse, Serve Yourself, dont il enregistre plusieurs maquettes en 1980, dont une version à la guitare acoustique, crue et pleine de jurons, publiée en 1998 dans le coffret John Lennon Anthology.
Le principe de la chanson est simple : on n’a besoin de servir personne d’autre que soi-même, et personne ne le fera à votre place. C’est la dernière déclinaison du principe de Gimme Some Truth : refuser qu’on vous impose une vérité toute faite, qu’elle vienne d’un président, d’un gourou ou d’un ami converti. Nous avons raconté les rapports entre Lennon et Dylan dans notre article sur I Am the Walrus et Dylan et dans notre enquête sur le verdict de Dylan en 1964.
Le tableau comparatif : quinze colères au crible
Le tableau ci-dessous résume notre évaluation des quinze chansons selon les quatre critères. Les notes vont de 1, faible, à 5, maximal. Elles sont nécessairement subjectives, mais elles permettent de visualiser les différences de nature entre les colères de Lennon.
| Chanson | Année | Cible | Violence verbale | Intensité musicale | Portée |
|---|---|---|---|---|---|
| Run for Your Life | 1965 | Une femme | 4 | 2 | 1 |
| Revolution | 1968 | Les révolutionnaires dogmatiques | 2 | 5 | 4 |
| Sexy Sadie | 1968 | Le Maharishi, voilé | 2 | 2 | 3 |
| Yer Blues | 1968 | Soi-même | 2 | 4 | 2 |
| Cold Turkey | 1969 | La drogue, le corps | 2 | 5 | 3 |
| Well Well Well | 1970 | Floue | 1 | 5 | 2 |
| I Found Out | 1970 | Gourous, religions, illusions | 4 | 4 | 4 |
| Working Class Hero | 1970 | Le conditionnement social | 4 | 2 | 5 |
| Gimme Some Truth | 1971 | Le mensonge et les menteurs, dont Nixon | 4 | 4 | 5 |
| How Do You Sleep? | 1971 | Paul McCartney | 5 | 3 | 1 |
| I Don’t Wanna Be a Soldier | 1971 | La guerre, le système | 2 | 4 | 3 |
| Woman Is the N***** of the World | 1972 | Le patriarcat | 4 | 3 | 2 |
| Sunday Bloody Sunday | 1972 | L’armée et le gouvernement britanniques | 5 | 4 | 2 |
| Steel and Glass | 1974 | Un homme non nommé, probablement Allen Klein | 5 | 2 | 1 |
| Serve Yourself | 1980 | Bob Dylan converti, les dogmes | 4 | 3 | 3 |
En regard : les colères des trois autres Beatles
George Harrison, de Taxman à Sue Me, Sue You Blues
Pour mesurer la singularité de la colère de Lennon, il est utile de la comparer à celle de ses trois compagnons. George Harrison a été, avant Lennon, le premier Beatle à signer une chanson de protestation ouverte : Taxman, qui ouvre Revolver en août 1966, attaque le taux d’imposition sur les plus hauts revenus fixé par le gouvernement travailliste de Harold Wilson, et nomme Wilson et son adversaire conservateur Edward Heath. C’est une colère d’homme qui découvre ce que l’État prélève sur ses gains, servie par un riff incisif et un solo de McCartney.
Plus tard, Harrison retourne sa colère vers le groupe lui-même. Wah-Wah, écrite le 10 janvier 1969, le jour où il quitte temporairement les répétitions de Twickenham, raconte le mal de tête que lui causent les Beatles, et ouvre son triple album All Things Must Pass en 1970. Beware of Darkness, sur le même disque, est souvent lue comme une mise en garde à peine voilée contre Allen Klein. Sue Me, Sue You Blues, sur Living in the Material World en 1973, transforme en danse campagnarde les procès qui opposent les anciens Beatles. La colère de Harrison est souvent ironique, rarement hurlée, et presque toujours tempérée par sa quête spirituelle.
Paul McCartney, Too Many People
Paul McCartney a peu écrit de chansons de colère. La plus célèbre, Too Many People, ouvre Ram en mai 1971 : McCartney y reproche à certains de prêcher des pratiques et de gâcher leur chance, et lâche dès le début une formule que l’on peut traduire par un simple fiche le camp. Il a reconnu plus tard que quelques vers visaient Lennon et Yoko Ono, tout en minimisant l’attaque. C’est cette chanson, et d’autres allusions que Lennon a cru lire dans Ram, qui ont déclenché How Do You Sleep?. La colère de McCartney est voilée, enveloppée dans une mélodie lumineuse ; celle de Lennon, en retour, est frontale. Nous avons retracé cet échange dans notre histoire de John et Paul, de Woolton au Dakota.
Ringo Starr, Early 1970
Ringo Starr, enfin, a répondu à la séparation par une chanson sans colère : Early 1970, face B de It Don’t Come Easy en 1971, passe en revue ses trois anciens partenaires avec affection et se demande s’ils accepteront de rejouer avec lui. C’est l’anti-How Do You Sleep?, le témoignage d’un Beatle qui refuse de choisir son camp. Nous avons évoqué ce tempérament dans notre portrait de Ringo le sous-estimé.
Ce que la comparaison révèle
La comparaison révèle une différence de nature. Harrison s’en prend au fisc, aux procès, aux managers, avec ironie. McCartney glisse des allusions dans des chansons solaires. Ringo pacifie. Lennon est le seul à avoir fait de la colère un registre central de son art, et le seul à l’avoir déclinée sous toutes ses formes : la menace, le désespoir, le cri, la démystification, la vengeance, le militantisme, la satire. Gimme Some Truth est le point où ces formes se rejoignent : la satire de Taxman, la démystification de I Found Out, la portée universelle que n’ont ni Too Many People ni How Do You Sleep?.
Le verdict : la plus furieuse ou la plus lucide ?
Pas la plus furieuse
La réponse à la première partie de la question est claire : Gimme Some Truth n’est pas la chanson la plus furieuse de Lennon. Si l’on mesure la fureur à l’intensité du son et de la voix, Cold Turkey et Well Well Well vont beaucoup plus loin : la voix s’y brise réellement, la musique s’y sature, les cris remplacent les mots. Si on la mesure à la violence des mots et à la haine dirigée contre une personne, How Do You Sleep? et Steel and Glass sont plus cruelles. Si on la mesure à l’engagement immédiat, les chansons de Some Time in New York City sont plus brûlantes.
Gimme Some Truth occupe une position intermédiaire sur chacun de ces terrains. Sa voix est tendue mais maîtrisée, ses mots sont durs mais comiques, sa cible est politique mais pas réduite à un événement. C’est une colère qui garde le contrôle d’elle-même. Le récit viral, en la présentant comme la séance la plus explosive de Lennon, se trompe de chanson : il plaque sur elle des caractéristiques qui appartiennent à Cold Turkey ou au cri primal de 1970.
La plus lucide
La réponse à la seconde partie de la question est tout aussi nette : Gimme Some Truth est sans doute la plus lucide des colères de Lennon. Trois raisons le montrent.
La première tient à sa cible. Là où la plupart des colères de Lennon visent une personne, une femme, un gourou, un ancien partenaire, un manager, un ami converti, ou un événement daté, Gimme Some Truth vise un comportement : le mensonge, la manipulation, l’enjolivement. Ce comportement ne disparaît avec aucun gouvernement, aucune époque, aucune personne. C’est ce qui permet à la chanson d’être reprise à chaque génération contre une nouvelle cible, de Generation X en 1978 à Kula Shaker en 2022.
La deuxième tient à sa forme. La chanson n’argumente pas, ne raconte rien, ne propose aucun programme. Elle accumule les invectives, puis oppose à cette accumulation une demande nue. Ce dispositif est d’une efficacité redoutable : personne ne peut contester la demande de vérité sans se discréditer. Là où Power to the People, quelques mois plus tôt, proposait un slogan collectif que Lennon regrettera, Gimme Some Truth formule une exigence individuelle, celle du citoyen qui en a assez qu’on lui parle comme à un enfant.
La troisième tient à son humour. La chanson fait rire. Les mots composés absurdes, les images de comptine et de dessin animé, le sobriquet présidentiel désamorcent la solennité et rendent la colère plus efficace. C’est la tradition anglaise de la satire, de Jonathan Swift aux Goons, ce groupe comique radiophonique que Lennon adorait adolescent. La colère qui rit est plus difficile à disqualifier que la colère qui crie.
Le paradoxe : une lucidité acquise par la fureur
Il faut cependant ajouter une nuance. La lucidité de Gimme Some Truth n’aurait pas été possible sans les fureurs qui l’ont précédée. Entre l’ébauche de 1968 et l’enregistrement de 1971, Lennon a traversé le sevrage de Cold Turkey, la thérapie du cri primal, la démystification de I Found Out et de God. C’est après avoir tout crié qu’il a pu tout nommer. La chanson de 1971 est le fruit d’une colère décantée.
Et elle n’est pas exempte de contradictions. Sur le même disque, Lennon règle ses comptes avec McCartney dans How Do You Sleep?, une chanson qui pratique exactement ce que Gimme Some Truth dénonce : l’attaque personnelle, l’insinuation, la mauvaise foi. Et la chanson qui réclame la vérité ne crédite pas McCartney pour la rime qu’il avait proposée à Twickenham. Lennon savait, par expérience, à quel point la vérité est difficile à dire. C’est peut-être ce qui donne à sa demande sa force.
Notre réponse en une phrase
Gimme Some Truth n’est pas la chanson la plus en colère de John Lennon ; c’est celle où sa colère est devenue la plus claire, parce qu’elle a cessé de viser quelqu’un pour viser quelque chose.
Pourquoi la colère de Gimme Some Truth est encore citée
Un titre devenu devise
Le récit viral a raison sur un point : la chanson est toujours citée par des militants, des journalistes et des artistes. Elle l’est d’abord parce que son titre a été repris comme étendard. L’historien Jon Wiener l’a choisi pour son livre de 1999-2000 sur les dossiers du FBI consacrés à Lennon, obtenus au terme de plus de vingt ans de procédure ; le réalisateur Andrew Solt pour son documentaire de 2000 sur la fabrication d’Imagine ; EMI pour un coffret de quatre CD en 2010 ; Yoko Ono et Sean Ono Lennon pour la compilation remixée Gimme Some Truth. The Ultimate Mixes, publiée le 9 octobre 2020, jour des quatre-vingts ans de Lennon. Aucune autre chanson de Lennon n’a connu une telle promotion, comme nous l’expliquions dans notre dossier.
Une chanson que chaque époque réécrit
Elle l’est ensuite parce que chaque génération l’a reprise. Le groupe punk Generation X, emmené par Billy Idol, en 1978 ; The Wonder Stuff, Ash et Travis dans les années 1990 ; Primal Scream en 2006 ; Jakob Dylan et Dhani Harrison, le fils de George, en 2007, pour une compilation d’Amnesty International en faveur du Darfour ; Cheap Trick en 2019 ; Billie Joe Armstrong, de Green Day, pendant la campagne présidentielle américaine de 2020 ; Kula Shaker en 2022. Chaque fois, la cible change, et la chanson tient. C’est la preuve la plus concrète de sa lucidité : une colère trop personnelle ne se transmet pas, une colère contre le mensonge se transmet indéfiniment.
Une chanson à l’ère des réseaux sociaux
Il y a enfin une ironie que le récit viral illustre malgré lui. Une chanson qui réclame la vérité contre ceux qui enjolivent les faits circule aujourd’hui sur les réseaux sociaux accompagnée de citations inventées et de souvenirs imaginaires. La meilleure manière de rendre hommage à Gimme Some Truth est sans doute de lui appliquer son propre principe : vérifier ce qu’on en dit. Nous avons consacré à cette question, celle de la manière dont les Beatles ont annoncé les campagnes en ligne, notre article sur All You Need Is Love et l’activisme des réseaux sociaux.
Ce que les colères de Lennon nous apprennent
Une trajectoire
Mises bout à bout, les quinze chansons dessinent une trajectoire. En 1965, la colère de Lennon est celle d’un jeune homme jaloux qui menace sans se regarder. En 1968, elle se fait prudente, déguisée ou retournée contre soi. En 1969 et 1970, elle devient physique et thérapeutique, un cri qui remonte du corps et de l’enfance. En 1971, elle trouve sa forme la plus construite avec Gimme Some Truth, et sa forme la plus haineuse avec How Do You Sleep?. En 1972, elle devient militante et s’épuise dans l’actualité. En 1974, elle se fait froide et vengeresse. En 1980, elle revient, crue et moqueuse, contre l’ami Dylan.
Une constante
Une constante traverse cette trajectoire : la méfiance envers ceux qui prétendent détenir la vérité et vouloir l’imposer aux autres. Le Maharishi, les révolutionnaires dogmatiques, les gourous, les religions, les politiciens, les donneurs de leçons, et finalement Dylan converti. La colère de Lennon est, au fond, une colère contre l’autorité qui se prétend infaillible. Gimme Some Truth en est la formulation la plus complète, parce qu’elle retourne la question : ce n’est pas au chanteur d’apporter la vérité, c’est aux puissants de cesser de mentir.
Une limite
Cette colère a aussi ses limites, que Lennon a parfois reconnues lui-même. Elle a pu se tromper de cible, comme dans How Do You Sleep?, dont il atténuera plus tard la portée ; elle a pu s’enfermer dans l’actualité, comme dans Some Time in New York City, qu’il reniera en partie ; elle a pu s’exprimer dans des mots qui blessaient ceux qu’elle prétendait défendre, comme dans le single de 1972. Les colères les plus durables de Lennon sont celles qui ont su dépasser leur occasion. Gimme Some Truth est la plus réussie d’entre elles.
Guide d’écoute : un parcours de la colère en dix étapes
- Run for Your Life (1965), pour entendre la colère avant la conscience.
- Revolution, version single (1968), pour entendre une guitare furieuse au service d’un propos prudent.
- Sexy Sadie (1968), pour entendre une rancune transformée en portrait.
- Cold Turkey (1969), pour entendre la voix de Lennon réellement poussée jusqu’à la rupture.
- Well Well Well (1970), pour entendre le hurlement du cri primal.
- Working Class Hero (1970), pour entendre une colère froide, seule à la guitare.
- Gimme Some Truth (1971), dans le mixage d’origine d’Imagine, puis dans celui de 2020, pour entendre la colère qui rit.
- How Do You Sleep? (1971), juste après, pour mesurer la différence entre une colère contre le mensonge et une colère contre un homme.
- Steel and Glass (1974), pour entendre le même motif musical retourné contre une autre cible.
- Serve Yourself (1980), sur le coffret John Lennon Anthology, pour entendre la dernière colère de Lennon, contre les vérités toutes faites.
Chronologie
| Date | Événement |
|---|---|
| 3 décembre 1965 | Rubber Soul, avec Run for Your Life |
| Février-avril 1968 | Séjour à Rishikesh ; ébauche probable de Gimme Some Truth et de Child of Nature |
| 6 juin 1968 | Entretien pour Release (BBC2) : la société dirigée par des insensés |
| 30 août 1968 | Hey Jude / Revolution |
| 22 novembre 1968 | Album blanc, avec Sexy Sadie, Yer Blues et Revolution 1 |
| 3 et 7 janvier 1969 | Gimme Some Truth essayée à Twickenham |
| 20 janvier 1969 | Investiture de Richard Nixon |
| 24 octobre 1969 | Cold Turkey |
| 25 novembre 1969 | Lennon renvoie sa médaille MBE |
| 11 décembre 1970 | John Lennon/Plastic Ono Band |
| Mai 1971 | Ram, de Paul et Linda McCartney |
| 25 et 28 mai 1971 | Enregistrement de Gimme Some Truth à Tittenhurst Park |
| 4 juillet 1971 | Retouche de basse au Record Plant de New York |
| 9 septembre 1971 | Imagine aux États-Unis (8 octobre au Royaume-Uni) |
| Septembre 1971 | Mutinerie d’Attica |
| 30 janvier 1972 | Bloody Sunday à Derry |
| 24 avril 1972 | Single Woman Is the N***** of the World aux États-Unis |
| 12 juin 1972 | Some Time in New York City aux États-Unis |
| Automne 1973 | Mind Games, avec Bring On the Lucie |
| 26 septembre 1974 | Walls and Bridges, avec Steel and Glass |
| 5 septembre 1979 | Journal enregistré de Lennon : il raille Gotta Serve Somebody de Dylan |
| 1980 | Maquettes de Serve Yourself |
| Novembre 1982 | Gimme Some Truth en face B du single Love |
| 2 novembre 1998 | John Lennon Anthology, avec Serve Yourself |
| 1999-2000 | Livre de Jon Wiener et film d’Andrew Solt, tous deux intitulés Gimme Some Truth |
| 9 octobre 2020 | Gimme Some Truth. The Ultimate Mixes |
| Novembre 2021 | The Beatles: Get Back révèle la rime proposée par McCartney |
Questions fréquentes
Gimme Some Truth est-elle la chanson la plus en colère de John Lennon ?
Non. Cold Turkey et Well Well Well sont plus furieuses par le son, How Do You Sleep? et Steel and Glass plus cruelles par les mots. Gimme Some Truth est en revanche la plus lucide de ses colères, parce qu’elle vise le mensonge lui-même et non une personne.
Quand Gimme Some Truth a-t-elle été écrite ?
Lennon la faisait remonter à 1968, probablement à Rishikesh. Sa première trace sonore date des répétitions des Beatles à Twickenham, les 3 et 7 janvier 1969. Elle a été achevée et enregistrée en mai 1971.
Où la chanson a-t-elle été enregistrée ?
À l’Ascot Sound Studios, le studio personnel de Lennon à Tittenhurst Park, les 25 et 28 mai 1971, avec une retouche de basse au Record Plant de New York le 4 juillet 1971. Pas à Abbey Road.
Qui joue sur Gimme Some Truth ?
John Lennon, George Harrison à la slide, Nicky Hopkins au piano, Klaus Voormann à la basse, Alan White à la batterie, Rod Linton et Andy Davis aux guitares acoustiques. Production de Lennon, Yoko Ono et Phil Spector.
Lennon a-t-il dit que la chanson ne parlait pas de politique mais d’honnêteté ?
Aucune source ne l’atteste. Cette citation, qui circule sur les réseaux sociaux, n’apparaît dans aucun entretien connu de Lennon et doit être considérée comme apocryphe.
Phil Spector a-t-il décrit la séance comme explosive ?
Aucun entretien connu de Spector ne le dit. Les images de la séance montrent au contraire une ambiance détendue, avec une parodie à la manière d’Eddie Cochran, et un échange où c’est Lennon qui se montre déçu d’une prise.
Qui est visé dans Gimme Some Truth ?
Les menteurs et les manipulateurs en général, et nommément, par un sobriquet, le président Richard Nixon.
Quel lien entre Gimme Some Truth et Jealous Guy ?
Les deux chansons figurent sur Imagine et viennent toutes deux de l’époque des Beatles. L’une est un aveu sur soi, l’autre une exigence envers les autres. Toutes deux parlent de vérité.
Quelle est la chanson la plus haineuse de Lennon ?
How Do You Sleep?, son attaque contre Paul McCartney en 1971, est généralement considérée comme la plus haineuse, suivie de Steel and Glass en 1974, généralement interprétée comme une attaque contre Allen Klein.
Pourquoi Gimme Some Truth est-elle encore reprise aujourd’hui ?
Parce qu’elle ne nomme aucun événement daté et vise un comportement universel, le mensonge. Chaque génération peut la reprendre contre une nouvelle cible, de Generation X en 1978 à Kula Shaker en 2022.
Lennon a-t-il chanté Gimme Some Truth en concert ?
Aucune interprétation publique n’est documentée.
Quelle a été la dernière chanson de colère de Lennon ?
Serve Yourself, écrite en 1979-1980 en réponse à la conversion de Bob Dylan et à sa chanson Gotta Serve Somebody, publiée en 1998 sur le coffret John Lennon Anthology.
Glossaire
- Cri primal : méthode thérapeutique du psychologue Arthur Janov, suivie par Lennon en 1970, fondée sur l’expression des douleurs de l’enfance.
- Slide : technique de guitare consistant à faire glisser un tube sur les cordes, signature de George Harrison sur Gimme Some Truth et How Do You Sleep?.
- Ascot Sound Studios : studio d’enregistrement installé par Lennon à Tittenhurst Park en 1971.
- Apocryphe : se dit d’une citation dont l’authenticité n’est pas établie.
- Invective : suite de paroles violentes et injurieuses, procédé central de Gimme Some Truth.
- Satire : critique moqueuse d’une personne, d’un groupe ou d’une société.
- Lost Weekend : période de séparation de Lennon et Yoko Ono, de 1973 à 1975.
- Twickenham : studios de cinéma où les Beatles ont répété en janvier 1969.
- Face B : seconde face d’un disque ; Gimme Some Truth ouvre la face B d’Imagine.
- Maquette : enregistrement préparatoire d’une chanson, comme Serve Yourself.
Pour aller plus loin : écouter, lire, regarder
À écouter
- John Lennon, Imagine, avec Gimme Some Truth, How Do You Sleep? et Jealous Guy : en vinyle.
- John Lennon, Gimme Some Truth. The Ultimate Mixes (2020) : disponible ici.
- John Lennon, John Lennon/Plastic Ono Band, avec Well Well Well, I Found Out, Working Class Hero et God : en vinyle et CD.
- John Lennon, Imagine: The Ultimate Collection (2018), avec les prises alternatives de Gimme Some Truth : disponible ici.
- John Lennon, Walls and Bridges, avec Steel and Glass : en vinyle et CD.
- John Lennon, John Lennon Anthology, avec Serve Yourself : le coffret.
- The Beatles, The Beatles (album blanc), avec Sexy Sadie, Yer Blues et Revolution 1 : en vinyle et CD.
À lire
- Jon Wiener, Gimme Some Truth: The John Lennon FBI Files, le livre qui a donné au titre sa portée historique : disponible ici.
- David Sheff, All We Are Saying, l’entretien de 1980 où Lennon revient sur ses chansons : disponible ici.
- Jann Wenner, Lennon Remembers, l’entretien de 1970, au sortir du cri primal : disponible ici.
À regarder sur YouTube
- Gimme Some Truth, la vidéo officielle du mixage de 2020
- Les images de la séance de Tittenhurst, mai 1971
- Cold Turkey, la colère du sevrage
- How Do You Sleep?, la colère contre McCartney
Sources et références
Jon Wiener, Gimme Some Truth: The John Lennon FBI Files, University of California Press, 1999-2000 ; David Sheff, All We Are Saying, 1981 et rééditions ; Jann Wenner, Lennon Remembers, 1971 ; The Beatles Anthology, 2000 ; Andrew Solt, Gimme Some Truth: The Making of John Lennon’s Imagine Album, 2000 ; Imagine: The Ultimate Collection, 2018 ; Peter Jackson, The Beatles: Get Back, 2021 ; Mark Lewisohn, The Complete Beatles Chronicle ; Ian MacDonald, Revolution in the Head ; Robert Christgau, critique d’Imagine ; The Beatles Bible, fiches Gimme Some Truth, Steel and Glass, Serve Yourself et Woman Is the N***** of the World ; Wikipedia, articles Woman Is the Nigger of the World et Walls and Bridges ; Far Out Magazine et Songfacts sur Steel and Glass ; American Songwriter sur Serve Yourself ; Billboard et Official Charts Company.
À lire aussi sur Yellow-Sub
- Gimme Some Truth, la chanson qui a donné son nom au dossier du FBI
- George Harrison et Gimme Some Truth
- Gimme Some Truth, l’appel brûlant à la vérité
- Jealous Guy, de Child of Nature à l’aveu de 1971
- Cold Turkey, le single que les Beatles n’ont pas voulu
- How Do You Sleep?, la chanson de Lennon contre McCartney
- I Don’t Want to Be a Soldier
- Some Time in New York City, l’album que Lennon a regretté
- Mind Games a 53 ans
- Lennon contre Todd Rundgren, une autre colère de 1974
- Les comptes de Tittenhurst
- Gimme Some Truth : paroles, traduction et histoire












