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Le Dakota, l’immeuble de John Lennon à New York : son histoire, la nuit du 8 décembre 1980, les dix minutes de silence et la cassette de Yoko Ono

Par Clive Helday
Dakota John Lennon : l'immeuble, le 8 décembre 1980 et l'hommage

Au coin de la 72e Rue et de Central Park West, un immeuble de brique jaune aux toits pointus regarde le parc depuis 1884. Les New-Yorkais l’appellent le Dakota. C’est là que John Lennon a vécu ses sept dernières années, là qu’il a élevé Sean, là qu’il a été abattu le 8 décembre 1980. C’est aussi devant ses grilles que le monde est venu pleurer, avant que Yoko Ono ne demande à la planète entière dix minutes de silence. Histoire d’un bâtiment, d’un deuil et d’une cassette gardée au fond d’un sac.

L’essentiel en 30 secondes

  • Le Dakota est un immeuble d’appartements de luxe construit de 1880 à 1884 au 1 West 72nd Street, à Manhattan, par l’architecte Henry Janeway Hardenbergh pour Edward Cabot Clark, le patron des machines à coudre Singer.
  • John Lennon et Yoko Ono s’y installent en 1973, dans un vaste appartement du septième étage. Sean y grandit à partir de 1975.
  • Le 8 décembre 1980, vers 22 h 50, Lennon est abattu sous le porche de l’entrée de la 72e Rue, au retour du studio Record Plant.
  • Le 14 décembre 1980, à 14 heures (heure de New York), Yoko Ono obtient du monde entier dix minutes de silence : plus de 50 000 personnes à Central Park, environ 30 000 à Liverpool, des radios qui coupent leur antenne.
  • Yoko Ono racontera avoir gardé, dans les semaines suivantes, une simple cassette de Grow Old With Me dans son sac, avec des clochettes accrochées à sa porte pour ne pas se la faire voler.
  • Strawberry Fields, le mémorial de Central Park situé juste en face du Dakota, est inauguré le 9 octobre 1985.
  • Yoko Ono a quitté le Dakota pour une ferme de l’État de New York ; son départ est rendu public en février 2023.

Il y a des adresses que l’on ne prononce pas sans un léger pincement. Pour des millions d’amateurs des Beatles, le Dakota en fait partie. On y vient du monde entier, on photographie la loge du gardien, on lève les yeux vers les fenêtres du septième étage, puis on traverse Central Park West pour aller s’asseoir quelques minutes devant la mosaïque “Imagine”. Le trajet ne prend pas une minute. Il résume pourtant à lui seul toute la fin de l’histoire de John Lennon : la maison, le crime, le deuil, la mémoire.

Cet article ne raconte pas, heure par heure, la journée du 8 décembre 1980. Elle a déjà été retracée en détail sur Yellow-Sub, de la photo d’Annie Leibovitz à la dernière interview jusqu’à la dernière séance de studio sur Walking on Thin Ice, en passant par le café La Fortuna où il prenait son petit-déjeuner. Ce qui nous intéresse ici, c’est le lieu lui-même, et ce qui s’y est joué après : l’immeuble assiégé par la foule, l’hommage planétaire voulu par Yoko Ono, le deuil d’une femme sous les projecteurs, et la manière dont un bâtiment de 1884 est devenu, presque malgré lui, un lieu de pèlerinage.

Le Dakota avant Lennon : un palais de brique au bout du monde

Un pari immobilier de 1880

Lorsque les travaux commencent, à la fin du mois d’octobre 1880, l’Upper West Side n’a rien du quartier huppé qu’il est devenu. Central Park a été aménagé vingt ans plus tôt, mais ses abords ouest restent largement vides : des terrains vagues, quelques fermes, des cabanes, des rochers. Le commanditaire, Edward Cabot Clark, a fait fortune avec la compagnie de machines à coudre Singer. Il parie que les familles aisées de Manhattan accepteront de vivre en appartement, à condition que l’appartement ait les dimensions et le confort d’un hôtel particulier.

Pour son projet, Clark choisit Henry Janeway Hardenbergh, un architecte qui signera plus tard le Plaza Hotel. Le bâtiment est achevé en octobre 1884 et, signe que le pari était bon, tous les appartements sont loués à l’ouverture. Clark, mort en 1882, ne verra pas le résultat ; ses héritiers garderont la gestion de l’immeuble pendant environ quatre-vingts ans.

Pourquoi “Dakota” ? Une légende à nuancer

La tradition new-yorkaise raconte que l’immeuble aurait été baptisé ainsi parce qu’il était si éloigné du centre de la ville qu’on aurait aussi bien pu le construire dans le territoire du Dakota. L’histoire est jolie, elle est répétée par tous les guides touristiques, mais elle est contestée. Le nom apparaît vers juin 1882, et l’explication la plus souvent retenue par les historiens tient au goût de Clark pour les noms d’États et de territoires de l’Ouest américain, alors à la mode : il avait proposé de rebaptiser les avenues du quartier d’après ces régions. Le Dakota n’était pas encore un État (il ne le deviendra, scindé en deux, qu’en 1889), et ce parfum de frontière lointaine convenait parfaitement à un immeuble planté face à un parc encore sauvage.

Une architecture qui ne ressemble à rien d’autre à New York

Le style du Dakota est généralement qualifié de “Renaissance allemande”, même si l’on y retrouve des influences françaises et anglaises : hautes lucarnes, pignons, balcons, frises, toits mansardés couverts d’ardoise et de cuivre. Le bâtiment s’organise autour d’une cour centrale en forme de H, assez vaste pour que les calèches puissent y entrer par le porche monumental de la 72e Rue et y faire demi-tour. C’est ce porche, avec sa guérite de gardien, qui deviendra tristement célèbre en 1980.

L’immeuble culmine à environ 185 pieds (un peu plus de 56 mètres). À l’origine, les appartements comptaient de 4 à 20 pièces, avec des plafonds très hauts, des parquets marquetés, des cheminées en marbre et des boiseries d’acajou ou de chêne. Le Dakota disposait de huit ascenseurs, d’une salle à manger commune, de son propre générateur électrique : un luxe inouï pour l’époque. Les murs, très épais, en font aussi un bâtiment remarquablement silencieux, ce que Lennon appréciera beaucoup.

D’immeuble locatif à copropriété très fermée

En novembre 1961, la famille Clark vend et l’immeuble devient une coopérative, la forme de copropriété typiquement new-yorkaise où l’on n’achète pas un appartement mais des parts d’une société, et où le conseil des copropriétaires peut refuser un candidat sans avoir à se justifier. Le conseil du Dakota est réputé pour sa sévérité : la presse new-yorkaise a souvent raconté les refus essuyés par des vedettes du cinéma ou de la musique. Être accepté au Dakota a toujours été un signe d’appartenance à une élite discrète.

Le bâtiment est protégé à tous les niveaux possibles : monument de la ville de New York le 11 février 1969, inscription au registre national des lieux historiques le 26 avril 1972, statut de National Historic Landmark le 8 décembre 1976 (quatre ans jour pour jour avant l’assassinat de Lennon, coïncidence glaçante), puis intégration au district historique de Central Park West le 9 novembre 1982.

Des voisins illustres

Avant et après les Lennon, le Dakota a abrité une impressionnante galerie de personnalités : l’actrice Lauren Bacall, le chef d’orchestre et compositeur Leonard Bernstein, la chanteuse Judy Garland, le danseur Rudolf Noureev, le chanteur Paul Simon, parmi beaucoup d’autres. Le cinéma s’en est aussi emparé : en 1968, Roman Polanski filme sa façade pour en faire le “Bramford”, l’immeuble maudit de Rosemary’s Baby. Les scènes d’intérieur, elles, auraient été tournées ailleurs. Cette réputation d’immeuble gothique et vaguement inquiétant colle encore aux murs du Dakota, et elle a nourri, après 1980, toutes sortes de rapprochements plus ou moins fantaisistes.

Le Dakota en chiffres Donnée
Adresse 1 West 72nd Street, angle Central Park West, Manhattan
Construction Fin octobre 1880 – octobre 1884
Architecte Henry Janeway Hardenbergh
Commanditaire Edward Cabot Clark (Singer)
Hauteur Environ 185 pieds (56 m)
Appartements d’origine De 4 à 20 pièces ; 85 lots aujourd’hui
Statut Copropriété coopérative depuis novembre 1961
Protection Monument de New York (1969), registre national (1972), National Historic Landmark (1976)
Grands travaux récents Cour restaurée en 2004 ; façade rénovée de 2015 à 2017 pour environ 32 millions de dollars

John Lennon au Dakota : sept ans de vie new-yorkaise (1973-1980)

De Greenwich Village à Central Park West

Lorsqu’ils quittent l’Angleterre pour New York, en 1971, John Lennon et Yoko Ono s’installent d’abord dans un petit appartement de Bank Street, à Greenwich Village. C’est l’époque militante : manifestations, concerts de soutien, le concert One to One de 1972, la bataille contre l’administration Nixon qui cherche à expulser l’ancien Beatle. Le quartier est vivant, bohème, mais l’appartement est exigu et la rue trop accessible. En 1973, le couple emménage au Dakota, dans un grand appartement du septième étage donnant sur Central Park.

Le choix n’a rien d’anodin. Le Dakota offre ce que Lennon cherche depuis la Beatlemania : des murs épais, un porche gardé, une cour fermée, des voisins habitués aux célébrités et qui ne demandent pas d’autographes. Pour un homme qui a passé les années 1960 enfermé dans des chambres d’hôtel, poursuivi par des foules hurlantes, l’immeuble ressemble à une forteresse bienveillante. Il peut descendre acheter le journal, traverser la rue jusqu’au parc, entrer dans un café du quartier sans provoquer d’émeute. New York, disait-il en substance, était la seule ville où il pouvait marcher dans la rue.

Le “week-end perdu” et le retour

Les premiers mois au Dakota sont pourtant ceux d’une séparation. À l’automne 1973, Lennon part pour Los Angeles avec May Pang, l’assistante du couple : c’est le fameux “week-end perdu”, une période d’environ dix-huit mois marquée par l’alcool, les nuits avec Harry Nilsson et une production musicale en dents de scie (Mind Games, Walls and Bridges, Rock ‘n’ Roll). Yoko Ono, elle, reste à New York, au Dakota. Lorsque Lennon revient au début de l’année 1975, c’est dans cet appartement qu’il retrouve sa femme.

Le 9 octobre 1975, jour de ses 35 ans, naît Sean Taro Ono Lennon. L’événement change tout. Lennon décide de mettre sa carrière entre parenthèses pour se consacrer à son fils, tandis que Yoko prend en main les affaires du couple. L’année suivante, en 1976, il obtient enfin sa carte verte et la fin de la menace d’expulsion. Le Dakota devient le décor d’une vie que la presse ne comprend pas : celle d’un “homme au foyer” qui fait du pain, s’occupe des repas, emmène Sean au parc et refuse les propositions de reformation des Beatles.

Un appartement, un bureau, une vie de famille

Avec le temps, le couple acquiert plusieurs lots dans l’immeuble. Au rez-de-chaussée, un bureau baptisé “Studio One” sert de quartier général à Yoko, qui y gère les investissements, les droits et les contrats. L’appartement du septième étage, lui, est le lieu de la vie familiale. Les témoignages de l’époque décrivent une grande pièce blanche avec un piano, une cuisine où Lennon passe de longues heures, et des fenêtres qui donnent sur les arbres de Central Park.

Lennon ne vit pas reclus pour autant. Il voyage au Japon avec sa famille à la fin des années 1970, fréquente les restaurants du quartier, se promène dans le parc. Les fans qui guettent devant le porche sont nombreux, mais l’ambiance reste bon enfant : Lennon signe volontiers des autographes et pose parfois pour des photos avec des admirateurs. C’est cette familiarité, cette accessibilité assumée, qui rendra possible le drame de 1980.

1980 : le retour à la musique

En juin 1980, Lennon s’embarque sur un voilier pour une traversée périlleuse vers les Bermudes. L’expérience, une tempête affrontée à la barre, le remet en confiance. Aux Bermudes, pendant l’été, il écrit à toute vitesse : les chansons qui formeront Double Fantasy, produit avec Jack Douglas, naissent pour beaucoup là-bas. Parmi elles, une ballade qu’il destine à répondre à une chanson de Yoko, Let Me Count the Ways : Grow Old With Me. Les deux titres sont pensés comme la colonne vertébrale d’un album conçu comme une conversation entre mari et femme. Un feuillet de paroles conservé est daté du 5 juillet 1980.

De retour à New York, Lennon enregistre au Dakota plusieurs démos au piano, accompagné d’une boîte à rythmes. L’une de ces versions, captée sur cassette dans la chambre du couple, est celle que l’on connaît aujourd’hui. Il voulait, selon les témoignages réunis par les spécialistes de la chanson, lui donner le climat d’Imagine, avec un grand arrangement de cordes. Faute de temps, la chanson ne trouve pas sa place sur Double Fantasy, qui sort le 17 novembre 1980. Elle est mise de côté pour un album suivant. Il n’y aura pas d’album suivant du vivant de Lennon.

En 1984, Yoko Ono évoquera ce que la chanson représentait pour son mari : il rêvait, racontait-elle, de vieillir avec elle, assis dans un rocking-chair, en recevant les lettres que Sean leur enverrait. Une image de retraite tranquille, presque banale, qui donne à la chanson toute sa portée.

À ne pas confondre

On présente souvent Grow Old With Me comme “la dernière chanson de John Lennon”. C’est inexact. La chanson est écrite à l’été 1980, et Lennon continue ensuite à composer et à enregistrer. Le dernier travail en studio de sa vie, le 8 décembre 1980, porte sur Walking on Thin Ice, une chanson de Yoko Ono sur laquelle il joue de la guitare. Grow Old With Me est une chanson inachevée de 1980, pas un testament musical.

La nuit du 8 décembre 1980 sous le porche du Dakota

Le 8 décembre 1980 au soir, John Lennon et Yoko Ono rentrent du studio Record Plant, où ils viennent de terminer Walking on Thin Ice. Leur voiture s’arrête dans la 72e Rue, devant le porche du Dakota, vers 22 h 50. Le couple traverse le trottoir et s’engage sous la voûte. C’est là, à quelques mètres de la guérite du gardien, que Mark David Chapman, l’homme à qui Lennon avait signé un autographe dans l’après-midi, ouvre le feu.

Lennon, touché à plusieurs reprises, parvient à monter les quelques marches menant au bureau de la conciergerie avant de s’effondrer. Les policiers arrivés sur place le transportent dans leur voiture jusqu’à l’hôpital Roosevelt, où sa mort est constatée peu après 23 heures. Il avait quarante ans. Le récit détaillé de cette journée, depuis le petit-déjeuner jusqu’à la séance de studio, figure dans nos articles consacrés au dernier jour de John Lennon et à la vraie chronologie du 8 décembre 1980. On retrouvera également les repères de cette date dans l’éphéméride Beatles du 8 décembre.

Ce qui compte ici, c’est la géographie. Lennon a été tué chez lui, sur le seuil de la maison qu’il avait choisie précisément parce qu’elle le protégeait. Le lieu du crime et le lieu du deuil sont les mêmes. Pendant des semaines, Yoko Ono et Sean, qui avait cinq ans, vont vivre à quelques mètres de l’endroit où leur mari et père est tombé, avec, sous leurs fenêtres, une foule qui ne se disperse pas.

L’assassin ne sera pas nommé davantage dans cet article. Il a obtenu ce qu’il cherchait, une forme de célébrité ; il n’est pas utile d’y contribuer.

Les jours d’après : le Dakota assiégé par le chagrin

Une foule qui ne repart pas

La nouvelle de la mort de Lennon se répand dans la nuit, portée par la radio puis par la télévision. Aux États-Unis, beaucoup l’apprennent en direct par le commentateur Howard Cosell, qui l’annonce pendant la retransmission d’un match de football américain sur ABC. En quelques heures, des centaines puis des milliers de personnes convergent vers le Dakota. Elles chantent, allument des bougies, déposent des fleurs contre les grilles du porche, accrochent des messages, des photos, des pochettes de disques. Les radios diffusent les chansons des Beatles et de Lennon en boucle. La 72e Rue devient une chapelle à ciel ouvert.

Le phénomène a quelque chose de bouleversant. Il a aussi quelque chose d’oppressant pour ceux qui vivent derrière les murs. Les chants montent jusqu’aux fenêtres du septième étage, jour et nuit. Yoko Ono, qui a assisté au meurtre et qui doit annoncer à un enfant de cinq ans que son père ne reviendra pas, entend la foule sans pouvoir lui échapper. Les journalistes campent devant l’entrée, guettent chaque voiture, chaque visiteur, chaque silhouette à une fenêtre.

Le deuil sous surveillance

Les récits des proches de Yoko Ono décrivent, dans ces semaines-là, un climat d’angoisse. Les appels téléphoniques se multiplient, certains bienveillants, d’autres franchement malsains. Des inconnus tentent d’approcher l’immeuble en prétendant apporter des messages, ou en se disant liés d’une manière ou d’une autre à Lennon. Le personnel du Dakota et les collaborateurs du couple doivent filtrer, éconduire, protéger. La veuve est devenue, malgré elle, un personnage public dont on scrute les moindres gestes.

Il faut se souvenir de ce que Yoko Ono représentait alors pour une partie du public : depuis la fin des années 1960, elle avait été désignée, à tort, comme la responsable de la séparation des Beatles. Elle avait encaissé des années de moqueries sur son art, sa voix, ses origines japonaises. Le deuil n’a pas fait disparaître cette hostilité ; il l’a parfois exacerbée. Une femme qui avait vu son mari mourir sous ses yeux devait, en plus, se défendre contre ceux qui pensaient avoir, eux aussi, un droit sur lui.

C’est le paradoxe cruel de la célébrité : la proximité imaginaire que les chansons créent entre un artiste et son public se transforme, au moment de la mort, en revendication. Beaucoup de fans ont pleuré sincèrement, dignement, à distance. D’autres ont oublié qu’au-delà du mythe, il y avait une famille. C’est dans ce contexte qu’il faut lire les décisions de Yoko Ono dans les jours qui suivent.

Pas de funérailles, pas de cérémonie publique

Yoko Ono décide qu’il n’y aura pas d’enterrement. Le corps de Lennon est incinéré dans la plus grande discrétion, sans cérémonie, sans cortège, sans tombe. Il n’existe donc aucun lieu où les fans pourraient aller se recueillir sur sa sépulture. Ce choix répond à une logique évidente : éviter qu’un cimetière devienne un lieu de foule permanent, protéger la mémoire intime de son mari, et ne pas offrir à la presse les images d’un enterrement-spectacle.

À la place, elle propose autre chose. Dans un message rendu public, elle remercie les fans pour leur affection, leur demande de prier pour l’âme de John et appelle chacun à participer, là où il se trouve, à un moment de recueillement collectif fixé au dimanche suivant. L’idée est simple et forte : plutôt que de rassembler tout le monde devant le Dakota, disperser le deuil à l’échelle de la planète.

Le 14 décembre 1980 : dix minutes de silence pour John Lennon

Une veillée mondiale

Le dimanche 14 décembre 1980, à 14 heures, heure de New York (20 heures à Paris), le monde observe dix minutes de silence à la demande de Yoko Ono. À Central Park, plus de 50 000 personnes se rassemblent, certaines estimations allant bien au-delà. À Liverpool, la ville natale de Lennon, environ 30 000 personnes se réunissent sur le plateau de St George’s Hall. Des rassemblements ont lieu dans de nombreuses villes d’Amérique du Nord, d’Europe, d’Australie et du Japon.

Plusieurs stations de radio interrompent leurs programmes pendant ces dix minutes, laissant l’antenne muette : un geste rarissime dans l’histoire de la radio commerciale. Comme l’a résumé le site Ultimate Classic Rock dans un article consacré à cette veillée, il s’agissait pour Yoko Ono de permettre à chacun de “participer de là où il se trouve”, puisqu’il n’y avait pas de funérailles.

Correctif : une minute ou dix minutes ?

On lit souvent que Yoko Ono a demandé “une minute de silence”. La demande portait en réalité sur dix minutes, observées le 14 décembre 1980 à partir de 14 heures, heure de la côte est des États-Unis. La veillée n’a pas eu lieu le soir même du meurtre, mais six jours plus tard. Et c’est cette durée inhabituelle, dix minutes entières, qui a frappé les esprits : un silence assez long pour devenir pesant, pour que chacun mesure l’absence.

Le silence comme réponse au vacarme

Le choix du silence n’est pas anodin de la part d’une artiste comme Yoko Ono. Bien avant de rencontrer Lennon, elle avait fréquenté le milieu de l’avant-garde new-yorkaise, celui de John Cage et du mouvement Fluxus, où le silence est considéré comme une matière artistique à part entière. Ses instructions, ces œuvres conceptuelles réduites à quelques consignes écrites, invitaient déjà le public à participer mentalement à une œuvre. La veillée du 14 décembre ressemble, d’une certaine manière, à une dernière instruction : “Restez silencieux dix minutes, là où vous êtes, et pensez à John.”

Face au vacarme des radios, des télévisions, des journaux, face aux chants qui montaient sous ses fenêtres, Yoko Ono a répondu par l’absence de son. Ce n’était pas une manière de faire taire les fans, mais de transformer leur bruit en recueillement. Le geste a fonctionné : les témoignages de l’époque décrivent des foules immenses, à New York comme à Liverpool, figées dans un silence presque total.

Une tradition qui dure

Dès l’année suivante, la veillée silencieuse devient un rituel annuel. Chaque 8 décembre, et chaque 9 octobre pour l’anniversaire de sa naissance, des admirateurs se retrouvent en face du Dakota, à Central Park. Avec le temps, le lieu de ces rassemblements prend un nom : Strawberry Fields. Nous y reviendrons.

Une cassette dans un sac : Yoko Ono et Grow Old With Me

Le témoignage de 2010

En 2010, Yoko Ono participe à un numéro spécial du magazine Rolling Stone en présentant ses dix chansons préférées de John Lennon. Dans le commentaire consacré à Grow Old With Me, elle livre un souvenir des semaines qui suivent l’assassinat. Après la mort de John, raconte-t-elle, tout ce qu’elle avait de cette chanson était une cassette. Elle la gardait dans son sac à main. Quand elle allait se coucher, elle accrochait des clochettes à sa porte pour être réveillée si quelqu’un entrait. Elle ne voulait pas qu’on la lui prenne.

Le témoignage tient en quelques phrases, mais il dit beaucoup. Il dit d’abord la peur, très concrète, d’une femme qui ne se sent plus en sécurité chez elle, dans un immeuble pourtant réputé pour être une forteresse. Il dit aussi la valeur d’un objet minuscule : une cassette audio ordinaire, de celles qu’on achète par lots, sur laquelle Lennon avait enregistré au piano, dans leur chambre, une chanson d’amour pour elle.

Pourquoi cette cassette en particulier

On pourrait s’étonner qu’au milieu d’archives considérables (des centaines d’heures de bandes, de démos, de prises de studio), Yoko Ono s’attache à cette cassette-là. L’explication tient au contenu de la chanson. Grow Old With Me n’est pas un hymne, ni un manifeste, ni une chanson destinée au public. C’est une promesse privée, adressée à une seule personne : vieillir ensemble. Une promesse que la mort venait de rendre impossible.

Garder la cassette sur soi, c’était garder la voix de John, mais une voix qui ne s’adressait qu’à elle. Dans un monde qui voulait tout savoir, tout voir, tout posséder de Lennon, c’était le dernier fragment strictement intime. Les clochettes accrochées à la porte disent la même chose : il fallait protéger cet espace, si petit soit-il, de toute intrusion.

Il faut lire cette anecdote avec la prudence qui s’impose : c’est un souvenir raconté trente ans après les faits, dans un contexte éditorial précis. Mais il est cohérent avec tout ce que l’on sait du climat de ces semaines-là.

De la douleur aux disques : ce que Yoko Ono a fait des dernières bandes

Walking on Thin Ice, février 1981

Le premier disque à sortir après la mort de Lennon est celui sur lequel il travaillait le soir même. Walking on Thin Ice, chanson de Yoko Ono sur laquelle John joue de la guitare (ses parties ont été enregistrées le 4 décembre et la chanson achevée le 8), paraît en single aux États-Unis le 6 février 1981, puis au Royaume-Uni le 20 février. Le morceau, porté par une rythmique dansante et des guitares acérées, atteint la 58e place du Billboard Hot 100, la 35e au Royaume-Uni, la 6e en Suède et la 18e en Australie. Il vaut à Yoko Ono une nomination aux Grammy Awards de 1982 dans la catégorie meilleure performance vocale rock féminine.

Pour Yoko Ono, publier si vite cette chanson est une manière de tenir parole : selon elle, John était persuadé que ce titre serait son premier grand succès. Le morceau connaîtra d’ailleurs une seconde vie dans les clubs : des remixes publiés en 2003 puis en 2013 se hisseront en tête du classement Dance Club Songs du Billboard.

L’histoire de cette dernière séance est racontée en détail dans notre article sur la dernière séance de studio de John Lennon.

Season of Glass, juin 1981 : les lunettes sur la pochette

Six mois après l’assassinat, Yoko Ono publie Season of Glass, le 3 juin 1981 au Royaume-Uni et le 12 juin aux États-Unis, chez Geffen Records. L’album est coproduit avec Phil Spector. Sa pochette fait scandale : Yoko y photographie elle-même, devant une fenêtre qui donne sur Central Park, les lunettes que portait John le soir du meurtre, encore tachées de sang, posées à côté d’un verre d’eau à moitié plein. La maison de disques juge l’image de mauvais goût et demande qu’elle soit changée. Yoko refuse. Au dos, les lunettes sont remplacées par un pot de géraniums.

Son argument, tel qu’elle l’expliquera en substance, est d’une logique implacable : si cette image choque, ce qui s’est réellement passé est bien plus choquant qu’une photo. Elle refuse que le meurtre de John soit transformé en légende romantique et propre. La violence a eu lieu, dans la rue, devant chez eux, et elle entend le rappeler.

Musicalement, l’album traite directement du deuil, notamment dans Goodbye Sadness et I Don’t Know Why. Sean, qui a alors cinq ans, apparaît sur Even When You’re Far Away, où il raconte une histoire que son père lui racontait. Season of Glass atteint la 49e place du Billboard 200, ce qui en fait, à l’époque, l’album solo le mieux classé de Yoko Ono, et la 47e place au Royaume-Uni. La critique est plutôt favorable : Robert Christgau lui attribue un A-, et Pitchfork le classera en 2018 parmi les 200 meilleurs albums des années 1980.

En 2026, pour ses 45 ans, l’album a été réédité par le label Secretly Canadian en CD augmenté, en numérique et en vinyle (noir et blanc en édition limitée), avec une pochette enrichie et, en bonus sur le CD et le numérique, Walking on Thin Ice. Il est disponible sur Amazon et dans la boutique Yellow-Sub. Pour replacer ce disque dans l’ensemble de son œuvre, on lira notre panorama de la discographie de Yoko Ono.

Milk and Honey, janvier 1984 : la cassette devient un disque

Il faut attendre plus de trois ans pour que les chansons laissées en chantier par Lennon trouvent leur place. Milk and Honey sort le 27 janvier 1984. Il alterne, comme Double Fantasy, des titres de John et de Yoko : d’un côté des enregistrements de John datant de 1980, parfois à l’état de maquettes avancées, de l’autre des chansons de Yoko enregistrées en 1983. On y trouve Nobody Told Me, I’m Stepping Out, Borrowed Time… et, comme dernier titre de John sur le disque, juste après Let Me Count the Ways de Yoko, Grow Old With Me, dans sa version captée à la maison, au piano et à la boîte à rythmes, sur cassette.

Le choix de publier la démo telle quelle, sans habillage de studio, est significatif. Yoko Ono aurait pu la confier à un arrangeur, l’enrichir, la “terminer”. Elle choisit de la laisser dans son état d’esquisse domestique : le grain de la cassette, le souffle, la boîte à rythmes un peu raide. Ce que l’on entend, c’est exactement ce qu’elle gardait dans son sac en décembre 1980. L’histoire complète de l’album est à lire dans notre article Milk and Honey : le disque inachevé où John Lennon recommence à vivre. L’album est disponible sur Amazon.

1998 : l’orchestration de George Martin

Quatorze ans plus tard, à la demande de Yoko Ono, George Martin écrit pour Grow Old With Me un arrangement orchestral, qui paraît en 1998 dans le coffret John Lennon Anthology. Son fils, Giles Martin, y joue la basse sans être crédité. La version dure environ 3 minutes 20, seize secondes de plus que celle de Milk and Honey, en grande partie parce que la phrase finale y est répétée davantage. C’est une manière de réaliser, à titre posthume, l’idée de Lennon : donner à la chanson l’ampleur d’Imagine. Le coffret se trouve sur Amazon.

2019 : Ringo, Paul et la chanson de John

La plus émouvante des reprises est venue en 2019. Pour son album What’s My Name, sorti le 25 octobre 2019, Ringo Starr enregistre Grow Old With Me. Il avait découvert la chanson grâce au producteur Jack Douglas, qui lui avait parlé des enregistrements faits par Lennon aux Bermudes en 1980. Selon Ringo, John y évoquait son nom, ce qui lui rendit l’écoute très difficile au début. Paul McCartney joue la basse et chante les chœurs, Joe Walsh tient la guitare, et l’arrangement de cordes de Jack Douglas glisse une phrase empruntée à Here Comes the Sun de George Harrison : les quatre Beatles se retrouvent ainsi réunis, symboliquement, dans une même chanson.

Le single et la chanson ont leurs propres fiches sur Yellow-Sub : la notice discographique du single et la page consacrée à la chanson. L’album What’s My Name est disponible sur Amazon. McCartney, de son côté, avait rendu son propre hommage à Lennon dès 1982 avec Here Today.

Une chanson reprise plus de quatre-vingts fois

Entre-temps, Grow Old With Me est devenue l’une des chansons de Lennon les plus reprises dans le registre intime. Mary Chapin Carpenter l’enregistre en 1995 pour l’album hommage Working Class Hero: A Tribute to John Lennon ; sa version atteint la 17e place du classement Adult Contemporary du Billboard. Glen Campbell la grave en 2008 sur Meet Glen Campbell. The Postal Service la reprend en 2007 pour la compilation caritative Instant Karma. On recense plus de quatre-vingts reprises professionnelles, dans de nombreuses langues. Elle est aussi devenue un classique des cérémonies de mariage, ce qui aurait sans doute amusé et touché son auteur.

Strawberry Fields : le mémorial en face du Dakota

Un jardin plutôt qu’une statue

Dès avril 1981, la ville de New York décide de donner le nom de Strawberry Fields à une parcelle de Central Park située juste en face du Dakota, entre les 71e et 74e Rues, le long de Central Park West. Le nom vient évidemment de Strawberry Fields Forever, la chanson de 1967 inspirée par le jardin d’un orphelinat de Liverpool où Lennon jouait enfant. Le choix du lieu est tout aussi symbolique : John et Yoko s’y promenaient régulièrement, et Yoko pouvait le voir depuis ses fenêtres.

Plutôt qu’un monument figé ou une statue, Yoko Ono souhaite un jardin vivant, un “mémorial international de la paix”. Elle finance l’aménagement à hauteur de plus d’un million de dollars, et lance un appel aux pays du monde entier pour qu’ils envoient des plantes, des arbres, des pierres. Le paysagiste Bruce Kelly conçoit les plans de cette zone d’environ un hectare (2,5 acres). Le mémorial est inauguré le 9 octobre 1985, jour où Lennon aurait eu 45 ans.

La mosaïque “Imagine”

Le cœur du lieu est une mosaïque circulaire noire et blanche, inspirée des pavements de l’Antiquité romaine, au centre de laquelle est inscrit un seul mot : Imagine. Elle est un don de la ville de Naples, en Italie, l’une des nombreuses contributions venues de l’étranger. Une plaque recense les pays qui ont participé à l’aménagement du jardin. Strawberry Fields est officiellement une zone de calme : on y joue de la guitare et on y chante, mais les manifestations bruyantes et les activités sportives n’y ont pas leur place.

Pendant des années, un personnage a veillé sur la mosaïque : Gary dos Santos, surnommé par les habitués le “maire de Strawberry Fields”, qui disposait des fleurs, des pétales et des bougies en motifs autour du mot “Imagine” et accueillait les visiteurs. Sa mort, en novembre 2013, a beaucoup ému les habitués du lieu.

Deux dates, deux rassemblements

Strawberry Fields vit au rythme de deux dates. Le 9 octobre, on y célèbre la naissance de Lennon : en 2026, il aurait eu 86 ans, et nous avons consacré un article à la manière dont son œuvre est passée à la postérité. Le 8 décembre, on y commémore sa mort. Ces jours-là, des centaines de personnes se pressent autour de la mosaïque, chantent Imagine, Give Peace a Chance, In My Life ou Across the Universe, déposent des fleurs, allument des bougies. Les touristes, eux, viennent toute l’année : Strawberry Fields est l’un des lieux les plus photographiés de Central Park.

En pratique, le mémorial se trouve à deux pas de la station de métro 72nd Street (lignes B et C), à l’entrée de Central Park située sur West 72nd Street, en face du porche du Dakota.

Le Dakota aujourd’hui : un pèlerinage sur le trottoir

Yoko Ono au Dakota pendant plus de quarante ans

Après 1980, Yoko Ono n’a pas déménagé. Pendant plus de quatre décennies, elle a continué à vivre dans l’appartement du septième étage, à passer chaque jour devant le porche où John était tombé, à voir depuis ses fenêtres le jardin qu’elle avait fait aménager en sa mémoire. Elle y a élevé Sean, y a reçu des artistes, des journalistes, des amis. En 1996, la presse new-yorkaise évaluait à 12 566 dollars par mois les charges qu’elle payait pour environ 6 000 pieds carrés (un peu plus de 550 m²) répartis dans l’immeuble.

Pendant la pandémie de Covid-19, Yoko Ono, née en 1933, s’installe dans sa ferme d’environ 600 acres à Franklin, dans le nord de l’État de New York. Elle ne revient pas au Dakota. Son départ est rendu public en février 2023. La question de l’héritage du couple, financier et artistique, a été abordée dans nos articles sur le testament de John Lennon et sur la réponse de Sean Ono Lennon.

Ce que l’on peut voir, ce que l’on ne peut pas voir

Le Dakota reste une résidence privée. On ne visite ni la cour, ni les appartements, et le personnel de l’immeuble éconduit poliment les curieux qui tentent de franchir le porche. Les fans se contentent donc du trottoir de la 72e Rue : on photographie le porche, la guérite de cuivre, les lanternes, les grilles, les toits. Les guides de New York insistent sur un point : les résidents sont nombreux, et ils vivent là. Il est d’usage de rester discret, de ne pas bloquer l’entrée ni encombrer le porche. Le lieu de recueillement, c’est Strawberry Fields, de l’autre côté de la rue.

Depuis la rénovation de la façade, menée de 2015 à 2017 pour environ 32 millions de dollars, le bâtiment a retrouvé l’éclat de ses briques et de ses ornements. De loin, il ressemble à ce qu’il était en 1884 : un château posé au bord du parc, devenu, par une histoire que personne n’avait prévue, l’un des lieux les plus chargés d’émotion de la culture populaire.

Idées reçues sur le Dakota

  • “Le Dakota s’appelle ainsi parce qu’il était aussi loin que le Dakota.” C’est la légende la plus répandue, mais elle est contestée : le nom semble surtout refléter le goût du promoteur Edward Cabot Clark pour les noms de territoires de l’Ouest, alors à la mode.
  • “Lennon a été tué sur le trottoir.” Il a été abattu sous la voûte du porche de la 72e Rue, à l’entrée de l’immeuble, et s’est effondré dans la loge du concierge.
  • “Rosemary’s Baby a été tourné au Dakota.” Seule la façade apparaît à l’écran, sous le nom de “Bramford” ; les intérieurs ont été reconstitués ailleurs.
  • “Il y a une tombe de Lennon à New York.” Non : il a été incinéré sans cérémonie et il n’existe aucune sépulture. Strawberry Fields est un mémorial, pas une tombe.
  • “Yoko Ono a demandé une minute de silence.” Elle en a demandé dix, le 14 décembre 1980.

Chronologie : le Dakota et John Lennon

Date Événement
Octobre 1880 Début de la construction du Dakota
Octobre 1884 Achèvement ; tous les appartements sont loués
Novembre 1961 L’immeuble devient une copropriété coopérative
1968 La façade apparaît dans Rosemary’s Baby
11 février 1969 Classement comme monument de New York
1973 John Lennon et Yoko Ono s’installent au septième étage
9 octobre 1975 Naissance de Sean Ono Lennon
8 décembre 1976 Le Dakota devient National Historic Landmark
5 juillet 1980 Date portée sur un feuillet de paroles de Grow Old With Me
17 novembre 1980 Sortie de Double Fantasy
8 décembre 1980 Lennon est abattu sous le porche du Dakota, vers 22 h 50
14 décembre 1980 Dix minutes de silence dans le monde entier, à 14 heures (heure de New York)
6 février 1981 Sortie américaine du single Walking on Thin Ice
Avril 1981 La parcelle de Central Park est baptisée Strawberry Fields
3 et 12 juin 1981 Season of Glass sort au Royaume-Uni puis aux États-Unis
27 janvier 1984 Milk and Honey, avec Grow Old With Me
9 octobre 1985 Inauguration de Strawberry Fields
1998 Version orchestrée par George Martin dans John Lennon Anthology
2015-2017 Rénovation de la façade du Dakota
25 octobre 2019 Ringo Starr publie sa version, avec Paul McCartney à la basse
Février 2023 Le départ de Yoko Ono du Dakota est rendu public
2026 Réédition de Season of Glass pour ses 45 ans

Pourquoi le Dakota compte autant dans la mémoire des Beatles

On pourrait penser qu’un immeuble n’est qu’un décor. Le Dakota prouve le contraire. Il concentre toutes les contradictions de la vie de Lennon à New York : le besoin de protection et le goût de la liberté, la vie de famille et la célébrité, la tranquillité choisie et la violence subie. Lennon s’y était installé parce qu’il pouvait, enfin, y vivre comme un homme ordinaire. C’est précisément cette normalité, la possibilité de rentrer chez soi à pied depuis la voiture, de saluer les fans au passage, qui a été retournée contre lui.

Le bâtiment raconte aussi l’histoire de Yoko Ono, et c’est peut-être la plus méconnue. Pendant plus de quarante ans, elle a vécu dans le lieu même de son traumatisme, en choisissant de ne pas le fuir. Elle a transformé le jardin d’en face en mémorial de la paix, imposé le silence plutôt que le spectacle, publié les dernières chansons de son mari en respectant leur fragilité. On peut aimer ou non son œuvre artistique, mais il est difficile de ne pas reconnaître la cohérence de ces choix.

Enfin, le Dakota rappelle quelque chose d’essentiel sur notre rapport aux artistes. Les fans qui se sont massés devant le porche en décembre 1980 étaient, pour la plupart, sincèrement bouleversés. Mais entre l’hommage et l’intrusion, la frontière est mince. La cassette de Grow Old With Me, gardée au fond d’un sac, et les clochettes accrochées à une porte en sont le symbole : même dans un immeuble-forteresse, une veuve a eu besoin de protéger le dernier fragment intime de son mari. C’est peut-être la meilleure façon de visiter le Dakota aujourd’hui : en regardant le porche depuis le trottoir, puis en traversant la rue pour aller s’asseoir, en silence, près de la mosaïque.

Pour prolonger, on peut réécouter Double Fantasy, l’album de 1980, puis Milk and Honey, qui en est le prolongement. Ceux qui préparent un voyage à New York trouveront aussi de nombreux guides consacrés aux lieux de John Lennon à New York.

FAQ : le Dakota et John Lennon

Où se trouve le Dakota, l’immeuble de John Lennon ?

Le Dakota se trouve au 1 West 72nd Street, à l’angle de Central Park West, dans l’Upper West Side de Manhattan, à New York. Le mémorial Strawberry Fields est situé juste en face, dans Central Park.

Depuis quand John Lennon habitait-il au Dakota ?

John Lennon et Yoko Ono s’y sont installés en 1973, après avoir vécu à Greenwich Village. Ils y ont vécu jusqu’à la mort de John, le 8 décembre 1980. Yoko Ono y est restée plus de quarante ans.

Peut-on visiter le Dakota ?

Non. Le Dakota est une résidence privée et la cour comme les appartements sont fermés au public. On peut seulement voir la façade et le porche depuis le trottoir de la 72e Rue. Le lieu de recueillement est Strawberry Fields, en face.

Pourquoi l’immeuble s’appelle-t-il le Dakota ?

Selon la légende, parce qu’il était aussi éloigné du centre de New York que le territoire du Dakota. Cette explication est contestée : le promoteur Edward Cabot Clark appréciait les noms d’États et de territoires de l’Ouest américain, et c’est probablement l’origine réelle du nom, adopté vers 1882.

Qu’est-ce que la veillée du 14 décembre 1980 ?

À la demande de Yoko Ono, le monde a observé dix minutes de silence le dimanche 14 décembre 1980 à 14 heures (heure de New York) en mémoire de John Lennon. Plus de 50 000 personnes se sont réunies à Central Park et environ 30 000 à Liverpool. Plusieurs radios ont interrompu leurs programmes.

Pourquoi n’y a-t-il pas de tombe de John Lennon ?

Yoko Ono a choisi de faire incinérer son mari sans funérailles ni cérémonie publique. Il n’existe donc pas de sépulture. Strawberry Fields fait office de mémorial.

Quelle est l’histoire de la cassette de Grow Old With Me ?

En 2010, dans le magazine Rolling Stone, Yoko Ono a raconté qu’après la mort de John, elle n’avait de cette chanson qu’une cassette, qu’elle gardait dans son sac à main. La nuit, elle accrochait des clochettes à sa porte pour être réveillée si quelqu’un entrait, par peur qu’on la lui vole. La chanson a été publiée en 1984 sur Milk and Honey.

Grow Old With Me est-elle la dernière chanson de John Lennon ?

Non. Elle a été écrite à l’été 1980, et Lennon a continué à travailler ensuite. Sa dernière séance d’enregistrement, le 8 décembre 1980, portait sur Walking on Thin Ice, une chanson de Yoko Ono.

Qui a repris Grow Old With Me ?

Parmi plus de quatre-vingts reprises : Mary Chapin Carpenter (1995), The Postal Service (2007), Glen Campbell (2008) et Ringo Starr (2019), avec Paul McCartney à la basse et aux chœurs. George Martin en a aussi signé une version orchestrée en 1998.

Quand Strawberry Fields a-t-il été inauguré ?

Le mémorial a été inauguré le 9 octobre 1985, jour où John Lennon aurait eu 45 ans. Le nom avait été donné à cette partie de Central Park dès avril 1981. Le jardin a été conçu par Bruce Kelly et financé en grande partie par Yoko Ono.

Yoko Ono vit-elle encore au Dakota ?

Non. Pendant la pandémie, elle s’est installée dans sa ferme de Franklin, dans le nord de l’État de New York, et n’est pas revenue au Dakota. Son départ a été rendu public en février 2023.

Sources

  • Wikipedia (en anglais), articles “The Dakota”, “Strawberry Fields (memorial)”, “Grow Old with Me”, “Walking on Thin Ice” et “Season of Glass (album)”.
  • Ultimate Classic Rock, “John Lennon silent vigil” (veillée du 14 décembre 1980) et “John Lennon Central Park tribute” (Strawberry Fields).
  • Rolling Stone, numéro spécial de 2010 : les dix chansons préférées de Yoko Ono parmi celles de John Lennon.
  • growoldwithme.org, site de référence consacré à l’histoire de Grow Old With Me (feuillets de paroles, versions, Anthology).
  • uDiscover Music et Ultimate Classic Rock (2019), sur la reprise de Ringo Starr avec Paul McCartney.
  • I Love the Upper West Side, sur l’installation des Lennon au Dakota en 1973 et le départ de Yoko Ono en 2023 ; AOL (février 2023).
  • Scouting NY, sur les lieux de tournage de Rosemary’s Baby.
  • Secretly Canadian, annonce de la réédition de Season of Glass pour ses 45 ans (2026).

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