Jane Asher a-t-elle fait de Paul McCartney un artiste d’avant-garde ? Wimpole Street, Vivaldi et les chansons de 1963-1968 vérifiés
Un texte circule en anglais sur les réseaux et dans les groupes de fans des Beatles. Il affirme qu’il est « impossible de surestimer » l’influence de Jane Asher sur Paul McCartney : la jeune actrice aurait transformé un rockeur ouvrier de Liverpool en artiste raffiné et d’avant-garde, la maison familiale du 57 Wimpole Street aurait été son « éveil artistique », et ses chansons d’amour, de « And I Love Her » à « For No One », raconteraient leur histoire couplet par couplet. Le récit est séduisant, et il n’est pas faux. Mais il est approximatif sur presque chaque détail : la profession du père, le rôle de la mère, la nature de la rencontre de 1963, la liste des chansons, et surtout la question de savoir qui a vraiment ouvert à Paul les portes de l’underground londonien.
Nous avons repris ce texte affirmation par affirmation, en le confrontant aux témoignages de McCartney lui-même, à ceux de John Lennon, aux biographies de référence et aux archives de la période 1963-1968. Le résultat est plus nuancé que la légende, et plus intéressant. Jane Asher n’a pas fait de Paul McCartney un artiste d’avant-garde. Elle a fait quelque chose de plus discret et de plus durable : elle l’a fait entrer dans une maison où la musique savante, la médecine, le théâtre et les livres faisaient partie de la vie quotidienne, et elle a refusé, pendant cinq ans, de n’être que la fiancée d’un Beatle.
Sommaire
Ce que dit le texte viral, et pourquoi il faut le vérifier
Le texte d’origine tient en trois paragraphes. Le premier raconte la rencontre : en 1963, Jane Asher, dix-sept ans, « célébrité invitée à commenter un concert des Beatles », entame avec Paul une relation de cinq ans. Plutôt que de s’acheter un appartement de célibataire à Londres, le musicien s’installe au dernier étage de la maison des Asher. Le deuxième paragraphe décrit la famille : un père psychiatre respecté, une mère professeure de hautbois qui prête à Paul sa salle de musique du sous-sol, et une jeune actrice qui l’initie aux galeries d’avant-garde et au théâtre expérimental. De là viendraient « Eleanor Rigby » et Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. Le troisième paragraphe fait de Jane « la muse définitive » de McCartney, avec une chronologie sentimentale des chansons : l’euphorie de « And I Love Her » et de « I’ve Just Seen a Face », puis la frustration de « We Can Work It Out », de « I’m Looking Through You » et de « For No One ».
Chacune de ces phrases contient une part de vérité. Chacune, aussi, simplifie un épisode plus complexe ou mélange deux faits distincts. Ce n’est pas un cas isolé. Depuis la parution de la biographie autorisée de McCartney, Many Years From Now, écrite par Barry Miles et publiée en 1997, la période Wimpole Street est devenue l’un des chapitres favoris des récits sur les Beatles. Le livre consacre une cinquantaine de pages à démontrer que Paul, et non John Lennon, a été le premier Beatle à fréquenter l’avant-garde londonienne. Ce plaidoyer a été repris, résumé, puis déformé, au point que l’on attribue aujourd’hui à Jane Asher un rôle que McCartney lui-même ne lui donne pas.
Il y a aussi une difficulté de fond, que le texte viral ignore. Jane Asher ne parle pas de Paul McCartney. Depuis 1968, elle a refusé toutes les demandes d’entretien sur le sujet. Tout ce que l’on sait de leur relation vient donc de lui, de leurs proches, des biographes et des archives de presse. Les chansons, elles, ne sont pas des documents : ce sont des œuvres, et l’on verra que McCartney a toujours pris soin de ne pas transformer son répertoire en journal intime. Écrire sur Jane Asher, c’est donc écrire sur une femme qui a choisi de ne pas se raconter. Le site a retracé sa vie entière dans sa biographie complète de Jane Asher. Ce dossier-ci a un autre objet : vérifier une thèse, celle de « l’éducation de Paul McCartney ».
18 avril 1963 : une photo pour le Radio Times
Swinging Sound ’63 au Royal Albert Hall
Le jeudi 18 avril 1963, la BBC organise au Royal Albert Hall de Londres un grand concert pop diffusé en direct à la radio, dans le cadre de sa série Swinging Sound ’63. Les Beatles, qui viennent de publier « From Me to You », ne sont pas encore les têtes d’affiche du pays, mais ils figurent au programme parmi d’autres artistes à la mode. C’est leur première apparition dans la grande salle ronde de Kensington. Pour Paul McCartney, qui a vingt ans depuis juin 1962, et pour ses camarades, jouer dans ce temple de la musique classique a quelque chose d’irréel.
Ce jour-là, une autre célébrité est dans la salle. Jane Asher a dix-sept ans. Elle est déjà connue de tous les téléspectateurs britanniques : actrice depuis l’enfance, elle a surtout acquis une notoriété nationale en siégeant comme jurée dans Juke Box Jury, l’émission de la BBC où des personnalités votent pour ou contre les nouveaux disques. Le magazine des programmes de la BBC, le Radio Times, a eu l’idée de l’envoyer au concert pour qu’elle en livre ses impressions, accompagnée d’un photographe. Les clichés de Jane entourée des quatre Beatles, pris en marge des répétitions, sont parmi les plus reproduits de cette année-là.
Premier correctif : ni critique musicale ni interview
Le texte viral parle d’une « panéliste célèbre qui critiquait un concert des Beatles ». La formule mélange deux choses. Jane Asher était bien panéliste, mais à la télévision, dans Juke Box Jury. Au Royal Albert Hall, elle était l’invitée d’un magazine qui recueillait ses impressions de spectatrice. Elle n’a pas non plus « interviewé » les Beatles, comme le répètent d’autres résumés. La rencontre est celle de deux célébrités de l’audiovisuel britannique que la BBC a fait poser ensemble, pas celle d’une journaliste et de ses sujets. La nuance compte : dès le premier jour, Jane Asher n’est pas une admiratrice venue de la foule, mais une jeune femme qui a son propre public.
McCartney a raconté la suite à plusieurs reprises, toujours avec le même humour. Selon le site The Beatles Bible, qui cite ses souvenirs, les quatre garçons la trouvaient tous à leur goût, « we all fancied her » (« elle nous plaisait à tous »), et c’est lui qui a tenté sa chance : « I tried pulling her, succeeded » (« j’ai essayé de la draguer, j’ai réussi »). Les biographes racontent que la soirée s’est prolongée dans un appartement de Chelsea, où les autres Beatles se sont éclipsés. Paul et Jane ont parlé jusqu’au matin. La relation qui commence ce soir-là durera un peu plus de cinq ans, jusqu’en juillet 1968.
Un garçon de Liverpool devant une fille de Marylebone
La différence de milieu est réelle, et le texte viral a raison de la souligner. Paul McCartney a grandi dans une maison mitoyenne de Forthlin Road, à Allerton, dans la banlieue de Liverpool. Son père, Jim, vendait du coton et jouait du jazz en amateur. Sa mère, Mary, infirmière et sage-femme, est morte en 1956, quand il avait quatorze ans. Il a quitté le lycée sans aller à l’université et a passé ses années de formation à Hambourg, dans les clubs du quartier de St. Pauli. Jane Asher, elle, est née le 5 avril 1946 à Londres, dans une famille de la bourgeoisie intellectuelle : un père médecin réputé, une mère musicienne issue d’une lignée aristocratique, un frère aîné élève de la prestigieuse Westminster School.
Mais il faut se garder d’une vision caricaturale. Paul n’était pas un « rockeur ouvrier » sans culture. Son père lui avait transmis l’amour des standards de music-hall et de la musique de danse des années 1920 et 1930. Le jeune McCartney lisait, dessinait, s’intéressait au théâtre. Il avait suivi au Liverpool Institute un enseignement solide en littérature anglaise, qu’il évoquera souvent avec reconnaissance. Ce que Wimpole Street va lui offrir, ce n’est pas une culture qu’il n’avait pas, c’est un accès quotidien à un monde qu’il ne connaissait que de loin : celui de la musique savante pratiquée à domicile, des dîners où l’on discute de médecine et de littérature, des premières de théâtre et des expositions.
C’est cette porte, et elle seule, que Jane Asher ouvre au printemps 1963. La suite dépend autant de Paul, de sa curiosité presque boulimique, que de la famille qui va l’accueillir.
57 Wimpole Street : une maison de médecins et de musiciens
Pour comprendre ce que Paul McCartney a trouvé chez les Asher, il faut d’abord regarder la maison. Le 57 Wimpole Street est une haute demeure de briques du quartier de Marylebone, à deux pas de Harley Street, la rue des grands cabinets médicaux londoniens. Le père de Jane y reçoit ses patients au rez-de-chaussée ; la famille vit dans les étages. Le sous-sol abrite une petite salle de musique, avec un piano. Tout en haut, sous les toits, une chambre restera dans l’histoire comme celle de Paul.
Richard Asher, médecin et non psychiatre
Le texte viral présente le père de Jane comme « un psychiatre respecté ». C’est inexact, ou du moins très réducteur. Richard Asher, né à Brighton le 3 avril 1912, était un médecin interniste, membre du Royal College of Physicians, spécialiste des maladies endocriniennes et du sang. Il a longtemps dirigé, au Central Middlesex Hospital de Londres, le service où l’on observait les patients présentant des troubles mentaux, ce qui explique sans doute la confusion. Son fils Peter le décrivait comme un consultant spécialisé dans les maladies du sang et les maladies mentales. Mais il n’était pas psychiatre de formation.
Sa réputation tient à autre chose. En 1951, dans un article de la revue médicale The Lancet, Richard Asher décrit et baptise le syndrome de Münchhausen, ce trouble qui pousse certains patients à simuler ou provoquer des maladies pour obtenir des soins. Deux ans plus tôt, en 1949, il avait publié dans le British Medical Journal un article sur la « folie myxœdémateuse », qui établissait un lien entre troubles psychiques et insuffisance thyroïdienne et contribua à faire dépister la thyroïde chez les patients psychiatriques. On lui doit aussi une série d’essais sur l’écriture médicale, réunis sous le titre Talking Sense, et un article célèbre sur « les dangers d’aller au lit », qui mettait en garde contre l’alitement prolongé.
Richard Asher était un homme d’esprit, un écrivain précis, un amateur de jeux de mots. Il était aussi un homme tourmenté. En 1964, il abandonne brusquement son poste à l’hôpital. Il souffre de dépression dans les dernières années de sa vie et meurt au 57 Wimpole Street en avril 1969, à cinquante-sept ans, selon toute vraisemblance par suicide. Les sources divergent sur la date exacte : l’encyclopédie en ligne Wikipedia retient le 25 avril, tandis que le registre des successions cité sur la même page indique le 2 mai. Paul McCartney, alors marié à Linda depuis six semaines, ne vivait plus dans la maison depuis trois ans.
Margaret Eliot, la professeure de George Martin
La mère de Jane, Margaret Eliot, née à Londres le 26 février 1914, était bien professeure de hautbois, comme le dit le texte viral. Mais le mot « tutrice » ne lui rend pas justice. Elle enseignait à la Guildhall School of Music and Drama, l’un des grands conservatoires londoniens, et comptait parmi ses élèves, à partir de 1948, un jeune ancien de la Fleet Air Arm qui voulait devenir musicien : George Martin. Le futur producteur des Beatles a donc appris le hautbois auprès de la mère de la future fiancée de Paul McCartney, quinze ans avant que leurs chemins ne se croisent. En 2011, peu avant sa mort, Margaret Eliot apparaît d’ailleurs dans le documentaire Produced by George Martin.
Issue, selon l’encyclopédie en ligne francophone, de la famille des comtes de St Germans, Margaret Eliot avait épousé Richard Asher le 27 juillet 1943 à l’église St Pancras de Londres. Elle était membre honoraire de la Royal Academy of Music. Elle est morte le 27 février 2011, au lendemain de ses quatre-vingt-dix-sept ans.
Le texte viral affirme qu’elle « autorisait Paul à utiliser sa salle de musique du sous-sol pour composer ». C’est exact, et c’est même l’un des faits les mieux attestés de toute cette histoire. Mais il oublie un détail plus parlant : au début des années 1960, Margaret Asher a appris à Paul à jouer de la flûte à bec. L’écrivain Craig Brown, dans son livre One Two Three Four: The Beatles in Time (2020), relie ces leçons à « The Fool on the Hill », où McCartney joue lui-même de l’instrument. On est loin du bohème qui découvre l’avant-garde : c’est une mère de famille qui apprend la flûte à un musicien de rock autodidacte, dans un salon de Marylebone.
Peter, l’aîné, et Clare, la cadette
Jane est la deuxième de trois enfants. Son frère aîné, Peter Asher, né le 22 juin 1944, a fait ses études à Westminster School, où il a rencontré Gordon Waller. Les deux garçons forment le duo Peter and Gordon, qui va connaître un succès considérable en 1964 grâce à une chanson offerte par Paul McCartney. La cadette, Clare, est née en 1948. Peter jouera un rôle décisif dans la vie londonienne de Paul, bien plus que ne le laisse entendre le texte viral. Nous y reviendrons.
« Plutôt que d’acheter un appartement » : la chronologie réelle
Le texte viral affirme que Paul s’est installé chez les Asher « plutôt que d’acheter son propre appartement de célibataire à Londres ». La chronologie est un peu différente. À l’automne 1963, quand les Beatles quittent Liverpool pour Londres, ils s’installent ensemble dans un appartement meublé du 57 Green Street, à Mayfair, une étape que le site a racontée dans son article sur l’appartement de Green Street. La cohabitation ne dure pas. John Lennon part pour Emperor’s Gate, à Kensington, avec Cynthia et leur fils Julian. George Harrison et Ringo Starr gagnent Knightsbridge. Paul, lui, accepte l’invitation des parents de Jane et prend, vers la fin de 1963, la chambre sous les toits du 57 Wimpole Street.
Il y reste jusqu’en 1966. Entre-temps, il a acheté en 1965 une maison au 7 Cavendish Avenue, à St John’s Wood, à quelques minutes à pied des studios EMI d’Abbey Road. Il ne s’y installe qu’après des travaux, en 1966, et Jane le rejoint. C’est là que vivra Martha, la chienne bobtail qui donnera son nom à une chanson de l’Album blanc. C’est aussi devant cette maison que se déroulera, à l’été 1968, la fin de leur histoire. Paul McCartney n’a donc pas renoncé à avoir son propre domicile : il a choisi, pendant un peu plus de deux ans, de vivre dans une famille plutôt que seul, au moment même où la Beatlemania faisait de lui l’un des hommes les plus traqués du pays.
Une famille pour un orphelin de mère
Ce choix a été souvent commenté par les biographes, et il éclaire mieux que tout le reste l’importance des Asher. Paul McCartney a perdu sa mère à quatorze ans. Il a quitté son père et son frère Michael pour une vie de tournées, d’hôtels et de voitures blindées. À Wimpole Street, il trouve une maison où l’on prend les repas ensemble, où une mère s’occupe de lui, où un père médecin anime les conversations du dîner, où l’on joue de la musique pour le plaisir. Dans Many Years From Now, il parle avec reconnaissance de Margaret et de Richard Asher, et de tout ce que ces années lui ont apporté. La maison des Asher n’a pas été pour lui un salon mondain. Elle a été, très concrètement, un foyer.
La vie quotidienne y obéissait à des règles simples. Les fans, qui découvrent vite l’adresse, montent la garde devant la porte. Pour leur échapper, selon les biographes, Paul emprunte parfois un passage par les toits et les maisons voisines. La chambre sous les toits est petite, encombrée de guitares, de disques et de livres. On y trouve, selon les souvenirs de McCartney, un piano droit au pied du lit. C’est sur ce piano qu’il va trouver, un matin de 1965, les accords d’une chanson qui deviendra la plus reprise de l’histoire.
La salle de musique du sous-sol : ce qui s’est vraiment écrit chez les Asher
Si l’on cherche une preuve matérielle de l’importance de Wimpole Street dans l’œuvre des Beatles, il ne faut pas aller du côté des galeries d’art, mais descendre au sous-sol. La petite salle de musique de Margaret Asher, avec son piano, a vu naître plusieurs chansons parmi les plus importantes du groupe. Cette fois, le texte viral sous-estime plutôt qu’il n’exagère.
« I Want to Hold Your Hand », à quatre mains dans la cave
À l’automne 1963, John Lennon et Paul McCartney cherchent le single qui doit succéder à « She Loves You » et, surtout, ouvrir enfin le marché américain. Ils s’installent dans la salle de musique des Asher. Lennon l’a raconté sans ambiguïté au journaliste David Sheff, en 1980 : « We were in Jane Asher’s house, downstairs in the cellar playing on the piano at the same time » (« nous étions chez Jane Asher, en bas, dans la cave, à jouer du piano en même temps »). Il se souvenait encore de l’instant où ils avaient trouvé « l’accord qui a fait la chanson ».
« I Want to Hold Your Hand » est enregistrée le 17 octobre 1963 au studio 2 d’Abbey Road, en dix-sept prises, et publiée au Royaume-Uni le 29 novembre. Aux États-Unis, elle sort le 26 décembre et devient, au début de 1964, le premier numéro un américain des Beatles. Autrement dit, la chanson qui a déclenché la conquête de l’Amérique a été composée dans la cave d’une professeure de hautbois de Marylebone. La date est à noter : elle précède de quelques semaines l’installation de Paul dans la maison, ce qui montre que les Asher l’accueillaient déjà régulièrement avant qu’il n’y emménage.
On peut l’écouter ci-dessous dans sa version officielle remastérisée, publiée par la chaîne des Beatles.
« Yesterday », une mélodie venue d’un rêve
L’épisode le plus célèbre de Wimpole Street se déroule dans la chambre de Paul, sous les toits. Un matin, il se réveille avec une mélodie complète dans la tête. Il se met au piano, près de son lit, pour la retrouver. McCartney l’a raconté à David Sheff : « That was the piano that I fell out of bed and got the chords to Yesterday on » (« c’est le piano sur lequel je suis tombé du lit pour trouver les accords de Yesterday »). Persuadé d’avoir entendu cet air quelque part, il le fait écouter pendant des semaines à son entourage, demandant à chacun s’il ne s’agit pas d’un plagiat involontaire. Faute de paroles, il chante sur la mélodie des mots provisoires restés célèbres, à propos d’œufs brouillés.
Les paroles définitives naissent plus tard, lors d’un séjour au Portugal en mai 1965. La chanson est enregistrée le 14 juin 1965 à Abbey Road, avec Paul seul à la guitare acoustique, et le quatuor à cordes est ajouté le 17 juin. George Martin a raconté qu’il avait proposé l’arrangement : « Then I said I’d do a string quartet » (« alors j’ai dit que je ferais un quatuor à cordes »). Les spécialistes notent pourtant que certains éléments de la partition, comme la ligne d’alto ou la note aiguë tenue du violon, viennent de McCartney. Le site est revenu sur cette genèse dans son article sur le projet de comédie musicale Yesterday.
« Yesterday » est un jalon de l’histoire du groupe : c’est la première chanson des Beatles où un seul membre joue, accompagné non par ses camarades mais par des musiciens classiques. On comprend que l’on ait voulu y voir l’influence de la maison des Asher, où la musique de chambre faisait partie du quotidien. Mais il faut être précis : le rêve a eu lieu à Wimpole Street, l’idée du quatuor est venue de George Martin, et rien n’indique que Jane ou ses parents aient joué un rôle direct dans l’arrangement. L’influence, si elle existe, est celle d’un environnement, non d’une intervention.
« And I Love Her », pour Jane
Il existe en revanche une chanson dont McCartney a dit sans détour qu’elle était pour Jane. « And I Love Her » est écrite, elle aussi, dans la salle de musique du sous-sol. Dans Many Years From Now, Paul évoque encore la pièce : « I can actually see Margaret Asher’s upstairs drawing room » (« je revois encore le salon de Margaret Asher, à l’étage »). Et dans son livre The Lyrics, publié en 2021, il écrit : « Precisely because Jane was my girlfriend, I wanted to tell her there that I loved her, so that’s what initially inspired this song » (« précisément parce que Jane était ma petite amie, je voulais lui dire que je l’aimais, et c’est ce qui a d’abord inspiré cette chanson »). Il ajoute qu’il avait été très satisfaisant de faire ce disque, et d’avoir écrit cette chanson pour Jane.
La chanson est enregistrée les 25, 26 et 27 février 1964, pour l’album et le film A Hard Day’s Night. George Harrison y trouve le motif de guitare qui ouvre le morceau, et George Martin suggère l’introduction. Lennon revendiquera une part du pont central, ce que McCartney contestera. Mais l’origine affective ne fait pas débat : sur ce point précis, le texte viral a raison.
« I’ve Just Seen a Face » et la tante de Paul
Le texte viral range « I’ve Just Seen a Face » parmi les chansons « euphoriques » inspirées par les débuts de la relation. La chanson a bien été composée dans la salle de musique des Asher, selon les sources réunies par The Beatles Bible. Mais aucune déclaration de McCartney ne la relie à Jane. Le seul détail personnel connu concerne son titre de travail : la chanson s’est un temps appelée « Auntie Jin’s Theme », parce que la tante de Paul, Jin, l’aimait beaucoup. McCartney la décrivait comme un morceau légèrement « country and western ». Enregistrée le 14 juin 1965, le même jour que « Yesterday », elle n’a pas de muse attitrée. L’y associer, c’est projeter sur le répertoire une chronologie sentimentale que l’auteur ne confirme pas.
« A World Without Love » : le cadeau au frère
La présence de Paul chez les Asher a eu une autre conséquence musicale, que le texte viral passe sous silence. Peter Asher et Gordon Waller cherchent une chanson pour lancer leur duo. Paul leur donne « A World Without Love », une composition de jeunesse que les Beatles n’avaient pas retenue. Publiée au début de 1964, elle devient le premier et le plus grand succès de Peter and Gordon, numéro un au Royaume-Uni et aux États-Unis. Grâce à la relation de Paul avec Jane, le duo obtiendra au total plusieurs chansons signées Lennon-McCartney que les Beatles n’avaient pas enregistrées. C’est le début de la carrière de Peter Asher dans l’industrie musicale, qui le mènera à la direction artistique d’Apple Records en 1968, puis à la production des disques de James Taylor et de Linda Ronstadt. Le site a raconté ce parcours dans son portrait de Peter Asher chez Apple Records.
Le bilan de cette première vérification est donc paradoxal. Là où le texte viral parle d’un « éveil artistique » vague, les faits racontent quelque chose de beaucoup plus concret : un piano dans une cave, un autre au pied d’un lit, une mère qui apprend la flûte à bec à un jeune rockeur, un frère qui reçoit une chanson en cadeau. La maison des Asher n’a pas transformé l’esthétique de Paul McCartney du jour au lendemain. Elle lui a donné un lieu de travail, au moment même où les Beatles n’en avaient plus d’autre que les chambres d’hôtel.
L’avant-garde londonienne : qui a vraiment ouvert la porte ?
Le cœur de la thèse du texte viral tient en une phrase : Jane Asher aurait « initié Paul à la scène artistique underground de Londres, aux galeries d’avant-garde et au théâtre expérimental ». C’est l’affirmation la plus fragile du texte. Non que Paul McCartney n’ait pas fréquenté l’avant-garde, bien au contraire. Mais les témoignages, y compris le sien, désignent d’autres guides. Et la jeune femme qu’on présente comme son initiatrice était, de l’avis de tous, beaucoup plus attachée au théâtre classique qu’aux happenings.
Un Beatle seul à Londres
Il faut d’abord rappeler une donnée géographique, qui pèse plus lourd que toutes les influences personnelles. À partir de 1964-1965, John Lennon, George Harrison et Ringo Starr vivent dans de grandes maisons du Surrey, à Weybridge et à Esher, à une heure de route du centre de Londres. Paul McCartney est le seul Beatle à habiter en pleine ville, d’abord à Marylebone, puis à St John’s Wood. Il peut sortir le soir, aller au théâtre, passer dans une librairie, assister à une conférence, sans organiser une expédition. Cette situation fait de lui, pendant deux ou trois ans, le Beatle le plus exposé aux nouveautés culturelles de la capitale. Elle tient à son choix de vivre chez les Asher, puis à Cavendish Avenue. En ce sens, et en ce sens seulement, Jane Asher est à l’origine de sa découverte de l’avant-garde : c’est grâce à elle qu’il est resté en ville.
Peter Asher, John Dunbar, Barry Miles : la société MAD
Le vrai point d’entrée de Paul dans l’underground londonien porte un nom : Indica. En 1965, trois jeunes hommes fondent une société baptisée Miles, Asher and Dunbar Limited, en abrégé MAD. Le premier, Barry Miles, né en 1943 à Cirencester, est un libraire passionné de littérature de la Beat Generation. Le deuxième est Peter Asher, le frère de Jane. Le troisième, John Dunbar, critique d’art, vit alors avec la chanteuse Marianne Faithfull, qu’il a épousée en 1965 avec Peter Asher pour témoin. Ensemble, ils ouvrent à la fin de 1965, au 6 Mason’s Yard, dans le quartier de St James’s, une librairie doublée d’une galerie : l’Indica Books and Gallery.
Paul McCartney s’y investit personnellement. Selon les sources réunies par l’encyclopédie en ligne Wikipedia, il aide à installer la librairie et la galerie, dessine les prospectus annonçant l’ouverture et conçoit même le papier d’emballage de la boutique. Il est aussi le premier client de la librairie : avant même l’ouverture, il prend des livres dans le stock entreposé au sous-sol de Wimpole Street et laisse des mots pour signaler ce qu’il a emporté. Jane Asher, elle, offre à la boutique sa première caisse enregistreuse. Le détail est savoureux, et il dit assez bien la répartition des rôles : la sœur fait un cadeau pratique, le frère et ses associés font la programmation.
C’est à Indica que John Lennon assiste, le 7 novembre 1966, à la présentation de l’exposition Unfinished Paintings and Objects d’une artiste japonaise nommée Yoko Ono, rencontre que le site a racontée dans son récit de la vie de Yoko Ono avant John Lennon. Au même moment, la librairie a déménagé au 102 Southampton Row, et c’est dans son sous-sol que naît l’International Times, le premier grand journal de la contre-culture britannique. Barry Miles a mis Paul en contact avec ses fondateurs, et McCartney contribue à le financer.
Barry Miles, le guide
Dans le récit des années 1965-1967, Barry Miles occupe la place que le texte viral attribue à Jane. C’est lui qui, avec sa femme, fait découvrir à Paul en 1965 des gâteaux au haschich. C’est lui qui lui parle de William Burroughs, de la poésie de la Beat Generation, des compositeurs d’avant-garde. C’est lui qui co-organise, le 29 avril 1967 à l’Alexandra Palace, le 14 Hour Technicolor Dream, un marathon psychédélique destiné à financer l’International Times. Et c’est lui, trente ans plus tard, que McCartney choisit pour écrire sa biographie autorisée. Many Years From Now consacre cinquante-sept pages à établir l’engagement de Paul dans l’avant-garde londonienne des années 1960. Si quelqu’un a reconstruit après coup le récit d’un McCartney pionnier de l’expérimentation, c’est Miles, avec l’accord de son sujet, et non Jane Asher.
Robert Fraser, le marchand d’art
Un autre personnage compte dans cette éducation : Robert Fraser, dont la galerie, ouverte en 1962 au 69 Duke Street, à Mayfair, expose les artistes du pop art britannique et américain, et vend des œuvres de René Magritte, de Jean Dubuffet ou de Balthus. McCartney l’a décrit comme « one of the most influential people of the London Sixties scene » (« l’une des personnes les plus influentes de la scène londonienne des années 1960 »). C’est Fraser qui suggère aux Beatles de confier la pochette de Sgt. Pepper à Peter Blake et Jann Haworth, et c’est par lui que Richard Hamilton concevra celle de l’Album blanc. L’histoire visuelle des Beatles passe par sa galerie bien plus que par les sorties théâtrales de Paul et Jane.
« Carnival of Light » : l’avant-garde selon Paul
L’expérience la plus radicale de McCartney date du 5 janvier 1967. Ce soir-là, après une séance consacrée à « Penny Lane », il entraîne les autres Beatles dans un enregistrement improvisé de près de quatorze minutes, destiné à une manifestation organisée à la Roundhouse de Chalk Farm, le Million Volt Light and Sound Rave, présentée les 28 janvier et 4 février 1967. Sa consigne, rapportée par les témoins : « All I want you to do is just wander round all of the stuff and bang it, shout, play it » (« tout ce que je vous demande, c’est de vous promener parmi tout ce matériel et de taper dessus, de crier, d’en jouer »). Barry Miles, pourtant acquis à l’expérimentation, jugera le résultat « really dreadful », vraiment affreux. En 1996, McCartney voudra l’inclure dans Anthology 2 ; George Harrison, Ringo Starr et Yoko Ono s’y opposeront. Le morceau reste inédit.
« Carnival of Light » montre que Paul voulait être, dix-huit mois avant le « Revolution 9 » de Lennon, le premier Beatle à s’engager pleinement dans l’avant-garde, quelque part entre Stockhausen et John Cage. Mais rien, dans cet épisode, ne renvoie à Jane Asher. En janvier 1967, elle est d’ailleurs sur le point de partir pour une longue tournée en Amérique du Nord avec le Bristol Old Vic.
Ce que Jane apportait vraiment
Que reste-t-il de la thèse ? Une part réelle, qu’il ne faut pas effacer. Jane Asher emmenait Paul au théâtre, dans les salles du West End comme dans les théâtres de répertoire où elle jouait elle-même. Elle le faisait entrer dans un milieu, celui des comédiens, des metteurs en scène, des critiques, où l’on parlait d’art sans parler de chiffres de ventes. Sa famille lui faisait écouter de la musique classique. Son frère et les amis de son frère lui ouvraient la porte d’Indica. Tout cela forme un réseau, et Jane en est le premier maillon. Mais le texte viral se trompe de registre quand il fait d’elle une égérie de l’underground. Les témoignages la décrivent plutôt comme une jeune femme lucide, sérieuse, travailleuse, peu attirée par les drogues et par les excès de la scène psychédélique. C’est même, on le verra, ce décalage qui finira par les séparer.
Il faut enfin réhabiliter Paul lui-même. Sa curiosité ne lui a pas été inoculée par une fiancée cultivée. Elle était là avant, dans les cours de littérature du Liverpool Institute, dans ses carnets de dessins, dans les standards que jouait son père. Les Asher et leurs amis lui ont offert des occasions. C’est lui qui les a saisies, souvent plus vite et plus loin que tous ceux qui l’entouraient.
Vivaldi, Bristol et les cordes : « Eleanor Rigby » et Sgt. Pepper passés au crible
Le texte viral relie directement l’influence de Jane Asher à deux étapes majeures : « Eleanor Rigby », première chanson des Beatles où aucun membre du groupe ne joue d’instrument, et Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, l’album concept de 1967. La première affirmation est mieux fondée qu’on ne pourrait le croire. La seconde ne résiste pas à l’examen.
Le témoignage de John Lennon
Le document le plus précieux, dans toute cette affaire, ne vient ni de Paul ni de Jane, mais de John Lennon. En 1980, dans ses entretiens avec David Sheff pour le magazine Playboy, Lennon revient sur l’arrangement d’« Eleanor Rigby ». Il n’est pas toujours tendre avec son ancien partenaire dans ces conversations. Mais sur ce point, il est net : « The violin backing was Paul’s idea. Jane Asher had turned him on to Vivaldi, and it was very good » (« l’accompagnement de violons était l’idée de Paul. Jane Asher lui avait fait découvrir Vivaldi, et c’était très bien »).
Voilà, enfin, une attestation directe de l’influence culturelle de Jane Asher sur une chanson des Beatles, et elle vient du témoin le moins suspect de complaisance envers McCartney. Le texte viral a donc raison sur le fond : l’idée d’accompagner une chanson pop par un ensemble de cordes, plutôt que par des guitares, a été nourrie par l’écoute de la musique baroque que Jane avait fait découvrir à Paul. Il faut seulement préciser ce que Lennon dit et ne dit pas. Il parle de l’idée des cordes, pas de la chanson elle-même. Et il parle de Vivaldi, pas d’avant-garde. L’influence de Jane, ici, est classique au sens le plus strict.
George Martin, Bernard Herrmann et l’octuor
La partition elle-même est l’œuvre de George Martin. Le 28 avril 1966, au studio 2 d’Abbey Road, huit musiciens, quatre violons, deux altos et deux violoncelles, enregistrent l’arrangement qu’il a écrit. Martin a expliqué s’être inspiré du compositeur américain Bernard Herrmann, et en particulier de ses cordes tranchantes pour le film Psychose d’Alfred Hitchcock. Il avait d’abord cité la musique de Fahrenheit 451, de François Truffaut, mais le film n’est sorti que plusieurs mois après la séance : la référence était une erreur de mémoire. Le site a raconté en détail cette séance dans son article sur l’enregistrement d’« Eleanor Rigby » sans guitares.
On retrouve ici un fil qui court sous toute cette histoire. George Martin, élève de Margaret Asher au hautbois à partir de 1948, signe l’arrangement de cordes d’une chanson dont l’idée, selon Lennon, doit quelque chose à la fille de son ancienne professeure. Les deux influences ne s’opposent pas : l’une donne l’envie, l’autre la forme. Mais il serait faux de dire, comme le suggère le texte viral, que Jane Asher a « mené » les Beatles vers l’instrumentation classique. Le premier pas avait été franchi un an plus tôt avec le quatuor de « Yesterday », sur une proposition de Martin.
La version filmée de la chanson, issue du long métrage d’animation Yellow Submarine et publiée par la chaîne officielle des Beatles, permet d’en réécouter l’arrangement.
Un nom trouvé à Bristol
Il existe un autre lien, plus inattendu, entre Jane Asher et « Eleanor Rigby ». Selon les sources réunies par l’encyclopédie en ligne Wikipedia, McCartney a trouvé le nom de famille de son héroïne en voyant l’enseigne d’un magasin, Rigby & Evens, à Bristol, en janvier 1966. Il s’y était rendu pour voir Jane jouer au Bristol Old Vic dans The Happiest Days of Your Life. Le prénom, lui, viendrait de l’actrice Eleanor Bron, partenaire des Beatles dans le film Help!. Ainsi, la chanson la plus sombre de Revolver porte, dans son titre même, la trace d’un déplacement amoureux : un Beatle qui fait la route jusqu’à Bristol pour voir sa fiancée sur scène, et qui lève les yeux vers une vitrine.
Ces voyages à Bristol ont laissé d’autres souvenirs. C’est dans une loge de ce théâtre que Paul, venu voir Jane, a fait la connaissance d’un jeune comédien de la troupe, Patrick Stewart, et lui a proposé de conduire son Aston Martin jusqu’à Bath. Le site a raconté cette anecdote à la mort de l’acteur, dans son article sur Patrick Stewart et l’Aston Martin de Paul McCartney.
Sgt. Pepper : une idée née au retour du Kenya
Le texte viral fait de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band l’aboutissement de l’influence de Jane Asher. La chronologie dit autre chose. L’idée d’une fanfare fictive de l’époque édouardienne vient à McCartney en novembre 1966, sur le vol qui le ramène du Kenya, où il a passé quelques jours de vacances avec Mal Evans, le road manager des Beatles. Le nom même de la fanfare serait issu d’un jeu de mots entre les deux hommes, les sources divergeant sur la part exacte de chacun. En février 1967, Paul propose que l’album entier soit présenté comme le concert de ce groupe imaginaire.
Ses références, à ce moment-là, sont explicites. Il veut, selon ses propres mots rapportés par les historiens, que la fanfare fasse « un peu de B. B. King, un peu de Stockhausen, un peu d’Albert Ayler, un peu de Ravi Shankar, un peu de Pet Sounds, un peu des Doors ». L’album des Beach Boys, sorti en mai 1966, est l’aiguillon principal. Stockhausen et le jazz libre d’Albert Ayler viennent des conversations avec Miles et des lectures de l’International Times. Jane Asher n’apparaît nulle part dans ce tableau. Elle n’est d’ailleurs pas à Londres pendant l’essentiel des séances : de janvier à mai 1967, elle est en tournée aux États-Unis avec le Bristol Old Vic. Le site a analysé la genèse de l’album dans son dossier Sgt. Pepper, trop loin ou œuvre de génie ?.
Denver et Magical Mystery Tour : un lien indirect
Si l’on cherche un projet des Beatles lié à Jane Asher en 1967, c’est plutôt du côté de Magical Mystery Tour qu’il faut regarder, et avec prudence. Début avril 1967, Paul s’envole pour les États-Unis afin de rejoindre Jane, qui fête ses vingt et un ans le 5 avril à Denver, au Colorado, où joue sa compagnie. Plusieurs biographes situent dans l’avion du retour, quelques jours plus tard, la première idée d’un film construit autour d’un voyage en car, à la manière des excursions mystère de son enfance. Le journal de Mal Evans, qui l’accompagnait, en garde la trace. Mais McCartney lui-même est resté évasif : « I’m not sure whose idea Magical Mystery Tour was. It could have been mine » (« je ne suis pas sûr de savoir de qui était l’idée de Magical Mystery Tour ; ça pourrait être la mienne »). Le film, tourné du 11 au 25 septembre 1967, est diffusé par la BBC le 26 décembre. Il ne doit rien à Jane, sinon le voyage qui lui a servi de cadre.
Le bilan de cette deuxième vérification est donc net. Sur « Eleanor Rigby », le texte viral tient un fait solide, qu’il ne cite pourtant pas : le témoignage de Lennon sur Vivaldi. Sur Sgt. Pepper, il prend une coïncidence de calendrier pour une filiation. Paul McCartney est devenu, entre 1965 et 1967, le Beatle le plus aventureux en studio. Jane Asher a contribué à lui donner le goût des cordes. Elle n’a pas écrit son programme.
Les chansons de Jane : un corpus vérifié, chanson par chanson
Le troisième paragraphe du texte viral est le plus populaire, parce qu’il transforme une discographie en roman d’amour. D’abord l’euphorie, puis la friction, enfin la mélancolie : « And I Love Her », « I’ve Just Seen a Face », « We Can Work It Out », « I’m Looking Through You », « For No One ». Le schéma est commode. Il est en partie juste. Mais pour le vérifier, il faut distinguer trois niveaux de preuve : ce que McCartney a dit lui-même, ce que les circonstances de composition permettent d’établir, et ce que les commentateurs ont déduit sans confirmation.
Une précaution de méthode
Paul McCartney a toujours été réticent à faire de ses chansons des confessions. Il a souvent expliqué qu’il partait d’une émotion réelle pour écrire quelque chose de plus général, que n’importe quel auditeur pouvait faire sien. Il a aussi, à l’égard de Jane Asher, une retenue particulière, qu’il a formulée dans l’Anthology des Beatles : « I always feel very wary including Jane in The Beatles’ history. She’s never gone into print about our relationship » (« je suis toujours très prudent quand il s’agit d’inclure Jane dans l’histoire des Beatles ; elle n’a jamais rien publié sur notre relation »). Cette prudence explique pourquoi ses déclarations sur le sujet sont rares, et presque toutes tardives : elles datent pour l’essentiel de Many Years From Now, en 1997, et de The Lyrics, en 2021.
1964 : l’amour déclaré
« And I Love Her »
C’est la seule chanson pour laquelle McCartney emploie sans détour la formule « pour Jane ». Écrite dans la salle de musique de Wimpole Street, enregistrée en février 1964, elle exprime, selon The Lyrics, le désir de dire à sa petite amie qu’il l’aimait. Niveau de preuve : maximal.
« Things We Said Today »
Le texte viral l’oublie, et c’est dommage, car elle est l’une des plus révélatrices. En mai 1964, Paul et Jane passent des vacances aux îles Vierges, sur un yacht baptisé Happy Days, avec Ringo Starr et Maureen Cox. McCartney se souvient, dans Many Years From Now, l’avoir écrite « in one of the cabins below deck one afternoon on my acoustic guitar » (« dans l’une des cabines, sous le pont, un après-midi, à la guitare acoustique »), en partant d’un accord de la mineur. La chanson est enregistrée le 2 juin 1964 à Abbey Road. Elle a ceci de singulier qu’elle parle d’un amour présent comme d’un souvenir futur, avec une nostalgie anticipée : un garçon de vingt et un ans imagine déjà le moment où il se rappellera ce qu’ils se disaient aujourd’hui. Niveau de preuve : élevé pour le contexte de composition, Jane étant à bord ; plus interprétatif pour le contenu.
« What You’re Doing »
Plusieurs encyclopédies rattachent aussi à Jane cette chanson de l’album Beatles for Sale, publié en décembre 1964, où le narrateur reproche à sa compagne son absence. McCartney ne l’a pas commentée en ce sens dans les sources que nous avons consultées. Niveau de preuve : faible à moyen.
1965 : la friction
« You Won’t See Me »
Cette chanson de Rubber Soul, au groove inspiré de la Motown et à la ligne de basse que McCartney rapprochait de celle de James Jamerson, est composée à Wimpole Street pendant que Jane joue au Bristol Old Vic dans une adaptation des Grandes Espérances de Dickens. Elle est enregistrée le 11 novembre 1965, lors de la dernière séance de l’album, qui se prolonge jusqu’à sept heures du matin. Le texte parle d’une femme qui ne répond plus au téléphone. Le contexte est clair ; McCartney n’a pas pour autant désigné Jane comme destinataire. Niveau de preuve : moyen à élevé. Le site a évoqué ce titre dans son article sur le titre de Rubber Soul.
« I’m Looking Through You »
Ici, la preuve est directe. Dans Many Years From Now, McCartney explique avoir écrit beaucoup de choses dans sa chambre de Wimpole Street, puis précise : « I’m Looking Through You I seem to remember after an argument with Jane » (« I’m Looking Through You, il me semble que c’était après une dispute avec Jane »). Il parle d’une façon de se débarrasser d’un « bagage émotionnel ». En 1968, il avait confié au biographe Hunter Davies, à propos de ses exigences envers Jane : « I knew it was selfish. It caused a few rows » (« je savais que c’était égoïste ; ça a provoqué quelques disputes »). La chanson est enregistrée entre le 24 octobre et le 11 novembre 1965 ; une première version figure sur Anthology 2. Niveau de preuve : maximal.
« We Can Work It Out »
Écrite à Rembrandt, la maison que Paul a offerte à son père à Heswall, près de Liverpool, la chanson naît, selon The Lyrics, d’une tentative de se sortir d’un sentiment désagréable après une dispute : « Things were not going so smoothly between Jane Asher and me » (« les choses ne se passaient pas très bien entre Jane Asher et moi »). McCartney ajoute, avec une sobriété remarquable : « Sadly, Jane and I did break up » (« malheureusement, Jane et moi avons bien fini par rompre »). Lennon écrit le pont, avec son rappel sur la brièveté de la vie ; George Harrison suggère en studio de le passer en mesure de valse. Enregistrée les 20 et 29 octobre 1965, publiée le 3 décembre en double face A avec « Day Tripper », elle devient numéro un des deux côtés de l’Atlantique. Niveau de preuve : maximal. Le site a raconté ce single dans son article sur « We Can Work It Out » et la première double face A.
« I’ve Just Seen a Face »
Comme on l’a vu, aucune déclaration de McCartney ne la relie à Jane. Composée à Wimpole Street, surnommée un temps « Auntie Jin’s Theme » en l’honneur de la tante de Paul, elle célèbre un coup de foudre sans destinataire identifié. Niveau de preuve : faible. C’est l’erreur la plus nette du texte viral sur ce chapitre.
1966 : la mélancolie
« For No One »
En mars 1966, Paul et Jane partent en vacances au ski en Suisse. C’est, selon l’Anthology, le premier séjour au ski de McCartney. Il y écrit une chanson dont le titre de travail, « Why Did It Die? », « pourquoi est-ce mort ? », dit assez la tonalité. Dans The Lyrics, il replace le morceau dans son contexte : « Jane Asher and I were together for around five years, so at the back of my mind I expected to marry her » (« Jane Asher et moi avons été ensemble pendant environ cinq ans, alors, dans un coin de ma tête, je pensais l’épouser »). Puis : « as the time got closer, I think I also realised it wasn’t right » (« à mesure que le moment approchait, je crois que je me suis aussi rendu compte que ce n’était pas la bonne chose »). La chanson est enregistrée les 9, 16 et 19 mai 1966 pour Revolver, avec le célèbre solo de cor d’harmonie d’Alan Civil, et le clavicorde de George Martin joué par Paul. McCartney ne dit pas que la chanson parle de Jane ; il dit qu’elle a été écrite au moment où il commençait à douter. Niveau de preuve : élevé pour le contexte, prudent pour le contenu.
« Here, There and Everywhere »
Souvent rangée parmi les « chansons de Jane », elle a été écrite au bord de la piscine de John Lennon, à Weybridge, au printemps 1966, pendant que Lennon dormait. McCartney la considère comme sa chanson préférée parmi toutes celles qu’il a écrites. Les commentateurs la disent composée en pensant à Jane, mais McCartney ne l’a pas formulé ainsi dans les extraits connus. Niveau de preuve : moyen.
Ce que le corpus raconte, et ce qu’il ne raconte pas
Pris ensemble, ces morceaux dessinent bien une trajectoire. En 1964, la déclaration : « And I Love Her », « Things We Said Today ». En 1965, les disputes : « You Won’t See Me », « I’m Looking Through You », « We Can Work It Out ». En 1966, le doute : « For No One ». La chronologie du texte viral est donc globalement juste, à une exception près, et l’oubli de « Things We Said Today » est plus gênant que l’ajout de « I’ve Just Seen a Face ».
Mais le corpus dit aussi autre chose, que le texte viral ne voit pas. Ces chansons ne parlent pas d’une muse inspirante. Elles parlent d’une femme qui a sa propre vie, qui part jouer à Bristol, qui ne répond pas au téléphone, qui ne cède pas. Le jeune homme qui chante y apparaît souvent exigeant, blessé, parfois injuste, et McCartney a eu l’honnêteté de le reconnaître. Ce ne sont pas des hymnes à une égérie. Ce sont, pour reprendre l’expression de plusieurs critiques, des chansons sur une femme qui ne se laisse pas posséder. C’est peut-être là le véritable apport de Jane Asher à l’écriture de Paul McCartney : elle l’a obligé à écrire sur le désaccord, et non plus seulement sur le désir.
L’actrice qui refusait d’être une muse
Le mot « muse », qui revient dans le texte viral comme un compliment, est sans doute celui qui convient le moins à Jane Asher. Une muse inspire et attend. Jane Asher, elle, travaillait. Elle travaillait depuis l’âge de cinq ans, et elle a continué de travailler pendant toute sa relation avec le Beatle le plus célèbre du monde, au prix de séparations et de disputes que les chansons ont gardées en mémoire.
Une carrière commencée avant celle des Beatles
Jane Asher fait ses débuts au cinéma en 1952 dans Mandy, un film d’Alexander Mackendrick sur une petite fille sourde, où elle tient un petit rôle aux côtés de Mandy Miller. Elle apparaît ensuite dans The Quatermass Xperiment (1955), le film de science-fiction des studios Hammer, puis dans The Greengage Summer (1961), et tient le rôle de Wendy dans une production de Peter Pan. En 1958, elle prête sa voix à Alice dans des enregistrements des deux livres de Lewis Carroll pour la maison de disques Argo. Quand elle rencontre les Beatles, en avril 1963, elle a déjà dix ans de métier, une réputation d’actrice sérieuse et une notoriété télévisuelle que les quatre garçons de Liverpool commencent à peine à acquérir.
Pendant leur relation, sa carrière ne ralentit pas. En 1964, elle tourne The Masque of the Red Death de Roger Corman, d’après Edgar Allan Poe, face à Vincent Price. En 1966, elle joue Annie dans Alfie, de Lewis Gilbert, aux côtés de Michael Caine. Surtout, elle choisit le théâtre de répertoire, plus exigeant et moins rémunérateur que le cinéma. Elle rejoint la compagnie du Bristol Old Vic, l’une des meilleures troupes britanniques, et joue en province pendant de longues semaines, loin de Londres et de Paul.
Une règle posée dès le départ
Les biographes s’accordent sur un point : Jane Asher a refusé, dès le début, de devenir une « fiancée de Beatle » au sens où l’entendait l’époque. Les compagnes des autres membres du groupe ont, chacune à leur manière, mis leur vie professionnelle de côté. Cynthia Lennon avait renoncé à ses études d’art, Pattie Boyd allait réduire son activité de mannequin, Maureen Cox avait quitté son salon de coiffure. Jane, elle, signe ses contrats, part en tournée et rentre quand la pièce est terminée.
Paul McCartney, qui a grandi avec un modèle familial très traditionnel, le vit mal. Il l’a reconnu lui-même, en 1968, devant Hunter Davies, le biographe officiel du groupe : « Jane left me once and went off to Bristol to act » (« Jane m’a quitté une fois et est partie jouer à Bristol »). Et : « It was shattering to be without her » (« c’était dévastateur d’être sans elle »). Il admettait que ses exigences étaient égoïstes. Les chansons de 1965 sont nées de ce conflit, entre un homme qui voulait une compagne disponible et une femme qui voulait un métier. On aurait tort d’y voir un caprice d’actrice. C’était une position très en avance sur son temps, et le texte viral, en parlant de la « frustration de Paul devant son indépendance », la présente du seul point de vue de McCartney.
1967 : l’Amérique et le fossé
Au début de 1967, le Bristol Old Vic part pour une tournée de plusieurs mois en Amérique du Nord, avec un répertoire shakespearien. Jane y joue notamment Juliette. C’est la plus longue séparation du couple. Pendant ce temps, à Londres, Paul vit seul à Cavendish Avenue, enregistre Sgt. Pepper, fréquente les clubs, l’underground et les artistes, et découvre le LSD. Il rejoint Jane pour son anniversaire à Denver, le 5 avril, puis rentre à Londres.
Quand Jane revient en mai, elle trouve un autre homme. Elle l’a dit à Hunter Davies, dans des propos qui comptent parmi ses dernières déclarations publiques sur Paul. Elle explique notamment : « He was on LSD, which I hadn’t shared » (« il prenait du LSD, ce que je n’avais pas partagé »). Elle décrit une maison envahie de visiteurs, des objets qu’elle ne connaissait pas, une complicité spirituelle entre Paul et John dont elle se sentait exclue. La femme qu’on présente aujourd’hui comme l’initiatrice de l’avant-garde de Paul est, en réalité, celle qui est restée à l’écart de sa période la plus expérimentale.
Elle reste pourtant à ses côtés pendant l’été 1967. Le 25 juin, elle fait partie des invités assis par terre dans le studio 1 d’Abbey Road pendant la retransmission mondiale de « All You Need Is Love » dans l’émission Our World, un moment que le site a raconté dans son article sur « All You Need Is Love » et Our World.
Fiançailles et Rishikesh
Le 25 décembre 1967, après plus de quatre ans de relation, Paul McCartney et Jane Asher annoncent leurs fiançailles. Le mariage paraît alors acquis. En février 1968, le couple rejoint les autres Beatles à Rishikesh, en Inde, pour suivre l’enseignement du Maharishi Mahesh Yogi. Paul et Jane arrivent le 19 février avec Ringo Starr et Maureen, et quittent l’ashram au bout d’environ un mois, avant John Lennon et George Harrison. Le site a raconté ce séjour, d’où sont sorties une grande partie des chansons de l’Album blanc, dans son dossier « C’est ce fichu Album blanc ! ».
Dans Many Years From Now, McCartney date pourtant plus tôt le moment où il a compris que l’histoire ne mènerait pas au mariage : « I think inevitably when I moved to Cavendish Avenue, I realised that she and I weren’t really going to be the thing we’d always thought we might be » (« je crois qu’inévitablement, quand je me suis installé à Cavendish Avenue, j’ai compris qu’elle et moi n’allions pas vraiment devenir ce que nous avions toujours pensé devenir »). Les fiançailles de Noël 1967 apparaissent, avec le recul, comme une tentative de sauver ce qui se défaisait.
Juillet 1968 : la rupture annoncée à la télévision
Au printemps 1968, une jeune Américaine, Francie Schwartz, arrive à Londres et commence à travailler pour Apple. Elle devient la compagne de Paul pendant les absences de Jane. Selon les récits rapportés par les biographes, et notamment par Schwartz elle-même dans son livre de souvenirs Body Count, publié en 1972, Jane rentre plus tôt que prévu d’un engagement à Bristol et la trouve à Cavendish Avenue. Margaret Asher vient ensuite récupérer les affaires de sa fille. Aucun de ces détails ne vient de Jane, qui n’a jamais confirmé ni démenti cette version. Le site a consacré une biographie à Francie Schwartz.
Le 17 juillet 1968, Jane n’assiste pas à la première du film Yellow Submarine au London Pavilion. Trois jours plus tard, le 20 juillet, elle est l’invitée de l’animateur Simon Dee dans son émission de la BBC, Dee Time. Interrogée sur ses projets de mariage, elle répond, selon les propos rapportés par The Beatles Bible : « I haven’t broken it off, but it is broken off, finished » (« ce n’est pas moi qui ai rompu, mais c’est rompu, fini »). Elle ajoute qu’ils s’aiment encore et se voient toujours, mais que cela n’a pas marché, et conclut par une pirouette : peut-être seront-ils des amoureux d’enfance qui se retrouveront pour se marier « à soixante-dix ans ».
Le texte viral résume l’épisode en quatre mots : « leurs fiançailles prirent fin en 1968 ». C’est exact, mais cela efface ce que la scène a de remarquable. En annonçant elle-même la rupture, sur la chaîne publique, en une phrase calme et sans accusation, Jane Asher a pris la main sur un récit dont elle aurait pu être la victime. Ce jour-là, selon plusieurs biographes, Paul est à Heswall, chez son père. Il travaille alors sur « Hey Jude », que le site a racontée dans son enquête sur l’histoire vraie de « Hey Jude ». À l’automne, Linda Eastman s’installe à Londres. Paul l’épouse le 12 mars 1969, au bureau d’état civil de Marylebone, à quelques centaines de mètres de Wimpole Street.
Le silence de Jane Asher, et ce que la vérification change
Le texte viral se termine sur une formule : l’héritage de Jane Asher dans l’histoire des Beatles serait « profondément assuré », comme celui du « catalyseur qui a élargi les horizons artistiques de McCartney ». Il ne dit pas un mot de ce que Jane Asher a fait après 1968. C’est pourtant là que se trouve la clé du personnage, et la raison pour laquelle tant de récits sur elle sont approximatifs.
Une règle tenue depuis 1968
Depuis l’émission Dee Time, Jane Asher n’a jamais raconté sa relation avec Paul McCartney. Pas de mémoires, pas d’interview exclusive, pas de confidences à la presse à scandale, alors que les offres n’ont pas manqué pendant plus d’un demi-siècle. Ses derniers propos publics sur Paul sont ceux qu’elle a confiés à Hunter Davies en 1968. En 2004, interrogée une fois de plus par le Daily Telegraph, elle a résumé sa position en rappelant qu’elle était heureuse en ménage depuis plus de trente ans, et que revenir sans cesse sur le sujet était insultant : « It’s insulting. » L’insulte ne visait pas Paul. Elle visait un regard qui la ramenait, quarante ans plus tard, au rang d’ancienne fiancée d’un Beatle.
Ce silence a une conséquence directe sur la manière dont on écrit son histoire. Puisqu’elle ne parle pas, d’autres parlent à sa place : McCartney, avec une retenue constante ; les biographes, avec plus ou moins de prudence ; les auteurs de textes viraux, sans aucune. Le portrait de Jane Asher en initiatrice de l’avant-garde est ainsi une construction tardive, née de la volonté légitime de McCartney de rappeler, à partir des années 1990, qu’il avait été un Beatle expérimental, et de la tendance des fans à chercher une femme derrière chaque tournant artistique.
Gerald Scarfe, les gâteaux et les causes
En 1971, Jane Asher rencontre le dessinateur et caricaturiste Gerald Scarfe, connu pour ses dessins satiriques et, plus tard, pour son travail sur The Wall de Pink Floyd. Ils se marient en 1981 et ont trois enfants. Le choix est éloquent : un artiste mordant, extérieur au monde du rock, aussi éloigné que possible de l’univers des Beatles.
Sa carrière d’actrice se poursuit sans interruption. Elle obtient une nomination aux BAFTA pour Deep End (1970), le film de Jerzy Skolimowski, et deux autres pour ses rôles télévisés en 1982, dont A Voyage Round My Father face à Laurence Olivier. Elle joue Celia Ryder dans Brideshead Revisited (1981), puis multiplie les rôles au théâtre et à la télévision, jusqu’à Lady Bracknell, Lady Catherine de Bourgh ou Miss Havisham, et en 2026 la reine Elizabeth II dans la pièce By Royal Appointment. Parallèlement, elle devient en Grande-Bretagne une figure de la pâtisserie décorative, avec une entreprise de gâteaux de fête et une série de livres à succès, et publie trois romans. Elle préside Parkinson’s UK et la National Autistic Society, et s’est engagée en 2009 à léguer son cerveau à la recherche sur la maladie de Parkinson.
Rien de tout cela ne relève de l’influence de Paul McCartney, ni de l’inverse. C’est une vie d’artiste et de femme publique construite à côté de l’histoire des Beatles, et non dans son ombre.
Les films de Sam Mendes
Le sujet est revenu dans l’actualité en 2026. Le 12 février, Sony Pictures a annoncé que l’actrice Lucy Boynton incarnerait Jane Asher dans les quatre films que Sam Mendes consacre aux Beatles, avec Paul Mescal dans le rôle de Paul McCartney. Jane Asher a reconnu que l’actrice choisie était belle, mais a prévenu qu’elle ne verrait pas les films : « But I won’t watch the films. » Faute de quoi, a-t-elle expliqué en substance, tout le monde lui demanderait ce qu’elle en a pensé. Les quatre longs métrages doivent sortir en avril 2028, comme l’a détaillé le site dans son article sur le calendrier des films de Sam Mendes. Il est probable que la fiction contribuera à fixer, pour une nouvelle génération, l’image de Jane Asher. Il est certain qu’elle n’y aura pas collaboré.
Bilan : sept affirmations vérifiées
Au terme de cette enquête, voici comment se répartissent les principales affirmations du texte viral.
- « Une panéliste célèbre qui critiquait un concert des Beatles » : approximatif. Jane Asher était jurée de Juke Box Jury à la télévision ; au Royal Albert Hall, le 18 avril 1963, elle était l’invitée du Radio Times, chargée de livrer ses impressions de spectatrice.
- « Plutôt que d’acheter son propre appartement » : à nuancer. Paul a d’abord vécu avec les autres Beatles à Green Street, puis chez les Asher de la fin de 1963 à 1966, tout en achetant dès 1965 sa maison de Cavendish Avenue.
- « Un père psychiatre respecté » : inexact. Richard Asher était un médecin interniste, endocrinologue et hématologue, célèbre pour avoir nommé le syndrome de Münchhausen, et responsable d’un service d’observation psychiatrique.
- « Une mère professeure de hautbois qui prêtait sa salle de musique » : exact, mais incomplet. Margaret Eliot enseignait à la Guildhall School, avait eu George Martin pour élève, et a appris la flûte à bec à Paul.
- « Jane l’a initié à l’underground et aux galeries d’avant-garde » : largement exagéré. Les guides de Paul dans l’avant-garde sont Barry Miles, John Dunbar, Robert Fraser et Peter Asher, le frère de Jane, autour de la librairie Indica.
- « Eleanor Rigby » et Sgt. Pepper : vrai pour la première, grâce au témoignage de Lennon sur Vivaldi et au nom trouvé à Bristol ; faux pour le second, conçu sur le vol de retour du Kenya en novembre 1966, pendant que Jane préparait sa tournée américaine.
- Les chansons : chronologie globalement juste, confirmée par McCartney pour « And I Love Her », « I’m Looking Through You » et « We Can Work It Out » ; contexte établi pour « For No One » ; aucune preuve pour « I’ve Just Seen a Face » ; oubli de « Things We Said Today ».
Une passeuse, pas une muse
Que reste-t-il, une fois les erreurs écartées ? Une histoire plus solide que la légende. Jane Asher a fait entrer Paul McCartney dans une famille où la musique savante, la médecine et la littérature se discutaient à table. Elle lui a fait découvrir Vivaldi, et John Lennon lui-même a reconnu que les cordes d’« Eleanor Rigby » en étaient issues. Elle l’a gardé à Londres, au cœur de la ville, quand les autres Beatles s’installaient dans le Surrey. Par son frère, elle l’a relié au réseau d’Indica. Par son métier, elle l’a confronté à une femme qui ne renonçait à rien pour lui, et cette résistance a produit quelques-unes des plus belles chansons sur le désaccord amoureux de toute la pop britannique.
Le mot de « muse » ne lui rend pas justice. Celui de « catalyseur » non plus, parce qu’il suppose qu’elle aurait agi sur Paul sans être elle-même transformée. Jane Asher a été une passeuse, et une contradictrice. Elle a refusé d’être un chapitre de la vie d’un autre. Le moins qu’on puisse faire, en racontant ce chapitre, est de ne pas lui attribuer ce qu’elle n’a pas fait, et de ne pas oublier ce qu’elle a fait.
Pour qui veut réentendre cette période, l’ordre chronologique reste le meilleur guide : « I Want to Hold Your Hand » et « And I Love Her » pour 1963-1964, « Things We Said Today » pour l’été 1964, puis la face sombre de Rubber Soul avec « You Won’t See Me » et « I’m Looking Through You », le single « We Can Work It Out », et enfin « For No One » et « Eleanor Rigby » sur Revolver. En deux ans et demi, on y entend un jeune homme passer de la déclaration d’amour à la conscience de la perte, avec, en fond, le piano d’une maison de Marylebone.
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Questions fréquentes
Comment Jane Asher et Paul McCartney se sont-ils rencontrés ?
Le 18 avril 1963, au Royal Albert Hall de Londres, lors du concert Swinging Sound ’63 diffusé par la BBC. Jane Asher, dix-sept ans, vedette de l’émission Juke Box Jury, y avait été envoyée par le Radio Times pour livrer ses impressions et poser avec les Beatles. Leur relation a duré jusqu’en juillet 1968.
Paul McCartney a-t-il vraiment vécu chez les parents de Jane Asher ?
Oui. De la fin de 1963 à 1966, il a occupé une chambre sous les toits du 57 Wimpole Street, à Marylebone, la maison de Richard et Margaret Asher. Il s’est ensuite installé dans sa propre maison du 7 Cavendish Avenue, à St John’s Wood, achetée en 1965.
Le père de Jane Asher était-il psychiatre ?
Non. Richard Asher était un médecin interniste, endocrinologue et hématologue, qui dirigeait un service d’observation psychiatrique au Central Middlesex Hospital. Il est connu pour avoir décrit et nommé le syndrome de Münchhausen en 1951.
Quelles chansons des Beatles ont été écrites chez les Asher ?
« I Want to Hold Your Hand » a été composée par Lennon et McCartney au piano du sous-sol, et la mélodie de « Yesterday » est venue à Paul en rêve dans sa chambre. « And I Love Her », « I’ve Just Seen a Face », « You Won’t See Me » et « I’m Looking Through You » ont aussi été écrites dans la maison.
Quelles chansons Paul McCartney a-t-il reliées à Jane Asher ?
Il a explicitement relié à Jane « And I Love Her », « I’m Looking Through You » et « We Can Work It Out ». Il a aussi replacé « For No One » dans le contexte de leur relation, au moment où il comprenait qu’il ne l’épouserait pas. Aucune déclaration de sa part ne relie « I’ve Just Seen a Face » à Jane.
Jane Asher a-t-elle influencé « Eleanor Rigby » ?
En partie. John Lennon a déclaré en 1980 que l’accompagnement de cordes était une idée de Paul et que Jane Asher lui avait fait découvrir Vivaldi. Le nom « Rigby » vient d’une enseigne de magasin aperçue à Bristol, où Paul était venu voir Jane jouer au théâtre. L’arrangement de l’octuor est de George Martin.
Est-ce Jane Asher qui a fait découvrir l’avant-garde à Paul McCartney ?
Pas directement. Les principaux guides de Paul dans l’underground londonien sont Barry Miles, John Dunbar, le marchand d’art Robert Fraser et Peter Asher, le frère de Jane, réunis autour de la librairie et galerie Indica. Jane l’a surtout emmené au théâtre et l’a fait entrer dans une famille passionnée de musique classique.
Pourquoi Jane Asher ne parle-t-elle jamais de Paul McCartney ?
Depuis l’annonce de leur rupture à la télévision, le 20 juillet 1968, elle refuse de commenter leur relation. En 2004, elle a jugé « insultant » d’y être sans cesse ramenée, elle qui est mariée depuis 1981 au dessinateur Gerald Scarfe. En 2026, elle a annoncé qu’elle ne regarderait pas les films de Sam Mendes, où Lucy Boynton l’incarne.
Sources
- The Beatles Bible, « Jane Asher », s.d. : beatlesbible.com (consulté le 3 novembre 2026)
- The Beatles Bible, « Paul McCartney and Jane Asher announce their engagement », mis à jour le 19 décembre 2018 : beatlesbible.com (consulté le 3 novembre 2026)
- The Beatles Bible, « Jane Asher announces her split from Paul McCartney », s.d. : beatlesbible.com (consulté le 3 novembre 2026)
- The Beatles Bible, « For No One », s.d. : beatlesbible.com (consulté le 3 novembre 2026)
- The Beatles Bible, « I’m Looking Through You », s.d. : beatlesbible.com (consulté le 3 novembre 2026)
- The Beatles Bible, « We Can Work It Out », s.d. : beatlesbible.com (consulté le 3 novembre 2026)
- The Beatles Bible, « And I Love Her », s.d. : beatlesbible.com (consulté le 3 novembre 2026)
- The Beatles Bible, « I’ve Just Seen a Face », s.d. : beatlesbible.com (consulté le 3 novembre 2026)
- The Beatles Bible, « You Won’t See Me », s.d. : beatlesbible.com (consulté le 3 novembre 2026)
- The Beatles Bible, « Here, There and Everywhere », s.d. : beatlesbible.com (consulté le 3 novembre 2026)
- The Beatles Bible, « Things We Said Today », s.d. : beatlesbible.com (consulté le 3 novembre 2026)
- The Beatles Bible, « I Want to Hold Your Hand », s.d. : beatlesbible.com (consulté le 3 novembre 2026)
- Wikipedia, « Jane Asher », s.d. : en.wikipedia.org (consulté le 3 novembre 2026)
- Wikipédia, « Jane Asher », s.d. : fr.wikipedia.org (consulté le 3 novembre 2026)
- Wikipedia, « Richard Asher », s.d. : en.wikipedia.org (consulté le 3 novembre 2026)
- Wikipedia, « Margaret Eliot », s.d. : en.wikipedia.org (consulté le 3 novembre 2026)
- Wikipedia, « Peter Asher », s.d. : en.wikipedia.org (consulté le 3 novembre 2026)
- Wikipedia, « Indica Gallery », s.d. : en.wikipedia.org (consulté le 3 novembre 2026)
- Wikipedia, « Barry Miles », s.d. : en.wikipedia.org (consulté le 3 novembre 2026)
- Wikipedia, « Robert Fraser (art dealer) », s.d. : en.wikipedia.org (consulté le 3 novembre 2026)
- Wikipedia, « Carnival of Light », s.d. : en.wikipedia.org (consulté le 3 novembre 2026)
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- Wikipedia, « Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band », s.d. : en.wikipedia.org (consulté le 3 novembre 2026)
- Wikipedia, « Magical Mystery Tour (film) », s.d. : en.wikipedia.org (consulté le 3 novembre 2026)
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- Barry Miles, Paul McCartney: Many Years From Now, Henry Holt / Secker & Warburg, 1997 (cité d’après les sources ci-dessus).
- Paul McCartney, The Lyrics: 1956 to the Present, Allen Lane / Liveright, 2021 (cité d’après les sources ci-dessus).
- David Sheff, All We Are Saying, entretiens avec John Lennon et Yoko Ono, 1980-1981 (cité d’après les sources ci-dessus).
- Hunter Davies, The Beatles, biographie autorisée, 1968 (cité d’après les sources ci-dessus).
- Craig Brown, One Two Three Four: The Beatles in Time, Fourth Estate, 2020 (cité d’après Wikipedia, « Margaret Eliot »).












