Non, John Lennon n’a jamais joué avec Che Guevara : enquête sur la fausse photo, la vraie scène de 1972 et la statue de La Havane
Elle refait surface à chaque anniversaire de la mort de John Lennon, à chaque date liée à Cuba, à chaque vague de nostalgie révolutionnaire : une photographie en noir et blanc où l’on croit voir Lennon jouer de la guitare aux côtés d’Ernesto Che Guevara. Cette image est un montage. Mais le démonter sérieusement réserve des surprises, y compris sur les arguments qu’on utilise d’ordinaire pour la réfuter. Enquête sur une fausse photo, sur la vraie scène qu’elle a détournée, et sur ce que Lennon pensait réellement des révolutionnaires qu’on affichait aux murs.

En bref : la fausse photo de John Lennon et Che Guevara
- Verdict : faux. John Lennon et Che Guevara ne se sont jamais rencontrés, et n’ont évidemment jamais joué de musique ensemble. Aucune source, aucun témoin, aucune archive ne mentionne une telle rencontre.
- L’image est un photomontage réalisé à partir d’une photographie de Bob Gruen, prise vers 1972 à New York, qui montre Lennon aux côtés de Wayne “Tex” Gabriel, guitariste du groupe Elephant’s Memory. La tête du guitariste a été remplacée par celle du Che.
- La légende qui accompagne souvent le montage situe la scène à Chicago, le 11 août 1966. Ce jour-là, Lennon était bien à Chicago, pour présenter ses excuses après la polémique sur Jésus. Le Che, lui, se préparait clandestinement à Cuba pour sa dernière guérilla.
- Che Guevara a été exécuté en Bolivie le 9 octobre 1967, le jour même des 27 ans de John Lennon. Sur la photo d’origine, Lennon a les cheveux longs de 1972, une coupe qu’il ne portait pas du vivant du Che.
- Le contexte de diffusion est souvent rattaché au 8 décembre 2000, jour où Fidel Castro a inauguré une statue de Lennon dans un parc de La Havane, ce qui a entretenu la confusion entre Lennon et la révolution cubaine.
Sommaire
La photo en question : ce qu’elle montre et ce qu’on lui fait dire
L’image se présente comme un document d’archives. En noir et blanc, granuleuse, elle montre John Lennon de profil, cheveux longs, petites lunettes rondes, une guitare électrique à la main, en pleine prestation. À côté de lui, un homme barbu, souriant, coiffé d’un béret ou d’une casquette, tient lui aussi une guitare : le visage est celui d’Ernesto Guevara, le Che, le révolutionnaire argentin devenu l’un des chefs de la révolution cubaine.
Le pouvoir de séduction de cette image tient à ce qu’elle réunit deux icônes du XXe siècle, deux visages qui ont fini sur les mêmes posters, les mêmes t-shirts, les mêmes murs de chambres d’étudiants. Elle semble confirmer une intuition romantique : le chanteur de la paix et le guérillero, deux rebelles du même camp, auraient forcément dû se croiser. Sur les réseaux sociaux, la photo circule le plus souvent avec une légende sobre, du type “John Lennon et Che Guevara, Chicago, 11 août 1966”, parfois accompagnée d’une citation attribuée à Lennon sur le Che. C’est cette sobriété qui la rend crédible : une date, un lieu, et rien d’autre.
Le montage a été démenti à de nombreuses reprises : en France par le blog Mon Œil de Pascal Riché sur Rue89, relayé par Konbini, à l’automne 2016 ; aux États-Unis par Snopes en juillet 2017, puis par le service de vérification Check Your Fact en juillet 2022. Il continue pourtant de circuler. Et plusieurs des réfutations qui accompagnent l’image, notamment des arguments très repris en France, contiennent elles-mêmes des erreurs. C’est ce que nous allons démêler.
Anatomie d’un montage
La photo d’origine : Lennon et Wayne “Tex” Gabriel, vers 1972
La photographie détournée est l’œuvre de Bob Gruen, le photographe new-yorkais qui fut, de 1971 à 1980, l’un des proches de John Lennon et de Yoko Ono, auteur notamment du célèbre portrait de Lennon en t-shirt New York City pris en 1974. L’image d’origine date d’environ 1972. Lennon y joue aux côtés de Wayne “Tex” Gabriel, guitariste soliste d’Elephant’s Memory, le groupe new-yorkais qui a servi de formation d’accompagnement à John et Yoko entre 1971 et 1973.
L’image, avec son attribution correcte, a été publiée en 2013 dans le livre de James A. Mitchell, The Walrus and the Elephants : John Lennon’s Years of Revolution (Seven Stories Press), consacré précisément à la collaboration entre Lennon et Elephant’s Memory. C’est à partir de cette source que Snopes a pu identifier sans ambiguïté le guitariste remplacé par le Che. L’ironie est complète : le cliché qu’on a transformé en rencontre révolutionnaire documente justement la période la plus politique de la vie de Lennon.
Qui était Wayne Gabriel, et qu’était Elephant’s Memory ?
Elephant’s Memory est un groupe new-yorkais de la fin des années 1960, connu pour avoir signé deux titres de la bande originale de Macadam Cowboy (1969). Lennon et Yoko Ono le découvrent en 1971, peu après leur installation à New York, et en font leur groupe d’accompagnement. Avec eux, Lennon enregistre l’album Some Time in New York City, publié en juin 1972 aux États-Unis, le disque le plus militant de sa carrière : on y trouve Attica State, The Luck of the Irish, Sunday Bloody Sunday, Woman Is the Nigger of the World, John Sinclair, Angela. Le groupe accompagne aussi Yoko Ono sur Approximately Infinite Universe et produit son propre album sur Apple.
Wayne Gabriel, dit Tex, en est le guitariste soliste. Il est sur scène avec Lennon lors des deux concerts One to One du 30 août 1972 au Madison Square Garden, organisés au profit des enfants handicapés mentaux de l’institution de Willowbrook, et qui ont rapporté plus de 1,5 million de dollars. Ce sont les derniers concerts complets de John Lennon. Pour mesurer ce que la photo d’origine documente vraiment, il suffit de regarder Lennon et Elephant’s Memory sur cette scène, dans les images restaurées publiées en 2025 :
https://www.youtube.com/watch?v=JkVuupkC8z8
Sur ces années, voir nos articles sur Attica State, The Luck of the Irish, la reprise de Hound Dog en 1972 et sur Gimme Some Truth, la chanson qui a donné son nom à son dossier du FBI. L’ensemble des concerts One to One et des enregistrements avec Elephant’s Memory a été restauré dans le coffret Power to the People, publié le 10 octobre 2025 sous la direction de Sean Ono Lennon.
La tête du Che : une source non identifiée
Les démentis français de 2016 affirment que la tête du Che proviendrait d’une photographie de 1964. C’est plausible : 1964 est l’année où Guevara, ministre de l’Industrie, voyage beaucoup, prononce son discours à l’Assemblée générale des Nations unies à New York le 11 décembre, et pose devant de nombreux photographes, dont Elliott Erwitt de l’agence Magnum à La Havane. Mais aucune des réfutations publiées n’a identifié précisément le cliché d’origine, son auteur et son lieu. Il faut donc s’en tenir à ce qui est établi : le visage est bien celui de Guevara, prélevé sur une photographie antérieure à 1967, et greffé sur le corps de Wayne Gabriel.
Les indices visibles à l’œil nu
Même sans connaître la source, plusieurs détails trahissent le montage :
- La coiffure de Lennon. Il porte sur l’image les cheveux longs, raie au milieu, de 1971-1972. En 1966-1967, du vivant du Che, Lennon avait encore une coupe proche de celle des Beatles, puis les cheveux très courts qu’il adopte à l’automne 1966 pour le tournage de How I Won the War. Snopes relève lui aussi cet anachronisme capillaire.
- Le Che guitariste. Aucune source biographique ne présente Guevara comme musicien, et ses biographes, de Jon Lee Anderson à Pierre Kalfon, soulignent au contraire son peu d’oreille et son désintérêt pour la musique. Le voir avec une guitare électrique en scène relève de la fiction.
- Les raccords. Comme dans la plupart des montages anciens, la lumière, le grain et l’angle du visage greffé ne correspondent pas parfaitement à ceux du corps.
- L’absence totale d’archives. Une rencontre entre un Beatle et le Che aurait été un événement mondial. Aucune presse, aucun livre, aucun témoin n’en parle.
11 août 1966 : où étaient vraiment Lennon et le Che ?
C’est ici que l’enquête devient intéressante, et que plusieurs réfutations largement reprises se trompent.
John Lennon était bien à Chicago
Le 11 août 1966, les Beatles arrivent à Chicago pour la première étape de leur dernière tournée américaine. La tournée s’ouvre sous la menace : le magazine adolescent américain Datebook a republié fin juillet les propos tenus par Lennon en mars à la journaliste Maureen Cleave, selon lesquels les Beatles étaient devenus plus populaires que Jésus. Des stations de radio du Sud brûlent leurs disques. Le soir même de leur arrivée, à l’hôtel Astor Towers de Chicago, Lennon donne une conférence de presse où il s’explique et finit par présenter des excuses. Le lendemain, 12 août, les Beatles jouent deux concerts à l’International Amphitheatre. Voir notre éphéméride du 11 août et notre dossier Plus populaires que Jésus : anatomie d’un séisme culturel.
Correctif factuel : le 11 août 1966, Lennon n’était ni en Angleterre ni en Andalousie
Plusieurs démentis de la fausse photo, dont celui de Konbini repris en 2016, affirment qu’à la date du 11 août 1966, John Lennon se trouvait “entre l’Angleterre et l’Andalousie”. C’est faux, et l’erreur a été recopiée de site en site. Le 11 août 1966, Lennon était à Chicago, où il a tenu sa célèbre conférence de presse d’excuses. L’Andalousie ne vient qu’après la fin des tournées : après le dernier concert du 29 août 1966 à Candlestick Park, Lennon part tourner How I Won the War de Richard Lester, d’abord en Allemagne, puis à Almería, en Espagne, à partir de la mi-septembre 1966. Le faussaire n’a donc pas choisi sa date au hasard : il l’a calée sur un séjour réel de Lennon à Chicago. Ce qui rend la rencontre impossible, ce n’est pas l’emploi du temps de Lennon, c’est celui du Che.
Ce séjour à Chicago ouvre une tournée dont les Beatles reviendront épuisés et qui sera leur dernière. Sur le contexte, voir nos articles sur les tournées américaines des Beatles, sur les raisons de l’arrêt des concerts et sur 1966, l’année charnière.
Che Guevara : de Prague à La Havane, puis la Bolivie
Au même moment, Ernesto Guevara a disparu de la vie publique depuis plus d’un an. Il a quitté ses fonctions à Cuba au printemps 1965 pour mener une guérilla au Congo, qui tourne à l’échec et qu’il abandonne en novembre 1965. Il se cache ensuite à l’ambassade de Cuba à Dar es-Salaam, en Tanzanie, puis s’installe clandestinement en Tchécoslovaquie, dans une villa isolée des environs de Prague, à partir de mars 1966, sous une fausse identité. Il quitte Prague le 19 juillet 1966, rejoint La Havane via Moscou, et passe l’été et le début de l’automne 1966 à Cuba, dans la clandestinité, à préparer avec une poignée de combattants l’expédition bolivienne. À la fin d’octobre 1966, il s’envole de Madrid pour São Paulo, et atterrit à La Paz le 3 novembre 1966, déguisé en homme d’affaires uruguayen.
Correctif factuel : en août 1966, le Che n’était plus “entre la Tanzanie et la Tchécoslovaquie”
Les démentis de 2016 situaient Guevara, à la date supposée de la photo, en train de parcourir le monde “de la Tanzanie à la Tchécoslovaquie”. Ces deux étapes sont réelles, mais elles appartiennent à la période précédente : la Tanzanie à la fin de 1965 et au début de 1966, la Tchécoslovaquie de mars au 19 juillet 1966. En août 1966, le Che était de retour à Cuba, clandestinement, en préparation de la guérilla de Bolivie, selon les documents rassemblés par le National Security Archive de l’université George Washington. Dans tous les cas, la conclusion ne change pas : il ne pouvait pas se trouver sur une scène de Chicago, en pleine tournée des Beatles, alors qu’il vivait caché sous une fausse identité.
9 octobre 1967 : une coïncidence troublante
Après onze mois de guérilla dans le sud-est de la Bolivie, Guevara est blessé et capturé le 8 octobre 1967 dans la quebrada del Yuro, près du village de La Higuera. Il est exécuté le lendemain, 9 octobre 1967, vers 13 h 15, sur ordre du haut commandement bolivien. Ce jour-là, John Lennon fête ses 27 ans : il est né le 9 octobre 1940 à Liverpool. Les deux hommes n’avaient rien en commun, sinon cette date, que le hasard a liée : l’anniversaire de l’un est le jour de la mort de l’autre. Guevara, né le 14 juin 1928 à Rosario, avait douze ans de plus que Lennon et en avait 39 à sa mort.
Le contexte est aussi révélateur. En octobre 1967, les Beatles viennent de perdre Brian Epstein, mort le 27 août, et tournent le film Magical Mystery Tour. Le Lennon de cet automne-là est celui d’I Am the Walrus, du LSD et de la méditation, pas celui des manifestations. Sa politisation viendra plus tard, en 1968, avec Revolution, puis surtout à partir de 1969 avec Yoko Ono.
D’où vient la fausse photo ?
La piste du 8 décembre 2000
Les articles français de 2016 avancent une date précise pour la première apparition du montage sur Internet : le 8 décembre 2000. Cette date n’est pas anodine : c’est le jour où Fidel Castro a inauguré la statue de John Lennon dans un parc de La Havane, pour le vingtième anniversaire de son assassinat. La coïncidence est séduisante : un montage associant Lennon au Che serait né le jour où le régime cubain lui-même associait Lennon à la révolution.
Il faut toutefois être prudent. Aucune des sources qui avancent cette date ne fournit de capture d’archive, de lien d’origine ou de forum identifié permettant de la vérifier. Snopes, en 2017, se contente d’indiquer que l’image circulait depuis plusieurs années. La date du 8 décembre 2000 est une hypothèse plausible, cohérente avec le contexte, mais elle n’est pas établie.
Pourquoi l’image revient sans cesse
La fausse photo connaît des pics de circulation qui coïncident avec des dates symboliques : le 9 octobre, à la fois anniversaire de la naissance de Lennon et de la mort du Che ; le 8 décembre, anniversaire de l’assassinat de Lennon ; et chaque événement lié à Cuba. La vague de l’automne 2016, qui a motivé les démentis français, survient quelques mois après la visite historique de Barack Obama à La Havane en mars 2016 et le concert gratuit des Rolling Stones dans la capitale cubaine le 25 mars 2016, puis quelques semaines avant la mort de Fidel Castro, le 25 novembre 2016. Elle est relancée en 2017 pour le cinquantième anniversaire de la mort du Che, en 2020 pour les quarante ans de celle de Lennon, et régulièrement depuis.
Elle prospère aussi parce qu’elle répond à un désir. Comme d’autres légendes autour des Beatles, de la prétendue mort de Paul aux messages cachés, elle comble un vide par une histoire plus belle que la réalité. Sur la mécanique de ces rumeurs, voir notre dossier Les dix grandes légendes urbaines des Beatles.
Lennon et Cuba : la vraie histoire
Si John Lennon n’a jamais rencontré le Che ni mis les pieds à Cuba, son nom est pourtant intimement lié à l’île. L’histoire réelle est plus étonnante que la fausse photo.
Les Beatles, indésirables à La Havane
Dans les années 1960, la musique des Beatles est mal vue par les autorités cubaines, qui y voient l’expression de la culture de consommation américaine et de la décadence occidentale. Elle disparaît des ondes officielles, et les jeunes Cubains s’échangent sous le manteau des disques introduits clandestinement ou écoutent les radios de Floride.
Correctif factuel : une “interdiction” des Beatles à Cuba aux contours flous
On lit souvent que Fidel Castro a “interdit les Beatles” en 1964. La réalité est moins nette. Aucun décret publié n’a été retrouvé, et les sources divergent sur l’étendue et la durée de cette exclusion : certaines parlent de 1964 à 1966, avant un retour progressif de la musique de Liverpool sur les radios cubaines ; d’autres, dont l’historien cubain Ernesto Juan Castellanos, auteur en 2001 d’un livre consacré à la statue de Lennon, évoquent une marginalisation qui se prolonge dans les années 1970. Il est plus juste de parler d’une mise à l’écart officielle et durable que d’une loi d’interdiction.
1990 : le concert improvisé du Vedado
Le premier hommage public à Lennon à Cuba n’est pas venu du pouvoir, mais de musiciens. En décembre 1990, pour le dixième anniversaire de sa mort, le groupe Síntesis, autour de Carlos et Ele Alfonso, organise un concert d’hommage. Le projet initial, sur la terrasse de l’hôtel Habana Libre, est refusé par le Parti communiste. Le concert se replie dans un petit parc du quartier du Vedado, à l’angle des rues 17 et 6, avec un matériel de fortune et une électricité tirée des lampadaires et des maisons voisines, sous l’œil de policiers qui finissent par chanter avec la foule. Selon le récit publié par Havana Times, c’est le chanteur Carlos Varela qui propose ce soir-là de donner au parc le nom de John Lennon.
8 décembre 2000 : Fidel Castro et la statue
Dix ans plus tard, le régime reprend l’idée à son compte. Le 8 décembre 2000, vingtième anniversaire de l’assassinat de Lennon devant le Dakota, à New York, Fidel Castro inaugure en personne, dans ce même parc rebaptisé Parque John Lennon, une statue en bronze grandeur nature de l’ex-Beatle assis sur un banc, œuvre du sculpteur cubain José Villa Soberón. Le chanteur Silvio Rodríguez, figure de la Nueva Trova, présente la sculpture. Une plaque au sol reproduit en espagnol une ligne d’Imagine : “Dirás que soy un soñador, pero no soy el único”. Un concert de rock est donné le même soir sur la Tribune anti-impérialiste de La Havane.
Castro réinterprète alors Lennon non comme un symbole de la décadence occidentale, mais comme un rêveur et un révolutionnaire de la paix. Il déclare, selon les comptes rendus de l’époque : “Ce qui le rend grand à mes yeux, c’est sa pensée, ses idées.” Il ajoute qu’il partage entièrement ses rêves. Selon plusieurs récits cubains, c’est Silvio Rodríguez qui aurait convaincu le dirigeant de voir en Lennon un pacifiste plutôt qu’un produit de l’impérialisme culturel. Voir aussi notre éphéméride du 8 décembre.
L’opération ne fait pas l’unanimité. Pour une partie de l’opposition cubaine et des exilés, voir le régime qui avait marginalisé les Beatles récupérer Lennon relève de l’appropriation, voire du contresens. Et c’est précisément dans ce contexte, où l’image de Lennon est mise au service d’un récit révolutionnaire, qu’un montage le montrant aux côtés du Che trouve un terrain idéal.
Les lunettes volées et le gardien du banc
La statue est devenue l’une des attractions du Vedado, et l’objet d’un rituel singulier. Ses lunettes rondes en métal, reproduction de celles de Lennon, ont été arrachées ou volées à plusieurs reprises. Pour y remédier, un gardien a été posté près du banc, de jour comme de nuit, avec une paire de lunettes amovibles qu’il pose sur le nez de la statue quand les visiteurs veulent se faire photographier. L’anecdote a fait le tour de la presse internationale.
Le Submarino Amarillo, puis les Rolling Stones
L’héritage se prolonge. En 2011, un club consacré aux Beatles, le Submarino Amarillo, ouvre ses portes à quelques pas du parc, dans le Vedado, avec des groupes de reprises cubains ; la presse officielle cubaine, notamment Cubadebate, lui consacre un reportage en mars 2011. Le 25 mars 2016, les Rolling Stones donnent à La Havane un concert gratuit devant plusieurs centaines de milliers de personnes, premier grand concert d’un groupe de rock britannique sur l’île. Les Beatles, eux, n’y auront jamais joué.
Lennon et les révolutionnaires : ce qui est documenté
Puisque la photo est fausse, que reste-t-il des rapports entre John Lennon et l’imagerie révolutionnaire incarnée par le Che ? Plus qu’on ne le croit, mais rien de ce que suggère la fausse image.
1968 : Revolution, et les portraits qu’on brandit
En 1968, l’année où le visage du Che devient l’affiche la plus vendue dans les chambres d’étudiants du monde occidental, Lennon écrit Revolution. Dans la version publiée en face B de Hey Jude, il répond aux militants qui le pressent de s’engager : il se dit favorable au changement, mais refuse la destruction, et avertit, en substance, que ceux qui défilent en brandissant des portraits du président Mao n’iront nulle part. La chanson lui vaut à l’époque les critiques de la gauche radicale, qui la juge trop timorée. Sur les différentes versions de la chanson, voir notre article Les trois visages de Revolution.
Autrement dit, le Lennon de 1968 se méfie précisément du culte des portraits révolutionnaires dont la fausse photo est un avatar. Il évoluera ensuite vers des positions beaucoup plus militantes, mais sans jamais faire de la lutte armée un modèle.
1971-1972 : le Lennon militant de New York
Installé à New York à partir d’août 1971, Lennon se rapproche de la gauche américaine : Jerry Rubin, Abbie Hoffman, Bobby Seale, les manifestations contre la guerre du Vietnam, le soutien au militant John Sinclair, emprisonné pour deux joints, lors d’un concert à Ann Arbor le 10 décembre 1971. Il publie Power to the People en mars 1971, Some Time in New York City en 1972. Cette activité lui vaut une surveillance du FBI et une procédure d’expulsion menée par l’administration Nixon, qu’il ne gagnera qu’en 1975. C’est exactement l’époque de la photo de Bob Gruen avec Wayne Gabriel. Pour approfondir, voir aussi notre article sur le film d’Imagine et la discographie de Yoko Ono.
Un portrait du Che dans la cuisine ?
Plusieurs synthèses sur la postérité de Guevara affirment qu’un portrait du Che était accroché dans la cuisine de John et Yoko. L’information est reprise dans des ouvrages sur l’iconographie du Che, mais sans référence précise à une photographie de l’intérieur ou à un témoignage daté. Elle n’a rien d’invraisemblable, tant l’image était répandue au début des années 1970 dans les milieux que fréquentait Lennon à New York, mais elle ne doit pas être présentée comme un fait établi.
Correctif factuel : la citation de Lennon sur le Che “homme le plus cool du monde” est sans source
La fausse photo circule souvent accompagnée d’une phrase attribuée à John Lennon, selon laquelle Che Guevara aurait été l’homme le plus cool du monde. Nous n’avons trouvé cette citation dans aucun entretien publié de Lennon, ni dans les grands recueils de ses déclarations, ni dans les biographies de référence. Elle apparaît uniquement sur des sites de citations et des réseaux sociaux, sans date, sans média, sans contexte. Elle doit donc être considérée comme apocryphe tant qu’aucune source primaire n’est produite. Elle est sans doute née, comme la photo, du désir de réunir les deux icônes.
Le Che, icône pop de l’ère Beatles
Pour comprendre pourquoi le montage fonctionne si bien, il faut rappeler que le Che est devenu une figure de la culture pop exactement en même temps que les Beatles. Le portrait le plus célèbre, le Guerrillero Heroico, a été pris par le photographe cubain Alberto Korda le 5 mars 1960, à La Havane, lors des funérailles des victimes de l’explosion du cargo La Coubre. Il reste presque inconnu jusqu’à la mort de Guevara. En 1967-1968, l’éditeur italien Giangiacomo Feltrinelli le diffuse en affiche, et l’artiste irlandais Jim Fitzpatrick en tire en 1968 la version graphique en deux tons, noir sur fond rouge, qui va envahir les murs du monde entier. Fitzpatrick a souvent expliqué l’avoir volontairement laissée libre de droits pour qu’elle circule.
Le Che devient alors, au même titre que les Beatles, un visage de la jeunesse de 1968, à Londres comme à Paris. On retrouve son image sur les mêmes murs que la pomme d’Apple ou les pochettes des Beatles. Il est logique que l’imaginaire collectif ait fini par vouloir les réunir sur une même photo. C’est ce qu’ont fait les faussaires.
Comment reconnaître une fausse photo des Beatles
La photo de Lennon et du Che n’est pas un cas isolé. D’autres montages célèbres montrent Lennon avec Elvis Presley jouant de la guitare, Lennon accompagnant Spock de Star Trek, ou les Beatles en compagnie de personnalités qu’ils n’ont jamais croisées. Quelques réflexes permettent d’éviter de les partager :
- Chercher la source. Une photographie authentique a un auteur, un lieu, une date, une agence. Une image sans crédit, avec une simple légende, doit éveiller la méfiance.
- Faire une recherche d’image inversée. Les outils de recherche par image retrouvent souvent la photo d’origine en quelques secondes, ici celle de Bob Gruen.
- Vérifier la chronologie. Coiffure, lunettes, instruments, vêtements : les Beatles ont changé d’apparence presque chaque année entre 1962 et 1970. Lennon aux cheveux longs ne peut pas dater de 1966.
- Vérifier les emplois du temps. Les journées des Beatles sont documentées presque heure par heure, notamment par Mark Lewisohn. Une rencontre spectaculaire absente de toutes les chronologies n’a pas eu lieu.
- Se méfier des réfutations elles-mêmes. Comme le montre ce dossier, un démenti peut contenir des erreurs. Il faut remonter aux sources primaires.
Pour d’autres histoires vraies, souvent plus étonnantes que les fausses, voir nos 20 anecdotes sur John Lennon.
Chronologie croisée : John Lennon et Che Guevara
| Date | John Lennon | Che Guevara |
|---|---|---|
| 14 juin 1928 | — | Naissance à Rosario, Argentine |
| 9 octobre 1940 | Naissance à Liverpool | — |
| 1er janvier 1959 | Membre des Quarrymen à Liverpool | Victoire de la révolution cubaine |
| 5 mars 1960 | — | Alberto Korda prend le portrait Guerrillero Heroico |
| 11 décembre 1964 | Les Beatles préparent leurs concerts de Noël à Londres | Discours à l’ONU, New York |
| Avril-novembre 1965 | Tournage de Help!, Shea Stadium | Guérilla au Congo |
| Mars-juillet 1966 | Enregistrement de Revolver | Clandestin près de Prague |
| 11 août 1966 | Conférence de presse d’excuses à Chicago | Clandestin à Cuba, préparation de la Bolivie |
| 29 août 1966 | Dernier concert des Beatles, Candlestick Park | — |
| Septembre-octobre 1966 | Tournage de How I Won the War en Allemagne et à Almería | Derniers préparatifs à Cuba |
| 3 novembre 1966 | — | Arrivée à La Paz sous une fausse identité |
| 9 octobre 1967 | Fête ses 27 ans | Exécuté à La Higuera, Bolivie |
| 1968 | Revolution | L’affiche de Jim Fitzpatrick se répand dans le monde |
| 30 août 1972 | Concerts One to One avec Elephant’s Memory ; époque de la photo de Bob Gruen | — |
| 8 décembre 1980 | Assassiné à New York | — |
| Décembre 1990 | Concert d’hommage improvisé dans un parc du Vedado, à La Havane | — |
| 8 décembre 2000 | Fidel Castro inaugure sa statue au Parque John Lennon | Date souvent avancée pour la première apparition du montage |
| 2013 | La photo d’origine de Bob Gruen est publiée dans The Walrus and the Elephants | — |
| Automne 2016 | Démentis de Rue89 et Konbini | — |
| Juillet 2017 | Démenti de Snopes, qui identifie Wayne Gabriel | — |
| Juillet 2022 | Nouveau démenti de Check Your Fact | — |
FAQ : John Lennon et Che Guevara
John Lennon a-t-il rencontré Che Guevara ?
Non. Aucune source n’atteste d’une rencontre entre John Lennon et Che Guevara. Les deux hommes n’ont jamais été au même endroit au même moment, et Lennon ne s’est jamais rendu à Cuba.
La photo de Lennon jouant de la guitare avec le Che est-elle vraie ?
Non. C’est un photomontage. La photo d’origine, prise par Bob Gruen vers 1972, montre Lennon avec Wayne “Tex” Gabriel, guitariste d’Elephant’s Memory. Le visage du guitariste a été remplacé par celui de Che Guevara.
Qui est le vrai guitariste de la photo ?
Wayne “Tex” Gabriel, guitariste soliste d’Elephant’s Memory, le groupe qui a accompagné John Lennon et Yoko Ono à New York entre 1971 et 1973, notamment sur l’album Some Time in New York City et lors des concerts One to One du 30 août 1972.
Où était John Lennon le 11 août 1966 ?
À Chicago, au début de la dernière tournée américaine des Beatles. Il y a tenu, à l’hôtel Astor Towers, la conférence de presse où il s’est excusé après la polémique sur sa phrase selon laquelle les Beatles étaient plus populaires que Jésus.
Où était Che Guevara en août 1966 ?
Clandestinement à Cuba, où il était revenu après avoir quitté Prague le 19 juillet 1966, pour préparer sa guérilla en Bolivie. Il est arrivé à La Paz le 3 novembre 1966.
Quand Che Guevara est-il mort ?
Le 9 octobre 1967, exécuté à La Higuera, en Bolivie, au lendemain de sa capture. C’est le jour exact des 27 ans de John Lennon.
Pourquoi y a-t-il une statue de John Lennon à La Havane ?
Fidel Castro a inauguré le 8 décembre 2000, vingtième anniversaire de l’assassinat de Lennon, une statue en bronze de l’ex-Beatle assis sur un banc, œuvre de José Villa Soberón, dans le Parque John Lennon du quartier du Vedado. Le régime a présenté Lennon comme un rêveur et un pacifiste, après avoir longtemps tenu la musique des Beatles à l’écart.
Les Beatles étaient-ils interdits à Cuba ?
Leur musique a été écartée des ondes officielles dans les années 1960, considérée comme un symbole de la culture occidentale de consommation. Aucun décret publié n’a cependant été retrouvé, et la durée de cette mise à l’écart varie selon les sources.
John Lennon a-t-il dit que Che Guevara était l’homme le plus cool du monde ?
Aucune source primaire ne le confirme. Cette citation circule sur Internet sans date ni média d’origine et doit être considérée comme apocryphe.
Que pensait Lennon des révolutionnaires ?
En 1968, dans Revolution, il se méfiait de la violence et du culte des portraits révolutionnaires. À partir de 1971, installé à New York, il s’est engagé beaucoup plus nettement à gauche, contre la guerre du Vietnam et pour diverses causes, ce qui lui a valu une surveillance du FBI. Il n’a jamais fait l’éloge de la lutte armée.
Pour aller plus loin
À lire et à écouter
- James A. Mitchell, The Walrus and the Elephants : John Lennon’s Years of Revolution (Seven Stories Press, 2013) : l’histoire de Lennon et d’Elephant’s Memory, où figure la photo d’origine de Bob Gruen.
- John Lennon et Yoko Ono avec Elephant’s Memory, Some Time in New York City (1972) : l’album politique de cette période.
- Power to the People (2025) : le coffret qui restaure les concerts One to One de 1972.
- Pierre Kalfon, Che : Ernesto Guevara, une légende du siècle (Seuil) : la biographie de référence en français.
- Jon Lee Anderson, Che Guevara : A Revolutionary Life (Grove Press) : la biographie la plus documentée en anglais.
Sur yellow-sub.net
- Plus populaires que Jésus : anatomie d’un séisme culturel (1966)
- 21 août 1966 : le jour où les Beatles ont joué dans deux villes
- Gimme Some Truth et le dossier FBI de John Lennon
- Les collaborations des ex-Beatles après la séparation
- Les dix grandes légendes urbaines des Beatles
- Un 30 août dans la vie des Beatles
- Les Beatles : biographie, disques, chansons
Sources
Snopes, John Lennon Played Guitar with Che Guevara? (juillet 2017) ; Check Your Fact, Does This Image Show John Lennon And Che Guevara Playing Guitar Together? (19 juillet 2022) ; Pascal Riché, blog Mon Œil, Rue89, et Konbini (automne 2016) ; James A. Mitchell, The Walrus and the Elephants (Seven Stories Press, 2013) ; National Security Archive, université George Washington, dossier Che Guevara and the CIA in the Mountains of Bolivia (2020) ; Kafkadesk, sur le séjour de Guevara à Prague (2021) ; Havana Times, sur l’histoire du Parque John Lennon ; CubaConecta (2017) ; Cubadebate (6 mars 2011) ; Atlas Obscura et Slate sur la statue de La Havane (2014) ; uDiscover Music et American Songwriter sur les concerts One to One et le coffret Power to the People (2025) ; CBS Chicago et The Paul McCartney Project sur la conférence de presse du 11 août 1966 ; Mark Lewisohn, The Complete Beatles Chronicle ; Jon Lee Anderson, Che Guevara : A Revolutionary Life ; Pierre Kalfon, Che : Ernesto Guevara, une légende du siècle.
La fausse photo de John Lennon et Che Guevara dit moins de choses sur les deux hommes que sur ceux qui la partagent : le besoin de réunir dans un même cadre les visages qui ont incarné une époque. La vraie photo, celle de Bob Gruen, raconte une histoire tout aussi forte : un ex-Beatle à New York, entouré d’un groupe de rock de la ville, chantant pour la paix, les prisonniers et les enfants, au moment où l’administration américaine cherchait à l’expulser. Lennon n’avait pas besoin du Che pour être un rebelle.












