Il existe une accusation qui poursuit Paul McCartney depuis un demi-siècle, et il a eu l’élégance de la transformer en numéro un mondial : celle d’écrire des chansons d’amour idiotes. L’accusation est fausse pour une raison très simple, que ce classement voudrait démontrer pas à pas — non pas parce que les chansons seraient plus profondes qu’on ne le dit, mais parce qu’elles sont techniquement plus difficiles qu’on ne le croit. Écrire « Yesterday » est un accident biographique. Écrire, à trente ans de distance, « Things We Said Today », « Maybe I’m Amazed », « Calico Skies » et « My Valentine » relève d’un métier — un métier dont on peut décrire les outils, dater les acquisitions et mesurer les échecs.
En bref. Ce classement porte sur l’ensemble de la carrière de Paul McCartney — Beatles, Wings, solo — mais applique une règle d’exclusion stricte : aucune des dix chansons déjà classées dans notre palmarès des dix plus belles chansons d’amour des Beatles n’est reprise ici. « And I Love Her », « Here, There and Everywhere », « Michelle » et « I Will » ont donc été traitées ailleurs, et volontairement écartées de celui-ci. Le corpus retenu couvre soixante-deux ans, de mai 1964 (une cabine de voilier aux Îles Vierges) à aujourd’hui, trois destinataires principales — Jane Asher, Linda Eastman, Nancy Shevell — et quatre critères explicites détaillés plus bas. Onze correctifs factuels corrigent au passage des affirmations très répandues, dont deux qui figurent encore dans des notices officielles.
Sommaire
Pourquoi ce classement ne ressemble pas aux autres
La plupart des listes de « plus belles chansons d’amour de McCartney » sont des sondages de sensibilité déguisés en articles. On y trouve toujours les mêmes six titres, dans un ordre qui dépend de l’âge du rédacteur. Ce n’est pas inintéressant, mais ce n’est pas un travail : cela ne dit rien de ce qui se passe dans la chanson, ni de ce qui a changé entre deux chansons séparées par vingt ans.
Nous avons donc procédé autrement, en énonçant d’abord les règles, puis en les appliquant sans exception — y compris quand elles produisent un résultat contre-intuitif, ce qui arrive deux fois dans ce classement.
Les quatre critères retenus
1. L’invention formelle. La chanson introduit-elle quelque chose que McCartney n’avait pas fait avant ? Une modulation, une forme, un rapport nouveau entre le texte et le temps. Une belle mélodie ne suffit pas : McCartney en produit à volonté depuis 1957, et c’est précisément ce qui rend le tri difficile. Ce qui compte, c’est le moment où il résout un problème qu’il ne s’était jamais posé.
2. La difficulté réelle. Mesurable, quand la documentation existe : nombre de prises, durée de séance, nombre de tentatives d’arrangement abandonnées. Une chanson bâclée en une prise peut être un chef-d’œuvre (« Calico Skies »), mais alors la difficulté est ailleurs — dans l’écriture, et non dans l’exécution. Nous indiquons systématiquement où se situe l’effort.
3. La documentation. Une chanson dont on connaît la date d’écriture, le lieu, la destinataire et le protocole d’enregistrement se laisse analyser ; une chanson dont on ne sait rien se laisse seulement admirer. Ce critère est un critère d’article, assumé comme tel : nous privilégions ce qui est vérifiable, et nous disons quand ça ne l’est pas.
4. La descendance. Que devient la chanson après sa sortie ? Est-elle reprise, réarrangée, rejouée sur scène quarante ans plus tard, transposée pour quatuor à cordes, chantée à un enterrement ? La postérité d’une chanson d’amour est une donnée objective, et elle est souvent inversement proportionnelle à son succès initial.
Une règle d’exclusion : ne pas refaire le classement Beatles
Le site a publié récemment le classement des dix plus belles chansons d’amour des Beatles, où figurent cinq titres écrits par McCartney seul ou principalement : « All My Loving », « And I Love Her », « Michelle », « Here, There and Everywhere » et « I Will ». Les reprendre ici reviendrait à publier deux fois le même article avec un titre différent, ce qui est la maladie professionnelle des sites musicaux. Nous les avons donc exclus par principe, et nous y renvoyons chaque fois que c’est utile.
Cette contrainte a un effet secondaire heureux : elle oblige à regarder ailleurs. Elle fait remonter dans le champ des titres que la période Beatles écrase habituellement — « Things We Said Today », « Two of Us » — et surtout elle donne enfin sa place à un corpus de cinquante-cinq ans que les listes traitent d’ordinaire par deux entrées et une note de bas de page : la carrière post-Beatles. C’est là, et pas ailleurs, que McCartney a fait l’essentiel de son travail d’auteur de chansons d’amour.
Ce que « chanson d’amour » veut dire — et ne veut pas dire
Une précision de vocabulaire s’impose, parce qu’elle détermine des exclusions que certains lecteurs jugeront sévères. Nous appelons ici « chanson d’amour » une chanson adressée à une personne aimée, ou décrivant une relation amoureuse. Cela exclut trois catégories voisines que l’on confond souvent avec elle :
- La chanson de deuil ou de perte. « Yesterday » n’est pas une chanson d’amour : c’est une chanson sur la disparition, adressée à personne, où l’objet aimé n’a ni nom ni visage. Nous en avons parlé en détail dans notre article consacré à « Yesterday ».
- La chanson d’amitié ou de filiation. « Here Today » (1982) est bouleversante et s’adresse à John Lennon ; « Put It There » s’adresse au père. Ce sont des chansons d’amour au sens large, non au sens retenu ici. Nous consacrons plus loin une section entière à ce cas, parce qu’il éclaire tout le reste.
- La chanson de séduction. Le répertoire rock’n’roll de la première période — que nous avons cartographié dans le classement des dix chansons les plus rock des Beatles — relève de la parade, pas du sentiment.
Reste, à l’intérieur du périmètre, une typologie utile en cinq familles, que nous reprenons du classement Beatles parce qu’elle fonctionne aussi bien sur le corpus solo : l’adresse (je te parle), la description (je te décris), la mémoire (je me souviens), la peur (je risque de te perdre) et la dévotion (je t’appartiens). La particularité de McCartney, on va le voir, est d’avoir presque abandonné les deux premières après 1970 pour se spécialiser dans les trois dernières.
Trois destinataires, soixante-deux ans
Avant le classement lui-même, un repérage biographique s’impose. Non par voyeurisme, mais parce que l’objet aimé change trois fois, et que la forme des chansons change avec lui.
Jane Asher (1963-1968) : l’amour comme problème d’agenda
McCartney rencontre Jane Asher au Royal Albert Hall en avril 1963. Il vivra cinq ans au 57 Wimpole Street, chez les Asher, dans une chambre mansardée du dernier étage — l’adresse la plus improbable de l’histoire du rock, un hôtel particulier de Marylebone où le père est médecin et la mère professeur de hautbois. Jane Asher est actrice, en tournée avec le Bristol Old Vic ; McCartney est Beatle, en tournée tout court. Les chansons de cette période portent la marque de cette configuration : ce sont des chansons de distance, d’attente et de promesse. « Things We Said Today » en est le sommet ; « We Can Work It Out » et « For No One » en sont les versants sombres.
Le trait décisif est ailleurs : Asher est cultivée, indépendante, et refuse d’abandonner sa carrière. Ian MacDonald a formulé cela en une phrase que nous reprenons ici parce qu’elle est exacte : le texte sombre de « Things We Said Today » serait provoqué par les interruptions frustrantes d’une relation entre deux personnes qui ont chacune un métier. Nous sommes en 1964. Cette situation — deux carrières qui ne se rejoignent pas — sera précisément ce que Linda Eastman rendra impossible en s’installant, elle, à l’intérieur du groupe.
Linda Eastman (1967-1998) : l’amour comme lieu de travail
La rencontre a lieu au Bag O’Nails le 15 mai 1967, quatre jours avant la soirée de lancement de Sgt. Pepper à Cavendish Avenue. Le mariage est célébré à Marylebone Register Office le 12 mars 1969. Le point capital, pour un classement de chansons, n’est pas romantique mais professionnel : à partir de 1971, Linda McCartney entre dans le groupe. Elle chante les harmonies, tient les claviers, cosigne les chansons.
Cette cosignature n’est d’ailleurs pas anecdotique — elle est la raison pour laquelle plusieurs titres de ce classement sont officiellement crédités « Paul McCartney / Linda McCartney », y compris « Silly Love Songs » et « Warm and Beautiful ». La manœuvre avait une justification éditoriale (McCartney soutenait que Linda contribuait réellement) et une justification fiscale et contractuelle liée à l’après-Northern Songs, que nous avons évoquée dans notre enquête sur les auteurs qui ont fabriqué Lennon-McCartney. ATV la contesta ; le litige fut réglé à l’amiable. Retenons surtout ceci : pendant vingt-neuf ans, la femme aimée est aussi la choriste. Les chansons d’amour de cette période sont donc, littéralement, chantées à deux voix par les deux intéressés.
Nancy Shevell (2007-) : l’amour comme retour aux standards
Linda McCartney meurt le 17 avril 1998. Suivent le mariage avec Heather Mills (2002-2008) et son naufrage judiciaire, puis la rencontre avec Nancy Shevell, dirigeante d’une entreprise de transport routier du New Jersey ; mariage le 9 octobre 2011 à Marylebone, le même bureau d’état civil qu’en 1969. La chanson qui correspond à cette période, « My Valentine », est significativement la première grande chanson d’amour de McCartney écrite dans un idiome qui n’est pas le sien : celui du standard américain d’avant-guerre. On y reviendra en détail.
10. « Warm and Beautiful » (1976) : la chanson que la critique a détestée
Commencer un classement par le titre le plus contesté est un choix délibéré. « Warm and Beautiful », qui referme Wings at the Speed of Sound, est probablement la chanson la plus mal aimée de tout notre corpus. Elle est aussi celle dont l’histoire, quarante ans plus tard, est la plus émouvante — et cette contradiction est instructive.
La séance
Enregistrée le 2 février 1976, elle est créditée à Paul et Linda McCartney, produite par McCartney, publiée sur l’album le 25 mars 1976 (26 mars au Royaume-Uni selon certaines sources, 22 mars aux États-Unis selon d’autres — le premier des flottements de dates dont ce classement est parsemé). L’effectif est minimal : McCartney au chant et au piano, Jimmy McCulloch à la guitare électrique, des cordes et un bugle ténor dont les exécutants ne sont pas nommément crédités. Une démo instrumentale, exhumée pour la réédition en double CD, montre que la chanson existait d’abord sans paroles : la mélodie précède le texte, ce qui est l’inverse du protocole habituel de McCartney à cette période.
Le titre avait été envisagé comme single. Il a été écarté au profit de « Let ‘Em In » et de « Silly Love Songs », ce qui, avec le recul, était une décision commerciale évidente et une décision artistique discutable.
Le procès en cliché
La critique de l’époque a été féroce. Rolling Stone, sous la plume la plus dure qu’ait jamais reçue un album de Wings, écrit que les accords d’ouverture évoquent une parodie d’« Imagine », que la mélodie et le texte évoquent une parodie de « Love », et conclut que la chanson est peut-être tout simplement l’une des pires que McCartney ait jamais écrites. La formule a fait le tour du monde et colle encore au titre.
Il faut la prendre au sérieux, parce qu’elle contient un vrai jugement : « Warm and Beautiful » assume des clichés de ballade — des clichés que le critique attribue au music-hall anglais. C’est exact, et c’est même le sujet. McCartney a grandi dans une maison où le père, Jim McCartney, tenait le piano du salon et avait dirigé un orchestre de danse dans les années 1920 ; l’idiome du music-hall n’est pas chez lui une régression, c’est une langue maternelle. Nous avons montré ailleurs, dans l’inventaire des sources d’écriture de Lennon-McCartney, à quel point cette bibliothèque familiale irrigue toute l’œuvre, de « When I’m Sixty-Four » à « Honey Pie ».
La question posée par « Warm and Beautiful » n’est donc pas « est-ce du cliché ? » mais « le cliché peut-il être vrai ? ». Et l’histoire a tranché de la manière la moins littéraire qui soit.
Ce qui s’est passé après
En 1998, après la mort de Linda, McCartney réarrange « Warm and Beautiful » pour quatuor à cordes, afin qu’elle soit jouée lors des concerts à sa mémoire. Cette version figure sur Working Classical (1999). Le 10 avril 1999, au Royal Albert Hall, lors du Concert for Linda, c’est Elvis Costello qui la chante — Costello, c’est-à-dire le partenaire d’écriture le plus exigeant que McCartney se soit choisi après Lennon, celui dont nous avons raconté la collaboration dans notre article sur le duo McCartney-Costello.
McCartney a dit de cette chanson qu’elle le touchait vraiment, qu’elle captait quelque chose de ses sentiments les plus intimes pour Linda. C’est une phrase banale ; elle a été prononcée après coup, à propos d’une chanson écrite vingt-deux ans plus tôt, par un homme qui savait désormais comment l’histoire se terminait. Le cliché de 1976 était devenu, en 1999, un constat.
Pourquoi la dixième place et pas plus haut : l’invention formelle est nulle, la difficulté d’exécution faible, la documentation pauvre. Ce qui la sauve, c’est le critère 4 — une descendance considérable pour un titre qui n’a jamais été single. Et le fait qu’un classement honnête doit inclure au moins une chanson qu’on aurait envie d’exclure.
9. « My Valentine » (2012) : McCartney entre dans le Great American Songbook
Il y a un exercice que McCartney n’avait jamais tenté en cinquante ans de carrière : écrire une chanson qui puisse passer pour un standard des années 1930 sans être un pastiche comique. « Honey Pie » était un pastiche. « When I’m Sixty-Four » était une carte postale. « My Valentine » est autre chose : une tentative sérieuse d’écrire dans une langue morte.
Une pluie marocaine
L’anecdote d’origine est connue, mais elle contient un détail que la plupart des reprises escamotent. McCartney passe des vacances au Maroc avec Nancy Shevell — accompagnés, précise-t-il dans son podcast McCartney: A Life in Lyrics (2023), de son frère et de sa belle-sœur, dans un hôtel discret, avec des chambres séparées, parce qu’ils ne sont pas encore officiellement ensemble et qu’il surveille les paparazzis par-dessus son épaule. Il pleut sans discontinuer. Il s’en excuse — comme si la pluie était de sa faute. Elle répond que cela n’a aucune importance. C’est la première ligne de la chanson.
Le deuxième déclencheur est musical, et c’est celui qui intéresse un classement : le pianiste de l’hôtel, un Irlandais qui aimait boire, jouait de mémoire un répertoire de vieilles chansons — de « Beautiful Dreamer » à « If You Were the Only Girl in the World ». McCartney a décrit l’effet produit : c’était son aisance et son amour pour ces morceaux qui étaient inspirants. Un après-midi où l’hôtel était calme, il s’est mis au piano — un vieux piano légèrement désaccordé, dans le hall — et, selon ses propres termes, l’esprit de ce que jouait cet homme l’a conduit sur ce chemin.
Enfin, il précise lui-même l’ingrédient qu’il avait failli oublier : le jour où il l’a écrite était un 14 février. Le titre n’est donc pas une métaphore, c’est une date.
La séance
« My Valentine » est l’une des deux seules compositions originales de Kisses on the Bottom (l’autre étant « Only Our Hearts »), album de standards produit par Tommy LiPuma et sorti le 6 février 2012 sur le label Hear Music. L’enregistrement a lieu aux studios Capitol (Hollywood) et Avatar (New York) entre mars et novembre 2011. Le personnel du titre est un quintette de jazz augmenté : Diana Krall au piano, John Pizzarelli à la guitare, Robert Hurst à la contrebasse, Karriem Riggins à la batterie, le London Symphony Orchestra dirigé par Alan Broadbent — et Eric Clapton à la guitare acoustique.
Détail que McCartney a souligné lui-même et qui mérite d’être noté par tout lecteur de ce site : c’est le premier album de sa carrière qu’il enregistre sans jouer ni guitare, ni basse, ni piano. Le bassiste le plus influent du XXᵉ siècle a fait un disque entier sans toucher un instrument. Pour un homme dont nous avons documenté le goût du contrôle absolu dans notre dossier sur le perfectionnisme de McCartney, c’est une information.
Le single sort le 20 décembre 2011, en avance sur l’album. La chanson avait déjà été jouée en public une fois, dans un cadre strictement privé : McCartney l’a chantée pour Nancy Shevell le soir de leur mariage, le 9 octobre 2011. Elle fut leur première danse.
Le clip, et l’erreur qu’il a fait naître
McCartney réalise lui-même le clip, en noir et blanc, avec Wally Pfister à l’image — le directeur de la photographie d’Inception et de The Dark Knight. Natalie Portman et Johnny Depp y interprètent le texte en langue des signes, chacun dans sa propre variante. Dans sa séquence, Depp joue de la guitare et a enregistré un solo en direct sur le plateau.
Correctif factuel n°1 — Johnny Depp ne joue pas sur le disque. Le solo entendu sur l’enregistrement publié est d’Eric Clapton, qui joue de la guitare acoustique sur « My Valentine » et sur « Get Yourself Another Fool ». Depp a joué et enregistré une partie pendant le tournage du clip, ce qui a suffi à installer durablement la confusion. Les deux performances existent ; une seule est sur le disque.
La descendance
Elle est spectaculaire pour une chanson de 2012 : McCartney produit lui-même une reprise pour l’album Higher de Michael Bublé (2022), puis réenregistre le titre en duo avec Barbra Streisand, publié le 16 mai 2025 comme deuxième single de The Secret of Life: Partners, Volume Two. En treize ans, « My Valentine » est passée du statut de bonus original sur un disque de reprises à celui de standard repris par d’autres — exactement le trajet que suivent les chansons du Great American Songbook qu’elle imitait.
Correctif factuel n°2 — la numérotation des albums solo. Kisses on the Bottom est présenté selon les sources comme le quinzième ou le seizième album studio solo de McCartney. L’écart tient à ce qu’on décide de compter : les albums de Wings, les disques classiques, les enregistrements sous pseudonyme (Thrillington, The Fireman). Nous avons rencontré exactement le même problème pour The Boys of Dungeon Lane en 2026. Il n’existe pas de numérotation canonique de la discographie solo de Paul McCartney, et toute source qui en avance une sans préciser sa méthode doit être lue avec prudence.
Pourquoi la neuvième place : l’invention formelle est réelle (c’est un exercice de style réussi dans un idiome étranger), la documentation excellente, la descendance rapide. Ce qui la retient en bas de tableau, c’est qu’elle est un exercice — magistral, mais un exercice. La chanson est parfaite ; elle ne prend aucun risque.
8. « From a Lover to a Friend » (2001) : la chanson la plus étrange du corpus
Voici le titre qui ne figure jamais dans les listes, et c’est précisément pour cela qu’il faut le défendre. « From a Lover to a Friend » est la plus inquiète, la plus instable et probablement la plus courageuse des chansons d’amour de Paul McCartney.
Ce qu’elle dit, et à qui
Le contexte est celui de Driving Rain, album enregistré en février-juin 2001 aux studios Henson de Los Angeles, trois ans après la mort de Linda McCartney, avec le nouveau groupe de scène : Rusty Anderson à la guitare, Abe Laboriel Jr. à la batterie, Gabe Dixon aux claviers, David Kahne à la production. Nous avons consacré à ce disque un article détaillé ; rappelons seulement que la méthode retenue était l’inverse de celle de Flaming Pie : peu de préparation, peu de prises, un groupe qui découvre les chansons en les jouant.
Le titre lui-même est un programme : d’un amant à un ami. Le texte, sans jamais nommer personne, décrit une permission demandée — celle de continuer à aimer alors qu’on a aimé quelqu’un d’autre avant. Il est presque impossible de ne pas entendre là une négociation avec la mémoire de Linda, formulée à l’adresse de la femme qui vient après. Presque impossible : mais McCartney ne l’a jamais confirmé, et nous nous en tiendrons là.
La forme : trois chansons dans une
Sur le plan musical, c’est l’anomalie de tout le classement. La chanson change de caractère deux fois en trois minutes cinquante : une ouverture au piano, un corps où la voix monte dans un registre tendu, presque désagréable, et un retour à la première matière. Il n’y a pas de refrain au sens habituel. La ligne de basse — McCartney tient la Höfner — ne soutient pas la mélodie, elle la contredit. Rusty Anderson joue une douze-cordes électrique avec un capodastre à la première case, ce qui produit ce halo métallique qui trouble tout le morceau.
C’est, à notre connaissance, la seule chanson d’amour de McCartney où le chant paraît volontairement inconfortable. Chez un homme dont l’aisance vocale est proverbiale, cette rugosité est une décision.
Correctif factuel n°3 — deux dates d’enregistrement circulent. Les bases de données de référence donnent le 20 février 2001 (Beatles Bible, The Paul McCartney Project d’après Luca Perasi) ; d’autres sources, dont l’article encyclopédique le plus consulté, donnent le 27 février 2001. Les deux dates tombent dans la fenêtre documentée des séances Henson. En l’état, il faut écrire « fin février 2001 » et ne pas trancher.
Une sortie percutée par l’Histoire
Le single sort le 29 octobre 2001, deux semaines avant l’album. Ce qui aurait dû être une sortie ordinaire ne l’est pas : McCartney se trouvait sur le tarmac de JFK, dans un avion à l’arrêt, le 11 septembre 2001. L’intégralité des recettes du single est reversée aux pompiers et aux policiers de New York. Une semaine plus tard, le 5 novembre, il publie « Freedom », enregistré en public au Madison Square Garden le 20 octobre lors du Concert for New York City — et « From a Lover to a Friend » devient la face B de son propre successeur.
Le résultat commercial est mauvais : 45ᵉ place au Royaume-Uni, deux semaines de présence, 24ᵉ au classement Adult Contemporary américain. La chanson n’a été jouée sur scène qu’une seule fois dans toute la carrière de McCartney : au Madison Square Garden, le 20 octobre 2001. Une fois.
Pourquoi la huitième place : invention formelle maximale, documentation correcte, difficulté d’exécution faible (le groupe l’expédie), descendance quasi nulle. C’est l’exemple type de la chanson que le classement sauve contre le marché.
7. « Somedays » (1997) : deux heures de parking
Il existe une catégorie de chansons que McCartney écrit contre une montre. « Yesterday » est venue en dormant ; « Somedays » est venue parce qu’il s’était fixé un délai.
Le vendredi 18 mars 1994
Le récit est de McCartney lui-même, et il est d’une précision inhabituelle. Il conduit Linda à une séance photo pour l’un de ses ouvrages de cuisine végétarienne — dans le Kent, précisent plusieurs sources. Sachant qu’elle en aurait pour environ deux heures, il se fixe pour objectif d’écrire une chanson dans cet intervalle : de manière que, lorsqu’elle ressortirait et lui demanderait s’il s’était ennuyé, il puisse répondre autre chose que oui.
La chanson vient en deux heures. Le titre sort de la toute première ligne, construite sur la répétition immédiate d’un groupe de mots — un procédé que McCartney identifie lui-même, non sans malice, sous son nom savant : l’anadiplose. C’est une remarque à retenir, parce qu’elle contredit la légende du songwriter purement instinctif : l’homme qui prétend ne pas savoir lire la musique connaît le nom des figures de rhétorique et s’en sert.
McCartney a commenté la chanson en des termes qui définissent assez bien tout le corpus tardif : c’est une petite chanson qui compte beaucoup pour lui, parce qu’elle parle de regarder à l’intérieur d’une âme — ce qu’on essaie de faire dans une relation et qu’on réussit rarement. Il ajoute que le texte contient des idées contradictoires, assumées comme telles, et que cela le libère.
La séance, et le retour de George Martin
« Somedays » est enregistrée du 1er au 3 novembre 1995 au Hog Hill Mill, le studio de McCartney dans le Sussex — le moulin dont nous avons raconté l’équipement dans notre dossier sur Press to Play. La piste de base, voix et guitare acoustique, est gravée en une seule prise.
Puis McCartney décide que la chanson mérite mieux. À cette époque, il retrouve régulièrement George Martin à Abbey Road pour trier les archives des Beatles en vue d’Anthology — la séquence que nous avons décrite dans notre article sur « Free as a Bird ». Il lui fait écouter « Somedays » et lui demande d’écrire un arrangement. La réponse de Martin, telle que la rapporte Mark Lewisohn dans les notes de pochette : il constate que McCartney n’a rien perdu de sa main. Un ensemble de quatorze musiciens — cordes, flûtes, cor anglais, percussions — enregistre la surimpression le 10 juin 1996.
Le jugement de George Martin sur la chanson est celui d’un homme qui a passé sa vie à distinguer le simple du facile : il la trouve trompeusement simple, et estime que ce type de chanson est parmi les plus difficiles à écrire. McCartney a retourné le compliment en expliquant que Martin était son arrangeur de choix précisément parce qu’il excellait à faire paraître simple ce qui était complexe. Ce dialogue à distance, sur une chanson mineure de 1997, est peut-être le meilleur résumé de trente-cinq ans de collaboration ; nous l’avons replacé dans son cadre général dans notre portrait artistique de George Martin.
Correctif factuel n°4 — où l’orchestre a-t-il été enregistré ? Les sources divergent : la plupart situent la séance du 10 juin 1996 aux studios AIR Lyndhurst de George Martin, à Londres ; un dossier de Goldmine l’y situe également mais confond ailleurs avec Abbey Road, où furent enregistrées les cordes de « Beautiful Night » le 14 février 1997. Les deux séances existent, avec deux arrangements distincts de Martin ; il ne faut pas les fusionner. Autre flottement : la date d’écriture est donnée tantôt en 1994 (vendredi 18 mars, selon Perasi), tantôt vaguement « l’année précédente » par rapport à l’enregistrement de 1995.
Une variante rare
Un point pour collectionneurs, qui a son importance discographique. Une cassette promotionnelle de six titres a circulé avant la sortie de Flaming Pie, contenant un mixage différent de « Somedays » avec un couplet supplémentaire. Un mixage sans orchestre a par ailleurs été publié en 2020 dans le coffret de réédition de l’album. Il existe donc au moins trois états publiés de cette chanson, et l’état le plus nu — voix, guitare, rien d’autre — est celui que beaucoup préfèrent aujourd’hui.
Pourquoi la septième place : difficulté d’écriture démontrable (deux heures chronométrées), documentation exemplaire, présence de Martin, invention formelle modeste mais réelle dans le traitement du texte. Elle plafonne parce qu’elle ne fait pas prendre de risque à son auteur : c’est du McCartney d’excellence, pas du McCartney en danger.
Restent six titres, et c’est là que le classement cesse d’être une affaire de goût pour devenir une affaire de méthode.
6. « Things We Said Today » (1964) : l’invention de la nostalgie au futur
C’est la chanson la plus ancienne du classement, et de très loin la plus radicale sur le plan de la forme. Elle a été écrite par un homme de vingt-et-un ans, sur un bateau, en trois quarts d’heure, et elle contient une idée que la chanson populaire n’avait jamais formulée aussi nettement.
La cabine du Happy Days
Le 3 mai 1964, après un vol Londres-Lisbonne-Îles Vierges, Paul McCartney, Jane Asher, Ringo Starr et Maureen Cox arrivent à Saint-Thomas. Ils passeront une partie de leurs vacances à bord d’un voilier affrété, le Happy Days. C’est le premier vrai congé des Beatles depuis le début de la Beatlemania, organisé — comme il le racontera plus tard — par Peter Brown, dont nous avons dressé le portrait dans notre article sur l’homme de confiance des Beatles.
McCartney a raconté la scène à Barry Miles pour Many Years From Now, et son récit vaut d’être résumé exactement. Il s’est isolé du reste du groupe dans une cabine sous le pont, avec une guitare acoustique. Il y avait mal au cœur : ça sentait le mazout, le bateau roulait, et il précise n’être pas le meilleur marin du monde. Il a donc écrit une partie du morceau en bas, puis le reste sur le pont arrière, là où l’on ne sentait plus le moteur. Il ajoute, en passant, qu’il ne comprend pas pourquoi le moteur tournait — sans doute étaient-ils en route.
Correctif factuel n°5 — ni les Bahamas, ni une épouse. Dans son récit à Barry Miles, McCartney situe le voilier aux Bahamas. Le voyage est en réalité documenté aux Îles Vierges américaines (arrivée à Saint-Thomas le 4 mai 1964), et c’est cette localisation que retiennent toutes les chronologies sérieuses. Par ailleurs, Maureen Cox n’était pas encore l’épouse de Ringo Starr : ils se marieront le 11 février 1965. Deux détails mineurs, mais qui rappellent une règle d’or de la recherche beatlesienne : le témoignage d’un participant, même excellent, se vérifie contre l’agenda.
L’idée : se souvenir d’avance
McCartney a lui-même décrit le mécanisme, et sa formulation est devenue une notion critique à part entière : la chanson était déjà légèrement nostalgique, une nostalgie tournée vers le futur. Nous nous souviendrons plus tard des choses que nous nous sommes dites aujourd’hui — la chanson se projette donc dans l’avenir, puis devient nostalgique du moment présent. Il conclut en trouvant que c’est un joli tour de passe-passe.
Ce n’est pas seulement un joli tour. C’est un déplacement du point de vue, et il commande toute la grammaire du morceau : les paroles alternent la première et la troisième personne, le futur et le présent. Cette instabilité pronominale, dans une face B de 1964, est un fait rare — et c’est ce que MacDonald appelle un texte sombre, accordé à la lourdeur du climat musical.
La séance : trois prises
Les Beatles enregistrent « Things We Said Today » le 2 juin 1964 au Studio Two d’Abbey Road, avec George Martin à la production et Norman Smith à la prise de son — l’ingénieur dont nous avons raconté le rôle décisif dans notre portrait de Norman Smith. Il faut trois prises : la première est un faux départ, la deuxième est complète, la troisième reçoit les surimpressions — le second chant de McCartney, le piano de John Lennon, le tambourin de Ringo Starr. Le mixage mono est réalisé le 9 juin à partir de la prise 3.
Le détail technique le plus savoureux tient à ce piano. La partie de Lennon devait être supprimée du mixage final ; le manque de séparation entre les instruments a fait qu’elle a fui dans les autres micros. On l’entend donc sur le disque publié parce qu’il était impossible de l’en retirer. Voilà comment un accident de repisse devient un élément d’arrangement — le genre de hasard que nous avons documenté à répétition dans notre dossier sur l’expérimentation en studio.
L’accord dont il était fier
McCartney a désigné lui-même le point culminant technique du morceau, et c’est une information précieuse parce qu’il le fait rarement : le passage de fa majeur à si bémol majeur — au lieu du fa mineur, plus attendu — sous le vers qui évoque le regret de la distance. Le morceau commence en la mineur et bascule vers le majeur dans le pont ; il tourne autour de cette oscillation. Plusieurs commentateurs ont relevé que la chanson sonne plus « Lennon » que « McCartney », et l’ont comparée à « I’ll Be Back ». La remarque est juste et elle est instructive : le partage stylistique entre les deux hommes, tel qu’on le récite d’ordinaire, ne tient pas devant les partitions.
Postérité
Publiée le 10 juillet 1964 comme face B de « A Hard Day’s Night » au Royaume-Uni et sur l’album du même nom (aux États-Unis, elle atterrit sur Something New de Capitol), la chanson entre brièvement au répertoire de scène : les Beatles la jouent pendant la tournée nord-américaine d’août-septembre 1964, avec Harrison à l’harmonie, puis elle disparaît. Deux versions BBC existent, enregistrées les 14 et 17 juillet 1964, dont l’une figure sur Live at the BBC (1994) — sujet que nous avons traité dans notre dossier sur les Beatles à la BBC.
McCartney l’a reprise sur scène au XXIᵉ siècle, et elle est devenue l’un de ces titres que les connaisseurs attendent. Elle n’a jamais été un tube. Elle est, à notre avis, la meilleure face B de l’histoire du groupe.
Pourquoi la sixième place : invention formelle exceptionnelle, documentation excellente, difficulté d’exécution nulle (trois prises), descendance modeste mais durable. Elle serait plus haut si le classement récompensait la seule intelligence. Il récompense aussi le risque personnel — et à vingt-et-un ans, McCartney ne risquait encore rien.
5. « Calico Skies » (1997) : écrite pendant un ouragan
Certaines chansons naissent d’une contrainte matérielle. Celle-ci est née d’une panne de courant.
Août 1991, Long Island
L’ouragan Bob, tempête de catégorie 3, touche la côte nord-est des États-Unis à la mi-août 1991. Il fera quinze morts et environ 1,5 milliard de dollars de dégâts, et privera plus de deux millions de personnes d’électricité. Parmi elles, la famille McCartney, en vacances à Long Island.
Le récit de McCartney, donné à Club Sandwich à l’été 1997 puis repris dans les notes de pochette rédigées par Mark Lewisohn, est d’une simplicité désarmante : Bob a coupé tout le courant ; on vivait à la bougie, on cuisinait sur un feu de bois. Très primitif — mais ils aimaient cette simplicité forcée. Ne pouvant pas écouter de disques, il s’est mis à en fabriquer : de petites pièces acoustiques. Celle-ci en était une. Il la qualifie de petit souvenir primitif de coupure de courant.
Une deuxième chanson est née des mêmes vacances : « Winedark Open Sea », publiée sur Off the Ground en 1993. Les deux titres sont donc jumeaux, ce que presque aucune notice ne signale.
Ce que la chanson est vraiment
McCartney l’a décrite d’une formule qu’il faut prendre au mot : une douce chanson d’amour qui devient une chanson de protestation des années soixante. Le morceau commence comme une déclaration à Linda et se retourne, dans sa dernière partie, en refus de la guerre. C’est un objet hybride, et l’hybridation est délibérée.
Musicalement, c’est une valse, avec un contretemps légèrement décalé, chantée dans le haut du registre de McCartney — assez haut pour qu’on l’entende forcer un peu sur les notes hautes, ce qui donne au morceau sa fragilité. La référence assumée est « Blackbird » : guitare acoustique seule, frappe de pied. McCartney a précisé qu’il avait en tête, en composant, l’image d’un musicien médiéval tapant sur un tambourin à main — un tabor. L’ancienneté du son n’est pas un effet secondaire, c’est un projet.
La séance : une journée, du début à la fin
« Calico Skies » est enregistrée, terminée et mixée en une seule séance, le 3 septembre 1992, au Hog Hill Mill dans le Sussex, coproduite par George Martin, avec Geoff Emerick au mixage et Bob Kraushaar à la prise. C’est le plus ancien enregistrement figurant sur Flaming Pie, album publié le 5 mai 1997 : cinq ans séparent la gravure de la parution. McCartney à la guitare acoustique, aux percussions et à la claque de cuisse ; Linda McCartney aux chœurs.
Correctif factuel n°6 — ce n’est pas une chanson de 1997. On lit régulièrement que « Calico Skies » a été écrite et enregistrée pour Flaming Pie. Écriture : août 1991. Enregistrement : 3 septembre 1992, pendant l’achèvement d’Off the Ground. Publication : mai 1997. Le décalage compte, parce qu’il place la chanson non pas dans la période post-Anthology mais dans la période Martin de la fin des années 1980, celle de Flowers in the Dirt, que nous avons documentée ici.
Une descendance considérable
C’est le point qui fait basculer cette chanson dans la première moitié du classement. En 1999, McCartney l’arrange pour quatuor à cordes sur Working Classical — comme « Warm and Beautiful », et pour les mêmes raisons. En 2003, elle est réenregistrée pour l’album caritatif Hope au profit des victimes de la guerre en Irak : la chanson de protestation cachée dans la chanson d’amour trouve alors sa fonction, douze ans après. En 2020, McCartney publie une version acoustique sous-titrée Campfire Version.
Surtout, elle entre au répertoire de scène à partir de la tournée de 2002 et n’en sort plus. Une chanson écrite à la bougie, sans électricité, sur une île coupée du monde, est devenue l’un des moments les plus attendus des stades. C’est le plus beau retournement du corpus.
Pourquoi la cinquième place : écriture sous contrainte documentée, forme hybride réellement inventive, descendance massive. Elle est retenue en cinquième position par un seul critère : la difficulté d’exécution est nulle, et l’auteur ne s’y expose pas — il y est déjà au chaud.
4. « My Love » (1973) : trente secondes qui ont changé un groupe
Nous entrons dans le quatuor de tête, et « My Love » y figure pour une raison qui n’est pas celle qu’on croit. La chanson est un premier numéro un américain pour Wings, une ballade de très grande facture — et l’un des rares moments de toute la carrière de Paul McCartney où il a cédé le contrôle à quelqu’un d’autre.
Le dispositif
« My Love » est enregistrée en direct, avec un orchestre au complet — une cinquantaine de musiciens selon le souvenir du guitariste. Tout est répété, tout est arrêté : McCartney a écrit le solo lui-même, comme il le faisait souvent à cette époque. C’est la méthode McCartney dans sa forme la plus pure, celle que nous avons décrite dans notre dossier sur son perfectionnisme : rien n’est laissé au hasard, parce que tout coûte cher et que l’orchestre attend le premier temps.
Ce que Henry McCullough a fait
Henry McCullough, guitariste nord-irlandais recruté dans Wings en 1972 — ancien de la Grease Band, de Spooky Tooth, présent à Woodstock avec Joe Cocker — s’approche de McCartney juste avant la prise. Il demande à changer le solo.
McCartney a raconté la scène dans un entretien de 1986 : ils avaient tout répété, l’orchestre entier attendait le signal, et Henry McCullough vient lui demander s’il verrait un inconvénient à changer le solo. McCullough, de son côté, a livré la version brute : il a dit à McCartney, en toute honnêteté, que ce qui était prévu ne valait rien et qu’il voulait le changer. La question suivante de McCartney tombe : et qu’est-ce que tu vas jouer ? Réponse de McCullough : je ne sais pas.
Ce qui suit tient en une prise. McCullough est entré dans le studio avec sa Les Paul Goldtop — la même guitare qu’à Woodstock, la même que sur l’album de Jesus Christ Superstar — sans la moindre idée de ce qu’il allait jouer. Il l’a dit dans un entretien tardif : il a laissé la chose entre les mains des dieux. Sur le disque, on l’entend attendre que l’orchestre entre avant de jouer la première note. Il ne se souvient pas de l’avoir joué. En cabine, George Martin le regardait ; McCartney lui a demandé s’il n’avait vraiment pas répété ça.
McCartney a résumé l’épisode d’une phrase qui en dit long sur sa propre nature : il a trouvé formidable que McCullough ait été assez audacieux non seulement pour vouloir cette liberté, mais pour la prendre. Dans son livre The Lyrics, il décrit la séance comme un grand moment pour le guitariste et souligne le rôle essentiel qu’il y a joué. À l’écoute du solo dans son documentaire Wingspan, son commentaire tenait en un mot.
Correctif factuel n°7 — dans quel studio ? Les sources s’opposent frontalement. McCullough, dans un entretien d’avril 2012, situe le solo aux studios AIR, le studio londonien de George Martin. McCartney, dans The Lyrics, situe la séance de « My Love » aux studios Abbey Road, et une partie de la presse guitare place la scène au Studio Two. Les deux lieux sont plausibles : Red Rose Speedway a été enregistré entre Abbey Road, AIR, Olympic et Morgan. En l’état de la documentation, il faut écrire « à Londres » et signaler la divergence — ce qu’aucune des dizaines de reprises de cette anecdote ne fait.
Ce que ça change
La portée de l’épisode dépasse le morceau. En 1973, McCartney sort de la période la plus contrôlée de sa vie : l’album McCartney joué seul, Ram enregistré en famille, le premier Wings monté comme un groupe d’accompagnement. « My Love » est le moment où il accepte qu’un autre musicien décide à sa place, en direct, devant cinquante personnes. Ce n’est pas un hasard si l’album suivant s’appelle Band on the Run et si la légende de Wings comme groupe véritable date de là — sujet que nous avons traité dans notre dossier sur l’histoire de Wings et dans notre sélection de vingt chansons de Wings.
Chiffres et postérité
Single extrait de Red Rose Speedway, « My Love » atteint la première place du Billboard Hot 100 le 2 juin 1973 et s’y maintient quatre semaines : c’est le premier numéro un américain de Wings. La chanson est rejouée en direct dans l’émission spéciale James Paul McCartney de 1973, où McCullough reproduit à peu près le même solo en y ajoutant quelques inflexions — preuve qu’un solo improvisé devient, en quelques semaines, un texte.
Henry McCullough quittera Wings l’année suivante, avant Lagos. Victime d’un infarctus massif en novembre 2012, cliniquement mort une dizaine de minutes, il ne rejouera jamais et devra vendre sa Les Paul. Il est mort le 14 juin 2016, à soixante-douze ans. Trente secondes de guitare improvisées sur une chanson d’amour resteront son monument.
Pourquoi la quatrième place : difficulté d’exécution maximale (direct, orchestre, prise unique), documentation abondante mais contradictoire, descendance forte, invention formelle limitée à l’arrangement. C’est la chanson d’amour la plus collective du classement — et la seule où le meilleur moment n’est pas de McCartney.
3. « Silly Love Songs » (1976) : la théorie du genre, dansée
Placer en troisième position une chanson qui n’est pas belle mais démonstrative peut sembler provocateur. C’est le deuxième résultat contre-intuitif annoncé en tête d’article, et il découle mécaniquement des critères : « Silly Love Songs » est le seul titre du corpus qui soit à la fois une chanson d’amour et un traité sur la chanson d’amour.
L’accusation
McCartney a lui-même exposé le contexte dans The Lyrics : il y avait eu, au milieu des années 1970, des accusations — dont une venant de John — selon lesquelles il n’écrivait que des chansons d’amour idiotes. L’idée sous-jacente, ajoute-t-il, était qu’il aurait dû être un peu plus dur, un peu plus au fait du monde. Puis il raconte le renversement : il a soudain compris que c’était exactement ce qu’est l’amour. L’amour est mondain. Il en avait la réputation ; il devait la défendre.
Dans un entretien à Billboard en 2001, il précise : au fil des ans, les gens ont dit qu’il chantait des chansons d’amour, qu’il écrivait des chansons d’amour, qu’il était sentimental. Il comprend ce qu’ils veulent dire, mais les gens font des chansons d’amour depuis toujours. Il les aime, d’autres les aiment, et il a la chance d’avoir beaucoup de gens qu’il aime dans sa vie. Alors, on peut les trouver idiotes — et quel est le problème ? Il ajoute un post-scriptum qui vaut tous les palmarès : les gens qui viennent le voir aujourd’hui, à l’âge où l’on a deux enfants et où l’on s’est un peu rangé, lui disent qu’ils l’ont trouvé sentimental pendant des années et qu’ils comprennent, maintenant.
Correctif factuel n°8 — la phrase de Lennon n’est pas sourcée. Tous les articles affirment que « Silly Love Songs » répond à une déclaration précise de John Lennon. Or aucune interview datée ne contient la formule exacte attribuée à Lennon. Ce qui est établi : Lennon a durement attaqué le travail de McCartney dans « How Do You Sleep? » (1971) ; il a, dans son grand entretien à David Sheff (1980), reproché à McCartney d’imiter Simon & Garfunkel et raillé « Let It Be » ; et c’est McCartney lui-même qui, rétrospectivement, désigne John comme l’une des sources de l’accusation. La chanson répond donc à un climat critique dont Lennon faisait partie, pas à une phrase citable. Nous avons documenté la mécanique de cette rivalité dans notre enquête sur le tandem Lennon-McCartney.
La construction : la réponse est dans le contrepoint
Il faut écouter « Silly Love Songs » comme un objet technique, et non comme une bluette disco. Trois éléments méritent l’attention.
La basse. C’est l’une des lignes de basse les plus élaborées de toute la carrière de McCartney — mobile, mélodique, placée très en avant dans le mixage, au point de fonctionner comme un second chant. Un homme accusé de facilité répond par la partie la plus difficile du disque, jouée par lui.
Les cuivres. McCartney a laissé la section de cuivres écrire elle-même ses parties. Trois ans après « My Love », la leçon McCullough est intégrée et devient méthode.
Le contrepoint final. La dernière partie superpose trois lignes vocales indépendantes qui disent trois choses différentes en même temps. C’est de l’écriture polyphonique, dans un tube de six minutes destiné aux pistes de danse. Le texte, lui, refuse toute métaphore : il répète des déclarations simples. La forme est savante, le propos est nu — et c’est exactement l’argument de la chanson.
Les chiffres, qui sont l’argument massue
Enregistrée le 16 janvier 1976 à Abbey Road, publiée sur Wings at the Speed of Sound en mars 1976, éditée en single le 1er avril aux États-Unis (face B : « Cook of the House », chanté par Linda) et le 30 avril au Royaume-Uni. Première place du Billboard Hot 100 à partir du 22 mai, puis retour au sommet le 12 juin : cinq semaines au total. Numéro un du classement annuel Billboard de 1976. Deuxième place au Royaume-Uni, première en Irlande. Disque d’or aux États-Unis. En 2013, Billboard établit qu’il s’agit du plus gros succès de McCartney au Hot 100 sur l’ensemble de sa carrière post-Beatles, 36ᵉ de son palmarès de tous les temps. Vingt-septième numéro un américain de McCartney comme auteur — record absolu pour un compositeur.
Correctif factuel n°9 — cinq semaines, mais pas d’affilée. On lit partout « cinq semaines consécutives ». C’est faux : la chanson est numéro un le 22 mai, quitte le sommet, puis y revient le 12 juin pour quatre semaines. Cinq semaines non consécutives. Second point : le titre est officiellement crédité à Paul McCartney et Linda McCartney, comme la quasi-totalité des chansons de Wings de cette période. Enfin, l’album est sorti le 25 mars 1976, mais les dates de single divergent d’un pays à l’autre : le raccourci « sorti en mars 1976 » recouvre en réalité trois dates.
Ajoutons une donnée que les commentateurs oublient : avec ce titre, McCartney devient la première personne à obtenir une chanson numéro un du classement annuel avec deux formations distinctes — les Beatles, puis Wings. C’est mathématiquement le point le plus haut jamais atteint par un auteur de chansons d’amour.
Pourquoi la troisième place : invention formelle réelle (le contrepoint final), difficulté d’exécution élevée, documentation excellente, descendance immense. Elle ne peut pas monter plus haut parce qu’elle argumente au lieu d’aimer : c’est une chanson sur l’amour, adressée aux critiques autant qu’à Linda.
2. « Two of Us » (1969) : la chanson qu’on attribue à la mauvaise personne
Il existe un malentendu tenace, et il est si beau qu’on hésite à le dissiper. Presque tout le monde entend dans « Two of Us » une chanson sur John Lennon et Paul McCartney — deux garçons qui rentrent chez eux, qui ont plus de souvenirs devant eux que de chemin derrière. Le film de 1970 y aide : on y voit les deux hommes partager un micro, front contre front, dans l’un des rares moments de tendreté visible de tout le projet Get Back. Un film américain de 2000 sur leur relation s’intitule même Two of Us.
Ce que McCartney a dit
Le sujet de la chanson est Linda Eastman. McCartney a raconté à plusieurs reprises leur habitude, au début de leur relation, de partir en voiture à la campagne et de se perdre volontairement : elle l’encourageait à quitter les routes qu’il connaissait, à s’arrêter n’importe où, à ne pas savoir où ils allaient. Pour un homme qui avait passé six ans à être conduit d’un hôtel à un aéroport, cette désorientation choisie était une expérience neuve — et c’est littéralement ce que raconte le texte : deux personnes qui roulent sans destination et qui rentrent.
Correctif factuel n°10 — non, ce n’est pas une chanson sur John. L’interprétation « Lennon-McCartney » est une lecture rétrospective, encouragée par le montage du film et par le contexte de la séparation. Elle n’est étayée par aucune déclaration de l’auteur. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que la chanson fonctionne aussi ainsi, et que McCartney n’a jamais cherché à corriger cette lecture. Une chanson écrite pour une femme est devenue, par l’image, l’hymne d’une amitié en train de finir. C’est un des plus beaux accidents de sens de l’histoire du groupe — mais c’est un accident.
La séance du 31 janvier 1969
Le trajet studio du morceau est un condensé de tout le chantier Get Back, que nous avons raconté en détail dans notre autopsie de l’album Let It Be. Aux studios de Twickenham, en janvier, le groupe l’essaie en version électrique, rapide, presque agressive — on l’entend dans les bandes de travail. Elle ne fonctionne pas.
La version publiée est enregistrée le 31 janvier 1969 dans le studio d’Apple, 3 Savile Row, au lendemain du concert sur le toit. C’est la dernière journée d’enregistrement du projet : les Beatles gravent ce jour-là trois titres au format acoustique et piano — « Two of Us », « The Long and Winding Road » et « Let It Be ». Le morceau retenu est donc un repli : deux guitares acoustiques, une basse, une batterie jouée aux balais. McCartney et Lennon chantent ensemble, à l’unisson et en harmonie, sur le même micro. Sur l’album de 1970, le titre est précédé de l’annonce absurde de Lennon sur « I Dig a Pygmy » — un fragment de studio placé là par Phil Spector.
Il faut mesurer la situation : la chanson la plus paisible du disque le plus conflictuel de l’histoire du groupe est enregistrée le dernier jour, par deux hommes qui se séparent, dont l’un chante à l’autre une chanson écrite pour sa future femme. On ne trouvera pas de meilleure image du printemps 1969, ni des démissions successives qui l’ont scandé.
Descendance
Elle est remarquable pour un titre jamais publié en single. Aimee Mann et Michael Penn en donnent en 2001 une version pour la bande originale du film I Am Sam, entièrement composée de reprises des Beatles — et c’est cette version qui a fait connaître le morceau à une génération entière. Le titre figure dans les quatre états concurrents du projet : les montages Glyn Johns, l’album Spector de 1970, Let It Be… Naked en 2003, et l’édition spéciale de 2021. McCartney l’a réintroduite dans ses tournées.
Pourquoi la deuxième place : documentation exceptionnelle, contexte historique unique, invention formelle modeste mais parfaite adéquation de la forme au propos, descendance forte. Elle est deuxième et non première parce qu’elle est une réussite d’écriture, non une prise de risque : le risque, ce jour-là, était ailleurs dans le bâtiment.
1. « Maybe I’m Amazed » (1970) : un homme seul, un studio vide, une seule journée
Il n’y avait pas d’autre choix possible, et il faut expliquer pourquoi — parce que la place de « Maybe I’m Amazed » en tête de tous les classements est devenue si automatique qu’on ne sait plus la justifier.
Le contexte : la pire année
La chanson est écrite en 1969, juste avant la dissolution des Beatles. McCartney a toujours dit qu’il l’avait écrite pour Linda et qu’il lui devait d’avoir traversé cette période. Il faut se représenter ce que « cette période » veut dire concrètement : le groupe se défait, Allen Klein est imposé contre son avis, le procès approche, l’homme se retire dans sa ferme d’Écosse, boit, ne se lève plus. La chanson n’est pas une déclaration de bonheur. C’est un constat de sauvetage — et le texte le dit littéralement, en trois formules qui commencent toutes par une hypothèse : peut-être suis-je. Il n’affirme rien ; il essaie.
C’est la première fois, dans tout le corpus, que McCartney écrit une chanson d’amour à la première personne du doute. Toutes les précédentes sont assurées de leur objet. Celle-ci ne l’est pas.
La séance : le 15 février 1970
Voici le point le plus mal compris de tout le dossier, et il mérite un correctif en bonne et due forme.
Correctif factuel n°11 — « Maybe I’m Amazed » n’est pas un enregistrement domestique. L’album McCartney (17 avril 1970) est célèbre pour avoir été bricolé à la maison sur un magnétophone Studer quatre pistes, à Cavendish Avenue. C’est vrai pour l’essentiel du disque. Ce n’est pas vrai pour « Maybe I’m Amazed » : le titre a été enregistré intégralement le 15 février 1970 au Studio Two d’EMI, Abbey Road, sur une machine huit pistes, avec Phil McDonald et Alan Parsons aux commandes, puis mixé le 22 février. Le lendemain de la séance, McCartney partait aux studios Morgan poursuivre l’album. Nous avions déjà signalé cette nuance dans notre sélection de vingt chansons pour découvrir McCartney : la légende du disque entièrement domestique est fausse, et elle l’est précisément sur son meilleur titre.
Le protocole, tel que McCartney l’a lui-même publié dans le communiqué de presse d’avril 1970, mérite d’être reproduit dans l’ordre, parce qu’il constitue la meilleure description existante de sa méthode d’homme-orchestre : piste 1, piano. Piste 2, chant. Piste 3, batterie. Piste 4, basse. Pistes 5 et 6, chœurs — plus un orgue sur la 6. Piste 7, guitare solo. Piste 8, guitares d’accompagnement. Il ajoute une phrase : Linda et lui forment le groupe vocal d’accompagnement.
Un seul homme, huit pistes, une journée. Alan Parsons, second ingénieur ce jour-là et futur auteur du Dark Side of the Moon, s’en souvenait encore cinquante ans plus tard : McCartney a joué tous les instruments, chanté toutes les voix avec une petite contribution de Linda, et il a fait la chose entière, du début à la fin — basse, batterie, guitares, claviers, tout — en une journée. Parsons dit avoir été très, très impressionné.
L’ordre de superposition est capital et il faut le noter : le piano et la voix d’abord, la batterie et la basse ensuite. C’est exactement l’inverse d’une séance de groupe normale, où l’on grave la section rythmique en premier. C’est aussi le même protocole que McCartney avait utilisé pour la démo de « Come and Get It » en juillet 1969 — la basse en dernier — et que nous avons décrit dans nos articles sur les séances de 1969. La méthode de l’homme-orchestre était donc déjà au point avant la séparation.
Ce qui est audible
Deux détails à guetter. À 0’44, on entend le bruit des baguettes de batterie qui se cognent l’une contre l’autre : un défaut, nettoyé lors de la réédition de 2011 — ce qui signifie que les auditeurs de 2011 et ceux de 1970 n’entendent pas le même disque, situation que nous avons rencontrée à plusieurs reprises dans notre dossier sur les mixages mono et stéréo.
Et surtout, le solo de guitare. Il est joué par un homme qui n’est pas guitariste soliste, et cela s’entend : il est urgent, mal peigné, presque en retard sur lui-même. C’est un des rares solos de l’histoire de McCartney où l’on perçoit la difficulté physique du geste. Comparez-le au solo parfait de « Taxman », joué par le même homme quatre ans plus tôt : là, c’était de la virtuosité ; ici, c’est de la nécessité.
Le jugement des autres Beatles
Sur ce point aussi, la mémoire collective s’est trompée de destinataire. On attribue souvent à John Lennon un éloge de « Maybe I’m Amazed ». Ce qui est documenté, c’est que Lennon a jugé l’album McCartney très sévèrement — il a parlé de bêtise et de musique à la Engelbert Humperdinck. C’est George Harrison qui a distingué ce titre : dans un commentaire par ailleurs peu enthousiaste sur le reste du disque, il tenait « That Would Be Something » et « Maybe I’m Amazed » pour excellents, et jugeait le reste correct. Venant de l’homme dont nous avons raconté la longue guerre silencieuse avec McCartney, l’éloge a du poids.
La chanson qui n’a jamais été un single — puis qui l’est devenue
McCartney refuse d’en faire un single en 1970. Elle passe pourtant massivement en radio dans le monde entier. Un film promotionnel est monté à partir de diapositives prises par Linda.
Il faudra attendre 1977 pour qu’un single existe : une version de concert, extraite de Wings Over America, atteindra le Top 10 américain. C’est un cas rare et instructif : le disque le plus célèbre de la chanson n’est pas celui du 15 février 1970. Le personnel de la version live est celui de Wings — Denny Laine, Jimmy McCulloch, Joe English — c’est-à-dire que la chanson d’un homme seul est devenue, sept ans plus tard, une chanson de groupe.
La postérité
En 2011, Rolling Stone la classe 347ᵉ de ses cinq cents plus grandes chansons de tous les temps. En 2024, la même revue la classe première de toutes les chansons solo des ex-Beatles, tous auteurs confondus — devant « Imagine », devant « My Sweet Lord », devant « Photograph ». C’est un verdict qui vaut ce que valent les classements, mais il indique un consensus qui n’a fait que se renforcer en cinquante-cinq ans.
Et McCartney lui-même ? Interrogé en 2017 sur la chanson pour laquelle il aimerait qu’on se souvienne de lui, il a cité celle-ci. Pas « Yesterday », qui a été reprise plus que toute autre chanson au monde. Pas « Hey Jude ». Celle qu’il a écrite pour Linda dans la pire année de sa vie, et enregistrée seul en une journée.
Pourquoi la première place : les quatre critères sont au maximum. Invention formelle — la chanson d’amour au conditionnel. Difficulté — huit pistes en un jour, seul. Documentation — protocole publié par l’auteur, témoignage de l’ingénieur, date certaine. Descendance — reprise, rejouée, classée première par ses pairs et par son auteur. Il n’y a pas de débat.
Il reste à récapituler, à nommer les absentes, et à examiner le cas limite qui commande toute la définition retenue ici.
Le classement en un tableau
| Rang | Titre | Année | Destinataire | Famille | Point décisif |
|---|---|---|---|---|---|
| 1 | Maybe I’m Amazed | 1970 | Linda | Dévotion / peur | Huit pistes en une journée, seul, au Studio Two |
| 2 | Two of Us | 1969 | Linda | Mémoire | Dernier jour d’enregistrement du projet Get Back |
| 3 | Silly Love Songs | 1976 | Linda / les critiques | Adresse (méta) | Contrepoint final à trois voix ; n°1 annuel Billboard |
| 4 | My Love | 1973 | Linda | Dévotion | Solo improvisé de McCullough en direct devant l’orchestre |
| 5 | Calico Skies | 1992 / 1997 | Linda | Dévotion / protestation | Écrite à la bougie pendant l’ouragan Bob |
| 6 | Things We Said Today | 1964 | Jane Asher | Mémoire (au futur) | La nostalgie anticipée comme dispositif |
| 7 | Somedays | 1997 | Linda | Description | Écrite en deux heures chronométrées ; orchestration de Martin |
| 8 | From a Lover to a Friend | 2001 | non déclarée | Peur | Une seule interprétation publique en carrière |
| 9 | My Valentine | 2012 | Nancy Shevell | Adresse | Premier disque de sa vie sans toucher un instrument |
| 10 | Warm and Beautiful | 1976 | Linda | Description | Détruite par la critique, rejouée aux obsèques |
Les dix suivantes
Un classement de dix titres sur un corpus de plusieurs centaines de chansons est une amputation. Voici, dans l’ordre chronologique, les dix qui ont manqué la sélection de peu, avec la raison exacte de leur élimination.
- « Every Night » (1970). Écrite en Écosse, sur le même album que « Maybe I’m Amazed » et dans le même état d’esprit. Éliminée parce que c’est une chanson sur la dépression, dont la sortie est une personne — l’amour y est un remède, pas un sujet.
- « Bluebird » (1974). Le sommet acoustique de Band on the Run, harmonies Paul-Linda-Denny Laine, saxophone soprano de Howie Casey. Éliminée parce que sa thématique réelle est l’évasion, l’amour n’y servant que de véhicule.
- « Love in Song » (1975). L’un des plus beaux arrangements de la période Venus and Mars. Éliminée pour insuffisance de documentation : on ne sait presque rien de sa genèse.
- « I’m Carrying » (1978). Deux minutes quarante d’London Town, guitare acoustique et cordes, d’une délicatesse extrême. Éliminée parce qu’elle est une miniature : elle ne pose aucun problème et n’en résout aucun.
- « Waterfalls » (1980). Sur McCartney II, au milieu des expérimentations électroniques dont nous avons parlé à propos de « Temporary Secretary » et de « Frozen Jap », une ballade au piano électrique d’une nudité désarmante — et une chanson de peur pure : ne pars pas, ne prends pas de risques. Éliminée d’extrême justesse.
- « Here Today » (1982). Voir la section qui suit : elle est éliminée par définition, non par mérite.
- « No More Lonely Nights » (1984). Solo de David Gilmour, l’une des plus belles ballades tardives ; nous lui avons consacré un article et une étude du solo. Éliminée parce que c’est une chanson de manque écrite pour un film — la commande y précède le sentiment.
- « Only Love Remains » (1986). Le meilleur titre de Press to Play, dernière séance de l’album, arrangement de cordes. Éliminée parce qu’elle est engloutie par la production de son époque.
- « Distractions » (1989). Sur Flowers in the Dirt, arrangement de Clare Fischer, une bossa mélancolique magnifique. Éliminée pour cause de sujet : c’est une chanson sur l’impossibilité de se concentrer sur l’amour.
- « Beautiful Night » (1997). Commencée en 1986 à New York avec Phil Ramone, reprise en 1997 avec Ringo Starr à la batterie et un arrangement de George Martin enregistré à Abbey Road le 14 février 1997. Éliminée parce que la version publiée est une reconstruction, non une chanson.
Mentionnons enfin, pour le corpus le plus récent, « Women and Wives » sur McCartney III (2020) et « Home to Us », le duo avec Ringo Starr tiré de The Boys of Dungeon Lane (2026), qui déplace la question de l’amour conjugal vers celle du foyer. Il est trop tôt pour les classer ; il n’est pas trop tôt pour les signaler.
Les grandes absentes, et pourquoi
Le bloc Beatles déjà traité
Rappelons-le une dernière fois : « All My Loving », « And I Love Her », « Michelle », « Here, There and Everywhere » et « I Will » ne sont pas absentes par jugement mais par règle. Elles occupent respectivement les dixième, huitième, septième, cinquième et troisième places de notre classement des chansons d’amour des Beatles, où elles sont analysées en détail. Un lecteur qui voudrait constituer le « vrai » top 10 McCartney toutes périodes confondues n’aura qu’à fusionner les deux listes ; il obtiendra un classement de vingt titres dont aucun n’est faible.
« Yesterday »
Elle n’est pas ici, et elle ne devrait figurer dans aucun classement de chansons d’amour. C’est une chanson de perte : la femme est partie, on ignore pourquoi, et le narrateur ne s’adresse pas à elle mais à lui-même. La psychanalyse sauvage qui y voit une élégie pour Mary McCartney, morte quand son fils avait quatorze ans, n’a jamais été confirmée par l’auteur, mais elle indique bien de quel côté penche la chanson. Nous avons démonté ses légendes une par une dans notre article dédié.
« The Long and Winding Road »
Chanson d’un retour impossible, écrite à la ferme d’Écosse, dont le sujet réel est l’éloignement — et dont l’histoire discographique, avec les trente-trois musiciens et les quatorze choristes ajoutés par Phil Spector le 1er avril 1970, appartient au dossier Let It Be et non à celui de l’amour. Tout est raconté ici.
« For No One »
Le chef-d’œuvre anti-amoureux du corpus, écrit dans une salle de bain d’un chalet suisse en mars 1966 pendant des vacances de ski avec Jane Asher. C’est une chanson de rupture observée de l’extérieur, à la deuxième personne, d’une froideur clinique. Elle a sa place dans un classement des plus grandes chansons de McCartney ; elle n’a rien à faire dans celui-ci.
« Ebony and Ivory », « Say Say Say », « Wonderful Christmastime »
Trois succès considérables, aucun n’étant une chanson d’amour. Le premier est une allégorie politique, le deuxième une chanson de séduction cosignée avec Michael Jackson, le troisième un objet saisonnier. Ils illustrent une évidence utile : McCartney n’écrit pas que des chansons d’amour, contrairement à ce que l’accusation de 1976 supposait.
« Here Today » : la chanson d’amour qui n’en est pas une
Il faut s’arrêter sur ce cas, parce qu’il fixe la limite de tout ce qui précède.
En 1981, quelques mois après l’assassinat de John Lennon, Paul McCartney écrit « Here Today », publiée sur Tug of War en 1982 — album produit par George Martin, dont nous avons raconté la genèse dans notre dossier. La chanson est construite comme une conversation avec un mort : elle imagine ce que Lennon répondrait s’il pouvait répondre — c’est-à-dire, très probablement, une moquerie. Elle contient l’un des rares aveux directs de toute la carrière de McCartney : le souvenir d’un soir où les deux hommes ont pleuré ensemble.
Sur le plan formel, elle emploie exactement les mêmes outils que les chansons d’amour du classement : quatuor à cordes arrangé par George Martin, voix nue, texte à la deuxième personne, adresse directe à un absent. C’est même, techniquement, la sœur jumelle de « Yesterday » — même effectif, même producteur, dix-sept ans d’écart. McCartney l’a jouée sur scène pendant quarante ans, seul avec une guitare acoustique, et elle est le moment où les stades se taisent.
Nous l’avons exclue, et cette exclusion est le point le plus discutable de l’article. La raison est de méthode : si l’on admet la chanson d’amitié dans le périmètre, alors il faut y admettre aussi « Let It Be » (adressée à une mère morte), « Little Willow » (adressée aux enfants de Maureen Starkey), « Put It There » (adressée au père) et « Dear Boy » (adressée à un ex-mari). Le corpus devient ingérable et la notion se dissout.
Mais l’exclusion révèle quelque chose d’important, et c’est peut-être la conclusion la plus intéressante de tout ce travail : les mêmes outils servent aux deux. McCartney n’a pas une technique pour les chansons d’amour et une autre pour les chansons de deuil. Il a une technique pour s’adresser à quelqu’un. Le destinataire change ; la grammaire, non. Cela se vérifie sur soixante-deux ans et sur cinq destinataires — Jane, Linda, Nancy, John, Jim.
Ce que le classement démontre
Un déplacement daté : 1970
Regardons la répartition chronologique des dix titres retenus : deux avant 1970 (1964, 1969), cinq entre 1970 et 1976, trois après 1992. Le milieu de la carrière — les années 1978-1990 — est vide. Ce trou n’est pas un accident de goût : c’est la période où McCartney produit des chansons d’amour en série, professionnellement, sans nécessité. « Only Love Remains », « No More Lonely Nights », « So Bad », « Somebody Who Cares » : ce sont d’excellents artisanats. Aucun n’est une prise de risque.
Ce qui déclenche les grandes chansons est identifiable dans chacun des cas retenus, et c’est toujours la même chose : une contrainte extérieure. Un bateau qui roule (1964). Un groupe qui se dissout (1969-1970). Un guitariste qui refuse un solo (1973). Une accusation publique (1976). Un ouragan (1991). Une séance photo de deux heures (1994). Un deuil (2001). Une pluie marocaine (2008 ou 2009). McCartney n’écrit pas mieux quand il est heureux : il écrit mieux quand quelque chose lui résiste.
Une spécialité : la durée
Le second enseignement est thématique. La chanson d’amour populaire, dans son immense majorité, traite du commencement (la rencontre, le désir) ou de la fin (la rupture, le manque). McCartney, après 1970, écrit presque exclusivement sur le milieu : la vie commune, l’habitude, la durée. C’est un terrain que la chanson pop avait quasiment abandonné aux standards d’avant-guerre — ce qui explique, soit dit en passant, pourquoi « My Valentine » sonne comme du Cole Porter : McCartney était déjà, depuis quarante ans, sur le territoire de Cole Porter.
Écrire sur le milieu d’une histoire d’amour est beaucoup plus difficile que d’écrire sur son début, parce qu’il ne s’y passe rien. Il n’y a pas d’événement, pas de suspense, pas d’issue. C’est précisément ce qui fait passer ces chansons pour faciles : elles n’ont pas d’intrigue. Le procès en niaiserie intenté à McCartney depuis 1976 est en réalité un procès en absence de drame — et il a été instruit par une génération de critiques pour qui le rock devait être un conflit.
La réponse de 1976 était la bonne
D’où la troisième conclusion, et elle est plus large que son objet. Quand McCartney répond, en 1976, que l’amour est mondain, il ne défend pas ses chansons : il conteste une hiérarchie. Cette hiérarchie — la colère est sérieuse, la tendresse est légère — a structuré la critique rock pendant trente ans, et elle explique une partie de la longue sous-estimation du travail post-Beatles de McCartney, dont nous avons vu l’ampleur en analysant le retournement britpop des années 1990.
Le fait brut, le voici : la chanson qui a le plus vendu en 1976, tous genres confondus, était une chanson qui expliquait pourquoi il fallait continuer à écrire des chansons d’amour. Cinquante ans plus tard, l’auteur, à quatre-vingt-quatre ans, tourne encore, et le morceau qu’il désigne comme son testament est celui qu’il a écrit pour sa femme un mois avant que son groupe n’explose.
Guide d’écoute en dix étapes
- « Maybe I’m Amazed », 0’44. Le choc des baguettes de batterie, présent sur les pressages d’origine, nettoyé en 2011. C’est votre test de version.
- « Maybe I’m Amazed », le solo. Écoutez la fin des phrases : elles s’arrêtent une fraction avant, comme si la main manquait de temps. C’est un bassiste qui joue de la guitare solo.
- « Two of Us », l’entrée. Isolez la batterie : elle est jouée aux balais, quasi inaudible. Puis remarquez que les deux voix sont sur le même micro — l’équilibre bouge selon qui se penche.
- « Silly Love Songs », dernière minute. Concentrez-vous sur une seule des trois lignes vocales, puis réécoutez en suivant une autre. Trois textes différents avancent en même temps.
- « Silly Love Songs », la basse. Suivez-la seule, du début à la fin. Elle ne double jamais le chant et ne se répète presque pas.
- « My Love », 2’10 à 2’40. Le solo. Notez que la guitare attend l’entrée de l’orchestre avant sa première note — le guitariste cherche son point d’appui en direct.
- « Calico Skies ». Comptez à trois temps : c’est une valse. Puis écoutez la frappe percussive, censée évoquer un tambour médiéval.
- « Things We Said Today », le pont. Le passage du mineur au majeur. Et, en arrière-plan, le piano de Lennon qui n’aurait pas dû s’y trouver.
- « Somedays », les deux versions. Comparez le mixage orchestral de 1997 et le mixage sans orchestre publié en 2020. Vous entendrez exactement ce que Martin a ajouté — et ce qu’il a couvert.
- « My Valentine ». Écoutez la guitare acoustique en contrechant : c’est Clapton, et non l’acteur du clip.
Les onze correctifs factuels de cet article
| N° | Affirmation répandue | Ce qui est établi |
|---|---|---|
| 1 | Johnny Depp joue le solo de « My Valentine » | C’est Eric Clapton sur le disque ; Depp a enregistré sa partie pour le clip |
| 2 | « Kisses on the Bottom » est le 15ᵉ album solo | 15ᵉ ou 16ᵉ selon la méthode de comptage ; aucune numérotation canonique n’existe |
| 3 | « From a Lover to a Friend » est du 27 février 2001 | Deux dates concurrentes (20 et 27 février) ; écrire « fin février 2001 » |
| 4 | L’orchestre de « Somedays » a été gravé à Abbey Road | 10 juin 1996 chez AIR Lyndhurst ; Abbey Road correspond à « Beautiful Night », 14 février 1997 |
| 5 | « Things We Said Today » a été écrite aux Bahamas | Îles Vierges américaines ; le souvenir de McCartney est inexact sur ce point |
| 6 | « Calico Skies » est une chanson de 1997 | Écrite en août 1991, enregistrée le 3 septembre 1992, publiée en mai 1997 |
| 7 | Le solo de « My Love » a été enregistré à Abbey Road | McCullough dit AIR, McCartney dit Abbey Road ; divergence non tranchée |
| 8 | « Silly Love Songs » répond à une phrase de Lennon | Aucune citation datée ; l’attribution vient du récit rétrospectif de McCartney |
| 9 | Cinq semaines consécutives au sommet en 1976 | Cinq semaines non consécutives (22 mai, puis 12 juin + quatre semaines) |
| 10 | « Two of Us » parle de Lennon et McCartney | Chanson écrite sur Linda et leurs promenades en voiture ; lecture rétrospective née du film |
| 11 | « Maybe I’m Amazed » a été enregistrée à la maison, et Lennon l’a louée | Studio Two d’Abbey Road, 15 février 1970, huit pistes ; c’est Harrison qui l’a distinguée, Lennon jugeant l’album sévèrement |
Ce qu’on ne sait toujours pas
Un article honnête doit indiquer les trous de sa propre documentation. Voici les nôtres.
- L’année exacte de « My Valentine ». Le jour est certain (un 14 février), le lieu aussi (un hôtel marocain), mais l’année ne l’est pas. McCartney rencontre Nancy Shevell en 2007 ; le voyage a lieu avant qu’ils ne soient officiellement ensemble. 2008 et 2009 sont l’une et l’autre plausibles ; aucune source ne tranche.
- L’identité du pianiste de l’hôtel. Un Irlandais, amateur de boisson, disposant d’un vaste répertoire de standards. Il n’a jamais été retrouvé. Il est pourtant le déclencheur direct d’un album entier.
- Le studio de « My Love ». Voir le correctif n°7. Les deux témoignages émanent des deux protagonistes directs, et ils se contredisent.
- La destinataire de « From a Lover to a Friend ». Le contexte biographique appelle une lecture évidente. McCartney ne l’a jamais confirmée, et il n’a jamais commenté la chanson en détail.
- Les crédits d’arrangement de « Warm and Beautiful ». Les cordes et le bugle ténor entendus sur le disque ne sont attribués à personne dans les crédits publiés.
- La date d’écriture de « Two of Us ». Elle est postérieure à l’installation de Linda à Londres et antérieure à janvier 1969, mais aucune source ne donne de mois.
Chronologie
| Date | Événement |
|---|---|
| Avril 1963 | Rencontre de Paul McCartney et Jane Asher au Royal Albert Hall |
| 3-4 mai 1964 | Départ pour les Îles Vierges ; écriture de « Things We Said Today » à bord du Happy Days |
| 2 juin 1964 | Enregistrement en trois prises au Studio Two d’Abbey Road |
| 10 juillet 1964 | Publication en face B de « A Hard Day’s Night » |
| 15 mai 1967 | Rencontre de Paul McCartney et Linda Eastman au Bag O’Nails |
| Janvier 1969 | Répétitions électriques de « Two of Us » à Twickenham |
| 30 janvier 1969 | Concert sur le toit du 3 Savile Row |
| 31 janvier 1969 | Version définitive de « Two of Us », dernier jour d’enregistrement du projet |
| 12 mars 1969 | Mariage de Paul McCartney et Linda Eastman |
| 15 février 1970 | Enregistrement intégral de « Maybe I’m Amazed » en une journée |
| 22 février 1970 | Mixage du titre |
| 17 avril 1970 | Sortie de l’album McCartney |
| 8 mai 1970 | Sortie de Let It Be au Royaume-Uni |
| 2 juin 1973 | « My Love » n°1 du Billboard Hot 100, premier n°1 américain de Wings |
| 16 janvier 1976 | Enregistrement de « Silly Love Songs » à Abbey Road |
| 2 février 1976 | Enregistrement de « Warm and Beautiful » |
| 25 mars 1976 | Sortie de Wings at the Speed of Sound |
| 22 mai 1976 | « Silly Love Songs » n°1 aux États-Unis ; n°1 du classement annuel |
| 1977 | La version de concert de « Maybe I’m Amazed » entre au Top 10 américain |
| 1982 | « Here Today » sur Tug of War |
| Août 1991 | Ouragan Bob ; écriture de « Calico Skies » et « Winedark Open Sea » |
| 3 septembre 1992 | Enregistrement de « Calico Skies » en une séance, au Hog Hill Mill |
| 18 mars 1994 | Écriture de « Somedays » en deux heures |
| 1-3 novembre 1995 | Enregistrement de « Somedays », piste de base en une prise |
| 10 juin 1996 | Surimpression orchestrale de George Martin, quatorze musiciens |
| 5 mai 1997 | Sortie de Flaming Pie |
| 17 avril 1998 | Mort de Linda McCartney |
| 10 avril 1999 | Concert for Linda au Royal Albert Hall ; Elvis Costello chante « Warm and Beautiful » |
| 1999 | Working Classical : versions pour cordes de « Warm and Beautiful » et « Calico Skies » |
| Fin février 2001 | Enregistrement de « From a Lover to a Friend » aux studios Henson |
| 20 octobre 2001 | Unique interprétation publique du titre, Concert for New York City |
| 29 octobre 2001 | Sortie du single, recettes versées aux pompiers et policiers de New York |
| 2003 | « Calico Skies » réenregistrée pour l’album caritatif Hope |
| 2008 ou 2009 | Écriture de « My Valentine » au Maroc, un 14 février |
| 9 octobre 2011 | Mariage avec Nancy Shevell ; « My Valentine » chantée pour la première danse |
| 20 décembre 2011 | Sortie du single « My Valentine » |
| 6 février 2012 | Sortie de Kisses on the Bottom |
| 14 juin 2016 | Mort d’Henry McCullough |
| 2020 | Réédition de Flaming Pie : mixage de « Somedays » sans orchestre |
| 2024 | « Maybe I’m Amazed » classée n°1 de toutes les chansons solo des ex-Beatles par Rolling Stone |
| 16 mai 2025 | « My Valentine » en duo avec Barbra Streisand |
Questions fréquentes
Quelle est la plus belle chanson d’amour de Paul McCartney ?
Selon les quatre critères de ce classement, « Maybe I’m Amazed » (1970), écrite pour Linda McCartney pendant la dissolution des Beatles et enregistrée seule en une journée au Studio Two d’Abbey Road. McCartney lui-même l’a désignée en 2017 comme la chanson pour laquelle il aimerait qu’on se souvienne de lui, et Rolling Stone l’a classée en 2024 première de toutes les chansons solo des quatre Beatles.
Combien de chansons Paul McCartney a-t-il écrites pour Linda ?
Il n’existe pas de décompte officiel, et la question est mal posée : beaucoup de chansons lui sont dédiées sans la nommer. Le noyau incontesté comprend « The Lovely Linda », « Maybe I’m Amazed », « My Love », « Warm and Beautiful », « Silly Love Songs », « Somedays », « Calico Skies » et « Two of Us ». En comptant largement, on dépasse la vingtaine sur vingt-neuf ans de mariage.
Pourquoi « And I Love Her » ou « Here, There and Everywhere » ne figurent-elles pas ici ?
Parce qu’elles sont déjà classées dans notre palmarès des dix plus belles chansons d’amour des Beatles. Les reprendre reviendrait à publier deux fois le même article. Les deux listes sont complémentaires et se lisent ensemble.
« Silly Love Songs » est-elle vraiment une réponse à John Lennon ?
En partie seulement. McCartney a lui-même expliqué que l’accusation d’écrire des chansons d’amour idiotes venait de plusieurs sources dans le milieu des années 1970, dont John. Mais aucune interview de Lennon ne contient la formule exacte qu’on lui prête. La chanson répond à un climat critique, pas à une phrase.
Quelle est la chanson d’amour la plus difficile à jouer ?
« Silly Love Songs », pour la ligne de basse et pour le contrepoint vocal final à trois voix. « Maybe I’m Amazed » est la plus difficile à chanter : la tessiture est large et le morceau exige une tension vocale continue.
Qui joue le solo de « My Love » ?
Henry McCullough, guitariste de Wings de 1972 à 1973, sur une Gibson Les Paul Goldtop. Le solo a été improvisé en une prise, en direct, devant l’orchestre, contre le solo que McCartney avait écrit et fait répéter.
« Two of Us » parle-t-elle de John Lennon ?
Non. McCartney a expliqué qu’elle décrivait ses escapades en voiture avec Linda, où ils se perdaient volontairement. L’interprétation « Lennon-McCartney » vient du film de 1970, où l’on voit les deux hommes chanter face à face sur le même micro.
Où « Maybe I’m Amazed » a-t-elle été enregistrée ?
Au Studio Two d’EMI, Abbey Road, le 15 février 1970, sur une machine huit pistes, avec Phil McDonald et Alan Parsons — et non à domicile, contrairement à ce que suggère la réputation de l’album McCartney.
Pourquoi « Yesterday » n’est-elle pas dans ce classement ?
Parce que ce n’est pas une chanson d’amour mais une chanson de perte. Le narrateur ne s’adresse à personne et l’objet aimé n’a ni nom ni visage. Voir notre article dédié.
Quelle est la chanson d’amour la plus récente de Paul McCartney ?
Dans le corpus publié, « My Valentine » (2012) reste la dernière grande chanson d’amour au sens strict, complétée par « Women and Wives » sur McCartney III (2020). L’album The Boys of Dungeon Lane (2026) déplace le propos vers le foyer et l’amitié plutôt que vers l’amour conjugal.
Existe-t-il des versions orchestrales de ces chansons ?
Oui. Working Classical (1999) contient des arrangements pour quatuor à cordes et pour orchestre de « Warm and Beautiful », « Calico Skies », « My Love » et plusieurs autres titres du corpus amoureux. C’est le meilleur moyen d’entendre les mélodies séparées de leur production d’époque.
Paul McCartney joue-t-il encore ces chansons sur scène ?
Régulièrement. « Maybe I’m Amazed », « My Love », « Calico Skies » et « Here Today » figurent parmi les titres récurrents de ses tournées depuis 2002. « From a Lover to a Friend » n’a été jouée qu’une seule fois, en 2001.
Glossaire
- Anadiplose. Figure de style consistant à reprendre en tête de proposition le mot qui terminait la précédente. McCartney la nomme lui-même à propos de « Somedays ».
- Face B. Second titre d’un disque 45 tours. « Things We Said Today » est la face B de « A Hard Day’s Night » au Royaume-Uni.
- Hog Hill Mill. Moulin reconverti en studio par McCartney à Icklesham, dans le Sussex, utilisé depuis 1985 ; lieu d’enregistrement de « Calico Skies », « Somedays » et des séances de Free as a Bird.
- Homme-orchestre. Méthode consistant à jouer soi-même tous les instruments par superpositions successives. Formalisée par McCartney en 1969-1970 et poursuivie jusqu’à McCartney III.
- Prise (take). Une exécution enregistrée. « Things We Said Today » a nécessité trois prises ; « I Will », soixante-sept.
- Repisse (leakage). Passage indésirable du son d’un instrument dans le micro d’un autre. C’est par repisse que le piano de Lennon, censé être supprimé, subsiste sur « Things We Said Today ».
- Standard. Chanson du répertoire populaire américain d’avant 1960, entrée dans le patrimoine commun des interprètes. Modèle avoué de « My Valentine ».
- Surimpression (overdub). Ajout d’une partie sur un enregistrement existant. L’orchestre de « Somedays » est une surimpression réalisée sept mois après la piste de base.
- Tabor. Petit tambour médiéval joué d’une main. Référence sonore revendiquée par McCartney pour « Calico Skies ».
- Working Classical. Album de 1999 réunissant des arrangements classiques de chansons de McCartney, dont plusieurs du corpus amoureux, préparés après la mort de Linda.
Pour aller plus loin sur yellow-sub.net
Les classements et sélections
- Les 10 plus belles chansons d’amour des Beatles — le pendant direct de cet article
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- Tug of War
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Les chansons
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- Les démissions successives des Beatles
- Les Beatles, Oasis et le retournement britpop
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- L’expérimentation en studio
- Les légendes urbaines des Beatles
- Les Beatles en chiffres
- Peter Brown
- Les Beatles à la BBC
- Brian Epstein, le vrai cinquième Beatle
- La page Paul McCartney
Bibliographie et sources
Ouvrages
- Paul McCartney, The Lyrics: 1956 to the Present, Allen Lane, 2021 — source directe pour « My Love », « Somedays », « Calico Skies » et « Silly Love Songs ».
- Barry Miles, Paul McCartney: Many Years From Now, Secker & Warburg, 1997 — récit de l’écriture de « Things We Said Today ».
- Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions, Hamlyn, 1988 ; notes de pochette de Flaming Pie, 1997.
- Ian MacDonald, Revolution in the Head, Fourth Estate, 1994 — analyse de « Things We Said Today ».
- Luca Perasi, Paul McCartney: Music Is Ideas. The Stories Behind the Songs, vol. 1 (1970-1989) et vol. 2 (1990-2012), LILY Publishing — référence pour les dates de séance de la période solo.
- Allan Kozinn et Adrian Sinclair, The McCartney Legacy, Volume 1: 1969-73, Dey Street Books, 2022 — témoignage d’Alan Parsons sur la séance du 15 février 1970.
- Chip Madinger et Mark Easter, Eight Arms to Hold You, 44.1 Productions, 2000.
- Howard Sounes, Fab: An Intimate Life of Paul McCartney, HarperCollins, 2010.
- Peter Doggett, You Never Give Me Your Money, The Bodley Head, 2009.
- Walter Everett, The Beatles as Musicians, Oxford University Press, 1999-2001.
- Tim Riley, Tell Me Why, Knopf, 1988 — lecture de « Silly Love Songs ».
- David Sheff, All We Are Saying, St. Martin’s Griffin, 2000 — entretiens Lennon de 1980.
Périodiques et entretiens
- Club Sandwich n°82, été 1997 — récit de l’ouragan Bob par Paul McCartney.
- Billboard, 2001 — entretien sur « Silly Love Songs ».
- Mojo, octobre 2010 et 2012 — « My Love » et « My Valentine ».
- Rolling Stone, critique de Wings at the Speed of Sound, 1976 ; classements de 2011 et 2024.
- Hot Press et Classic Rock Here and Now, 2012 — entretiens avec Henry McCullough sur le solo de « My Love ».
- The Tracks of My Years, BBC Radio 2, 27 septembre 2019 — Alan Parsons sur « Maybe I’m Amazed ».
- McCartney: A Life in Lyrics, podcast, 2023 — récit du voyage au Maroc.
- Communiqué de presse de l’album McCartney, avril 1970 — protocole des huit pistes, publié par l’auteur.
- Bases de données de référence : The Beatles Bible, The Paul McCartney Project, jpgr.co.uk.
