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Actualité Beatles

Dick Biondi, le premier disc-jockey américain à avoir joué les Beatles : de WLS à la Beatlemania

Par Clive Helday
Dick Biondi : le premier DJ américain à jouer les Beatles (WLS, 1963)

Un soir de février 1963, dans un studio de Chicago, un disc-jockey surexcité pose sur la platine un 45 tours que personne en Amérique ne connaît. L’étiquette porte un nom mal orthographié, “The Beattles”, et le titre d’une chanson qui est alors numéro un en Angleterre : Please Please Me. L’homme au micro s’appelle Dick Biondi. Il est la voix la plus populaire des nuits du Midwest, et la station qui l’emploie, WLS, porte grâce à ses 50 000 watts jusque dans trente-huit États et au Canada. Un an avant l’Ed Sullivan Show, avant I Want to Hold Your Hand, avant la Beatlemania américaine, des adolescents de l’Illinois, de l’Iowa ou du Michigan entendent pour la première fois les Beatles à la radio. Qui était ce disc-jockey qu’on surnommait “l’Italien sauvage”, qui se vantait d’avoir été renvoyé de plus de vingt stations et qui voulait mourir “avec ses écouteurs sur les oreilles” ? Et sa revendication d’avoir été le premier à faire entendre les Beatles aux États-Unis tient-elle face aux archives ? Voici l’histoire complète.

En bref

  • Qui : Richard Orlando Biondi, dit Dick Biondi, né le 13 septembre 1932 dans l’État de New York, mort le 26 juin 2023 à Chicago à 90 ans. Disc-jockey de rock’n’roll pendant près de soixante-dix ans, membre du Radio Hall of Fame depuis 1998.
  • Le fait historique : en février 1963, sur WLS 890 AM à Chicago, il diffuse Please Please Me, premier 45 tours américain des Beatles, publié par le label local Vee-Jay. Il est reconnu comme le premier disc-jockey américain à avoir joué les Beatles à l’antenne.
  • La preuve : un enregistrement de son émission du 23 février 1963, où il annonce le disque, a refait surface ; la chanson entre au classement de WLS en mars 1963 et monte à la 35e place.
  • La suite : parti de WLS en mai 1963, il rejoint KRLA à Los Angeles, présente une émission nationale sur le réseau Mutual, revient à Chicago en 1967, puis devient la voix des radios d’oldies jusqu’en 2017.
  • Six correctifs factuels portent sur son lieu de naissance, la date de sortie américaine de Please Please Me, la date de la première diffusion, son rôle supposé de présentateur d’un concert des Beatles à Chicago, sa prétendue intronisation au Rock and Roll Hall of Fame et la date de sortie du documentaire qui lui est consacré.

Février 1963 : les Beatles arrivent par Chicago

Un 45 tours inconnu, un label local

Au début de 1963, les Beatles sont une sensation britannique, mais un nom inconnu aux États-Unis. Leur deuxième single, Please Please Me, enregistré le 26 novembre 1962 aux studios EMI d’Abbey Road, est sorti au Royaume-Uni le 11 janvier 1963. Il grimpe rapidement en tête de plusieurs classements britanniques. En Amérique, en revanche, personne n’en veut. Capitol, la filiale américaine d’EMI, a le droit de préemption sur les disques du groupe, et elle le refuse. L’homme qui dit non s’appelle Dave Dexter Jr., le responsable du répertoire étranger de Capitol ; le site a raconté son histoire dans le portrait de Dave Dexter Jr., l’homme qui a refusé les Beatles quatre fois.

C’est un petit label de Chicago qui récupère le disque. Vee-Jay Records, fondé en 1953 par Vivian Carter et James Bracken, est l’une des plus importantes maisons de disques appartenant à des Afro-Américains. Elle publie du blues, avec Jimmy Reed et John Lee Hooker, de la soul, avec Jerry Butler, et elle vient de connaître un énorme succès blanc avec les Four Seasons et Sherry, numéro un à l’automne 1962. Vee-Jay a obtenu les Beatles presque par accident, dans le cadre d’un accord avec l’agence Transglobal pour le chanteur Frank Ifield, dont EMI tenait les droits. Le site a raconté cette histoire dans son article sur le label noir qui a introduit les Beatles en Amérique et dans sa page consacrée au label Vee-Jay.

Le 45 tours porte la référence Vee-Jay 498. Il couple Please Please Me et Ask Me Why. Sur les premières étiquettes, le nom du groupe est mal orthographié : “The Beattles”, avec deux t. Les exemplaires de ce premier tirage sont aujourd’hui parmi les disques des Beatles les plus recherchés par les collectionneurs ; le site a évoqué leur cote dans son panorama des records d’enchères des Beatles.

Correctif factuel n° 1 — 7 février ou 25 février 1963 ?

La date de sortie américaine de Please Please Me varie selon les sources. Le spécialiste Bruce Spizer, auteur des ouvrages de référence sur les disques américains des Beatles, retient le jeudi 7 février 1963, et c’est cette date que reprennent beatle.net et la plupart des chronologies récentes. D’autres sources, y compris certaines biographies de Dave Dexter Jr. et plusieurs articles plus anciens, donnent le 25 février 1963. L’écart s’explique sans doute par la différence entre la date de mise en circulation auprès des stations de radio et celle de la disponibilité en magasin, que les petits labels des années 1960 ne distinguaient pas toujours clairement. Pour l’histoire de Dick Biondi, la question n’est pas anodine : si le disque est arrivé chez lui début février, il a pu le passer dès les premiers jours ; s’il est sorti le 25, l’enregistrement de son émission du 23 février prouverait qu’il l’a reçu avant même sa sortie officielle, ce qui est cohérent avec son amitié avec le patron de Vee-Jay.

Ewart Abner et le disc-jockey ami

Pour qu’un disque passe à la radio en 1963, il faut qu’un disc-jockey ait envie de le jouer. Vee-Jay a un atout : son président, Ewart Abner, est un ami de Dick Biondi. Biondi a raconté plusieurs fois la scène, notamment à la radio publique américaine NPR. Abner est passé à la station avec ses dernières sorties, lui en a tendu une, et lui a demandé de l’écouter. C’était Please Please Me. Biondi a aimé, et il l’a passée.

Cette relation n’a rien d’exceptionnel dans la radio américaine des années 1950 et 1960. Les labels indépendants vivaient de leurs liens avec les disc-jockeys, qui faisaient ou défaisaient un succès local. Le scandale de la “payola”, les pots-de-vin versés aux animateurs pour diffuser certains disques, avait éclaté en 1959 et 1960, et Alan Freed y avait perdu sa carrière. Rien n’indique qu’Abner ait payé Biondi pour passer Please Please Me ; tout indique en revanche que l’amitié et la proximité géographique ont joué. Vee-Jay était un label de Chicago, WLS une station de Chicago : il était naturel que le premier disque américain des Beatles commence là.

WLS, une station qui couvrait la moitié de l’Amérique

Le choix de WLS a une conséquence que Vee-Jay n’avait peut-être pas mesurée. WLS n’est pas une station locale ordinaire. Elle émet sur 890 kilohertz avec une puissance de 50 000 watts, le maximum autorisé aux États-Unis, sur une fréquence dite “à canal dégagé”, que peu d’autres stations partagent. La nuit, quand les ondes moyennes se propagent beaucoup plus loin, son signal couvre une grande partie du Midwest et au-delà. Les historiens de la radio estiment qu’elle était captée dans trente-huit États et au Canada.

Or Dick Biondi est justement l’animateur de la soirée, de 21 heures à minuit. Ses auditeurs sont des adolescents qui écoutent la radio dans leur chambre, sur un transistor sous l’oreiller, à des centaines de kilomètres de Chicago. Selon les mesures d’audience de l’époque, il atteint une part d’audience de soixante pour cent sur sa tranche. Quand il passe Please Please Me, ce n’est pas seulement Chicago qui entend les Beatles : c’est une partie de l’Amérique adolescente.

Le 23 février 1963 : la preuve sur bande

La revendication de Biondi a longtemps reposé sur sa seule parole. Elle repose aujourd’hui sur un document. Un enregistrement de son émission du samedi 23 février 1963 a refait surface ; il circule sur YouTube et a été analysé par le site beatle.net. On y entend Biondi annoncer avec enthousiasme un nouveau disque, “les Beatles et Please Please Me”, au milieu des autres titres et des publicités de la soirée, dont une annonce pour un film d’Alfred Hitchcock alors à l’affiche. Le contexte sonore, les autres chansons et les réclames correspondent à la programmation de WLS à cette date.

Cet enregistrement ne prouve pas que le 23 février 1963 soit la toute première diffusion. Biondi lui-même pensait avoir pu passer le disque dès le vendredi 8 février, sur sa tranche de 21 heures à minuit, peu après l’avoir reçu. Mais il établit de façon certaine que Please Please Me a été diffusé sur WLS à la fin de février 1963, ce qui en fait la plus ancienne diffusion documentée des Beatles à la radio américaine.

Voici l’enregistrement de l’émission de février 1963 :

Correctif factuel n° 2 — Février, et non mars 1963

Plusieurs articles récents, y compris certains consacrés au documentaire sur Biondi, affirment qu’il a fait entendre les Beatles “en mars 1963”. Cette date correspond en réalité à l’entrée de la chanson dans le classement hebdomadaire de WLS, le Silver Dollar Survey, qui la recense dans ses éditions des 8 et 15 mars 1963, avec une meilleure place au 35e rang. Mais un disque entre dans un classement après avoir été diffusé pendant plusieurs semaines. L’enregistrement de l’émission du 23 février 1963 prouve que la première diffusion est antérieure, et Biondi lui-même la situait dès le 8 février. Il faut donc écrire que Biondi a passé Please Please Me en février 1963, et que la chanson est entrée au classement de WLS en mars.

Numéro 35 à Chicago, quelques milliers d’exemplaires en Amérique

La diffusion par Biondi ne suffit pas à faire des Beatles une vedette américaine en 1963. Please Please Me entre au classement de WLS et atteint la 35e place à la mi-mars. Il apparaît aussi dans les classements de quelques autres stations : KFXM à San Bernardino, KEWB à San Francisco, WQAM à Miami, KNUZ à Houston, où il ne dépasse pas la 34e place. Aucun des grands classements nationaux de l’industrie, ni Billboard, ni Cash Box, ni Music Vendor, ne le recense en 1963. Les ventes se comptent en quelques milliers d’exemplaires : environ 5 650 selon les chiffres repris par beatle.net, un peu plus selon d’autres estimations.

Ce demi-échec n’enlève rien à la valeur historique du geste de Biondi. Il montre au contraire combien il était difficile, en 1963, d’imposer un groupe britannique en Amérique. Aucun artiste britannique n’avait alors réussi à s’y installer durablement. La musique pop venait d’Amérique et allait vers l’Europe, pas l’inverse. En jouant les Beatles, Biondi pariait contre le courant.

L’Italien sauvage : le parcours d’un disc-jockey hors norme

Une enfance dans l’État de New York

Richard Orlando Biondi naît le 13 septembre 1932, dans une famille d’origine italienne de l’État de New York. Il grandit dans le sud de l’État, près de Binghamton, dans la région dite du Southern Tier. La radio le fascine dès l’enfance : à huit ans, il enregistre une réclame pour une station locale. Il rêve d’être la voix qui sort du poste.

Correctif factuel n° 3 — Endicott ou Syracuse ?

Les sources ne s’accordent pas sur le lieu de naissance de Dick Biondi. Wikipédia en anglais et plusieurs nécrologies le font naître à Endicott, dans l’État de New York, près de Binghamton. L’article nécrologique d’Inside Radio, le média professionnel de la radio américaine, le fait naître à Syracuse. Les deux villes se trouvent dans le centre et le sud de l’État de New York, à environ 120 kilomètres l’une de l’autre. Les honneurs qu’il a reçus du Southern Tier Broadcasters Hall of Fame, l’association des radiodiffuseurs de la région de Binghamton et d’Endicott, plaident pour Endicott, ou du moins pour une enfance dans cette région. En l’absence d’acte de naissance publié, il est plus prudent d’écrire qu’il est né dans l’État de New York et qu’il a grandi dans la région d’Endicott et de Binghamton.

Des débuts sur les petites stations

Deux semaines après la fin du lycée, en 1950, Biondi obtient son premier poste à l’antenne, comme commentateur sportif sur WCBA, à Corning, dans l’État de New York. Il passe ensuite par une série de petites stations : WMBO à Auburn, WINR à Binghamton, où il travaille en coulisses aux côtés d’un jeune scénariste nommé Rod Serling, le futur créateur de La Quatrième Dimension. Il part ensuite en Louisiane, à KVOB à Bastrop puis à KSYL à Alexandria, où il passe du sport à la musique.

C’est dans les années 1950, au moment où le rock’n’roll explose, que Biondi trouve sa voie. Il ne se contente pas de présenter des disques : il crie, il chante, il fait des bruits, il interpelle ses auditeurs, il invente des personnages. C’est l’époque des disc-jockeys-personnalités, d’Alan Freed à Wolfman Jack, qui sont autant des amuseurs que des programmateurs. Biondi devient l’un des plus extravagants.

Elvis et la chemise déchirée

L’une des anecdotes favorites de Biondi date de 1956. Il travaille alors à WHOT, à Youngstown, dans l’Ohio, et assiste à un concert d’Elvis Presley à Cleveland. Il obtient d’Elvis un autographe sur sa chemise. Mais quand il retourne dans la foule, les admiratrices hystériques d’Elvis se jettent sur la chemise pour en arracher un morceau. Biondi finit à l’hôpital, à la grande hilarité d’Elvis, selon le récit qu’il en faisait. L’histoire résume l’époque : le rock’n’roll était une folie, et Biondi en était l’un des acteurs.

Buffalo : “le Grand Bruit”

Avant Chicago, Biondi passe par Buffalo, où il anime à WEBR. On le surnomme alors “le Grand Bruit de Buffalo”. Il y développe le style qui fera sa réputation, et il y connaît aussi l’un de ses premiers renvois. Car Biondi est un animateur ingérable : il dépasse les limites, se dispute avec la direction, multiplie les provocations. Il en fera plus tard un sujet de plaisanterie, en affirmant avoir été renvoyé de vingt-trois, vingt-quatre ou vingt-cinq stations selon les versions.

WLS, 1960-1963 : le roi des nuits du Midwest

Le “Bright New Sound” du 2 mai 1960

Le 2 mai 1960, WLS change de format. La vieille station de Chicago, longtemps consacrée à la musique country et aux émissions agricoles, adopte le format Top 40, celui des radios de succès pour adolescents, sous le slogan du “Bright New Sound”. Dick Biondi fait partie de l’équipe de lancement. Il obtient la tranche de 21 heures à minuit, celle des adolescents qui font leurs devoirs en écoutant la radio.

En quelques mois, il devient l’animateur le plus populaire du Midwest. Son surnom, “l’Italien sauvage”, dit son style : débit effréné, cris, effets sonores, plaisanteries de collégien. Il chante sur l’antenne, invente des concours absurdes, interpelle ses auditeurs par leur prénom. Il remporte en 1961 le titre de disc-jockey Top 40 de l’année décerné par la lettre professionnelle Gavin, et il est désigné à deux reprises disc-jockey le plus populaire du pays par Billboard.

On Top of a Pizza

En 1961, Biondi enregistre même un disque : On Top of a Pizza, une parodie de la chanson folklorique On Top of Old Smoky, avec Knock-Knock en face B. Le disque est un succès local à Chicago. Il enregistre aussi un album, Dick Biondi’s Favorites, avec la participation d’un jeune musicien du Sud nommé Ray Stevens. Ces disques ne sont pas des chefs-d’œuvre, mais ils montrent la popularité de Biondi : à Chicago, son nom fait vendre.

Le départ du 2 mai 1963

Le 2 mai 1963, trois ans jour pour jour après son arrivée, Biondi quitte WLS. La raison officielle, qu’il a lui-même donnée, est un désaccord avec la direction sur le nombre de publicités diffusées pendant son émission. Une autre version, plus colorée, circule depuis des décennies : il aurait été renvoyé pour une plaisanterie jugée obscène à l’antenne. Biondi a toujours démenti cette rumeur, ou s’en est amusé. Les nécrologies publiées en 2023 par la presse professionnelle retiennent le désaccord sur la charge publicitaire comme cause principale.

Le départ intervient trois mois après la première diffusion de Please Please Me, et deux mois après l’entrée de la chanson au classement de WLS. Biondi ne sera donc pas à Chicago quand les Beatles y triompheront, en 1964. L’homme qui les a fait entendre le premier en Amérique est déjà à deux mille kilomètres de là quand la Beatlemania éclate.

Qui a vraiment joué les Beatles en premier ?

Une question qui passionne les historiens de la radio

La question de savoir qui a fait entendre les Beatles pour la première fois à la radio américaine est l’une des plus disputées de l’histoire de la Beatlemania. Plusieurs disc-jockeys ont revendiqué ce titre, avec plus ou moins de preuves. Pour y voir clair, il faut distinguer deux questions : qui a passé un disque des Beatles le premier, et qui a déclenché la vague qui a conduit à l’Ed Sullivan Show de février 1964. Les réponses ne sont pas les mêmes.

Dick Biondi, le premier documenté

Sur la première question, la position de Biondi est solide. Il a passé Please Please Me sur WLS en février 1963, la chanson est entrée au classement de la station en mars, et un enregistrement de son émission du 23 février en apporte la preuve sonore. Aucune autre diffusion américaine antérieure n’est documentée à ce jour. Plusieurs autres stations ont aussi joué le disque au printemps 1963, à San Bernardino, San Francisco, Miami ou Houston, mais après WLS, et sans l’ancrage du label à Chicago.

Murray the K et la revendication de septembre 1963

À New York, Murray Kaufman, dit Murray the K, l’animateur vedette de WINS, a affirmé avoir passé un disque des Beatles dès la fin de septembre 1963. Il s’agissait alors de She Loves You, publié aux États-Unis par le petit label Swan le 16 septembre 1963. Sa revendication est mal documentée, et elle est de toute façon postérieure de plus de six mois à celle de Biondi. Murray the K jouera en revanche un rôle majeur en février 1964, en s’imposant auprès des Beatles à leur arrivée à New York, au point de se faire appeler, avec une modestie toute relative, “le cinquième Beatle”.

Carroll James et la demande d’une auditrice

L’histoire la plus célèbre est celle de Carroll James, disc-jockey de WWDC à Washington. Le 17 décembre 1963, à la demande d’une auditrice de quinze ans, Marsha Albert, qui avait vu un reportage sur les Beatles à la télévision, il diffuse I Want to Hold Your Hand, dont une hôtesse de l’air de la compagnie BOAC lui a rapporté un exemplaire britannique. Le standard de la station explose. La chanson est copiée et diffusée par d’autres stations, au point que Capitol avance la sortie américaine du disque au 26 décembre 1963.

Carroll James n’est donc pas le premier à avoir joué les Beatles en Amérique, mais il est sans doute celui qui a déclenché la réaction en chaîne qui a abouti à la Beatlemania. La différence entre Biondi et James tient au contexte : en février 1963, l’Amérique n’était pas prête ; en décembre 1963, après l’assassinat de John F. Kennedy le 22 novembre et dans la morosité qui a suivi, elle l’était. Le site a raconté cette arrivée dans son récit complet de la première tournée américaine des Beatles.

Et le Canada ?

Il faut enfin rappeler que le Canada a précédé les États-Unis. Capitol of Canada, la filiale canadienne d’EMI, dirigée pour les disques étrangers par un passionné nommé Paul White, a publié Love Me Do au début de 1963, et plusieurs singles des Beatles au cours de l’année. Des stations canadiennes ont diffusé le groupe en 1963, avec des succès locaux plus marqués qu’aux États-Unis. Les signaux de WLS franchissaient d’ailleurs la frontière, ce qui rend la géographie de ces premières écoutes encore plus complexe.

L’Amérique de 1963 : un an d’occasions manquées

From Me to You, She Loves You : les autres échecs

Après Please Please Me, Vee-Jay publie le 27 mai 1963 le troisième single britannique des Beatles, From Me to You. Le disque ne fait pas mieux : il atteint seulement la 116e place, dans la zone du “Bubbling Under” de Billboard, qui recense les disques juste en dessous du Hot 100. Ironie de l’histoire, la même chanson entre au Hot 100 en juin 1963 dans une reprise du chanteur américain Del Shannon, qui l’avait entendue lors d’une tournée en Angleterre : sa version monte à la 77e place, première chanson signée Lennon-McCartney classée aux États-Unis. Le site a évoqué cet épisode dans son article sur l’Américain qui a connu le succès grâce aux Beatles.

En septembre 1963, She Loves You, numéro un absolu au Royaume-Uni, est publié aux États-Unis par Swan, un label de Philadelphie, après un nouveau refus de Capitol. Il passe lui aussi presque inaperçu. Jusqu’à la fin de 1963, l’Amérique ignore les Beatles.

Le retournement de l’hiver

Tout change en quelques semaines. Capitol, convaincue par Brian Epstein et par le succès européen du groupe, accepte enfin de publier I Want to Hold Your Hand et lance une campagne de promotion de 40 000 dollars. Le disque sort le 26 décembre 1963. Il atteint la première place du Billboard Hot 100 le 1er février 1964. Le 7 février, les Beatles atterrissent à New York ; le 9 février, ils apparaissent à l’Ed Sullivan Show devant 73 millions de téléspectateurs.

Vee-Jay, qui détient toujours les droits sur les premiers enregistrements du groupe, en profite immédiatement. Le label publie le 10 janvier 1964 l’album Introducing… The Beatles, puis, à la fin de janvier, un nouveau 45 tours couplant Please Please Me et From Me to You. Cette fois, le succès est foudroyant : Please Please Me, que Biondi avait été presque seul à défendre un an plus tôt, monte à la troisième place du Billboard Hot 100 en mars 1964. Le 4 avril 1964, les Beatles occupent les cinq premières places du classement, réparties entre Capitol, Vee-Jay, Swan et Tollie. Le site a raconté ce record dans son article sur Vee-Jay et dans son anniversaire des soixante ans de la sortie américaine.

Ce que le geste de Biondi a vraiment changé

Il serait excessif de dire que Dick Biondi a lancé les Beatles en Amérique. En 1963, son initiative n’a pas suffi à créer un succès national. Mais elle a semé quelque chose. Des milliers d’adolescents du Midwest ont entendu le nom des Beatles un an avant les autres. Certains ont acheté le disque, aujourd’hui l’un des plus rares de la discographie américaine du groupe. Et quand la vague est arrivée, à l’hiver 1963-1964, Chicago faisait partie des villes où le terrain était le mieux préparé. Biondi avait eu raison trop tôt, ce qui, en matière de radio, revient souvent au même qu’avoir tort.

Los Angeles, 1963-1967 : KRLA et les années Beatles

La station numéro un de la Californie du Sud

Après son départ de WLS, Biondi rejoint KRLA, à Pasadena, alors la station Top 40 numéro un de la région de Los Angeles. Il y retrouve une équipe d’animateurs devenus légendaires : Bob Eubanks, futur présentateur de jeux télévisés, Casey Kasem, futur créateur du classement American Top 40, Dave Hull, surnommé “le Hullabalooer”, et Emperor Bob Hudson. KRLA est l’une des stations les plus engagées dans la promotion des Beatles en Californie ; elle publie même un journal pour ses auditeurs, le KRLA Beat, qui suit l’actualité du groupe.

Le Hollywood Bowl

Selon sa biographie, Biondi a présenté sur scène les Beatles lors de leurs concerts au Hollywood Bowl, ainsi que les Rolling Stones lors de leur passage dans la même salle. Les Beatles y jouent le 23 août 1964, lors de leur première tournée américaine, puis les 29 et 30 août 1965. Les concerts, organisés avec le soutien de KRLA et promus en 1964 par Bob Eubanks, sont enregistrés par Capitol ; une sélection en sera publiée en 1977 sous le titre The Beatles at the Hollywood Bowl, puis rééditée en 2016 sous la direction de Giles Martin. Plusieurs animateurs de KRLA se partageaient la présentation de ces soirées, et le rôle exact de chacun varie selon les récits. Mais il y a une certaine justice poétique à imaginer l’homme qui avait fait entendre les Beatles le premier en Amérique les présenter, un an et demi plus tard, devant 18 000 personnes hurlantes.

Dick Biondi’s Young America

De 1964 à 1965, Biondi anime aussi une émission diffusée à l’échelle nationale par le réseau Mutual Broadcasting System, Dick Biondi’s Young America, reprise par environ 125 stations. C’est l’apogée de sa notoriété nationale : il n’est plus seulement le roi des nuits de Chicago, mais une voix connue dans tout le pays, en pleine Beatlemania.

Correctif factuel n° 4 — Biondi n’a pas présenté les Beatles à Chicago en 1966

Un article consacré aux Beatles à Chicago affirme que Dick Biondi a présenté le concert du groupe au Comiskey Park en 1966. Cette affirmation pose deux problèmes. D’abord, les Beatles ont joué au Comiskey Park, le stade des White Sox, le 20 août 1965 ; en 1966, ils se sont produits à l’International Amphitheatre, le 12 août, comme lors de leur premier passage le 5 septembre 1964. Ensuite, de mai 1963 à 1967, Biondi travaillait à Los Angeles, à KRLA, et sur le réseau Mutual ; il n’est revenu à Chicago, sur WCFL, qu’en 1967. Les concerts des Beatles à Chicago étaient présentés par les animateurs des stations locales, notamment ceux de WLS, comme Clark Weber. Il est possible que Biondi ait participé à une soirée lors d’un déplacement, mais aucune source primaire consultée ne l’établit. Ses apparitions documentées sur scène avec les Beatles concernent Los Angeles.

Les Beatles à Chicago sans Biondi

Pendant ce temps, Chicago accueille les Beatles trois fois. Le 5 septembre 1964, ils jouent à l’International Amphitheatre, dans le quartier des abattoirs. Le 20 août 1965, ils donnent deux concerts au Comiskey Park. Le 12 août 1966, ils reviennent à l’Amphitheatre, au lendemain d’une conférence de presse tendue à Chicago, où John Lennon s’explique sur sa phrase concernant Jésus et la popularité des Beatles. Le site a raconté la fin des tournées dans son enquête sur l’arrêt des tournées et dans son récit du 21 août 1966. À chacun de ces passages, les animateurs de WLS qui ont succédé à Biondi profitent d’une popularité qu’il avait, en un sens, préparée.

Le retour à Chicago et les années oldies

WCFL, la rivale

En 1967, Biondi revient à Chicago, mais pas à WLS : il rejoint WCFL, 1000 AM, la station rivale, qui défie WLS sur le terrain du Top 40 sous le nom de “Super CFL”. Il y anime la soirée et produit des émissions spéciales, dont This Is Elvis, consacrée à Elvis Presley, et Dick Biondi Labels the Blues, consacrée au blues, la musique de Chicago par excellence. En 1966, avant même son retour, Billboard l’avait désigné comme l’animateur de fin de soirée le plus populaire du pays.

L’exil des années 1970

Au début des années 1970, la radio change. Le Top 40 cède du terrain à la radio FM, aux formats album, aux programmations plus contrôlées où la personnalité de l’animateur compte moins. Biondi quitte Chicago en 1972 après un bref passage à WMAQ. Il travaille à Boston, à Cincinnati, puis passe une dizaine d’années à WNMB, une petite station de North Myrtle Beach, en Caroline du Sud. En 1976, il anime une émission syndiquée, Dick Biondi’s Super Gold Rock and Roll, diffusée sur une soixantaine de stations. C’est une traversée du désert pour l’homme qui avait régné sur les nuits du Midwest.

Le retour de 1982 et Magic 104

En 1982, le journaliste Bob Sirott consacre un reportage à Biondi sur WBBM-TV, la chaîne de CBS à Chicago. Le portrait ravive la nostalgie des auditeurs des années 1960. Biondi revient à Chicago, d’abord brièvement comme animateur du matin de WBBM-FM, puis, en 1984, comme voix emblématique du lancement de WJMK, 104.3 FM, une station consacrée aux oldies, les succès des années 1950 et 1960. Il y reste plus de vingt ans, jusqu’en 2005-2006, et redevient pour une nouvelle génération d’auditeurs, et pour les anciens, la voix du rock’n’roll de leur jeunesse.

WLS-FM : le retour au bercail

En novembre 2006, Biondi rejoint WLS-FM, 94.7, la station sœur de celle où il avait fait entendre les Beatles. La boucle est bouclée : il revient sous les lettres qui l’avaient rendu célèbre. Il y anime d’abord la tranche de 23 heures à 2 heures du matin, puis, à partir de 2015, les matinées du week-end. Sa collaboration s’achève en 2017 ou en 2018 selon les sources, après plus de soixante-sept ans de carrière. Le 1er mai 2010, le gouverneur de l’Illinois, Pat Quinn, proclame la “Journée Dick Biondi”, et la ville de Chicago donne son nom à une portion de rue, la Dick Biondi Way, près des anciens studios de WLS.

“Mourir avec mes écouteurs”

Biondi n’a jamais caché son ambition : devenir le plus vieux disc-jockey de rock’n’roll en activité aux États-Unis. Il l’a résumée d’une formule restée célèbre : “I’d like to die with my earphones on”, il aimerait mourir avec ses écouteurs sur les oreilles. Il n’y est pas tout à fait parvenu : il a quitté l’antenne quelques années avant sa mort. Mais il a été l’un des derniers animateurs de la génération du rock’n’roll à rester à l’antenne jusqu’au XXIe siècle.

Please Please Me : la chanson que Dick Biondi a fait entendre à l’Amérique

Un enregistrement de novembre 1962

Pour comprendre ce que les auditeurs de WLS ont entendu en février 1963, il faut revenir quelques mois en arrière, à Londres. Les Beatles enregistrent Please Please Me le 26 novembre 1962 aux studios EMI d’Abbey Road, sous la direction de George Martin. La chanson n’est pas neuve : John Lennon l’a écrite comme une ballade lente, inspirée par Roy Orbison, et le groupe l’a déjà présentée à Martin lors de la séance de septembre. Le producteur la juge alors trop lourde et suggère d’en accélérer nettement le tempo. Les Beatles reviennent en novembre avec une version transformée : rapide, tendue, ponctuée par l’harmonica de Lennon et par les harmonies vocales qui deviendront leur signature.

À la fin de la séance, George Martin aurait annoncé aux quatre musiciens qu’ils venaient d’enregistrer leur premier numéro un. La phrase, rapportée dans de nombreuses histoires du groupe, s’est révélée presque exacte. Publié au Royaume-Uni le 11 janvier 1963 chez Parlophone, sous la référence R 4983, avec Ask Me Why en face B, le disque monte en tête de la plupart des classements britanniques, à l’exception de celui de Record Retailer, où il plafonne à la deuxième place.

Un disque taillé pour la radio

C’est ce disque, dans sa version américaine, que Dick Biondi pose sur la platine de WLS. Le choix n’est pas absurde, même si le public américain ne connaît pas encore le groupe. Please Please Me dure à peine deux minutes. Elle démarre sans introduction longue, accroche l’oreille dès les premières secondes et se termine sur un final vocal qui donne envie de la réentendre. Pour un disc-jockey de Top 40, dont le métier consiste à enchaîner les titres courts et efficaces, c’est un objet idéal. Le format convient parfaitement au rythme des émissions de Biondi, qui parle vite, joue fort et ne laisse jamais de silence.

La chanson possède aussi une énergie qui la distingue des disques américains de l’hiver 1962-1963. Le rock’n’roll des années 1950 s’est essoufflé : Elvis Presley est revenu de l’armée assagi, Buddy Holly est mort, Little Richard s’est tourné vers la religion, Chuck Berry est en prison. Les classements américains sont dominés par les teen idols, les groupes vocaux, le twist et la folk. Please Please Me, avec ses guitares serrées et ses voix qui montent en tierce, renoue avec une urgence que les radios américaines n’entendaient plus guère.

The Beattles : la faute d’orthographe de Vee-Jay

Le 45 tours que reçoit Biondi porte la référence Vee-Jay 498. Les premiers exemplaires comportent une faute devenue célèbre auprès des collectionneurs : le nom du groupe y est écrit “The Beattles”, avec deux t. L’erreur dit beaucoup de la façon dont le label de Chicago percevait ce groupe britannique inconnu, acquis presque par hasard dans le cadre d’un accord portant d’abord sur Frank Ifield. Les pressages suivants corrigent l’orthographe, mais le disque ne trouve toujours pas son public au-delà de quelques villes.

Aujourd’hui, ces premiers pressages de Vee-Jay 498 sont parmi les disques des Beatles les plus recherchés du marché américain. Leur valeur tient précisément à leur échec : peu d’exemplaires ont été vendus, et ceux qui subsistent sont souvent passés par les mains de disc-jockeys ou de disquaires de Chicago. Un collectionneur qui retrouve un exemplaire promotionnel tient en main un témoin direct de la semaine où, pour la première fois, une radio américaine a programmé les Beatles. Le site a consacré une page entière à l’histoire de Vee-Jay et des Beatles.

Une chanson revenue avec la Beatlemania

Please Please Me a eu une seconde vie américaine. Au début de l’année 1964, alors qu’I Want to Hold Your Hand domine les classements, Vee-Jay ressort le titre, couplé cette fois avec From Me to You, sous la référence Vee-Jay 581. Le disque grimpe jusqu’à la troisième place du Billboard Hot 100 en mars 1964, quelques semaines avant que les Beatles n’occupent simultanément les cinq premières places du classement, le 4 avril. La chanson que Dick Biondi avait passée devant une Amérique indifférente devient, un an plus tard, l’un des tubes d’un phénomène sans précédent. Pour Biondi, alors à Los Angeles, ce retour fut une revanche discrète : l’Amérique venait enfin de lui donner raison.

Les honneurs d’une carrière

Le Radio Hall of Fame

En 1998, Dick Biondi est intronisé au National Radio Hall of Fame, le panthéon de la radio américaine, installé au Museum of Broadcast Communications de Chicago. La légende veut que le message de félicitations lu lors de la cérémonie ait été d’une sobriété ironique, du genre “c’est un type correct”, une plaisanterie à la mesure de l’humour de l’intéressé. Il rejoint dans ce panthéon les grandes voix de la radio américaine, d’Alan Freed à Wolfman Jack.

Les honneurs régionaux

D’autres distinctions suivent : le Southern Tier Broadcasters Hall of Fame, qui honore les radiodiffuseurs de sa région natale, et le Buffalo Broadcasting Hall of Fame, tous deux en 2011, ainsi que le Hall of Fame de l’association des radiodiffuseurs de l’Illinois. Ces honneurs locaux disent l’empreinte de Biondi sur trois régions : l’État de New York de ses débuts, Buffalo de ses premiers éclats, Chicago de sa gloire.

Correctif factuel n° 5 — Biondi n’est pas membre du Rock and Roll Hall of Fame

Plusieurs nécrologies publiées en 2023 affirment que Dick Biondi a été “intronisé au Rock and Roll Hall of Fame”. C’est une confusion. Le Rock and Roll Hall of Fame de Cleveland intronise des artistes, des musiciens et quelques personnalités de l’industrie au titre de catégories spécifiques ; Biondi n’y figure pas comme membre intronisé. En revanche, il a été honoré en 1995, l’année d’ouverture du musée, dans une exposition consacrée aux disc-jockeys qui ont fait le rock’n’roll. C’est cette présence dans l’exposition qui est devenue, au fil des reprises, une “intronisation”. La seule intronisation nationale de Biondi est celle du Radio Hall of Fame, en 1998.

Dick Biondi Day et Dick Biondi Way

Le 1er mai 2010, près de cinquante ans après son arrivée à WLS, le gouverneur de l’Illinois proclame une Journée Dick Biondi. Plus tard, le conseil municipal de Chicago donne le nom de Dick Biondi Way à une portion de rue proche des anciens studios de WLS. Peu d’animateurs de radio ont reçu de tels honneurs. Ils disent la place que Biondi occupait dans la mémoire collective de Chicago : celle d’une voix de jeunesse, partagée par plusieurs générations.

Le style Biondi : anatomie d’un disc-jockey de rock’n’roll

Une voix qui crie

Pour comprendre pourquoi Biondi a joué les Beatles le premier, il faut comprendre ce qu’était son métier. Le disc-jockey Top 40 des années 1960 n’est pas un simple présentateur. Il choisit en partie sa programmation, il crée une relation personnelle avec ses auditeurs, il fait exister un disque par l’enthousiasme qu’il y met. Biondi est l’exemple extrême de ce modèle. Sa voix monte dans les aigus, il hurle les titres, il imite des bruits, il chante par-dessus les introductions. Le consultant en radio Mike Joseph a résumé son style d’une formule : “He sounds and sounded like a rock jock should”, il avait et il a gardé la voix qu’un animateur de rock doit avoir.

Un goût pour la nouveauté

Ce style s’accompagne d’un goût pour la nouveauté. Biondi aime les disques qui surprennent. Quand Ewart Abner lui tend Please Please Me, il entend quelque chose qui ne ressemble pas à ce que produit alors l’Amérique : des harmonies à deux et trois voix, un harmonica, un rythme nerveux, des cris de joie. Pour un animateur qui vit de l’excitation qu’il transmet, c’est un disque idéal. On comprend qu’il l’ait passé, même si ses auditeurs ne connaissaient pas le groupe.

La fin d’un modèle

Ce modèle de disc-jockey roi disparaît à la fin des années 1960 et au début des années 1970. Les stations confient la programmation à des directeurs et à des consultants, qui établissent des listes de diffusion strictes. L’animateur devient un présentateur, qui n’a plus le droit de passer un disque inconnu parce qu’il lui plaît. Dans ce système, l’histoire de Biondi et de Please Please Me serait impossible. C’est pourquoi elle est si précieuse : elle témoigne d’une époque où un homme seul, devant un micro, pouvait faire entendre un groupe inconnu à la moitié d’un continent.

La mort de Dick Biondi et le documentaire

26 juin 2023

Dick Biondi meurt chez lui le lundi 26 juin 2023, à l’âge de 90 ans. Il laisse son épouse, Maribeth, et sa sœur, Geraldine Wallace. L’annonce provoque une vague d’hommages à Chicago et dans le monde de la radio. Dave Plier, président du conseil d’administration du Museum of Broadcast Communications, salue la disparition d’une légende, en des termes simples : “We lost a true radio legend”, nous avons perdu une vraie légende de la radio. Les nécrologies américaines rappellent toutes, en premier lieu, qu’il fut le premier à faire entendre les Beatles en Amérique.

Voici le reportage de la télévision de Chicago à l’annonce de sa mort :

The Voice That Rocked America

Un documentaire, The Voice That Rocked America — The Dick Biondi Story, retrace sa vie. Il est l’œuvre d’une admiratrice de longue date, Pamela Enzweiler-Pulice, coproduit par Ron Onesti et soutenu par le musicien Paul Shaffer. On y entend notamment Brian Wilson et Al Jardine, des Beach Boys, Tony Orlando, Frankie Valli, Frankie Avalon et Bobby Rydell, ainsi que les animateurs de Chicago Bob Sirott et John Landecker. Le film consacre une partie importante à l’épisode des Beatles. Il est disponible sur plusieurs plateformes, dont Amazon Prime Video, Apple TV et YouTube Movies.

Correctif factuel n° 6 — La date de sortie du documentaire

Wikipédia en anglais date la sortie du documentaire The Voice That Rocked America de 2023, l’année de la mort de Biondi. Or la presse de Chicago, notamment le Daily Herald et Radio Ink, a annoncé en mars 2026 sa sortie sur les plateformes numériques et une projection de lancement au Des Plaines Theatre le 29 mars 2026. Il est possible que des projections ou une première version aient existé dès 2023, mais la sortie publique sur les plateformes date de 2026. Le documentaire contient par ailleurs une approximation : il situe la première diffusion des Beatles par Biondi en mars 1963, alors que l’enregistrement de son émission du 23 février 1963 prouve qu’elle a eu lieu en février.

Voici la bande-annonce du documentaire :

Ce que les Beatles doivent aux disc-jockeys américains

Des passeurs oubliés

L’histoire de la conquête de l’Amérique par les Beatles est souvent racontée du point de vue des grandes institutions : Capitol, l’Ed Sullivan Show, la presse nationale. Elle oublie les passeurs locaux, ces disc-jockeys qui ont joué le groupe avant tout le monde, par goût, par amitié ou par hasard. Dick Biondi à Chicago, Carroll James à Washington, Murray the K à New York, et des dizaines d’autres dans des villes moyennes, ont préparé le terrain. Sans eux, l’explosion de février 1964 aurait été moins soudaine.

Un rôle reconnu par les Beatles eux-mêmes

Les Beatles savaient ce qu’ils devaient à la radio. Dès leurs débuts, ils avaient été portés par les émissions de la BBC, puis par les radios pirates britanniques à partir de 1964. En Amérique, ils ont multiplié les entretiens avec les disc-jockeys locaux à chaque étape de leurs tournées. Le site a raconté comment Bob Dylan les avait découverts à la radio, en traversant l’Amérique en voiture, en février 1964 : une scène qui dit à elle seule le pouvoir de la radio à cette époque.

La revanche du label noir

L’histoire de Biondi est enfin inséparable de celle de Vee-Jay. Le label afro-américain qui a publié les Beatles avant tout le monde n’a pas survécu longtemps à la Beatlemania : après des procès avec Capitol et des difficultés financières, il fait faillite en 1966. Mais il a eu l’intuition qu’avaient eue Biondi et Abner : ce groupe de Liverpool méritait d’être entendu en Amérique. Le site a raconté cette histoire dans son article sur les soixante ans de la sortie américaine.

Guide d’écoute : sur les traces de février 1963

Cinq disques pour comprendre

  • Please Please Me, version britannique : le single Parlophone de janvier 1963, enregistré le 26 novembre 1962, sur l’album Please Please Me.
  • Le 45 tours Vee-Jay 498 : Please Please Me et Ask Me Why, le disque passé par Biondi ; les originaux sont hors de prix, mais les rééditions en reproduisent l’aspect.
  • Introducing… The Beatles : le premier album américain des Beatles, publié par Vee-Jay en janvier 1964, désormais disponible dans des coffrets et rééditions.
  • L’enregistrement de l’émission du 23 février 1963 : pour entendre comment Please Please Me sonnait au milieu de la programmation d’une radio américaine de 1963.
  • The Beatles at the Hollywood Bowl : pour entendre les concerts de Los Angeles où Biondi a présenté le groupe, dans l’édition remixée de 2016.

Lire pour aller plus loin

Les ouvrages de Bruce Spizer, notamment The Beatles Records on Vee-Jay, sont la référence sur les disques américains du groupe et sur la place de Biondi dans leur histoire. Le premier volume de la biographie de Mark Lewisohn, Tune In, raconte en détail l’année 1962 et la naissance de Please Please Me.

Repères chronologiques

Date Événement
13 septembre 1932 Naissance de Richard Orlando Biondi dans l’État de New York
1950 Premier poste à l’antenne, commentateur sportif à WCBA, Corning
1953 Fondation de Vee-Jay Records à Chicago
1956 Concert d’Elvis Presley à Cleveland : l’épisode de la chemise déchirée
2 mai 1960 WLS adopte le format Top 40 ; Biondi anime la soirée de 21 heures à minuit
1961 Disc-jockey Top 40 de l’année selon Gavin ; disque On Top of a Pizza
26 novembre 1962 Enregistrement de Please Please Me aux studios EMI
11 janvier 1963 Sortie britannique de Please Please Me
7 février 1963 Sortie américaine du 45 tours Vee-Jay 498, selon Bruce Spizer (25 février selon d’autres sources)
8 février 1963 Date possible de la première diffusion, selon les souvenirs de Biondi
23 février 1963 Émission de WLS enregistrée où Biondi annonce Please Please Me
8 et 15 mars 1963 Please Please Me au classement de WLS, meilleure place 35e
2 mai 1963 Départ de WLS après un désaccord sur la charge publicitaire
27 mai 1963 From Me to You chez Vee-Jay ; 116e place
Juin 1963 From Me to You par Del Shannon, 77e au Hot 100
16 septembre 1963 She Loves You chez Swan
17 décembre 1963 Carroll James diffuse I Want to Hold Your Hand à Washington
26 décembre 1963 Sortie américaine de I Want to Hold Your Hand chez Capitol
10 janvier 1964 Introducing… The Beatles chez Vee-Jay
9 février 1964 Les Beatles à l’Ed Sullivan Show
Mars 1964 Réédition de Please Please Me, 3e au Billboard Hot 100
4 avril 1964 Les Beatles occupent les cinq premières places du Hot 100
23 août 1964 Les Beatles au Hollywood Bowl ; Biondi est alors à KRLA
1964-1965 Dick Biondi’s Young America sur le réseau Mutual
29 et 30 août 1965 Nouveaux concerts des Beatles au Hollywood Bowl
1966 Billboard le désigne animateur de fin de soirée le plus populaire ; faillite de Vee-Jay
1967 Retour à Chicago, sur WCFL
1972 Départ de Chicago après un bref passage à WMAQ
1982 Reportage de Bob Sirott sur WBBM-TV
1984 Voix du lancement de WJMK, Magic 104, station d’oldies
1995 Exposition sur les disc-jockeys au Rock and Roll Hall of Fame
1998 Intronisation au National Radio Hall of Fame
Novembre 2006 Arrivée sur WLS-FM 94.7
1er mai 2010 Journée Dick Biondi proclamée par le gouverneur de l’Illinois
2017-2018 Fin de sa collaboration avec WLS-FM
26 juin 2023 Mort de Dick Biondi, à 90 ans
29 mars 2026 Projection de lancement du documentaire The Voice That Rocked America au Des Plaines Theatre

Questions fréquentes

Qui était Dick Biondi ?

Un disc-jockey américain de rock’n’roll, né en 1932 dans l’État de New York et mort en 2023 à Chicago, surnommé “l’Italien sauvage”, célèbre pour ses émissions du soir sur WLS à Chicago au début des années 1960.

A-t-il vraiment été le premier à jouer les Beatles aux États-Unis ?

C’est la plus ancienne diffusion documentée : il a passé Please Please Me sur WLS en février 1963, et un enregistrement de son émission du 23 février 1963 en apporte la preuve.

Quelle chanson a-t-il passée ?

Please Please Me, couplée à Ask Me Why sur le 45 tours Vee-Jay 498, le premier disque américain des Beatles.

Comment a-t-il obtenu le disque ?

Par son ami Ewart Abner, président de Vee-Jay Records, le label de Chicago qui avait obtenu les droits américains des premiers enregistrements des Beatles.

Le disque a-t-il été un succès en 1963 ?

Non. Il a atteint la 35e place du classement de WLS et ne s’est vendu qu’à quelques milliers d’exemplaires. Réédité en 1964, il est monté à la 3e place du Billboard Hot 100.

Pourquoi a-t-il quitté WLS ?

Selon lui, à cause d’un désaccord avec la direction sur le nombre de publicités. Une rumeur évoque une plaisanterie obscène à l’antenne, qu’il a toujours démentie ou tournée en dérision.

A-t-il rencontré les Beatles ?

Selon sa biographie, il les a présentés sur scène au Hollywood Bowl, à Los Angeles, lorsqu’il travaillait pour la station KRLA.

Qui a joué I Want to Hold Your Hand en premier ?

Carroll James, sur WWDC à Washington, le 17 décembre 1963, à la demande d’une auditrice. C’est lui qui a déclenché la vague qui a conduit à la Beatlemania américaine.

Quelles distinctions a-t-il reçues ?

Le National Radio Hall of Fame en 1998, plusieurs Halls of Fame régionaux, une Journée Dick Biondi en 2010 et une rue à son nom à Chicago.

Est-il au Rock and Roll Hall of Fame ?

Non comme membre intronisé ; il a été honoré dans une exposition du musée consacrée aux disc-jockeys en 1995.

Existe-t-il un documentaire sur lui ?

Oui : The Voice That Rocked America — The Dick Biondi Story, réalisé par Pamela Enzweiler-Pulice, disponible sur les plateformes depuis 2026.

Quand est-il mort ?

Le 26 juin 2023, chez lui, à l’âge de 90 ans.

Glossaire

Disc-jockey : animateur de radio qui présente et choisit des disques, figure centrale de la radio musicale américaine des années 1950 et 1960.

Top 40 : format de radio fondé sur la diffusion répétée des quarante plus grands succès du moment.

Canal dégagé : fréquence en ondes moyennes réservée à une station de grande puissance, dont le signal porte très loin la nuit.

Silver Dollar Survey : classement hebdomadaire des succès publié par WLS dans les années 1960.

Payola : pratique illégale consistant à payer un animateur pour qu’il diffuse un disque ; elle provoque un scandale aux États-Unis en 1959 et 1960.

Oldies : format de radio consacré aux succès des années 1950 et 1960.

Bubbling Under : liste de Billboard recensant les disques classés juste en dessous du Hot 100.

Syndication : diffusion d’une même émission par de nombreuses stations indépendantes.

Sources et références

Sources principales : Wikipédia en anglais, article Dick Biondi ; Inside Radio, nécrologie de juin 2023 ; RAMP, Remembering Dick Biondi ; beatle.net, article sur la sortie américaine de Please Please Me et sur l’enregistrement du 23 février 1963 ; Mark Guarino, The Beatles in Chicago ; Daily Herald et Radio Ink, mars 2026, sur le documentaire.

Citations : Dick Biondi, cité par Wikipédia ; Mike Joseph, cité par RAMP ; Dave Plier, cité par Inside Radio.

Ouvrages : Bruce Spizer, The Beatles Records on Vee-Jay ; Mark Lewisohn, Tune In ; Barry Miles, Paul McCartney: Many Years From Now.

Disques et films cités : The Beatles, Please Please Me ; Live at the Hollywood Bowl ; The Voice That Rocked America — The Dick Biondi Story.

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