Octopus’s Garden à ses funérailles : pourquoi Ringo Starr a choisi la chanson de 1969 que tout le monde chante
Quand on lui a demandé quelle chanson il voudrait entendre à ses propres funérailles, Ringo Starr n’a choisi ni un hymne, ni une ballade, ni “In My Life”. Il a choisi “Octopus’s Garden”, la chanson sous-marine qu’il a écrite en Sardaigne en 1968, au moment précis où il venait de claquer la porte des Beatles. Sa raison tient en une phrase : ce serait bien que tout le monde chante. Derrière ce choix qui fait sourire, il y a une histoire plus dense qu’il n’y paraît : un batteur qui a frôlé la mort deux fois avant quinze ans, une fugue en mer au milieu des disputes de l’Album blanc, George Harrison penché sur un piano en janvier 1969, des bulles soufflées dans un verre à Abbey Road, et une philosophie résumée en deux mots que Ringo répète depuis des décennies : “peace and love”. À 86 ans, il continue de chanter “Octopus’s Garden” sur scène presque chaque soir de tournée. Nous avons vérifié chaque élément de l’anecdote qui circule, corrigé ce qui devait l’être, et raconté ce que ce choix dit de l’homme.
En bref
- Le choix : interrogé par le magazine britannique NME sur la chanson qu’il voudrait à ses funérailles, Ringo Starr a répondu “Octopus’s Garden”, parce qu’il serait agréable que tout le monde chante en chœur.
- La chanson : “Octopus’s Garden” est la deuxième et dernière composition signée par Ringo seul (sous son nom, Richard Starkey) sur un disque des Beatles. Elle figure sur Abbey Road, paru le 26 septembre 1969 au Royaume-Uni.
- L’origine : Ringo a quitté les Beatles le 22 août 1968, pendant les séances de l’Album blanc, persuadé de mal jouer et d’être tenu à l’écart. Il part en Sardaigne sur le yacht que lui prête Peter Sellers ; le capitaine lui raconte que les pieuvres décorent le fond de la mer avec des pierres et des objets brillants.
- L’aide de Harrison : le 26 janvier 1969, George Harrison aide Ringo au piano à développer les accords de la chanson, une scène filmée et visible dans Let It Be (1970) et The Beatles: Get Back (2021).
- À corriger : les bulles sous-marines n’ont pas été enregistrées en avril mais le 17 juillet 1969, et les sources divergent sur l’auteur du bruitage ; Ringo n’est pas parti “par épuisement” ; il n’était pas en vacances “avec” Peter Sellers mais sur son bateau.
Sommaire
Ce que Ringo a vraiment dit
Une réponse de quelques mots
L’anecdote fait le tour des sites musicaux anglophones depuis plusieurs années, souvent sous un titre du genre “la chanson de 1969 que Ringo veut à son enterrement”. À la source, il n’y a pas un grand entretien confession, mais une réponse brève, publiée par le NME dans une série où l’hebdomadaire demandait à des musiciens quelle chanson ils aimeraient entendre le jour de leurs funérailles. Ringo y explique, en substance, qu’il ne sait pas vraiment ce qu’on jouera, qu’il dit donc “Octopus’s Garden”, parce que ce serait agréable d’avoir tout le monde en train de chanter. Les reprises de l’anecdote ne donnent pas la date exacte de cette réponse, et nous n’avons pas pu la retrouver dans les archives accessibles du magazine. C’est un point de méthode à garder en tête : la phrase est authentique, mais elle est courte, et tout ce qui l’entoure dans les articles qui la citent relève de l’interprétation.
Ce qui frappe, c’est la tonalité. Ringo ne parle ni de recueillement, ni d’hommage, ni de deuil. Il ne choisit même pas une chanson qui le représenterait au sommet de son art, comme “Photograph”, son numéro un américain de 1973, ou “It Don’t Come Easy”. Il choisit la chanson la plus enfantine, la plus légère, la plus facile à chanter de tout son répertoire. Et il la choisit pour les autres : pour que les gens présents chantent ensemble. Le centre de la phrase n’est pas lui, c’est l’assemblée.
Correctif factuel : une réponse brève, pas une “révélation célèbre”
Le texte anglais qui circule pour présenter l’anecdote affirme que Ringo l’a “révélé de façon célèbre” au NME. Dans les faits, il s’agit d’une réponse de quelques mots, rapportée dans une rubrique de l’hebdomadaire, sans contexte d’entretien développé, et dont aucune des reprises consultées ne donne la date. Ringo n’a pas, à notre connaissance, rédigé de volontés funéraires publiques ni détaillé une cérémonie. Les développements que l’on lit souvent autour de cette phrase, sur une “dernière fête sous la mer” ou un adieu “joyeux et insouciant”, sont des extrapolations, cohérentes avec sa personnalité, mais qui ne sont pas de lui.
Keith Richards et “Tumbling Dice” : l’autre réponse célèbre
La question des funérailles a été posée à de nombreux rockers vieillissants, et les réponses forment presque un portrait de groupe. Keith Richards, interrogé par GQ, a désigné “Tumbling Dice” des Rolling Stones comme la chanson qui résume le mieux sa vision de l’existence, celle qu’on devrait jouer à son enterrement, en ajoutant avec son humour habituel qu’il préférerait ne pas y assister. La comparaison est instructive. Richards choisit une chanson qui parle de lui, de sa vie de joueur, de son rapport au hasard. Ringo choisit une chanson qui parle d’un endroit où l’on serait bien, ensemble, à l’abri. L’un se raconte, l’autre invite.
Pour mesurer la place du batteur dans l’histoire des relations entre les deux groupes, voir notre article sur quinze chansons pour découvrir la carrière solo de Ringo Starr, qui retrace le parcours d’un musicien dont l’optimisme est devenu une marque.
Les chansons d’adieu : ce que l’on joue vraiment aux funérailles britanniques
Le palmarès de la Co-operative Funeralcare
Le texte anglais qui a relancé l’anecdote part d’une idée séduisante : chaque amateur de musique aurait un jour réfléchi à la chanson de ses funérailles, et beaucoup choisiraient la “beauté sombre” de “In My Life”. Que disent les chiffres ? Au Royaume-Uni, la Co-operative Funeralcare, premier opérateur de pompes funèbres du pays, publie régulièrement un palmarès des musiques les plus demandées lors des cérémonies. Celui de novembre 2014 est révélateur. En tête : “Always Look on the Bright Side of Life”, la chanson finale du film Life of Brian des Monty Python. Suivent des hymnes traditionnels, “The Lord Is My Shepherd” et “Abide with Me”, puis le générique de l’émission de football Match of the Day, “My Way” de Frank Sinatra, et, à la neuvième place, “You’ll Never Walk Alone” par Gerry and the Pacemakers. Aucune chanson des Beatles ne figure dans les vingt premières places.
Correctif factuel : “In My Life” n’est pas la chanson funéraire la plus choisie
L’idée selon laquelle “beaucoup” choisissent “In My Life” pour leurs funérailles relève davantage du lieu commun journalistique que de la statistique. La chanson est effectivement souvent citée dans les listes éditoriales de “chansons d’adieu”, et elle est jouée lors de nombreuses cérémonies. Mais dans le palmarès britannique de la Co-operative Funeralcare publié en 2014, aucune chanson des Beatles n’apparaît parmi les vingt titres les plus demandés, dominés par les hymnes, les génériques sportifs ou télévisés et les grands standards. Le choix de Ringo n’est donc pas une entorse à une tradition beatlesienne ; il s’inscrit au contraire dans une tradition britannique bien réelle, celle de l’humour et de la chanson collective à l’heure des adieux.
La chanson numéro un a été financée par George Harrison
Ce palmarès cache un clin d’œil que les amateurs des Beatles apprécieront. La chanson funéraire préférée des Britanniques, “Always Look on the Bright Side of Life”, chantée par Eric Idle, n’existerait peut-être pas sans George Harrison. Lorsque la société EMI Films se retire à la dernière minute du financement de Life of Brian, Harrison fonde avec son associé Denis O’Brien la société HandMade Films pour sauver le film, au prix d’une hypothèque personnelle sur sa propriété de Friar Park. Il dira plus tard qu’il voulait simplement voir le film. Life of Brian sort en 1979. Dix ans plus tard, lors de la cérémonie à la mémoire de Graham Chapman, les Monty Python feront chanter la chanson à l’assemblée. Le choix de Ringo appartient à cette même famille d’adieux : on ne se lamente pas, on chante. Notre fiche consacrée à Water (1985), Ringo et HandMade Films raconte un autre épisode de cette société dans laquelle Ringo a lui aussi joué.
“You’ll Never Walk Alone”, la chanson de l’écurie Epstein
Autre lien inattendu : la neuvième chanson du palmarès, “You’ll Never Walk Alone”, est la version de Gerry and the Pacemakers, numéro un au Royaume-Uni en 1963, groupe managé par Brian Epstein et produit par George Martin. Les funérailles britanniques sont donc, à leur manière, déjà pleines de Liverpool et de l’entourage des Beatles. Sur le chanteur de ce groupe, rival et ami des Beatles, voir notre portrait de Gerry Marsden.
Pourquoi les Beatles sont-ils si rares aux funérailles ?
On peut avancer quelques hypothèses, sans les présenter comme des certitudes. La première tient à l’usage : les familles choisissent souvent des morceaux liés au défunt, à son équipe de football, à son émission préférée, et les palmarès reflètent ces attachements populaires plus que les canons du rock. La deuxième tient au répertoire des Beatles lui-même : peu de leurs chansons parlent directement de la mort, et celles qui le font, comme “Eleanor Rigby”, sont d’une tristesse sans consolation. La troisième est plus intéressante : les grandes chansons des Beatles sont tellement associées à des moments de joie, de jeunesse, de mariages et de fêtes qu’il semble presque incongru de les faire entendre dans une église. Ringo prend le contre-pied de cette pudeur. Il ne cherche pas une chanson qui convient aux funérailles ; il veut que les funérailles conviennent à sa chanson.
Sardaigne, août 1968 : une chanson née d’une fugue
Jeudi 22 août 1968 : le jour où Ringo quitte les Beatles
Pour comprendre pourquoi “Octopus’s Garden” parle d’un refuge, il faut revenir au jour où son auteur a fui. L’été 1968 est l’un des plus tendus de l’histoire du groupe. Les séances de l’Album blanc s’étirent depuis la fin mai, Yoko Ono est présente en permanence aux côtés de John Lennon, l’ingénieur Geoff Emerick a démissionné en juillet, et chaque Beatle travaille de plus en plus sur ses propres chansons. Le jeudi 22 août 1968, pendant l’enregistrement de “Back in the U.S.S.R.”, Paul McCartney critique la façon dont Ringo joue une partie de batterie. Ringo pose ses baguettes et s’en va. Pour la première fois depuis août 1962, les Beatles n’ont plus de batteur. McCartney jouera lui-même la batterie sur le titre.
Ringo racontera plus tard, dans The Beatles Anthology, que ce n’était pas une question de fatigue. Il avait le sentiment de mal jouer et d’être exclu d’un cercle formé par les trois autres. Il va voir John, à qui il dit qu’il se sent à l’écart, que les trois autres sont très proches ; John lui répond que c’est lui qui le croyait, à propos des trois autres. Il va voir Paul, qui lui fait la même réponse. Chacun des quatre se croyait l’outsider. Ce moment, l’un des plus humains de toute la saga, est raconté en détail dans notre article 3 septembre 1968 : les fleurs sur la batterie de Ringo Starr, et replacé dans la série des départs dans les trois démissions qui ont précédé la séparation.
Correctif factuel : Ringo n’est pas parti “par épuisement”
Le texte anglais qui accompagne l’anecdote attribue le départ de Ringo à un “pur épuisement”. Ce n’est pas ce qu’il a dit. Ringo a expliqué être parti parce qu’il avait le sentiment de mal jouer, d’être tenu à l’écart par les trois autres et de ne plus avoir sa place, dans un contexte où les critiques de Paul McCartney sur sa batterie et l’ambiance générale des séances pesaient lourd. La fatigue faisait partie du tableau d’un été épuisant pour tous, mais le motif qu’il avance est un sentiment d’exclusion et de doute, pas la lassitude.
Le yacht de Peter Sellers
Ringo emmène sa femme Maureen et leurs enfants en Méditerranée. Ils partent en croisière au large de la Sardaigne sur un yacht appartenant à l’acteur Peter Sellers, qui le leur a prêté. Sellers et Ringo sont amis : ils tourneront ensemble l’année suivante The Magic Christian, comédie satirique dont nous racontons le tournage dans notre fiche The Magic Christian (1969).
Correctif factuel : Ringo n’était pas en vacances “avec” Peter Sellers
On lit souvent que Ringo est parti en vacances avec Peter Sellers. Les sources de référence parlent du bateau de Sellers, prêté à Ringo et à sa famille, et non d’une croisière commune avec l’acteur. Le texte anglais précise par ailleurs que ce séjour a eu lieu en août 1968 “juste après” le départ de Ringo : c’est exact, mais il faut préciser que la croisière s’inscrit dans les quinze jours d’absence du batteur, entre le 22 août et son retour en studio début septembre.
Le capitaine, les calamars et les jardins des pieuvres
L’anecdote fondatrice est connue par Ringo lui-même. À bord, il commande du poisson-frites ; on lui sert du calamar, qu’il refuse, le trouvant caoutchouteux. La conversation qui s’engage avec le capitaine dérive vers les céphalopodes. Le marin lui explique que les pieuvres parcourent le fond de la mer, ramassent des pierres, des boîtes de conserve, des bouteilles et toutes sortes d’objets brillants, et les disposent devant leur abri comme un jardin. Ringo est enchanté. Il dira que l’idée lui a paru fabuleuse, parce qu’à ce moment-là, lui aussi avait envie d’être sous la mer. Il écrit la chanson sur une guitare, pendant le séjour.
Le capitaine ne raconte pas une fable. Les biologistes marins connaissent bien ce comportement : de nombreuses espèces de pieuvres rassemblent coquillages, cailloux et débris devant l’entrée de leur tanière, que l’on appelle parfois leur “jardin”. Ringo n’a rien inventé ; il a simplement entendu une histoire vraie au moment où il avait besoin d’un refuge. La chanson qui en sort décrit un endroit chaud, à l’abri de la tempête, où l’on chante et danse en sécurité, où personne ne vous dit quoi faire. Quand on connaît le contexte, le texte devient transparent : le jardin de la pieuvre est l’exact contraire du studio deux d’Abbey Road à l’été 1968.
Retour à Abbey Road : les fleurs sur la batterie
Ringo revient au début du mois de septembre 1968, après une quinzaine de jours d’absence. Les trois autres lui ont envoyé un télégramme pour lui dire qu’il est le meilleur batteur du monde et qu’ils l’attendent. À son arrivée, il découvre sa batterie couverte de fleurs, un geste de bienvenue organisé par George Harrison avec l’aide de Mal Evans. Il rapporte de Sardaigne une chanson qui ne sera enregistrée que huit mois plus tard. Les circonstances de ces séances sont détaillées dans notre article sur l’enregistrement de l’Album blanc.
Janvier 1969 : George Harrison au piano
Dimanche 26 janvier 1969, sous-sol d’Apple
En janvier 1969, pendant les séances qui deviendront Let It Be, Ringo apporte l’ébauche de trois chansons, dont “Octopus’s Garden”. Le 26 janvier, dans le studio aménagé au sous-sol des bureaux d’Apple, au 3 Savile Row, il la joue au piano devant George Harrison, George Martin et l’ingénieur Glyn Johns. Ringo connaît peu d’accords. Harrison s’assoit près de lui et l’aide à trouver des enchaînements pour faire avancer la chanson, pendant que John Lennon s’installe à la batterie. La scène, filmée par l’équipe de Michael Lindsay-Hogg, apparaît dans le film Let It Be (1970) puis, dans une version plus longue, dans la série The Beatles: Get Back de Peter Jackson (2021). C’est l’un des moments les plus tendres de ces séances souvent tendues : le cadet du groupe, lui-même longtemps relégué au rang de compositeur secondaire, prend le temps d’aider l’aîné à devenir auteur. Notre fiche The Beatles: Get Back, Ringo Starr dans les séances de janvier 1969 revient sur ces images.
Ce que Harrison a réellement apporté
Le texte anglais qui circule affirme que Harrison aurait passé “des heures” au piano avec Ringo, transformant une suite de trois accords en progression pop sophistiquée et devenant en somme le “coarrangeur non crédité” du morceau. Il faut nuancer. Ce qui est documenté, c’est la séance filmée du 26 janvier, au cours de laquelle Harrison aide Ringo à développer les changements d’accords de la chanson, et le travail d’arrangement collectif réalisé ensuite en studio, notamment par la partie de guitare solo de Harrison, présente dès les premières prises d’avril. Ce qui ne l’est pas, c’est la durée de ces sessions ni l’idée d’une transformation radicale de la structure. La chanson reste créditée au seul Richard Starkey, et personne, Harrison compris, ne l’a jamais revendiquée.
Correctif factuel : Harrison, aide précieuse mais pas “coarrangeur” documenté
Le rôle de George Harrison est réel et touchant : il aide Ringo au piano le 26 janvier 1969 à développer les accords de la chanson, et sa guitare solo structure l’arrangement final. Mais les affirmations selon lesquelles il aurait “passé des heures” avec Ringo ou “modulé” une suite de trois accords en progression sophistiquée ne s’appuient sur aucune source précise. L’expression “coarrangeur non crédité” est une interprétation journalistique récente. Le seul document visuel est la séance filmée, et l’arrangement définitif s’est construit à quatre, en studio, entre avril et juillet 1969.
“Ringo’s song” : l’éloge de Harrison
En 1969, au moment de la sortie d’Abbey Road, Harrison parle de la chanson avec une affection évidente. Il rappelle que c’est la chanson de Ringo, seulement la deuxième qu’il ait écrite, qu’elle est très belle, et qu’elle va profondément dans la conscience de l’auditeur parce qu’elle est si paisible. Il conclut que Ringo écrit des chansons cosmiques sans même s’en rendre compte. Dans la bouche de Harrison, qui revient alors de son initiation à la méditation et à la musique indienne, le mot “cosmique” n’est pas une plaisanterie. Il voit dans ce petit conte aquatique quelque chose qui touche à la paix intérieure, cette même paix que Ringo cherchait en Sardaigne. Sur l’amitié des deux hommes, voir aussi notre fiche Octopus’s Garden, Ringo Starr, George Harrison et le retour d’Abbey Road en concert.
Avril-juillet 1969 : la fabrication de la chanson à Abbey Road
Samedi 26 avril 1969 : trente-deux prises
L’enregistrement proprement dit commence le 26 avril 1969 aux studios EMI d’Abbey Road. George Martin est absent ; les Beatles se produisent eux-mêmes, avec le jeune Chris Thomas en cabine. La formation de base est celle des grands jours : Harrison et Lennon aux guitares électriques, McCartney à la basse, Ringo à la batterie avec une voix témoin. Il faut trente-deux prises pour obtenir une piste rythmique satisfaisante. Les phrases d’introduction de la guitare de Harrison sont présentes dès les premières prises, signe que l’arrangement avait été répété. La prise 2, avec la voix témoin de Ringo et ses commentaires, a été publiée en 1996 sur Anthology 3 ; la prise 9 figure sur l’édition du cinquantenaire d’Abbey Road en 2019. Sur ce volume de l’Anthology, voir notre dossier Anthology 3 a 30 ans.
29 avril, 17 et 18 juillet : les finitions
Le 29 avril, Ringo enregistre une première voix principale, qui sera remplacée. McCartney ajoute du piano sur les ponts. La chanson dort ensuite près de trois mois, pendant que le groupe enregistre d’autres titres et que le projet d’album prend forme. Le 17 juillet 1969, les Beatles reprennent la bande : McCartney ajoute une nouvelle partie de basse, McCartney et Harrison enregistrent les chœurs, et l’on ajoute les effets sonores. Le 18 juillet, Ringo enregistre sa voix définitive ; le mixage stéréo a lieu le soir même au studio deux. Curiosité pour les collectionneurs : sept mixages mono sont réalisés alors qu’aucune édition mono d’Abbey Road n’est prévue, ce qui fait d’“Octopus’s Garden” le seul titre de l’album mixé en mono.
Les bulles : quand, et qui ?
L’effet le plus célèbre de la chanson est le gargouillis sous-marin qui accompagne le solo de guitare. Deux procédés coexistent. Selon Mark Lewisohn, les chœurs de McCartney et Harrison pendant le solo ont été traités par compresseurs et limiteurs pour produire ce son bouillonnant ; l’ingénieur Alan Parsons, présent à l’époque comme assistant, penche plutôt pour l’effet trémolo d’un amplificateur de guitare. Et il y a les vraies bulles, soufflées à la paille dans un verre posé près d’un micro. Qui soufflait ? Les sources divergent : The Beatles Bible attribue le geste à Ringo, dans un verre d’eau ; Kevin Howlett, auteur des notes des rééditions officielles, l’attribue à George Harrison, dans un verre de lait, à la demande de Ringo.
Correctif factuel : les bulles datent de juillet, pas d’avril, et l’auteur du bruitage est discuté
Le texte anglais affirme que Ringo et les “assistants ingénieurs” ont soufflé des bulles dans des verres d’eau placés près des micros pendant les séances d’avril 1969. Trois rectifications s’imposent. D’abord, les effets sonores ont été ajoutés le 17 juillet 1969, et non lors de l’enregistrement de la piste rythmique du 26 avril. Ensuite, aucune source de référence ne mentionne d’assistants ingénieurs soufflant dans des verres. Enfin, l’auteur du bruitage n’est pas établi avec certitude : les références attribuent les bulles soit à Ringo (dans de l’eau), soit à George Harrison (dans du lait, à la demande de Ringo), et une partie du gargouillis provient d’un traitement électronique des chœurs. L’image d’une séance joyeuse reste juste ; le détail technique, lui, demande de la prudence.
Voici la chanson dans sa version officielle :
On y entend tout ce qu’on vient de décrire : l’introduction de guitare de Harrison, la voix doublée de Ringo, le piano discret, les chœurs aigus de Paul et George qui répondent comme des sirènes de dessin animé, et ce gargouillis au milieu du solo. Abbey Road paraît le 26 septembre 1969 au Royaume-Uni et le 1er octobre aux États-Unis ; la chanson est l’avant-dernière plage de la face A, juste avant “I Want You (She’s So Heavy)”. Le contraste est saisissant : après le jardin sous la mer, Lennon plonge dans huit minutes d’obsession. L’album, et son édition anniversaire de 2019 qui contient la prise 9, sont disponibles ici : Abbey Road, édition anniversaire. Pour d’autres secrets de l’album, voir Abbey Road : 10 faits méconnus.
Un auteur rare : la place d’“Octopus’s Garden” dans l’œuvre de Ringo
Deux chansons en huit ans
Le texte anglais présente “Octopus’s Garden” comme “l’une des rares” chansons écrites par Ringo. La formule est juste, et l’on peut être plus précis. Sur les disques officiels des Beatles, Ringo ne signe seul que deux titres. Le premier est “Don’t Pass Me By”, une chanson country qu’il traîne depuis 1963 et qui finit enregistrée en 1968 pour l’Album blanc. Le second est “Octopus’s Garden”. Il apparaît par ailleurs dans des crédits partagés : “What Goes On” (1965), signée Lennon-McCartney-Starkey, ainsi que les créditations collectives des quatre Beatles sur l’instrumental “Flying” (1967) et sur les fragments “Dig It” et “Maggie Mae” de Let It Be. C’est peu, mais ce n’est pas rien, et cela suffit à faire de Ringo, en 1969, un auteur dont les deux chansons figurent sur deux albums consécutifs.
Ringo a souvent raconté, avec une autodérision qui fait partie de son personnage, qu’il lui arrivait d’apporter une chanson au groupe et de s’entendre dire qu’il venait de réécrire, sans le savoir, un succès de Jerry Lee Lewis ou d’un autre. Il ne se vivait pas comme un compositeur. C’est peut-être ce qui donne à “Octopus’s Garden” sa fraîcheur : elle n’est pas écrite pour rivaliser avec Lennon et McCartney, elle est écrite parce qu’une histoire de pieuvre lui a plu. Nos articles les ringoïsmes et Ringo Starr chanteur des Beatles, les onze chansons où il a pris le micro replacent cette chanson dans l’ensemble de ses contributions.
La dernière voix principale de Ringo sur un album des Beatles
“Octopus’s Garden” occupe une place singulière dans la discographie du groupe : c’est la dernière chanson d’un album studio des Beatles sur laquelle Ringo tient le chant principal. Let It Be, publié en mai 1970 mais enregistré avant, ne contient aucune voix principale de Ringo. La boucle est donc symétrique : le batteur qui chantait “Boys” sur Please Please Me en 1963 termine avec une chanson qu’il a lui-même écrite. Entre les deux, “Yellow Submarine” avait déjà installé l’idée d’un Ringo associé à la mer, aux enfants et au chant collectif. Que l’auteur de ces deux chansons marines veuille qu’on chante en chœur à ses funérailles n’a rien de surprenant ; c’est la continuité d’un rôle.
“Yellow Submarine” et “Octopus’s Garden” : deux mers différentes
On rapproche souvent les deux chansons, et la comparaison éclaire le choix funéraire. “Yellow Submarine” (1966) est écrite pour Ringo par McCartney, avec Lennon et Donovan en renfort ; elle décrit une vie collective joyeuse sous la mer, mais elle est taillée sur mesure par d’autres pour l’image publique du batteur. “Octopus’s Garden” est écrite par Ringo lui-même, et ce qu’elle exprime est plus personnel : non plus une aventure en sous-marin avec les copains, mais un abri où personne ne vous dit quoi faire, où l’on est à l’abri des tempêtes. Le premier est une fête ; le second est un refuge. Et c’est le refuge qu’il choisit pour son dernier jour.
La seconde vie d’une chanson pour enfants
Les Muppets avant tout le monde
La chanson a très vite échappé à son contexte. Dès 1969, quelques semaines seulement après la sortie d’Abbey Road, les marionnettes de Jim Henson l’interprètent dans l’un des premiers épisodes de Sesame Street. Les Muppets la reprennent en mars 1970 à l’Ed Sullivan Show, l’émission qui avait fait découvrir les Beatles à l’Amérique six ans plus tôt, puis en 1978 dans The Muppet Show, avec Kermit, son neveu Robin et Miss Piggy. Avant même d’être un classique des Beatles, “Octopus’s Garden” est devenue une chanson pour enfants, et c’est sans doute cette double nature qui lui permet aujourd’hui de rassembler trois générations dans une salle de concert.
De Cirque du Soleil à Oasis
En 2006, pour le spectacle Love du Cirque du Soleil, George Martin et son fils Giles en proposent une relecture étonnante : la voix de Ringo ouvre seule le morceau, posée sur l’orchestration de “Good Night”, la berceuse que Ringo chantait à la fin de l’Album blanc, avant que la piste rythmique originale ne reprenne ses droits. Des bribes de “Yellow Submarine” apparaissent en fond, la batterie de “Lovely Rita” remplace celle du solo, et la chanson se referme sur le riff de “Sun King”. On peut l’écouter sur l’album Love. Une génération plus tard, Noel Gallagher glisse des fragments de la chanson dans plusieurs titres d’Oasis, notamment la face B “Take Me Away” et la fin de “The Masterplan”, et le groupe conclut souvent “Whatever” sur scène avec le même refrain. La chanson de Ringo est devenue, pour les héritiers britanniques des Beatles, une citation affectueuse. Sur cette filiation, voir notre article l’influence des Beatles sur la Britpop.
Le livre illustré de Ben Cort
En 2013, la chanson devient un album illustré pour enfants, avec les dessins de Ben Cort, publié au Royaume-Uni puis aux États-Unis l’année suivante, accompagné d’un CD avec la chanson et une lecture. Ringo y voit la suite logique de ce que les Muppets avaient compris dès 1969. Nous consacrons une étude complète à cette édition : Octopus’s Garden, de la chanson au livre illustré de Ben Cort. Le livre se trouve encore en librairie : Octopus’s Garden, Ringo Starr et Ben Cort.
Sur scène avec le All-Starr Band
Depuis la création du All-Starr Band en 1989, Ringo chante régulièrement “Octopus’s Garden” en concert, souvent en début de programme, souvent en invitant la salle à reprendre le refrain. Les programmes des tournées récentes la placent presque systématiquement dans la liste : on la retrouve en 2025 comme en 2026, jusqu’au dernier concert de la tournée d’automne à Albany, le 7 octobre 2026. Nos analyses de concerts documentent cette présence, notamment Octopus’s Garden, No No Song et Choose Love à Albany et Ringo Starr chante son histoire. En d’autres termes, l’expérience que Ringo souhaite pour ses funérailles, il la vit déjà chaque soir de tournée : une salle entière qui chante “Octopus’s Garden” avec lui. Le vœu n’est pas une rêverie sur l’au-delà ; c’est le prolongement d’une habitude.
Pour entendre la chanson à l’état brut, voici la prise 2 du 26 avril 1969, avec la voix témoin de Ringo, telle qu’elle a été publiée sur Anthology 3 :
Ce que dit le texte : un abri plutôt qu’une fuite
Une invitation, pas un récit
Sans reproduire les paroles, on peut en décrire la mécanique, et elle éclaire le choix funéraire de Ringo. La chanson ne raconte pas une histoire : elle formule une invitation. Le narrateur voudrait être sous la mer, dans le jardin d’une pieuvre, et il propose à quelqu’un de l’y accompagner. Tout le texte est écrit au conditionnel du souhait, à la première personne, mais avec un “nous” qui revient sans cesse. On n’y descend pas seul. L’abri imaginé est un lieu partagé, où l’on se retrouve entre amis, où l’on chante, où l’on danse, où l’on se sent en sécurité.
La tempête, toujours à l’arrière-plan
Le deuxième élément est la présence discrète de la menace. Le jardin n’est pas décrit comme un paradis abstrait ; il est désirable parce qu’il protège. On y est à l’abri de la tempête qui agite la surface, on y est caché, personne ne vient vous dire quoi faire. Pour un batteur qui vient de quitter un studio où il se sentait jugé et exclu, l’allusion est transparente. Ringo ne nie pas les conflits ; il imagine un endroit où ils n’ont plus prise. C’est exactement la différence entre la naïveté et l’optimisme : la naïveté ignore la tempête, l’optimisme cherche un abri en sachant qu’elle existe.
Le chœur des enfants
Le dernier couplet pousse cette logique jusqu’à l’image d’un groupe d’enfants heureux, rassemblés et protégés. La chanson finit sur une communauté, pas sur un individu. On comprend dès lors pourquoi les Muppets s’en sont emparés en quelques semaines, pourquoi les salles de concert la reprennent en chœur, et pourquoi Ringo la voit chantée à ses funérailles. Elle est construite, depuis le premier vers, pour être chantée à plusieurs. Ce n’est pas une chanson d’adieu ; c’est une chanson de rassemblement, et c’est précisément ce que Ringo demande pour son dernier jour.
Comment les Beatles disparus ont été salués
John Lennon : dix minutes de silence
Le vœu de Ringo prend un relief particulier quand on le compare à la manière dont les deux Beatles disparus ont été salués. Après l’assassinat de John Lennon à New York, le 8 décembre 1980, il n’y a pas de funérailles publiques. Lennon est incinéré dans l’intimité, et Yoko Ono demande au monde, le dimanche 14 décembre 1980, d’observer dix minutes de silence en sa mémoire. Des centaines de milliers de personnes se rassemblent à Central Park et à Liverpool, et observent ce silence. L’adieu au plus bruyant des Beatles fut donc, par une ironie douloureuse, une absence de musique.
George Harrison : l’intimité et le Gange
George Harrison meurt le 29 novembre 2001, à Los Angeles. Là encore, aucune cérémonie publique : il est incinéré très vite, et ses cendres sont dispersées en Inde, selon la tradition hindoue qu’il avait embrassée, dans le Gange. Le véritable hommage collectif vient un an plus tard, le 29 novembre 2002, avec le Concert for George au Royal Albert Hall de Londres, organisé par Olivia et Dhani Harrison avec Eric Clapton. Ringo y chante “Photograph”, la chanson qu’il avait coécrite avec Harrison en 1973, et “Honey Don’t” de Carl Perkins. Paul McCartney y joue “Something” au ukulélé. C’est sans doute le moment qui ressemble le plus à ce que Ringo souhaite pour lui-même : une salle remplie d’amis qui chantent ensemble les chansons d’un disparu.
Ringo, ou le choix de la chorale
Entre le silence demandé pour Lennon et la célébration différée pour Harrison, Ringo propose une troisième voie : chanter tout de suite, tous ensemble, et une chanson qui fait sourire. On peut y voir un trait de caractère, mais aussi une leçon tirée de ces deuils. Il a vécu les deux adieux de l’intérieur, et il a constaté que ce qui reste, c’est le moment où l’on se retrouve pour chanter. Son choix n’est pas une coquetterie de star ; c’est la conclusion d’un homme qui a déjà dit adieu à deux de ses frères de musique.
D’où vient l’optimisme de Ringo ?
Deux fois au bord de la mort avant quinze ans
On ne comprend pas la légèreté de Ringo si l’on ignore d’où elle vient. Richard Starkey naît le 7 juillet 1940 au 9 Madryn Street, dans le quartier pauvre du Dingle, à Liverpool. À six ans, une appendicite tourne à la péritonite ; il tombe dans le coma pendant plusieurs jours et passe près d’un an à l’hôpital pour enfants de Myrtle Street, d’où il ne sort qu’en mai 1948. À treize ans, en 1953, il contracte la tuberculose et passe deux ans dans un sanatorium pour enfants à Heswall, sur la péninsule de Wirral. C’est là qu’il touche ses premières percussions, dans l’orchestre improvisé que les soignants organisent pour occuper les jeunes malades, en frappant les meubles autour de son lit. Il sort de ces années avec une scolarité ruinée et, de son propre aveu, avec la conviction que chaque jour en plus est un cadeau. Notre biographie complète Ringo Starr, de Liverpool au All-Starr Band revient en détail sur cette enfance.
Ce point éclaire le choix funéraire d’un jour particulier. Un homme qui a frôlé la mort deux fois avant l’adolescence n’a pas avec elle le rapport dramatique de ceux qui la découvrent tard. Il a eu le temps de la regarder en face, et il a choisi d’en rire.
“Peace and love” : d’un tic de langage à une philosophie
Depuis la fin des années 1960, Ringo ponctue ses apparitions publiques du même geste, deux doigts levés en V, et des mêmes mots, “peace and love”. Ce qui passait pour un tic hippie est devenu, au fil des décennies, une véritable ligne de conduite, et même un rituel : depuis 2008, Ringo demande chaque 7 juillet, jour de son anniversaire, que les gens du monde entier disent “peace and love” à midi, heure locale. Il a célébré ses 70 ans au Radio City Music Hall de New York en 2010, avec Paul McCartney sur scène, et ses 80 ans par un concert diffusé en ligne en 2020, pendant la pandémie. Anobli en 2018 pour services rendus à la musique, il reste le plus constamment souriant des quatre Beatles dans l’imaginaire collectif.
Un optimisme conquis, pas naïf
Il serait pourtant faux de faire de Ringo un homme sans ombre. Il a lui-même parlé de ses années d’alcoolisme, dans les années 1970 et 1980, et de sa cure de désintoxication en 1988 avec son épouse Barbara Bach, avant de fonder l’année suivante le All-Starr Band. Il a connu le divorce, la mort de son ancienne épouse Maureen en 1994, et la maladie de proches. Son optimisme n’est pas l’insouciance de quelqu’un que la vie aurait épargné ; c’est une décision prise par quelqu’un qu’elle n’a pas épargné. C’est aussi ce qui donne du poids au choix d’“Octopus’s Garden” pour ses funérailles : le jardin sous la mer n’est pas un déni de la tempête, c’est l’endroit où l’on se met à l’abri pendant qu’elle passe. Sur la vie familiale de Ringo, voir les enfants de Ringo Starr, Zak, Jason et Lee.
Le dernier mot de George
Il existe une scène qui dit mieux que tout discours ce que fut la relation entre Ringo et George Harrison, l’homme qui l’avait aidé au piano en janvier 1969. À l’été 2001, Harrison est soigné pour un cancer dans une clinique suisse. Ringo vient le voir ; George, très affaibli, ne peut plus que rester allongé. Ringo lui explique qu’il doit partir pour Boston, où sa fille Lee est soignée pour une tumeur au cerveau. Harrison lui répond en lui demandant s’il veut qu’il l’accompagne. Ringo a raconté ce moment, les larmes aux yeux, dans le documentaire de Martin Scorsese George Harrison: Living in the Material World (2011) : ce sont, dit-il, les derniers mots qu’il l’ait entendu prononcer. George Harrison meurt le 29 novembre 2001. Notre fiche Living in the Material World, Ringo témoigne revient sur ce témoignage. Le documentaire est disponible en vidéo : Living in the Material World.
Ringo répondra à ce deuil par une chanson, “Never Without You”, publiée sur l’album Ringo Rama en 2003, avec un solo de guitare d’Eric Clapton en hommage. Dans ce double lien, le piano de 1969 et la clinique de 2001, se lit la même fraternité : celle de deux hommes qui furent longtemps les “autres Beatles”, à l’ombre du duo Lennon-McCartney, et qui se sont soutenus.
L’optimisme de Ringo a-t-il tenu les Beatles ensemble ?
La question posée
Le texte anglais qui relance l’anecdote se termine sur une question : l’optimisme inébranlable de Ringo aurait-il été la “colle secrète” qui a maintenu les Beatles ensemble si longtemps ? La question mérite une réponse sérieuse, et cette réponse est nuancée.
Les arguments pour
Plusieurs témoins ont décrit Ringo comme l’élément stabilisateur du groupe. Il est le dernier arrivé, en août 1962, et il n’entre en concurrence avec personne pour l’écriture ou le leadership. Il entretient des liens d’amitié personnels avec chacun des trois autres, y compris après la séparation : il joue sur le premier album solo de Lennon (John Lennon/Plastic Ono Band, 1970), sur All Things Must Pass de Harrison (1970) et, plus tard, sur Tug of War de McCartney (1982). Sur Ringo (1973), il réunit les trois anciens Beatles sur un même album, ce qu’aucun autre membre ne parvient à faire, et le titre “I’m the Greatest”, écrit par Lennon, réunit en studio Lennon, Harrison et Ringo. Son humour pince-sans-rire, ses “ringoïsmes” involontaires qui donnent leurs titres à A Hard Day’s Night et “Tomorrow Never Knows”, désamorcent bien des tensions dans les années de tournée.
Les arguments contre
Mais l’histoire résiste à la formule. D’abord, Ringo est le premier Beatle à quitter le groupe, le 22 août 1968, précisément parce que l’ambiance lui est devenue insupportable. La colle a donc été la première à lâcher. Ensuite, le groupe a tenu pendant les années de Beatlemania pour des raisons qui dépassent les personnalités : la discipline imposée par Brian Epstein jusqu’à sa mort en 1967, les contraintes contractuelles, l’amitié ancienne entre Lennon, McCartney et Harrison qui précède de cinq ans l’arrivée de Ringo, et la dynamique créatrice du duo d’auteurs. Enfin, l’optimisme de Ringo n’a rien pu contre les fractures de 1969 et 1970, liées à la gestion d’Apple, à l’arrivée d’Allen Klein et aux désaccords artistiques. Il n’a pas empêché la séparation ; il l’a traversée sans rancune durable, ce qui est autre chose.
Une réponse possible
Plutôt qu’une colle, on pourrait dire que Ringo a été un amortisseur et, plus tard, un pont. Pendant les années actives, son tempérament a adouci les frottements, sans pouvoir les supprimer. Après la séparation, il est resté la personne avec laquelle chacun des trois autres pouvait travailler sans arrière-pensée. Et aujourd’hui, avec Paul McCartney, il est l’un des deux derniers témoins, celui qui transforme chaque concert en chorale. La chanson qu’il choisit pour ses funérailles le dit à sa manière : dans le jardin de la pieuvre, personne ne commande, et tout le monde chante. Ce n’est pas la description de ce qu’étaient les Beatles ; c’est la description de ce que Ringo aurait voulu qu’ils soient, et de ce qu’il a essayé, à sa mesure, de faire exister. Pour une réévaluation de son rôle musical, voir aussi le procès en médiocrité de Ringo Starr.
Guide d’écoute : “Octopus’s Garden” en sept étapes
- L’introduction (0’00) : la phrase de guitare descendante de George Harrison, présente dès les premières prises d’avril 1969, installe immédiatement le décor.
- Le premier couplet : la voix de Ringo, doublée artificiellement sur les couplets lors du mixage du 18 juillet, avec ce timbre légèrement nasal qui fait son charme.
- Les chœurs aigus : Paul McCartney et George Harrison répondent en voix de tête, comme des sirènes de dessin animé.
- Le pont : écoutez le piano de McCartney, ajouté le 29 avril, discret mais décisif dans les transitions.
- Le solo de guitare : c’est là qu’arrivent le gargouillis traité et les bulles, effets ajoutés le 17 juillet.
- La batterie : Ringo joue avec retenue, au service de la chanson, avec des roulements qui imitent presque le ressac.
- La coda : la chanson s’arrête net, et l’on passe sans transition au début de “I Want You (She’s So Heavy)”, comme si l’on remontait brutalement à la surface.
Pour compléter l’écoute, la prise 2 d’Anthology 3 permet d’entendre Ringo encore en train de chercher son interprétation, et la version de Love montre comment la même voix peut devenir une berceuse.
FAQ : Ringo Starr, “Octopus’s Garden” et ses funérailles
Quelle chanson Ringo Starr veut-il à ses funérailles ?
“Octopus’s Garden”, la chanson qu’il a écrite et chantée sur l’album Abbey Road des Beatles en 1969. Interrogé par le magazine britannique NME, il a expliqué qu’il aimerait que tout le monde puisse chanter en chœur.
Pourquoi “Octopus’s Garden” plutôt que “In My Life” ?
Ringo ne veut pas une cérémonie triste mais un moment collectif : la chanson est simple, connue des enfants comme des adultes, et il la fait chanter au public à chacun de ses concerts. C’est aussi l’une des deux seules chansons des Beatles qu’il ait écrites seul.
Qui a écrit “Octopus’s Garden” ?
Ringo Starr, crédité sous son nom de naissance, Richard Starkey. George Harrison l’a aidé à développer les accords au piano en janvier 1969, mais la chanson n’est créditée qu’à Ringo.
Où et quand Ringo a-t-il écrit la chanson ?
En Sardaigne, fin août 1968, pendant une croisière sur le yacht de Peter Sellers, juste après avoir quitté temporairement les Beatles le 22 août 1968, pendant les séances de l’Album blanc.
D’où vient l’idée des pieuvres et de leur jardin ?
Du capitaine du bateau, qui a expliqué à Ringo que les pieuvres ramassent des pierres et des objets brillants pour les disposer devant leur abri, comme un jardin. Ce comportement est bien documenté par les biologistes marins.
Pourquoi Ringo avait-il quitté les Beatles en 1968 ?
Il avait le sentiment de mal jouer et d’être tenu à l’écart par les trois autres, dans l’atmosphère tendue des séances de l’Album blanc, après une remarque de Paul McCartney sur sa batterie. Il est revenu au début de septembre 1968 et a trouvé sa batterie couverte de fleurs.
George Harrison a-t-il coécrit la chanson ?
Non. Il a aidé Ringo au piano, le 26 janvier 1969, à faire évoluer les accords, une scène visible dans Let It Be et The Beatles: Get Back, et il joue la guitare solo du morceau. Mais il n’est pas crédité et ne l’a jamais revendiquée.
Quand la chanson a-t-elle été enregistrée ?
La piste rythmique a été enregistrée le 26 avril 1969 à Abbey Road, en trente-deux prises. Des ajouts ont suivi le 29 avril, puis les 17 et 18 juillet 1969 pour les chœurs, les effets sonores et la voix définitive.
Comment les bulles ont-elles été enregistrées ?
En partie en soufflant à la paille dans un verre près d’un micro, le 17 juillet 1969, et en partie par un traitement électronique des chœurs pendant le solo. Les sources divergent sur l’auteur du bruitage : Ringo dans un verre d’eau selon certaines, George Harrison dans un verre de lait selon d’autres.
Sur quel album trouve-t-on “Octopus’s Garden” ?
Sur Abbey Road, sorti le 26 septembre 1969 au Royaume-Uni et le 1er octobre aux États-Unis. Des versions alternatives figurent sur Anthology 3 (1996), sur Love (2006) et sur l’édition anniversaire d’Abbey Road (2019).
Ringo chante-t-il encore “Octopus’s Garden” en concert ?
Oui. Il la chante régulièrement avec le All-Starr Band depuis 1989, et elle figurait au programme des tournées de 2025 et 2026, jusqu’au concert d’Albany du 7 octobre 2026.
L’optimisme de Ringo a-t-il tenu les Beatles ensemble ?
Il a certainement adouci les tensions et, après 1970, permis aux anciens Beatles de continuer à travailler avec lui. Mais il n’a pas empêché la séparation, et Ringo a lui-même été le premier à quitter le groupe en 1968. On peut le voir comme un amortisseur et un pont plutôt que comme la colle du groupe.
Glossaire
- Abbey Road : nom courant des studios EMI de Londres, et titre du dernier album enregistré par les Beatles, en 1969.
- Album blanc : surnom de l’album The Beatles (1968), dont les séances, de mai à octobre 1968, furent marquées par de fortes tensions.
- All-Starr Band : formation à géométrie variable créée par Ringo Starr en 1989, réunissant des musiciens réputés qui chantent chacun leurs succès.
- Voix témoin : chant provisoire enregistré pendant la piste rythmique pour guider les musiciens, destiné à être remplacé.
- Prise : chaque tentative d’enregistrement d’un morceau ; “Octopus’s Garden” en a demandé trente-deux pour la piste rythmique.
- Double artificiel (ADT) : procédé inventé à Abbey Road en 1966 pour doubler une voix sans la réenregistrer ; utilisé sur les couplets de Ringo.
- Compresseur et limiteur : appareils réduisant la dynamique d’un son ; poussés à l’extrême, ils peuvent produire un effet de gargouillis.
- Co-operative Funeralcare : premier opérateur de pompes funèbres du Royaume-Uni, qui publie périodiquement un palmarès des musiques les plus jouées lors des funérailles.
- Peace and love : devise de Ringo Starr, accompagnée du signe en V, devenue un rituel mondial chaque 7 juillet à midi depuis 2008.
- Ringoïsme : formule involontairement poétique de Ringo, comme “A Hard Day’s Night” ou “Tomorrow Never Knows”, devenues titres de chansons.
Chronologie
| Date | Événement |
|---|---|
| 7 juillet 1940 | Naissance de Richard Starkey au 9 Madryn Street, Liverpool |
| 1947-1948 | Péritonite, coma et près d’un an d’hôpital à Myrtle Street |
| 1953-1955 | Tuberculose, deux ans de sanatorium à Heswall ; premières percussions |
| 18 août 1962 | Premier concert de Ringo comme batteur des Beatles |
| 22 août 1968 | Ringo quitte temporairement les Beatles pendant les séances de l’Album blanc |
| Fin août 1968 | Croisière en Sardaigne sur le yacht de Peter Sellers ; écriture d’“Octopus’s Garden” |
| Début septembre 1968 | Retour à Abbey Road ; batterie couverte de fleurs |
| 22 novembre 1968 | Sortie de l’Album blanc, avec “Don’t Pass Me By”, première chanson de Ringo |
| 26 janvier 1969 | George Harrison aide Ringo au piano dans le studio d’Apple ; scène filmée |
| 26 avril 1969 | Piste rythmique en trente-deux prises à Abbey Road |
| 29 avril 1969 | Première voix de Ringo et piano de McCartney |
| 17 juillet 1969 | Nouvelle basse, chœurs, effets sonores et bulles |
| 18 juillet 1969 | Voix définitive de Ringo et mixages stéréo et mono |
| 26 septembre 1969 | Sortie d’Abbey Road au Royaume-Uni |
| Fin 1969 | Les Muppets chantent la chanson dans Sesame Street |
| Mars 1970 | Les Muppets la reprennent à l’Ed Sullivan Show |
| 1978 | Version de The Muppet Show avec Kermit, Robin et Miss Piggy |
| 1989 | Création du All-Starr Band ; la chanson entre au répertoire de scène |
| 28 octobre 1996 | Sortie d’Anthology 3, avec la prise 2 |
| 29 novembre 2001 | Mort de George Harrison |
| 2003 | “Never Without You”, hommage de Ringo à Harrison |
| 2006 | Version remaniée pour Love du Cirque du Soleil |
| 2008 | Premier “peace and love” mondial du 7 juillet |
| 2011 | Ringo raconte les derniers mots de Harrison dans Living in the Material World |
| 2013-2014 | Livre illustré de Ben Cort |
| Novembre 2014 | Palmarès Co-operative Funeralcare : aucune chanson des Beatles dans le top 20 |
| 2018 | Ringo est anobli |
| Septembre 2019 | Édition du cinquantenaire d’Abbey Road, avec la prise 9 |
| Novembre 2021 | The Beatles: Get Back montre la séance au piano du 26 janvier 1969 |
| 7 octobre 2026 | Ringo chante encore la chanson à Albany, dernier concert de la tournée d’automne |
Pour aller plus loin
Écouter et regarder
- Abbey Road, édition anniversaire : la version originale et la prise 9.
- Anthology 3 : la prise 2 avec la voix témoin de Ringo.
- Love : la relecture de George et Giles Martin.
- The Beatles: Get Back : la séance au piano du 26 janvier 1969.
Lire
- Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions : le détail des séances d’avril et de juillet 1969.
- Ian MacDonald, Revolution in the Head : l’analyse chanson par chanson.
- The Beatles Anthology : le récit du départ de 1968 par Ringo lui-même.
- Ringo Starr et Ben Cort, Octopus’s Garden : le livre illustré pour enfants.
Lire sur Yellow-Sub.net
- Les fleurs sur la batterie de Ringo : les douze jours où les Beatles ont perdu leur batteur.
- Ringo chanteur des Beatles : les onze chansons où il a pris le micro.
- 15 chansons pour découvrir Ringo en solo.
- Abbey Road : 10 faits méconnus.
- La biographie complète de Ringo Starr.
Sources
- NME, réponse de Ringo Starr sur la chanson de ses funérailles, reprise notamment par Showbiz Cheat Sheet (novembre 2022) et Far Out Magazine.
- GQ, entretien de Keith Richards sur “Tumbling Dice”, cité par AudioPhix (août 2024).
- Co-operative Funeralcare, palmarès des musiques de funérailles, novembre 2014, cité par Gigwise.
- The Beatles Anthology, livre et série, 1995-2000.
- Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions, 1988.
- Kevin Howlett, notes de l’édition du cinquantenaire d’Abbey Road, 2019.
- The Beatles Bible : fiche “Octopus’s Garden” et séances des 26 et 29 avril, 17 et 18 juillet 1969.
- Wikipédia (en anglais) : “Octopus’s Garden”, “Ringo Starr”.
- Martin Scorsese, George Harrison: Living in the Material World, 2011, témoignage de Ringo Starr repris par American Songwriter.
- Michael Lindsay-Hogg, Let It Be, 1970 ; Peter Jackson, The Beatles: Get Back, 2021.












