Ringo Starr, l’enfant d’hôpital : de la péritonite de 1947 au sanatorium de Heswall, comment la maladie a fait le batteur des Beatles
Avant d’être le batteur le plus célèbre du monde, Richard Starkey a été un enfant d’hôpital. À six ans, en 1947, une appendicite qui dégénère en péritonite le plonge dans le coma et le retient près d’un an dans un hôpital pour enfants de Liverpool. À treize ans, une tuberculose l’envoie dans un sanatorium de la péninsule de Wirral, d’où il ne sortira qu’à quinze ans, sans diplôme et presque sans scolarité. C’est là, dans une salle de convalescence, qu’une animatrice distribue un jour des tambourins, des triangles et de petits tambours pour occuper les enfants. Ringo Starr l’a répété toute sa vie : c’est à ce moment qu’il a su qu’il serait batteur, et rien d’autre. Voici l’histoire complète de cette enfance malade, de ce qu’elle a fait du garçon du Dingle, et de la façon dont la santé fragile de Ringo a continué, jusqu’aux Beatles et bien après, à peser sur sa vie.
En bref
- Richard Starkey naît le 7 juillet 1940 au 9 Madryn Street, dans le quartier ouvrier du Dingle, à Liverpool. Ses parents se séparent quand il a trois ans.
- En 1947, à six ans, il est opéré de l’appendicite ; une péritonite suit, puis un coma. Il reste environ un an à l’hôpital pour enfants de Myrtle Street et n’en sort qu’en mai 1948.
- Au début des années 1950, il contracte une tuberculose et passe près de deux ans au sanatorium pour enfants de Heswall, sur la péninsule de Wirral. Il y est soigné à la streptomycine.
- C’est dans l’orchestre improvisé de l’hôpital qu’il découvre les percussions. Il dira ne plus avoir voulu faire autre chose à partir de ce moment.
- Son beau-père, Harry Graves, lui offre sa première batterie d’occasion pour Noël 1957. Il rejoint les Beatles en août 1962.
- La santé de Ringo pèsera encore sur sa carrière : effondrement à la veille de la tournée mondiale de 1964, ablation des amygdales en décembre 1964, opération intestinale d’urgence à Monte-Carlo en 1979, cure de désintoxication en 1988.
Sommaire
Un enfant du Dingle
9 Madryn Street, 7 juillet 1940
Richard Starkey naît le 7 juillet 1940, au 9 Madryn Street, dans le Dingle, l’un des quartiers les plus pauvres de Liverpool, à deux pas des docks. La ville vit alors sous les bombardements allemands, qui visent précisément le port et les quartiers qui l’entourent. Ses parents, Richard Starkey et Elsie Gleave, travaillent tous deux dans la confiserie. C’est un milieu ouvrier, où l’on vit serrés et où l’argent manque.
En 1944, la famille déménage quelques rues plus loin, au 10 Admiral Grove, une petite maison mitoyenne où Ringo passera toute sa jeunesse. Peu après, le couple se sépare, et le divorce suit. Ringo a dit n’avoir aucun vrai souvenir de son père, qui ne serait venu le voir que trois fois environ après son départ. Il grandit seul avec sa mère, qui enchaîne les petits emplois, et avec ses grands-parents paternels, qui l’entourent beaucoup. Nous avons raconté le Liverpool de cette époque dans notre article sur le Liverpool de l’après-guerre.
Le plus pauvre des quatre
Des quatre Beatles, Ringo est celui qui vient du milieu le plus modeste. John Lennon a grandi dans une maison de banlieue chez sa tante Mimi, Paul McCartney dans un logement social mais dans une famille unie et musicale, George Harrison dans une famille ouvrière soudée. Ringo, lui, est le fils unique d’une mère seule dans un quartier de docks. Il n’a pas de frère ni de sœur, pas de père, et bientôt pas de scolarité normale, parce que la maladie va l’arracher deux fois à l’école.
Cette différence de départ explique beaucoup de choses sur la place qu’il occupera dans le groupe. Ringo sera le plus âgé des quatre, le dernier arrivé, le seul à n’avoir pas grandi avec les autres, et celui dont l’enfance a été la plus dure. Il en parlera longtemps avec une forme de légèreté qui masque la gravité de ce qu’il a traversé. Pour une vue d’ensemble de sa vie, on pourra consulter notre page consacrée à Ringo Starr.
1947 : la péritonite et l’année à l’hôpital
Une appendicite qui tourne mal
En 1947, Richie, comme on l’appelle alors, a six ans. Il se plaint de douleurs au ventre. On diagnostique une appendicite, et il est opéré. Mais l’appendice a éclaté, et l’infection s’est répandue dans l’abdomen : c’est une péritonite, une complication qui, dans l’Angleterre de l’immédiat après-guerre, est souvent mortelle. Ringo l’a rappelé bien plus tard, dans un entretien accordé en 1995 à la journaliste américaine Terry Gross, sur la radio publique NPR : en 1947, une péritonite, c’était très dangereux.
L’enfant tombe dans le coma pendant plusieurs jours. Sa mère est prévenue qu’il pourrait ne pas survivre. Il se réveille pourtant, mais la convalescence sera interminable. Il est soigné à l’hôpital pour enfants de Myrtle Street, l’établissement pédiatrique du centre de Liverpool, où il fêtera son septième anniversaire.
La chute
Au bout de plusieurs mois, alors qu’il commence à aller mieux, un accident manque de tout remettre en cause. En voulant attraper quelque chose, il tombe de son lit et, selon ses propres mots, arrache tous les points de suture de son ventre. Il faut l’opérer de nouveau. La guérison repart presque de zéro. Au total, il passe environ une année à l’hôpital, et n’en sort qu’en mai 1948.
Cette année d’hôpital, à l’âge où les autres enfants apprennent à lire et à écrire, a des conséquences immédiates. Quand il revient à l’école primaire de St Silas, près de chez lui, il a pris un retard considérable. Ses camarades l’accueillent avec un surnom qui dit tout : Lazare, le ressuscité. L’enfant qu’on croyait perdu est revenu, mais il ne sait presque pas lire.
Rattraper le temps perdu
Ringo a toujours raconté qu’il avait appris à lire tard, avec l’aide de proches et de voisins plus qu’avec l’école. Il n’a jamais été un élève brillant, et il ne s’en est jamais caché. Mais il n’était pas non plus l’enfant limité que certains récits décrivent : il était un enfant qui avait manqué une année entière au moment où tout s’apprend, et qui n’aurait jamais l’occasion de la rattraper, parce qu’une seconde maladie allait bientôt l’éloigner à nouveau de l’école.
Cette première hospitalisation laisse aussi des traces physiques durables. La péritonite a abîmé son intestin, et Ringo souffrira toute sa vie d’une digestion fragile. C’est l’origine lointaine de plusieurs épisodes de sa vie d’adulte, de ses boîtes de haricots emportées en Inde en 1968 à l’opération d’urgence de Monte-Carlo en 1979, sur lesquels nous reviendrons.
La tuberculose et le sanatorium de Heswall
Une pleurésie qui devient tuberculose
La seconde maladie arrive au début de l’adolescence. Richie a treize ans et fréquente l’école secondaire de Dingle Vale lorsqu’il tombe malade. On pense d’abord à une pleurésie, une inflammation de la membrane qui entoure les poumons. Le diagnostic est en réalité plus grave : c’est une tuberculose. Dans les quartiers pauvres de Liverpool, où l’on vit dans des logements humides et surpeuplés, la maladie est encore courante au début des années 1950.
Le traitement de l’époque passe par l’isolement, le repos et l’air pur. Richie est envoyé dans l’annexe de l’hôpital pour enfants de Liverpool installée à Heswall, sur la péninsule de Wirral, de l’autre côté de l’estuaire de la Mersey. C’est un sanatorium au sens propre : on y soigne les enfants tuberculeux en les gardant au lit pendant des mois, souvent à l’air libre, loin de la fumée de la ville.
La streptomycine
Ringo a eu la chance de tomber malade au bon moment. La streptomycine, le premier antibiotique efficace contre le bacille de la tuberculose, a été découverte aux États-Unis en 1943 et s’est généralisée en Grande-Bretagne au tournant des années 1950. Quelques années plus tôt, la maladie aurait pu le tuer. Ringo l’a résumé d’une formule : Dieu, dit-il en substance, a posé sa lumière sur lui en 1953 ou 1954, quand on a découvert la streptomycine.
La phrase dit l’essentiel de son rapport à ces années. Ringo ne se vit pas comme une victime, mais comme un survivant chanceux. Il a traversé deux maladies qui tuaient régulièrement des enfants de son quartier, et il en est sorti vivant. Cette gratitude, qui peut sembler naïve, est au cœur de la philosophie qu’il résumera plus tard dans ses deux mots fétiches : peace and love.
L’école à l’hôpital
Le séjour à Heswall dure longtemps. La plupart des biographes parlent de près de deux ans, et Ringo n’en sort qu’à quinze ans, en 1955. Pendant ce temps, l’enfant reçoit une scolarité minimale. Comme il l’a raconté en février 2025 au magazine People, à cette époque on vous gardait au lit pendant des mois, et on vous envoyait des professeurs. Ces cours à l’hôpital ne suffisent pas à combler le retard. Quand il revient à Dingle Vale, l’école le considère comme perdu pour les études. Il quitte le système scolaire sans aucun diplôme.
Les conséquences sont lourdes. En Angleterre, l’examen dit du 11-plus décide, à onze ans, qui entrera au lycée général et qui sera orienté vers l’école secondaire moderne, destinée aux futurs ouvriers. Ringo, trop absent, n’a pas pu s’y présenter dans de bonnes conditions. À la sortie du sanatorium, il n’a devant lui que les emplois non qualifiés du port et des usines.
Correctif factuel : les dates et durées varient selon les sources
On lit souvent que Ringo a été hospitalisé un an pour sa péritonite et deux ans pour sa tuberculose, entre 1953 et 1955. Ces chiffres sont des ordres de grandeur. Pour la première maladie, la plupart des sources datent l’opération de 1947 et la sortie de l’hôpital de mai 1948, mais certaines évoquent un séjour plus court. Pour la tuberculose, les sources hésitent entre 1953 et 1954 pour le diagnostic, et Ringo lui-même parlait de 1953 ou 1954. Ce qui est certain, c’est qu’entre six et quinze ans, il a passé environ trois années à l’hôpital, et qu’il a quitté l’école sans qualification.
La fanfare de l’hôpital
La dame à la musique
C’est pendant ce long séjour à Heswall que se produit la rencontre qui va décider de sa vie. Pour occuper les enfants alités et stimuler leur motricité, le personnel du sanatorium fait venir une intervenante chargée de la musique. Ringo l’a racontée à plusieurs reprises, avec une précision qui montre combien ce souvenir est resté vif. Dans un entretien à la radio canadienne CBC, il décrit une femme qui venait avec des maracas, des triangles, de petits tambours et des baguettes. Elle montrait un point rouge, et l’enfant devait frapper le tambour ; un point jaune, et il fallait frapper le triangle ou secouer les maracas.
C’est à ce moment, dit-il, qu’il est tombé amoureux de la batterie, et qu’il n’a plus voulu être autre chose que batteur. Il a répété la même idée en février 2025, devant les journalistes réunis à Nashville pour l’inauguration de son exposition Beats & Threads au Musicians Hall of Fame : il a frappé le tambour et, à partir de là, il n’a voulu être que batteur. C’était, a-t-il ajouté, la seule chose qu’il ait jamais voulu faire.
Une bobine de coton
La légende familiale a retenu un autre détail. Faute de baguettes à lui, l’enfant se serait fabriqué un maillet à partir d’une bobine de fil de coton, avec lequel il tapait des rythmes sur l’armoire placée à côté de son lit. On lui aurait aussi offert, pendant sa convalescence, un disque intitulé Bedtime for Drums, un morceau pour batterie du chef d’orchestre britannique Alyn Ainsworth. Il est difficile de vérifier chaque élément de ces souvenirs, mais tous vont dans le même sens : c’est dans un lit d’hôpital que Richard Starkey est devenu batteur.
Dans The Beatles Anthology, le livre publié en 2000 à partir des entretiens des trois Beatles survivants, Ringo l’a dit de la façon la plus simple : il était dans l’orchestre de l’hôpital, et c’est là qu’il a vraiment commencé à jouer. À partir de là, il n’a plus jamais voulu faire autre chose. Ses grands-parents lui avaient offert une mandoline et un banjo, il n’en voulait pas. Son grand-père lui avait donné un harmonica. Il y avait un piano à la maison. Rien de tout cela ne l’intéressait. Il n’y avait que la batterie.
Le livre, qui rassemble les souvenirs de Paul, George et Ringo et des archives de John, reste la source la plus complète sur ces années. Il est disponible en français sur Amazon : The Beatles Anthology, édition française.
Pourquoi la batterie
Il y a quelque chose de logique dans ce choix. Pour un enfant immobilisé, la batterie est l’instrument le plus physique, celui qui fait bouger le corps tout entier. C’est aussi l’instrument le plus direct : il ne demande pas de savoir lire la musique, ni même de connaître les accords. Il suffit de sentir le rythme. Pour un garçon qui a manqué l’école et qui lit mal, c’est un langage accessible, dans lequel il n’a de retard sur personne.
Il y a aussi, dans cet orchestre d’hôpital, une expérience fondatrice : celle de jouer avec les autres, de tenir sa place dans un ensemble. Ringo ne sera jamais un soliste. Il sera toute sa vie un batteur d’accompagnement, attentif aux chanteurs, au service des chansons. C’est peut-être dans ces séances où chacun attendait son point de couleur que s’est formé ce musicien qui écoute avant de jouer.
Il y a enfin une dimension presque thérapeutique dans cette découverte. Pour un adolescent qui a passé des mois allongé, privé de mouvement, de camarades et d’école, frapper un tambour, c’est reprendre possession de son corps. C’est faire du bruit dans un lieu où l’on demande aux enfants d’être calmes. C’est aussi, pour la première fois depuis longtemps, réussir quelque chose mieux que les autres. On comprend que Ringo ait gardé de ce moment un souvenir aussi vif, et qu’il l’ait raconté, pendant plus de soixante-dix ans, avec les mêmes mots. Les soignants de Heswall cherchaient à occuper des enfants malades. Sans le savoir, ils ont donné aux Beatles leur batteur.
Sortir de l’hôpital : 1955-1957
Des petits boulots
À sa sortie du sanatorium, en 1955, Richie a quinze ans et aucune qualification. Il enchaîne les emplois. Il entre d’abord aux chemins de fer britanniques, où on lui donne une casquette mais pas d’uniforme ; il échoue à l’examen médical, conséquence de ses années de maladie, et se retrouve au chômage. Il travaille ensuite comme serveur sur un bateau qui fait la navette entre Liverpool et le nord du pays de Galles, avant de quitter ce poste par crainte d’être appelé dans la Royal Navy au titre du service militaire.
Vers le milieu de 1956, grâce à son beau-père, il obtient une place d’apprenti mécanicien chez Henry Hunt & Son, une entreprise de Liverpool qui fabrique du matériel scolaire et de gymnastique. C’est là qu’il se lie avec un collègue, Roy Trafford, avec qui il découvre la musique qui va enflammer toute la jeunesse britannique : le skiffle.
Harry Graves, le beau-père
Le personnage clé de ces années est Harry Graves, un peintre en bâtiment venu de Londres, qui épouse Elsie le 17 avril 1954, au bureau d’état civil de Mount Pleasant, à Liverpool. Harry est un amateur de musique de big band et de chanteurs américains. Il fait écouter à Richie des disques de Dinah Shore, de Sarah Vaughan, de Billy Daniels. Ringo a dit de lui qu’il était formidable, et qu’il avait appris la douceur auprès de Harry.
À Noël 1957, Harry offre à son beau-fils une batterie d’occasion rapportée de Londres : une caisse claire, une grosse caisse, et une cymbale de fortune fabriquée, selon certaines versions, à partir d’un couvercle de poubelle. C’est le premier instrument de Ringo. Pour un garçon qui a appris le rythme sur des tambourins d’hôpital, c’est une révolution. Nous revenons sur la famille de Ringo, de ses parents à ses enfants, dans notre article sur la famille Starkey.
Être un enfant malade dans l’Angleterre d’après-guerre
Avant le National Health Service
Pour mesurer ce que Ringo a vécu, il faut se représenter l’hôpital britannique de 1947. Le National Health Service, le système de santé public et gratuit qui fait aujourd’hui la fierté du Royaume-Uni, n’existe pas encore : il n’entrera en vigueur que le 5 juillet 1948, deux mois après la sortie de Richie de Myrtle Street. Les hôpitaux pour enfants de Liverpool fonctionnent alors en grande partie grâce à la charité, aux souscriptions et aux contributions des familles. Pour une mère seule du Dingle, une année d’hospitalisation représente une charge et une angoisse considérables.
La médecine elle-même est à un tournant. La pénicilline commence tout juste à être disponible en quantité pour les civils, après avoir été réservée en priorité aux soldats pendant la guerre. Une péritonite, qui se soigne aujourd’hui en quelques jours, peut encore tuer. Le fait que Richie ait survécu à son coma tient en partie à la chance d’être tombé malade au moment où les antibiotiques se diffusent.
Des visites comptées
La vie d’un enfant hospitalisé à cette époque est aussi une vie de solitude. Dans la plupart des hôpitaux britanniques, les visites des parents sont alors strictement limitées, parfois à quelques heures par semaine, au nom de l’hygiène et de la discipline des services. Il faudra attendre la fin des années 1950 pour que les pédiatres britanniques reconnaissent officiellement les dégâts psychologiques de ces séparations et recommandent d’ouvrir les services aux parents.
Ringo n’a jamais décrit en détail ce que ces mois de solitude lui avaient coûté. Il parle de l’hôpital avec humour, en insistant sur l’orchestre, les professeurs, la chance d’avoir survécu. Mais on devine, derrière ce ton léger, un enfant qui a appris très tôt à s’occuper seul, à attendre, et à se faire aimer de ceux qui l’entouraient, infirmières, médecins, autres enfants, faute de pouvoir compter sur la présence constante de sa famille.
La tuberculose des années 1950
La tuberculose est, au début des années 1950, l’une des grandes maladies de la pauvreté britannique. Elle frappe surtout les quartiers ouvriers, où l’on vit serré dans des logements humides et mal chauffés, exactement comme le Dingle. La vaccination par le BCG commence à être proposée aux écoliers britanniques à partir de 1953, trop tard pour Richie. Le traitement repose sur un long repos, souvent au grand air, dans des établissements éloignés des villes, et désormais sur la streptomycine et les autres antibiotiques qui arrivent à la même époque.
Le sanatorium de Heswall correspond exactement à ce modèle. Situé sur la péninsule de Wirral, face à l’estuaire de la Dee, loin des fumées de Liverpool, il accueille des enfants pour de longs séjours. Les journées y sont rythmées par les soins, le repos, les repas et les cours dispensés au lit. C’est dans ce cadre que les soignants cherchent des activités pour occuper les jeunes patients, et c’est ce souci qui conduit à l’orchestre improvisé où Richie découvre les percussions.
Erreur fréquente : Ringo aurait appris à jouer de la batterie à l’hôpital
On résume souvent son histoire en disant qu’il a appris la batterie au sanatorium. C’est un raccourci. À Heswall, il a découvert les percussions dans un orchestre d’enfants, avec des tambourins, des triangles, des maracas et de petits tambours. Il n’a eu sa première vraie batterie qu’à dix-sept ans, à Noël 1957, et c’est avec l’Eddie Clayton Skiffle Group, puis avec les Hurricanes, qu’il a véritablement appris à en jouer. L’hôpital lui a donné la vocation ; la scène lui a donné le métier.
Elsie, la mère
Une mère seule
Au centre de cette enfance, il y a Elsie Starkey, née Gleave. Après le départ de son mari, elle élève seule son fils unique, en travaillant, notamment comme serveuse de bar, pour faire vivre le foyer. Elle est décrite par les proches de la famille comme une mère farouchement protectrice, ce qui se comprend : son fils a failli mourir deux fois avant d’avoir quinze ans.
Elsie est aussi celle qui, en épousant Harry Graves en 1954, donne à Richie la figure paternelle qui lui manquait. C’est par Harry que le garçon entre en apprentissage, par Harry qu’il découvre les chanteurs américains, par Harry qu’il reçoit sa première batterie. Sans ce second mariage, la trajectoire de Ringo aurait sans doute été très différente.
Le regard des Beatles
Les autres Beatles ont souvent souligné l’attachement de Ringo à sa famille et à ses racines. Il est le seul des quatre à avoir gardé si longtemps des liens aussi étroits avec le Dingle. Quand les Beatles deviennent célèbres, il fait déménager sa mère et son beau-père dans une maison plus confortable, en banlieue. Elsie meurt en 1987, un an avant la cure de désintoxication qui va transformer la vie de son fils.
Cet attachement explique aussi la façon dont Ringo parle de son enfance. Il ne s’est jamais présenté comme un enfant malheureux. Il décrit une famille aimante, des grands-parents présents, une mère dévouée, un beau-père bienveillant. La pauvreté et la maladie font partie du décor, pas du récit. C’est cette manière de raconter qui a fait de lui, aux yeux du public, le plus accessible des quatre Beatles.
Les Beatles, une génération marquée par la maladie et le deuil
Quatre enfances cabossées
Ringo n’est pas le seul des Beatles à avoir connu l’épreuve dans son enfance. John Lennon a été séparé de ses parents dès l’âge de cinq ans, puis a perdu sa mère, Julia, tuée par une voiture en juillet 1958. Paul McCartney a perdu la sienne, Mary, emportée par un cancer en octobre 1956, alors qu’il avait quatorze ans. Seul George Harrison a grandi dans une famille relativement préservée.
Ces deuils et ces maladies ont souvent été relevés par les biographes comme l’un des liens profonds entre les membres du groupe. Paul et John se sont rapprochés en partie autour de la perte de leurs mères. Ringo, lui, apporte une autre expérience : celle d’un enfant qui a survécu à la maladie, et qui en a gardé une forme de gratitude tranquille. Dans un groupe où les tempéraments sont vifs, il sera souvent l’élément apaisant.
La mort de Stuart Sutcliffe
La maladie frappe aussi les Beatles au moment même où Ringo s’apprête à les rejoindre. Le 10 avril 1962, Stuart Sutcliffe, l’ancien bassiste du groupe resté à Hambourg, meurt d’une hémorragie cérébrale à vingt et un ans. Les Beatles apprennent la nouvelle en arrivant en Allemagne pour une nouvelle série de concerts. Quatre mois plus tard, Ringo entre dans le groupe. Il arrive dans une formation qui vient de traverser un deuil, et qui s’apprête à changer de vie.
Nous avons raconté la relation entre Paul McCartney et Stuart Sutcliffe, et démonté les légendes qui l’entourent, dans notre enquête sur la bagarre de Hambourg.
Du skiffle aux Hurricanes
L’Eddie Clayton Skiffle Group
En 1957, toute la jeunesse britannique joue du skiffle, cette musique inspirée du folk américain qui se joue avec une guitare, une planche à laver et une contrebasse bricolée dans une caisse à thé. Lonnie Donegan en est la vedette, et des milliers de groupes naissent dans les écoles et les usines. C’est l’année où John Lennon fonde les Quarrymen à Woolton, et où il rencontre Paul McCartney. De l’autre côté de la ville, Richie Starkey fonde avec ses collègues de chez Henry Hunt, Roy Trafford et Eddie Miles, l’Eddie Clayton Skiffle Group.
Avant la batterie offerte par Harry Graves, Richie se débrouille avec ce qu’il trouve. Roy Trafford s’est souvenu qu’il faisait du bruit sur une boîte, qu’il tapait parfois sur une boîte à biscuits avec des clés, ou sur le dossier des chaises. On retrouve là le garçon de Heswall qui tapait sur son armoire. Le groupe joue dans les fêtes et les pubs du quartier, jusqu’à ce que la mode du skiffle retombe, au début de 1958.
Al Caldwell’s Texans
En 1959, Richie rejoint un autre groupe, mieux établi : les Texans d’Al Caldwell, qui cherchent un batteur possédant une vraie batterie. Le groupe change plusieurs fois de nom, devient les Raging Texans, puis Jet Storm and the Raging Texans, avant de s’appeler Rory Storm and the Hurricanes, du nom de scène de son chanteur, Alan Caldwell. C’est l’un des groupes les plus populaires de Liverpool, bien avant les Beatles, grâce à la présence scénique extravagante de Rory Storm.
C’est avec les Hurricanes que Richie devient Ringo Starr. Le prénom vient des bagues qu’il porte à plusieurs doigts ; le nom de famille, raccourci en Starr, sonne comme celui d’un cow-boy de western, dans l’esprit du groupe, qui cultive une imagerie américaine. Pendant les concerts, Ringo a droit à un moment où il chante lui-même, annoncé sous le nom de Starr Time. Nous avons raconté toute l’histoire de ce groupe dans notre article sur Rory Storm and the Hurricanes, le groupe qui a fabriqué Ringo Starr.
Butlin’s, Hambourg et la première séance avec les futurs Beatles
Au cours de l’été 1960, les Hurricanes obtiennent un engagement de trois mois dans le camp de vacances Butlin’s de Pwllheli, au pays de Galles. Pour Ringo, c’est le premier emploi de musicien professionnel. À l’automne, le groupe part pour Hambourg, où il joue au Kaiserkeller en alternance avec un autre groupe de Liverpool : les Beatles, alors composés de John, Paul, George, Stuart Sutcliffe et Pete Best.
C’est à Hambourg que Ringo fait la connaissance de ses futurs partenaires. Le 15 octobre 1960, dans un petit studio de la ville, il accompagne à la batterie John, Paul et George, qui soutiennent le chanteur des Hurricanes, Lu Walters, sur une version de Summertime. C’est le premier enregistrement réunissant les quatre futurs Beatles. Nous revenons sur ces mois de Hambourg dans notre enquête sur la bagarre entre McCartney et Sutcliffe.
Le rêve de Houston
Dans ces années de galère, Ringo a failli partir pour les États-Unis. Son chanteur de blues préféré est Lightnin’ Hopkins, qui vit à Houston, au Texas. À dix-neuf ans, avec un ami, il se rend au consulat américain de Liverpool pour tenter d’émigrer. Il l’a raconté plus tard : on leur a donné une liste d’usines de Houston où ils pourraient travailler, et des formulaires à remplir. Ils les ont remplis et envoyés. Il ajoutait que, si on leur avait simplement répondu oui ou non, on ne sait pas comment sa vie aurait tourné. Les démarches, trop compliquées, ont découragé les deux garçons.
On imagine mal Ringo ouvrier dans une usine du Texas. Mais l’anecdote dit combien la musique noire américaine comptait pour lui. Voici l’un des morceaux de ce héros qu’il n’est jamais allé rejoindre :
Août 1962 : entrer chez les Beatles
Les remplacements de 1962
Au début de 1962, Ringo est devenu l’un des batteurs les plus respectés de Liverpool. Il remplace à plusieurs reprises Pete Best chez les Beatles, lorsque celui-ci est malade ou indisponible, notamment en février 1962. John, Paul et George apprécient son jeu et sa personnalité. Il a le sens de l’humour, la même culture musicale, et surtout un tempo d’une régularité que les trois autres jugent supérieure à celle de leur batteur en titre.
À l’été 1962, les Beatles viennent de passer une audition chez EMI avec George Martin, qui a émis des réserves sur le jeu de Pete Best. La décision est prise de changer de batteur. Le 14 août 1962, John Lennon appelle Ringo, qui joue alors avec les Hurricanes au camp Butlin’s de Skegness, pour lui proposer de rejoindre le groupe. Le 16 août, Brian Epstein annonce à Pete Best qu’il est renvoyé. Nous avons raconté cette matinée dans notre article sur le 16 août 1962.
18 août 1962 : Port Sunlight
Ringo joue son premier concert officiel avec les Beatles le 18 août 1962, lors d’un bal de la société d’horticulture de Port Sunlight, à Hulme Hall, sur la péninsule de Wirral. La coïncidence est frappante : c’est sur cette même péninsule, à Heswall, que l’enfant tuberculeux avait découvert les percussions sept ans plus tôt. Les premiers concerts ne sont pas faciles. Les fans de Pete Best, très populaire auprès du public du Cavern, crient leur colère, et George Harrison reçoit même un coup de poing lors d’un concert.
Le 4 septembre 1962, Ringo participe à sa première séance chez EMI, à Abbey Road, pour Love Me Do. Une semaine plus tard, le 11 septembre, George Martin fait appel à un batteur de studio, Andy White, pour une nouvelle version, et Ringo se retrouve au tambourin. Ce doute initial ne durera pas. Mais il a laissé chez Ringo une blessure dont il parlera longtemps.
Erreur fréquente : Ringo aurait passé une audition pour remplacer Pete Best
On lit parfois que Ringo aurait réussi une audition pour entrer chez les Beatles. Il n’y a pas eu d’audition. John, Paul et George le connaissaient depuis Hambourg, où il avait joué avec eux et enregistré avec eux dès octobre 1960, et il avait déjà remplacé Pete Best à plusieurs reprises au début de 1962. Lorsque la décision de changer de batteur est prise, c’est lui qu’ils appellent directement. Le moment que Paul McCartney a raconté en 2015, où les trois autres se regardent en l’entendant jouer, se situe à Hambourg, lors d’une séance où Ringo remplaçait Pete Best.
Le souvenir de Paul McCartney
Le 18 avril 2015, à Cleveland, Paul McCartney fait entrer Ringo au Rock and Roll Hall of Fame, où il est honoré à titre individuel. Dans son discours, il raconte le jour où Ringo a joué pour la première fois avec eux, à Hambourg, en remplacement de Pete Best. Ils ont joué What’d I Say de Ray Charles, et Ringo, dit-il, l’a emporté. Paul se souvient d’avoir regardé John et George, et de l’expression sur leurs visages, une stupéfaction mêlée d’un juron. C’était, conclut-il, le vrai début des Beatles.
Ce que Paul décrit, c’est l’effet d’un batteur qui donne à un groupe sa colonne vertébrale. Ringo n’était pas le plus spectaculaire des batteurs de Liverpool. Il était celui qui faisait sonner les autres. Nous avons analysé ce talent souvent mal compris dans notre article sur le batteur que les Beatles avaient toujours attendu.
Ce que Lennon disait de lui
On a souvent présenté Ringo comme un batteur chanceux, arrivé au bon moment dans le bon groupe. John Lennon a toujours contesté cette image. Dans le long entretien qu’il accorde à Playboy en 1980, quelques mois avant sa mort, il rappelle que Ringo était une vedette à Liverpool avant même que les Beatles ne le rencontrent : un batteur professionnel, qui chantait et se produisait sur scène, avec son propre moment du spectacle, le Starr Time, et qui faisait partie de l’un des meilleurs groupes de la ville. Lennon ajoute que le talent de Ringo aurait fini par percer d’une manière ou d’une autre, même sans les Beatles.
Ce jugement rétablit une vérité que la légende a effacée. Quand il rejoint les Beatles en août 1962, Ringo n’est pas un inconnu que l’on tire de l’ombre. Il est l’un des musiciens les plus expérimentés de la scène de Liverpool, avec plus de trois ans de concerts derrière lui, des saisons chez Butlin’s et plusieurs séjours à Hambourg. L’enfant qui avait quitté l’école sans qualification a trouvé dans la musique le métier que l’école ne lui avait pas donné.
Un salaire, enfin
Il faut aussi mesurer ce que représente, pour un garçon comme lui, le fait de vivre de la musique. Pour Ringo, la batterie n’a jamais été un passe-temps de lycéen, comme elle l’a été un temps pour John et Paul. C’est un métier, le seul qu’il ait trouvé après les chemins de fer, le ferry et l’usine. Ses camarades des Hurricanes se souviennent d’un musicien sérieux, ponctuel, soucieux de son matériel. Quand les Beatles lui proposent de les rejoindre, c’est aussi, très concrètement, une meilleure paie qu’il accepte. Il a toujours parlé de ce choix avec une simplicité désarmante : il jouait avec le meilleur groupe de la ville, et on lui offrait davantage d’argent.
1964 : le corps d’un Beatle
3 juin 1964 : l’effondrement de Barnes
La santé de Ringo va rattraper les Beatles au moment le plus inopportun. Le 3 juin 1964, à la veille de leur première tournée mondiale, le groupe pose pour une séance photo du Saturday Evening Post à Barnes, dans le sud-ouest de Londres. Ringo s’effondre. Il souffre d’une forte fièvre, d’une pharyngite et d’une amygdalite. Il est conduit à l’University College Hospital, où on lui ordonne un repos complet.
La tournée doit commencer le lendemain au Danemark. L’annuler est impossible. George Martin propose un batteur de studio, Jimmie Nicol, vingt-quatre ans, qui répète l’après-midi même six chansons avec John, Paul et George. George Harrison s’oppose à la solution : selon lui, ce serait comme si Cliff Richard tombait malade et qu’on mettait quelqu’un d’autre à sa place. Il estime que les Beatles ne sont pas interchangeables. Il se range finalement, sous la pression de leur entourage.
Les dix jours de Jimmie Nicol
Jimmie Nicol joue avec les Beatles au Danemark, aux Pays-Bas, à Hong Kong et en Australie, pendant que Ringo se remet à Londres. Ringo rejoint le groupe à Melbourne le 15 juin 1964. Il a raconté plus tard combien cette séparation l’avait blessé : voir les trois autres partir sans lui, avec un autre batteur, lui avait donné le sentiment qu’ils ne l’aimaient plus. Pour l’enfant qui avait passé des mois seul dans un lit d’hôpital, l’épisode réveillait une vieille angoisse : celle d’être laissé de côté.
Jimmie Nicol, lui, disparaîtra presque aussitôt de l’histoire, après dix jours de célébrité qui ne lui porteront pas chance. Nous revenons sur l’ensemble des musiciens qui ont un jour été présentés comme des cinquièmes Beatles dans notre dossier sur ce mythe.
Décembre 1964 : les amygdales
L’alerte de juin a une suite. Le 1er décembre 1964, à la fin d’une année épuisante, Ringo entre à l’University College Hospital de Londres pour se faire retirer les amygdales. L’opération a lieu le 2 décembre. La presse suit l’événement comme s’il s’agissait d’une affaire d’État : des photographes le montrent dans sa chambre, en train de passer des disques depuis son lit. Il quitte l’hôpital le 10 décembre, juste à temps pour les concerts de Noël des Beatles à Londres.
L’épisode fait sourire aujourd’hui, mais il montre la place singulière qu’occupe Ringo dans le groupe. Il est le Beatle que le public trouve le plus attachant, le plus proche, le plus fragile aussi. Son hospitalisation émeut les fans comme celle d’un membre de la famille. Il a vingt-quatre ans, et ce n’est déjà plus son premier séjour à l’hôpital.
Un estomac fragile
Les haricots de Rishikesh
La péritonite de 1947 a laissé à Ringo un système digestif délicat. Il ne supporte pas certains aliments, et les plats épicés lui sont particulièrement difficiles. Cette fragilité explique l’une des anecdotes les plus célèbres de l’histoire des Beatles. En février 1968, le groupe part pour l’Inde, à l’ashram du Maharishi Mahesh Yogi, à Rishikesh, au pied de l’Himalaya. Ringo, qui sait qu’il ne pourra pas manger la cuisine locale, emporte dans ses bagages une valise remplie de boîtes de haricots à la sauce tomate.
Il ne reste qu’une dizaine de jours. Il rentre à Londres au début du mois de mars 1968, avec sa femme Maureen, en expliquant que la nourriture ne lui convenait pas, que les mouches étaient insupportables, et que l’ensemble lui rappelait un camp de vacances Butlin’s. On a souvent raconté cet épisode comme la preuve que Ringo était le moins spirituel des Beatles. On oublie qu’il avait de bonnes raisons médicales de se méfier de la cuisine indienne. Nous avons raconté ce séjour dans notre article sur les huit semaines de Rishikesh, et les habitudes alimentaires du groupe dans notre article sur ce que mangeaient vraiment les Beatles.
Monte-Carlo, 28 avril 1979
Le prix le plus lourd de cette fragilité est payé onze ans après la séparation des Beatles. Le 28 avril 1979, Ringo, qui vit alors à Monaco, est transporté d’urgence au centre hospitalier Princesse-Grace de Monte-Carlo, victime de graves problèmes intestinaux liés à sa péritonite d’enfance. Il frôle la mort. Les chirurgiens lui retirent plusieurs dizaines de centimètres d’intestin.
Trois semaines plus tard, le 19 mai 1979, il est pourtant derrière une batterie, à la fête organisée par Eric Clapton pour son mariage avec Pattie Boyd, l’ancienne épouse de George Harrison, où Paul McCartney et George Harrison jouent eux aussi. Ce soir-là, trois anciens Beatles se retrouvent sur la même petite scène, une rareté dans ces années d’après la séparation. La fin de l’année 1979 n’épargne pas Ringo : le 28 novembre, un incendie ravage sa maison de Los Angeles et détruit une grande partie de ses souvenirs des Beatles.
1988 : Tucson et la sobriété
Les années perdues
Les années 1970 et le début des années 1980 sont, pour Ringo, celles de l’alcool. Comme beaucoup de musiciens de sa génération, il boit énormément, et sa carrière s’en ressent. Ses albums se vendent de moins en moins, les maisons de disques se détournent de lui. Nous avons raconté cette période dans notre article sur la traversée du désert de Ringo Starr, de 1975 à 1992.
Ringo l’a dit sans détour : il a perdu des années, des années entières, sans savoir ce qui s’était passé, parce qu’il vivait dans un trou noir. En octobre 1988, avec sa seconde épouse, l’actrice Barbara Bach, il entre dans une clinique de désintoxication à Tucson, en Arizona. Tous deux y suivent un traitement de six semaines contre l’alcoolisme.
La renaissance
La cure de Tucson marque un tournant décisif. Ringo en sort sobre, et le reste. L’année suivante, en 1989, il lance le premier All-Starr Band, une formule de tournée où il s’entoure de musiciens célèbres qui jouent chacun leurs propres succès. La formule dure depuis plus de trente-cinq ans. Nous en avons raconté l’histoire complète dans notre article sur le All-Starr Band.
La sobriété change aussi son rapport au corps. Ringo adopte une hygiène de vie stricte, une alimentation végétarienne, une pratique régulière du sport. À plus de quatre-vingts ans, il reste l’un des musiciens les plus actifs de sa génération, et il continue de partir en tournée. La vie de l’enfant que les médecins de 1947 craignaient de perdre est devenue une leçon de longévité.
Erreur fréquente : Lennon aurait dit que Ringo n’était pas le meilleur batteur des Beatles
La phrase selon laquelle Ringo ne serait même pas le meilleur batteur des Beatles est souvent attribuée à John Lennon, parfois à Paul McCartney. Aucune source d’époque ne la confirme. L’historien Mark Lewisohn en a retrouvé l’origine : une plaisanterie de l’humoriste britannique Jasper Carrott, diffusée en 1983, trois ans après la mort de Lennon. La blague a ensuite été attribuée à Lennon et répétée pendant des décennies. Nous l’avons démontée dans notre article sur le procès en médiocrité de Ringo Starr.
Ce que la maladie a fait du batteur
Un autodidacte
Ringo n’a jamais pris de cours de batterie au sens classique. Il n’a pas appris le solfège, il n’a pas fréquenté d’école de musique. Tout ce qu’il sait, il l’a appris seul, d’abord sur des tambourins d’hôpital, puis sur une batterie d’occasion, puis sur scène, dans les salles de Liverpool et de Hambourg. Cet apprentissage hors norme explique en partie la singularité de son jeu.
Ringo est gaucher, mais il joue sur une batterie installée pour un droitier. Cette particularité l’oblige à des enchaînements inhabituels lorsqu’il passe d’un tambour à l’autre, et donne à ses roulements une couleur que beaucoup de batteurs ont tenté d’imiter sans y parvenir. Là encore, rien n’est académique. Tout vient d’un garçon qui a dû inventer sa propre méthode, faute d’avoir eu quelqu’un pour la lui enseigner.
Le batteur qui écoute
Ce que les musiciens admirent le plus chez Ringo, c’est son sens de la chanson. Il ne cherche pas à briller. Il joue pour le chanteur, pour le texte, pour l’atmosphère. Ses parties de batterie sur Rain, Ticket to Ride, A Day in the Life ou Come Together sont devenues des références précisément parce qu’elles servent le morceau au lieu de le dominer.
Il est tentant de relier ce style à l’orchestre de Heswall, où chaque enfant attendait son point de couleur pour frapper au bon moment. Ringo lui-même a toujours présenté ce souvenir comme l’origine de sa vocation. Ce qui est certain, c’est que le batteur des Beatles est d’abord un musicien d’ensemble, un homme qui écoute avant de jouer. Nous avons étudié ses contributions de chanteur dans notre article sur les onze chansons où il a pris le micro, et ses trouvailles verbales dans notre article sur les ringoïsmes.
La peur d’être laissé de côté
Les biographes ont souvent relevé chez Ringo une sensibilité particulière à l’exclusion. Elle affleure en juin 1964, lorsqu’il voit les Beatles partir sans lui. Elle éclate en août 1968, lorsqu’il quitte le groupe pendant l’enregistrement de l’Album blanc, persuadé que les trois autres forment un cercle dont il est exclu. Il reviendra une douzaine de jours plus tard, le 3 septembre, pour trouver sa batterie couverte de fleurs. Nous avons raconté cet épisode dans notre article sur les fleurs de septembre 1968.
Il serait trop simple d’expliquer ces moments par les seules années d’hôpital. Mais on peut au moins constater que l’enfant qui avait passé des mois seul dans un lit, loin de sa mère et de ses camarades, est devenu un adulte pour qui la chaleur du groupe comptait plus que tout. Il n’est sans doute pas un hasard que le plus fidèle des Beatles aux retrouvailles, aux hommages et aux concerts communs ait été Ringo.
Le Dingle en chansons
Liverpool 8
Ringo a raconté son enfance autrement que dans les entretiens. En janvier 2008, il publie un album intitulé Liverpool 8, du nom du code postal du quartier où il a grandi. La chanson qui lui donne son titre, écrite avec Dave Stewart, ancien membre d’Eurythmics, est une autobiographie en accéléré : on y croise le garçon du Dingle, les débuts dans les groupes de la ville, les nuits de Hambourg, le départ vers la célébrité. C’est l’une des rares chansons où Ringo parle directement de ses origines.
La sortie de l’album coïncide avec l’ouverture de l’année où Liverpool est capitale européenne de la culture. Le 11 janvier 2008, Ringo joue Liverpool 8 sur le toit de St George’s Hall, devant la foule réunie pour l’inauguration. Quelques jours plus tard, invité d’une émission de télévision, il répond avec une désinvolture maladroite qu’il ne regrette pas grand-chose de Liverpool. La phrase provoque un tollé dans la ville. Elle illustre le rapport ambigu d’un homme qui aime profondément le lieu de son enfance, mais qui n’a pas oublié ce qu’il a coûté de le quitter.
9 Madryn Street
La maison natale de Ringo a elle-même connu une histoire mouvementée. Au début des années 2010, le quartier des rues galloises du Dingle, où se trouve Madryn Street, est menacé de démolition dans le cadre d’un programme de rénovation urbaine. La mobilisation des fans et des défenseurs du patrimoine conduit à préserver la maison et une partie des rues voisines, qui sont finalement rénovées. Le lieu où est né l’enfant malade de 1947 est aujourd’hui une étape des visites guidées consacrées aux Beatles.
Ce destin est à l’image de celui de Ringo : longtemps traité comme le Beatle secondaire, il a fini par être reconnu pour ce qu’il est, une pièce indispensable de l’histoire. Nous avons raconté le rapport des quatre Beatles à leur ville dans notre article sur Liverpool et la classe ouvrière.
Peace and love
Depuis les années 2000, Ringo a fait de deux mots sa signature : peace and love. Il les répète en fin de concert, dans ses messages, dans ses vidéos. Chaque 7 juillet, jour de son anniversaire, il invite le monde entier à faire le signe de la paix à midi. On a parfois raillé cette insistance, jugée naïve. Elle prend un autre sens quand on connaît l’enfance de celui qui la porte : un homme qui a failli mourir deux fois avant quinze ans, qui a traversé l’alcoolisme et qui en est sorti, et qui a choisi, à plus de quatre-vingts ans, de ne parler que de gratitude.
2025 : Beats & Threads et le retour sur l’enfance
L’exposition de Nashville
En février 2025, à quatre-vingt-quatre ans, Ringo inaugure au Musicians Hall of Fame and Museum de Nashville une exposition intitulée Beats & Threads, consacrée à ses batteries et à ses costumes de scène. Il vient aussi de publier, en janvier 2025, Look Up, un album de country produit par T Bone Burnett, un retour au genre qu’il aimait déjà à l’époque des Hurricanes et de Beaucoups of Blues, en 1970.
Interrogé par le magazine People lors de l’inauguration, il revient une fois encore sur l’hôpital de son enfance. Il raconte qu’on gardait les enfants au lit pendant des mois, qu’on leur envoyait des professeurs, puis cette dame à la musique qui arrivait avec des tambourins, des triangles et de petits tambours. Il a frappé le tambour, dit-il, et à partir de ce moment il n’a voulu être que batteur. L’album est disponible sur Amazon : Look Up, de Ringo Starr.
Un récit fondateur
Soixante-dix ans après Heswall, le récit n’a presque pas changé. Ringo le raconte avec les mêmes mots, les mêmes détails, la même conviction. C’est son mythe d’origine, au sens le plus noble du terme : l’histoire par laquelle il explique qui il est. Et c’est une histoire rare dans le rock, parce qu’elle ne parle ni de révolte ni de gloire, mais d’un enfant malade à qui l’on a tendu un tambourin pour qu’il s’ennuie moins.
En juillet 2026, Ringo a fêté ses quatre-vingt-six ans, comme nous l’avons raconté dans notre article anniversaire. L’enfant que l’on croyait perdu en 1947 est aujourd’hui le dernier des Beatles, avec Paul McCartney, à monter encore sur scène.
Écouter le batteur né à l’hôpital
Cinq morceaux pour entendre Ringo
- Rain (1966) : Ringo l’a souvent désignée comme sa meilleure partie de batterie avec les Beatles. Les roulements décalés, joués sur une batterie de droitier par un gaucher, y sont particulièrement audibles.
- Ticket to Ride (1965) : le rythme boiteux inventé pour la chanson donne au morceau son caractère. C’est un exemple parfait de batterie au service de la chanson.
- A Day in the Life (1967) : les fills de Ringo, lents et lourds, répondent à la voix de Lennon comme un second chanteur.
- Come Together (1969) : le motif de toms qui ouvre le morceau est l’un des plus reconnaissables de l’histoire du rock.
- The End (1969) : le seul solo de batterie de Ringo sur un disque des Beatles, court, sobre, placé à la toute fin de leur dernier album enregistré.
Ce qu’on y entend
Aucun de ces morceaux ne ressemble à une démonstration technique. Ce qu’on y entend, c’est un batteur qui écoute, qui attend son tour, qui frappe au bon moment. On pense, en les écoutant, à cette salle de Heswall où une animatrice montrait un point rouge ou un point jaune, et où chaque enfant devait jouer au moment exact où on l’attendait. Ringo n’a jamais revendiqué ce lien. Mais il a toujours dit que tout avait commencé là.
Pour approfondir son style et la manière dont il a été jugé pendant soixante ans, on lira notre article sur la question du meilleur batteur des Beatles, et, pour son regard sur les disques du groupe, notre article sur sa préférence pour l’Album blanc.
Chronologie : Ringo Starr, de l’hôpital à la batterie
| Date | Événement |
|---|---|
| 7 juillet 1940 | Naissance de Richard Starkey au 9 Madryn Street, dans le Dingle, à Liverpool |
| 1944 | Installation au 10 Admiral Grove ; séparation des parents |
| 1947 | Appendicite, péritonite et coma ; hospitalisation à Myrtle Street |
| Mai 1948 | Sortie de l’hôpital après environ un an ; retour à l’école de St Silas |
| 1953 ou 1954 | Tuberculose ; admission au sanatorium pour enfants de Heswall |
| 17 avril 1954 | Mariage d’Elsie avec Harry Graves |
| 1955 | Sortie du sanatorium, à quinze ans, sans qualification |
| 1956 | Apprenti chez Henry Hunt & Son ; rencontre de Roy Trafford |
| 1957 | Eddie Clayton Skiffle Group ; première batterie offerte par Harry Graves à Noël |
| 1959 | Entrée dans les Texans d’Al Caldwell, futurs Rory Storm and the Hurricanes ; projet d’émigration à Houston |
| Été 1960 | Engagement au camp Butlin’s de Pwllheli ; adoption du nom de Ringo Starr |
| 15 octobre 1960 | À Hambourg, premier enregistrement avec John, Paul et George |
| Février 1962 | Remplace Pete Best lors de plusieurs concerts des Beatles |
| 18 août 1962 | Premier concert officiel avec les Beatles, à Port Sunlight |
| 3 juin 1964 | Effondrement à Barnes ; Jimmie Nicol le remplace pour le début de la tournée mondiale |
| 15 juin 1964 | Retour dans le groupe à Melbourne |
| 2 décembre 1964 | Ablation des amygdales à l’University College Hospital de Londres |
| Février-mars 1968 | Séjour d’une dizaine de jours à Rishikesh, avec ses boîtes de haricots |
| 28 avril 1979 | Opération intestinale d’urgence à Monte-Carlo |
| Octobre 1988 | Cure de désintoxication à Tucson avec Barbara Bach |
| 1989 | Première tournée du All-Starr Band |
| 18 avril 2015 | Entrée au Rock and Roll Hall of Fame, présenté par Paul McCartney |
| Février 2025 | Exposition Beats & Threads à Nashville ; Ringo raconte à nouveau l’orchestre de l’hôpital |
Pour replacer ces dates dans l’histoire du groupe, voir nos chronologies des années 1962 et 1964.
Questions fréquentes
Pourquoi Ringo Starr a-t-il été hospitalisé enfant ?
Deux fois : en 1947, à six ans, pour une appendicite compliquée d’une péritonite, puis au début des années 1950, à treize ans, pour une tuberculose.
Combien de temps a-t-il passé à l’hôpital ?
Environ un an lors de la première hospitalisation, et près de deux ans au sanatorium de Heswall pour la tuberculose, soit environ trois ans au total entre six et quinze ans.
Où a-t-il découvert la batterie ?
Dans l’orchestre improvisé de l’hôpital, pendant son séjour pour la tuberculose, grâce à une intervenante qui distribuait tambourins, triangles et petits tambours aux enfants alités.
Quelle a été sa première batterie ?
Une batterie d’occasion offerte par son beau-père, Harry Graves, à Noël 1957.
D’où vient le nom Ringo Starr ?
Des bagues qu’il portait à plusieurs doigts, et d’un nom de scène aux accents de western, adopté à l’époque de Rory Storm and the Hurricanes.
A-t-il passé une audition pour entrer chez les Beatles ?
Non. Il connaissait les Beatles depuis Hambourg et avait déjà remplacé Pete Best. John Lennon l’a appelé le 14 août 1962, et il a joué son premier concert officiel avec le groupe le 18 août.
Qui est Jimmie Nicol ?
Le batteur de studio qui a remplacé Ringo pendant une dizaine de jours en juin 1964, au début de la tournée mondiale, alors que Ringo souffrait d’une amygdalite.
Pourquoi Ringo a-t-il quitté Rishikesh si vite ?
Notamment parce que son estomac, fragilisé par la péritonite de son enfance, ne supportait pas la cuisine épicée. Il avait emporté des boîtes de haricots.
Qu’est-il arrivé à Ringo en 1979 ?
Il a été opéré d’urgence à Monte-Carlo pour des problèmes intestinaux liés à sa péritonite d’enfance, et a frôlé la mort.
Ringo est-il sobre ?
Oui, depuis sa cure de désintoxication de 1988 à Tucson, avec Barbara Bach.
Lennon a-t-il dit que Ringo n’était pas le meilleur batteur des Beatles ?
Non. La phrase vient d’une plaisanterie de l’humoriste Jasper Carrott en 1983, attribuée plus tard à tort à Lennon.
Quelle est la meilleure partie de batterie de Ringo selon lui ?
Il a souvent cité Rain, face B de Paperback Writer en 1966, comme sa meilleure performance avec les Beatles.
Ringo est-il gaucher ?
Oui. Il joue pourtant sur une batterie installée pour un droitier, ce qui explique en partie le caractère inhabituel de ses roulements.
Où se trouve la maison natale de Ringo ?
Au 9 Madryn Street, dans le Dingle, à Liverpool. Menacée de démolition au début des années 2010, elle a été préservée.
Petit glossaire
- Dingle : quartier ouvrier du sud de Liverpool, proche des docks, où Ringo a grandi.
- Péritonite : inflammation du péritoine, souvent causée par la rupture de l’appendice, très dangereuse avant la généralisation des antibiotiques.
- Heswall : ville de la péninsule de Wirral où se trouvait l’annexe de l’hôpital pour enfants de Liverpool, qui accueillait les enfants tuberculeux.
- Streptomycine : premier antibiotique efficace contre la tuberculose, découvert en 1943.
- 11-plus : examen passé à onze ans qui décidait de l’orientation scolaire des enfants anglais.
- Skiffle : musique populaire en Grande-Bretagne vers 1956-1958, jouée avec des instruments simples ou bricolés.
- Starr Time : moment des concerts de Rory Storm and the Hurricanes où Ringo chantait.
- All-Starr Band : formation de tournée réunie par Ringo depuis 1989.
Pour aller plus loin
- Rory Storm and The Hurricanes, le groupe qui a fabriqué Ringo Starr
- 16 août 1962 : le matin où Pete Best a cessé d’être un Beatle
- Le procès en médiocrité de Ringo Starr
- 3 septembre 1968 : les fleurs sur la batterie de Ringo
- Maureen Cox, la première femme de Ringo Starr
- La traversée du désert de Ringo Starr, 1975-1992
- L’histoire complète du All-Starr Band
- Pourquoi Ringo a toujours préféré l’Album blanc
- Tout sur Ringo Starr
Sources et bibliographie
- The Beatles Anthology, Seuil, 2000 : souvenirs de Ringo Starr sur l’orchestre de l’hôpital.
- Mark Lewisohn, The Beatles: All These Years, Volume One: Tune In, Little, Brown, 2013. Disponible sur Amazon : Tune In, de Mark Lewisohn.
- Ringo Starr, entretien avec Terry Gross, Fresh Air, NPR, 1995.
- Ringo Starr, entretien avec la radio CBC, sur l’orchestre de l’hôpital.
- People, entretien avec Ringo Starr à l’inauguration de Beats & Threads, Nashville, 20 février 2025.
- Discours de Paul McCartney pour l’entrée de Ringo Starr au Rock and Roll Hall of Fame, Cleveland, 18 avril 2015.
- The Beatles Bible, fiches du 3 juin 1964 et des 1er, 2 et 10 décembre 1964.
- Philip Norman, Shout! The True Story of the Beatles, 1981.












