Il existe, quelque part dans les archives d’un studio londonien, quelques minutes de bande où George Harrison — l’homme le plus diplomate des Beatles, celui qui souriait aux journalistes et refusait les polémiques — dit d’un musicien vivant, célèbre et respecté qu’il ne peut « pas le supporter ». Le musicien s’appelle Neil Young. La chanson s’appelle « Around the World ». La scène se passe en 1992, dans une session où Harrison réenregistre l’une de ses chansons les plus amères. Et à quelques mètres de lui se trouvait Bob Geldof, qui venait de poser la question. Cette anecdote circule aujourd’hui sur les réseaux avec trois erreurs factuelles greffées dessus. Les voici corrigées, et l’affaire remise à sa place : celle d’un désaccord de fond entre deux conceptions opposées de ce qu’est une guitare électrique.
En bref — En 1992, George Harrison réenregistre « This Guitar (Can’t Keep From Crying) » avec Dave Stewart d’Eurythmics. Bob Geldof, présent, l’interroge sur « Around the World » de Neil Young. Harrison répond qu’il n’est pas fan de Neil Young et qu’il ne peut pas supporter ce titre, avant d’imiter moqueusement son jeu de guitare et de raconter avoir échangé des regards médusés avec Eric Clapton pendant un solo. La même année, le 16 octobre, les deux hommes partagent la scène du Madison Square Garden pour le trentième anniversaire des débuts discographiques de Bob Dylan — le concert que Neil Young lui-même a baptisé « Bobfest ». Trois précisions s’imposent : « This Guitar » ne vient pas de Dark Horse mais d’Extra Texture ; « Around the World » n’est pas une rareté de scène mais une plage de l’album Life (1987) ; et Harrison ne peut pas avoir vu Young jouer ce titre-là, joué onze fois seulement, en novembre 1986.
Sommaire
L’anecdote : une phrase lâchée en studio en 1992
Commençons par ce qui est établi, avant d’aborder ce qui ne l’est pas.
Le décor : Dave Stewart et une chanson de 1975 qu’on ressuscite
En 1992, George Harrison retravaille « This Guitar (Can’t Keep From Crying) », un titre paru dix-sept ans plus tôt sur Extra Texture (Read All About It). À la production se trouve Dave Stewart, moitié d’Eurythmics, guitariste, producteur et ami de longue date de Harrison — les deux hommes se fréquentaient, jouaient ensemble, partageaient une passion pour les instruments anciens et un humour de la même famille.
Le choix de la chanson n’est pas anodin, et nous y reviendrons longuement : « This Guitar » est la réponse blessée d’un homme à la presse qui venait de le démolir. Y revenir dix-sept ans plus tard, alors qu’il vient de traverser une décennie de reconstruction, dit quelque chose du rapport de Harrison à ses propres cicatrices.
La question de Bob Geldof
Bob Geldof est présent dans le studio ce jour-là. La conversation dérive de leur propre travail vers les concerts que les uns et les autres viennent de voir. Geldof interroge Harrison sur un titre de Neil Young, « Around the World ». Il s’agit d’une question directe, entre musiciens, dans un espace fermé : aucun journaliste, aucun micro de radio, aucune promotion en vue.
C’est ce contexte qui donne à la réponse sa valeur documentaire. Les déclarations publiques de Harrison sur ses confrères sont, depuis 1964, un modèle de courtoisie professionnelle. Les propos privés sont d’une autre nature. On a tendance à les traiter comme des scoops ; ils sont surtout un accès rare à son jugement réel.
Les mots exacts
La réponse de Harrison tient en trois temps. D’abord la position générale : il n’est pas fan de Neil Young. Ensuite le jugement sur le titre : il déteste, il ne peut pas supporter. Enfin la démonstration : il imite le jeu de guitare de Young, et raconte avoir assisté à une prestation où lui et Eric Clapton se sont regardés en se demandant, en substance, ce qui se passait sur scène. Il ajoute que le jeu de guitare de Young lui semble « bon pour rigoler ».
Il faut le dire nettement : ce sont des propos de vestiaire, dits entre amis, jamais destinés à la publication. Harrison n’a jamais attaqué Neil Young publiquement, et Neil Young n’a, à notre connaissance, jamais répondu.
Trois erreurs qui voyagent avec l’anecdote
L’anecdote circule depuis quelques années sur les pages Facebook consacrées aux Beatles et dans les agrégateurs anglophones. À chaque reprise, elle perd une précision et gagne une approximation. Trois erreurs sont devenues quasi systématiques.
Première erreur : « This Guitar » ne vient pas de Dark Horse
Correctif factuel — « This Guitar (Can’t Keep From Crying) » ne figure pas sur Dark Horse (décembre 1974) mais sur Extra Texture (Read All About It), paru le 22 septembre 1975 aux Etats-Unis et le 3 octobre 1975 au Royaume-Uni. La confusion vient probablement du fait que Dark Horse est aussi le nom du label fondé par Harrison en 1974 : on lit souvent « le label Dark Horse » et on en déduit un album. Les deux disques sont voisins dans le temps et souvent traités ensemble comme les deux points bas de sa discographie, ce qui n’arrange rien.
Deuxième erreur : « Around the World » n’est pas une rareté live inédite
Correctif factuel — On lit que « Around the World » n’aurait jamais existé que sous forme de captation de concert, sans jamais figurer sur un album solo classique. C’est inexact. Le titre est la troisième plage de Life, dix-septième album studio de Neil Young, publié le 30 juin 1987, dernier disque de son contrat avec Geffen Records et crédité à Neil Young & Crazy Horse. Il est exact, en revanche, que la base de l’album provient de captations de concert : l’essentiel des pistes rythmiques a été enregistré au Universal Amphitheatre les 18 et 19 novembre 1986, pendant la tournée « Live in a Rusted Out Garage », puis complété par des surimpressions en studio. C’est un album studio bâti sur du live — nuance qui explique la confusion, mais qui ne la justifie pas.
Troisième erreur : Harrison et Clapton n’ont pas pu voir Young jouer « Around the World »
Correctif factuel — C’est le point le plus important, et il est chronologiquement imparable. « Around the World » n’a été joué sur scène que onze fois, toutes entre le 7 novembre 1986 (The Summit, Houston) et le 21 novembre 1986 (Cow Palace, Daly City), soit deux semaines de la tournée américaine de Neil Young & Crazy Horse. Le titre n’a plus jamais été rejoué depuis. Il est donc matériellement impossible que George Harrison et Eric Clapton aient assisté ensemble, en 1992, à une interprétation de cette chanson. L’anecdote du regard échangé et le jugement sur « Around the World » sont deux choses distinctes que les reprises en ligne ont soudées.
Cette dernière correction ne discrédite pas le récit : elle le rend plus intéressant. Elle signifie que Harrison a d’un côté détesté un titre entendu sur disque, et de l’autre assisté à un solo de Neil Young en concert dont il a trouvé, avec Clapton, qu’il ne ressemblait à rien de connu. La question devient alors : quel concert ?
« This Guitar (Can’t Keep From Crying) » : la chanson d’un homme blessé
Pour comprendre pourquoi Harrison choisit précisément cette chanson-là en 1992, il faut savoir ce qu’elle raconte.
Hawaï, février 1975
À l’automne 1974, George Harrison entreprend la première tournée nord-américaine d’un ex-Beatle depuis la séparation : quarante-cinq dates en sept semaines, avec Ravi Shankar et un orchestre de musiciens indiens en première partie, Billy Preston, Tom Scott et le L.A. Express. Le projet est artistiquement ambitieux et physiquement suicidaire : Harrison chante avec une laryngite et perd sa voix dès les premières dates.
La presse américaine, Rolling Stone en tête, est féroce. On surnomme la tournée « Dark Hoarse », jeu de mots sur le titre de son album et sur l’enrouement du chanteur. On lui reproche les récitatifs indiens, les paroles réécrites de « My Sweet Lord », la voix cassée. C’est le début de treize années de traversée du désert.
En février 1975, en vacances à Hawaï, Harrison écrit « This Guitar ». Il a lui-même expliqué que la chanson traitait de la manière dont « la presse et les critiques ont essayé de le clouer » pendant cette tournée. Le titre est explicite : c’est une suite déclarée de « While My Guitar Gently Weeps », mais là où la chanson de 1968 pleurait sur le monde, celle de 1975 pleure sur son auteur.
A&M Studios, avril-mai 1975
La piste de base est enregistrée aux A&M Studios de Hollywood entre le 21 avril et le 7 mai 1975. Harrison y joue une douze-cordes acoustique et la slide ; David Foster est au piano ; Jim Keltner à la batterie ; Gary Wright aux cordes ARP. Jesse Ed Davis ajoute une guitare électrique le 5 juin. La chanson est la troisième plage d’Extra Texture.
Il y a là une ironie qui mérite d’être relevée : la chanson dans laquelle Harrison se plaint qu’on l’attaque est une chanson où il ne joue pas seul de la guitare. Il partage l’espace, comme il l’a toujours fait, avec des instrumentistes qu’il admire — ce qui est déjà, en soi, une déclaration de philosophie.
Le dernier single d’Apple, et le premier échec total
Une version raccourcie sort en 45 tours le 8 décembre 1975 aux Etats-Unis et le 6 février 1976 au Royaume-Uni. C’est le tout dernier single publié par Apple Records dans sa configuration d’origine — une fin de règne. Le disque n’entre dans aucun classement, ni américain ni britannique. C’est le premier single de George Harrison à manquer complètement le Billboard Hot 100.
Autrement dit : la chanson dans laquelle il répond à ceux qui le déclarent fini est celle qui leur donne le plus raison, du moins commercialement. C’est une des séquences les plus cruelles de sa carrière.
Le procès en récidive
L’accueil critique est partagé. Certains y voient un titre mordant, dont le propos est parfaitement pertinent. D’autres considèrent qu’une suite à « While My Guitar Gently Weeps » était une mauvaise idée, et reprochent au morceau un manque de mélodie. Cette lecture n’est pas absurde : Harrison réutilise une progression et un titre chargés d’une histoire écrasante, où Eric Clapton lui-même avait joué le solo en 1968, non crédité.
Mais elle passe à côté de l’essentiel. « This Guitar » n’est pas un remake : c’est un règlement de comptes déguisé en suite. Le geste est autobiographique avant d’être musical.
Pourquoi Harrison ressort cette chanson-là en 1992
Le choix de « This Guitar » pour une session de 1992 n’est pas anodin. 1992 est, pour Harrison, une année d’exception.
1992, l’année la plus scénique de son après-Beatles
Après la tournée japonaise de décembre 1991 avec Eric Clapton, dont est tiré Live in Japan, Harrison donne le 6 avril 1992 un concert au Royal Albert Hall au bénéfice du Natural Law Party : son seul concert solo de longueur normale jamais donné au Royaume-Uni. Puis, le 16 octobre, il apparaît au Madison Square Garden pour le trentième anniversaire de Bob Dylan.
Un homme qui a passé la décennie précédente à ne pas jouer se retrouve, en douze mois, sur scène au Japon, à Londres et à New York. C’est dans ce contexte de réactivation qu’il rouvre le tiroir où dormait la chanson de sa plus grande blessure.
Dave Stewart, l’ami discret
Dave Stewart occupe dans la vie de Harrison une place qu’on mesure mal. Producteur, guitariste, collectionneur, il fait partie de ce petit cercle de musiciens plus jeunes avec lesquels Harrison se sentait libre — au même titre que Jeff Lynne, avec qui il venait de bâtir les Traveling Wilburys. Dans ce genre d’entourage, Harrison parlait.
Ce que la version 1992 est devenue
La bande de 1992 n’est pas restée dans un tiroir. Elle a été complétée plus tard par des surimpressions de Ringo Starr, de Dhani Harrison et de Kara DioGuardi, et publiée en 2014 comme titre bonus de la réédition d’Extra Texture dans le coffret The Apple Years 1968-75, paru en septembre 2014.
Autrement dit : la session au cours de laquelle Harrison a dit du mal de Neil Young a produit un enregistrement officiellement publié — mais le disque, lui, ne contient évidemment pas la conversation.
« Around the World » : anatomie de la chanson que George détestait
Reste à savoir ce qu’est ce titre que Harrison ne pouvait « pas supporter ». Le connaître change beaucoup de choses à l’appréciation de son jugement.
Life (1987), le disque de la fin du contrat Geffen
Life paraît le 30 juin 1987. C’est le dernier des cinq albums que Neil Young devait à Geffen Records — une relation contractuelle si mauvaise que le label avait poursuivi son artiste en justice, lui reprochant en substance de livrer des disques qui ne ressemblaient pas à du Neil Young. La pochette montre Young derrière des barreaux : le message n’est pas subtil.
L’album est un objet hybride. Une partie provient des concerts du Universal Amphitheatre des 18 et 19 novembre 1986 ; le reste est du studio pur, avec des synthétiseurs, des effets numériques et une production que la critique de l’époque a jugée clinquante. Il atteint la 75ᵉ place du Billboard 200 : un échec commercial, comme les précédents.
Onze fois sur scène, puis plus jamais
« Around the World » a été jouée en public onze fois exactement, entre le 7 et le 21 novembre 1986. Neil Young ne l’a plus jamais reprise depuis. C’est, dans un répertoire de plusieurs centaines de titres joués sur soixante ans, l’une des chansons les plus rares de sa carrière scénique.
Ce détail rend la fixation de Harrison presque comique. Sur la totalité de l’œuvre de Neil Young — « Heart of Gold », « Cinnamon Girl », « Like a Hurricane », « Cortez the Killer », « Rockin’ in the Free World », paru la même année que Cloud Nine —, l’exemple qui lui vient est un titre obscur d’un album mal-aimé. Cela ne dit pas grand-chose de Neil Young. Cela dit beaucoup de la conversation : quelqu’un venait manifestement d’en parler.
À quoi ça ressemble
Musicalement, « Around the World » appartient au groupe de trois titres qui ouvrent l’album sur des thèmes géopolitiques — la place de l’Amérique dans le monde, les soldats à l’étranger, une matière que Young avait déjà travaillée à l’époque du Vietnam et qu’il réactualise dans le contexte des années Reagan. Le traitement sonore est saturé de claviers et d’effets, très éloigné du son de Crazy Horse tel qu’on l’imagine.
Pour une oreille formée à la construction, à l’économie, à la ligne mélodique qui se chante — l’oreille de George Harrison, exactement —, ce disque devait être une épreuve. Non pas parce qu’il est trop brut, mais parce qu’il est mal cadré : trop de choses en même temps, dans un mixage qui empile.
Le 16 octobre 1992 : « Bobfest », ou les deux hommes sur la même scène
Il faut maintenant raconter la soirée qui donne à cette anecdote son décor le plus probable.
Le concert et le mot de Neil Young
Le 16 octobre 1992, Madison Square Garden, New York. Columbia Records célèbre les trente ans du premier album de Bob Dylan par un concert-fleuve : « The 30th Anniversary Concert Celebration ». Le groupe maison est un rêve d’amateur de soul : Booker T. Jones à l’orgue, Steve Cropper à la guitare, Donald « Duck » Dunn à la basse — trois quarts des MG’s — plus Anton Fig et Jim Keltner aux batteries.
C’est Neil Young qui, en montant sur scène, baptise l’événement « Bobfest ». Le mot est resté : c’est sous ce nom que le concert est entré dans la légende, y compris dans les titres de presse. Il a interprété « Just Like Tom Thumb’s Blues » et « All Along the Watchtower ».
Harrison, « Absolutely Sweet Marie », dix-huit ans après
George Harrison y donne sa première prestation de concert aux Etats-Unis depuis la fin de la tournée de 1974, soit dix-huit ans. Il chante « Absolutely Sweet Marie », tirée de Blonde on Blonde. Le choix n’est pas neutre : c’est une chanson de Dylan que Harrison connaissait bien, dans le registre roulant et léger où sa voix, en 1992, tenait encore parfaitement.
Correctif factuel — On lit fréquemment que Bobfest fut la dernière prestation publique de George Harrison. C’est faux. Sa dernière apparition scénique documentée date du 24 juillet 1997, lorsqu’il rejoignit Ravi Shankar sur scène pour « Prabhujee ». Bobfest fut, en revanche, sa dernière apparition dans un concert de rock aux Etats-Unis, et la dernière fois qu’il partagea une scène avec Bob Dylan, Eric Clapton, Tom Petty et Roger McGuinn.
« My Back Pages » : six voix et une guitare qui hurle
Le final réunit Bob Dylan, Roger McGuinn, Tom Petty, Neil Young, Eric Clapton et George Harrison sur « My Back Pages », chacun prenant un couplet. La séquence est devenue l’une des images les plus reproduites de l’histoire des concerts hommages.
Et c’est là que se joue le tableau que décrit l’anecdote. Sur cette scène, deux Britanniques dont tout le vocabulaire de guitare repose sur la précision — Harrison et Clapton — se trouvent à quelques mètres d’un Canadien dont le vocabulaire repose sur la distorsion, l’attaque et une forme d’imprévisibilité assumée. Les regards échangés que Harrison décrit à Dave Stewart et Bob Geldof trouvent là un décor plausible, sinon prouvé.
L’autre histoire de cette soirée
Un dernier élément situe l’ambiance. Treize jours avant le concert, Sinéad O’Connor avait déchiré une photo du pape à la télévision américaine. Programmée à Bobfest, elle fut accueillie par un tumulte tel qu’elle renonça à la chanson prévue pour interpréter, seule, un texte de Bob Marley. Kris Kristofferson vint la soutenir sur scène.
On oublie souvent, en regardant les images sereines de « My Back Pages », que ce concert fut aussi l’un des plus tendus de la décennie. Le contexte compte : la soirée n’était pas un cocktail entre amis.
Deux écoles de guitare électrique, et pourquoi elles ne peuvent pas s’entendre
Nous arrivons au cœur du sujet. La question que pose cette anecdote n’est pas « George avait-il raison ? » mais « de quoi parlaient-ils exactement quand ils parlaient de guitare ? ». Or ils ne parlaient pas de la même chose.
L’école Harrison : la partie que l’on peut chanter
George Harrison appartient à une tradition précise, dont il est peut-être le plus grand représentant : celle du guitariste qui compose des parties. Chez lui, un solo n’est pas une improvisation captée, c’est un objet écrit, souvent en amont, parfois répété pendant des heures, dont la caractéristique principale est d’être mémorisable.
Les preuves sont partout dans son œuvre. Le solo de « Something » se chante. L’ouverture de « And Your Bird Can Sing » se chante. Le riff de « Day Tripper », auquel il donne sa forme, se chante. La slide de « My Sweet Lord » ou de « Give Me Love » se chante. C’est une esthétique de compositeur appliquée à un instrument soliste : la ligne de guitare est une seconde mélodie, pas une démonstration.
Cette esthétique a un corollaire technique. Elle exige un son propre, une justesse d’intonation impeccable — d’où le travail obsessionnel de Harrison sur la slide, l’instrument le plus impitoyable qui soit sur ce plan — et un rapport à la répétition qui relève de l’artisanat plutôt que de la transe.
L’école Young : le son avant la note
Neil Young travaille à l’exact opposé. Chez lui, la note importe moins que la matière : le larsen, la saturation, la manière dont une corde se comporte quand on la maltraite. Ses solos les plus célèbres — « Cortez the Killer », « Like a Hurricane », « Down by the River » — tiennent souvent sur deux ou trois notes, répétées, tordues, jouées jusqu’à l’épuisement. Ce n’est pas de la pauvreté harmonique : c’est un déplacement du sujet. Il ne joue pas une mélodie, il sculpte un bloc de bruit.
Cette approche a produit, entre autres, une descendance directe : sans Neil Young, il n’y a ni Sonic Youth, ni Dinosaur Jr., ni le Kurt Cobain de la guitare. Le surnom de « parrain du grunge » n’a rien d’usurpé, et il désigne précisément ce que Harrison ne pouvait pas entendre : une esthétique où l’erreur, la fausse note, la saturation involontaire sont des matériaux et non des accidents.
Ce que Harrison a pourtant fait de bruyant
On aurait tort de caricaturer Harrison en esthète du propre. Il a joué et cautionné des choses beaucoup plus rugueuses qu’on ne le croit.
Il y a « Yer Blues », enregistré dans un placard d’Abbey Road avec un son délibérément dégradé, que certains commentateurs qualifient rétrospectivement de « grunge blues » avant l’heure. Il y a « Helter Skelter », où les Beatles ont poussé le chaos jusqu’à la rupture. Il y a l’expérimentation permanente des années 1966-1968, documentée dans les titres les plus rock du catalogue. Harrison n’avait rien contre le bruit.
Ce qu’il n’aimait pas, c’est le bruit non résolu. Chez les Beatles, une expérience sonore aboutit toujours à une forme : le collage de « Tomorrow Never Knows » sert une chanson de deux minutes cinquante-huit. Chez Neil Young, la forme peut rester ouverte pendant dix minutes, et c’est précisément l’objectif.
Pourquoi le désaccord était structurel
On peut donc formuler la chose ainsi : Harrison et Young ne partagent pas la même définition du mot « fini ». Pour Harrison, une prise est finie quand elle est juste, équilibrée et mémorisable. Pour Young, une prise est finie quand elle est vivante — ce qui inclut, et souvent exige, qu’elle soit imparfaite.
Ce n’est pas un désaccord de goût, c’est un désaccord d’ontologie musicale. Deux hommes qui n’appellent pas « musique » la même chose ne peuvent pas s’entendre en écoutant le même disque. Et cela explique pourquoi Harrison, en écoutant « Around the World », n’entendait sans doute pas ce que Young y avait mis.
Neil Young et les Beatles : la dette qu’aucune pique n’annule
Le plus savoureux de cette histoire, c’est que le musicien critiqué est l’un des plus grands admirateurs déclarés des Beatles de sa génération.
Sa toute première prestation publique était une chanson des Beatles
Neil Young l’a raconté lui-même : la première fois qu’il est monté sur scène devant un public, il jouait une chanson des Beatles. Il l’a dit dans un cadre solennel, le 15 mars 1999, en présentant un ancien Beatle au Rock and Roll Hall of Fame.
Le 15 mars 1999 : Neil Young intronise Paul McCartney
Ce soir-là, Neil Young interrompt sa tournée pour venir à New York introniser Paul McCartney en tant qu’artiste solo — sa deuxième entrée au Rock and Roll Hall of Fame après celle des Beatles en 1988, et une entrée tardive au regard de son œuvre.
Le discours de Young est resté célèbre pour une formule que l’on cite encore : McCartney sortant de l’ombre des Beatles, et le choc que cela avait représenté. Il salue également la manière dont McCartney a tenu sa famille. McCartney monte sur scène avec sa fille Stella et dédie l’honneur à Linda, morte onze mois plus tôt. On mesure mal aujourd’hui la charge émotionnelle de cette soirée.
Neil Young lui-même est double intronisé : en solo en 1995, avec Buffalo Springfield en 1997. Il n’avait aucune obligation d’être là.
« A Day in the Life », Hyde Park, 27 juin 2009
Le dernier acte de cette histoire croisée se joue à Londres. Neil Young avait pris l’habitude, à la fin des années 2000, de clore ses concerts par une reprise d’« A Day in the Life » — chanson que peu de gens osent toucher —, en terminant par la destruction méthodique de ses cordes de guitare.
Le 27 juin 2009, à Hyde Park, Paul McCartney monte le rejoindre sur scène pour la chanter avec lui. Le Beatle qui a fini par jouer avec Neil Young n’était donc pas George Harrison : c’était l’autre. Et il ne semble pas avoir eu le moindre problème avec le solo.
Le silence de Neil Young
À notre connaissance, Neil Young n’a jamais répondu publiquement à ces propos, ni même déclaré en avoir eu connaissance. Il a en revanche continué, pendant trente ans, à parler des Beatles comme d’une matrice. C’est peut-être la meilleure réponse possible, et sans doute la seule élégante.
Ce que cette anecdote dit vraiment de George Harrison
Reste la question du personnage. Que nous apprend cette séquence sur l’homme ?
Un diplomate en public, un franc-tireur en privé
Le double registre de Harrison est documenté depuis les années soixante. En public, il désamorce, il plaisante, il refuse le conflit — c’est l’homme des conférences de presse américaines de 1964. En privé, ou dans les cercles restreints, il tranche.
Cette réserve publique n’a rien d’une hypocrisie. C’est une politique délibérée, adoptée par un homme qui a passé sa vie à voir des phrases arrachées à leur contexte faire le tour du monde — la controverse du « plus populaires que Jésus » ayant laissé au groupe entier une prudence durable.
Ses autres jugements sans détour
L’anecdote Neil Young n’est pas isolée. On connaît le mépris de Harrison pour l’industrie du disque, sa lassitude à l’égard de la Beatlemania, son ironie sur les gourous frauduleux, ses formules assassines dans I Me Mine. Le Harrison privé n’a jamais été tendre.
Il faut y ajouter un point de contexte que l’on oublie : Harrison a lui-même été la victime la plus violemment traitée de la critique rock, en 1974-1975. Un homme démoli publiquement pendant une tournée entière ne devient pas nécessairement indulgent. « This Guitar » raconte exactement cela — et il est difficile de ne pas trouver un certain vertige au fait que la pique contre Neil Young ait été prononcée pendant l’enregistrement de cette chanson-là.
La différence entre un avis et un procès
Un dernier point de méthode, parce qu’il détermine l’usage qu’on peut faire de cette histoire. Ce que Harrison a dit à Dave Stewart et Bob Geldof est un avis d’auditeur, formulé dans une conversation privée, sur une chanson isolée. Ce n’est pas une déclaration de guerre, ce n’est pas une critique publique, ce n’est pas un jugement sur toute une œuvre.
Le transformer en « George Harrison détestait Neil Young » est un abus manifeste. Ce qu’il a dit, c’est qu’il n’était pas fan, et qu’il détestait ce titre-là.
Reconstitution : quel solo Harrison et Clapton ont-ils réellement vu ?
Puisque « Around the World » est hors de cause, la question devient légitime et documentaire : à quelle occasion George Harrison et Eric Clapton ont-ils pu, ensemble, regarder Neil Young jouer un solo et se dévisager ? Tentons la reconstitution.
La seule occasion pleinement documentée
Une seule soirée réunit avec certitude les trois hommes au même endroit : le 16 octobre 1992 au Madison Square Garden. Harrison y chante, Clapton y chante — « Don’t Think Twice, It’s All Right » —, Young y joue deux titres, et tous les trois se retrouvent sur le final. Pendant les prestations des uns, les autres attendaient en coulisses ou sur le côté du plateau, dispositif classique de ce genre de concert collectif.
Ajoutons un élément qui renforce l’hypothèse : « All Along the Watchtower » est précisément le type de morceau où Neil Young déploie son vocabulaire le plus reconnaissable — attaque brutale, notes tenues jusqu’à la saturation, sensation de dérapage contrôlé. Face à deux hommes dont l’un a inventé la ligne de « Something » et l’autre celle de « Layla », le contraste devait être saisissant.
Les hypothèses concurrentes
Il en existe d’autres, moins probables mais qu’il serait malhonnête d’écarter d’un revers de main. Harrison et Clapton étaient amis depuis 1964, voisins d’une même vie musicale, et ont assisté ensemble à d’innombrables concerts, galas et cérémonies pendant trente ans. Il est parfaitement possible que la scène décrite se soit produite lors d’un événement moins documenté — un festival caritatif, une remise de prix, une émission de télévision regardée à deux.
Il faut aussi envisager le cas le plus banal : Harrison a très bien pu raconter une scène en la reconstituant approximativement, comme tout le monde le fait dans une conversation. Les propos de studio ne sont pas des dépositions.
Pourquoi la question compte
Elle compte parce qu’elle change la nature de l’anecdote. Si le solo évoqué est celui de Bobfest, alors nous ne sommes pas devant un homme qui écoute un disque chez lui : nous sommes devant deux musiciens qui, en coulisses d’un concert-hommage, découvrent en direct qu’un confrère ne joue pas du tout selon les règles qu’ils croyaient partagées. C’est infiniment plus intéressant — et cela transforme la pique en témoignage de première main sur une divergence esthétique.
Bob Geldof et Dave Stewart : qui étaient les témoins ?
On ne mesure bien une confidence qu’en regardant à qui elle est faite. Les deux hommes présents ce jour-là ne sont pas des figurants.
Dave Stewart, le complice des dernières années
Moitié d’Eurythmics avec Annie Lennox, Dave Stewart a produit dans les années quatre-vingt certains des disques les plus vendus de la décennie. C’est aussi un guitariste très sérieux, un collectionneur d’instruments et un homme de studio infatigable, qui a travaillé avec Mick Jagger, Tom Petty et Bob Dylan.
Sa relation avec Harrison relève de l’amitié plus que de la collaboration professionnelle : deux hommes du même métier, à vingt ans d’écart, réunis par un goût commun pour les guitares, l’humour anglais et une certaine méfiance à l’égard de l’industrie. Dans ce genre de compagnie, Harrison ne se surveillait pas. C’est la condition même de l’anecdote.
Bob Geldof, l’homme qui pose la question
Bob Geldof, chanteur des Boomtown Rats devenu organisateur du Live Aid en 1985, n’est pas non plus un visiteur anodin. C’est un interlocuteur direct, provocateur par tempérament, qui a passé sa vie à poser aux gens des questions qu’ils préféreraient éviter. Le fait que ce soit lui qui lance le sujet explique en grande partie la franchise de la réponse : on ne répond pas avec des circonlocutions à quelqu’un dont c’est la marque de fabrique.
Cette configuration — un ami producteur, un provocateur professionnel, une chanson chargée d’amertume en cours d’enregistrement — est à peu près le contexte idéal pour que George Harrison dise ce qu’il pense.
Portrait croisé : deux hommes que tout oppose, et un point commun
Sortons un instant de la question de la guitare. Harrison et Young sont, sur le papier, des figures étrangement parallèles : deux hommes nés à deux ans d’écart, entrés dans la célébrité au sein d’un collectif, devenus solistes, obsédés d’indépendance. Et pourtant tout, dans leur manière d’être musiciens, s’oppose.
Le rapport au label
Harrison a fondé Dark Horse Records en 1974, à l’époque même où il perdait pied : un label pour signer d’autres artistes, distribuer les siens et échapper à la mécanique Apple, alors en pleine liquidation de son utopie initiale. Sa stratégie a toujours été celle du contournement : construire son propre système plutôt que d’affronter l’ancien.
Neil Young a fait l’inverse : il est resté dans les grandes maisons et y a mené la guerre. L’épisode Geffen, entre 1982 et 1987, est resté fameux — un label attaquant en justice son propre artiste pour livraison d’albums jugés non représentatifs de son style, ce qui est peut-être le plus grand compliment jamais adressé involontairement à un musicien. Life, l’album de « Around the World », est le dernier disque de ce contrat empoisonné, avec sa pochette de prisonnier.
Le rapport aux archives
Là encore, opposition parfaite de méthode et convergence de fond. Harrison a bâti le projet Anthology, entreprise archivistique colossale menée à quatre — puis à trois — et destinée à raconter enfin l’histoire des Beatles de l’intérieur. Neil Young a passé quarante ans à préparer ses Archives, monument d’un genre différent : une œuvre qui documente une seule personne, avec une précision de conservateur et une obstination confinant au trouble.
Les deux hommes partagent donc la même certitude : que ce qui a été enregistré doit être conservé et rendu accessible. Ils ne s’entendent pas sur ce qu’il faut en montrer.
Le rapport à la scène
C’est peut-être l’écart le plus révélateur. George Harrison a donné, en trente et un ans de carrière solo, une seule vraie tournée américaine (1974), une tournée japonaise (1991), un concert londonien complet (1992), et une poignée d’apparitions. Il détestait le cirque scénique, la répétition mécanique des mêmes chansons, l’idée même d’être regardé chaque soir.
Neil Young, lui, n’a pratiquement jamais cessé de tourner depuis 1966. Sa musique est faite pour être jouée en public, et ses disques ne sont souvent que des photographies d’un état momentané du répertoire — Life en est la démonstration littérale, puisqu’il est bâti sur des captations de concert.
Un homme qui construit ses solos en studio et un homme qui les découvre sur scène n’entendront jamais la même chose dans un enregistrement.
Le point commun : la méfiance
Reste ce qui les rapproche vraiment, et qui rend le désaccord presque touchant : tous deux ont passé leur vie à se méfier de l’industrie qui les employait. Harrison a intitulé une chanson « Only a Northern Song » pour dire son mépris d’un contrat d’édition ; Young s’est fait poursuivre pour avoir refusé de livrer ce qu’on attendait de lui. Harrison a fui les tournées ; Young a fui les studios. Les deux ont refusé, chacun à sa manière, de devenir le produit qu’on voulait vendre.
Ils auraient eu, sur ce terrain-là, une conversation passionnante. Il se trouve qu’ils ont parlé guitare.
Tableau des correctifs factuels
| Ce qu’on lit souvent | Ce que disent les sources |
|---|---|
| « This Guitar (Can’t Keep From Crying) » vient de Dark Horse | Le titre figure sur Extra Texture (Read All About It) (22 septembre 1975 aux Etats-Unis, 3 octobre au Royaume-Uni). Dark Horse est l’album de décembre 1974 — et le nom du label de Harrison, d’où la confusion. |
| « Around the World » n’existe que sous forme de captation de concert | C’est une plage de Life, album studio de Neil Young & Crazy Horse publié le 30 juin 1987 chez Geffen. Il est exact que les pistes rythmiques viennent de concerts (Universal Amphitheatre, 18-19 novembre 1986) complétés en studio. |
| Harrison et Clapton ont vu Neil Young jouer « Around the World » ensemble | Impossible : le titre n’a été joué que onze fois, du 7 au 21 novembre 1986, et plus jamais depuis. La prestation partagée évoquée par Harrison est nécessairement une autre chanson. |
| La session Dave Stewart date de 1999 | Elle date de 1992. La date de 1999 apparaît dans certaines reprises en ligne ; les fiches discographiques de la chanson situent la nouvelle version en 1992, publiée en 2014. |
| Bobfest fut la dernière apparition publique de George Harrison | Sa dernière apparition scénique documentée est du 24 juillet 1997, aux côtés de Ravi Shankar pour « Prabhujee ». Bobfest fut sa dernière prestation de concert aux Etats-Unis, dix-huit ans après la tournée de 1974. |
| L’enregistrement de 1992 est resté inédit | Complété par des surimpressions de Ringo Starr, Dhani Harrison et Kara DioGuardi, il est paru en bonus de la réédition d’Extra Texture dans le coffret The Apple Years 1968-75 (septembre 2014). |
| « This Guitar » a été un succès de la fin de carrière Apple | C’est le contraire : dernier single publié par Apple Records dans sa configuration d’origine, il n’est entré dans aucun classement, et c’est le premier 45 tours de Harrison à manquer complètement le Billboard Hot 100. |
| Harrison « détestait Neil Young » | Il a dit ne pas être fan et détester ce titre précis, dans une conversation privée. Aucune attaque publique n’a jamais été formulée, dans un sens ou dans l’autre. |
| Neil Young a répondu à ces propos | Aucune réponse publique connue. Il a en revanche intronisé Paul McCartney au Rock and Roll Hall of Fame le 15 mars 1999 et repris « A Day in the Life » pendant des années. |
| Life est un album live | C’est le dix-septième album studio de Neil Young, dernier de son contrat Geffen, bâti sur des bases live avec surimpressions ; 75ᵉ place du Billboard 200. |
Ce qu’on ne sait toujours pas
1. La date exacte de la session. On la situe en 1992, mais aucune source ne donne le jour, ni même le mois.
2. Le studio. Rien n’établit s’il s’agit de FPSHOT, le studio de Harrison à Friar Park, ou d’un studio londonien appartenant à Dave Stewart.
3. La provenance exacte de la bande. Les propos circulent via des extraits de captation de la session. Aucune publication officielle documentée n’en fait un enregistrement commercial : le disque paru en 2014 contient la musique, pas la conversation.
4. Le concert visé par l’anecdote du regard échangé. Bobfest est le candidat le plus plausible — Harrison, Clapton et Young y étaient tous les trois, et l’événement est de la même année. Mais Harrison ne le nomme pas.
5. L’ordre chronologique. On ignore si la session a eu lieu avant ou après le 16 octobre 1992, ce qui change complètement la lecture du récit.
6. Pourquoi « Around the World ». Le choix d’un titre aussi obscur suppose que quelqu’un venait d’en parler dans la pièce, ou que Harrison avait entendu le disque récemment. On l’ignore.
7. Ce que Neil Young en pense. Aucune déclaration connue.
Chronologie
Septembre 1968 — Enregistrement de « While My Guitar Gently Weeps », avec Eric Clapton au solo, non crédité.
Novembre-décembre 1974 — Tournée nord-américaine de George Harrison avec Ravi Shankar : quarante-cinq dates, laryngite, éreintement critique.
Décembre 1974 — Publication de Dark Horse.
Février 1975 — Harrison écrit « This Guitar (Can’t Keep From Crying) » à Hawaï.
21 avril – 7 mai 1975 — Enregistrement aux A&M Studios de Hollywood (Foster, Keltner, Wright) ; Jesse Ed Davis ajoute une guitare le 5 juin.
22 septembre / 3 octobre 1975 — Parution d’Extra Texture (Read All About It) aux Etats-Unis puis au Royaume-Uni.
8 décembre 1975 / 6 février 1976 — « This Guitar » en 45 tours : dernier single d’Apple Records dans sa configuration d’origine, aucun classement.
7-21 novembre 1986 — Neil Young & Crazy Horse jouent « Around the World » onze fois, tournée « Live in a Rusted Out Garage ».
18-19 novembre 1986 — Concerts du Universal Amphitheatre qui fourniront les bases de l’album Life.
30 juin 1987 — Parution de Life, dernier album de Neil Young chez Geffen. 75ᵉ place du Billboard 200.
1988-1990 — Traveling Wilburys : Harrison, Dylan, Petty, Orbison, Lynne.
Décembre 1991 — Tournée japonaise de Harrison avec Eric Clapton, dont est tiré Live in Japan.
6 avril 1992 — Concert au Royal Albert Hall pour le Natural Law Party : seul concert solo de longueur normale donné par Harrison au Royaume-Uni.
1992 — Session avec Dave Stewart sur « This Guitar » ; en présence de Bob Geldof, Harrison dit ce qu’il pense de « Around the World ».
16 octobre 1992 — « Bobfest » au Madison Square Garden. Harrison chante « Absolutely Sweet Marie » ; Young joue « Just Like Tom Thumb’s Blues » et « All Along the Watchtower » et baptise l’événement ; final collectif sur « My Back Pages ».
Août 1993 — Publication du double album du concert, 40ᵉ place américaine, disque d’or.
24 juillet 1997 — Dernière apparition scénique documentée de George Harrison, avec Ravi Shankar.
15 mars 1999 — Neil Young intronise Paul McCartney au Rock and Roll Hall of Fame.
29 novembre 2001 — Mort de George Harrison.
27 juin 2009 — Paul McCartney rejoint Neil Young sur scène à Hyde Park pour « A Day in the Life ».
Septembre 2014 — Parution du coffret The Apple Years 1968-75 : la version 1992 de « This Guitar » y figure en bonus.
Guide d’écoute : entendre les deux écoles
1. « While My Guitar Gently Weeps » (1968). Le solo de Clapton, écrit, construit, arrivant à son sommet exactement où il faut. La matrice de tout ce qui suit.
2. « This Guitar (Can’t Keep From Crying) », Extra Texture (1975). La suite amère. Écouter le texte comme un dossier de presse, et la slide comme une signature.
3. « This Guitar », version 1992, coffret The Apple Years 1968-75 (2014). La même chanson, dix-sept ans après, produite par Dave Stewart et achevée bien plus tard. La séance dont on parle ici.
4. « Around the World », Life (1987). Le corps du délit. Trois minutes qui expliquent mieux que n’importe quel commentaire pourquoi un homme formé chez George Martin pouvait décrocher.
5. « Cortez the Killer », Zuma (1975). Pour être juste avec Neil Young : le même vocabulaire, trois notes et une éternité, mais tenu de bout en bout. C’est ce disque-là qu’il aurait fallu faire écouter à Harrison.
6. « Absolutely Sweet Marie », The 30th Anniversary Concert Celebration (1993). Harrison sur scène à New York, dix-huit ans après.
7. « All Along the Watchtower », même disque. Neil Young à quelques mètres de lui. Comparer les deux prestations dans la même soirée est l’exercice le plus éclairant qui soit.
8. « My Back Pages », même disque. Six voix, six couplets, et une leçon de cohabitation.
9. « Yer Blues » (1968). La preuve que Harrison savait aimer un son sale, à condition qu’il serve une forme.
10. « A Day in the Life » par Neil Young, tournées de 2008-2009. Le disciple rend hommage au maître, en cassant ses cordes. La boucle se referme.
Alors : choc de philosophies, ou critique fondée ?
La question finale mérite une réponse argumentée plutôt qu’un haussement d’épaules. Voici la nôtre, en trois temps.
Sur le fond : c’est d’abord un choc de philosophies
Tout, dans les trajectoires respectives des deux hommes, rendait ce désaccord inévitable. Harrison a appris son métier dans un studio dirigé par un arrangeur classique, avec quatre pistes disponibles, dans un groupe où chaque note coûtait de la bande. Il en a tiré une éthique : la partie de guitare est une composition, et une composition doit tenir sans son interprète.
Neil Young a appris le sien dans des garages et des salles de bal canadiennes, puis dans une Californie qui découvrait que le volume était un instrument. Il en a tiré l’éthique inverse : la partie de guitare est une trace, et une trace ne vaut que par les circonstances qui l’ont produite.
Ces deux morales sont incompatibles au niveau des principes, pas du talent. Un homme qui pense qu’un solo doit se chanter entendra toujours du bruit là où l’autre entend une intention.
Sur le cas précis : Harrison n’avait pas tort de décrocher
Mais il faut aussi rendre justice à son oreille. « Around the World » n’est pas un sommet de la discographie de Neil Young, et à peu près personne ne soutient le contraire. C’est un titre d’un album mal-aimé, produit dans un contexte de guerre juridique avec un label, chargé de synthétiseurs qui ont mal vieilli, et que son auteur lui-même n’a plus jamais joué après novembre 1986. Onze interprétations en soixante ans de carrière : c’est un verdict que Neil Young a rendu tout seul.
Le tort de Harrison n’est donc pas d’avoir mal jugé cette chanson-là. Il est d’en avoir tiré une opinion générale sur un musicien dont il connaissait manifestement mal l’œuvre. Prendre « Around the World » comme échantillon de Neil Young, c’est à peu près aussi équitable que de juger George Harrison sur « Dark Horse » chanté avec une extinction de voix à Long Beach en décembre 1974.
Sur l’usage : une anecdote de vestiaire, pas un dossier à charge
Reste ce que l’histoire est devenue. Une phrase dite entre trois musiciens dans un studio est aujourd’hui un titre d’article. Ce n’est pas illégitime — cette parole existe, elle est documentée, elle éclaire un tempérament —, mais elle demande d’être maniée pour ce qu’elle est : une humeur, pas une thèse.
Et l’ironie finale est trop belle pour être passée sous silence. Le jour où l’un des Beatles a fini par jouer « A Day in the Life » sur scène avec Neil Young, il s’appelait Paul McCartney, il était à Hyde Park, et c’était le 27 juin 2009. Sept ans et demi après la mort de George Harrison, la conversation s’est donc poursuivie sans lui — et elle s’est terminée par un duo.
Foire aux questions
Qu’a exactement dit George Harrison sur Neil Young ?
Interrogé par Bob Geldof pendant une session de 1992 avec Dave Stewart, il a répondu qu’il n’était pas fan de Neil Young et qu’il détestait, qu’il ne pouvait pas supporter le titre « Around the World », avant d’imiter moqueusement son jeu de guitare et de dire qu’il était « bon pour rigoler ».
Sur quel album se trouve « This Guitar (Can’t Keep From Crying) » ?
Sur Extra Texture (Read All About It), publié en septembre 1975 — et non sur Dark Horse, qui est l’album précédent, de décembre 1974.
Qu’est-ce que « Around the World » de Neil Young ?
Une plage de Life (30 juin 1987), dernier album de Neil Young & Crazy Horse pour Geffen Records. Elle n’a été jouée en concert que onze fois, entre le 7 et le 21 novembre 1986.
George Harrison et Neil Young se sont-ils déjà croisés ?
Oui, le 16 octobre 1992 au Madison Square Garden, lors du concert du trentième anniversaire de Bob Dylan, notamment sur le final collectif de « My Back Pages » aux côtés de Dylan, Clapton, Tom Petty et Roger McGuinn.
Pourquoi ce concert s’appelle-t-il « Bobfest » ?
Parce que Neil Young lui-même a employé le mot en montant sur scène ce soir-là. Le surnom est resté.
Qu’a joué George Harrison à ce concert ?
« Absolutely Sweet Marie », de Blonde on Blonde. C’était sa première prestation de concert aux Etats-Unis depuis la fin de sa tournée de 1974.
Était-ce la dernière apparition publique de George Harrison ?
Non. Sa dernière apparition scénique documentée date du 24 juillet 1997, avec Ravi Shankar. Bobfest fut la dernière aux Etats-Unis.
La version 1992 de « This Guitar » a-t-elle été publiée ?
Oui, avec des surimpressions ultérieures de Ringo Starr, Dhani Harrison et Kara DioGuardi, en bonus de la réédition d’Extra Texture dans le coffret The Apple Years 1968-75 (septembre 2014).
Neil Young a-t-il répondu à George Harrison ?
Aucune réponse publique n’est connue. Il a en revanche intronisé Paul McCartney au Rock and Roll Hall of Fame en mars 1999 et repris régulièrement « A Day in the Life » en concert.
Neil Young a-t-il déjà joué avec un Beatle ?
Oui : Paul McCartney l’a rejoint sur scène à Hyde Park le 27 juin 2009 pour « A Day in the Life ».
Quelle est la différence de fond entre les deux guitaristes ?
Harrison compose des parties de guitare mémorisables, écrites, chantables, jouées avec un son propre et une intonation impeccable. Young sculpte de la matière sonore : distorsion, larsen, répétition, imprévisibilité. Ce sont deux définitions incompatibles de ce qu’est un solo réussi.
George Harrison était-il un critique sévère en général ?
En privé, oui. En public, presque jamais : il a passé sa carrière à désamorcer les polémiques. Le contraste entre les deux registres est l’un des traits les plus constants de sa personnalité publique.
Pour aller plus loin sur yellow-sub.net
Sur George Harrison — La traversée du désert (1974-1988), Extra Texture, la réinvention brutale, Thirty Three & 1/3 et le studio de Friar Park, All Things Must Pass, 15 chansons pour découvrir sa carrière solo et sa biographie complète.
Sur le guitariste — Son émancipation à l’ombre de Lennon-McCartney, la guerre silencieuse des chansons, les dix chansons les plus rock des Beatles, « Yer Blues » et le grunge blues avant l’heure et la nuit d’« Helter Skelter ».
Sur la scène et les réseaux — Live in Japan et la tournée de 1991 avec Clapton, l’histoire complète des Traveling Wilburys, le réseau des collaborations des ex-Beatles, la page consacrée à Eric Clapton et les musiciens de scène de Paul McCartney après les Beatles.
Autour du sujet — McCartney et Dylan au Royal Albert Hall en 1965, l’intronisation tardive de McCartney au Rock & Roll Hall of Fame, Kurt Cobain et les Beatles, l’influence des Beatles sur la Britpop, Apple Records et le panorama des quatre carrières solo.
Glossaire
Bobfest — Surnom donné par Neil Young au concert du 16 octobre 1992 au Madison Square Garden, célébrant les trente ans du premier album de Bob Dylan.
Crazy Horse — Groupe d’accompagnement historique de Neil Young, formé en 1969, incarnation de son versant électrique et brut.
Dark Horse — À la fois le titre de l’album de George Harrison de décembre 1974 et le nom du label qu’il fonde la même année, d’où de fréquentes confusions.
Fingerpicking, slide, larsen — Trois techniques qui opposent nos deux protagonistes : Harrison a fait de la slide, jouée juste, sa signature ; Young a fait du larsen, c’est-à-dire du retour de son, un matériau musical à part entière.
Geffen Records — Label auquel Neil Young fut lié de 1982 à 1987, relation marquée par un procès dans lequel la maison de disques reprochait à l’artiste de livrer des albums non représentatifs de son style.
Live in a Rusted Out Garage — Nom de la tournée américaine de Neil Young & Crazy Horse de 1986, dont sont issues les captations à la base de l’album Life.
« My Back Pages » — Chanson de Bob Dylan (1964) devenue le final collectif du concert de 1992, chantée à six voix.
Natural Law Party — Formation politique britannique liée à la méditation transcendantale, au bénéfice de laquelle Harrison donna son concert du Royal Albert Hall le 6 avril 1992.
Platinum Weird — Projet de Dave Stewart avec Kara DioGuardi, dans l’orbite duquel la version 1992 de « This Guitar » a longtemps circulé avant sa parution officielle.
The Apple Years 1968-75 — Coffret de rééditions des six premiers albums solo de George Harrison, publié en septembre 2014, où figure la version Dave Stewart de « This Guitar ».
Universal Amphitheatre — Salle de Los Angeles où furent captés, les 18 et 19 novembre 1986, les concerts qui fournirent l’essentiel des pistes de l’album Life.
« While My Guitar Gently Weeps » — Chanson de Harrison sur l’album blanc (1968), dont le solo est joué par Eric Clapton sans crédit, et dont « This Guitar » se veut la suite explicite.
Sources
Wikipédia en anglais (This Guitar (Can’t Keep from Crying), Extra Texture (Read All About It), Life de Neil Young & Crazy Horse, The 30th Anniversary Concert Celebration, The Apple Years 1968-75) ; The Beatles Bible (fiche de la chanson et discographie solo de George Harrison) ; setlist.fm (statistiques d’interprétation d’« Around the World » : onze exécutions, 7-21 novembre 1986) ; Far Out Magazine et American Songwriter (transcriptions et reprises des propos tenus par Harrison en session, citations de Bob Geldof et Dave Stewart) ; HyperRust et le compte rendu de la cérémonie du Rock and Roll Hall of Fame du 15 mars 1999 ; Rolling Stone et Christian’s Music Musings (comptes rendus du concert du 16 octobre 1992, groupe maison Booker T. & the MG’s, Anton Fig, Jim Keltner) ; Business Wire et georgeharrison.com (annonce du coffret The Apple Years 1968-75) ; ainsi que nos propres articles cités en liens.
