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Café La Fortuna : le café de l’Upper West Side où John Lennon a pris son dernier petit-déjeuner, l’histoire complète

Par Clive Helday
Café La Fortuna : le café new-yorkais de John Lennon, son dernier petit-déjeuner

Au 69 West 71st Street, à New York, il n’y a plus de café. Pendant trente-deux ans, pourtant, cette adresse discrète de l’Upper West Side a abrité l’un des lieux les plus attachants de l’histoire des Beatles : le Café La Fortuna, un petit établissement italien tenu par un couple, Vincent et Alice Urwand, où l’on servait des espressos, des cannoli et de l’opéra. John Lennon et Yoko Ono y venaient plusieurs fois par semaine. Lennon s’installait à la même table du jardin, dessinait sur les serviettes, commandait une sfogliatella et redevenait, le temps d’un café, un voisin parmi d’autres. C’est là, selon plusieurs récits, qu’il a pris son petit-déjeuner le matin du 8 décembre 1980, quelques heures avant d’être assassiné devant le Dakota, à un pâté de maisons. C’est là aussi que fut prise la photo de la pochette de Nobody Told Me, son grand succès posthume de 1984. Voici l’histoire complète du café où John Lennon a vécu ses dernières années de New-Yorkais ordinaire.

En bref

  • Le lieu : le Café La Fortuna, 69 West 71st Street, dans l’Upper West Side de Manhattan, à un pâté de maisons du Dakota, l’immeuble où vivaient John Lennon et Yoko Ono.
  • Les propriétaires : Vincent et Alice Urwand, qui ouvrent le café en 1976. Le premier jour, ils vendent un seul espresso, à 85 cents.
  • Lennon : il y vient plusieurs fois par semaine à la fin des années 1970, souvent sans Yoko, s’assoit à la même table du jardin et dessine sur les serviettes, selon Richard Urwand, le fils des propriétaires.
  • Le 8 décembre 1980 : selon le Smithsonian Magazine et d’autres sources, John et Yoko y prennent le petit-déjeuner le matin de l’assassinat de John.
  • Nobody Told Me : la pochette du single posthume de janvier 1984 reproduit une photo du couple attablé au café.
  • La fin : le café ferme en février 2008, après une hausse de loyer et la mort d’Alice Urwand. La table de Lennon, conservée dans la vitrine pendant plus de vingt-cinq ans, est offerte à Yoko Ono.
  • Cinq correctifs factuels portent sur le “dernier repas”, la géographie du Lost Weekend, la date de sortie de Nobody Told Me, les causes de la fermeture et la date exacte du dernier jour.

Le Café La Fortuna en sept questions

Où se trouvait le Café La Fortuna ?

Au 69 West 71st Street, dans l’Upper West Side de Manhattan, entre Columbus Avenue et Central Park West. Le Dakota, l’immeuble où vivaient John Lennon et Yoko Ono, se dresse au 1 West 72nd Street, à l’angle de Central Park West. Il suffisait de traverser une rue et de longer un pâté de maisons pour passer de l’un à l’autre : deux à trois minutes à pied. Pour Lennon, le café était littéralement le café du coin.

Quand a-t-il ouvert et fermé ?

Le café ouvre en 1976 et ferme en février 2008, après environ trente-deux ans d’activité. Il était alors considéré par ses habitués comme le plus ancien café de l’Upper West Side.

Qui le tenait ?

Un couple d’origine italienne, Vincent et Alice Urwand. Vincent, surnommé “Uncle Vinny” par les habitués, était un passionné d’opéra, une passion qui donnait au lieu son atmosphère. Leur fils, Richard Urwand, a grandi dans le café et a raconté plus tard ses souvenirs de Lennon.

À quelle fréquence Lennon y venait-il ?

Plusieurs fois par semaine. Richard Urwand a résumé la situation d’une formule rapportée par le site Grub Street : le couple venait régulièrement, “him more than her”, lui plus souvent qu’elle. Lennon s’asseyait toujours à la même table du jardin, à l’arrière, et passait du temps à écrire et à dessiner.

Qu’y commandait-il ?

Des cafés et des pâtisseries italiennes. Richard Urwand cite la sfogliatella, une pâtisserie napolitaine feuilletée en forme de coquillage, et les cannoli, ces tubes de pâte frite garnis de ricotta sucrée. Le café était aussi connu pour ses sandwiches.

Lennon y a-t-il vraiment pris son dernier repas ?

Selon le Smithsonian Magazine, John et Yoko y ont pris leur petit-déjeuner le matin du 8 décembre 1980, avant que Lennon ne se rende chez son coiffeur. C’est le dernier repas au restaurant de Lennon que l’on connaisse. Mais rien ne permet d’affirmer avec certitude qu’il n’a rien mangé d’autre ce jour-là, qu’il a passé en grande partie au Dakota puis en studio, jusqu’à près de 23 heures.

Que reste-t-il du café ?

Le café n’existe plus. Sa table la plus célèbre, celle de Lennon, a été remise à Yoko Ono lors de la fermeture. Il reste des photos, des souvenirs de voisins, des articles de presse publiés en 2008, et une pochette de disque.

Correctif factuel n° 1 — Le dernier petit-déjeuner, pas forcément le dernier repas

La formule “le dernier repas de John Lennon” revient dans la plupart des articles consacrés au Café La Fortuna, et certains titres vont jusqu’à présenter le café comme “le dernier endroit où Lennon a mangé”. Ce que disent les sources est plus précis : selon le Smithsonian Magazine, John et Yoko y ont pris leur petit-déjeuner le matin du 8 décembre 1980. C’est le dernier repas de Lennon au restaurant qui soit documenté. Mais la journée a été longue : séance de photos au Dakota, coiffeur, entretien radiophonique, puis plusieurs heures au studio Record Plant, d’où le couple n’est reparti que vers 22 h 30. Il est plus exact de parler de son dernier petit-déjeuner au café, ou de son dernier repas au restaurant connu, que de son dernier repas tout court.

L’Upper West Side de 1976 : un quartier à la marge

Un New York en crise

Pour comprendre ce qu’était le Café La Fortuna, il faut oublier l’Upper West Side d’aujourd’hui, ses boutiques chères et ses immeubles rénovés. Au milieu des années 1970, New York traverse la pire crise de son histoire moderne. En 1975, la ville frôle la faillite. La criminalité est élevée, les services publics se dégradent, une partie de la classe moyenne quitte Manhattan pour la banlieue. L’Upper West Side, entre Central Park et l’Hudson, est un quartier mélangé, où les immeubles bourgeois de Central Park West voisinent avec des logements dégradés et des rues mal fréquentées.

Le Dakota, un château dans un quartier ordinaire

Au milieu de ce paysage, le Dakota fait figure de château. Construit dans les années 1880, avec ses pignons, ses lucarnes et sa cour intérieure, il abrite des artistes, des écrivains et des acteurs qui recherchent la discrétion. Lennon et Yoko Ono s’y installent en 1973. Ils y achètent progressivement plusieurs appartements. Le contraste est saisissant entre ce bâtiment de légende et les rues voisines, où les commerces sont modestes et les loyers encore abordables.

C’est précisément ce contraste qui rend le Café La Fortuna possible. En 1976, un couple sans grands moyens peut encore ouvrir un petit café à un pâté de maisons du Dakota. Trente ans plus tard, ce ne sera plus le cas.

L’ouverture : un espresso à 85 cents

Le Café La Fortuna ouvre en 1976. Le début est difficile. Selon Far Out Magazine, qui reprend les souvenirs de la famille, le café ne vend le premier jour qu’un seul espresso, facturé 85 cents. Le bouche-à-oreille fait ensuite son œuvre. Les habitants du quartier découvrent un lieu chaleureux, à l’italienne, avec un petit jardin à l’arrière, des pâtisseries maison et la musique d’opéra que Vincent Urwand fait jouer. Peu à peu, les habitués s’installent.

Un café à l’opéra

L’opéra est l’âme du lieu. Vincent Urwand en est un passionné, et le café en diffuse en permanence. Plusieurs témoignages publiés au moment de la fermeture évoquent cette atmosphère : des airs d’opéra italien, des souvenirs accumulés au fil des années, des tables serrées, un jardin abrité. Le Café La Fortuna n’est pas un lieu à la mode. C’est un lieu de quartier, presque familial, où l’on vient lire le journal, discuter, ou simplement rester longtemps devant un café.

Il y a une ironie dans cette passion. Selon Richard Urwand, son père, amateur d’opéra, avait considéré les Beatles, dans les années 1960, comme une musique diabolique. Le même homme allait devenir, quelques années plus tard, l’ami de John Lennon.

John Lennon, homme au foyer : les années du retrait

1975 : Sean et la décision de tout arrêter

Quand le Café La Fortuna ouvre, John Lennon vient de prendre la décision la plus inattendue de sa vie : arrêter la musique. Sean naît le 9 octobre 1975, le jour des trente-cinq ans de son père. Lennon, qui reconnaît avoir été un père absent pour Julian, son fils aîné, veut cette fois être présent. Il se retire de l’industrie du disque, laisse expirer son contrat et se consacre à l’éducation de Sean. Le site a raconté ce choix dans son enquête sur le retrait de John Lennon en 1975.

Pendant cinq ans, il se présente comme un homme au foyer. Il fait le pain, s’occupe de son fils, lit, dessine, écrit pour lui-même. Yoko Ono, de son côté, gère les affaires du couple. C’est une inversion des rôles rare dans le monde du rock de l’époque, et Lennon la revendique avec fierté.

La carte verte de 1976

L’année 1976 apporte aussi à Lennon une libération administrative. Depuis 1972, l’administration Nixon cherchait à l’expulser des États-Unis, officiellement en raison d’une condamnation pour possession de cannabis à Londres en 1968, en réalité à cause de ses engagements politiques. Le site a raconté cet épisode dans son article sur Gimme Some Truth et le dossier du FBI. En octobre 1975, une cour d’appel annule l’ordre d’expulsion, et en juillet 1976, Lennon obtient enfin sa carte de résident permanent.

Pour la première fois depuis des années, il peut vivre à New York sans craindre d’être expulsé, et voyager en sachant qu’il pourra revenir. Le New-Yorkais d’adoption devient un New-Yorkais à part entière. C’est dans ce contexte que s’inscrivent ses habitudes de quartier, et le Café La Fortuna en fait partie.

Un quartier comme refuge

Lennon a souvent expliqué pourquoi il aimait New York. Il y trouvait une liberté qu’il n’avait plus en Angleterre, où il ne pouvait pas sortir sans être reconnu et assailli. À New York, les gens le reconnaissaient aussi, mais ils le laissaient tranquille, ou se contentaient d’un mot. Il pouvait marcher dans la rue, entrer dans un magasin, prendre un café. Pour un homme qui avait vécu la Beatlemania enfermé dans des hôtels et des voitures, c’était une forme de normalité retrouvée.

Le Café La Fortuna incarne cette normalité. Richard Urwand a raconté que les clients et le personnel ne dérangeaient pas le couple, qui pouvait y passer du temps comme n’importe quels voisins. Ce n’était pas l’indifférence : c’était le respect tacite d’un quartier pour ses habitants célèbres.

Correctif factuel n° 2 — Le Lost Weekend ne s’est pas passé qu’à Los Angeles

De nombreux articles, y compris certains consacrés au Café La Fortuna, résument le Lost Weekend de Lennon comme “une escapade de dix-huit mois à Los Angeles”. C’est une simplification. La séparation d’avec Yoko Ono commence à l’automne 1973 et dure jusqu’au début de 1975, soit environ dix-huit mois. Mais Lennon ne passe qu’une partie de cette période en Californie, notamment de l’automne 1973 au printemps 1974, quand il enregistre avec Phil Spector et produit Pussy Cats pour Harry Nilsson. Il revient ensuite vivre à New York avec May Pang, dans un appartement de l’East Side, où il enregistre Walls and Bridges et termine Rock ‘n’ Roll. La période la plus agitée se déroule bien à Los Angeles, mais le Lost Weekend est autant new-yorkais que californien. Le site a raconté cette période dans son article sur May Pang et Julian Lennon.

Watching the Wheels : la chanson de ces années-là

La meilleure description de ces années, Lennon l’a donnée lui-même dans une chanson : Watching the Wheels, publiée sur Double Fantasy en novembre 1980. Il y répond à ceux qui s’étonnent de son retrait et le croient fou ou paresseux. Il explique qu’il passe ses journées à regarder tourner les roues, qu’il a cessé de jouer au jeu de la célébrité, et qu’il ne regrette rien. C’est la chanson d’un homme qui a trouvé la paix dans les choses simples. On peut l’entendre comme la bande-son du Café La Fortuna : un homme assis à une table, qui regarde passer le monde sans chercher à le changer.

Voici le clip officiel de Watching the Wheels :

La table du jardin : Lennon au Café La Fortuna

Toujours la même table

Le détail le plus souvent cité par Richard Urwand est celui de la table. Lennon s’asseyait toujours au même endroit, dans le jardin à l’arrière du café. C’est un détail banal, celui de tous les habitués de tous les cafés du monde, et c’est précisément ce qui le rend touchant. L’homme qui avait vécu la folie de la Beatlemania, qui avait été l’un des visages les plus photographiés du siècle, avait désormais sa place, sa table, ses habitudes, comme un retraité de quartier.

Le jardin offrait aussi une forme de protection. À l’arrière du café, loin de la vitrine et de la rue, Lennon pouvait s’installer sans être vu des passants. Les habitués le connaissaient et le laissaient tranquille. Les touristes, s’il y en avait, ne pensaient pas à chercher l’ancien Beatle au fond d’un petit café italien de la 71e Rue.

Dessiner sur les serviettes

Selon Richard Urwand, Lennon passait une partie de son temps à écrire et à dessiner sur les serviettes en papier. Ce détail correspond à ce que l’on sait de ses habitudes. Lennon dessinait depuis l’enfance. Il avait illustré ses livres In His Own Write, en 1964, et A Spaniard in the Works, en 1965. En 1970, il avait exposé une série de lithographies, Bag One. Pendant ses années de retrait, il dessinait beaucoup pour Sean : ces dessins seront publiés en 1999 sous le titre Real Love: The Drawings for Sean.

Il écrivait aussi. À la fin des années 1970, Lennon rédige une série de textes en prose, de souvenirs et de jeux de mots, qui seront publiés après sa mort, en 1986, sous le titre Skywriting by Word of Mouth. Une partie de ce travail d’écriture s’est faite dans les cafés et les lieux de vie du quartier. On ne sait pas ce que sont devenues les serviettes de La Fortuna ; il est probable que la plupart ont fini à la poubelle, comme toutes les serviettes de café.

Sfogliatella et cannoli

Ce que Lennon commandait, Richard Urwand l’a raconté avec précision : parfois une sfogliatella, parfois un cannoli. La sfogliatella est une pâtisserie napolitaine faite de fines couches de pâte feuilletée enroulées en forme de coquillage, garnie de ricotta, de semoule et d’agrumes confits. Le cannoli, d’origine sicilienne, est un tube de pâte frite rempli de ricotta sucrée. Deux classiques des cafés italo-américains de New York, que l’on trouvait aussi bien à Little Italy que dans les cafés de quartier de Manhattan.

Ce choix tranche avec l’image de Lennon à la fin des années 1970, souvent présenté comme un adepte de la cuisine macrobiotique et des régimes stricts que Yoko Ono et lui suivaient par périodes. Il rappelle que Lennon, enfant de Liverpool, avait aussi un goût marqué pour les petits plaisirs sucrés, et qu’il ne s’interdisait pas une pâtisserie au café du coin.

“Lui plus souvent qu’elle”

Selon Richard Urwand, le couple venait plusieurs fois par semaine, mais Lennon plus souvent que Yoko Ono. Ce détail aussi correspond à la répartition des rôles dans le couple pendant ces années. Yoko Ono gérait les affaires : investissements, propriétés, contrats. Elle passait une partie de ses journées au bureau du Dakota, à téléphoner et à rencontrer des conseillers. Lennon, homme au foyer, avait des journées plus libres, rythmées par la vie de Sean. Le café était l’un de ses points d’ancrage.

Les moustiques de Floride

Richard Urwand a gardé quelques souvenirs de conversations. L’un d’eux concerne la Floride : Lennon lui aurait confié qu’il pensait y aller, mais qu’il n’aimait pas les moustiques. L’anecdote est anodine, mais elle s’inscrit dans l’histoire du couple. En 1980, Yoko Ono achète une grande villa à Palm Beach, en Floride, El Solano, où la famille passe des séjours. Lennon y séjourne au début de l’année 1980. Les voyages du couple, pendant ces années de retrait, les mènent aussi au Japon, où ils passent plusieurs étés à la fin des années 1970, et aux Bermudes, où Lennon séjourne au printemps 1980 et où il écrit plusieurs chansons de Double Fantasy.

Sean sur les genoux de Richard

L’anecdote la plus attendrissante est celle de Sean. Un jour, raconte Richard Urwand, le couple vient au café avec leur fils, qui a alors deux ans environ. Ils doivent s’absenter rapidement. Ils posent Sean sur les genoux de Richard et lui demandent de le garder un instant, en promettant de revenir tout de suite. La scène, qui date vraisemblablement de 1977, dit le degré de confiance que le couple accordait à la famille Urwand. John Lennon et Yoko Ono, qui vivaient dans la crainte des fans trop insistants et des menaces, confiaient leur enfant au fils des patrons du café du coin.

Voici le clip officiel de Beautiful Boy (Darling Boy), la chanson que Lennon a écrite pour Sean :

Une amitié avec les Urwand

Au fil des années, John et Yoko deviennent amis avec Vincent et Alice Urwand. Cette amitié n’a rien de spectaculaire : elle est faite de conversations, de cafés offerts, d’attentions réciproques. Elle explique pourtant la place particulière que le café occupera après la mort de Lennon. Pour Vincent Urwand, Lennon n’était pas seulement un client célèbre. C’était un voisin et un ami, dont il entretiendra la mémoire pendant près de trente ans.

Le 8 décembre 1980 : le dernier petit-déjeuner

Un homme en pleine reprise

À l’automne 1980, Lennon est sorti de sa retraite. Il a enregistré avec Yoko Ono, à partir d’août, l’album Double Fantasy, au studio Hit Factory. Le disque est sorti le 17 novembre 1980. Le premier single, (Just Like) Starting Over, monte dans les classements. Lennon donne des entretiens, parle de projets, envisage une tournée. Le site a raconté ces séances dans son récit des séances de Double Fantasy.

Le lundi 8 décembre 1980, il a un programme chargé. C’est la journée d’un artiste en activité, pas celle d’un homme au foyer.

Le matin : petit-déjeuner au café

Selon le Smithsonian Magazine, la journée commence par un petit-déjeuner avec Yoko Ono au Café La Fortuna. C’est le geste d’habitués : traverser la rue, s’installer, commander. Le site l’a rappelé dans son article sur le dernier jour de la vie de John Lennon. Après le café, Lennon se rend chez le coiffeur Viz-à-Viz, qui lui fait la coiffure à la mode des années 1950 que l’on voit sur les dernières photos.

La journée : Leibovitz, RKO, Record Plant

Le reste de la journée est consacré au travail. La photographe Annie Leibovitz vient au Dakota pour une séance destinée à la couverture de Rolling Stone ; elle en tirera le célèbre portrait de Lennon nu, enlacé autour de Yoko Ono habillée. Dans l’après-midi, Lennon accorde un long entretien à une équipe de la radio RKO, menée par Dave Sholin. En fin d’après-midi, le couple quitte le Dakota pour le studio Record Plant, où il travaille sur Walking on Thin Ice, une chanson de Yoko Ono. En sortant, Lennon signe un autographe sur un exemplaire de Double Fantasy tendu par un jeune homme qui attend devant l’immeuble. Cet homme s’appelle Mark David Chapman.

Le site a reconstitué cette journée heure par heure dans sa chronologie du 8 décembre 1980.

Le soir : le retour au Dakota

Vers 22 h 30, le couple quitte le Record Plant. Yoko Ono a raconté par la suite qu’elle avait proposé d’aller dîner, mais que John voulait rentrer pour voir Sean avant qu’il ne s’endorme. La limousine les dépose devant le Dakota, sur la 72e Rue, vers 22 h 50. Chapman attend sous la voûte d’entrée. Il tire cinq coups de feu. Quatre balles atteignent Lennon. Il est transporté à l’hôpital Roosevelt, où sa mort est constatée à 23 h 15.

À un pâté de maisons de là, le Café La Fortuna est fermé pour la nuit. Le lendemain, la nouvelle fait le tour du monde.

Ce que signifie ce petit-déjeuner

Le petit-déjeuner du 8 décembre au Café La Fortuna n’a rien de dramatique en soi. C’est un moment ordinaire, l’un des centaines de cafés que Lennon a pris dans cet établissement. Mais la mort de Lennon lui donne rétrospectivement un poids immense. C’est la dernière image d’un Lennon ordinaire, voisin parmi les voisins, avant la violence. C’est pour cela que le Café La Fortuna est devenu, après 1980, un lieu de pèlerinage.

Nobody Told Me : le café sur une pochette

Une chanson écrite pour Ringo

Nobody Told Me est une chanson écrite par Lennon en 1980. Selon Wikipédia, il l’avait d’abord destinée à Ringo Starr, pour l’album que celui-ci préparait, Stop and Smell the Roses, publié en 1981. Après la mort de Lennon, Ringo renonce à l’enregistrer. Lennon en avait lui-même enregistré une version pendant les séances de Double Fantasy, en 1980 ; la chanson ne figure pas sur l’album, mais elle est conservée.

Milk and Honey, 1984

En 1983, Yoko Ono décide de publier les enregistrements de Lennon laissés de côté pendant les séances de Double Fantasy. Ils forment, avec de nouvelles chansons de Yoko, l’album Milk and Honey, publié en janvier 1984. Nobody Told Me en est le premier single. C’est une chanson pleine d’humour, qui accumule les images absurdes et les paradoxes, avec une allusion à un vieux poème britannique et une référence aux objets volants non identifiés, que Lennon disait avoir observés en 1974.

Le single est un succès : il monte à la cinquième place du Billboard Hot 100 aux États-Unis et à la sixième place au Royaume-Uni. C’est le dernier single inédit de Lennon à entrer dans le top 10 des deux côtés de l’Atlantique. En face B, on trouve O’ Sanity, une chanson de Yoko Ono.

Correctif factuel n° 3 — 5, 6 ou 9 janvier 1984 ?

La date de sortie de Nobody Told Me varie selon les sources. Wikipédia donne le 6 janvier 1984 pour le Royaume-Uni et les États-Unis. Le site Beatles Bible distingue deux dates : le 5 janvier 1984 aux États-Unis et le 9 janvier au Royaume-Uni. L’écart s’explique sans doute par la différence entre la mise en place chez les disquaires et la date officielle de publication, qui n’était pas toujours la même des deux côtés de l’Atlantique. Il est plus sûr d’écrire que le single est sorti début janvier 1984, quelques semaines avant l’album Milk and Honey.

La photo du café

La pochette du single reproduit une photographie de John et Yoko attablés au Café La Fortuna. Ils sont assis à une table, des plats devant eux, une cigarette à la main. La scène est prise sur le vif, sans mise en scène apparente. Elle montre exactement ce que racontait Richard Urwand : un couple d’habitués, détendu, dans son café de quartier. Le choix de cette image pour le premier single posthume de Lennon n’est sans doute pas un hasard. Il présente au public, trois ans après sa mort, non pas une icône, mais un homme ordinaire.

Pour le Café La Fortuna, la pochette est une consécration inattendue. Le petit café de la 71e Rue se retrouve dans les bacs des disquaires du monde entier. Les fans, qui connaissaient déjà son existence par la presse, en ont désormais une image.

Voici Nobody Told Me :

Une chanson qui ressemble au café

Il y a une correspondance curieuse entre la chanson et le lieu. Nobody Told Me est une chanson sur l’étrangeté du quotidien : tout le monde parle, personne ne dit rien, tout le monde court, personne ne bouge. C’est une observation amusée du monde, celle d’un homme assis qui regarde passer les gens. C’est, en somme, une chanson de terrasse. On peut l’entendre comme une suite de Watching the Wheels, et comme un portrait de Lennon au Café La Fortuna.

Après le 8 décembre 1980 : le café devient un lieu de mémoire

Les jours qui suivent

Dans les heures qui suivent l’assassinat, des milliers de personnes se rassemblent devant le Dakota, sur la 72e Rue. Elles chantent les chansons de Lennon, allument des bougies, déposent des fleurs contre les grilles. Le quartier tout entier est saisi par le deuil. Le dimanche 14 décembre 1980, à la demande de Yoko Ono, le monde observe dix minutes de silence à 14 heures, heure de New York. À Central Park, à quelques mètres du Dakota, plus de cent mille personnes se réunissent en silence.

Le Café La Fortuna se trouve au cœur de cette géographie du deuil. Les passants qui marchent vers le Dakota passent devant sa vitrine. Pour les habitués, et surtout pour les Urwand, la perte n’a rien d’abstrait : Lennon était un voisin, un client fidèle, un ami. Il était assis à sa table quelques jours plus tôt. Il y avait pris son petit-déjeuner le matin même de sa mort.

La table mise à la retraite

Vincent Urwand prend alors une décision qui va faire de son café un lieu à part. Selon les témoignages publiés au moment de la fermeture, il retire de la salle la table à laquelle Lennon avait l’habitude de s’asseoir, comme on retire le numéro d’un joueur dans une équipe sportive. Il l’installe dans la vitrine, à l’avant du café, entourée de souvenirs de Lennon. Elle y restera plus de vingt-cinq ans.

Le geste est discret, presque intime. Ce n’est pas un musée ni une opération commerciale : il n’y a ni boutique de souvenirs, ni plaque tapageuse, ni menu “John Lennon”. C’est l’hommage d’un patron de café à un client devenu ami. Mais il donne au lieu une valeur de mémoire que les fans de Lennon ne tardent pas à découvrir.

Un pèlerinage discret

Au fil des années, le Café La Fortuna devient une étape pour les admirateurs de Lennon qui visitent New York. Ils viennent voir le Dakota, puis Strawberry Fields, et poussent jusqu’à la 71e Rue pour prendre un café là où Lennon prenait le sien. Le café reste pourtant un lieu de quartier, fréquenté avant tout par les habitants de l’Upper West Side. C’est sans doute ce qui en fait le charme pour les visiteurs : on n’y entre pas dans une attraction, mais dans un endroit qui continue de vivre, avec ses habitués, ses airs d’opéra et ses pâtisseries.

Strawberry Fields, à deux rues

En 1985, Yoko Ono finance l’aménagement d’un espace de Central Park situé juste en face du Dakota, à l’entrée de la 72e Rue. Strawberry Fields, du nom de la chanson des Beatles, est inauguré le 9 octobre 1985, jour de l’anniversaire de John et de Sean. Au centre, une mosaïque circulaire porte un seul mot : Imagine. Le site a raconté le rôle de Yoko Ono dans ces projets de mémoire dans son enquête sur la succession de John Lennon.

Strawberry Fields devient le grand lieu de recueillement public. Le Café La Fortuna, à deux rues de là, reste le lieu de mémoire privé, celui de la vie quotidienne. Les deux se complètent : l’un dit ce que Lennon représentait pour le monde, l’autre ce qu’il était pour son quartier.

Yoko Ono, voisine

Après la mort de Lennon, Yoko Ono continue de vivre au Dakota, où elle élève Sean. Le Café La Fortuna reste donc, pendant toutes ces années, le café d’un quartier qu’elle habite. Les témoignages publiés en 2008 soulignent que les Urwand ont gardé avec elle un lien affectueux. Ce lien se manifestera de façon touchante au moment de la fermeture, comme on le verra.

L’Upper West Side change, le café résiste

La transformation d’un quartier

Entre les années 1980 et les années 2000, l’Upper West Side change profondément. Columbus Avenue, qui était dans les années 1970 une artère modeste, se couvre de boutiques, de restaurants et de cafés à la mode. Les immeubles sont rénovés, les loyers montent, la population se transforme. Le quartier, qui avait accueilli dans les années 1960 et 1970 des artistes, des musiciens et des familles modestes, devient l’un des plus recherchés de Manhattan.

Le Café La Fortuna traverse ces décennies sans changer de nature. Il garde son décor, sa musique, ses pâtisseries, ses habitués. Il devient, aux yeux des résidents de longue date, l’un des derniers témoins de l’Upper West Side d’avant la gentrification. Un client cité par un blogueur new-yorkais au moment de la fermeture a résumé ce sentiment d’une formule : “When this place closes, it’s time to leave New York.”

La fin des loyers encadrés

Ce qui protégeait le café, c’était en partie son bail. Pendant longtemps, le loyer était encadré, selon les règles qui limitaient alors les hausses dans certains immeubles new-yorkais. Selon les témoignages publiés en 2008, l’immeuble change de propriétaire, et le café se retrouve soumis à un loyer de marché qu’il ne peut pas payer. C’est l’histoire de centaines de commerces indépendants de Manhattan à la même époque : des lieux qui survivaient grâce à des loyers anciens, et qui disparaissent quand ces loyers s’alignent sur les prix du quartier.

La mort d’Alice

L’autre coup est personnel. Alice Urwand, l’épouse de Vincent, meurt peu avant la fermeture. Selon le site new-yorkais nyc BLOG estate, Vincent explique que deux raisons l’ont conduit à fermer : le loyer trop élevé et la mort de sa femme. On comprend que, pour un homme âgé qui avait tenu le café avec elle pendant plus de trente ans, continuer seul, avec un loyer multiplié, n’avait plus de sens.

Février 2008 : la fermeture

Le dernier jour

L’annonce de la fermeture fait le tour de la presse new-yorkaise et internationale. CNN, le New York Times, Gothamist et amNY consacrent des articles au “café de John Lennon” qui ferme ses portes. Le dernier jour, les habitués et les curieux se pressent dans la petite salle et dans le jardin pour boire un dernier café. Les blogs du quartier racontent la foule, l’émotion, les adieux à Vincent Urwand. Pour beaucoup de clients, ce n’est pas seulement un café qui ferme, mais une page de l’histoire du quartier qui se tourne.

Correctif factuel n° 4 — Pas seulement une hausse de loyer

La plupart des articles consacrés au Café La Fortuna expliquent sa fermeture par une seule cause : le propriétaire de l’immeuble aurait augmenté le loyer. C’est vrai, mais incomplet. Selon le site nyc BLOG estate, Vincent Urwand a lui-même donné deux raisons : le loyer trop élevé et la mort de sa femme, Alice. Selon un blogueur qui fréquentait le café, la hausse du loyer était elle-même la conséquence d’un changement de propriétaire de l’immeuble, qui faisait passer le bail d’un loyer encadré à un loyer de marché. La fermeture du café est donc le résultat d’un deuil autant que d’une transaction immobilière.

La table rendue à Yoko Ono

La fermeture pose une question : que faire de la table de Lennon ? Vincent Urwand choisit de l’offrir à Yoko Ono. Selon le témoignage d’un habitué, publié au moment de la fermeture, Yoko Ono aurait été surprise d’apprendre que la table avait été conservée si longtemps. Elle aurait envoyé une lettre de remerciement à Vincent Urwand, qui l’aurait fait encadrer et exposer dans le café pendant ses derniers jours. Le geste boucle l’histoire : la table où Lennon prenait son café retourne à la famille, à quelques rues de là.

Correctif factuel n° 5 — Le 24 ou le 26 février 2008 ?

La date exacte de la fermeture varie selon les sources. Un blogueur qui a assisté au dernier jour la situe le 24 février 2008 ; le site nyc BLOG estate donne le 26 février. CNN a publié son article le 22 février, en annonçant une fermeture imminente. L’écart s’explique peut-être par la différence entre le dernier jour d’ouverture au public et la date officielle de fin d’activité. Il est plus sûr d’écrire que le café a fermé à la fin de février 2008, après trente-deux ans d’activité.

Vincent Urwand, 2014

Vincent Urwand meurt en 2014, six ans après la fermeture du café, selon Far Out Magazine. Avec lui disparaît le dernier témoin direct des années où John Lennon venait s’asseoir dans son jardin. Il reste les souvenirs de son fils Richard, qui a raconté au site Grub Street les scènes rapportées dans cet article, et ceux des habitués qui ont partagé les dernières années du café. L’adresse du 69 West 71st Street a depuis accueilli d’autres commerces. Rien, sur place, ne rappelle aujourd’hui que John Lennon y a pris son dernier petit-déjeuner.

Le New York de John Lennon : les autres adresses

Une ville adoptée

Lennon s’installe à New York à la fin de l’été 1971 et n’en repartira plus. Il y vit neuf ans, plus longtemps qu’il n’a vécu à Londres. Le Café La Fortuna n’est qu’une étape d’une géographie personnelle qui couvre une bonne partie de Manhattan. Pour les visiteurs qui veulent marcher sur ses traces, voici les principales adresses.

Les adresses principales

Lieu Adresse Ce qui s’y est passé
Hôtel St. Regis 2 East 55th Street Premier logement de John et Yoko à leur arrivée à New York, en 1971
Bank Street 105 Bank Street, Greenwich Village Appartement du couple de 1971 à 1973, période militante
Record Plant 321 West 44th Street Studio de plusieurs albums ; dernière séance le 8 décembre 1980
Le Dakota 1 West 72nd Street Domicile de 1973 à 1980 ; lieu de l’assassinat
Café La Fortuna 69 West 71st Street Café de quartier, fermé en 2008
Hit Factory 353 West 48th Street Enregistrement de Double Fantasy, en 1980
Strawberry Fields Central Park, à hauteur de la 72e Rue Mémorial inauguré le 9 octobre 1985

Greenwich Village, les années militantes

Avant l’Upper West Side, il y a Greenwich Village. De 1971 à 1973, John et Yoko vivent dans un petit appartement de Bank Street, au cœur du quartier des artistes et des militants. C’est l’époque des manifestations contre la guerre du Vietnam, de l’album Some Time in New York City, des concerts de bienfaisance et du combat contre l’expulsion. Le site a raconté cette période dans son article sur Gimme Some Truth et le dossier du FBI. Le contraste avec les années du Dakota est saisissant : le Lennon du Café La Fortuna n’est plus le militant de Bank Street, mais un père de famille qui a choisi la vie privée.

Le Dakota et ses voisins

Au Dakota, Lennon vit au milieu d’autres célébrités discrètes, dans un immeuble qui protège ses habitants. Ses sorties sont de courte portée : Central Park, les cafés et les commerces des rues voisines. C’est un Lennon de quartier, qui marche, qui prend son café et qui revient. Le site a raconté une autre de ces scènes new-yorkaises dans son enquête sur la dernière rencontre entre Lennon et McCartney, et dans son dossier sur la photo de John, Yoko et David Bowie.

Les autres refuges de Lennon

Le Café La Fortuna n’était pas le seul établissement où Lennon cherchait la tranquillité. Selon Far Out Magazine, il appréciait aussi, à Liverpool, les Philharmonic Dining Rooms, un pub victorien somptueux du centre-ville, et, à New York, le Smith’s Bar, sur la Huitième Avenue, où il commandait un burger et une bière. Ce qui relie ces lieux, c’est leur simplicité : des endroits sans prétention, où l’on peut s’asseoir longtemps sans être dérangé.

Des coffee bars de Liverpool au café de la 71e Rue : John Lennon, client des petits lieux

Une habitude qui remonte à l’adolescence

Le Café La Fortuna n’est pas une parenthèse isolée dans la vie de John Lennon. Toute sa jeunesse s’est déroulée dans des lieux de cette taille : des salles basses, des tables serrées, un patron qui connaît tout le monde. Avant d’être la ville du Cavern Club, le Liverpool de la fin des années 1950 est une ville de coffee bars. La mode vient de Londres, où les cafés équipés de machines à espresso italiennes deviennent le repaire des adolescents. Dans ces endroits, on reste des heures devant une tasse, on met des pièces dans le juke-box et, de plus en plus souvent, on joue de la guitare dans la cave.

Lennon a fréquenté ces lieux avant même d’avoir un groupe digne de ce nom. Revenir, vingt ans plus tard et devenu l’un des hommes les plus célèbres du monde, à une petite table de café italien tenu par un couple, ce n’est pas seulement un choix de star fatiguée. C’est aussi retrouver le décor de ses débuts.

Le Jacaranda et la Casbah

Deux adresses de Liverpool comptent particulièrement. Le Jacaranda, sur Slater Street, ouvre en 1958 à l’initiative d’Allan Williams. Les étudiants de l’école d’art voisine, dont Lennon et son ami Stuart Sutcliffe, y passent des après-midi entiers. Williams deviendra le premier manager des Beatles et les conduira lui-même à Hambourg en août 1960.

La Casbah Coffee Club, dans le quartier de West Derby, ouvre le 29 août 1959 dans la cave de la maison de Mona Best, la mère du futur batteur Pete Best. Les Quarrymen, le groupe de Lennon, McCartney et Harrison, jouent le soir de l’ouverture. Les jeunes musiciens ont même participé aux travaux de décoration de la cave. Pour Lennon, ces premiers cafés sont à la fois une salle de répétition, un club et une famille de substitution.

Notre dossier sur le Merseybeat, de la Cavern à Hambourg raconte la suite de cette histoire liverpudlienne.

Ye Cracke, le pub des étudiants

À la même époque, le pub Ye Cracke, sur Rice Street, tout près de l’école d’art, joue le même rôle pour l’étudiant Lennon. Il y boit avec Stuart Sutcliffe et Bill Harry, le futur fondateur du journal Mersey Beat. C’est là, selon Bill Harry lui-même, que les jeunes gens se promettent de rendre Liverpool célèbre, chacun dans sa discipline. Comme plus tard à La Fortuna, un lieu ordinaire du quartier devient le décor d’une amitié et d’une ambition.

Les années de célébrité : des refuges devenus impossibles

Avec la Beatlemania, tout change. À partir de 1963, Lennon ne peut plus entrer dans un café de Liverpool ou de Londres sans provoquer un attroupement. Les tournées se vivent dans des chambres d’hôtel, les sorties dans des clubs privés et la vie de famille derrière les grilles de Kenwood, sa propriété de Weybridge, dans le Surrey. Après la séparation des Beatles, la propriété de Tittenhurst Park, près d’Ascot, offre encore plus d’espace, mais aussi plus d’isolement.

C’est l’une des raisons pour lesquelles New York a tant compté pour lui. Lennon l’a répété dans plusieurs entretiens de 1980 : dans les rues de Manhattan, on le reconnaissait, mais on le laissait tranquille. Dans l’entretien accordé à Playboy cette année-là, il explique que les New-Yorkais se contentent souvent d’un signe de tête ou d’un mot gentil, sans le harceler. Le Café La Fortuna est la forme la plus concrète de cette liberté retrouvée : un coffee bar de quartier, comme à dix-huit ans, mais à deux pas de chez lui.

À retenir : du Jacaranda de Liverpool en 1958 au Café La Fortuna de Manhattan dans les années 1970, John Lennon a passé une bonne partie de sa vie dans des petits cafés de quartier. La célébrité des années Beatles l’en avait privé. New York les lui a rendus.

Sur les traces de Lennon dans l’Upper West Side : une promenade d’une heure

Pourquoi faire le parcours à pied

L’Upper West Side de John Lennon tient dans un rectangle de quelques rues. On le parcourt facilement à pied en une heure, sans se presser. Aucun de ces lieux ne se visite de l’intérieur : le Dakota est un immeuble privé et le café a disparu. Mais marcher dans ces rues permet de comprendre ce que Lennon décrivait dans ses entretiens : une vie de voisin, à l’échelle d’un quartier.

Étape 1 : le Dakota, 1 West 72nd Street

Le point de départ s’impose. L’immeuble de style néo-Renaissance allemande, achevé en 1884, se dresse à l’angle de Central Park West et de la 72e Rue. C’est sous la voûte de son entrée, côté 72e Rue, que John Lennon a été abattu le 8 décembre 1980. Yoko Ono y a vécu pendant des décennies après sa mort.

Le personnel de l’immeuble demande aux visiteurs de ne pas bloquer l’entrée et de rester discrets. Les résidents y vivent toujours. Une photo depuis le trottoir d’en face suffit. C’est aussi au Dakota que Lennon a reçu Paul McCartney pour l’une de leurs dernières rencontres, racontée dans notre enquête sur la pizza de Noël 1978.

Étape 2 : Strawberry Fields, en face

Il suffit de traverser Central Park West pour entrer dans Strawberry Fields, la zone de Central Park dédiée à Lennon. La mosaïque circulaire noire et blanche portant le mot Imagine a été offerte par la ville de Naples. Des musiciens y jouent presque en permanence des chansons des Beatles et de Lennon, et des fleurs y sont déposées chaque jour. Les 8 décembre et 9 octobre, anniversaires de sa mort et de sa naissance, des centaines de personnes s’y rassemblent.

Étape 3 : l’emplacement du Café La Fortuna, 69 West 71st Street

Ressortez du parc, longez Central Park West vers le sud jusqu’à la 71e Rue, puis tournez à droite en direction de Columbus Avenue. Le numéro 69 se trouve dans ce bloc de brownstones et de petits immeubles. Le café a fermé en 2008 et aucune plaque ne signale le lieu. Il faut donc faire un effort d’imagination : la petite salle, les airs d’opéra, la machine à espresso, et derrière, le jardin où Lennon avait sa table.

C’est sans doute l’étape la plus émouvante, justement parce qu’il n’y a rien à voir. On mesure en marchant combien le trajet était court : deux ou trois minutes entre la porte du Dakota et celle du café.

Étape 4 : Columbus Avenue

Au bout de la 71e Rue, Columbus Avenue offre une idée de la transformation du quartier. Dans les années 1970, l’avenue était bordée de commerces modestes. Elle est aujourd’hui couverte de boutiques et de restaurants. C’est cette évolution, décrite plus haut, qui a fini par rendre la vie difficile aux petits établissements comme La Fortuna.

Étape 5 : retour par la 72e Rue

Remontez Columbus Avenue jusqu’à la 72e Rue, puis revenez vers le parc. Ce sont les rues que Lennon arpentait en voisin, entre le Dakota, le café et les commerces du quartier. La boucle se referme devant le Dakota.

Pour aller plus loin

Les marcheurs motivés peuvent prolonger la journée vers le sud de Manhattan. Les étapes possibles sont l’ancien appartement de Bank Street à Greenwich Village, où le couple a vécu à son arrivée en 1971, et les anciens studios Record Plant et Hit Factory, dans le quartier de Hell’s Kitchen. Le tableau des adresses plus haut donne les numéros. Pour les années de Greenwich Village, voir notre article sur Gimme Some Truth et la renaissance politique de John Lennon.

Étape Adresse À savoir
Le Dakota 1 West 72nd Street Immeuble privé, rester discret
Strawberry Fields Central Park, face à la 72e Rue Mosaïque Imagine, accès libre
Ex-Café La Fortuna 69 West 71st Street Fermé en 2008, aucune plaque
Columbus Avenue Entre la 71e et la 72e Rue Le quartier transformé

Ce que le Café La Fortuna dit de John Lennon

Un homme ordinaire

Le Café La Fortuna raconte un Lennon que l’on oublie souvent : non pas le Beatle, non pas le militant, non pas l’icône assassinée, mais un homme ordinaire qui aimait un bon café et une pâtisserie, qui dessinait sur les serviettes et qui parlait des moustiques de Floride avec le fils du patron. Ce Lennon-là est celui des dernières années, celui que décrivent Watching the Wheels et Beautiful Boy. C’est aussi celui qui, en 1980, revenait à la musique en paix avec lui-même.

La ville comme refuge

Le café dit aussi la relation particulière de Lennon avec New York. Dans une ville de huit millions d’habitants, où les célébrités sont nombreuses et les habitants blasés, il avait trouvé une liberté de mouvement impossible à Londres. Le café du coin, où personne ne le dérangeait, en était le symbole. La tragédie du 8 décembre 1980 vient de ce que cette liberté avait une faille : un homme seul, venu de Hawaï, qui l’attendait devant sa porte.

Le paradoxe des lieux de mémoire

Il y a enfin un paradoxe. Le Café La Fortuna est devenu un lieu de mémoire précisément parce qu’il n’avait rien d’un lieu historique. Lennon n’y a pas écrit de chanson célèbre, n’y a donné aucune conférence de presse, n’y a pas été photographié par les paparazzis, à l’exception de la photo de la pochette de Nobody Told Me. Il y a simplement vécu. Et c’est ce qui le rend si précieux : il ne raconte pas un événement, mais une vie.

Guide d’écoute et de lecture

Disques

  • John Lennon et Yoko Ono, Double Fantasy (1980) : l’album du retour, avec Watching the Wheels et Beautiful Boy, disponible en vinyle et CD.
  • John Lennon et Yoko Ono, Milk and Honey (1984) : l’album posthume qui contient Nobody Told Me, en édition remasterisée.
  • John Lennon, Walls and Bridges (1974) : l’album new-yorkais du Lost Weekend, en vinyle et CD.

Livres

Pour les textes que Lennon écrivait à la fin des années 1970, le recueil posthume Skywriting by Word of Mouth est indispensable. Ses dessins pour Sean sont rassemblés dans Real Love: The Drawings for Sean. Pour les années new-yorkaises en images, le livre de Bob Gruen, John Lennon: The New York Years, est une référence. Pour le regard de McCartney sur son ami, la biographie de Barry Miles, Paul McCartney: Many Years From Now, reste incontournable.

Repères chronologiques

Date Événement
Fin de l’été 1971 John Lennon et Yoko Ono s’installent à New York
1973 Le couple emménage au Dakota
Automne 1973 – début 1975 Lost Weekend, entre Los Angeles et New York
9 octobre 1975 Naissance de Sean ; Lennon se retire de la musique
1976 Ouverture du Café La Fortuna par Vincent et Alice Urwand ; premier jour, un espresso à 85 cents
Juillet 1976 Lennon obtient sa carte de résident permanent
Vers 1977 Sean, deux ans, confié un instant à Richard Urwand
Août 1980 Début des séances de Double Fantasy à la Hit Factory
17 novembre 1980 Sortie de Double Fantasy
8 décembre 1980 Petit-déjeuner au Café La Fortuna ; assassinat de Lennon le soir
14 décembre 1980 Dix minutes de silence dans le monde entier, à la demande de Yoko Ono
Début janvier 1984 Sortie du single Nobody Told Me, avec une photo du café en pochette
Janvier 1984 Sortie de Milk and Honey
9 octobre 1985 Inauguration de Strawberry Fields à Central Park
1980-2008 La table de Lennon est exposée dans la vitrine du café
Début 2008 Mort d’Alice Urwand
22 février 2008 CNN annonce la fermeture du café
Fin février 2008 Fermeture du Café La Fortuna ; la table est offerte à Yoko Ono
2014 Mort de Vincent Urwand

Questions fréquentes

Où se trouvait le Café La Fortuna ?

Au 69 West 71st Street, dans l’Upper West Side de Manhattan, à un pâté de maisons du Dakota.

Le Café La Fortuna existe-t-il encore ?

Non. Il a fermé à la fin de février 2008, après trente-deux ans d’activité.

Qui tenait le café ?

Vincent et Alice Urwand, un couple d’origine italienne, avec leur fils Richard.

John Lennon venait-il souvent ?

Oui, plusieurs fois par semaine à la fin des années 1970, plus souvent que Yoko Ono, selon Richard Urwand.

Que commandait-il ?

Des cafés et des pâtisseries italiennes, notamment la sfogliatella et le cannoli.

Lennon y a-t-il pris son dernier repas ?

Il y a pris son petit-déjeuner avec Yoko Ono le matin du 8 décembre 1980, selon le Smithsonian Magazine. C’est son dernier repas au restaurant connu.

La pochette de Nobody Told Me a-t-elle été photographiée au café ?

Oui. Elle montre John et Yoko attablés au Café La Fortuna.

Quand est sorti Nobody Told Me ?

Début janvier 1984, quelques semaines avant l’album Milk and Honey.

Qu’est devenue la table de Lennon ?

Elle a été exposée dans la vitrine du café pendant plus de vingt-cinq ans, puis offerte à Yoko Ono lors de la fermeture.

Pourquoi le café a-t-il fermé ?

À cause d’une forte hausse du loyer, après un changement de propriétaire de l’immeuble, et de la mort d’Alice Urwand.

Peut-on visiter l’emplacement ?

Oui, l’adresse existe toujours, mais d’autres commerces s’y sont succédé et rien ne rappelle le café.

Quels autres lieux de Lennon peut-on voir à New York ?

Le Dakota, Strawberry Fields à Central Park, l’ancien appartement de Bank Street et les anciens studios Record Plant et Hit Factory.

Glossaire

Upper West Side : quartier de Manhattan situé entre Central Park et l’Hudson, au nord de la 59e Rue.

Dakota : immeuble de luxe construit dans les années 1880 au 1 West 72nd Street, domicile de John Lennon et Yoko Ono à partir de 1973.

Sfogliatella : pâtisserie napolitaine feuilletée en forme de coquillage, garnie de ricotta.

Cannoli : pâtisserie sicilienne, tube de pâte frite garni de ricotta sucrée.

Homme au foyer : expression utilisée par Lennon pour décrire ses années de retrait, de 1975 à 1980, consacrées à l’éducation de Sean.

Lost Weekend : période de séparation d’avec Yoko Ono, de l’automne 1973 au début de 1975.

Loyer encadré : régime new-yorkais qui limite les hausses de loyer dans certains immeubles anciens.

Strawberry Fields : espace de Central Park dédié à la mémoire de Lennon, inauguré en 1985.

Sources et références

Sur le café : Grub Street, entretien avec Richard Urwand ; Far Out Magazine, article sur le Café La Fortuna ; CNN, 22 février 2008 ; nyc BLOG estate, février 2008 ; blog Random Oracle, 24 février 2008 ; Gothamist et amNY, février 2008.

Sur le 8 décembre 1980 : Smithsonian Magazine, What Happened on John Lennon’s Last Day ; chronologie publiée par le site.

Sur Nobody Told Me : Wikipédia en anglais, article Nobody Told Me ; Beatles Bible, sortie américaine du single.

Citations : Richard Urwand, cité par Grub Street et Far Out ; un habitué du café, cité par le blog Random Oracle.

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