Donovan et les Beatles

Il y a des artistes que l’histoire a rangés trop vite. Des musiciens dont la silhouette est restée prisonnière d’une image publicitaire plus forte que leur œuvre réelle. Donovan appartient à cette catégorie injuste. Pour le grand public, il demeure souvent le chanteur alangui de Mellow Yellow, le poète psychédélique à la voix douce, le garçon à la couronne invisible de l’ère flower power, quelque part entre un tapis oriental, un encens qui se consume et une affiche délavée de 1967 punaisée dans une chambre d’étudiant. L’icône existe, bien sûr. Elle a même sa part de vérité. Mais elle ne dit presque rien de l’essentiel. Elle ne dit ni la finesse du compositeur, ni l’audace du styliste, ni la mobilité d’un musicien capable de passer du folk pastoral à la pop baroque, du jazz oblique à la rêverie orientalisante, de la chanson pour enfants au mysticisme sans que jamais la couture n’apparaisse.

Elle ne dit surtout rien de ce qui nous intéresse ici : la place très singulière de Donovan dans l’univers des Beatles. Car lorsque l’on gratte un peu la peinture vernie des années 60, lorsqu’on remonte derrière les images convenues, derrière la carte postale de Rishikesh, derrière les légendes simplifiées qui résument tout à un séjour en Inde et à trois guitares acoustiques, on découvre un faisceau de liens bien plus dense. Paul McCartney et Donovan ont été proches. Donovan a participé à l’écriture d’un fragment de Yellow Submarine. Paul a donné un coup de main sur Mellow Yellow. Donovan était présent dans l’orbite de Sgt. Pepper, jusque dans la fameuse nuit orchestrale de A Day in the Life. Et surtout, au printemps 1968, il a transmis à John Lennon une manière de jouer qui a laissé des traces audibles sur le White Album, au point que la formule attribuée à George Harrison – Donovan est partout sur le White Album – a fini par s’imposer comme le meilleur résumé possible de cette influence diffuse mais bien réelle.

Le piège, avec Donovan, est double. Le premier consiste à le réduire à un rôle d’aimable compagnon de route, de satellite psychédélique gravitant autour des géants. Le second consiste, à l’inverse, à grossir sa part jusqu’au fantasme, à faire de lui un démiurge caché de la seconde période beatlesienne. La vérité, comme souvent, est plus passionnante que les mythes. Donovan n’a pas inventé les Beatles. Il n’a pas dicté leur esthétique. Il n’a pas transformé à lui seul John Lennon, Paul McCartney ou George Harrison. Mais il a compté. Il a compté comme comptent parfois les artistes que l’on aime d’artiste à artiste : non par domination, mais par contamination. Non en donnant des ordres, mais en ouvrant une porte. Il a apporté des tournures, des couleurs, des réflexes, une souplesse d’écriture et une culture de la guitare acoustique qui ont fertilisé un moment clé de l’œuvre beatlesienne.

Pour comprendre cela, il faut repartir du début. Revenir au jeune Donovan avant le personnage, avant la caricature du ménestrel en velours, avant l’Inde et la méditation. Revenir à l’époque où il n’était pas encore un cliché sixties, mais un auteur qui cherche sa place dans une Angleterre en train de basculer.

Sommaire

Avant les Beatles, un enfant du folk déjà tourné vers l’ailleurs

Donovan naît à Glasgow en 1946, dans ce Royaume-Uni encore engourdi par l’après-guerre, et grandit entre culture populaire, imaginaire vagabond et fascination précoce pour la poésie. Son histoire personnelle compte, parce qu’elle explique beaucoup de choses dans sa musique. Avant même d’être une vedette, Donovan est un garçon qui veut sortir du cadre. Non pas seulement réussir, mais s’extraire. Il y a chez lui, très tôt, une volonté de fuite vers une vie plus vaste, plus bohème, plus libre. On retrouve ce désir chez beaucoup d’artistes de sa génération, mais chez lui il a une couleur particulière : moins l’ivresse urbaine des Stones que l’appel des chemins de traverse, moins la brutalité électrique que le déplacement intérieur.

Adolescent, il se nourrit de folk, de poésie, de traditions britanniques, de blues américain et d’une contre-culture en formation. Il fréquente la route, l’errance, les clubs, l’Angleterre des coffee bars et des chanteurs à guitare qui se passent des chansons comme des messages codés. Sa jeunesse n’est pas celle d’un esthète enfermé dans une chambre à théoriser l’avant-garde ; c’est celle d’un garçon qui absorbe tout, écoute tout, imite puis dévie. Cette capacité à tout intégrer sans se laisser réduire à une école sera l’une de ses grandes forces.

Lorsqu’il émerge au milieu des années 60 avec Catch the Wind, Colours ou sa version de Universal Soldier, la presse britannique commet l’erreur qui poursuivra sa légende comme une ombre collée aux talons : on le présente comme le “Bob Dylan anglais”. Le raccourci a l’efficacité des simplifications paresseuses. Il y a, à l’évidence, des points de contact. La guitare acoustique, la diction, les chansons en forme de méditations légères, l’inscription dans le courant folk : tout cela facilite la comparaison. Mais réduire Donovan à un clone affadi de Dylan revient à ne rien entendre de son identité propre. Là où Dylan est angle vif, sarcasme, densité verbale, Donovan apporte autre chose : une lumière plus douce, une manière plus musicale de laisser respirer les mots, un rapport moins combatif à la mélodie, davantage d’élégance décorative sans que cela soit péjoratif. Ce n’est pas un sous-Dylan. C’est un autre embranchement du folk.

Cette nuance est importante pour comprendre son rapport aux Beatles. Car ce que John, Paul et George reconnaissent chez Donovan, ce n’est pas un imitateur habile. C’est justement un pair, un musicien plus jeune qu’eux mais déjà identifié comme un auteur distinct, avec ses trouvailles harmoniques, ses climats et sa façon bien à lui d’emmener la chanson britannique vers une forme de psychédélisme pastoral. Dans une scène londonienne où tout le monde s’observe, se copie, se pique des idées et s’admire tout à la fois, Donovan n’est pas un figurant. Il est un élément du paysage créatif.

Il faut même dire plus franchement les choses : quand Donovan bascule du folk pur vers des formes plus baroques et psychédéliques, avec Sunshine Superman notamment, il ne suit pas les Beatles ; il participe lui aussi à la redéfinition du langage pop de l’époque. Le psychédélisme britannique n’est pas un monopole de Sgt. Pepper. Il est un climat collectif, nourri par plusieurs foyers créatifs. Donovan en est un. Avec ses arrangements, ses couleurs exotiques, ses allusions orientales, son goût des textures nouvelles, il ouvre lui aussi des fenêtres.

Le faux procès Dylan et la naissance d’une identité propre

Le cinéma a beaucoup fait pour figer la légende de Donovan, parfois à son détriment. Dans le documentaire Don’t Look Back consacré à la tournée anglaise de Bob Dylan en 1965, Donovan apparaît comme le jeune rival dont la presse voudrait faire un double local du maître américain. La scène est connue, souvent racontée de manière humiliante pour Donovan : il joue une chanson dans une chambre d’hôtel, Dylan réplique ensuite avec It’s All Over Now, Baby Blue, et le montage du film transforme l’instant en duel gagné d’avance. C’est une image redoutable, parce qu’elle résume en quelques minutes ce que l’époque a voulu faire de lui : un suiveur poli face au prophète original.

Sauf que cette lecture est trop facile. D’abord parce que les musiciens de l’époque savaient bien que les influences circulaient dans tous les sens et que personne n’inventait dans le vide. Ensuite parce que Donovan, même lorsqu’il part d’un terrain voisin de Dylan, possède déjà des qualités qui lui appartiennent en propre : une voix plus caressante, un sens de la mélodie plus immédiatement séduisant, une écriture volontiers picturale, une manière de préférer l’enchantement oblique à la charge frontale. Là où Dylan tranche, Donovan enveloppe. Là où Dylan frappe par la densité verbale, Donovan capte par la fluidité. Ce n’est pas moins fort ; c’est autre chose.

Pourquoi est-ce important dans une étude de ses liens avec les Beatles ? Parce que les Beatles, eux, ne s’arrêtent pas au cliché médiatique. McCartney, Lennon et Harrison ne voient pas en Donovan un ersatz dylanien. Ils entendent un auteur. Ils entendent même très vite un auteur capable d’emmener la chanson britannique vers un territoire où eux-mêmes ont envie d’aller : plus libre, plus coloré, plus ouvert aux traditions non strictement rock’n’roll. Là réside le vrai point de contact. Donovan ne séduit pas les Beatles malgré sa singularité ; il les intéresse à cause d’elle.

Il y a d’ailleurs une ironie historique assez savoureuse à cela. Car Dylan a évidemment compté énormément pour les Beatles, surtout pour John Lennon, mais Donovan leur offre quelque chose que Dylan ne peut pas leur donner de la même manière : un modèle britannique de transformation du folk en objet pop psychédélique. En ce sens, Donovan est plus immédiatement transposable à leur contexte. Il ne remplace pas Dylan dans leur imaginaire, mais il leur montre qu’un songwriter issu du folk peut, depuis le Royaume-Uni, prendre des chemins plus chamarrés sans perdre son sérieux artistique.

1966, Sunshine Superman et l’avance psychédélique de Donovan

L’année 1966 est décisive pour comprendre pourquoi Donovan devient un interlocuteur crédible des Beatles au moment où ceux-ci basculent eux-mêmes dans leur grande phase d’expansion créative. Cette année-là, tout s’accélère chez lui. Sa carrière change d’échelle, son esthétique se transforme, son image publique se fissure aussi sous l’effet des affaires de stupéfiants et des crispations morales de la presse britannique. Mais surtout, il signe une série d’enregistrements qui le font sortir définitivement du simple registre folk.

Sunshine Superman est la clé. Il ne s’agit plus seulement d’un chanteur à guitare auréolé de poésie gentille. Donovan devient un expérimentateur pop. Les orchestrations se densifient, les climats se troublent, les références orientales et latines s’invitent, la chanson prend des allures de sortilège pop. À sa manière, Sunshine Superman est l’un des grands signaux avant-coureurs de la psychédélie britannique. Et même s’il faut toujours se méfier des récits qui attribuent à un seul disque la paternité d’un mouvement entier, il est clair que Donovan, à ce moment, n’est pas dans le sillage des autres : il avance à côté d’eux, parfois un peu devant.

Cela aide à comprendre pourquoi les Beatles l’écoutent avec attention. Lorsque l’on parle des années 1966-1967, la mémoire collective a tendance à tout ramener vers Revolver puis Sgt. Pepper comme si l’avant-garde pop n’était alors qu’une production beatlesienne. C’est faux. Les Beatles dominent l’époque, oui, mais ils s’inscrivent dans une conversation plus large où figurent les Beach Boys, les Kinks, les Who, certains Stones, et bien sûr Donovan. On pourrait dire que les Beatles restent les architectes les plus complets du moment, mais qu’ils ne travaillent jamais sans entendre les secousses autour d’eux.

Le contraste avec la pression policière et médiatique que subit Donovan la même année renforce encore sa singularité. Arrêté pour possession de cannabis, exposé dans une presse avide de scandale, il devient malgré lui l’une des premières figures de cette collision entre pop culture, drogue et ordre moral. Les Beatles connaîtront eux aussi, sous d’autres formes, ce regard suspicieux. Cette expérience parallèle n’est pas un détail : elle place Donovan dans la même modernité sociale qu’eux. Il n’est pas seulement un songwriter raffiné ; il est aussi l’un des visages publics de la nouvelle culture que l’Angleterre conservatrice cherche déjà à discipliner.

Cette double dimension – musicien novateur et figure visible d’une contre-culture naissante – le rend particulièrement proche des Beatles de la période Revolver/Pepper. Lorsqu’ils se rapprochent de lui, ils ne fréquentent donc pas un poète marginal enfermé dans son cottage mental. Ils fréquentent un artiste qui participe, lui aussi, à la redéfinition de ce que la pop peut être.

L’ami de Paul McCartney, pas un simple voisin de décennie

Parmi les quatre Beatles, c’est sans doute avec Paul McCartney que Donovan noue le lien le plus naturel au départ. Cela a du sens. Paul est le Beatle le plus curieux des formes, le plus disponible à l’idée de butiner partout, le plus prompt à ouvrir sa porte, au propre comme au figuré, pour écouter ce qu’un autre a en chantier. Donovan, de son côté, possède une énergie créative qui plaît à Paul : abondance mélodique, vitesse d’écriture, goût du détail, amour des images, absence de cynisme. On comprend aisément que les deux hommes se soient reconnus.

Leur proximité n’est pas une légende fabriquée a posteriori. Donovan a souvent raconté ces visites à St John’s Wood, ces moments où lui et McCartney se retrouvaient pour se jouer mutuellement des chansons en cours, chacun lançant à l’autre des embryons, des idées, des esquisses, parfois des merveilles déjà presque finies. Ce type de relation compte énormément dans l’histoire d’un groupe comme les Beatles, parce que l’œuvre beatlesienne ne s’est pas construite en vase clos. Certes, le noyau restait le groupe. Mais autour, il existait un cercle de contemporains stimulants, d’amis, de musiciens, de têtes curieuses. Donovan était de ceux-là.

Il faut se représenter Paul à cette époque : il écrit à une cadence insensée, il pense déjà par albums, par univers, par couleurs. Il passe sans effort apparent d’une chanson pour enfant à une miniature néoclassique, d’un croquis burlesque à un tube massif. Qu’un musicien comme Donovan soit admis dans cette zone intime de l’atelier dit quelque chose de la considération que lui portait McCartney. On n’invite pas n’importe qui à entendre les chantiers. On le fait avec ceux que l’on estime capables d’entendre ce qui est en train d’advenir.

Cette complicité explique aussi pourquoi Donovan se retrouve au croisement de plusieurs moments décisifs de la période 1966-1968. Là encore, il ne faut pas forcer le trait. Il n’est pas co-auteur secret de la discographie beatlesienne. Mais il est suffisamment proche pour qu’une phrase, une couleur, une présence en studio, un riff ou un conseil technique puissent circuler entre lui et eux sans que cela paraisse extraordinaire. La scène londonienne de ces années-là fonctionne ainsi : l’émulation y est permanente, les frontières y sont poreuses.

“Ciel bleu et mer verte” : Donovan dans l’écriture de Yellow Submarine

Parmi les liens les plus concrets entre Donovan et les Beatles, il en est un qui amuse toujours parce qu’il touche à une chanson entrée dans le patrimoine populaire mondial. Lorsque Paul McCartney travaille sur Yellow Submarine, il joue l’ébauche à Donovan et lui demande de compléter un passage. Donovan dira plus tard, en substance, que Paul avait ce petit morceau sur un sous-marin jaune, qu’il lui manquait une ligne, et qu’il est revenu avec une proposition devenue célèbre : l’équivalent de “ciel bleu et mer verte / dans notre sous-marin jaune”.

Il ne s’agit pas d’un apport massif. Il ne faut pas transformer cette anecdote en collaboration d’égal à égal sur tout le morceau. Yellow Submarine reste fondamentalement une création de McCartney, remodelée ensuite collectivement par les Beatles en studio, avec John Lennon participant aussi au polissage du texte et surtout à la mise en scène du morceau. Mais cette petite intervention de Donovan est précieuse pour deux raisons.

La première, c’est qu’elle prouve la proximité réelle entre Paul et lui au moment même où les Beatles travaillent sur Revolver, un disque où tout s’accélère, où l’écriture prend des directions nouvelles, où le groupe teste une forme de liberté qui marquera toute la suite de sa carrière. Si Donovan est là, à portée d’oreille, c’est qu’il fait partie du cercle.

La seconde, plus intéressante encore, c’est que la ligne qu’il propose n’a rien d’anecdotique dans l’imaginaire du morceau. Yellow Submarine est une chanson de couleurs primaires, de sensation enfantine, de monde clos mais accueillant, de fantaisie visuelle. “Ciel bleu et mer verte” résume à merveille cette logique d’aplats naïfs, presque de livre illustré. C’est une trouvaille simple, oui, mais précisément de cette simplicité-là qui donne sa cohérence à une chanson. Sur ce plan, Donovan apporte exactement ce qu’il faut : une image limpide, musicale, immédiatement mémorisable.

On a souvent tort de sous-estimer ces contributions modestes. Dans la grande histoire du rock, les chansons sont pleines de détails fournis par un ami de passage, un musicien dans la pièce, un proche qui lâche le mot juste au bon moment. Le génie collectif des sixties se nourrit aussi de cela : un écosystème de dons minuscules, parfois décisifs. Donovan a offert aux Beatles un de ces petits éclats qui survivent au temps.

Mellow Yellow, McCartney et la fraternité pop des sixties

L’échange ne va évidemment pas dans un seul sens. Si Donovan glisse une image dans Yellow Submarine, Paul McCartney vient lui rendre la politesse, ou plus exactement prolonger cette conversation musicale, lors des sessions de Mellow Yellow. La participation de Paul au morceau a souvent été exagérée par la mythologie pop, comme c’est toujours le cas dès qu’un Beatle apparaît quelque part, même en ombre chinoise. Non, Mellow Yellow n’est pas un duo caché. Non, tout ce que l’on croit entendre n’est pas forcément lui. Mais il est bien là dans l’atmosphère du titre, dans ces interventions modestes, ces voix d’arrière-plan, cette présence plus festive que structurante.

L’intérêt de ce passage n’est pas tant musical que symbolique. Mellow Yellow est une chanson capitale dans la carrière de Donovan. Pas seulement parce qu’elle devient l’un de ses plus grands succès, mais parce qu’elle fixe durablement son image publique. Son titre, son climat, sa sensualité vaguement souriante, son ambiguïté psychédélique, tout concourt à faire de Donovan un emblème des années 60. Que McCartney vienne y faire un tour dit encore une fois la qualité du lien entre les deux artistes.

Il y a aussi, dans cette relation, quelque chose de profondément sixties : une fraternité compétitive. On se respecte, on s’écoute, on se pique des idées, on se visite, on se jauge aussi. Donovan a raconté combien il trouvait difficile d’écrire directement avec Paul tant celui-ci partait immédiatement dans d’autres directions, tant l’abondance mélodique de McCartney rendait toute véritable collaboration presque impossible. C’est une remarque très juste. Paul n’est pas un compagnon de coécriture facile pour un autre auteur fort, parce qu’il déborde. Il capte, détourne, réinvente, repart déjà ailleurs. En revanche, comme interlocuteur créatif, il est galvanisant. Donovan a été de ces artistes qui ont compris très tôt cela : avec Paul, on ne fait pas vraiment table commune, on entre dans un courant.

Cette circulation entre Yellow Submarine et Mellow Yellow raconte donc une amitié musicale, mais aussi quelque chose de plus large : la manière dont la pop britannique de la seconde moitié des années 60 fonctionne comme un grand laboratoire collectif. Les disques sont signés d’un nom, bien sûr. Mais ils se font dans une atmosphère de perméabilité, de regards croisés, d’invitations, de suggestions. Donovan est l’un des témoins les plus intéressants de ce système parce qu’il se trouve au croisement de plusieurs mondes : celui du folk, celui de la pop psychédélique, celui des Beatles, celui des Stones, celui aussi d’une bohème londonienne où l’on peut croiser dans la même semaine Brian Jones, Pattie Boyd, Jenny Boyd, Mickie Most ou un futur musicien de Led Zeppelin.

Donovan dans l’orbite de Sgt. Pepper

On réduit souvent les liens entre Donovan et les Beatles à Rishikesh. C’est oublier qu’avant l’Inde, il y a déjà une présence régulière dans leur paysage. Donovan assiste notamment à la fameuse session orchestrale de A Day in the Life, ce moment extravagant de février 1967 où les Beatles, en pleine ascension créative, transforment Abbey Road en happening psychédélique chic. Les invités sont là, la scène londonienne se presse, le morceau est en train de devenir l’une des cimes absolues de la pop du XXe siècle. Donovan fait partie de ceux qui sont admis dans la pièce.

Là encore, il ne faut pas fantasmer sa présence comme si elle modifiait le cours de l’enregistrement. Ce n’est pas le sujet. Ce qui compte, c’est la place qu’elle révèle. Donovan n’est pas dehors à lire les comptes rendus dans les journaux. Il est dedans. Il est de cette génération de musiciens que les Beatles considèrent comme des contemporains dignes d’assister à leurs audaces les plus folles.

Cette proximité compte aussi parce qu’elle se situe au moment exact où les langages de Donovan et des Beatles se rapprochent le plus. Sgt. Pepper n’est pas un disque donovanesque, évidemment, mais il partage avec l’œuvre de Donovan de 1966-1967 plusieurs ingrédients : goût du collage, fascination pour l’enfance et la fantaisie, ouverture aux musiques venues d’ailleurs, recherche de couleurs nouvelles, ambition de faire de la pop un lieu où tout peut entrer. Donovan n’est pas le modèle de Pepper, mais il participe à ce climat d’époque où la chanson pop cesse d’être un format pour devenir un monde.

C’est d’ailleurs l’un des grands malentendus de son histoire. Parce que Donovan a longtemps été regardé comme une figure décorative de la psychédélie, on oublie qu’il est aussi un innovateur. Sunshine Superman, Season of the Witch, Mellow Yellow, There Is a Mountain, Hurdy Gurdy Man : ces chansons ne sont pas de simples bibelots de collectionneurs de vinyles. Elles modifient réellement le vocabulaire du rock britannique. Elles mettent dans le circuit des timbres, des humeurs et des structures qui influencent beaucoup de monde. Les Beatles, qui avaient l’oreille partout, ne pouvaient pas ne pas l’entendre.

Rishikesh : la légende, le décor, et ce qui s’y est vraiment joué

Puis vient Rishikesh, et avec lui la scène la plus célèbre de l’histoire commune entre Donovan et les Beatles. Nous sommes au début de 1968. Les Beatles, épuisés, célèbres à un niveau devenu presque monstrueux, cherchent une forme de retrait. George Harrison et John Lennon, surtout, sont engagés dans une quête spirituelle qui passe alors par le Maharishi Mahesh Yogi et la méditation transcendantale. Paul McCartney suit avec intérêt. Ringo Starr, plus sceptique et plus attaché au concret, accompagne malgré tout l’aventure. Le groupe s’envole pour l’Inde, rejoint par tout un petit monde où l’on croise notamment Mia Farrow, sa sœur Prudence Farrow, Mike Love, Pattie Boyd, Jenny Boyd, Alexis Mardas dit Magic Alex, et donc Donovan.

Cette retraite indienne est devenue un nœud narratif de la mythologie beatlesienne parce qu’elle concentre plusieurs choses à la fois : la spiritualité, l’épuisement de la célébrité, les tensions internes, la naissance d’un grand nombre de chansons, la désillusion finale. Tout cela est vrai. Mais on oublie parfois un élément plus terre à terre et pourtant décisif : ils avaient des guitares acoustiques et du temps. Beaucoup de temps. Dans l’histoire du rock, combien de chefs-d’œuvre sont nés de conditions aussi simples ? Des musiciens brillants, loin des obligations immédiates du studio, réunis dans un lieu étrange, désœuvrés par moments, traversés de conversations, de frustrations, d’élans, de jalousies, d’ennui, de quête de sens, et passant des heures à jouer ensemble.

C’est là que Donovan devient autre chose qu’un ami ou un compagnon de route : un transmetteur. Il joue sans cesse, selon ses propres récits. La guitare ne le quitte presque jamais. Ringo lui aurait d’ailleurs lancé, amusé, qu’il n’arrêtait jamais de jouer. Puis vient cette scène souvent racontée : John Lennon l’entend déployer un jeu de fingerpicking, lui demande comment il fait, et Donovan commence à lui montrer ce qu’il appelle volontiers la technique du clawhammer, héritée des traditions folk et country, quelque part dans la lignée rendue célèbre par Maybelle Carter et d’autres passeurs de la guitare américaine.

Ce point mérite d’être traité sérieusement, sans folklore inutile. Oui, Donovan a enseigné à Lennon un motif de jeu dont les traces sont nettes. Oui, il a transmis des schémas, des façons de faire sonner la guitare, des combinaisons de cordes, de basses et d’arpèges qui vont irriguer plusieurs chansons de la période. Mais cela ne signifie pas que John Lennon était jusque-là un guitariste sans ressources. Lennon savait très bien jouer, même si son style a souvent été sous-estimé parce que l’histoire du groupe le place ailleurs : au chant, au rythme, à la composition, à la figure publique. Ce que Donovan offre à Lennon, ce n’est pas l’accès à la guitare ; c’est une nouvelle porte d’entrée dans son instrument. Et cette nuance change tout.

Quand Donovan ouvre une nouvelle grammaire à John Lennon

Le plus fascinant, dans cette histoire, n’est pas tant la transmission de la technique que la vitesse avec laquelle Lennon s’en empare. Donovan lui-même a souvent souligné à quel point John a compris vite, développé vite, adapté vite. C’est un trait constant chez les Beatles : dès qu’une forme les intéresse, ils ne la reproduisent pas servilement, ils l’assimilent. Ils la passent dans leur propre moulin.

Les chansons où l’influence est la plus claire sont Dear Prudence et Julia. Dans les deux cas, on entend immédiatement cette nouvelle fluidité acoustique, cette manière de faire avancer l’harmonie par un tressage de basses et de notes aiguës, avec un mouvement continu qui donne au morceau à la fois son assise rythmique et sa délicatesse. Chez Lennon, ce type de jeu produit un effet très particulier. Là où, chez Donovan, il peut évoquer la rêverie folk ou la suspension pastorale, il devient chez John une matière introspective, parfois presque hypnotique.

Dear Prudence est, de ce point de vue, un cas d’école. La chanson naît directement du séjour à Rishikesh, adressée à Prudence Farrow, qui s’isole pour méditer avec une intensité telle qu’elle en devient presque inaccessible au reste du groupe. Lennon lui écrit une invitation à revenir vers les autres, à “venir jouer”, à ouvrir les yeux sur le monde. Le contraste entre le sujet et la musique est splendide : cette guitare en arpèges réguliers, presque circulaires, crée une impression d’enveloppement. La chanson semble s’ouvrir comme une fenêtre, exactement comme le texte l’ordonne.

Il y a chez Dear Prudence quelque chose d’éminemment lénonien : la tendresse inquiète, la beauté mélodique minée par une forme de retrait, la douceur qui n’exclut pas la tension. Mais le véhicule instrumental est neuf. Sans la rencontre avec Donovan, la chanson existerait peut-être autrement ; elle n’aurait sans doute pas cette architecture si reconnaissable. C’est précisément là que l’influence devient tangible : non pas dans un discours général sur “l’ambiance indienne”, mais dans un geste de guitare identifiable.

Julia, ou quand la technique devient émotion pure

S’il fallait ne garder qu’une preuve musicale du rôle de Donovan dans la fin des années Beatles, Julia serait sans doute la plus précieuse. Parce que le morceau, dans sa nudité, montre le mieux ce qui s’est joué. Julia est un sommet de John Lennon. Une chanson pour sa mère, morte quand il était adolescent, mais aussi pour Yoko Ono, présente dans le texte à travers le jeu sur “Ocean child”, traduction de son prénom. Une chanson de deuil, de désir, de mémoire, de berceuse fracturée. Une chanson où John, seul, sans les autres Beatles, atteint une forme de pureté émotionnelle rarissime.

Or cette pureté ne repose pas seulement sur la voix ou les paroles. Elle tient aussi au tissu de guitare. Là encore, le fingerpicking appris auprès de Donovan devient un moyen d’expression idéal pour Lennon. Les notes se détachent avec une douceur presque fragile, comme si chaque corde portait une strate de souvenir. Le morceau avance sans percussion, sans basse, sans décoration. Il n’y a rien pour cacher la vérité du geste. Et ce geste, John le doit en partie à ce qu’il a absorbé en Inde.

Il existe même des récits selon lesquels Lennon aurait demandé à Donovan un peu d’aide ou, au minimum, un regard sur la façon d’aborder cette chanson consacrée à sa mère. Que l’on prenne cette histoire comme une participation directe au texte ou comme un accompagnement plus informel, elle éclaire en tout cas l’intimité artistique du moment. John ne va pas vers Donovan parce qu’il manque d’idées ; il va vers lui parce qu’il reconnaît chez cet autre écrivain de chansons une sensibilité capable de l’aider à toucher un territoire d’enfance, de rêve, d’image. Cela a du sens. Donovan excelle justement dans cet art d’installer des chansons comme de petits livres d’images, à la frontière du réel et du conte.

Ce qui est beau, c’est que Julia ne sonne jamais “comme du Donovan”. Elle sonne comme du Lennon, pleinement. L’influence ne dissout pas l’identité, elle la révèle autrement. Voilà pourquoi le cas Donovan est si intéressant dans l’histoire des Beatles : il montre comment les quatre, et surtout John et George dans cette période, savaient apprendre sans se renier. Ils n’empruntaient pas des costumes ; ils prenaient des outils.

Le White Album, un disque acoustique jusque dans ses fissures

On parle souvent du White Album comme d’un disque éclaté, contradictoire, presque centrifuge. C’est vrai. Il contient des chansons pour enfants, des bluettes, des brûlots, des collages absurdes, des pastiches, des aveux, des cris, des blues lourds, des miniatures de chambre, des dérapages bruitistes. C’est le disque de toutes les libertés et de toutes les fractures. Mais on oublie parfois qu’il est aussi, profondément, un disque de guitare acoustique. Un disque de bois, de cordes, de doigts. Un disque de chambre, au sens presque domestique du terme.

Et c’est là que l’ombre de Donovan devient particulièrement intéressante. Non pas parce qu’il serait à l’origine de tout ce versant acoustique, ce qui serait absurde. Les Beatles avaient déjà largement travaillé en acoustique bien avant 1968. Yesterday, Norwegian Wood, Michelle, I’m Looking Through You, And I Love Her : ils n’ont pas attendu Donovan pour comprendre ce qu’une guitare pouvait dire sans amplification. Mais le séjour à Rishikesh et la présence de Donovan déplacent quelque chose dans leur rapport à l’instrument. Ils réentendent la guitare non comme simple support harmonique, mais comme organisme autonome, capable d’embarquer rythme, basse, contrepoint et couleur dans le même mouvement.

C’est particulièrement évident chez Lennon, on l’a vu, mais cela infuse plus largement le climat du disque. Sur les démos d’Esher, qui préfigurent une partie du White Album, on entend cette concentration nouvelle, cette façon pour chaque chanson d’exister déjà dans une forme dépouillée mais complète. L’acoustique y n’est pas un brouillon. Elle est une esthétique. Donovan n’en est pas l’unique raison, bien sûr ; l’Inde, la méditation, le retour au bois après la luxuriance de Sgt. Pepper, les tensions internes du groupe, tout cela joue. Mais il est l’un de ceux qui ont fourni les clés de cette reconfiguration.

La formule attribuée à George Harrison – Donovan est partout sur le White Album – ne doit donc pas être lue comme une déclaration de propriété. Il ne s’agit pas de crédit caché. Il s’agit d’une reconnaissance de climat. D’une manière de dire : nous avons passé des semaines à l’entendre jouer, à l’observer, à absorber ses tours, ses motifs, ses enchaînements, ses accords descendants, et cela a laissé des traces sur notre disque.

Paul McCartney : influence directe, influence indirecte, et le cas Blackbird

Le terrain devient plus délicat lorsqu’on aborde Paul McCartney et Blackbird. Depuis des années, la tradition critique répète volontiers que Donovan aurait influencé Blackbird comme il a influencé Dear Prudence ou Julia. La réalité mérite d’être nuancée.

D’un côté, plusieurs témoignages de Donovan lui-même vont dans ce sens : il raconte que Paul, gaucher, n’était pas simple à instruire frontalement, mais qu’il traînait autour de John pendant les leçons, écoutait, volait des idées, repartait avec elles, et que de là serait venu Blackbird. D’un autre côté, de nombreux observateurs et musiciens soulignent à juste titre que le jeu de Blackbird n’est pas techniquement le même que celui qu’on entend chez Lennon sur Dear Prudence ou Julia. La filiation n’est pas aussi directe.

La meilleure manière d’être précis est sans doute celle-ci : Donovan n’est probablement pas le “professeur” de Blackbird au sens strict. Le morceau plonge aussi dans d’autres sources, notamment le goût ancien de McCartney pour certaines formes classiques et son aptitude singulière à transformer une idée pianistique ou baroque en geste de guitare. En revanche, le contexte de Rishikesh, les heures d’écoute mutuelle, l’attention de Paul aux motifs transmis à John, ainsi que certains schémas d’accords descendants circulant alors dans le groupe, ont sans doute participé à l’environnement créatif dans lequel Blackbird a pris forme.

Autrement dit, chez Paul, l’influence de Donovan est moins démontrable par autopsie technique que chez John, mais elle n’est pas imaginaire pour autant. Elle relève davantage du compagnonnage, de l’imprégnation, du climat, peut-être aussi de la stimulation amicale. McCartney n’avait pas besoin qu’on lui apprenne la guitare acoustique ; il avait besoin, comme souvent, d’être entouré de matériaux fertiles pour faire surgir son propre génie. Donovan a été l’un de ces matériaux vivants.

Cette nuance est importante, parce qu’elle évite deux écueils symétriques : minimiser Donovan jusqu’à le rendre anecdotique, ou au contraire lui attribuer de façon mécanique tout ce qui, de près ou de loin, sent le bois sur le White Album. L’honnêteté critique consiste à distinguer les degrés d’influence. Sur Lennon, la filiation est très forte. Sur George, elle est réelle mais plus diffuse, liée aussi à des progressions harmoniques. Sur Paul, elle est crédible surtout comme environnement d’inspiration plutôt que comme héritage technique exclusif.

George Harrison, Donovan et les accords descendants

Avec George Harrison, l’affaire devient encore plus subtile et peut-être plus intéressante. George n’est pas seulement le Beatle qui prend l’Inde le plus au sérieux ; c’est aussi celui qui, au sein du groupe, vit alors une métamorphose d’auteur. Longtemps tenu dans l’ombre du tandem Lennon-McCartney, il commence à imposer une voix personnelle plus forte, plus spirituelle, plus mélodiquement aventureuse, parfois plus émotive aussi. Or cette émancipation passe entre autres par un raffinement harmonique grandissant.

Donovan a souvent expliqué que, pendant le séjour indien, George était particulièrement sensible à certains enchaînements descendants qu’il jouait, ces progressions mineures au parfum presque gitan, presque ancien, qui donnent à une chanson une gravité immédiate. Il ne faut pas prendre au pied de la lettre toutes les extrapolations ultérieures, notamment celles qui voudraient faire de Donovan la source de Something. En revanche, l’idée qu’Harrison ait trouvé dans le jeu de Donovan des tournures harmoniques stimulantes est tout à fait plausible, et plusieurs récits convergent dans ce sens.

Le cas le plus souvent cité est While My Guitar Gently Weeps. Là encore, prudence. La chanson est d’abord un pur geste harrisonien : cette plainte majestueuse, cette amertume sereine, cette manière de faire d’une observation presque détachée un drame intérieur. Elle porte sa signature à chaque seconde. Mais les premières versions acoustiques, ainsi que certains commentaires ultérieurs, suggèrent bien que le type de descentes harmoniques entendu chez Donovan a nourri l’imaginaire de George au moment où il composait.

Cette relation entre les deux hommes est passionnante parce qu’elle dépasse la simple technique. George Harrison et Donovan partagent un goût pour les traditions non occidentales, pour les spiritualités déplacées vers la chanson pop, pour les formes anciennes réinvesties dans un contexte contemporain. Ils ont aussi en commun une certaine douceur mélancolique, très différente de l’énergie plus conquérante de McCartney ou de la nervosité existentielle de Lennon. Lorsque Donovan joue pour George, ce ne sont pas seulement des accords qui circulent ; c’est une sensibilité.

Jennifer Juniper : la galaxie Boyd et les passerelles sentimentales

Dans les connexions entre Donovan et les Beatles, il y a aussi toute une zone plus sentimentale, mondaine au bon sens du terme, où les personnes comptent autant que les chansons. Le meilleur exemple est Jennifer Juniper, délicate merveille de Donovan inspirée par Jenny Boyd, la sœur de Pattie Boyd, alors épouse de George Harrison. Rien que cette donnée résume l’entrelacement des vies dans le Londres de la fin des sixties.

Les sœurs Boyd sont au cœur d’un réseau d’images, de désirs, de muses, de rencontres. Pattie appartient à l’histoire intime de George, et plus largement à celle du rock anglais. Jenny, de son côté, gravite dans les mêmes cercles, travaille un temps à l’orbite d’Apple, partage les quêtes spirituelles de l’époque, se trouve mêlée à la grande comédie sentimentale et artistique des années 60. Que Donovan écrive Jennifer Juniper pour elle n’est pas une anecdote people : c’est le signe que son univers et celui des Beatles s’interpénètrent au niveau même des relations humaines.

On touche ici à quelque chose d’essentiel dans cette époque : les chansons circulent dans un tissu social très serré. Les muses sont communes, les amis se croisent, les couples se font et se défont, les studios ressemblent parfois à des salons et les salons à des laboratoires esthétiques. Jennifer Juniper n’est pas une chanson beatlesienne, évidemment, mais elle appartient à cette constellation où George, Pattie, Jenny et Donovan se répondent à distance par personnes interposées. Et pour qui raconte les liens entre une personnalité et les Beatles, cela compte. Parce que l’histoire des Beatles n’est pas seulement une suite de disques ; c’est aussi un tissu de proximités humaines.

Hurdy Gurdy Man : quand George Harrison écrit un couplet pour Donovan

S’il fallait un autre exemple de la porosité créative entre Donovan et l’univers beatlesien, Hurdy Gurdy Man en offrirait un magnifique. La chanson, l’une des plus impressionnantes de Donovan, naît elle aussi dans le climat du voyage en Inde et dans le sillage des recherches spirituelles de l’époque. Or Donovan a raconté que George Harrison avait écrit un couplet pour le morceau, couplet finalement non retenu dans la version publiée.

Le détail est capital, même si le couplet absent ne change pas le statut officiel de la chanson. Il prouve d’abord la proximité de travail entre Donovan et George à ce moment précis. On n’écrit pas un couplet pour la chanson d’un autre si l’on n’est pas entré dans sa fabrique. Il montre ensuite que l’échange n’allait pas dans un seul sens : si Donovan transmet à George des accords, George renvoie des mots, des images, une pensée.

Le fait que le couplet n’ait pas été utilisé, pour des raisons de durée ou de forme, ajoute même quelque chose de révélateur. Contrairement aux légendes lisses, les sixties sont aussi faites de tentatives restées dans les marges, de bouts de collaborations interrompues, de fragments échangés puis abandonnés. C’est cela qui rend la période vivante. Hurdy Gurdy Man est donc une chanson de Donovan où plane aussi, discrètement, la silhouette de George Harrison.

Musicalement, le morceau ouvre un autre angle sur le lien avec l’univers Beatles. Là où l’on insiste souvent sur le Donovan acoustique et pastoral, Hurdy Gurdy Man rappelle qu’il peut aussi être visionnaire, dense, presque lourd, avec une puissance de production qui annonce par endroits le durcissement du rock britannique. Cette ampleur explique aussi pourquoi les Beatles le respectaient : Donovan n’était pas seulement le doux chanteur des prairies psychédéliques, il savait frapper fort.

Donovan, la drogue, le retrait et le contre-exemple discret

Un autre point mérite d’être abordé, parce qu’il éclaire par contraste son rapport aux Beatles : la question de la drogue et de la célébrité. Donovan, arrêté en 1966 pour possession de cannabis, devient l’une des premières grandes figures pop britanniques à être publiquement associées à cette répression. L’époque est alors en train de basculer. Les drogues circulent dans les milieux musicaux, la presse s’en empare, la police aussi, et les Beatles eux-mêmes ne tarderont pas à être happés par cette exposition.

Ce qui distingue Donovan, c’est qu’il a souvent été moins fasciné que d’autres par la logique d’autodestruction. Cela ne fait pas de lui un sage hors du siècle ; il appartient pleinement à son temps, à ses expérimentations, à ses égarements, à ses enthousiasmes chimiques. Mais il n’a jamais vraiment incarné le romantisme du désastre tel qu’il sera plus tard glorifié chez certaines figures du rock. Il se méfie assez tôt des ravages plus durs, il s’oriente vers la méditation, vers une recherche intérieure qui peut prêter à sourire quand on la regarde depuis le cynisme contemporain, mais qui, pour lui comme pour George Harrison, avait une sincérité profonde.

Ce trait le rapproche d’ailleurs du meilleur de l’élan beatlesien de 1967-1968 : ce moment où l’ouverture des consciences ne passe pas seulement par les psychotropes, mais par l’idée naïve, ambitieuse, souvent belle, qu’une chanson pop peut devenir un véhicule d’expansion intérieure. Donovan et George se rencontrent très bien à cet endroit. John Lennon aussi, même si chez lui le scepticisme finira par l’emporter. Paul McCartney, plus joueur, plus ecclésiastiquement profane, y trouve surtout des matériaux. Ringo, lui, regarde tout cela avec le bon sens d’un homme qui sait qu’au bout du chemin, il faudra quand même manger correctement.

Apple, Mary Hopkin et une collaboration plus concrète qu’on ne le dit

Après l’Inde et pendant que les Beatles s’orientent vers la zone plus instable de Apple, Get Back et la fin de groupe, la relation avec Donovan ne s’interrompt pas. Elle se déplace. L’un des épisodes les plus parlants est celui de Mary Hopkin. Signée sur Apple, produite par Paul McCartney, la chanteuse galloise enregistre pour son premier album Post Card plusieurs chansons de Donovan. Et sur certaines d’entre elles, Paul et Donovan se retrouvent ensemble à la guitare.

Cet épisode est passionnant parce qu’il montre une collaboration débarrassée de la grandiloquence légendaire. Pas de mythe écrasant, pas de grand manifeste esthétique, juste des musiciens qui travaillent. Donovan écrit, Mary chante, Paul produit, accompagne, organise, pense la cohérence de l’album. On est là au cœur du goût très mccartnien pour les voix claires, les chansons à images, les arrangements qui mêlent tradition et fantaisie. Et Donovan s’insère parfaitement dans cet univers.

Les morceaux en question – Lord of the Reedy River, Voyage of the Moon, Happiness Runs – prolongent aussi une proximité de sensibilité entre Paul et Donovan. Tous deux aiment la chanson comme objet imagé, presque illustratif, capable de faire surgir un décor en quelques mots. Tous deux savent que la naïveté n’est pas l’ennemie de l’art, qu’elle peut au contraire devenir une force quand elle est tenue par une grande science mélodique. Évidemment, ils ne sont pas identiques. McCartney est plus polymorphe encore, plus théâtral, plus architecte. Donovan est souvent plus flottant, plus pastoral, plus bardique. Mais ils se rencontrent dans un même respect de la chanson comme forme totale, où le texte, la mélodie et la couleur ne font qu’un.

L’histoire de Post Card rappelle aussi quelque chose qu’on oublie souvent en parlant des Beatles : Apple n’était pas seulement un chaos financier ou une utopie managériale bancale. C’était aussi un lieu où des affinités artistiques authentiques pouvaient produire de très beaux croisements. Donovan y a sa place.

La relation avec John Lennon : plus profonde qu’une simple leçon de guitare

On a beaucoup parlé du fingerpicking, et il le faut, car c’est l’aspect le plus documenté du lien entre Donovan et John Lennon. Mais réduire leur relation à ce seul échange technique serait encore trop court. Ce qui semble rapprocher les deux hommes à Rishikesh, au moins par intermittence, c’est aussi une disponibilité à l’intime. Lennon, derrière la persona sarcastique, l’esprit mordant, le sens de la formule assassine, a toujours eu besoin d’interlocuteurs capables de l’accompagner vers des zones plus vulnérables. Donovan, avec sa douceur, son imaginaire d’enfance, son rapport poétique au monde, pouvait jouer ce rôle un instant.

Cela explique pourquoi la chanson Julia, précisément, apparaît souvent au centre de leurs souvenirs croisés. Ce n’est pas un hasard si l’échange ne porte pas sur une chanson ironique, politique ou rageuse, mais sur ce morceau-là. Julia demande un accès à l’enfance blessée, à la mère perdue, à la fusion impossible entre souvenir et désir. Donovan a dans son écriture une part d’innocence travaillée, quelque chose qui relève du conte sans mièvrerie. Il pouvait donc offrir à Lennon non pas une solution, mais une proximité d’atmosphère.

Il faut ici saluer aussi l’intelligence de John Lennon en tant qu’artiste. L’histoire du rock adore les figures autoritaires, les génies qui dominent tout et ne doivent rien à personne. Lennon n’était pas cela. Il pouvait être orgueilleux, capricieux, brutal, immense, mais il savait aussi reconnaître ce qui lui manquait à un instant donné et aller le chercher ailleurs. Demander à Donovan : montre-moi comment tu fais, puis absorber cela et en faire Dear Prudence ou Julia, c’est un geste de vraie grandeur. Les grands créateurs sont souvent ceux qui savent encore apprendre.

Donovan et George Harrison : affinités spirituelles, affinités de timbre

Si le lien avec Lennon se lit dans la technique et l’émotion, celui avec George Harrison tient davantage de l’affinité profonde. Harrison est probablement le Beatle avec lequel Donovan partage la vision du monde la plus proche à ce moment de l’histoire. Même intérêt pour l’Orient, même volonté d’introduire dans la chanson occidentale autre chose qu’un simple exotisme décoratif, même attrait pour la méditation, pour les états intérieurs, pour l’idée qu’une musique populaire puisse porter une charge spirituelle sans renoncer à son efficacité mélodique.

Musicalement aussi, les deux hommes se comprennent. Donovan n’est pas un virtuose démonstratif ; George non plus. Tous deux privilégient la couleur juste, l’accord qui fait basculer la chanson, la ligne qui suggère plus qu’elle n’impose. Leur sensibilité commune à certaines tournures modales, à certains ralentissements, à certaines descentes harmoniques crée un terrain d’entente naturel.

Il est donc logique que Harrison ait pu reconnaître, plus tard, combien Donovan avait laissé de traces sur le White Album. Ce n’est pas une politesse mondaine. C’est une forme de gratitude de musicien. Et cette gratitude est d’autant plus touchante que George, durant toute sa carrière, a souvent été celui qui apprenait auprès des autres puis transformait l’apprentissage en voix propre. Il a appris auprès de Ravi Shankar, auprès de Dylan, auprès des musiciens américains, auprès de ses pairs, et il a tout passé dans un style d’une cohérence bouleversante. Donovan appartient à cette lignée des passeurs qu’Harrison n’oubliera jamais tout à fait.

Ringo Starr et Donovan : une présence plus périphérique mais révélatrice

Dans un article comme celui-ci, Ringo Starr risque toujours d’apparaître en retrait, parce que les liens de Donovan avec lui sont moins documentés, moins directement productifs sur le plan de la composition. Pourtant, Ringo compte aussi dans cette histoire, ne serait-ce que par contraste. Là où John, Paul et George sont happés à des degrés divers par le jeu de Donovan, Ringo incarne cette part de Beatles qui garde les pieds dans le sable, regarde la scène avec humour et refuse de se laisser absorber complètement par les rêveries des autres.

Le fait qu’il remarque que Donovan ne quitte jamais sa guitare, le ton amusé que l’on devine dans certaines anecdotes, tout cela dit quelque chose de la dynamique de groupe. Ringo est souvent celui qui voit le mieux la théâtralité du moment. Il n’en détruit pas la magie, mais il en souligne doucement le côté cocasse. Dans une histoire où l’on parle beaucoup d’influence et de contamination esthétique, cette présence de Ringo rappelle que les Beatles ne recevaient jamais tous les choses de la même manière. Le groupe est justement grand parce qu’il n’est pas un bloc : chacun filtre selon sa nature.

Pourquoi Donovan a été sous-estimé dans le récit beatlesien

Si tout cela est vrai, pourquoi Donovan reste-t-il si souvent sous-évalué quand on raconte les Beatles ? Pour plusieurs raisons.

D’abord parce que l’histoire des Beatles écrase presque tout autour d’elle. Dès qu’un artiste n’est pas membre du groupe, il risque d’être ramené à une fonction d’appoint. C’est encore plus vrai lorsque cet artiste n’a pas, dans la mémoire grand public, conservé un statut colossal comparable à celui de Dylan, Clapton ou Hendrix. Donovan a souffert de cette rétraction mémorielle : immensément célèbre dans les années 60, il est devenu avec le temps une figure admirée mais moins centrale dans les récits dominants du rock.

Ensuite parce que son image publique a joué contre lui. Le Donovan souriant, mystique, chamarré, délicat, a parfois été considéré avec condescendance par des historiographies du rock plus enclines à valoriser la noirceur, la violence, l’électricité, les figures maudites. Or cette hiérarchie implicite est absurde. La douceur n’est pas moins sérieuse que la rage. La poésie n’est pas moins importante que la transgression. Et le fait d’avoir écrit des chansons lumineuses ne retire rien à la profondeur de l’œuvre.

Enfin, parce que l’influence de Donovan sur les Beatles s’exerce précisément là où l’histoire populaire aime le moins regarder : dans la transmission diffuse, non signée, non spectaculaire. Un riff prêté, un motif montré, un accord qui circule, une image soufflée, une présence de plusieurs semaines à portée d’oreille : ce sont des choses difficiles à mythifier proprement. Pourtant, elles peuvent être décisives. La musicologie du rock devrait s’y intéresser davantage, plutôt que de ne voir de l’influence que lorsqu’elle prend la forme d’une citation explicite ou d’un crédit officiel.

Donovan n’est pas un sixième Beatle, et c’est tant mieux

Il faut ici se méfier d’une formule commode et pourtant toxique : faire de Donovan une sorte de “cinquième” ou “sixième Beatle”. D’abord parce que cette expression ne veut plus rien dire tant elle a été appliquée à tout le monde, du producteur au manager en passant par l’ami de passage. Ensuite parce qu’elle écrase ce qui fait le prix singulier de Donovan : il n’est intéressant que parce qu’il est resté Donovan.

S’il avait été un Beatles raté, il ne nous intéresserait pas. S’il n’avait été qu’un suiveur, ses chansons n’auraient pas résisté. Ce qui rend sa relation avec le groupe si riche, c’est au contraire son altérité. Il vient d’un autre angle. Il apporte autre chose. Il ne ressemble pas à John, ni à Paul, ni à George, ni à Ringo, et c’est pour cela qu’il peut nourrir leur univers un instant.

Le vrai mot n’est donc pas “sixième Beatle”. Le vrai mot serait plutôt passeur. Ou allié. Ou peut-être contaminateur bienveillant. Quelqu’un qui ne s’impose pas au centre, mais dont les idées, les gestes et la sensibilité se déposent dans l’œuvre des autres. L’histoire du rock est pleine de ces figures latérales essentielles. Donovan est l’une des plus belles.

Ce que les Beatles ont pris à Donovan, et ce que Donovan a reçu des Beatles

Toute influence réciproque est une circulation. Il serait absurde de raconter Donovan comme un donateur unilatéral. Il a beaucoup reçu des Beatles, lui aussi. D’abord une confirmation. Lorsqu’un groupe de cette importance vous écoute, vous invite, vous estime, cela vous situe. Ensuite une stimulation. Donovan lui-même l’a souvent laissé entendre : il a appris auprès d’eux sur la forme chanson, sur la vitesse d’invention, sur l’exigence de composition. Enfin un miroir. Être l’ami de Paul, être au contact de John et George, c’est forcément se voir reflété autrement dans ses propres ambitions.

Cette réciprocité aide à comprendre pourquoi les liens ont tenu au-delà de l’anecdote. Si Donovan n’avait apporté qu’une astuce de guitare, l’histoire serait mince. Si les Beatles n’avaient été pour lui qu’une caution prestigieuse, elle le serait tout autant. Ce qui s’est joué entre eux est plus dense : une vraie reconnaissance mutuelle, située dans un moment très particulier de l’histoire de la pop où les frontières entre pairs étaient encore extraordinairement poreuses.

Écouter Donovan autrement après les Beatles

Une fois que l’on a compris cela, on n’écoute plus Donovan de la même manière. Ses grands titres cessent d’être des bibelots psychédéliques alignés dans un musée des sixties. Ils redeviennent ce qu’ils sont : les œuvres d’un musicien majeur, au sens propre du terme, c’est-à-dire d’un homme qui a déplacé quelque chose dans la musique populaire de son temps.

On entend mieux, dans Sunshine Superman, cette ambition de fusion qui préfigure tant de choses. On entend mieux, dans Season of the Witch, son sens de la tension et de la dérive. On entend mieux, dans Jennifer Juniper, l’art de la miniature gracieuse. On entend mieux, dans Hurdy Gurdy Man, la puissance visionnaire et l’étrangeté quasi prophétique. On entend mieux aussi la qualité de guitariste de Donovan, si souvent sous-estimée. Dans une culture rock qui a trop longtemps confondu la grandeur instrumentale avec la virtuosité exhibitionniste, un joueur comme lui a pu sembler secondaire. Il ne l’est pas. Son importance se mesure justement au fait qu’un John Lennon ait voulu comprendre ce qu’il faisait de ses doigts.

Et l’on comprend, rétrospectivement, pourquoi les Beatles l’avaient à ce point dans leur champ de vision. Ils n’étaient pas seulement fascinés par les vedettes évidentes. Ils avaient l’oreille pour ceux qui apportaient une possibilité neuve. Donovan faisait partie de ces possibilités.

La vérité de Donovan dans l’histoire des Beatles

Alors, au bout du compte, quelle est la place exacte de Donovan dans l’histoire des Beatles ?

Elle est plus grande que ce qu’en retient la mémoire générale, et plus modeste que ne le prétendent certaines reconstructions enthousiastes. Il est un ami proche de Paul McCartney, assez proche pour participer à la gestation d’une image de Yellow Submarine et pour recevoir Paul sur Mellow Yellow. Il est un familier du cercle beatlesien au point d’être convié à la fameuse soirée de A Day in the Life. Il est un compagnon de Rishikesh, suffisamment présent, suffisamment admiré comme guitariste, pour enseigner à John Lennon une technique que celui-ci transformera en quelques-unes des plus belles pages du White Album. Il est un aiguillon harmonique pour George Harrison, un voisin de sensibilité, un inspirateur de motifs et de progressions. Il est un auteur dont les chansons traversent aussi l’univers d’Apple via Mary Hopkin. Et il est, au sens large, l’un des artistes ayant contribué à créer le climat culturel dans lequel les Beatles de 1966 à 1968 se sont épanouis.

C’est déjà immense. Et c’est peut-être encore plus beau ainsi que sous la forme d’une légende gonflée. Donovan n’a pas besoin qu’on l’invente plus grand qu’il n’est. Il suffit de le regarder avec précision. Alors apparaît ce qu’il a toujours été : un grand musicien anglais de l’ère psychédélique, un poète du folk devenu architecte de couleurs pop, et un homme dont la présence a laissé des traces réelles dans l’œuvre du plus grand groupe du monde.

Conclusion : l’ombre lumineuse

Il existe dans l’histoire du rock des artistes qui avancent comme des soleils et d’autres comme des lunes. Les premiers brûlent tout, occupent le centre, attirent à eux les récits, les mythes, les bibliothèques. Les seconds éclairent autrement. Ils réfléchissent, déplacent, adoucissent, parfois révèlent des paysages invisibles dans la pleine lumière. Donovan appartient à cette seconde famille, ce qui n’en fait pas un personnage secondaire, mais un artiste d’une autre nature.

Sa relation aux Beatles dit exactement cela. Il n’est pas le centre de leur histoire, mais il l’éclaire. Il ne prend pas la place de John Lennon, de Paul McCartney, de George Harrison ou de Ringo Starr ; il permet de mieux les comprendre à un moment crucial. Il nous rappelle qu’aucun grand groupe ne crée seul, qu’il existe autour des chefs-d’œuvre un halo de présences fertiles, d’amitiés, de transmissions, de chansons jouées entre deux portes, de phrases soufflées, d’accords prêtés, de regards échangés au bon moment. Il nous rappelle aussi qu’un artiste longtemps caricaturé comme un doux troubadour psychédélique peut être, en réalité, un musicien d’une importance historique bien plus grande que sa réputation tardive ne le laisse croire.

Au fond, la plus belle façon de résumer Donovan dans le récit beatlesien serait peut-être celle-ci : il est l’un de ces hommes qui n’ont pas besoin d’avoir écrit le monument pour avoir aidé à en dessiner certaines arches. On l’entend dans Dear Prudence, dans Julia, dans certaines ombres de While My Guitar Gently Weeps, dans une ligne de Yellow Submarine, dans les sessions de Mellow Yellow, dans les chansons offertes à Mary Hopkin, dans toute la texture acoustique et rêveuse d’un moment où les Beatles cherchaient une sortie hors d’eux-mêmes. Ce n’est pas un détail. C’est une empreinte.

Et pour qui aime les Beatles, cela suffit largement à rendre Donovan indispensable.


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