Il y a six ans, le 9 mai 2020, Little Richard disparaissait à Tullahoma, Tennessee, emportant avec lui une part brûlante, irréductible, de l’histoire du rock’n’roll. On a beaucoup répété qu’il en fut l’un des pionniers, parfois l’architecte, souvent le grand incendiaire. Mais pour les lecteurs de Yellow-Sub, la question est plus précise, plus intime aussi : que lui doivent vraiment les Beatles ? Pas seulement une poignée de reprises, pas seulement quelques hurlements placés au bon endroit dans les premiers concerts. Quelque chose de plus profond se joue entre Macon, La Nouvelle-Orléans, Liverpool et Hambourg : une transmission physique, vocale, presque électrique, qui passe par Long Tall Sally, Lucille, le Star-Club et ce fameux « woo » que Paul McCartney transformera en signature mondiale. Sans Little Richard, les Beatles auraient sans doute gardé leurs harmonies, leur sens mélodique, leur intelligence pop. Mais auraient-ils eu cette permission de hurler, de salir le son, de faire basculer la chanson dans le corps ? À travers les sessions Specialty, les nuits allemandes de 1962 et les reprises furieuses du groupe, c’est toute une généalogie secrète qui apparaît : celle d’un homme trop flamboyant pour entrer sagement dans la légende, mais assez immense pour en avoir dessiné les fondations.
Dans le grand roman des Beatles, il y a les chapitres que tout le monde relit sans cesse, et puis ces pages plus discrètes que l’on croit connaître parce qu’elles ne font pas de bruit. Another Girl appartient à cette seconde famille : une chanson courte, vive, presque désinvolte, que l’histoire a souvent laissée dans l’ombre de Help!, Yesterday ou Ticket To Ride. Erreur légère, peut-être, mais erreur tout de même. Car derrière ce morceau apparemment mineur se dessine un instantané assez fascinant des Beatles en 1965 : un groupe encore soudé par ses réflexes de scène, déjà travaillé par les individualités, la fatigue, les ambitions de studio et les ambiguïtés sentimentales. Écrite par Paul McCartney à Hammamet, enregistrée en vitesse à Abbey Road puis immortalisée dans le décor solaire des Bahamas, Another Girl a tout de la carte postale pop. Mais une carte postale un peu acide, où McCartney chante la rupture avec un sourire trop éclatant pour être tout à fait innocent. Deux minutes et quelques secondes suffisent alors à révéler un autre Paul : charmeur, impatient, précis, cruel sans en avoir l’air. Pas un chef-d’œuvre caché, non. Plutôt une petite pièce brillante qui raconte mieux que prévu le moment où les Beatles commencent à changer de peau.
Il y a des chansons que l’on croit connaître parce qu’elles ont trop souvent servi de bande-son au deuil collectif. Woman fait partie de celles-là. Sortie après l’assassinat de John Lennon, accrochée pour toujours à l’hiver 1980 et aux images du Dakota, elle a fini par ressembler à une lettre posthume, un dernier message adressé à Yoko Ono, aux femmes, au monde entier. C’est oublier qu’avant de devenir une relique, Woman était d’abord une chanson de retour. Sur Double Fantasy, ce “Heart Play” imaginé avec Yoko et produit par Jack Douglas, Lennon ne revient pas en prophète ni en ancien Beatle venu réclamer sa couronne. Il revient en homme de quarante ans, après cinq années de retrait, avec le désir presque fragile de reprendre la musique là où la vie l’avait déplacée : dans le couple, la paternité, la reconnaissance, les excuses et l’idée qu’il n’est jamais trop tard pour essayer d’être meilleur. Née dans le sillage de son séjour aux Bermudes, pensée par Lennon comme une version adulte de Girl et dédiée à “l’autre moitié du ciel”, Woman est bien plus qu’une ballade parfaite. C’est l’aveu apaisé d’un homme qui avait longtemps confondu l’amour avec la peur de perdre, et qui trouvait enfin la force de dire merci.
Il y a des disques dont l’anniversaire ressemble moins à une célébration qu’à une autopsie amoureuse. Red Rose Speedway, publié le 30 avril 1973 aux États-Unis, appartient à cette famille-là : un album qu’on a longtemps rangé trop vite du côté des œuvres mineures de Paul McCartney, alors qu’il raconte en creux l’un des moments les plus passionnants, les plus fragiles et les plus contradictoires de l’histoire de Wings. Car derrière le LP simple que le public a découvert en 1973 se cache un autre disque, plus vaste, plus rugueux, plus collectif : un double album fantôme, documenté par les acétates de Denny Seiwell et ressuscité en partie par l’Archive Collection de 2018. C’est là que Red Rose Speedway devient vraiment fascinant. Non pas parce qu’il serait un chef-d’œuvre dissimulé, intact et incompris, mais parce qu’il porte partout les traces de ce qu’il aurait pu être : un vrai disque de groupe, traversé par les tensions entre McCartney le bâtisseur mélodique et ses musiciens qui voulaient mordre davantage. À 53 ans, il faut donc le réécouter autrement : en entendant le solo de Henry McCullough sur My Love, l’étrangeté de Loup, la grâce de Little Lamb Dragonfly, mais aussi tous les morceaux absents qui dessinent, autour de l’album publié, la silhouette d’une œuvre blessée.
Il y a des artistes qui ne disparaissent jamais tout à fait, parce qu’ils continuent de hanter les chansons des autres. Roy Orbison est de ceux-là. À l’occasion de ce qui aurait été son 90e anniversaire, on mesure mieux ce que le Big O représente dans l’histoire du rock : non pas seulement un chanteur immense, auteur d’une poignée de classiques inusables, mais un trait d’union entre deux mondes. D’un côté, les Beatles de 1963, encore conquérants mais pas tout à fait intouchables, qui découvrent sur scène un géant américain dont la voix suffit à mettre une salle à genoux. De l’autre, George Harrison en 1988, devenu ancien Beatle, qui retrouve en Orbison un héros de jeunesse, un pair, puis un compagnon d’aventure au sein des Traveling Wilburys. Entre ces deux moments, c’est toute une histoire du rock qui se dessine : celle d’un artiste immobile en apparence, mais capable de traverser les époques, d’impressionner Lennon, de marquer McCartney, puis de donner une âme singulière au supergroupe le plus attachant de la fin des années 80. Des premiers élans de Liverpool à la fraternité Wilbury, Roy Orbison n’a jamais été un simple témoin. Il a changé l’air de la pièce.
Il y a des morceaux qui n’ont l’air de rien et qui, pourtant, racontent presque tout. The Sheik Of Araby, vieux standard de 1921 passé par le music-hall, le jazz, le swing puis la télévision rock britannique, appartient à cette catégorie étrange des miettes beatlesiennes qui valent parfois plus qu’un long discours. Lorsque George Harrison l’interprète lors de l’audition Decca du 1er janvier 1962, les Beatles ne sont pas encore les Beatles au sens où le monde les retiendra : pas encore George Martin, pas encore Ringo, pas encore Abbey Road comme laboratoire, pas encore cette assurance insolente qui fera basculer la pop dans un autre âge. Ils sont quatre garçons de Liverpool rincés par Hambourg, chauffés à blanc par le Cavern, armés d’un répertoire immense, désordonné, impur, où Chuck Berry peut croiser Broadway, Little Richard une rengaine de salon, et Fats Domino un mirage orientaliste hérité de Valentino. C’est précisément ce qui rend cette prise si précieuse. Elle n’est pas grande, pas même vraiment belle, mais elle montre George prendre le micro, Lennon et McCartney faire les malins derrière lui, Pete Best tenir encore sa place, et Brian Epstein tenter d’ouvrir la porte de l’avenir. Une blague de scène, un vieux cliché, une audition ratée : chez les Beatles, même les curiosités ont parfois le goût du destin.
Au printemps 1964, l’Amérique ne veut plus seulement entendre parler des Beatles : elle veut les absorber tout entiers. C’est dans ce climat de fièvre absolue que Capitol Records met en circulation The Beatles’ Second Album, disque au titre presque absurdement plat, mais au contenu autrement plus explosif. Derrière ce montage typiquement américain, bricolé dans l’urgence pour nourrir une demande devenue insatiable, se cache pourtant bien plus qu’un simple produit opportuniste. Car en concentrant reprises brûlantes, faces B mordantes et singles déjà mythiques, Capitol finit par façonner, presque malgré lui, l’un des disques les plus nerveux de la première période du groupe. On y entend des Beatles moins policés, plus rugueux, plus branchés sur le rhythm’n’blues, le rock’n’roll et la sauvagerie de leurs années de scène. Un album discographiquement bancal, sans doute, mais d’une redoutable efficacité, qui raconte mieux que beaucoup d’autres comment l’Amérique de 1964 a reçu les Beatles : non comme de jeunes dandys anglais, mais comme une décharge électrique. Retour sur ce faux album devenu, avec le temps, un vrai classique américain.
Dans l’histoire du rock, les histoires d’amour durables ont souvent l’air d’erreurs de casting. Trop de tournées, trop d’ego, trop d’alcool, trop de nuits qui dérapent pour qu’un couple tienne vraiment dans la durée. Et pourtant, Ringo Starr et Barbara Bach sont là depuis plus de quarante ans, comme une anomalie magnifique au milieu des ruines romantiques du show-business. À première vue, leur union pourrait n’être qu’une jolie carte postale people : un ex-Beatles, une ancienne Bond girl, un mariage de stars né sur le tournage de Caveman, comédie préhistorique dont le souvenir aurait dû disparaître depuis longtemps. Mais leur histoire est beaucoup plus forte que son point de départ improbable. Car ce couple n’a pas seulement traversé le temps : il a survécu aux années de dérive, à l’alcoolisme, à l’autodestruction, à ce moment terrible où l’amour ne suffit plus si l’on continue à se perdre soi-même. En entrant ensemble en cure à la fin des années 1980, Ringo Starr et Barbara Bach ont cessé d’entretenir leur propre légende pour choisir quelque chose de bien plus difficile et bien plus rare dans le rock : la vie sobre, la fidélité au réel, la banalité heureuse, le fait de durer sans folklore. C’est peut-être cela, au fond, leur vrai miracle : avoir transformé une romance de cinéma en histoire de survie, puis en grand amour.
Il y a dans la discographie des Beatles quelques disques qui ressemblent à des évidences historiques, des monuments dont la grandeur saute immédiatement aux oreilles. Et puis il y a Rubber Soul, qui agit autrement. Moins comme un coup de tonnerre que comme un déplacement profond, un glissement décisif à l’intérieur même de leur musique. En décembre 1965, le groupe est déjà au sommet de la pop mondiale, mais au lieu de reconduire sa formule victorieuse, il choisit de compliquer le jeu. Les chansons deviennent plus troubles, les sentiments moins simples, les arrangements plus inventifs, les couleurs sonores plus neuves. Une basse fuzz mord sur Think For Yourself, un sitar ouvre Norwegian Wood sur un autre horizon, Girl invente une Europe fantasmée et In My Life transforme la mémoire en territoire poétique. Tout cela en douceur, sans manifeste, sans lourdeur, avec cette grâce mélodique insolente qui fait que même l’expérimentation semble chez eux couler de source. Rubber Soul est ainsi bien davantage qu’un grand album de transition : c’est le disque où Lennon, McCartney, Harrison et leurs chansons commencent vraiment à parler dans leur propre langue. Un disque souple, boisé, inquiet, lumineux, où la pop devient adulte sans rien perdre de son pouvoir d’éblouissement.
Il y a des chansons qui ouvrent un album comme on entrouvre une porte. Et puis il y a celles qui donnent d’emblée un coup d’accélérateur. Drive My Car appartient à cette seconde famille. Dès les premières secondes de Rubber Soul, les Beatles affichent une autre allure, un autre grain, une autre manière d’habiter la pop. Le riff est plus lourd, plus charnel, plus nourri de soul américaine que tout ce qu’ils avaient placé jusque-là en ouverture d’un disque. Mais le plus frappant est peut-être ailleurs : dans cette petite comédie de pouvoir, de désir et d’ambition où une femme mène le jeu, promet la gloire et relègue le narrateur au rang de chauffeur potentiel. En moins de deux minutes trente, Drive My Car fait entrer les Beatles dans une zone plus adulte, plus ironique, plus ambiguë, sans jamais perdre l’efficacité jubilatoire du tube. Ce n’est pas encore la déflagration de Revolver, ni l’expansion psychédélique à venir, mais c’est déjà un virage décisif. Avec ce morceau sec, drôle et redoutablement groovy, les Beatles n’annoncent pas seulement Rubber Soul : ils montrent qu’ils ont compris comment tordre la pop de l’intérieur, y glisser du double fond, du rhythm and blues, des personnages plus troubles et un sourire beaucoup moins innocent qu’avant.












