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John Lennon à Almería (1966) : le tournage de How I Won the War, la villa Santa Isabel et la naissance de Strawberry Fields Forever

Par Clive Helday
John Lennon à Almería (1966) : How I Won the War et Strawberry Fields

Fin octobre 1966, John Lennon n’est plus tout à fait un Beatle. Le groupe a donné son dernier concert deux mois plus tôt à San Francisco, et chacun est parti de son côté. Lui se trouve à Almería, dans le sud-est de l’Espagne, sur le tournage de How I Won the War, une comédie noire antimilitariste de Richard Lester, le réalisateur de A Hard Day’s Night et de Help!. Il y joue un second rôle, celui du soldat Gripweed. Il a les cheveux courts, porte pour la première fois les petites lunettes rondes qui deviendront son emblème et passe ses soirées dans une grande maison isolée, guitare à la main. C’est là, entre deux prises et pendant six semaines, qu’il écrit “Strawberry Fields Forever”. Il y a soixante ans, ces semaines espagnoles ont préparé, sans que personne le sache encore, le single le plus audacieux des Beatles, la rencontre avec Yoko Ono et l’image du Lennon des années suivantes. Voici l’histoire complète de ce séjour, vérifiée source par source : de la coupe de cheveux de Celle à la villa Santa Isabel, du professeur Juan Carrión aux paroles imprimées de Sgt. Pepper, et ce que l’on peut vraiment dire de l’homme qui est rentré à Londres début novembre.

En bref : Lennon à Almería en 10 pointsLe film : How I Won the War (Comment j’ai gagné la guerre), de Richard Lester, d’après le roman de Patrick Ryan (1963), sorti en octobre 1967.
Le rôle : le soldat Gripweed, ordonnance servile du lieutenant Goodbody (Michael Crawford). C’est le seul vrai rôle de cinéma de Lennon hors des Beatles.
L’Allemagne : le tournage commence début septembre 1966 près de Celle, en Allemagne de l’Ouest. Le 6 septembre, Lennon se fait couper les cheveux court et adopte les lunettes rondes.
L’Espagne : les prises de vues en Andalousie commencent le 19 septembre et s’achèvent le 6 novembre 1966.
Les lieux : le port de Carboneras, le désert de Tabernas, les plages du Cabo de Gata et de Mojácar, la rambla de Tabernas pour le terrain de cricket.
Le logement : d’abord un appartement de l’immeuble Delfín Verde, sur la plage d’El Zapillo, puis la villa Santa Isabel, dite Cortijo Romero, aujourd’hui Casa del Cine.
La chanson : “Strawberry Fields Forever”, écrite en six semaines selon Lennon lui-même et maquettée sur magnétophone portable avant les démos de Kenwood.
La rencontre : Juan Carrión, professeur d’anglais de Cartagena, demande à Lennon d’imprimer les paroles des chansons sur les disques. L’histoire inspirera le film Vivir es fácil con los ojos cerrados (2013).
Le retour : Lennon rentre à Londres le 7 novembre 1966 et rencontre Yoko Ono à l’Indica Gallery le jour même ou dans les jours suivants. Les séances de “Strawberry Fields Forever” commencent le 24 novembre.
La citation douteuse : la phrase “Nothing was real…” attribuée à Lennon sur ce séjour, qui circule sur les réseaux sociaux, ne correspond à aucune source connue.

Il y a soixante ans : Lennon en Andalousie

Le 28 octobre 1966, John Lennon a vingt-six ans depuis moins de trois semaines. Il a fêté son anniversaire le 9 octobre dans un restaurant de bord de mer d’Almería, avec sa femme Cynthia, Ringo Starr et Maureen, venus le rejoindre, et la famille de l’acteur Michael Crawford. Le tournage de How I Won the War entre dans sa dernière ligne droite : il reste un peu plus d’une semaine avant que Lennon ne boucle ses scènes, le 6 novembre. À Londres, Paul McCartney travaille à la musique du film The Family Way. George Harrison vient de rentrer d’Inde, où il a passé cinq semaines auprès de Ravi Shankar. Les Beatles, pour la première fois depuis leurs débuts, vivent séparément.

Cet anniversaire n’est pas passé inaperçu en Espagne. Le 9 octobre 2026, Julia Baird, la demi-sœur de John Lennon et présidente d’honneur de Strawberry Field, a inauguré à la Casa del Cine d’Almería, l’ancienne villa où il logeait, les deuxièmes journées consacrées au musicien, organisées pour les soixante ans de son arrivée dans la province. Elle y a confié qu’elle en savait désormais “plus sur John à Almería que sur John à Liverpool”, tant la recherche locale a documenté chacun de ses pas. La ville a planté un poirier dans les jardins de la maison.

Nous avons déjà évoqué ces semaines sous l’angle de la dispersion du groupe, dans 4 octobre 1966 : il y a 60 ans, les Beatles apprenaient à vivre séparément. Cet article-ci se concentre sur Lennon lui-même : le film, les lieux, la chanson, les rencontres, et la part de légende qui s’est accumulée depuis.

Fiche How I Won the War (1967)
Titre français Comment j’ai gagné la guerre
Réalisation et production Richard Lester
Scénario Charles Wood, d’après le roman de Patrick Ryan (1963)
Distribution principale Michael Crawford, John Lennon, Roy Kinnear, Lee Montague, Jack MacGowran, Michael Hordern
Rôle de Lennon Le soldat (musketeer) Gripweed
Tournage Septembre 1966 en Allemagne de l’Ouest (région de Celle), 19 septembre au 6 novembre 1966 en Espagne (province d’Almería)
Distribution du film United Artists
Première 18 octobre 1967, London Pavilion, Londres
Chanson écrite pendant le tournage “Strawberry Fields Forever”
Domicile de Lennon à Almería Appartement Delfín Verde (El Zapillo), puis villa Santa Isabel (Cortijo Romero), aujourd’hui Casa del Cine

Été 1966 : la fin d’une époque

Une tournée de trop

Pour comprendre pourquoi John Lennon se retrouve, à l’automne 1966, en uniforme de la Seconde Guerre mondiale dans le désert andalou, il faut revenir à l’été. La tournée mondiale de 1966 a viré au cauchemar. En Allemagne et au Japon, les concerts se déroulent dans une ambiance de plus en plus tendue ; à Manille, début juillet, le groupe, accusé d’avoir snobé la première dame Imelda Marcos, quitte les Philippines sous les huées et les bousculades. Aux États-Unis, en août, la tournée est empoisonnée par la polémique née d’une phrase de Lennon sur les Beatles “plus populaires que Jésus”, sortie de son contexte par un magazine américain : des disques sont brûlés dans le sud du pays, le Ku Klux Klan manifeste, des menaces de mort arrivent.

Sur scène, les Beatles ne s’entendent plus jouer. Leur musique, de Rubber Soul à Revolver, est devenue impossible à reproduire avec deux guitares, une basse et une batterie face à des stades hurlants. Le 29 août 1966, au Candlestick Park de San Francisco, ils donnent ce qui sera leur dernier concert payant. Personne ne l’annonce officiellement, mais les quatre savent que c’est fini. Nous avons retracé ces journées dans 21 août 1966 : le jour où les Beatles ont joué dans deux villes et décidé d’arrêter les tournées, et plus largement dans Été 1966 : les Beatles au bord de la rupture ?.

Trois mois sans Beatles

Pour la première fois depuis 1962, les Beatles n’ont ni concert, ni tournage, ni séance de studio programmée pour plusieurs semaines. Brian Epstein leur accorde une pause de près de trois mois. Chacun l’occupe à sa manière. George Harrison part en Inde le 14 septembre pour étudier le sitar auprès de Ravi Shankar et ne rentrera que le 22 octobre. Paul McCartney reste à Londres, où il fréquente l’avant-garde, la galerie et la librairie Indica, et accepte d’écrire la musique d’un film des frères Boulting, The Family Way. Ringo Starr se repose en famille, avant d’aller rendre visite à Lennon en Espagne. John Lennon, lui, accepte un rôle au cinéma.

Il raconte en 1980, à David Sheff, dans l’entretien publié par Playboy puis en livre sous le titre All We Are Saying, ce qui l’a poussé à dire oui : “Dick Lester offered me the part in this movie, which gave me time to think without going home” (“Dick Lester m’a proposé ce rôle dans son film, ce qui m’a donné le temps de réfléchir sans rentrer à la maison”). La phrase dit tout de son état d’esprit. À vingt-cinq ans, Lennon est riche, célèbre, marié, père d’un petit Julian de trois ans, propriétaire d’une grande maison à Weybridge, dans le Surrey, où il s’ennuie. Il redoute ce qu’il appellera plus tard l’après : que devient un Beatle quand il n’y a plus de Beatlemania ?

Richard Lester, le réalisateur des Beatles

Richard Lester n’est pas un inconnu pour Lennon. Ce réalisateur américain installé à Londres, né à Philadelphie en 1932, a signé les deux films des Beatles, A Hard Day’s Night en 1964 et Help! en 1965, et inventé avec eux une grammaire visuelle, montage rapide, humour absurde, caméra libre, qui annonce le clip. Il a aussi réalisé The Knack… and How to Get It, Palme d’or à Cannes en 1965, avec déjà Michael Crawford, et A Funny Thing Happened on the Way to the Forum en 1966. Lester connaît l’humour de Lennon et sa présence à l’écran. Il sait aussi qu’un Beatle au générique facilitera le financement d’un film de guerre coûteux, chargé de scènes de bataille.

Lennon n’est pas seulement un nom sur l’affiche. Il a déjà publié deux livres de textes et dessins absurdes, In His Own Write (1964) et A Spaniard in the Works (1965), et cherche d’autres formes d’expression que la chanson. Le cinéma, sans les trois autres, lui offre une occasion de tester une existence hors du groupe.

How I Won the War : le film

Un roman de Patrick Ryan

How I Won the War est d’abord un roman, publié en 1963 par Patrick Ryan, ancien officier de l’armée britannique. Le livre raconte, sur le ton d’une fausse autobiographie militaire, les campagnes d’un lieutenant incompétent pendant la Seconde Guerre mondiale, d’Afrique du Nord à l’Europe. L’humour y est grinçant : le narrateur, persuadé d’avoir contribué à la victoire, conduit ses hommes de catastrophe en catastrophe sans jamais comprendre qu’il en est la cause.

Pour l’adaptation, Richard Lester fait appel au dramaturge Charles Wood, qui avait écrit pour lui le scénario de Help! et qui travaille alors sur une pièce violemment antimilitariste, Dingo. Wood transporte dans le film certaines répliques et le personnage du clown de sa pièce. Le résultat est plus noir que le roman : une satire de la guerre, des films de guerre et du patriotisme britannique, où la comédie bascule régulièrement dans l’horreur.

L’histoire du lieutenant Goodbody

Le héros est le lieutenant Goodbody, interprété par Michael Crawford, un jeune officier issu de la petite bourgeoisie, ultra-patriote, maladroit et sûr de lui. Il commande un peloton de conscrits d’un régiment fictif, les “Musketeers”, secondé par le sergent Transom (Lee Montague). Après l’entraînement, le peloton est envoyé en Afrique du Nord, avec une mission absurde : aménager un terrain de cricket derrière les lignes ennemies, dans une oasis tenue par les Allemands, pour le repos des troupes. L’action passe ensuite au débarquement en France puis au dernier pont sur le Rhin, que Goodbody, prisonnier, finit par acheter à un officier allemand, Odlebog, aquarelliste qui voit en lui un fasciste naturel.

Au fil de l’histoire, les soldats meurent les uns après les autres. Le film les fait réapparaître à l’écran, peints d’une seule couleur de la tête aux pieds, comme des fantômes qui continuent de suivre leur lieutenant. Le colonel Grapple, joué par Michael Hordern, traverse le récit en survivant à toutes les explosions, jusqu’à hurler, sur le premier char qui franchit le Rhin, l’ordre de foncer vers Moscou. À la fin, seuls Goodbody et un soldat dit “le lâche” ont survécu.

Gripweed, le soldat de Lennon

Lennon joue Gripweed, l’ordonnance de Goodbody, un soldat obséquieux qui se dit partisan des fascistes britanniques d’Oswald Mosley et attend leur victoire après la guerre. Le rôle est court et le personnage antipathique, ce qui est déjà en soi un choix. Lennon n’y chante pas, ne fait pas le pitre comme dans Help! et n’a que quelques répliques, dont une phrase sur ses origines ouvrières qui lui vaut une moquerie du colonel. Gripweed meurt dans la bataille finale en Europe. L’acteur Michael Crawford se souviendra de Lennon “sitting there with his guts hanging out” (“assis là, les tripes à l’air”) ; l’effet spécial, raconté par Eddie Fowler, consistait à faire éclater sur sa poitrine un préservatif rempli de faux sang.

Le choix de ce rôle a été souvent commenté. Lennon, qui s’est fait connaître comme l’irrévérencieux du groupe, incarne ici un soldat soumis, sans humour, sympathisant fasciste. Il ne joue pas son propre personnage. C’est un vrai travail de composition, modeste mais réel, et une manière de dire qu’il ne veut plus être seulement “John Beatle”.

Une distribution de seconds rôles britanniques

Autour de Crawford et Lennon, Lester réunit des comédiens britanniques de premier plan : Roy Kinnear, déjà présent dans Help!, dans le rôle de Clapper ; Jack MacGowran, acteur fétiche de Samuel Beckett, dans celui de Juniper, le clown du peloton ; Michael Hordern, en colonel Grapple ; Jack Hedley, Ronald Lacey, James Cossins et l’acteur allemand Karl Michael Vogler. La photographie est confiée à David Watkin, qui avait éclairé Help! et The Knack.

Le film alterne la couleur et des séquences monochromes teintées, et intègre des images d’archives de la Seconde Guerre mondiale. La seule musique est instrumentale, composée par Ken Thorne. Lennon n’a pas écrit pour le film, ce qui est remarquable : il aurait été facile de lui demander une chanson. Lester ne l’a pas fait, et Lennon n’a pas proposé.

Septembre 1966 : Celle, la coupe de cheveux et les lunettes

Départ pour l’Allemagne

Le tournage commence en Allemagne de l’Ouest, dans les landes de Basse-Saxe, près de Celle, au nord-est de Hanovre, où les décors figurent le front européen. Lennon quitte Londres début septembre 1966. Il loge à l’Inn on the Heath, un hôtel de Celle. Pour lui, le retour en Allemagne a quelque chose d’ironique : six ans plus tôt, il découvrait Hambourg avec les Beatles, dans les clubs de la Reeperbahn, avec un blouson de cuir et une banane gominée.

6 septembre : la coupe de cheveux la plus photographiée du monde

Le 6 septembre 1966, dans la salle du petit-déjeuner de l’hôtel, un coiffeur allemand de vingt-huit ans, Klaus Baruck, coupe les cheveux de John Lennon pour son rôle de soldat. Il lui fait une coupe courte, dégage la nuque et les oreilles, rase les pattes, et plaque la frange en arrière. Pour la première fois depuis 1962, un Beatle apparaît en public sans la fameuse coiffure “moptop” qui avait fait le tour du monde. Les photographes sont là, et l’image est reproduite partout. Pour une génération qui s’était battue avec ses parents pour porter les cheveux longs “comme les Beatles”, le symbole est fort.

Correctif factuel : les cheveux coupés de Lennon n’ont pas tous été brûlésOn lit souvent que les cheveux coupés de Lennon à Celle ont été brûlés pour éviter qu’ils soient vendus. C’est ce qu’indiquent certaines chronologies, dont The Beatles Bible. Pourtant, en février 2016, une mèche présentée comme issue de cette coupe de septembre 1966, réalisée par Klaus Baruck pour le rôle de Gripweed, a été adjugée 35 000 dollars chez Heritage Auctions, achetée par le marchand britannique Paul Fraser. Les deux affirmations ne sont pas incompatibles : la plus grande partie des cheveux a pu être détruite, et une mèche conservée par le coiffeur. Elles montrent en tout cas que la version d’une destruction totale doit être nuancée. Nous avons évoqué cette vente dans Les Beatles aux enchères : les objets les plus insolites.

Les lunettes rondes : naissance d’une image

Le même jour, Lennon reçoit pour le rôle une paire de lunettes rondes à monture métallique, sur le modèle des lunettes que le National Health Service britannique fournissait gratuitement aux patients, celles que l’on surnommait les “granny glasses”, les lunettes de grand-mère. Lennon est myope depuis l’enfance et a toujours détesté porter des lunettes en public ; sur scène, il jouait souvent sans voir le public. Avec Gripweed, il assume enfin ce qu’il cachait.

Ces lunettes ne le quitteront plus. Elles deviennent, en quelques mois, l’un des signes les plus reconnaissables de la culture populaire du XXe siècle. On les retrouve dans les bed-ins de 1969, sur la radiographie de la pochette de “Cold Turkey”, sur les affiches “War Is Over”, jusqu’aux photos de 1980. Quand le magazine Rolling Stone publie son tout premier numéro, daté du 9 novembre 1967, il choisit pour sa couverture une photo de Lennon dans How I Won the War, casque sur la tête et lunettes rondes sur le nez. Le soldat Gripweed a fait naître le Lennon de la fin des années 1960.

Nous avons consacré un chapitre de nos 20 anecdotes sur John Lennon à l’origine cinématographique de ses lunettes rondes.

Deux semaines en Allemagne

Le tournage allemand dure environ deux semaines. Lennon tourne des scènes de manœuvres et de marche, en uniforme, au milieu de figurants. Il découvre le rythme d’un plateau de cinéma quand on n’en est pas la vedette : l’attente, les répétitions, les levers à l’aube. Le 18 septembre environ, l’équipe quitte l’Allemagne pour le sud de l’Espagne. Les prises de vues espagnoles commencent le 19 septembre.

Almería, l’autre Hollywood

Une province devenue décor

Le choix d’Almería n’a rien d’exotique pour le cinéma des années 1960. Cette province andalouse, la plus sèche d’Europe, offre une lumière constante, des paysages désertiques et une main-d’œuvre bon marché. Depuis le début de la décennie, les grandes productions s’y succèdent. David Lean y a tourné une partie de Lawrence d’Arabie en 1962. Sergio Leone y a planté les décors de ses westerns, Et pour quelques dollars de plus en 1965 et Le Bon, la Brute et le Truand en 1966, dans le désert de Tabernas, où des villages de western construits pour ces films servent encore aujourd’hui de parcs à thème. Pour un film qui doit figurer l’Afrique du Nord, Almería est une évidence.

En 1966, l’Espagne est encore la dictature du général Franco. Le régime encourage les tournages étrangers, qui apportent des devises et une image de modernité, tout en surveillant de près la vie locale. Pour les Espagnols, l’arrivée d’un Beatle dans une ville de province est un événement. Pour Lennon, c’est une parenthèse dans un pays qu’il connaît peu : il avait passé quelques jours de vacances en Espagne avec Brian Epstein au printemps 1963, et les Beatles y avaient donné deux concerts, à Madrid et à Barcelone, en juillet 1965.

Les lieux du tournage

Les scènes espagnoles de How I Won the War sont tournées dans plusieurs sites de la province, que les historiens locaux ont patiemment identifiés. Le port de Carboneras sert de point d’arrivée du peloton en “Afrique”. Les paysages désertiques du Cabo de Gata, de Guardias Viejas et du désert de Tabernas figurent le front nord-africain. Les plages de Mónsul, de Cala Príncipe, de Matíl et de Mojácar accueillent d’autres scènes. Les dunes de Las Amoladeras, au Cabo de Gata, servent de décor à la reconstitution de Dunkerque. La rambla de Tabernas accueille les scènes du fameux terrain de cricket, la rambla de Lanújar une attaque des Britanniques par leur propre camp, et la rambla Otero l’assaut raté contre un dépôt d’essence allemand.

Le château de Mesa Roldán, une tour de guet du XVIIIe siècle près de Carboneras, apparaît brièvement, quand le colonel Grapple hurle ses ordres depuis son sommet. Ironie de l’histoire, les mêmes paysages andalous serviront cinquante ans plus tard de décor à la série Game of Thrones.

Une journée de tournage

Le rythme est celui d’un tournage classique, avec ses longues attentes. Lennon se lève à six heures du matin. Une Rolls-Royce noire, conduite par son chauffeur Les Anthony, l’emmène sur le plateau, souvent à plusieurs dizaines de kilomètres de la ville, sur des routes de terre. Il revêt l’uniforme, attend son tour, tourne quelques plans, attend encore. Le rôle de Gripweed est secondaire : il y a beaucoup de jours où Lennon ne tourne presque rien. Il occupe ce temps en lisant, en dessinant, en jouant au football avec des membres de l’équipe et, surtout, en jouant de la guitare.

C’est l’une des clés du séjour. Pour la première fois depuis des années, Lennon a du temps. Ni concerts, ni conférences de presse, ni séances, ni sollicitations permanentes. Le désœuvrement, qu’il a toujours redouté, devient ici productif.

Où vivait John Lennon à Almería

L’appartement du Delfín Verde

À son arrivée en Andalousie, Lennon loge d’abord dans un appartement en bord de mer, dans l’immeuble Delfín Verde, sur la plage d’El Zapillo, à l’est du centre d’Almería. Il fréquente le restaurant voisin, El Manzanilla, où il prend souvent ses repas. Il est accompagné de Neil Aspinall, l’un des plus anciens et des plus fidèles collaborateurs des Beatles, qui veille sur lui comme il l’a fait pendant toutes les tournées. Cynthia Lennon le rejoint en Espagne.

9 octobre 1966 : vingt-six ans au bord de la mer

Début octobre, Ringo Starr et sa femme Maureen arrivent à leur tour. Le dimanche 9 octobre 1966, Lennon fête ses vingt-six ans au restaurant El Manzanilla, près de la plage d’El Zapillo, avec Cynthia, Ringo, Maureen, Michael Crawford, sa femme Gabrielle, leur bébé et la nourrice de celui-ci. Les photographies de ces jours montrent un Lennon détendu, cheveux courts, lunettes rondes, en compagnie de son batteur, loin de toute agitation. Ringo est le seul des trois autres Beatles à lui rendre visite pendant le tournage.

La villa Santa Isabel

L’appartement est petit. Selon les récits recueillis à Almería, c’est après l’arrivée de Ringo que Cynthia insiste pour trouver un logement plus grand. Le couple s’installe alors, avec les Crawford, dans une vaste demeure de maître du quartier de Villablanca, à la périphérie de la ville : la villa Santa Isabel, que les Almériens appellent aussi le Cortijo Romero. La maison a déjà accueilli des hôtes prestigieux du cinéma : Peter O’Toole et le producteur Sam Spiegel l’auraient louée pendant le tournage de Lawrence d’Arabie.

C’est une grande bâtisse blanche, entourée de jardins, avec une grille d’entrée et des dépendances. Cynthia Lennon racontera qu’ils croyaient la maison hantée. Lennon y trouve ce qu’il cherchait sans le savoir : de l’espace, du silence et des soirées sans obligations. C’est là, selon tous les témoignages, qu’il travaille le plus sur sa nouvelle chanson.

Une grille qui rappelait Liverpool ?

La tradition almérienne veut que quelque chose, dans cette maison, ait rappelé à Lennon le Strawberry Field de son enfance : la grille de fer forgé de l’entrée, selon certains, ou, selon d’autres, un établissement pour enfants voisin de la villa, comme le rapportait encore en octobre 2026 Julia Baird lors de sa visite. Ces rapprochements sont séduisants, mais ils ne reposent sur aucune déclaration de Lennon. Ils relèvent de la mémoire locale, que nous rapportons comme telle.

Isolement, ennui et Cynthia

Le séjour espagnol n’est pas pour autant une retraite heureuse. Lennon s’ennuie souvent. Il est loin de ses amis, de Londres, du studio, et découvre ce qu’est une vie sans les Beatles autour de lui. La présence de Cynthia ne comble pas tout : le couple est déjà fragile, même si rien n’est encore visible. Lennon lit beaucoup et, selon plusieurs biographes, s’interroge sur ce qu’il veut faire de sa vie. C’est cet état d’esprit, fait de doute, de nostalgie et d’introspection, que l’on retrouvera dans la chanson qu’il écrit alors.

“Strawberry Fields Forever” naît en Espagne

“Six weeks to write the song”

Lennon a toujours été clair sur l’endroit où il a écrit “Strawberry Fields Forever”. En 1980, à David Sheff, il déclare : “We were in Almería, and it took me six weeks to write the song” (“Nous étions à Almería, et il m’a fallu six semaines pour écrire la chanson”). Et il précise : “I was writing it all the time I was making the film” (“Je l’ai écrite pendant tout le temps où je tournais le film”). Six semaines, c’est très long pour Lennon, qui écrivait souvent vite, parfois en une nuit. La chanson ne vient pas d’un jet. Elle se construit lentement, couche après couche, pendant les temps morts du tournage et les soirées à la villa.

Cette lenteur tient au sujet. Lennon ne raconte pas une histoire, il tente de décrire un état intérieur : le sentiment d’être différent, de ne pas savoir si l’on est fou ou génial, de ne trouver personne sur la même longueur d’onde, le doute sur la réalité des choses, et le refuge dans un lieu de l’enfance. Le premier couplet écrit, selon la plupart des analystes, est celui qui évoque cette solitude de celui qui se sent incompris. Il deviendra le troisième couplet de la version définitive.

Le vrai Strawberry Field, à Woolton

Le Strawberry Field de la chanson n’est pas un champ de fraises. C’est le nom d’un orphelinat de l’Armée du Salut, ouvert en 1936 dans une grande maison victorienne de Beaconsfield Road, à Woolton, dans la banlieue sud de Liverpool, à quelques minutes à pied de Mendips, la maison du 251 Menlove Avenue où Lennon a grandi chez sa tante Mimi. Enfant, il escaladait le mur du parc pour jouer dans le jardin à l’abandon, et il attendait avec impatience la fête d’été annuelle, avec sa fanfare de l’Armée du Salut.

Pour Lennon, Strawberry Field était un lieu de liberté et de rêverie, un jardin secret à l’écart de la discipline de Mimi. En 1968, il expliquera que Strawberry Fields était simplement “anywhere you want to go” (“n’importe quel endroit où l’on veut aller”). Le lieu, fermé comme foyer pour enfants en 2005, a rouvert en 2019 sous la forme d’un centre d’accueil et de formation de l’Armée du Salut, doublé d’un espace d’exposition consacré à Lennon. Julia Baird, sa demi-sœur, en est la présidente d’honneur.

Correctif factuel : il n’y a pas de “champ de fraises almérien” dans la chansonOn lit parfois, dans la presse espagnole et sur des sites touristiques, que “Strawberry Fields Forever” aurait été inspirée par un champ de fraises de la province d’Almería, ou que le titre ferait référence à un paysage andalou. C’est inexact. La chanson a été écrite à Almería, mais elle parle de Strawberry Field, l’orphelinat de l’Armée du Salut de Woolton, à Liverpool, lieu de l’enfance de Lennon. Le pluriel “Fields” est une licence poétique de Lennon. L’Andalousie a fourni le temps, l’éloignement et la solitude nécessaires à la chanson ; elle n’en a pas fourni le décor.

Les premières maquettes espagnoles

Lennon a emporté en Espagne un magnétophone portable. Il y enregistre les premières ébauches de la chanson, seul à la guitare acoustique, dans sa chambre ou, raconte-t-on, dans la salle de bains de la villa, pour l’écho. Ces enregistrements espagnols sont les plus anciens états connus de la chanson. On y entend une mélodie encore balbutiante, chantée en partie sur des syllabes sans paroles, sans la partie qui deviendra le refrain. Certaines sources évoquent un premier titre de travail, “It’s Not Too Bad”, tiré des premiers mots que Lennon fredonnait.

Au fil des semaines, Lennon trouve ses couplets, puis écrit une seconde section musicale, qui devient le refrain, et l’idée de placer ce refrain en tête de la chanson. Lennon dira posséder une bande originale d’une version ancienne, antérieure au son psychédélique du disque. Quand il rentre à Londres, la chanson est écrite. Il ne reste qu’à la faire exister en studio, ce qui prendra encore un mois.

Les démos de Kenwood, mi-novembre

De retour dans sa maison de Kenwood, à Weybridge, Lennon enregistre à la mi-novembre 1966 une série de démos plus élaborées, sur ses magnétophones personnels : guitare, voix, puis superpositions de Mellotron et d’orgue, essais de bandes inversées et de boucles. Une bande de dix-sept minutes, enregistrée probablement sur plusieurs jours, documente cette étape. Des extraits en ont été publiés en 1996 sur Anthology 2, avec un Lennon qui s’interrompt en lançant, avec un accent écossais, qu’il n’y arrive pas. D’autres versions ont été dévoilées en 2017 dans la réédition anniversaire de Sgt. Pepper.

24 novembre 1966 : le retour à Abbey Road

Le jeudi 24 novembre 1966, les quatre Beatles se retrouvent au Studio Two d’Abbey Road pour la première fois depuis juin. Ils commencent par “Strawberry Fields Forever”. Lennon joue la chanson aux autres à la guitare acoustique. L’ingénieur Geoff Emerick a raconté le silence stupéfait qui suivit, avant que Paul McCartney ne lance : “That is absolutely brilliant” (“C’est absolument génial”). La prise 1, avec une fin instrumentale arrondie, figure sur Anthology 2.

Les semaines suivantes voient naître trois arrangements différents. Le 28 et le 29 novembre, McCartney trouve l’introduction au Mellotron, avec un son de flûte, et la prise 7 est perfectionnée. Le 8 et le 9 décembre, une nouvelle base rythmique plus lourde est enregistrée. Le 15 décembre, George Martin ajoute une partition de trompettes et de violoncelles. Lennon, incapable de choisir, demande à Martin de réunir le début de la prise 7 et la fin de la prise 26. Les deux versions sont dans des tonalités et des tempos différents. Martin et Emerick accélèrent l’une, ralentissent l’autre, et les raccordent à une minute du début. Le collage, à peine perceptible, est l’une des prouesses techniques les plus célèbres de l’histoire du studio. Sur la place de la violoncelliste dans cette séance, on lira notre enquête Joy Hall, Sheila Bromberg : qui fut vraiment la première femme sur un disque des Beatles.

Le single de février 1967

“Strawberry Fields Forever” sort le 13 février 1967 aux États-Unis et le 17 février au Royaume-Uni, sur un single à double face A avec “Penny Lane”, la réponse liverpuldienne de Paul McCartney. Au Royaume-Uni, le disque est bloqué à la deuxième place par “Release Me” d’Engelbert Humperdinck : c’est le premier single des Beatles depuis “Please Please Me”, en 1963, à ne pas atteindre la première place. Aux États-Unis, “Penny Lane” est numéro un et “Strawberry Fields Forever” culmine à la huitième place. Pour le promouvoir, les Beatles tournent fin janvier 1967, dans le parc de Knole, dans le Kent, un film réalisé par Peter Goldmann, devenu l’un des premiers clips modernes.

Nous avons consacré plusieurs dossiers à ce single : Penny Lane / Strawberry Fields Forever : anatomie d’un chef-d’œuvre dual, Strawberry Fields Forever vs Penny Lane : le duel éternel des Beatles, et, sur le rapport de Lennon à cette chanson qu’il aurait voulu réenregistrer, “Refaisons tout” : le vœu insensé de John Lennon qui a sidéré George Martin.

Une chanson sur soi

Lennon a souvent présenté “Strawberry Fields Forever” comme l’une de ses chansons les plus personnelles, au même titre que “Help!”. On lui prête une formule restée célèbre, selon laquelle la chanson serait de la psychanalyse mise en musique. Il a aussi expliqué, à propos de cette chanson, qu’il s’était toujours demandé s’il était fou ou génial, une question qui le hantait depuis l’enfance : le sentiment d’avoir toujours vu les choses autrement que les autres, sans savoir si c’était une malédiction ou un don.

C’est en ce sens que le séjour espagnol compte. Pour écrire une chanson sur sa propre étrangeté, Lennon avait besoin d’être seul, loin des autres Beatles, dans un pays dont il ne parlait pas la langue, entouré d’inconnus. Almería ne lui a pas donné le sujet de la chanson ; elle lui a donné les conditions pour l’écrire.

Juan Carrión, le professeur qui voulait les paroles

Un enseignant hors norme

Parmi les rencontres espagnoles de Lennon, une seule est passée à la postérité, au point de devenir un film primé. C’est celle de Juan Carrión, professeur d’anglais à Cartagena, dans la région de Murcie. Né à Madrid en 1924, Carrión avait été haut fonctionnaire au ministère de l’Agriculture avant de tout quitter pour l’enseignement. Il avait enseigné l’espagnol à Londres, dans un centre de langues, avant de revenir en Espagne et de s’installer à Cartagena, où il travaillait notamment pour la base militaire de Tentegorra et dirigeait sa propre académie.

Sa méthode était singulière pour l’Espagne franquiste des années 1960 : il enseignait l’anglais avec les chansons des Beatles. Comme les paroles n’étaient imprimées nulle part, il les transcrivait lui-même en écoutant la radio, notait dans ses cahiers ce qu’il comprenait et laissait des blancs à la place des mots qui lui échappaient. L’écrivain almérien Javier Adolfo Iglesias, qui a longuement enquêté sur lui, le décrit comme un pionnier de l’usage du cinéma, des informations de la BBC et des chansons des Beatles en classe.

Une semaine pour approcher Lennon

Quand il apprend, à l’automne 1966, que John Lennon tourne un film à Almería, Carrión prend l’autocar et s’installe en ville pour une semaine. Il ne connaît personne et n’a aucune accréditation. Il réussit à se lier avec Les Anthony, le chauffeur et garde du corps de Lennon, et lui confie ses cahiers. Selon les récits, dont certains placent la rencontre dans les rues d’Almería, où Lennon jouait au football avec des membres de l’équipe, il finit par obtenir un entretien avec le musicien. Toujours selon le récit du professeur, Lennon feuillette ses transcriptions, corrige ce qui doit l’être et complète les blancs.

Carrión lui adresse alors une demande simple : que les Beatles impriment les paroles de leurs chansons sur leurs disques, pour que les élèves du monde entier puissent les apprendre. Selon le récit de Carrión, Lennon lui promet d’y penser. Le professeur gardera de cette rencontre un souvenir ébloui. Il décrira un homme d’une grande gentillesse, plus respectueux envers lui, disait-il en riant, que ses propres élèves, et qui “a tenu parole”.

Sgt. Pepper, premier album des Beatles avec les paroles imprimées

Sept mois plus tard, le 26 mai 1967, sort au Royaume-Uni Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band. Pour la première fois, un album des Beatles reproduit l’intégralité de ses paroles, au dos de la pochette. Le disque est souvent présenté comme le premier grand album de rock à le faire, et la pratique se répandra ensuite dans toute l’industrie. Juan Carrión a toujours considéré qu’il y était pour quelque chose.

Correctif factuel : le rôle de Juan Carrión dans les paroles de Sgt. Pepper reste invérifiableLa rencontre entre Juan Carrión et John Lennon à Almería en 1966 est bien documentée par la presse espagnole et par les recherches de Javier Adolfo Iglesias. En revanche, rien dans les sources britanniques sur Sgt. Pepper, ni dans les témoignages des Beatles, de George Martin ou des concepteurs de la pochette, ne relie l’impression des paroles à cette demande. La décision peut avoir d’autres origines, liées au statut de l’album comme œuvre d’art totale, à la pochette conçue par Peter Blake et Jann Haworth, et au désir des Beatles de donner à lire leurs textes. Par ailleurs, on lit parfois que les Beatles ont ensuite imprimé leurs paroles sur tous leurs disques : c’est inexact. Si le White Album, en 1968, était accompagné d’un poster où figuraient les textes, ni Abbey Road ni Let It Be ne reproduisaient les paroles. Le lien entre Carrión et Sgt. Pepper est donc une belle histoire, plausible, mais non démontrée.

Sur la place de Sgt. Pepper dans l’histoire des Beatles, on lira Sgt. Pepper : pourquoi cet album des Beatles reste inégalé. Juan Carrión est mort à Cartagena, à l’été 2017, à l’âge de 93 ans, quelques semaines après les cinquante ans de l’album.

Vivir es fácil con los ojos cerrados : le film de David Trueba

Un road-movie dans l’Espagne de 1966

L’histoire de Juan Carrión a inspiré au cinéaste espagnol David Trueba un film sorti en 2013, Vivir es fácil con los ojos cerrados (Vivre est facile les yeux fermés). Le titre est la traduction espagnole d’un vers de “Strawberry Fields Forever”. Le film suit Antonio, un professeur d’anglais d’Albacete fan des Beatles, interprété par Javier Cámara, qui part en voiture pour Almería dans l’espoir de rencontrer John Lennon. En chemin, il prend en stop deux jeunes gens en fuite : Belén, une jeune femme enceinte qui a quitté une maison pour mères célibataires, et Juanjo, un adolescent qui a fugué parce que son père voulait lui faire couper les cheveux.

Le film n’est pas une biographie de Carrión. Trueba s’en inspire librement pour dresser le portrait d’une Espagne grise, autoritaire et moralisatrice, où les Beatles représentent une fenêtre ouverte. Les cheveux longs, la grossesse hors mariage, l’envie d’apprendre une langue étrangère par les chansons pop : chacun des trois personnages fuit à sa manière l’Espagne de Franco.

Six Goya

Présenté au festival de San Sebastián en septembre 2013, le film reçoit un accueil enthousiaste. En février 2014, il remporte six prix Goya, les César espagnols : meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur acteur pour Javier Cámara, meilleur scénario original, meilleure révélation féminine pour Natalia de Molina et meilleure musique originale, signée par le guitariste de jazz Pat Metheny. Il est choisi pour représenter l’Espagne aux Oscars. David Trueba a rencontré Juan Carrión pendant la préparation du film, et regrettera de l’avoir connu si tard, “sobre todo en la de él”, surtout dans la vie du professeur.

Le film est disponible en DVD en version espagnole : Vivir es fácil con los ojos cerrados de David Trueba.

Une autre image de Lennon

L’histoire de Carrión et le film de Trueba ont donné à l’Espagne une image de Lennon qui n’existe nulle part ailleurs : celle d’un Beatle accessible, attentif à un inconnu venu de loin, prêt à corriger les cahiers d’un professeur de province. Ce Lennon-là n’est pas incompatible avec celui que décrivent ses biographes. Il était capable de grandes cruautés verbales, mais aussi d’une curiosité sincère pour les gens ordinaires, surtout quand ils sortaient de l’ordinaire. À Almería, loin de la pression de Londres, cette disponibilité avait plus de place pour s’exprimer.

Novembre 1966 : le retour

6 novembre : fin du tournage

Le dimanche 6 novembre 1966, Lennon tourne ses dernières scènes. Il a passé environ sept semaines en Espagne, après deux semaines en Allemagne. Le lendemain, lundi 7 novembre, il prend l’avion à Madrid pour Londres. Il rapporte dans ses bagages des cheveux courts, une paire de lunettes rondes, une chanson presque terminée et un magnétophone plein d’ébauches. Le film, lui, n’est pas terminé : Lester poursuivra le tournage et le montage pendant de longs mois, et How I Won the War ne sortira qu’un an plus tard.

7 ou 9 novembre : la rencontre avec Yoko Ono

Ce qui suit est l’un des épisodes les plus racontés de l’histoire du rock. Dans les jours qui suivent son retour, peut-être le soir même, Lennon se rend à l’Indica Gallery, dans le sous-sol de la librairie Indica de Mason’s Yard, à Mayfair, à l’invitation de son copropriétaire John Dunbar, le mari de Marianne Faithfull. On y prépare l’exposition d’une artiste conceptuelle japonaise installée à Londres depuis quelques semaines : Yoko Ono, Unfinished Paintings and Objects.

Lennon gravit une échelle blanche pour regarder, à travers une loupe suspendue au plafond, un mot minuscule inscrit sur une toile : “yes”. Le mot le soulage, dira-t-il ; il s’attendait à quelque chose de négatif. Il remarque une pomme posée sur un socle, vendue deux cents livres, pour qu’on la regarde pourrir. Yoko refuse d’abord de le laisser planter un clou dans une œuvre avant l’ouverture, puis accepte contre cinq shillings ; Lennon lui propose alors de lui donner cinq shillings imaginaires pour planter un clou imaginaire. C’est, disent-ils tous deux, à ce moment qu’ils se sont compris.

La date exacte de cette rencontre est discutée. Lennon parlait du 9 novembre, date retenue par la chronologie de Barry Miles. The Beatles Bible et d’autres historiens privilégient le 7 novembre, la veille de l’ouverture annoncée par la presse, ce qui correspond mieux au récit d’une exposition pas encore inaugurée. Si cette date est la bonne, Lennon a rencontré Yoko Ono le jour même de son retour d’Espagne. Paul McCartney, de son côté, avait déjà croisé Yoko quelques semaines plus tôt : elle était venue lui demander un manuscrit de chanson pour une collection de partitions de John Cage, et il l’avait orientée vers son ami John. Le parcours de Yoko Ono avant cette rencontre est raconté dans Yoko Ono avant John Lennon : trente-trois ans d’une vie d’artiste.

Le portier de l’Ad Lav

Le 27 novembre 1966, Lennon fait une dernière apparition d’acteur en cette fin d’année. Tôt le matin, dans Broadwick Street, à Soho, il tourne une séquence de cinquante et une secondes pour l’émission comique de Peter Cook et Dudley Moore, Not Only… But Also, sur BBC One. Il y joue Dan, le portier en haut-de-forme d’un club fictif, l’Ad Lav, parodie de l’Ad Lib Club fréquenté par les Beatles. L’émission est diffusée le 26 décembre 1966. On y voit Lennon avec ses lunettes rondes, que le grand public britannique découvre pour l’une des premières fois à la télévision.

Pendant ce temps, Paul

Pendant que Lennon tournait en Espagne, Paul McCartney n’est pas resté inactif. Il a composé les thèmes de The Family Way, que George Martin orchestrera, et s’est immergé dans l’avant-garde londonienne. Début novembre, il part à son tour, traverse la France en voiture, déguisé pour ne pas être reconnu, rejoint Mal Evans à Bordeaux, puis s’envole pour un safari au Kenya. C’est dans l’avion du retour, vers le 19 novembre, qu’il a l’idée d’un groupe fictif, une fanfare de l’époque édouardienne dont les Beatles seraient les musiciens : le Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band.

Quand les quatre se retrouvent à Abbey Road le 24 novembre, Lennon apporte “Strawberry Fields Forever”. McCartney apportera peu après “Penny Lane”, sa propre méditation sur le Liverpool de l’enfance. Le projet initial du nouvel album tourne autour de ce thème. Il changera de direction quand les deux chansons seront retirées pour former le single de février.

Correctif factuel : la citation “Nothing was real…” n’a pas de source connueUn texte largement partagé sur les réseaux sociaux pour l’anniversaire de ce séjour attribue à Lennon la phrase suivante, à propos d’Almería : “Nothing was real. It was just me in a house in Spain, thinking about the past and about myself.” Nous n’avons trouvé cette phrase dans aucune interview connue de Lennon, ni dans les entretiens de 1970 avec Jann Wenner, ni dans ceux de 1980 avec David Sheff, ni dans les chronologies de référence. Elle semble démarquer un vers de “Strawberry Fields Forever” lui-même, qui évoque l’irréalité des choses, et le transformer en confidence. Les seules déclarations sourcées de Lennon sur ce séjour sont celles de 1980 : le rôle lui a donné “le temps de réfléchir sans rentrer à la maison”, la chanson lui a pris “six semaines” à Almería et il l’a écrite “pendant tout le temps” du tournage. Il convient donc de ne pas reprendre la phrase “Nothing was real…” comme une citation authentique.

Un homme changé ?

Le récit qui accompagne cette citation présente le Lennon de novembre 1966 comme “un homme changé”, plus introspectif et prêt à pousser les Beatles vers l’expérimentation de Sgt. Pepper. Il y a du vrai, mais il faut nuancer. Lennon n’a pas attendu Almería pour expérimenter : “Tomorrow Never Knows”, enregistrée en avril 1966 pour Revolver, était déjà l’une des pièces les plus radicales de la pop, avec ses boucles de bandes et sa voix passée dans un haut-parleur Leslie. L’introspection n’était pas nouvelle non plus : “Help!”, “In My Life”, “Nowhere Man” avaient déjà ouvert cette veine.

Ce qui change, c’est la profondeur. “Strawberry Fields Forever” va plus loin dans l’exploration de soi qu’aucune chanson précédente de Lennon, et la manière dont elle sera enregistrée va plus loin dans l’expérimentation que tout ce que les Beatles avaient fait. Quant à Sgt. Pepper, son concept est l’idée de McCartney, conçue au Kenya et non en Espagne, et “Strawberry Fields Forever” n’y figurera pas. Il est donc plus juste de dire que le séjour d’Almería a donné à Lennon la chanson qui a ouvert l’ère de Sgt. Pepper, plutôt que d’en faire l’architecte de l’album. Notre article Le passage de témoin : ce que Revolver a vraiment changé entre Lennon et McCartney montre comment, à cette époque, l’initiative passe progressivement à McCartney.

Les traces visibles

Certaines transformations, en revanche, sont incontestables. La première est physique : Lennon revient avec un nouveau visage, cheveux courts bientôt repoussés en mèches plus libres, lunettes rondes. Quelques mois plus tard, les quatre Beatles arboreront des moustaches sur la pochette de Sgt. Pepper. La deuxième est artistique : Lennon a écrit seul, loin des autres, une chanson d’une ambition nouvelle. La troisième est personnelle : il revient disponible pour une rencontre, celle de Yoko Ono, qui changera sa vie, même si leur relation ne commencera vraiment qu’en 1968. Lennon a souvent raconté, par la suite, la période de doute qui suivit la fin des tournées, quand il se demandait ce que pouvait être une vie après la Beatlemania. Almería fut le premier lieu où il tenta d’y répondre.

Octobre 1967 : How I Won the War sort enfin

Une première sous haute tension

Le film sort un an après le tournage. Sa première a lieu le mercredi 18 octobre 1967 au London Pavilion, à Piccadilly Circus, la salle où avaient été présentés A Hard Day’s Night et Help!. Les quatre Beatles sont présents, chacun accompagné : John avec Cynthia, Paul avec Jane Asher, George avec Pattie, Ringo avec Maureen. Jim et Angie McCartney, le père et la belle-mère de Paul, sont là aussi, ainsi que Jimi Hendrix, Cilla Black, Cass Elliot des Mamas and the Papas, la chanteuse Anita Harris, les musiciens de Manfred Mann et l’acteur David Hemmings. Après la projection, toute la bande file chez Cilla Black pour une fête.

Pour Lennon, la soirée est éprouvante : c’est la première fois qu’il est jugé seul, en tant qu’acteur, et non comme membre d’un groupe. La présence des trois autres Beatles a valeur de soutien. Elle intervient, de plus, à un moment difficile : Brian Epstein est mort le 27 août précédent, et les Beatles tournent depuis septembre le film Magical Mystery Tour, qui sera diffusé à Noël et éreinté par la critique.

Un accueil mitigé

La critique est partagée, et souvent sévère. On reproche au film sa construction décousue, son humour parfois laborieux, son mélange de farce et de tragédie qui déroute le public. Lors de la sortie américaine, Roger Ebert estime que la simple présence de Lennon a offert au film une sorte d’immunité, “Simply by appearing in this film, Lennon has cloaked it in his personal immunity”, tout en jugeant que son personnage est si stéréotypé que l’identité de l’interprète importe peu. Lester, selon lui, a échoué en faisant trop peu plutôt qu’en tentant trop.

Le public n’est pas davantage au rendez-vous. Les spectateurs venus voir “le film de John Lennon” découvrent un second rôle austère, sans chanson, qui meurt avant la fin. Lennon lui-même en conviendra en 1980 : le film “never got seen much”, il n’a pas été beaucoup vu.

La couverture du premier Rolling Stone

Si le film n’a pas marqué les foules, une image en est restée. Le 9 novembre 1967, à San Francisco, Jann Wenner lance un nouveau journal consacré au rock et à la contre-culture, Rolling Stone. Pour la couverture de son premier numéro, il choisit une photographie de Lennon dans How I Won the War : casque militaire, uniforme, lunettes rondes. Ce choix symbolique, un Beatle en soldat dans un film contre la guerre, en pleine escalade au Vietnam, résume l’esprit du moment. Trois ans plus tard, c’est à Wenner que Lennon accordera le long entretien de Lennon Remembers.

Un film contre la guerre, en pleine guerre du Vietnam

How I Won the War sort alors que la guerre du Vietnam bat son plein et que les manifestations se multiplient en Europe et aux États-Unis. Le film ne parle pas du Vietnam, mais sa charge contre l’absurdité militaire, l’incompétence des officiers et la mythologie du film de guerre résonne avec l’époque. Plusieurs critiques ont estimé, après coup, qu’il était en avance sur son temps, et qu’il annonçait les satires antimilitaristes des années suivantes, comme M*A*S*H de Robert Altman en 1970.

Pour Lennon, le film marque aussi un premier engagement public contre la guerre, deux ans avant les bed-ins de 1969 et “Give Peace a Chance”. Il est frappant que son unique rôle de cinéma ait été celui d’un soldat qui meurt pour rien, dans une satire du militarisme. La suite de son parcours, de “Revolution” à “Imagine” et “I Don’t Want to Be a Soldier”, prolonge cette ligne. Sur cette chanson de 1971, on lira I Don’t Want to Be a Soldier : la chanson de colère de John Lennon, et sur l’enregistrement de Montréal, Give Peace a Chance : la nuit où Robert Charlebois a chanté sur le disque de John Lennon.

Revoir le film aujourd’hui

How I Won the War a été réédité en DVD et en Blu-ray. Il reste un objet curieux, daté par certains aspects, inventif par d’autres, et précieux pour tout amateur des Beatles : c’est le seul film où l’on voit Lennon jouer un autre que lui-même. La version française, sous le titre Comment j’ai gagné la guerre, est disponible en DVD : Comment j’ai gagné la guerre (How I Won the War) en DVD, ainsi qu’en Blu-ray : Comment j’ai gagné la guerre en Blu-ray.

Que sont-ils devenus ?

Richard Lester poursuivra une carrière variée, de Petulia (1968) aux Trois Mousquetaires (1973), de La Rose et la Flèche (1976), avec Sean Connery et Audrey Hepburn, à Superman II (1980) et Superman III (1983). Il retrouvera Paul McCartney pour le film de concert Get Back, sorti en 1991. Michael Crawford deviendra une vedette de la comédie musicale, créateur du rôle du Fantôme dans The Phantom of the Opera d’Andrew Lloyd Webber en 1986. Roy Kinnear mourra en 1988 d’une chute de cheval sur un tournage de Lester, Le Retour des Mousquetaires, un drame après lequel Lester ne tournera plus de long métrage de fiction.

Almería se souvient

Une mémoire longtemps oubliée

Pendant des décennies, le séjour de Lennon à Almería est resté une note de bas de page des biographies. Sur place, la mémoire s’était presque perdue, et la villa Santa Isabel tombait en ruine. Tout change à partir de 1999, quand le journaliste et écrivain almérien Javier Adolfo Iglesias fonde l’association Lennon Forever Almería. Il entreprend une enquête minutieuse : il retrouve des témoins, des photos, des articles de la presse locale de 1966, et reconstitue jour par jour l’emploi du temps de Lennon. C’est au cours de cette enquête qu’il rencontre Juan Carrión et fait connaître son histoire.

La Casa del Cine

L’association obtient la restauration de la villa Santa Isabel, qui devient la Casa del Cine, un musée consacré à l’histoire des tournages dans la province d’Almería. Une partie de l’exposition est dédiée à Lennon et au film de Lester, avec des photographies, des objets et une évocation de la chambre où il aurait travaillé à “Strawberry Fields Forever”. Le musée retrace aussi les grandes heures du cinéma tourné dans la province, du western européen à Lawrence d’Arabie, qui ont fait d’Almería une capitale du tournage.

Une statue et un pèlerinage

En 2006, une statue de bronze de Lennon assis avec sa guitare est inaugurée à Almería, œuvre des sculpteurs Carmen Mudarra et José María Jurado. D’abord installée avenue Federico García Lorca, elle a ensuite été déplacée sur la Plaza Flores, dans le centre, face à l’Hôtel Almería ; elle a malheureusement été vandalisée à plusieurs reprises. Cynthia Lennon est revenue à Almería dans les années 2000, quarante ans après le tournage. Et en octobre 2026, Julia Baird, la demi-sœur de John, est venue pour la première fois inaugurer les journées des soixante ans, en plantant un arbre dans le jardin de la villa.

Pendant ce temps : les trois autres Beatles à l’automne 1966

George Harrison en Inde

Le 14 septembre 1966, George Harrison et sa femme Pattie s’envolent pour Bombay. Harrison a découvert le sitar sur le tournage de Help!, l’a utilisé sur “Norwegian Wood” en 1965, puis a rencontré Ravi Shankar à Londres en juin 1966. Il part étudier auprès de lui, discrètement, en se laissant pousser la moustache pour ne pas être reconnu. Le séjour le mène de Bombay au Cachemire, où il loge sur une péniche à Srinagar, et lui fait découvrir non seulement la musique classique indienne, mais aussi la philosophie hindoue, les textes de Vivekananda, le yoga. Il rentre à Londres le 22 octobre transformé, plus encore que Lennon. C’est de ce voyage que naîtra “Within You Without You”, sa contribution à Sgt. Pepper.

Paul McCartney à Londres

Paul McCartney est le seul Beatle à rester à Londres pendant l’essentiel de cette période. Il habite depuis peu sa maison de Cavendish Avenue, à St John’s Wood, à quelques minutes d’Abbey Road, et s’immerge dans la scène artistique de la capitale : il fréquente la galerie et la librairie Indica, qu’il a aidé à financer, s’intéresse à la musique électronique et aux expérimentations sur bande, écoute Stockhausen et John Cage. C’est lui que Yoko Ono vient voir en octobre, avant de rencontrer John.

Il accepte aussi d’écrire la musique d’un film des frères Roy et John Boulting, The Family Way, avec Hayley Mills. C’est la première fois qu’un Beatle compose seul pour le cinéma. George Martin orchestre ses thèmes, enregistrés en novembre et décembre 1966. La bande originale sort en janvier 1967 et vaudra à McCartney un Ivor Novello Award. En novembre, il part à son tour en voyage, en France puis au Kenya, d’où il revient avec l’idée de Sgt. Pepper.

Ringo Starr, le lien

Ringo Starr est le Beatle le moins occupé de l’automne 1966. Il profite de sa maison de Sunny Heights, à Weybridge, non loin de celle de Lennon, de sa femme Maureen et de leur fils Zak, né en septembre 1965. Sa visite à Almería, début octobre, est la seule rencontre entre deux Beatles pendant le tournage. Elle dit beaucoup du rôle que Ringo jouera jusqu’à la fin : celui du lien amical entre les quatre, l’homme que tous apprécient et que personne ne considère comme un rival.

Le Lennon de 1966 : portrait d’un Beatle en crise

L’année de la phrase sur Jésus

Pour comprendre l’homme qui arrive à Almería, il faut se souvenir de ce qu’a été son année 1966. En mars, dans une interview à Maureen Cleave pour l’Evening Standard, il déclare, entre autres réflexions sur la religion, que les Beatles sont plus populaires que Jésus. La phrase passe inaperçue en Grande-Bretagne. Reprise fin juillet par le magazine américain Datebook, elle déclenche une tempête aux États-Unis, à la veille de la tournée. Le 11 août, à Chicago, Lennon doit s’expliquer devant la presse, visiblement éprouvé. La tournée se déroule sous la menace. Lennon en sort épuisé, et convaincu qu’il ne veut plus de cette vie.

Le LSD et Revolver

Lennon a découvert le LSD au printemps 1965, à son insu, lors d’un dîner chez un dentiste londonien. Il en a fait depuis un usage fréquent, qui nourrit sa musique. “Tomorrow Never Knows”, enregistrée en avril 1966 pour Revolver, s’inspire du livre The Psychedelic Experience de Timothy Leary, Ralph Metzner et Richard Alpert, une adaptation du Livre tibétain des morts. “She Said She Said” naît d’un trip partagé avec Peter Fonda en août 1965. Lennon est, à l’automne 1966, l’un des Beatles les plus avancés dans l’exploration psychédélique, et “Strawberry Fields Forever” en portera la trace.

Kenwood, Cynthia et Julian

À la maison, Lennon s’ennuie. La grande demeure de Kenwood, à Weybridge, achetée en 1964, est confortable mais loin de Londres. Il y passe des journées entières allongé, à regarder la télévision, à lire, à jouer avec des magnétophones. Son couple avec Cynthia, marié depuis 1962, s’est éloigné. Son fils Julian a trois ans. Plusieurs biographes décrivent un Lennon apathique, enfermé dans une routine qu’il ne supporte plus. Le tournage en Espagne est une manière de sortir de cette torpeur.

Affirmation courante Ce que disent les sources
Lennon a écrit “Strawberry Fields Forever” à Almería Confirmé par Lennon lui-même en 1980 ; la chanson est achevée à Londres en novembre 1966
La chanson parle d’un champ de fraises andalou Faux : elle évoque l’orphelinat de Strawberry Field, à Woolton, Liverpool
Lennon a dit “Nothing was real… a house in Spain” Aucune source connue
Lennon logeait dans une villa louée Vrai, mais seulement après un premier séjour dans un appartement d’El Zapillo
Les cheveux coupés à Celle ont tous été brûlés À nuancer : une mèche attribuée à cette coupe a été vendue en 2016
Juan Carrión est à l’origine des paroles imprimées de Sgt. Pepper Rencontre avérée, lien de cause à effet non démontré
Lennon a rencontré Yoko Ono le 9 novembre 1966 Date donnée par Lennon ; le 7 novembre est jugé plus probable par plusieurs historiens
Lennon est revenu prêt à lancer Sgt. Pepper Le concept de l’album est de Paul McCartney ; “Strawberry Fields Forever” n’y figure pas

Un film de son temps

Le cinéma britannique contre la guerre

How I Won the War s’inscrit dans un courant du cinéma britannique des années 1960 qui revisite la guerre avec ironie et colère. Dr. Folamour de Stanley Kubrick, tourné en Angleterre en 1964, avait ouvert la voie de la satire militaire. La Charge de la brigade légère de Tony Richardson, en 1968, dont Charles Wood cosigne le scénario, s’attaquera à l’incompétence des officiers victoriens. Ah Dieu ! que la guerre est jolie de Richard Attenborough, en 1969, transformera la Première Guerre mondiale en comédie musicale tragique. Le film de Lester, sorti juste avant eux, en annonce l’esprit : la guerre n’y est pas héroïque, elle est absurde et meurtrière.

Le Swinging London au cinéma

Le film appartient aussi à l’âge d’or du Swinging London, quand les cinéastes britanniques, Lester en tête, réinventent le langage du cinéma populaire avec une liberté nouvelle. Lester a donné aux Beatles leur image filmée ; il a aussi inventé, avec The Knack, une manière de filmer la jeunesse londonienne. How I Won the War pousse cette liberté vers le pamphlet. Le choix de Lennon, figure de la jeunesse et de l’irrévérence, pour incarner un soldat soumis, participe de ce jeu de contre-emplois.

Sur les traces de Lennon à Almería aujourd’hui

En ville

Le pèlerinage commence le plus souvent par la Casa del Cine, l’ancienne villa Santa Isabel, dans le quartier de Villablanca. Le bâtiment restauré, ses jardins et sa grille d’entrée permettent d’imaginer les soirées de l’automne 1966, et l’exposition consacrée au tournage de How I Won the War replace le séjour de Lennon dans l’histoire, beaucoup plus vaste, des tournages almériens. Dans le centre, sur la Plaza Flores, la statue de bronze de Lennon assis avec sa guitare est devenue un lieu de photographie obligé pour les visiteurs, qui viennent s’asseoir à côté de lui.

À l’est du centre, la longue plage d’El Zapillo garde le souvenir des premières semaines du séjour : c’est là que se trouvait l’appartement du Delfín Verde, et c’est dans le quartier que Lennon a fêté ses vingt-six ans. Le front de mer a beaucoup changé depuis 1966, et il faut un peu d’imagination pour retrouver la petite ville de province que découvrait alors le Beatle.

Dans la province

Pour les lieux du film, il faut prendre la route. Le parc naturel du Cabo de Gata-Níjar, à l’est d’Almería, abrite les plages de Mónsul et les dunes de Las Amoladeras, où furent tournées les scènes de plage et la reconstitution de Dunkerque. Plus au nord, le port de Carboneras et la tour de Mesa Roldán, au sommet de laquelle Michael Hordern hurlait ses ordres, sont accessibles par la route côtière. Au nord d’Almería, le désert de Tabernas, avec ses ravins arides et ses ramblas, a accueilli les scènes du terrain de cricket ; ses villages de western, construits pour les films de Sergio Leone, sont aujourd’hui des parcs à thème.

Ces paysages, déjà familiers aux amateurs de westerns, prennent une autre dimension quand on sait qu’un Beatle y a passé l’automne 1966, casque sur la tête, à attendre son tour entre deux prises, une chanson en tête. Les journées organisées par la ville et par la Casa del Cine, comme celles d’octobre 2026, proposent régulièrement des visites guidées, des conférences et des concerts autour de ce souvenir.

Ce que l’Espagne a changé chez John Lennon

Apprendre à exister seul

Le séjour à Almería n’est pas une rupture spectaculaire. Lennon n’y quitte pas les Beatles, n’y rompt pas avec Cynthia, n’y rencontre pas Yoko Ono. Mais il y fait, pour la première fois, l’expérience d’une vie d’artiste sans les trois autres. Il découvre qu’il peut travailler seul, dans un univers qui n’est pas le sien, sur un projet qui ne dépend pas de lui, et en tirer quelque chose de personnel. Cette expérience prépare tout ce qui suivra : les albums expérimentaux avec Yoko, le Plastic Ono Band, la carrière solo. Notre article sur la période préférée de John Lennon chez les Beatles montre combien cette fin de 1966, faite de désœuvrement et de rencontres, a compté dans son regard rétrospectif.

Un rôle unique

Il est frappant que Lennon n’ait jamais renouvelé l’expérience du cinéma. Ringo Starr, lui, enchaînera les films à partir de 1968, de Candy à The Magic Christian, de 200 Motels à Blindman, comme le raconte notre page Ringo Starr acteur après les Beatles. Lennon, au contraire, se tournera vers le cinéma expérimental avec Yoko Ono, réalisant des films comme Rape, Apotheosis ou Erection, mais ne jouera plus jamais un rôle de fiction. How I Won the War reste une parenthèse, comme si Lennon avait voulu vérifier qu’il pouvait le faire, et constaté que ce n’était pas pour lui.

Une image fixée pour toujours

L’effet le plus durable du tournage est visuel. Les lunettes rondes de Gripweed deviennent celles de Lennon, et donc l’un des symboles les plus copiés de la culture populaire. Des millions de photos, d’affiches, de dessins, de statues, celle d’Almería comprise, représentent Lennon avec ces lunettes. Avant septembre 1966, il les cachait ; après, il ne les quittera plus. On mesure mal, aujourd’hui, ce que ce geste avait de libérateur pour un homme qui avait longtemps eu honte de sa myopie.

Cette transformation n’est pas seulement esthétique. Avec les cheveux courts et les lunettes, Lennon cesse de ressembler à l’image collective des “Fab Four”, ces quatre garçons interchangeables aux coiffures identiques que la presse et les marchands de jouets avaient popularisés. Il devient reconnaissable seul, à sa silhouette, à son regard derrière des verres ronds. Dans les mois qui suivent, les quatre Beatles abandonnent d’ailleurs l’uniformité de leurs débuts : moustaches, vêtements colorés, coiffures différentes. Le Lennon de Gripweed a ouvert la voie à des Beatles qui ne se ressemblent plus, signe visible d’un groupe où chacun commence à exister pour lui-même.

Une chanson qui a ouvert une époque

Enfin, il y a “Strawberry Fields Forever”. Elle n’est pas la plus écoutée des chansons de Lennon, comme le montre notre analyse des dix chansons de Lennon les plus écoutées sur Spotify, mais elle est probablement la plus influente. Elle a ouvert l’ère des Beatles de studio, celle de Sgt. Pepper et de Magical Mystery Tour, dont l’édition américaine en album l’intégrera à la fin de 1967. Elle a montré qu’un single pop pouvait être une œuvre d’introspection, de collage sonore et d’ambiguïté. Et elle est née, pour l’essentiel, dans une villa andalouse, pendant les temps morts d’un film de guerre. Notre article sur la rivalité entre Lennon et McCartney rappelle comment “Penny Lane” est venue répondre, quelques semaines plus tard, à cette chanson espagnole.

Chronologie : John Lennon et How I Won the War (1966-1967)

Date Événement
29 août 1966 Dernier concert des Beatles, Candlestick Park, San Francisco
Début septembre 1966 Lennon part pour l’Allemagne de l’Ouest ; début du tournage près de Celle
6 septembre 1966 Coupe de cheveux par Klaus Baruck à Celle ; premières lunettes rondes
14 septembre 1966 George Harrison part pour l’Inde
19 septembre 1966 Début du tournage dans la province d’Almería
Début octobre 1966 Ringo Starr et Maureen rejoignent John et Cynthia
9 octobre 1966 Lennon fête ses 26 ans au restaurant El Manzanilla, El Zapillo
Octobre 1966 Installation à la villa Santa Isabel ; rencontre avec Juan Carrión ; écriture de “Strawberry Fields Forever”
22 octobre 1966 Retour de George Harrison à Londres
6 novembre 1966 Fin des scènes de Lennon en Espagne
7 novembre 1966 Vol Madrid-Londres ; rencontre probable avec Yoko Ono à l’Indica Gallery (ou le 9 novembre)
Mi-novembre 1966 Démos de “Strawberry Fields Forever” à Kenwood, Weybridge
Vers le 19 novembre 1966 Paul McCartney imagine le Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band au retour du Kenya
24 novembre 1966 Première séance de “Strawberry Fields Forever” à Abbey Road
27 novembre 1966 Lennon tourne une séquence pour Not Only… But Also à Soho
22 décembre 1966 Dernière séance de “Strawberry Fields Forever”
26 décembre 1966 Diffusion de Not Only… But Also sur BBC One
13 et 17 février 1967 Sortie de “Strawberry Fields Forever” / “Penny Lane” aux États-Unis puis au Royaume-Uni
26 mai 1967 Sortie de Sgt. Pepper, premier album des Beatles avec les paroles imprimées
18 octobre 1967 Première de How I Won the War au London Pavilion
9 novembre 1967 Lennon en Gripweed en couverture du premier numéro de Rolling Stone
1999 Création de l’association Lennon Forever Almería
2006 Inauguration de la statue de Lennon à Almería
2013-2014 Sortie de Vivir es fácil con los ojos cerrados ; six prix Goya
Été 2017 Mort de Juan Carrión à Cartagena, à 93 ans
9 octobre 2026 Julia Baird inaugure à la Casa del Cine les journées des 60 ans

Questions fréquentes

Où John Lennon a-t-il écrit “Strawberry Fields Forever” ?

À Almería, en Espagne, à l’automne 1966, pendant le tournage du film How I Won the War. Lennon a déclaré en 1980 qu’il lui avait fallu six semaines pour l’écrire, “pendant tout le temps” du tournage. Il l’a achevée à son retour à Londres, avant les séances d’Abbey Road.

Où logeait John Lennon à Almería ?

D’abord dans un appartement de l’immeuble Delfín Verde, sur la plage d’El Zapillo, puis dans la villa Santa Isabel, aussi appelée Cortijo Romero, dans le quartier de Villablanca. La villa abrite aujourd’hui la Casa del Cine, un musée du cinéma.

Quel rôle Lennon joue-t-il dans How I Won the War ?

Il joue le soldat Gripweed, ordonnance du lieutenant Goodbody (Michael Crawford), un personnage servile et sympathisant fasciste, qui meurt pendant la bataille finale. C’est son seul rôle de fiction au cinéma hors des films des Beatles.

Quand le film a-t-il été tourné ?

En septembre 1966 en Allemagne de l’Ouest, près de Celle, puis du 19 septembre au 6 novembre 1966 dans la province d’Almería. Lennon est rentré à Londres le 7 novembre.

Quand How I Won the War est-il sorti ?

La première a eu lieu le 18 octobre 1967 au London Pavilion de Londres, en présence des quatre Beatles. Le film est sorti en France sous le titre Comment j’ai gagné la guerre.

Pourquoi Lennon porte-t-il des lunettes rondes ?

Il les a adoptées pour le rôle de Gripweed, en septembre 1966. Ce modèle, inspiré des lunettes du service de santé britannique, est devenu son signe distinctif jusqu’à la fin de sa vie.

Qui est Juan Carrión ?

Un professeur d’anglais de Cartagena (1924-2017) qui enseignait avec les chansons des Beatles. En 1966, il a rencontré Lennon à Almería et lui a demandé d’imprimer les paroles sur les disques. Son histoire a inspiré le film Vivir es fácil con los ojos cerrados de David Trueba.

Les paroles de Sgt. Pepper ont-elles été imprimées grâce à Juan Carrión ?

C’est ce qu’il affirmait, mais aucune source britannique ne le confirme. Sgt. Pepper est bien le premier album des Beatles avec toutes ses paroles imprimées ; le lien avec la demande de Carrión reste plausible mais non démontré.

Ringo Starr est-il venu à Almería ?

Oui. Ringo Starr et sa femme Maureen ont rejoint John et Cynthia Lennon début octobre 1966 et ont fêté avec eux ses 26 ans, le 9 octobre. Il est le seul autre Beatle à lui avoir rendu visite sur le tournage.

Le Strawberry Field de la chanson est-il en Espagne ?

Non. Strawberry Field est un orphelinat de l’Armée du Salut à Woolton, dans la banlieue de Liverpool, près de la maison d’enfance de Lennon. La chanson a été écrite en Espagne, mais elle parle de Liverpool.

Lennon a-t-il dit “Nothing was real…” à propos d’Almería ?

Rien ne permet de l’affirmer. Cette phrase, qui circule sur les réseaux sociaux, ne figure dans aucune interview connue de Lennon. Ses déclarations sourcées sur le séjour datent de 1980 et parlent du “temps de réfléchir” que lui offrait le tournage.

Pour aller plus loin

Pour voir le film, écouter la chanson et prolonger le voyage :

Comment j’ai gagné la guerre (How I Won the War), le film de Richard Lester en DVD.
Magical Mystery Tour, l’album qui réunit “Strawberry Fields Forever” et “Penny Lane”.
Anthology 2, avec la démo de Kenwood et la prise 1 de “Strawberry Fields Forever”.
Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, édition anniversaire, avec d’autres prises de la chanson.
Revolver, l’album de 1966 qui précède le séjour espagnol.
Vivir es fácil con los ojos cerrados, le film de David Trueba inspiré par Juan Carrión.
All We Are Saying, de David Sheff, l’entretien de 1980 où Lennon raconte Almería.

Sur Yellow-Sub, on prolongera avec 1966 : l’année charnière des Beatles et L’onde de choc Beatles. Pour une autre fausse image liée à cette période, voir aussi notre enquête Non, John Lennon n’a jamais joué avec Che Guevara, qui s’appuie notamment sur la chronologie du tournage.

Conclusion : six semaines pour une chanson

Il y a soixante ans, John Lennon passait l’automne dans une villa andalouse, en uniforme de soldat britannique, les cheveux courts et les lunettes rondes, à attendre son tour sur le plateau d’un film que presque personne ne verrait. Ce qu’il en a rapporté vaut bien plus que le film : une image de lui-même qui ne le quittera plus, la certitude qu’il pouvait créer seul, et une chanson qui a fait entrer les Beatles dans une autre dimension.

La légende a parfois embelli ces semaines, en prêtant à Lennon des phrases qu’il n’a pas dites ou en plaçant en Andalousie un champ de fraises qui se trouvait à Liverpool. La réalité suffit pourtant. Un homme de vingt-six ans, au sommet de la célébrité, découvre l’ennui, le temps libre et le doute, et en fait l’une des plus belles chansons du XXe siècle. Un professeur de province fait la route pour lui parler de paroles et de pédagogie. Une ville d’Andalousie, longtemps oublieuse, finit par transformer la maison en musée. Soixante ans plus tard, à Almería, on se souvient encore du Beatle qui écrivait le soir, dans une grande maison blanche, une chanson sur un jardin de Liverpool.

Sources

The Beatles Bible, “John Lennon films How I Won The War in Spain” (19 septembre 1966), “John Lennon begins wearing granny glasses” (6 septembre 1966), “John Lennon’s 26th birthday in Spain” (9 octobre 1966), “John Lennon returns to England from Spain” (novembre 1966), “John Lennon meets Yoko Ono” (novembre 1966), “John Lennon films a sequence for Not Only… But Also” (27 novembre 1966), fiche de la chanson “Strawberry Fields Forever”.
David Sheff, All We Are Saying (entretiens de 1980 pour Playboy).
The Paul McCartney Project, première de How I Won the War (18 octobre 1967) et rencontre entre Paul McCartney et Yoko Ono (octobre 1966).
The Olive Press, “Richard Lester: with a little help from his friends” (avril 2021), sur les lieux de tournage à Almería.
Peter Viney, critique et dossier sur How I Won the War.
American Songwriter, “Remember when John Lennon starred in How I Won the War” (septembre 2024).
Andalucia.com, fiches John Lennon et Casa del Cine.
elDiario.es, “John Lennon, Almería y Strawberry Fields” (juin 2017).
Xataka, sur Juan Carrión ; Sopitas et eCartelera, sur Juan Carrión et le film de David Trueba.
Diario El Mundo (Salvador), compte rendu de la visite de Julia Baird à Almería (octobre 2026).
Ultimate Classic Rock, vente de la mèche de cheveux de Lennon (février 2016).
Roger Ebert, critique de How I Won the War.
The Future Heart, “Strawberry Fields Forever : 50 years”, sur les démos d’Almería et de Kenwood.

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