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Lovely Rita : l’histoire complète de la chanson des Beatles sur une contractuelle londonienne, de Meta Davies au piano de George Martin (Sgt. Pepper, 1967)

Par Clive Helday
Lovely Rita des Beatles : histoire, enregistrement et secrets (1967)

Elle dure deux minutes quarante-deux, elle ouvre la deuxième moitié de la face B de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, et George Martin a avoué qu’elle aurait sans doute été écartée de l’album si les Beatles avaient pu y garder Strawberry Fields Forever et Penny Lane. Lovely Rita, la chanson de Paul McCartney sur une contractuelle londonienne, est pourtant l’un des titres les plus révélateurs de 1967. On y trouve un mot d’argot américain que personne ne connaissait en Angleterre, une femme bien réelle qui affirmait avoir verbalisé la voiture de Paul, des paroles achevées dans un coin du studio avec John Lennon et Mal Evans, du papier toilette estampillé EMI transformé en kazoo, un solo de piano enregistré au ralenti par George Martin, une séance que le producteur qualifiait d’anarchie, et le groupe Pink Floyd, intimidé, qui regardait les Beatles mixer depuis la cabine. Il faudra attendre le 4 mai 2013, à Belo Horizonte, pour que McCartney la chante enfin sur scène. Voici l’histoire complète de Lovely Rita, séance par séance, avec ses légendes et ses correctifs.

En bref

  • La chanson : Lovely Rita, écrite principalement par Paul McCartney et créditée Lennon-McCartney, troisième titre de la face B de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, publié au Royaume-Uni le 26 mai 1967. Durée : 2 min 42.
  • Le sujet : le coup de foudre d’un automobiliste pour une contractuelle, ce que les Américains appellent une meter maid, expression alors presque inconnue en Grande-Bretagne.
  • Deux récits d’origine : McCartney dit avoir été séduit par l’expression américaine et avoir écrit la chanson en se promenant près de chez son frère, dans le Wirral ; Meta Davies, contractuelle de St John’s Wood, affirmait avoir verbalisé sa voiture au printemps 1967.
  • Quatre séances : 23 et 24 février, 7 et 21 mars 1967, au Studio Two d’Abbey Road, avec Geoff Emerick à la console.
  • Les curiosités : une piste rythmique jouée par les quatre Beatles ensemble, une voix enregistrée au ralenti, des kazoos fabriqués avec des peignes et du papier toilette, un solo de piano de George Martin accéléré, et la visite de Pink Floyd le 21 mars.
  • Sur scène : jamais jouée par les Beatles, chantée pour la première fois par McCartney le 4 mai 2013 au Mineirão de Belo Horizonte, au Brésil.
  • Sept correctifs factuels sur l’origine de la chanson, le lieu de la contravention, le mot meter maid, la piste rythmique, le solo de piano, les chœurs de David Crosby et la première interprétation en concert.

Une chanson de deux minutes quarante-deux que tout le monde sous-estime

La chanson qu’on aurait pu couper

Dans la mythologie de Sgt. Pepper, certaines chansons sont des monuments : A Day in the Life, Lucy in the Sky with Diamonds, She’s Leaving Home, Within You Without You. D’autres sont traitées comme des respirations, des intermèdes, des morceaux de remplissage. Lovely Rita appartient à cette seconde catégorie dans l’esprit de beaucoup d’amateurs. Le critique américain Richie Unterberger l’a résumé en une phrase : parce qu’elle est l’une des chansons les plus légères de l’album, elle est aussi l’une des plus négligées par la critique.

George Martin lui-même ne l’a pas défendue avec beaucoup d’ardeur. Interrogé par le journaliste Mark Hertsgaard pour son livre A Day in the Life, publié en 1995, il a expliqué que Lovely Rita et When I’m Sixty-Four étaient les deux titres qui auraient sauté de l’album si EMI ne l’avait pas contraint, en février 1967, à publier Strawberry Fields Forever et Penny Lane en single, hors album. Il l’a regretté toute sa vie. Les deux chansons d’enfance liverpudliennes ont été remplacées par la contractuelle et le futur retraité.

C’est précisément ce statut de chanson secondaire qui rend Lovely Rita passionnante. Elle n’a pas été pensée comme un chef-d’œuvre. Elle a été écrite, enregistrée et enjolivée dans l’esprit de jeu qui régnait à Abbey Road pendant l’hiver 1967. Elle est le meilleur témoin de ce que les Beatles faisaient quand ils ne cherchaient pas à révolutionner la musique, mais à s’amuser en studio. Et elle en dit beaucoup plus qu’il n’y paraît sur Londres en 1967, sur la manière d’écrire de Paul McCartney, sur la méthode de George Martin et sur l’ambiance des séances de Sgt. Pepper.

Une place précise dans l’album

Lovely Rita est le troisième titre de la face B du disque, entre When I’m Sixty-Four et Good Morning Good Morning. Cette place n’est pas indifférente. La face B s’ouvre sur Within You Without You, la méditation indienne de George Harrison, puis enchaîne deux chansons de McCartney qui ramènent l’auditeur sur terre, dans l’Angleterre ordinaire des retraités et des contractuelles. Après elles viennent la chanson de Lennon sur l’ennui de la vie de banlieue, la reprise du thème de Sgt. Pepper, et enfin A Day in the Life. La face B dessine ainsi une sorte de descente du ciel vers la rue, puis une remontée vertigineuse.

L’album paraît au Royaume-Uni le vendredi 26 mai 1967, six jours avant la date officielle du 1er juin, et le 2 juin aux États-Unis chez Capitol. Pour la première fois, les éditions britannique et américaine sont identiques, comme nous l’expliquions dans notre article sur Sgt. Pepper, album inégalé. Lovely Rita n’est sortie en single nulle part du vivant du groupe. Elle n’a donc jamais été classée dans un hit-parade, ce qui a contribué à son relatif effacement.

Londres, 1958-1967 : la naissance d’un personnage urbain

Les premiers parcmètres de Grosvenor Square

Pour comprendre la chanson, il faut se souvenir que la contractuelle est, en 1967, un personnage très récent du paysage britannique. Les premiers parcmètres du Royaume-Uni sont installés le 10 juillet 1958 à Londres, devant l’ambassade des États-Unis, sur Grosvenor Square, dans le quartier de Mayfair, dans le cadre d’un essai mené par la municipalité de Westminster. Le ministère des Transports veut réguler une circulation que la prospérité d’après-guerre a fait exploser : le parc automobile britannique dépasse alors plusieurs millions de véhicules, et des dizaines de milliers de voitures entrent chaque matin dans le centre de Londres.

L’arrivée des parcmètres divise. Une partie de la presse les juge répressifs, d’autres y voient une nécessité. Mais un parcmètre ne sert à rien sans quelqu’un pour vérifier qu’on l’a payé.

19 septembre 1960 : les premiers traffic wardens

La loi sur la circulation routière de 1960 crée un nouveau métier : le traffic warden, agent chargé de contrôler le stationnement et de dresser des contraventions, sans être policier. Les quarante premiers sont formés à Peel House, l’école de la police métropolitaine, et entrent en service le lundi 19 septembre 1960 dans Westminster. Ce jour-là, la toute première contravention est dressée contre le docteur Thomas Creighton, dont la Ford Popular était garée devant un hôtel du West End où il soignait un homme victime d’une crise cardiaque. Le tollé est tel que l’amende est annulée. L’épisode fixe d’emblée l’image du métier : celui d’un agent tatillon, insensible aux circonstances, que tout le monde aime détester.

En quelques années, les traffic wardens se multiplient dans toutes les grandes villes britanniques. Le métier s’ouvre rapidement aux femmes. Leur uniforme, une casquette, une veste ajustée et une sacoche portée en bandoulière, devient familier dans les rues de Londres. Ce sont ces détails, la casquette qui vieillit, la sacoche qui donne une allure militaire, que McCartney va saisir dans sa chanson.

Les Beatles et l’automobile en 1967

En 1967, les Beatles sont des automobilistes fortunés, amateurs de voitures de luxe, de la Rolls-Royce psychédélique de John Lennon à l’Aston Martin de Paul McCartney. Paul McCartney vit depuis 1966 au 7 Cavendish Avenue, dans le quartier de St John’s Wood, à quelques centaines de mètres des studios d’Abbey Road. Il se rend souvent au studio à pied, mais aussi en voiture, et se gare dans des rues où le stationnement est désormais réglementé. Comme tous les Londoniens motorisés, il connaît donc les contraventions.

Le quartier de St John’s Wood, résidentiel et cossu, est l’un de ceux où les parcmètres et les contractuelles se sont installés tôt. C’est là, selon l’un des deux récits d’origine de la chanson, que tout aurait commencé. Nous avons évoqué la maison de Cavendish Avenue dans notre biographie de Jane Asher, qui y vivait alors avec Paul.

Meter maid : un mot américain qui a fait rire McCartney

Un terme presque inconnu en Grande-Bretagne

Le cœur de la chanson est une expression : meter maid. En anglais britannique, on dit traffic warden. Meter maid est un terme américain, apparu aux États-Unis à la fin des années 1950, quand plusieurs grandes villes ont confié le contrôle des parcmètres à des femmes en uniforme. Le mot associe le parcmètre, meter, et maid, qui signifie à la fois jeune fille et domestique. Il a quelque chose de désuet, d’un peu condescendant, et de comiquement charmant.

En 1967, l’expression est presque inconnue au Royaume-Uni. C’est justement ce qui a séduit McCartney. Il a raconté, dans l’Anthology des Beatles, avoir lu qu’en Amérique on appelait les contractuelles des meter maids, et avoir trouvé ça si américain que cela l’avait amusé. Il a ajouté que, pour lui, une maid évoquait toujours quelque chose d’un peu sexy, une petite servante, une soubrette, et que l’association avec le pouvoir de verbaliser lui paraissait irrésistible.

Rita, parce que ça rimait

Le prénom découle du mot. McCartney l’a expliqué à son biographe Barry Miles, dans Many Years from Now, en 1997 : Rita était le seul prénom qu’il trouvait pour rimer avec meter. Il a donc commencé par là, Rita, meter maid, lovely Rita, et il a laissé son imagination broder autour. À un journaliste qui lui demandait pourquoi il l’avait appelée Rita, il a aussi répondu, plus simplement, qu’elle avait une tête à s’appeler Rita.

La rime est imparfaite, et c’est voulu : en prononçant meter à l’anglaise, on obtient un écho approximatif de Rita. McCartney joue d’ailleurs sur cet à-peu-près jusque dans la coda, où les deux mots se mélangent et se répondent.

Correctif factuel n° 1 — Meter maid n’est pas une expression britannique

On lit souvent que Lovely Rita décrit une meter maid londonienne comme si le mot était l’appellation officielle des contractuelles britanniques. Ce n’est pas le cas. Au Royaume-Uni, le métier créé en 1960 s’appelle traffic warden, et l’expression meter maid, d’origine américaine, y était presque inconnue avant la sortie de la chanson. C’est précisément son exotisme qui a séduit McCartney, comme il l’a raconté dans l’Anthology. Le titre de la chanson mêle donc un décor londonien et un vocabulaire américain, et c’est la chanson qui a fait connaître l’expression en Grande-Bretagne.

Deux récits d’origine : la promenade dans le Wirral et la contractuelle de St John’s Wood

Le récit de Paul McCartney : une marche nocturne près de chez son frère

Paul McCartney a raconté la naissance de la chanson à plusieurs reprises, et toujours de la même façon. Au début de 1967, il rend visite à son père, Jim, et à son frère, Michael, qui vivent dans la maison que Paul leur a achetée en 1964 à Gayton, dans la péninsule du Wirral, de l’autre côté de la Mersey par rapport à Liverpool. Un soir, il part se promener seul, et travaille les paroles en marchant. L’expression meter maid, lue quelque part, lui trotte dans la tête. Il imagine un personnage, une scène, une petite histoire.

Il a précisé à Barry Miles que la chanson n’était pas fondée sur une personne réelle. Il avait d’abord pensé, a-t-il dit, à une chanson hostile, une sorte de satire contre l’autorité, contre ces agents qui gâchent la vie des automobilistes. Puis il s’était dit qu’il serait plus drôle de prendre le contre-pied, de faire de la contractuelle un objet d’amour plutôt que de haine. La chanson-réquisitoire est devenue une chanson-déclaration. Le mécanisme est typique de McCartney : désamorcer l’agressivité par l’humour et la tendresse.

Dans l’Anthology, il évoque aussi un article de journal parlant d’une certaine Lovely Rita, une contractuelle qui venait de prendre sa retraite. La mémoire de McCartney mêle ici les époques : cet article ne peut être que postérieur à la chanson, puisqu’il reprend son titre.

Le récit de Meta Davies : un ticket sur le pare-brise

L’autre récit vient d’une femme bien réelle. Meta Davies était, selon ses propres déclarations, la première femme contractuelle du quartier de St John’s Wood. Elle a raconté son histoire au journaliste britannique Steve Turner pour son livre A Hard Day’s Write, consacré aux histoires des chansons des Beatles et publié en 1994, puis à d’autres auteurs, dont Keith Badman.

Selon elle, c’est au printemps 1967 qu’elle a verbalisé la voiture de Paul McCartney. Elle venait de poser le ticket sur le pare-brise quand Paul est arrivé. Il a regardé le ticket, où figurait son nom, et lui a demandé si elle s’appelait vraiment Meta. Elle a répondu que oui. Il aurait dit que ce serait un bon nom pour une chanson, lui aurait demandé si elle accepterait qu’il l’utilise, puis serait parti. Quelques mois plus tard, a-t-elle conclu, elle avait entendu Lovely Rita à la radio.

Le récit est charmant. Il pose pourtant un problème chronologique : la piste rythmique de la chanson est enregistrée le 23 février 1967, et ses paroles sont en grande partie écrites à ce moment-là. Si la contravention a bien eu lieu au printemps 1967, elle est postérieure à la chanson, ou contemporaine de sa finition. La rencontre a pu avoir lieu, la plaisanterie sur le prénom aussi. Mais elle n’a pas pu être le point de départ d’une chanson déjà en cours d’enregistrement.

Correctif factuel n° 2 — Lovely Rita n’est pas née d’une contravention

L’histoire la plus répandue veut que Paul McCartney ait écrit Lovely Rita après avoir reçu une contravention de Meta Davies, et qu’il l’ait rebaptisée Rita. McCartney l’a toujours démenti : il a expliqué à Barry Miles que la chanson n’était pas fondée sur une personne réelle, qu’il n’avait jamais pensé écrire une chanson sur une femme qui lui aurait donné un ticket, et que la coïncidence avait été revendiquée après coup. Son récit, une marche nocturne près de la maison familiale de Gayton, dans le Wirral, après avoir découvert l’expression américaine meter maid, est confirmé par le chercheur John C. Winn. La chronologie va dans le même sens : Meta Davies situait la contravention au printemps 1967, alors que la piste rythmique était enregistrée dès le 23 février. Il faut donc écrire que Meta Davies a revendiqué un rôle dans la chanson, non qu’elle l’a inspirée.

Devant Abbey Road ou devant chez Paul ?

Le lieu de la rencontre varie lui aussi selon les versions. Certaines sources, reprises par Ian MacDonald et Walter Everett, situent la contravention devant les studios d’Abbey Road. D’autres, et certaines reprises du témoignage de Meta Davies, devant le domicile de Paul, à Cavendish Avenue. Les deux adresses sont à quelques minutes à pied l’une de l’autre, dans le même quartier de St John’s Wood, et la contractuelle patrouillait dans les deux rues. Il n’existe aucun document, ni copie de la contravention, ni photographie, qui permette de trancher.

Correctif factuel n° 3 — Le lieu de la contravention n’est pas établi

On lit avec la même assurance que Meta Davies a verbalisé la voiture de McCartney devant les studios d’Abbey Road, ou devant sa maison de Cavendish Avenue. Les deux versions coexistent dans les ouvrages de référence et dans les reprises de son témoignage, et aucun document ne permet de les départager. La seule certitude est le quartier, St John’s Wood, où elle était en poste et où se trouvaient à la fois le studio et la maison de Paul. Il est donc plus exact d’écrire que la contravention aurait été dressée à St John’s Wood, sans préciser la rue.

Une légende qui a fait le bonheur des journaux

Quoi qu’il en soit de l’origine réelle, l’histoire de Meta Davies a connu un grand succès dans la presse britannique. Elle donnait un visage à la chanson, et elle offrait aux journaux une anecdote parfaite : une modeste employée municipale devenue muse d’un Beatle. McCartney l’a résumé avec humour : comme souvent, une femme a revendiqué la chanson, et cela a fait les journaux. Le même phénomène s’est produit pour d’autres chansons des Beatles à personnages, d’Eleanor Rigby à Penny Lane, comme nous le racontions dans notre enquête sur les vraies personnes derrière Eleanor Rigby. Dans le tableau que nous y dressions, Lovely Rita figurait dans la catégorie des revendications a posteriori.

Ce que raconte la chanson : une comédie romantique en trois couplets

Le refrain d’ouverture

Nous ne reproduisons pas les paroles de la chanson, qui restent protégées, mais nous pouvons en décrire la construction. La chanson s’ouvre directement sur le refrain, sans introduction instrumentale, après quelques secondes de chœurs. Le narrateur s’adresse à Rita, la contractuelle, et lui déclare que rien ne pourra les séparer. Puis il glisse le premier jeu de mots de la chanson : à la nuit tombée, il emmènera son cœur à la fourrière, comme on enlève une voiture mal garée. Tout le vocabulaire de l’amour va ainsi passer par celui du stationnement.

Premier couplet : la rencontre

Le premier couplet raconte la rencontre. Le narrateur se tient près d’un parcmètre quand il aperçoit Rita en train de remplir un procès-verbal dans son petit carnet blanc. Il la décrit sans flatterie : la casquette la vieillit, et la sacoche portée en bandoulière lui donne un air un peu militaire. McCartney prononce certains mots avec un accent de Liverpool exagéré, par jeu. Rien, dans ce portrait, n’est glamour. C’est ce qui fait le charme du personnage : le narrateur tombe amoureux d’une femme ordinaire, dans une tenue qui n’a rien de séduisant, au moment précis où elle s’apprête à lui coûter de l’argent.

Deuxième refrain : l’invitation au thé

Le refrain suivant fait du narrateur un séducteur maladroit et très britannique : il demande discrètement à Rita quand elle sera libre pour prendre le thé avec lui. L’invitation au thé, rituel de la sociabilité anglaise, transforme la scène de rue en scène de comédie de mœurs.

Deuxième couplet : le dîner et l’addition

Le second couplet raconte la sortie. Le narrateur emmène Rita dîner, tente de la séduire, rit avec elle, lui dit qu’il aimerait la revoir. Puis vient le renversement comique : c’est Rita qui paie l’addition. La femme qui fait payer les automobilistes paie elle-même le dîner. Le narrateur la raccompagne chez elle et manque de peu sa conquête, assis sur un canapé, en présence de deux ou trois de ses sœurs. La scène, digne d’une comédie de music-hall, se termine sur un échec gentiment grivois.

Dernier refrain et coda

Le dernier refrain fait de Rita une figure indispensable : le narrateur se demande ce qu’il deviendrait sans elle, et lui demande un clin d’œil. Puis la chanson se défait dans une longue coda où les mots meter maid et Rita se mélangent, où les voix halètent, soupirent, gémissent, et où l’on entend des bruits qui évoquent, à demi-mot, ce que le narrateur n’a pas réussi à obtenir sur le canapé.

Une chanson de music-hall déguisée en pop psychédélique

La construction de Lovely Rita est celle d’une chanson de music-hall, ce genre populaire anglais de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, fait de chansons à personnages, de sous-entendus et d’histoires comiques de la vie ordinaire, que Jim McCartney, le père de Paul, jouait au piano à Liverpool avec son orchestre de jazz dans les années 1920. On retrouve cette tradition dans When I’m Sixty-Four, écrite par Paul à seize ans, dans Your Mother Should Know ou dans Honey Pie. C’est cette veine que les autres Beatles appelaient, avec plus ou moins d’affection, la musique de grand-mère, comme nous l’avons raconté dans notre enquête sur la granny music.

Mais Lovely Rita n’est pas une pastiche. Elle transpose la chanson à personnages de music-hall dans le langage du rock de 1967 : guitares acoustiques, batterie, piano honky-tonk, effets de studio, chœurs inspirés des Beach Boys. Le décalage est une partie du plaisir.

L’écriture : des paroles terminées dans un coin du studio

Une chanson inachevée le 23 février

Quand Paul McCartney apporte Lovely Rita au studio le 23 février 1967, la chanson n’est pas terminée. Il a la mélodie, la structure, le refrain et le premier couplet. Le reste des paroles manque. Cela n’empêche pas les Beatles d’enregistrer la piste rythmique : en 1967, ils commencent souvent à enregistrer avant d’avoir fini d’écrire.

Le magazine Beat Instrumental, qui publie dans son numéro d’avril 1967 un compte rendu d’une des séances, rapporte que les paroles ont été achevées sur place par McCartney et John Lennon. La reproduction du manuscrit, publiée depuis, le confirme de façon frappante : seuls le refrain d’ouverture et le premier couplet sont de la main de McCartney ; la suite est écrite de la main de Mal Evans, l’assistant des Beatles, qui avait rejoint les deux auteurs dans un coin du studio avec Neil Aspinall, et qui notait ce qu’on lui dictait.

La part de Lennon

Il est difficile de dire quelle part exacte des paroles revient à John Lennon. Le crédit Lennon-McCartney, qui s’appliquait à toutes les chansons de l’un ou de l’autre, ne dit rien de la contribution réelle. Lennon, qui a passé en revue les chansons des Beatles dans son entretien de 1980 avec David Sheff pour Playboy, a classé Lovely Rita parmi les chansons de Paul. Il a souvent dit qu’il n’avait pas d’intérêt pour ces chansons racontant l’histoire de personnages, qu’il préférait écrire sur lui-même. Mais le compte rendu de 1967 et la séance du 7 mars, qu’il dirige, montrent qu’il a été très présent dans la fabrication de la chanson, et qu’il s’y est beaucoup amusé.

Le manuscrit existe aussi sous une autre forme : une feuille de paroles de la main de John Lennon, reproduite par plusieurs sites et livres, ce qui suggère qu’il a lui aussi recopié ou complété le texte pendant les séances. Les paroles de Lovely Rita sont ainsi l’un des rares cas documentés d’écriture à plusieurs mains, sur le moment, au milieu de l’enregistrement.

Les séances d’Abbey Road, jour par jour

Le contexte : l’hiver de Sgt. Pepper

Quand les Beatles s’attaquent à Lovely Rita, ils travaillent depuis la fin novembre 1966 sur ce qui deviendra Sgt. Pepper. Ils ont enregistré Strawberry Fields Forever, When I’m Sixty-Four, Penny Lane, A Day in the Life avec son orchestre de quarante musiciens, enregistré le 10 février, et la chanson-titre. Strawberry Fields Forever et Penny Lane viennent de sortir en single, le 17 février 1967, et sont donc perdues pour l’album. Il faut de nouvelles chansons. McCartney apporte Lovely Rita.

L’équipe est celle de toute la période : George Martin à la production, Geoff Emerick, vingt et un ans, à la console comme ingénieur du son, et Richard Lush comme assistant. Le studio est le Studio Two d’Abbey Road, alors appelé EMI Studios. Le matériel est un magnétophone à quatre pistes, ce qui oblige à de fréquents mixages de réduction, appelés bounce, pour libérer des pistes et ajouter de nouvelles parties.

Jeudi 23 février 1967 : la piste rythmique, les quatre ensemble

La séance du 23 février commence par autre chose : la fin de A Day in the Life. George Martin et Geoff Emerick réalisent trois mixages stéréo de la chanson, numérotés 10 à 12, puis montent le meilleur avec le célèbre accord final de piano enregistré la veille. A Day in the Life est alors terminée.

Les Beatles enregistrent ensuite la piste rythmique de Lovely Rita. Il leur faut huit prises. La disposition sur la bande de quatre pistes est connue grâce aux recherches de Mark Lewisohn : la guitare acoustique de George Harrison sur la piste 1, celle de John Lennon sur la piste 2, la batterie de Ringo Starr sur la piste 3, et le piano de Paul McCartney sur la piste 4. Les deux guitares acoustiques jouent à l’unisson, Harrison dans l’aigu et Lennon dans le grave, une formule qu’ils avaient déjà employée sur No Reply en 1964. La huitième prise est retenue. Elle fait l’objet d’un mixage de réduction, numéroté prise 9, qui regroupe les quatre pistes pour libérer de la place.

Les trois autres Beatles partent alors, et McCartney reste avec l’équipe technique pour enregistrer sa partie de basse sur la bande réduite. Cette méthode, qui consiste à ajouter la basse en dernier, après toutes les autres parties, devient l’une des marques de fabrique de Sgt. Pepper : elle permet à McCartney de construire des lignes mélodiques élaborées en réagissant au reste de l’arrangement. La séance se termine à 3 h 45 du matin, le vendredi 24 février.

Correctif factuel n° 4 — Les Beatles ont bien joué ensemble sur Lovely Rita

Une idée reçue tenace veut qu’à l’époque de Sgt. Pepper les Beatles ne jouaient plus jamais ensemble en studio, et que chaque chanson ait été construite piste par piste, par superpositions successives. Lovely Rita apporte un démenti précis : sa piste rythmique a été enregistrée le 23 février 1967 par les quatre Beatles jouant en même temps dans le Studio Two, Paul au piano, John et George aux guitares acoustiques et Ringo à la batterie, en huit prises. Ce sont les ajouts ultérieurs, la basse, les voix, les effets et le solo, qui ont été enregistrés séparément. La méthode de Sgt. Pepper est un mélange de jeu collectif et de superpositions, pas un pur travail d’assemblage.

Vendredi 24 février 1967 : la voix au ralenti et les visiteurs

Le lendemain soir, les Beatles reviennent pour enregistrer les voix. McCartney chante la voix principale avec le magnétophone tournant plus lentement que la normale. Quand la bande est ensuite lue à vitesse normale, sa voix sonne un peu plus aiguë, plus juvénile, plus brillante. Ce procédé, la variation de vitesse, ou vari-speed, est utilisé sur plusieurs chansons de l’album. Selon Lewisohn, le magnétophone était réglé sur une fréquence de 46,5 cycles par seconde au lieu des 50 cycles standards du secteur britannique.

Selon Geoff Emerick, McCartney avait expliqué à George Martin qu’il voulait des chœurs qui sonnent comme les Beach Boys les auraient chantés. L’admiration des Beatles pour Pet Sounds, publié en mai 1966, est alors à son comble, et l’influence de Brian Wilson se fait sentir sur tout l’album, comme nous l’avons raconté dans notre dossier sur McCartney et Pet Sounds.

Ce soir-là, le studio est plein de visiteurs. D’après le chercheur John C. Winn, on y croise Tony Hicks, le guitariste des Hollies, les musiciens américains David Crosby, des Byrds, et Shawn Phillips, et un frère de Ravi Shankar, le professeur de sitar de George Harrison. Le photographe Leslie Bryce, du Beatles Monthly Book, est présent ; il prend des photos de Lennon, McCartney, Harrison et Crosby réunis autour d’un micro. Le compte rendu de Beat Instrumental affirme que les chœurs ont été enregistrés ce soir-là avec la participation de Crosby, et Shawn Phillips a raconté des années plus tard qu’il avait lui aussi chanté avec les trois Beatles.

Correctif factuel n° 5 — David Crosby et Shawn Phillips chantent-ils sur Lovely Rita ? Rien ne le prouve

On lit parfois que David Crosby, des Byrds, et le chanteur américain Shawn Phillips font partie des chœurs de Lovely Rita. L’affirmation repose sur deux éléments : le compte rendu publié en avril 1967 par Beat Instrumental, qui évoque la participation de Crosby aux chœurs, et le souvenir de Shawn Phillips, raconté notamment à Goldmine en 2012. Mais les sources techniques contredisent ce récit. Selon Mark Lewisohn et John C. Winn, la séance du 24 février a été consacrée à la voix principale de McCartney, et les chœurs ont été enregistrés le 7 mars. Les photographies de Leslie Bryce montrent Crosby près d’un micro avec les Beatles, ce qui prouve sa présence, pas sa participation à l’enregistrement retenu. Aucune liste de musiciens établie par les historiens, ni celle de Ian MacDonald, ni celle de Lewisohn, ne mentionne Crosby ou Phillips. Il faut donc parler d’une visite, pas d’une participation.

Mardi 7 mars 1967 : peignes, papier toilette et anarchie

Les Beatles reviennent à Lovely Rita le 7 mars. C’est la séance la plus célèbre de la chanson. Elle est consacrée aux chœurs et aux effets, enregistrés sur la piste 4, et elle est menée par John Lennon. Avec McCartney et Harrison, il chante, fredonne, soupire, crie, gémit, halète. Tout est traité avec un fort écho de bande, qui donne à ces voix une texture irréelle.

Puis les Beatles ont une idée : utiliser des peignes et du papier comme kazoos improvisés. Le principe est un jeu d’enfant : on tend une feuille de papier fin sur les dents d’un peigne, on pose les lèvres dessus et on fredonne, ce qui fait vibrer le papier et produit un bourdonnement nasillard. Mal Evans est envoyé chercher du papier dans les toilettes d’Abbey Road. Le papier hygiénique d’EMI, réputé dur et glissant, et dont George Harrison se plaignait régulièrement auprès de la direction, porte l’inscription Property of EMI imprimée sur chaque feuille. Il fait un excellent kazoo. On entend nettement ce bourdonnement juste avant le jeu de mots sur la fourrière.

George Martin n’a pas gardé un grand souvenir de cette soirée. Il l’a décrite comme une séance d’anarchie, où l’on avait très peu avancé en sept heures de travail, et il y a vu le premier exemple de la méthode indisciplinée, parfois complaisante, qui allait caractériser l’enregistrement de Magical Mystery Tour quelques mois plus tard. Rolling Stone rapporte que la séance reçut de nombreuses visites, dont celles de l’éditeur Dick James, de Peter Brown, l’adjoint de Brian Epstein, et d’Ivan Vaughan, l’ami d’enfance qui avait présenté Lennon et McCartney l’un à l’autre en 1957. Nous avons consacré un article à Peter Brown dans notre dossier sur les proches des Beatles.

Les gémissements de cette séance se retrouvent surtout dans la coda. Ils ont été interprétés de mille façons. On y a entendu une parodie de scène érotique, une moquerie, un délire collectif. Les Beatles, eux, ne s’en sont jamais expliqués autrement que par le plaisir de jouer.

Mardi 21 mars 1967 : le solo de George Martin et la visite de Pink Floyd

La dernière séance a lieu le 21 mars. C’est George Martin qui joue le solo de piano. Pour obtenir un son de saloon, de piano bastringue, il enregistre sa partie avec le magnétophone tournant au ralenti ; à la lecture à vitesse normale, le solo sonne plus rapide et plus aigu qu’il ne l’a joué. Martin a expliqué qu’il voulait un solo instrumental, et qu’il avait proposé de le faire au piano. Le résultat donne au piano une couleur honky-tonk très éloignée du piano classique de l’arrangeur. Plusieurs sources affirment en outre que le son du piano a été traité pour onduler légèrement, de façon à évoquer un piano désaccordé ; cette précision n’est pas documentée par les sources techniques et doit être prise avec prudence.

Ce soir-là, Pink Floyd enregistre dans un studio voisin son premier album, The Piper at the Gates of Dawn, sous la direction de Norman Smith, qui avait été l’ingénieur du son des Beatles jusqu’à Rubber Soul. Smith obtient pour le groupe la permission d’assister à la séance des Beatles. Syd Barrett, Roger Waters, Rick Wright et Nick Mason regardent les Beatles mixer Lovely Rita. Nick Mason a raconté qu’ils étaient tous très intimidés, que les Beatles étaient pour eux des sortes de dieux, et que les échanges entre les deux groupes avaient été minimes. Pink Floyd s’inspirera pourtant de certains effets entendus ce soir-là pour son instrumental Pow R. Toc H., sur The Piper at the Gates of Dawn.

Selon Lewisohn, c’est aussi pendant cette séance du 21 mars, consacrée en partie aux voix de Getting Better, que John Lennon, ayant avalé par erreur une dose de LSD, se sentit mal et fut emmené par George Martin sur le toit d’Abbey Road pour prendre l’air, sans que le producteur, qui ignorait tout de la drogue, comprenne ce qui se passait.

Le mixage mono de Lovely Rita est réalisé le soir même du 21 mars. Le mixage stéréo suit un mois plus tard, en avril.

Correctif factuel n° 6 — Le solo de piano est de George Martin, pas de Paul McCartney

Comme Paul McCartney joue le piano de la piste rythmique, on lui attribue souvent le solo de piano de Lovely Rita. C’est une erreur. Le solo a été enregistré le 21 mars 1967 par George Martin, comme l’établissent Mark Lewisohn dans The Complete Beatles Recording Sessions et Ian MacDonald dans Revolution in the Head, qui le crédite au piano solo dans la liste des musiciens. Martin l’a joué sur un magnétophone ralenti, si bien qu’il sonne plus rapide et plus aigu à la lecture. La règle connaît d’ailleurs peu d’exceptions : presque tous les solos de piano des Beatles enregistrés par superposition à cette période sont de Martin, de In My Life en 1965 à Lovely Rita.

Une tonalité qui flotte : la vitesse de la bande

Le vari-speed n’a pas seulement servi pour la voix et pour le solo. Lors du mixage, le magnétophone tournait à 48,75 cycles par seconde au lieu des 50 cycles standards, ce qui modifie légèrement la hauteur de l’ensemble. Le résultat est qu’après toutes ces manipulations, la chanson ne se trouve plus exactement dans la tonalité où elle a été jouée : elle sonne aux alentours de mi bémol majeur, un peu entre deux tons. Les guitaristes qui veulent jouer avec le disque doivent placer un capodastre ou réaccorder leur instrument. Cette légère étrangeté contribue à l’atmosphère flottante, un peu irréelle, de l’enregistrement.

Écouter Lovely Rita : guide d’écoute pas à pas

0’00 – 0’10 : l’ouverture a cappella

La chanson commence sans introduction instrumentale, par quelques mesures de chœurs, les voix de McCartney, Lennon et Harrison superposées, qui annoncent le nom de Rita. C’est la touche Beach Boys demandée par McCartney : des harmonies serrées, en écho, qui donnent immédiatement le ton d’une chanson de groupe vocal.

0’10 – 0’30 : le refrain d’ouverture

Le refrain arrive avec la piste rythmique : les deux guitares acoustiques en octave, la batterie de Ringo, très sèche, le piano de McCartney qui martèle les accords, et la basse ajoutée après coup, mélodique et bondissante. La voix de McCartney, accélérée par le vari-speed, sonne légère et un peu moqueuse.

0’30 – 1’10 : les couplets

Dans les couplets, McCartney adopte un débit de conteur, presque parlé par moments, avec des intonations exagérées et un accent de Liverpool accentué sur certains mots. C’est la manière du music-hall : le chanteur joue un personnage. Derrière lui, les chœurs commentent et ponctuent. Le bourdonnement des peignes et du papier se fait entendre juste avant la chute du refrain.

1’10 – 1’30 : le solo de George Martin

Le solo de piano accéléré de George Martin est le moment le plus clairement comique de la chanson : un piano de bastringue, qui semble sortir d’un pub des années 1920 ou d’un saloon de western. Il rappelle à quel point le producteur, formé à la musique classique et passé par les disques de comédie des Goons et de Peter Sellers, avait le sens de l’humour musical.

1’30 – 2’00 : le second couplet et le dernier refrain

La chanson reprend son récit : le dîner, l’addition, le canapé. Le dernier refrain monte en intensité, les chœurs s’épaississent, la basse se fait plus présente.

2’00 – 2’42 : la coda

Puis tout se défait. La coda, qui occupe la dernière demi-minute, est un collage de voix haletantes, de soupirs, de gémissements, de cris, de bruits de bouche, sur un accord qui tourne. On entend Lennon souffler et grogner, McCartney répéter des fragments de refrain, des voix se répondre d’un canal à l’autre en stéréo. La chanson ne se termine pas : elle s’épuise, et laisse place, sur le disque, au chant du coq qui ouvre Good Morning Good Morning.

Quatre Beatles, quatre rôles

Paul McCartney : l’auteur, le pianiste, le bassiste, le comédien

Lovely Rita est une chanson de McCartney de bout en bout : il en est l’auteur principal, il chante la voix principale, joue le piano de la piste rythmique et la basse. Il y déploie surtout un talent de comédien vocal, qui sera l’une de ses signatures, de Honey Pie à Rocky Raccoon, et que les autres Beatles trouvaient parfois agaçant. Nous avons consacré à Rocky Raccoon, autre chanson à personnage de McCartney, une histoire complète.

John Lennon : l’animateur de la séance

Lennon joue la guitare acoustique de la piste rythmique et dirige la séance des chœurs et des effets du 7 mars. Les gémissements les plus extravagants de la coda sont les siens. Malgré son peu d’intérêt déclaré pour les chansons à personnages de McCartney, il s’est visiblement beaucoup amusé à fabriquer l’univers sonore de la chanson. Il a aussi participé à l’achèvement des paroles. Son jugement ultérieur, plutôt dédaigneux, porte sur le genre, pas sur la séance. Nous avons fait l’inventaire de ses jugements sur les albums des Beatles dans notre article sur ce que Lennon reprochait aux disques du groupe.

George Harrison : présent, malgré la légende

On répète souvent que George Harrison s’ennuyait pendant les séances de Sgt. Pepper et qu’il en était presque absent. Lovely Rita le montre au contraire très présent : il joue la guitare acoustique aiguë de la piste rythmique, chante dans les chœurs et souffle dans les peignes. Nous avons démonté cette légende de l’absence dans notre enquête sur les absences de George Harrison pendant Sgt. Pepper.

Ringo Starr : la rythmique sèche

Ringo Starr joue la batterie de la piste rythmique, avec un son sec, sans réverbération, caractéristique de la prise de son de Geoff Emerick sur Sgt. Pepper : les fûts sont étouffés, les micros placés très près, le son est mat. Sur une chanson aussi chargée d’effets, cette batterie sobre sert de colonne vertébrale. Ringo participe lui aussi aux peignes et au papier.

George Martin et Geoff Emerick : les deux autres auteurs du son

Le solo de piano, le vari-speed, l’écho de bande sur les chœurs, la prise de son de la batterie : une bonne partie de ce qui fait le caractère de Lovely Rita vient de George Martin et de Geoff Emerick. La chanson illustre parfaitement leur rôle sur Sgt. Pepper : transformer une chanson simple en petite pièce sonore. Nous avons raconté le même travail de fabrication sur Being for the Benefit of Mr. Kite!, enregistrée la même semaine.

Mono, stéréo, 2017 : les versions de Lovely Rita

Le mixage mono de 1967

Comme tout l’album, Lovely Rita a été conçue pour le mono. C’est le mixage mono que les Beatles ont suivi de près, en présence de McCartney, le 21 mars 1967. Le mixage stéréo, réalisé en avril par l’équipe technique, avec moins d’implication du groupe, répartit les instruments et les voix de façon parfois spectaculaire d’un canal à l’autre, selon l’usage de l’époque. Les amateurs de pressages préfèrent généralement la version mono pour sa cohésion, comme pour l’ensemble de l’album.

Le remixage de Giles Martin en 2017

Pour le cinquantième anniversaire de l’album, en mai 2017, Giles Martin, le fils de George Martin, et l’ingénieur Sam Okell ont réalisé un nouveau mixage stéréo de Sgt. Pepper à partir des bandes originales, en s’inspirant de l’équilibre du mixage mono. Lovely Rita y gagne en clarté : les deux guitares acoustiques, la basse et les chœurs sont mieux séparés, et la coda est plus lisible. Le coffret Super Deluxe de 2017 a aussi publié pour la première fois une prise de travail de la chanson, présentée sous le titre Lovely Rita (Speech and Take 9), qui donne à entendre la piste rythmique et les échanges en studio.

Où écouter la chanson aujourd’hui

Lovely Rita figure sur toutes les éditions de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band : le pressage original de 1967, les rééditions en CD de 1987 et de 2009, la réédition anniversaire de 2017 en version simple, double ou Super Deluxe, et les éditions vinyles qui en découlent. Elle n’a jamais figuré sur les grandes compilations du groupe, ni sur le double album rouge et bleu de 1973, ni sur 1 en 2000. C’est une chanson qu’on ne connaît que si l’on écoute l’album en entier.

Lovely Rita et la légende de la mort de Paul

Une contractuelle dans une théorie du complot

En 1969, une rumeur née sur des campus et des radios américaines affirme que Paul McCartney serait mort en novembre 1966 dans un accident de voiture et aurait été remplacé par un sosie. Les adeptes de cette théorie, connue sous le nom de Paul is dead, cherchent des indices dans les pochettes et les chansons. Lovely Rita devient l’une des pièces du dossier : selon certains, Paul aurait eu son accident parce qu’il regardait une jolie contractuelle au lieu de la route, et n’aurait pas vu que le feu avait changé, une allusion supposée à un vers de A Day in the Life.

Il n’y a évidemment aucun fondement à ce rapprochement : la chanson a été écrite au début de 1967, par un McCartney bien vivant, et elle ne parle d’aucun accident. Mais l’épisode montre comment une chanson apparemment anodine a pu être aspirée dans la grande machine à interprétations de la fin des années 1960.

Les reprises de Lovely Rita

Fats Domino, 1968

La reprise la plus célèbre est due à l’un des pionniers du rock and roll que les Beatles admiraient le plus : Fats Domino. Le pianiste de La Nouvelle-Orléans enregistre Lovely Rita pour son album Fats Is Back, publié en 1968 chez Reprise et produit par Richard Perry, qui comprend aussi une version de Lady Madonna, chanson que McCartney avait précisément écrite en pensant au style de Fats Domino. Richie Unterberger juge cette reprise de Lovely Rita peu palpitante, une version soul sans grand relief. Elle reste un joli clin d’œil : le piano honky-tonk de la chanson revenait à l’un de ses modèles.

Une adaptation française en 1968

La chanson a connu une adaptation en français dès 1968, sous le titre Jolie Rita, dans la vague des adaptations des chansons des Beatles par les chanteurs francophones que nous avons recensées dans notre histoire des Beatles chantés en français.

Roy Wood, 1976

En 1976, Roy Wood, fondateur de The Move, d’Electric Light Orchestra et de Wizzard, enregistre la chanson pour All This and World War II, un étrange film documentaire qui illustre des images d’actualités de la Seconde Guerre mondiale par trente reprises de chansons de Lennon et McCartney, interprétées par des artistes de l’époque, d’Elton John à Rod Stewart. La version de Wood, dans un style très proche de l’original, fait partie de la bande originale.

Cheap Trick, Joan Osborne et les Easy Star All-Stars, 2009

En 2009, pour les quarante ans passés de l’album, deux projets de reprise intégrale de Sgt. Pepper paraissent la même année. Le groupe américain Cheap Trick publie Sgt. Pepper Live, enregistrement d’un concert où la chanteuse Joan Osborne interprète Lovely Rita. Le collectif reggae new-yorkais Easy Star All-Stars publie Easy Star’s Lonely Hearts Dub Band, où la chanson est chantée par Bunny Rugs, de Third World, et par le pionnier du toasting jamaïcain U-Roy.

Sur scène : quarante-six ans d’attente

Jamais jouée par les Beatles

Les Beatles ont arrêté les concerts le 29 août 1966, à San Francisco, trois mois avant de commencer Sgt. Pepper. Aucune chanson de l’album n’a donc été jouée en concert par le groupe. Lovely Rita, avec ses superpositions, ses voix accélérées et son solo enregistré au ralenti, aurait d’ailleurs été difficile à reproduire avec le matériel de scène de l’époque.

Absente des tournées de McCartney

Pendant des décennies, Paul McCartney ne la joue pas non plus. Ni les tournées de Wings des années 1970, ni la grande tournée mondiale de 1989-1990, qui le voit pour la première fois reprendre en nombre des chansons des Beatles, ni celles des années 2000 ne l’intègrent. McCartney privilégie Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, With a Little Help from My Friends ou, plus tard, Being for the Benefit of Mr. Kite!.

4 mai 2013 : Belo Horizonte

Il faut attendre le 4 mai 2013. Ce soir-là, McCartney ouvre sa tournée mondiale Out There au stade Mineirão de Belo Horizonte, au Brésil. Le magazine Billboard signale alors plusieurs chansons des Beatles jamais jouées sur scène auparavant, dont Lovely Rita. Quarante-six ans après son enregistrement, la chanson est enfin chantée devant un public, avec le groupe de McCartney, Rusty Anderson, Brian Ray, Paul Wickens et Abe Laboriel Jr., qui reproduit les chœurs et l’esprit de la coda. Elle reste au programme pendant une partie de la tournée.

Correctif factuel n° 7 — La première de Lovely Rita sur scène date de 2013

On trouve parfois mention d’interprétations de Lovely Rita par Paul McCartney lors de ses tournées des années 1989-1993 ou des années 2000. Il n’en est rien. Les Beatles ne l’ont jamais jouée, puisqu’ils avaient cessé les concerts avant de l’enregistrer, et McCartney ne l’a chantée pour la première fois en concert que le 4 mai 2013, au stade Mineirão de Belo Horizonte, au Brésil, en ouverture de sa tournée mondiale Out There, comme l’a relevé Billboard dans son compte rendu. Il a ainsi attendu près d’un demi-siècle avant de la porter sur scène.

Rita dans la galerie des personnages de Paul McCartney

Peindre une image

Paul McCartney a souvent comparé l’écriture d’une chanson à la peinture : pour lui, il s’agit de peindre une image, de poser une scène, un décor, un personnage, et de laisser l’auditeur imaginer le reste. Cette manière de faire distingue nettement une partie de son répertoire de celui de Lennon. Lennon écrit surtout à la première personne, sur ses propres émotions, ses colères, ses angoisses. McCartney aime écrire à la troisième personne, sur des gens qu’il observe ou qu’il invente.

En 1966 et 1967, cette veine donne une série de portraits qui composent une petite comédie humaine anglaise. Eleanor Rigby, en août 1966, peint la solitude d’une vieille femme et d’un prêtre. Penny Lane, en février 1967, aligne le coiffeur, le banquier, le pompier, l’infirmière qui vend des coquelicots, dans un carrefour de Liverpool, comme nous le racontions dans notre histoire de Penny Lane. She’s Leaving Home raconte la fugue d’une adolescente et le désarroi de ses parents, à partir d’un fait divers lu dans le Daily Mail, que nous avons étudié dans notre article sur She’s Leaving Home. When I’m Sixty-Four imagine un jeune homme qui se projette dans sa vieillesse. Et Lovely Rita met en scène un automobiliste amoureux d’une contractuelle.

Une comédie là où les autres portraits sont graves

Ce qui distingue Lovely Rita de ses voisines, c’est le ton. Eleanor Rigby et She’s Leaving Home sont des drames. Penny Lane est un tableau nostalgique et légèrement inquiétant. When I’m Sixty-Four est tendre. Lovely Rita est une comédie pure, presque une farce. McCartney y applique sa méthode du portrait au registre le plus léger qui soit, celui de la chanson comique de music-hall. Il n’y a pas d’arrière-plan tragique, pas de solitude, pas de deuil. Il y a un quiproquo, un dîner raté, un canapé encombré de sœurs.

Cette légèreté est aussi une forme de sympathie. Dans les années 1960, les contractuelles sont des personnages détestés, objets de blagues et de caricatures dans la presse britannique. McCartney renverse ce mépris. Sa Rita n’est pas une harpie : c’est une femme qui travaille, qui a de l’autorité, qui paie l’addition, qui vit avec ses sœurs, et que le narrateur trouve adorable. Le regard porté sur elle n’est jamais méprisant. C’est la même empathie que McCartney manifeste pour Eleanor Rigby ou pour les parents de She’s Leaving Home, transposée dans le registre comique.

Une femme au travail dans la pop de 1967

On peut aussi lire Lovely Rita comme un petit document sur l’époque. En 1967, les chansons pop regorgent de jeunes filles idéalisées, muses passives, objets de désir ou de chagrin. Rita, elle, est une femme active, qui exerce un métier récent, dans l’espace public, et qui dispose d’un pouvoir, certes minuscule, sur les hommes qu’elle verbalise. Le narrateur est en position de demandeur : il veut lui plaire, l’inviter, la revoir. Et c’est elle qui paie. Ce renversement discret des rôles fait partie du charme comique de la chanson. Il n’en fait pas un manifeste, mais il dit quelque chose d’une Angleterre où les femmes entrent dans des métiers jusque-là réservés aux hommes.

De Rita à Rocky Raccoon et Maxwell

La veine des chansons comiques à personnages de McCartney ne s’arrête pas en 1967. Elle se poursuit sur le White Album avec Rocky Raccoon, western parodique, et sur Abbey Road avec Maxwell’s Silver Hammer, comptine macabre sur un étudiant meurtrier. Ces deux chansons ont eu plus de mal que Lovely Rita à convaincre les autres Beatles : la séance de Maxwell’s Silver Hammer, en juillet 1969, a laissé un souvenir exécrable à Lennon, Harrison et Starr. Lovely Rita, au contraire, a été enregistrée dans la bonne humeur, au moment où le groupe était encore soudé par le projet Sgt. Pepper. Elle est la chanson à personnage la plus collective de McCartney.

Lennon et McCartney : deux façons de regarder la même rue

Le dedans et le dehors

La comparaison entre Lovely Rita et la chanson qui la suit sur l’album, Good Morning Good Morning, est éclairante. Les deux chansons parlent de la vie quotidienne en Angleterre en 1967. Mais Lennon écrit sur l’ennui, la routine, la banlieue où il ne se passe rien, à partir d’une publicité pour des céréales qu’il entendait à la télévision. Il regarde le quotidien de l’intérieur, comme une prison douce. McCartney, lui, regarde le quotidien de l’extérieur, comme un spectacle. Il voit une contractuelle et il imagine une histoire d’amour. Lennon voit une émission de télévision et il entend le vide de sa propre vie.

Cette complémentarité est l’une des raisons de la richesse de Sgt. Pepper. L’album juxtapose les vertiges intérieurs de Lennon, Lucy in the Sky with Diamonds, Being for the Benefit of Mr. Kite!, Good Morning Good Morning, et les comédies sociales de McCartney, Getting Better, Fixing a Hole, She’s Leaving Home, When I’m Sixty-Four, Lovely Rita. Les deux se rejoignent dans A Day in the Life, où le couplet de Lennon, sur les faits divers lus dans le journal, encadre l’interlude de McCartney sur un homme qui se lève, prend le bus et fume une cigarette.

L’ironie de Lennon

Lennon a plusieurs fois exprimé son agacement devant les chansons à personnages de McCartney, qu’il jugeait superficielles, des histoires sur des gens ennuyeux qui font des choses ennuyeuses, selon une formule qu’il a appliquée à plusieurs titres. Mais l’histoire des séances de Lovely Rita nuance fortement ce jugement. C’est Lennon qui a mené la séance des chœurs et des effets, Lennon qui a poussé les gémissements de la coda, Lennon qui a sans doute aidé à finir les paroles. Comme souvent chez les Beatles, le dédain exprimé après coup cache une participation réelle et joyeuse au moment de l’enregistrement.

Ce que Lovely Rita dit de l’atelier de Sgt. Pepper

Le studio comme terrain de jeu

Lovely Rita est l’un des meilleurs exemples de ce que représentait le studio pour les Beatles en 1967. Libérés des tournées depuis l’été 1966, ils disposent de tout le temps qu’ils veulent à Abbey Road. Ils y arrivent le soir, y restent jusqu’au petit matin, y reçoivent leurs amis, y essaient tout ce qui leur passe par la tête. Des peignes et du papier toilette, un piano accéléré, une voix ralentie, des gémissements traités à l’écho : rien de tout cela n’est nécessaire à la chanson, et tout cela la rend unique.

George Martin a vu dans la séance du 7 mars le début d’une dérive, celle des séances interminables et improductives de la fin de 1967. Mais on peut aussi y voir le moment où les Beatles ont transformé le studio en instrument de jeu collectif. Ce plaisir s’entend dans la coda de Lovely Rita, comme dans celle de All You Need Is Love quelques mois plus tard, ou dans les délires sonores de You Know My Name (Look Up the Number), commencée en mai 1967. Nous avons raconté une autre expérience de ces mois-là dans notre enquête sur Carnival of Light.

Le studio comme salon

Lovely Rita montre aussi que le studio des Beatles, en 1967, était devenu un lieu de passage pour toute la scène musicale. Les Hollies, les Byrds, Pink Floyd, des musiciens indiens, des éditeurs, des amis d’enfance : en quatre séances, la chanson a vu défiler une bonne partie du Londres musical de l’époque. Ce va-et-vient raconte l’aura du groupe : être admis à une séance des Beatles était un privilège rare, et Pink Floyd, pourtant déjà vedette de l’underground londonien, en est ressorti impressionné.

La chanson parfaite pour un album-concept

Enfin, Lovely Rita remplit une fonction précise dans l’économie de Sgt. Pepper. L’album est présenté comme le concert d’une fanfare imaginaire. Il a besoin de numéros variés, comme une revue de music-hall : une chanson d’ouverture, un numéro pour le batteur, une ballade, un tour de cirque, une méditation indienne, une chanson de vieillard, une chanson comique, un final. Lovely Rita est le numéro comique, celui qui fait rire la salle avant le final. Sans elle, la face B serait plus grave, plus solennelle. Avec elle, l’album garde l’esprit de fête populaire que McCartney voulait lui donner.

Les métiers dans les chansons des Beatles : de Mr. Postman à Lovely Rita

Une tradition qui remonte aux reprises

Lovely Rita appartient à une famille de chansons des Beatles qui ont pour héros un métier. Dès 1963, le groupe enregistre Please Mr. Postman, la reprise des Marvelettes où une jeune femme supplie le facteur de lui apporter une lettre. Le facteur, figure du service public, est déjà au centre d’une histoire d’amour. Quatre ans plus tard, la contractuelle prend le relais.

Le percepteur, le romancier, le médecin

Entre-temps, les Beatles ont multiplié les portraits professionnels, souvent ironiques. En 1966, Paperback Writer, de McCartney, met en scène un apprenti romancier qui écrit à un éditeur pour lui vendre son manuscrit. Taxman, de George Harrison, sur Revolver, fait parler le percepteur des impôts, figure honnie de l’État britannique, comme la contractuelle le sera un an plus tard. Doctor Robert, de Lennon, brosse le portrait d’un médecin new-yorkais complaisant. Penny Lane aligne en 1967 le coiffeur, le banquier, le pompier et l’infirmière.

Le service public chanté par des millionnaires

Ce qui frappe, dans cette galerie, c’est la place qu’y tiennent les agents du service public, facteur, percepteur, pompier, infirmière, contractuelle. Les Beatles, devenus millionnaires, n’ont jamais cessé de regarder ce monde des employés et des fonctionnaires dont ils étaient issus. John Lennon avait été élevé par sa tante Mimi, dont le mari était laitier de métier ; le père de Paul était vendeur de coton ; celui de George était chauffeur d’autobus ; Ringo avait travaillé comme serveur sur un ferry et comme apprenti mécanicien. Leurs chansons à métiers ne sont jamais méprisantes. Elles sont souvent moqueuses, parfois tendres, mais elles parlent de gens qu’ils connaissent.

Taxman et Lovely Rita forment à cet égard un diptyque inattendu. Dans les deux cas, un agent de l’État ponctionne l’argent du narrateur. Harrison répond par la colère et la satire. McCartney, qui avait d’abord pensé écrire une chanson de haine, répond par l’amour et la comédie. Les deux réponses disent quelque chose de leurs auteurs.

Après Rita

La veine continue après 1967 : Lady Madonna, en 1968, décrit une mère de famille débordée ; Rocky Raccoon met en scène un médecin ivre ; Maxwell’s Silver Hammer fait intervenir un professeur, un juge et un policier ; Polythene Pam et Mean Mr. Mustard dessinent des silhouettes de marginaux. La contractuelle de 1967 y occupe une place à part : c’est la seule de ces figures à être aimée sans arrière-pensée.

L’héritage de Lovely Rita

Une chanson qui a fait aimer les contractuelles

Lovely Rita a eu un effet inattendu : elle a durablement amélioré l’image des contractuelles au Royaume-Uni. Le surnom Lovely Rita est entré dans la langue populaire pour désigner une contractuelle sympathique, et la presse britannique l’a utilisé pendant des décennies dans ses titres sur le stationnement. L’expression meter maid, presque inconnue avant 1967, est devenue familière aux Britanniques grâce à la chanson.

Meta Davies, elle, a gardé toute sa vie son statut de muse revendiquée. Les visites guidées des lieux des Beatles à Londres, qui passent par Abbey Road et Cavendish Avenue, racontent volontiers son histoire, avec plus ou moins de prudence.

Une chanson redécouverte

Longtemps considérée comme un titre mineur, Lovely Rita a bénéficié de la réévaluation générale de Sgt. Pepper au fil des rééditions, et surtout du remixage de 2017, qui en a révélé la richesse sonore. Sa première interprétation sur scène par McCartney en 2013 a aussi fait découvrir à un nouveau public une chanson que beaucoup ignoraient. Elle reste un excellent exemple de ce que Richie Unterberger appelait les chansons légères de l’album : trop vite jugées, rarement analysées, et pleines de trouvailles.

Pourquoi elle parle encore

Les parcmètres ont presque disparu des rues de Londres, remplacés par des applications. Les contractuelles s’appellent désormais, dans le jargon administratif britannique, des civil enforcement officers. Les contraventions arrivent par courrier, après le passage d’une caméra. Mais la situation de la chanson reste universelle : la petite colère de l’automobiliste verbalisé, l’agent qui incarne une règle impersonnelle, et la possibilité, toujours offerte, de voir une personne derrière l’uniforme. C’est ce que fait McCartney en deux minutes quarante-deux. Il transforme une scène d’agacement en scène de tendresse. Et il le fait en riant.

Paul McCartney au début de 1967 : seul à Cavendish Avenue

Jane Asher en Amérique

La chanson naît à un moment particulier de la vie de Paul McCartney. Au début de 1967, sa compagne, l’actrice Jane Asher, part en tournée aux États-Unis avec la troupe du Bristol Old Vic, pour plusieurs mois. Paul vit donc seul dans sa maison de Cavendish Avenue, avec sa chienne Martha, une bobtail arrivée en 1966. Il passe ses soirées au studio, ses nuits à écrire ou à fréquenter la scène londonienne. Le 5 avril 1967, il prendra l’avion pour Denver, dans le Colorado, afin de fêter les vingt et un ans de Jane ; c’est sur le vol du retour qu’il imaginera le film Magical Mystery Tour.

On aurait tort de lire Lovely Rita comme une chanson autobiographique. Mais il n’est pas indifférent qu’un homme seul, pendant l’absence de sa compagne, écrive une comédie sur un célibataire maladroit qui tente de séduire une inconnue croisée dans la rue, et échoue. La chanson a la légèreté d’un fantasme de solitaire.

L’homme de l’avant-garde londonienne

C’est aussi l’époque où McCartney est le plus investi dans l’avant-garde londonienne. Il fréquente la galerie et la librairie Indica, s’intéresse à la musique électronique et aux bandes magnétiques, écoute Stockhausen et John Cage, enregistre chez lui des boucles de bande, et a dirigé en janvier 1967 l’enregistrement d’une longue pièce expérimentale, Carnival of Light, pour un festival à la Roundhouse. Il est, à cette date, le Beatle le plus aventureux. Le contraste avec Lovely Rita est révélateur : le même homme écrit des collages sonores expérimentaux et des chansons de music-hall, et il ne voit aucune contradiction entre les deux. Lovely Rita réunit d’ailleurs les deux mondes : une forme populaire traditionnelle, traitée avec les outils du studio expérimental.

Le meneur du projet Sgt. Pepper

Enfin, McCartney est le moteur du projet Sgt. Pepper. C’est lui qui a imaginé, en novembre 1966, au retour d’un voyage au Kenya, l’idée d’un faux groupe, la fanfare du sergent Poivre, qui permettrait aux Beatles de se libérer de leur propre image. C’est lui qui pousse le groupe au studio, qui apporte le plus de chansons, qui suit les mixages. Lovely Rita fait partie de la majorité de chansons de l’album dont il est l’auteur principal. Elle illustre la diversité de ce qu’il apporte au disque, entre la sophistication de She’s Leaving Home et la simplicité de When I’m Sixty-Four.

Lovely Rita dans le calendrier de Sgt. Pepper

Un mois de février chargé

Replacer Lovely Rita dans le calendrier des séances permet de mesurer l’intensité de ces semaines. Au début de février 1967, les Beatles enregistrent la chanson-titre de l’album, les 1er et 2 février. Le 8 février, ils commencent Good Morning Good Morning. Le 9 février, faute de studio libre à Abbey Road, ils enregistrent Fixing a Hole dans un petit studio indépendant, Regent Sound, sur Tottenham Court Road. Le 10 février, c’est la célèbre séance orchestrale de A Day in the Life, avec quarante musiciens en tenue de soirée, des invités costumés et un happening filmé. Les 17 et 20 février, George Martin construit les collages sonores de Being for the Benefit of Mr. Kite!. Le 22 février, les Beatles enregistrent l’accord final de A Day in the Life, frappé sur plusieurs pianos à la fois.

Le lendemain, 23 février, ils commencent Lovely Rita. Le contraste est saisissant : après la chanson la plus solennelle et la plus ambitieuse de l’album, les Beatles passent à la plus légère. La juxtaposition dit beaucoup de l’esprit de ces séances, où le grave et le comique se succèdent d’un soir à l’autre.

Mars 1967 : Lucy, Getting Better et She’s Leaving Home

Entre la séance de voix du 24 février et celle des chœurs du 7 mars, les Beatles enregistrent Lucy in the Sky with Diamonds, du 28 février au 2 mars, et ajoutent les cuivres de la chanson-titre le 3 mars. Après le 7 mars, ils passent à Getting Better, les 9 et 10 mars, enregistrent la partie indienne de Within You Without You le 15 mars, les cordes de She’s Leaving Home le 17 mars, et ses voix le 20. Le 21 mars, la séance qui voit le solo de Lovely Rita sert aussi aux voix de Getting Better. À la fin du mois viennent Good Morning Good Morning et With a Little Help from My Friends, puis la reprise de la chanson-titre le 1er avril, dernière chanson enregistrée pour l’album.

Lovely Rita traverse donc tout le cœur de la fabrication de Sgt. Pepper, de la fin de A Day in the Life au mixage de Getting Better. Elle est l’une des rares chansons de l’album dont l’enregistrement s’étale sur un mois entier, en quatre séances espacées, au fil desquelles elle s’est enrichie de couches successives.

Une chanson typique du travail par couches

Cette fabrication en plusieurs temps est caractéristique de la méthode de l’album. Une piste rythmique jouée ensemble, puis une basse ajoutée par McCartney seul, puis une voix principale, puis des chœurs et des effets, puis un solo, puis des mixages successifs : chaque étape ajoute une couche, comme un peintre qui reprend son tableau. C’est exactement l’image que McCartney emploie pour parler de l’écriture, et que Sgt. Pepper applique à l’enregistrement. Lovely Rita, chanson simple dans sa forme, est devenue, couche après couche, une petite pièce sonore.

Rita vue de France : contractuelles, aubergines et pervenches

Un personnage universel

Pour un auditeur français, Lovely Rita évoque immédiatement un personnage familier : la contractuelle, que l’argot parisien a longtemps surnommée l’aubergine, puis la pervenche, d’après la couleur de son uniforme. Dans les années 1970, Paris confie à son tour à des agentes en uniforme le contrôle du stationnement payant, et ces femmes deviennent, comme leurs collègues londoniennes, l’objet de blagues, de colères et de chansons. Le personnage de Rita a donc parlé immédiatement au public francophone, même si l’expression meter maid restait obscure.

Une chanson difficile à traduire

L’adaptation française de 1968, Jolie Rita, a dû renoncer à l’essentiel des jeux de mots de l’original, fondés sur le vocabulaire anglais du stationnement : la fourrière, le petit carnet, le parcmètre. C’est le sort de presque toutes les adaptations françaises des chansons des Beatles à cette époque : elles gardent la mélodie et l’idée générale, mais perdent l’humour verbal. Écouter l’original, en sachant ce qu’il raconte, reste la meilleure manière d’en saisir l’esprit.

Les questions qui restent ouvertes

Quand exactement la chanson a-t-elle été écrite ?

On sait que McCartney a travaillé les paroles lors d’un séjour chez son père et son frère dans le Wirral, et que la chanson était incomplète le 23 février 1967. Mais la date de ce séjour n’est pas établie avec précision. Rolling Stone parle d’un voyage au début de l’année 1967 ; d’autres sources le situent pendant les fêtes de fin d’année 1966, quand McCartney passait habituellement Noël en famille. Il est probable que la chanson ait mûri sur plusieurs semaines, entre la fin de 1966 et février 1967.

Où l’expression meter maid a-t-elle été lue ?

McCartney dit avoir lu l’expression, mais n’a jamais précisé où : dans un magazine américain, dans un journal britannique évoquant les États-Unis, dans une lettre ? Les Beatles lisaient beaucoup de presse américaine depuis leurs tournées de 1964 à 1966, et l’expression circulait dans les grandes villes des États-Unis depuis la fin des années 1950. L’origine précise reste inconnue.

Qui a écrit quoi dans les paroles ?

Le manuscrit montre que McCartney a écrit l’ouverture et le premier couplet, et que la suite a été notée par Mal Evans. Mais Evans écrivait sous la dictée : rien ne dit qui, de McCartney, de Lennon ou des deux, a trouvé le dîner, l’addition et le canapé. Le témoignage de Beat Instrumental parle d’un travail commun. Il faut s’en tenir là.

Combien de Beatles soufflent dans les peignes ?

Certaines sources créditent les quatre Beatles aux peignes et au papier, d’autres seulement Lennon, McCartney et Harrison. Le chercheur Jerry Hammack, dans son ouvrage de référence sur l’enregistrement de Sgt. Pepper, note que l’écoute des bandes ne révèle qu’une seule prise de peigne et papier, ce qui ne permet pas de savoir combien de musiciens y ont participé. Ian MacDonald crédite les quatre.

Fiche technique

Titre Lovely Rita
Auteurs Lennon-McCartney (écrite principalement par Paul McCartney, paroles achevées avec John Lennon)
Album Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, face B, titre 3
Sortie 26 mai 1967 au Royaume-Uni (Parlophone), 2 juin 1967 aux États-Unis (Capitol)
Durée 2 min 42
Enregistrement 23 et 24 février, 7 et 21 mars 1967, Studio Two, EMI Studios, Abbey Road
Production George Martin
Ingénieur du son Geoff Emerick, assisté de Richard Lush
Paul McCartney Chant principal, chœurs, piano, basse, peigne et papier
John Lennon Guitare acoustique, chœurs, percussions vocales, peigne et papier
George Harrison Guitare acoustique, chœurs, peigne et papier
Ringo Starr Batterie, peigne et papier (selon Ian MacDonald)
George Martin Piano (solo)
Tonalité Environ mi bémol majeur, après variations de vitesse
Première sur scène 4 mai 2013, Paul McCartney, Mineirão, Belo Horizonte

Chronologie de Lovely Rita

Date Événement
10 juillet 1958 Premiers parcmètres du Royaume-Uni, Grosvenor Square, Londres
19 septembre 1960 Entrée en service des premiers traffic wardens à Westminster ; première contravention au docteur Thomas Creighton
1964 Paul achète à son père une maison à Gayton, dans le Wirral
1966 Paul s’installe au 7 Cavendish Avenue, à St John’s Wood
29 août 1966 Dernier concert des Beatles à San Francisco
24 novembre 1966 Début des séances qui mèneront à Sgt. Pepper avec Strawberry Fields Forever
Fin 1966 – début 1967 McCartney écrit les premières paroles de Lovely Rita lors d’une promenade près de Gayton
17 février 1967 Sortie du single Strawberry Fields Forever / Penny Lane au Royaume-Uni
23 février 1967 Fin de A Day in the Life ; piste rythmique de Lovely Rita en huit prises, réduction en prise 9, basse de McCartney
24 février 1967 Voix principale de McCartney enregistrée au ralenti ; visite de Tony Hicks, David Crosby et Shawn Phillips
7 mars 1967 Chœurs, gémissements, peignes et papier toilette d’EMI, séance menée par Lennon
21 mars 1967 Solo de piano de George Martin ; visite de Pink Floyd ; mixage mono
Avril 1967 Mixage stéréo ; compte rendu de séance publié par Beat Instrumental
Printemps 1967 Selon son témoignage, Meta Davies verbalise la voiture de Paul McCartney à St John’s Wood
26 mai 1967 Sortie de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band au Royaume-Uni
2 juin 1967 Sortie de l’album aux États-Unis
1968 Reprise de Fats Domino sur Fats Is Back ; adaptation française Jolie Rita
1969 La chanson est intégrée aux prétendus indices de la rumeur Paul is dead
1976 Reprise de Roy Wood pour All This and World War II
1994 Publication du témoignage de Meta Davies dans A Hard Day’s Write de Steve Turner
1997 McCartney dément à Barry Miles que la chanson soit fondée sur une personne réelle
2009 Remasterisation ; reprises de Cheap Trick avec Joan Osborne et des Easy Star All-Stars
4 mai 2013 Première interprétation en concert par Paul McCartney, Belo Horizonte
26 mai 2017 Remixage de Giles Martin et publication de Lovely Rita (Speech and Take 9)

Pour aller plus loin : écouter, voir, lire

À écouter et à voir

Les disques

  • The Beatles, Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, édition anniversaire 2017, avec le remixage de Giles Martin : en CD et vinyle.
  • The Beatles, Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, coffret Super Deluxe 2017, avec Lovely Rita (Speech and Take 9) : sur Amazon.
  • The Beatles, Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band en mono, pour entendre le mixage suivi par le groupe : en vinyle.
  • Fats Domino, Fats Is Back (1968), avec ses reprises de Lovely Rita et Lady Madonna : sur Amazon.
  • Cheap Trick, Sgt. Pepper Live (2009), avec Joan Osborne : sur Amazon.
  • Easy Star All-Stars, Easy Star’s Lonely Hearts Dub Band (2009) : sur Amazon.

Les livres

  • Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions, la référence pour les séances : sur Amazon.
  • Ian MacDonald, Revolution in the Head, l’analyse chanson par chanson, traduite en français : sur Amazon.
  • Geoff Emerick, En studio avec les Beatles, les mémoires de l’ingénieur du son de Sgt. Pepper : sur Amazon.
  • Steve Turner, A Hard Day’s Write, l’histoire de chaque chanson, avec le témoignage de Meta Davies : sur Amazon.
  • Barry Miles, Paul McCartney: Many Years from Now, où McCartney raconte l’écriture de la chanson : sur Amazon.
  • Philippe Margotin et Jean-Michel Guesdon, Les Beatles : la totale, l’encyclopédie francophone des chansons : sur Amazon.
  • George Martin, Summer of Love: The Making of Sgt. Pepper, le récit du producteur : sur Amazon.

Questions fréquentes

Qui a écrit Lovely Rita ?

La chanson est créditée Lennon-McCartney, mais elle a été écrite principalement par Paul McCartney. Les paroles ont été achevées en studio avec John Lennon, et une partie du manuscrit est de la main de l’assistant Mal Evans, qui notait sous la dictée.

De quoi parle Lovely Rita ?

D’un automobiliste qui tombe amoureux de la contractuelle qui le verbalise, l’invite à prendre le thé, l’emmène dîner, la laisse payer l’addition et la raccompagne chez elle, où il échoue à la séduire en présence de ses sœurs.

Que veut dire meter maid ?

C’est une expression américaine désignant une femme chargée de contrôler les parcmètres et de dresser les contraventions de stationnement. En anglais britannique, on parle de traffic warden. L’expression était presque inconnue au Royaume-Uni avant la chanson.

Lovely Rita a-t-elle existé ?

Une contractuelle de St John’s Wood, Meta Davies, a affirmé avoir verbalisé la voiture de Paul McCartney au printemps 1967 et lui avoir inspiré la chanson. McCartney a toujours dit que la chanson n’était pas fondée sur une personne réelle et que la coïncidence avait été revendiquée après coup.

Pourquoi McCartney a-t-il choisi le prénom Rita ?

Parce que c’était, selon lui, le seul prénom qui rimait avec meter. Il a aussi répondu, plus simplement, qu’elle avait une tête à s’appeler Rita.

Où et quand Lovely Rita a-t-elle été enregistrée ?

Au Studio Two d’Abbey Road, les 23 et 24 février, puis les 7 et 21 mars 1967, sous la direction de George Martin, avec Geoff Emerick comme ingénieur du son.

Qui joue le solo de piano de Lovely Rita ?

George Martin, le producteur des Beatles, le 21 mars 1967. Il l’a joué sur un magnétophone ralenti, ce qui le fait sonner plus vite et plus aigu, comme un piano de bastringue.

Avec quoi les Beatles ont-ils fait les sons de kazoo ?

Avec des peignes et du papier toilette des studios d’EMI, estampillé à la marque de la maison, que Mal Evans était allé chercher dans les toilettes. En fredonnant contre le papier tendu sur les dents du peigne, on obtient un bourdonnement de kazoo.

Pink Floyd a-t-il participé à Lovely Rita ?

Non. Les membres de Pink Floyd, qui enregistraient leur premier album dans un studio voisin, ont assisté le 21 mars 1967 au mixage de la chanson, grâce à leur producteur Norman Smith. Ils n’y ont pas joué.

David Crosby chante-t-il sur Lovely Rita ?

Il était présent en studio le 24 février 1967 et a été photographié près d’un micro avec les Beatles, mais rien ne prouve qu’il chante sur l’enregistrement final. Les historiens des séances situent les chœurs le 7 mars.

Lovely Rita est-elle sortie en single ?

Non. Elle n’est parue que sur l’album Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, et n’a jamais figuré sur les grandes compilations du groupe.

Les Beatles ont-ils joué Lovely Rita en concert ?

Non, ils avaient cessé les concerts en août 1966. Paul McCartney l’a jouée pour la première fois sur scène le 4 mai 2013, à Belo Horizonte, au Brésil.

Quelle est la tonalité de Lovely Rita ?

En raison des variations de vitesse appliquées pendant l’enregistrement et le mixage, la chanson sonne aux alentours de mi bémol majeur, un peu entre deux tons.

Qui a repris Lovely Rita ?

Notamment Fats Domino en 1968, Roy Wood en 1976 pour le film All This and World War II, Joan Osborne avec Cheap Trick en 2009 et les Easy Star All-Stars en version reggae la même année. Une adaptation française, Jolie Rita, est parue en 1968.

Pourquoi George Martin aurait-il retiré Lovely Rita de l’album ?

Il a expliqué que Lovely Rita et When I’m Sixty-Four auraient été écartées si Strawberry Fields Forever et Penny Lane n’avaient pas dû sortir en single avant l’album, ce qui les rendait indisponibles pour Sgt. Pepper.

Glossaire

  • Meter maid : terme américain pour une contractuelle chargée des parcmètres.
  • Traffic warden : nom britannique officiel de l’agent de stationnement, métier créé en 1960.
  • Parcmètre : appareil de paiement du stationnement, apparu à Londres en juillet 1958.
  • Vari-speed : technique consistant à modifier la vitesse du magnétophone à l’enregistrement ou au mixage pour changer la hauteur et le timbre d’une voix ou d’un instrument.
  • Mixage de réduction : regroupement de plusieurs pistes sur une seule pour libérer de la place sur un magnétophone à quatre pistes.
  • Piste rythmique : base instrumentale d’une chanson, sur laquelle on superpose ensuite voix et instruments.
  • Peigne et papier : instrument improvisé qui imite le kazoo, en fredonnant contre une feuille de papier tendue sur un peigne.
  • Honky-tonk : style de piano de bar, légèrement désaccordé, associé aux saloons américains.
  • Music-hall : spectacle populaire anglais de chansons comiques et de numéros, très en vogue de la fin du XIXe siècle aux années 1930.
  • Coda : section finale d’un morceau, après la dernière reprise du refrain.
  • Mono et stéréo : deux mixages distincts réalisés pour l’album en 1967, le mono étant celui que les Beatles ont suivi de près.
  • Paul is dead : rumeur de 1969 selon laquelle Paul McCartney serait mort en 1966 et aurait été remplacé par un sosie.

Sources et références

Sur l’enregistrement : Mark Lewisohn, The Complete Beatles Recording Sessions (1988) ; John C. Winn, That Magic Feeling: The Beatles’ Recorded Legacy, Volume Two, 1966-1970 (2009) ; Geoff Emerick et Howard Massey, Here, There and Everywhere (2006) ; Jerry Hammack, The Beatles Recording Reference Manual, Volume 3 ; Beat Instrumental, avril 1967 ; The Beatles Monthly Book, avril 1967 ; Beatles Bible et The Paul McCartney Project, fiches des séances.

Sur l’écriture et l’origine : The Beatles Anthology (2000) ; Barry Miles, Paul McCartney: Many Years from Now (1997) ; Steve Turner, A Hard Day’s Write (1994) ; Keith Badman, The Beatles: Off the Record (2008) ; Alan Clayson, Paul McCartney (2003) ; Jordan Runtagh, Rolling Stone, 29 mai 2017.

Sur l’analyse et la réception : Ian MacDonald, Revolution in the Head ; Walter Everett, The Beatles as Musicians: Revolver Through the Anthology (1999) ; Mark Hertsgaard, A Day in the Life (1995) ; Clinton Heylin, The Act You’ve Known for All These Years (2007) ; Richie Unterberger, AllMusic ; Nicholas Schaffner, The Beatles Forever (1978) ; Billboard, 7 mai 2013.

Sur le contexte londonien : archives de la British Movietone sur les parcmètres de Mayfair (juillet 1958) ; The Telegraph et Parking Review sur les cinquante ans des traffic wardens (2010).

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