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Menlove Ave. (1986) : les prises brutes qui révèlent un autre John Lennon

Par Clive Helday
Menlove Ave. : l’album oublié de John Lennon (1986)

Quarante ans après sa parution, Menlove Ave. demeure l’un des disques les moins connus de John Lennon. Publié après sa mort, cet assemblage de dix enregistrements de 1973 et 1974 n’est ni un album conçu de son vivant, ni un simple ramassis de chutes. Sa première face fait entendre les détours d’un projet de reprises tourmenté ; sa seconde dévoile, presque sans apprêt, cinq chansons de Walls and Bridges avant leur habillage définitif. Entre Phil Spector, May Pang, Yoko Ono, Andy Warhol et les souvenirs de Liverpool, ce disque pose une question passionnante : que nous apprend une version de travail sur l’artiste que le disque achevé ne raconte pas toujours ? À l’occasion du quarantième anniversaire de sa sortie américaine, retour aux bandes, aux crédits et aux choix qui ont fabriqué ce singulier portrait sonore.

Un album posthume à écouter comme un document, pas comme un nouvel album de studio

Le premier malentendu entourant Menlove Ave. tient à son statut. Il sort en 1986, presque six ans après l’assassinat de John Lennon, mais les dix titres qu’il réunit ont été enregistrés bien plus tôt. Il ne raconte donc pas la pensée musicale de Lennon en 1986, ni même une séance unique qui aurait été mystérieusement abandonnée. C’est une compilation construite par Yoko Ono à partir de deux ensembles distincts : d’un côté des morceaux liés aux années 1973 et au projet de reprises rock’n’roll, de l’autre des versions préparatoires de chansons destinées à Walls and Bridges, publiées originellement en 1974.

Le disque paraît le 27 octobre 1986 aux États-Unis, date donnée par le site officiel de John Lennon et par les chronologies discographiques spécialisées. Pour le Royaume-Uni, les sources ne s’accordent pas complètement : le site officiel indique le 5 novembre 1986, tandis que plusieurs chronologies retiennent le 3 novembre. Il serait imprudent de transformer cette divergence documentaire en certitude. Ce qui importe à l’échelle de son histoire, c’est son arrivée au début de l’automne discographique de 1986, dans un paysage musical très éloigné du rock de studio de 1974.

La première écoute peut dérouter. La face A n’a pas l’unité d’un album original ; elle mélange une composition de Lennon enregistrée pour Mind Games, des reprises associées au projet dirigé par Phil Spector et une chanson écrite avec celui-ci. Sur la face B, en revanche, le principe change : cinq pièces de Walls and Bridges sont présentées dans des interprétations antérieures à leur forme commercialisée. Ce contraste est la charpente du disque. Sa cohérence ne dépend pas d’une même session ou d’un programme écrit en amont, mais d’un choix éditorial qui rapproche deux manières de travailler.

La production originale est créditée à John Lennon et Phil Spector selon les pistes concernées. Yoko Ono est créditée pour l’assemblage, Rob Stevens pour l’essentiel des mixages de 1986, Roy Cicala pour celui d’« Angel Baby », et George Marino pour la gravure sonore finale chez Sterling Sound. Ces noms ont une importance réelle. En effet, une prise de studio enregistrée en 1974, mixée en 1986 et écoutée en 2026 n’est pas un objet sonore vierge d’intervention. Sa force peut venir de l’interprétation ancienne, mais son équilibre audible résulte aussi des décisions prises pour la publier douze ans plus tard.

Le titre lui-même constitue une opération de mémoire. Menlove Avenue est la rue de Woolton où Lennon a grandi, dans la maison de sa tante Mimi et de son oncle George Smith, connue sous le nom de Mendips. Le lien avec Liverpool invite à comprendre ces chansons américaines à la lumière d’une éducation musicale britannique. Yoko Ono ne prétend pas que les bandes ont été enregistrées dans la maison familiale : elle donne à un assemblage américain un cadre biographique plus ancien. C’est la principale singularité de ce disque : deux époques de la vie de Lennon se regardent sans jamais avoir coexisté dans le même studio.

Le qualifier d’« oublié » demande néanmoins un peu de précision. Menlove Ave. n’a pas disparu des catalogues historiques, ni de la mémoire des collectionneurs. Mais il est resté périphérique dans le récit traditionnel de la carrière solo : ni grand album voulu et finalisé par Lennon, ni compilation de succès, ni ensemble de maquettes entièrement inédites. Sa réputation est aussi victime de son hétérogénéité. Or c’est précisément ce défaut commercial qui en fait un objet utile à l’historien de la musique. Il permet d’entendre les directions divergentes qu’une même carrière peut suivre en quelques mois.

Pour saisir cette valeur, il faut résister à une tentation : croire qu’une prise moins arrangée serait automatiquement plus authentique qu’une version achevée. Lennon n’était pas seulement un homme qui avouait ses blessures devant un micro. Il était aussi un arrangeur, un producteur exigeant, un admirateur de la réverbération, des chœurs, de la couleur orchestrale et des effets de studio. La face B ne démasque donc pas un prétendu Lennon pur, libéré de ses propres intentions. Elle montre une étape de sa création, tandis que le disque original en représente une autre. La comparaison devient féconde dès qu’on cesse de vouloir désigner un seul vainqueur.

Deux faces, deux façons de comprendre le mot « inédit »

« Inédit » désigne tantôt une chanson qui n’avait jamais été publiée sous la voix de Lennon, tantôt une performance différente d’un titre déjà connu. Ce n’est pas la même découverte pour l’auditeur. « Rock And Roll People » n’avait pas trouvé sa place sur un album publié de Lennon ; mais Johnny Winter en avait déjà livré une interprétation en 1974. « Steel and Glass », à l’inverse, était connu depuis 1974 : l’intérêt de Menlove Ave. ne réside pas dans la chanson elle-même, mais dans une autre lecture enregistrée de la chanson. Confondre ces cas efface précisément ce que l’archive permet d’étudier.

Une autre distinction s’impose. Les cinq morceaux de la face B ont été captés en studio avec des musiciens, non sur une cassette domestique dans une chambre. Les appeler indistinctement des démos acoustiques ferait perdre la dimension collective de leur jeu. Ce sont des interprétations de travail, déjà musicales et structurées, dont l’économie instrumentale révèle des choix qui seront parfois modifiés au moment du disque final.

1973 : Lennon cherche un nouveau langage après Mind Games

En 1973, John Lennon n’est plus le chanteur qui, deux ans auparavant, avait porté « Imagine » dans les classements du monde entier. Les conséquences de l’engagement politique très public de Some Time in New York City pèsent encore sur sa position médiatique. Aux États-Unis, ses difficultés d’immigration se prolongent. La vie conjugale traverse une crise profonde. Pourtant, sur le plan musical, l’année est tout sauf vide. Le disque Mind Games, enregistré à New York en juillet et août avec une équipe de professionnels aguerris, témoigne d’un retour à des compositions personnelles dans un cadre de studio mieux maîtrisé.

Lennon s’entoure alors d’instrumentistes capables de transformer rapidement une idée en arrangement. Ken Ascher apporte claviers et harmonies ; David Spinozza, la guitare ; Gordon Edwards, la basse ; Jim Keltner, la batterie. Le site officiel décrit une formation souple, dont plusieurs membres travaillent également avec Yoko Ono. Dans ce contexte, une chanson n’est pas nécessairement destinée à sortir aussitôt. Certaines sont essayées, abandonnées, reprises des mois plus tard ou confiées à d’autres artistes. Les séances produisent un ensemble plus vaste que la douzaine de titres retenus pour l’album.

« Rock And Roll People » en fournit un exemple particulièrement instructif. La composition remonte, sous une forme préparatoire, à la période suivant John Lennon/Plastic Ono Band. Lennon en développe une version de studio pendant les séances de Mind Games, notamment les 1er et 4 août 1973. Un mixage est daté du 15 août. Ce détail interdit de l’associer sans nuance aux nuits chaotiques de Phil Spector, qui surviennent plus tard. Sur Menlove Ave., le morceau représente une autre facette du travail de 1973 : celle du rock direct et jovial, joué par un groupe new-yorkais sans le mur sonore du producteur californien.

Le titre possède une fonction de manifeste, mais son propos reste modeste. Lennon revendique une appartenance au peuple du rock’n’roll, sans construire une grande confession autobiographique. Le rythme est entraînant, le chant légèrement goguenard, la forme assez répétitive. Son omission de Mind Games peut s’entendre comme un choix de tonalité : l’album publié cherche davantage la conciliation intérieure et le commentaire personnel. « Rock And Roll People » paraît presque trop franchement rétro pour cet ensemble. En revanche, dans une compilation construite autour des racines de Lennon, sa place devient logique.

Le morceau permet aussi d’observer le parcours d’une chanson avant l’existence du disque qui la rend célèbre. Johnny Winter en publie une version sur John Dawson Winter III en 1974, alors que l’enregistrement de Lennon reste dans les archives. Une chanson écrite par Lennon peut donc avoir une vie publique grâce à un autre musicien avant que les auditeurs entendent l’auteur la chanter. Cette chronologie modifie l’idée d’inédit : ce qui est nouveau en 1986, c’est d’abord la version de Lennon, et non l’existence même de l’œuvre.

Dans le reste de Mind Games, Lennon oscille entre appels à l’apaisement, regrets amoureux et commentaires sociaux. Le site officiel, qui reproduit un texte historique de Paul Du Noyer, insiste sur la fatigue personnelle qui se cache derrière l’énergie du musicien. Il serait cependant excessif de faire de chaque parole une confession transparente. Un auteur peut employer le « je » pour jouer un rôle, amplifier une émotion ou condenser plusieurs expériences. L’histoire privée aide à interpréter la musique, mais ne constitue pas son mode d’emploi exclusif.

Pourquoi un morceau écarté prend-il une autre valeur treize ans après ?

En 1973, Lennon choisit les titres en fonction d’un album à composer. En 1986, Yoko Ono les choisit en fonction d’une mémoire à faire entendre. Les deux décisions répondent à des nécessités différentes. Dans le premier cas, « Rock And Roll People » peut sembler secondaire parce qu’il ajoute peu au récit affectif de Mind Games. Dans le second, il rappelle que Lennon n’a jamais cessé de se percevoir comme l’enfant de Chuck Berry, Elvis Presley, Little Richard et des petits labels américains qu’il écoutait avant de connaître le succès.

La question intéresse particulièrement les collectionneurs qui comparent les versions. Une prise ne devient pas supérieure uniquement parce qu’elle était cachée : elle devient éclairante lorsqu’elle nous apprend quelque chose du processus de sélection. Cette logique vaut pour les archives des Beatles autant que pour celles de Lennon en solo. Elle explique le succès ultérieur des coffrets de séances, sans autoriser à supposer que tous les titres écartés avaient vocation à constituer des chefs-d’œuvre méconnus.

Le coffret Mind Games – The Ultimate Collection, publié en 2024 sous la direction de Sean Ono Lennon, a prolongé cette approche documentaire à travers des prises alternatives, des mixages plus dépouillés et des éléments du processus de création. Ce projet moderne ne doit pas être confondu avec Menlove Ave. : il obéit à un autre programme éditorial. Mais il témoigne de l’évolution de l’écoute. Ce qui passait en 1986 pour une collection de curiosités peut désormais être abordé comme une archive permettant de comparer des choix musicaux, avec des attentes de transparence bien différentes.

Les séances Phil Spector : quand le retour au rock des origines se complique

L’autre matrice de la face A commence après Mind Games. Lennon envisage alors un album de chansons des années 1950 et du début des années 1960. Le projet possède une dimension artistique évidente : revenir à la musique qui avait donné naissance aux Quarrymen puis aux Beatles, retrouver le plaisir de chanter des titres appris bien avant la célébrité. Mais il comporte également une dimension juridique. Un différend autour des ressemblances entre « Come Together » et « You Can’t Catch Me » de Chuck Berry conduit Lennon à s’engager à enregistrer des compositions liées au catalogue de l’éditeur Morris Levy.

Lennon fait appel à Phil Spector, figure déterminante de sa carrière solo depuis « Instant Karma! », et producteur associé à Imagine ainsi qu’aux bandes du projet Let It Be des Beatles. Le choix peut paraître parfaitement cohérent. Spector a contribué à construire le son de certaines idoles de jeunesse de Lennon ; il connaît les réverbérations spectaculaires, la densité des chœurs et les tensions d’un rythme que les adolescents des années 1950 avaient découvert comme une secousse. Le réalisateur du passé devient le collaborateur d’un musicien désireux de rejoindre ce passé.

Pourtant, les séances menées à Los Angeles à l’automne 1973 dégénèrent en affrontements et en désordre. Les récits les plus spectaculaires ont parfois transformé cette aventure en catalogue d’anecdotes invérifiables. Il existe toutefois un socle documentaire plus solide : une décision judiciaire américaine consacrée au litige avec Morris Levy décrit l’interruption du projet à la suite de difficultés avec Spector et le fait que celui-ci conserve les bandes. Le jugement indique que Lennon ne peut reprendre son travail avant de les récupérer, et que Capitol engage une somme importante pour les obtenir. Ce n’est pas seulement une légende de coulisses : l’affaire a eu des conséquences matérielles, commerciales et contractuelles.

La chronologie est décisive. Lennon n’attend pas passivement le retour des bandes. Il avance vers de nouvelles compositions, puis réalise Walls and Bridges en 1974 avant de terminer le projet de reprises sous sa propre direction. Rock ’n’ Roll paraît finalement en février 1975. Le disque réunit donc des enregistrements issus de plusieurs étapes, et non une seule séance homogène, ce que confirment les crédits détaillés reproduits par le site officiel.

Sur Menlove Ave., quatre pièces renvoient à ce chapitre Spector : « Here We Go Again », coécrite par les deux hommes ; « Angel Baby », souvenir de Rosie and the Originals ; « Since My Baby Left Me », titre issu du répertoire d’Arthur Crudup ; et « To Know Her Is To Love Her », adaptation au masculin du classique composé par Spector pour les Teddy Bears. Leurs présences sont éloquentes. Elles montrent l’étendue des styles que Lennon cherchait à faire passer à travers son propre timbre, du blues-rock au romantisme vocal des groupes adolescents.

Il serait tentant de condamner systématiquement Spector à partir du résultat chaotique de cette collaboration. Cette lecture serait trop simple. Ses productions précédentes ont donné à Lennon des espaces sonores qu’il appréciait et qui ont contribué à la personnalité de plusieurs enregistrements majeurs. La question, en 1973, est plutôt celle d’un rapport de force devenu improductif. Le producteur, réputé pour son contrôle obsessionnel, travaille avec une vedette elle-même productrice et auteur, à un moment où chacun traverse des tensions. Le conflit n’efface pas la valeur de la technique ni des chansons ; il révèle combien la réussite d’un enregistrement dépend aussi d’une coopération viable.

Le piège d’un récit réduit aux excès de Los Angeles

Le surnom Lost Weekend s’est imposé pour les quelque dix-huit mois durant lesquels Lennon vit séparé de Yoko Ono, notamment avec May Pang. Dans les histoires rétrospectives, il sert parfois de raccourci pour toute activité entre 1973 et 1975. Il ne faut pourtant pas utiliser cette expression comme un diagnostic général. La période comprend des nuits d’excès, mais aussi l’écriture, la production d’un album pour Harry Nilsson, les retrouvailles avec Julian, des rapprochements avec Paul McCartney et de nombreuses séances de studio très professionnelles.

La différence entre la trajectoire de Spector et le travail de Lennon en 1974 importe bien davantage que la liste des incidents racontés avec amusement ou effroi. À Los Angeles, une entreprise collective semble perdre son axe. À New York, Lennon le retrouve et se fait le responsable de ses propres arrangements. Le parcours n’est ni une guérison miraculeuse ni un récit moral très net : c’est un déplacement des conditions de travail. Menlove Ave. rend ce déplacement audible en plaçant, face à face, les deux ensembles de bandes.

On peut alors écouter la face A pour ce qu’elle est : non pas un « mauvais » brouillon d’un excellent disque qui aurait été empêché, mais un champ d’expérimentation partiellement abandonné. Certaines chansons auraient pu convenir à une autre sélection ; d’autres montrent les limites de leur réalisation. Le respect dû aux archives n’oblige pas à admirer toutes les prises. Il oblige à les examiner sans leur prêter une intention ou une perfection que rien ne démontre.

1974 : la reconquête du studio et la naissance de Walls and Bridges

En 1974, le retour de Lennon à New York marque un changement de climat créatif. Les souvenirs de la période californienne sont encore présents, mais le travail s’organise désormais autour de chansons originales. Au Record Plant, Lennon retrouve des musiciens qu’il connaît et dont il apprécie la capacité d’écoute. L’enjeu est moins de retrouver une image de héros des années cinquante que de donner une forme précise à des sentiments contradictoires : désir de retour, orgueil blessé, solitude, jalousie, fatigue, colère et espoir. Cette matière deviendra Walls and Bridges.

Le disque publié en septembre aux États-Unis, puis en octobre au Royaume-Uni, est souvent abordé comme le portrait du Lost Weekend. Cette formule dit quelque chose de son contexte, mais ne suffit pas à décrire sa conception. Lennon est alors capable d’une véritable discipline de studio. Il produit et arrange lui-même les séances, s’appuyant sur une équipe où figurent notamment le bassiste Klaus Voormann, le batteur Jim Keltner et le guitariste Jesse Ed Davis. Les crédits complets de l’album comprennent aussi des claviéristes, percussionnistes, cuivres et orchestrateurs, ainsi qu’Elton John, invité sur deux chansons. On est loin de l’image d’un créateur perdu qui ne saurait plus décider de rien.

La présence de musiciens expérimentés explique ce qui frappe dans les cinq prises de Menlove Ave. : même lorsqu’un arrangement paraît dépouillé, le groupe respire ensemble. Le rôle de Voormann ne se limite pas à poser des fondamentales ; ses lignes de basse orientent l’harmonie et les appuis rythmiques. Keltner n’assène pas un battement uniforme ; il travaille la tension, suspend un coup, accentue une phrase. Jesse Ed Davis peut soutenir la voix sans l’encombrer. Ce sont des compétences de musiciens de studio, mais leur effet est plus intime qu’un grand déploiement de moyens.

Le terme « enregistré en direct au studio » utilisé dans les crédits de Menlove Ave. doit être compris dans ce cadre. Il ne décrit pas une captation de concert devant public, ni une simple esquisse à la guitare sèche. Il suggère une performance collective, saisie au travail, avec suffisamment de cohérence pour être ensuite présentée comme une version à part entière. Les ingénieurs Ed Sprigg et Dave Thoener sont crédités pour ces morceaux. Cette précision établit une filiation professionnelle et technique que le qualificatif vague de « démo » cacherait.

Le dossier de Yellow-Sub consacré au cinquante-deuxième anniversaire de Walls and Bridges permet de replacer ces sessions dans une chronologie plus large. On y retrouve le caractère paradoxal de la période : Lennon vit une crise personnelle, mais il obtient un immense succès avec « Whatever Gets You Thru the Night ». Le morceau, joué avec Elton John, atteint la première place américaine et provoque leur apparition commune au Madison Square Garden en novembre 1974. Le Lennon anxieux de « Scared » est donc le même homme qui retrouve un triomphe populaire. L’album ne se réduit jamais à un seul état d’âme.

Ce que les arrangements définitifs apportent — et ce qu’ils masquent

Dans la version commercialisée de Walls and Bridges, Lennon fait travailler cuivres, cordes et claviers pour diversifier les climats. Certains titres gagnent en ampleur et en caractère dramatique. D’autres prennent la forme d’une production pop sophistiquée, où l’énergie du groupe s’inscrit dans un espace sonore plus large. Si l’on préfère l’économie de la face B de Menlove Ave., ce n’est pas la preuve que la production originale est ratée. C’est une préférence esthétique qui trouve de bonnes raisons d’être, sans pouvoir se substituer à l’histoire des décisions de Lennon.

Ce point mérite d’être souligné parce que la critique de 1986 a souvent valorisé les bandes alternatives comme une révélation de vérité brute. Il s’agit d’une métaphore séduisante. Mais l’artiste n’a jamais opposé de manière rigide le vrai chant au faux arrangement. Son travail avec les Beatles, avec George Martin, avec Spector ou sur ses propres disques montre au contraire son goût pour des environnements sonores différents. Entendre une prise avant les ajouts revient à observer une possibilité, non à découvrir un testament secret dans lequel Lennon aurait désavoué tout le reste.

Le contraste peut néanmoins changer notre perception des paroles. Une phrase amère, isolée dans un accompagnement minimal, semble plus accusatrice. Un aveu de peur, porté par une batterie retenue, paraît plus proche. Une déclaration de tendresse, entourée de moins de couches instrumentales, se rapproche d’une conversation. Ces réactions tiennent à l’arrangement autant qu’à l’écriture. Elles sont précisément la raison d’être d’une publication d’archives : non pas remplacer les œuvres connues, mais ouvrir une écoute comparative.

La relation May Pang : présence historique, pas solution universelle

May Pang joue un rôle important dans la vie et le travail de Lennon durant cette période. Les documents de l’album Rock ’n’ Roll la créditent notamment comme coordinatrice de production. Elle accompagne ses déplacements, contribue à l’organisation des projets et se trouve au cœur d’une phase où les liens avec Julian et certains amis se renouent. Pourtant, faire de chaque chanson une lettre adressée à Pang ou à Yoko reviendrait à simplifier une matière plus ambiguë. Les chansons peuvent naître d’émotions vécues sans correspondre à une personne unique ni à un instant précis.

Le récit détaillé du Lost Weekend permet de replacer cette histoire dans son déroulement. Les archives de 1974, elles, ajoutent une autre dimension : ce n’est pas seulement un moment de vie privée mouvementée, c’est une période de collaboration instrumentale féconde. La place donnée à la voix de Lennon dans ces prises aide à réévaluer cet aspect trop souvent écrasé par l’anecdote.

La face A de Menlove Ave. : cinq chemins vers le rock des origines

« Here We Go Again » : le cercle du studio et le cercle de la vie

La collection s’ouvre sur une composition signée John Lennon et Phil Spector. « Here We Go Again » possède quelque chose d’étrange au regard de l’image publique des deux hommes. On pourrait attendre un rock agressif, mais la chanson progresse dans une atmosphère ample, presque fantomatique, fondée sur la répétition d’un motif et l’impression d’avancer sans sortir du cercle. Elle semble faite pour un producteur qui aime que le son enveloppe la voix. Le titre peut évoquer l’obsession d’une situation qui recommence ; il serait pourtant abusif de l’appliquer avec certitude à un conflit précis sans déclaration explicite de ses auteurs.

L’intérêt de cette pièce tient à son caractère non canonique. On n’écoute pas une chanson célèbre dont on connaîtrait par cœur la meilleure version ; on découvre un épisode peu diffusé de la relation Lennon-Spector. Sa place en ouverture rappelle que leur collaboration ne se limitait pas à enregistrer des reprises. Ils ont également tenté de composer ensemble. La chanson ne bouleverse pas l’architecture de l’œuvre solo, mais elle permet de poser une question : quel type de disque Lennon aurait-il réalisé si le projet commun avait évolué autrement ? La réponse reste hypothétique. Les bandes, elles, permettent seulement d’en apercevoir les possibilités.

« Rock And Roll People » : l’intrus venu de Mind Games

Le deuxième morceau est historiquement le plus trompeur de la face A, parce qu’il pourrait sembler appartenir à la même séquence que ses voisins. Or sa session est distincte. Lennon l’enregistre en août 1973 à New York, avant le chantier de reprises de Los Angeles. La présence de David Spinozza, Gordon Edwards, Ken Ascher et Jim Keltner inscrit cette prise dans la continuité sonore de Mind Games. La chanson est connue sous plusieurs graphies, « Rock And Roll People » ou « Rock ’n’ Roll People », sans que cela change sa place dans la discographie.

La composition est presque un credo de musicien. Son vocabulaire est celui d’une culture populaire façonnée par les radios, les petits clubs, la danse et les singles de trois minutes. Le chant de Lennon est plus joueur que tragique, et la pièce ne cherche pas l’effet monumental. C’est sans doute ce qui lui donne son charme et sa limite : on reconnaît immédiatement la personnalité du chanteur, mais l’écriture n’atteint pas la profondeur de ses meilleurs titres de la même période. Le disque de 1986 ne demande pas à l’auditeur de confondre plaisir et révélation.

Le détour par Johnny Winter éclaire également l’histoire des circulations musicales. En 1974, le guitariste publie « Rock And Roll People » sur John Dawson Winter III. Une chanson signée Lennon peut ainsi rejoindre le public par une interprétation extérieure pendant que la version de son auteur demeure inconnue. La comparaison, pour ceux qui disposent des deux disques, montre comment un même matériau peut devenir affirmation de virtuosité chez l’un et profession de foi décontractée chez l’autre.

« Angel Baby » : Lennon devant la fragilité d’un classique adolescent

Parmi les reprises, « Angel Baby » est sans doute l’un des titres les plus touchants. La chanson a été popularisée au début des années 1960 par Rosie and the Originals ; elle est associée à Rosalie « Rosie » Hamlin, que les crédits modernes désignent comme compositrice. Cette musique n’est pas un rock dur, mais une ballade adolescente dont les harmonies et la mélodie conservent quelque chose de naïf. Lennon, qui connaissait intimement ce répertoire, ne la traite pas comme un exercice ironique. Son interprétation laisse entendre une admiration sincère pour un art populaire souvent tenu à distance par la critique savante.

La voix porte ici l’essentiel du récit. Lennon a appris, bien avant les Beatles, que les disques américains pouvaient transmettre une émotion immédiate sans exiger de grandes constructions littéraires. Il ne cherche pas à rendre « Angel Baby » adulte en lui imposant un discours compliqué. Il accepte la simplicité du texte et du geste vocal. Ce parti pris le rapproche de l’adolescent de Woolton autant que de l’artiste de trente-trois ans. Le disque devient alors un aller-retour entre les âges, ce qui justifie mieux son titre biographique que n’importe quelle théorie sur un message caché.

Il faut néanmoins distinguer la prise de Menlove Ave. des mixages ultérieurs de « Angel Baby ». Une autre présentation sonore peut modifier l’équilibre entre la voix, les instruments et les effets. La disponibilité d’un mixage officiel plus récent ne signifie pas qu’il remplace historiquement celui de 1986. Comparer ces versions demande de vérifier sur quel album on écoute réellement le morceau.

« Since My Baby Left Me » : un blues comme point de départ

« Since My Baby Left Me » renvoie au répertoire d’Arthur « Big Boy » Crudup. Les discographies mentionnent parfois des graphies fautives de son nom ; le principe demeure que la chanson appartient à la grande tradition du blues américain passée dans le langage du rock. En la chantant, Lennon ne reproduit pas seulement un souvenir d’Elvis Presley. Il rejoint une chaîne d’interprètes et d’emprunts où les chanteurs afro-américains ont joué un rôle fondateur, trop facilement effacé lorsque l’histoire se réduit à la seule célébrité des vedettes blanches des années cinquante.

Cette généalogie importe musicalement. Le phrasé de Lennon, sa manière d’étirer une syllabe ou de projeter une note, a été nourri par des disques où la tension de la voix compte autant que les accords. Le titre n’est pas nécessairement une grande réussite d’arrangement dans ce contexte agité, mais il témoigne d’une fidélité. Lennon revient à une langue musicale qu’il connaît instinctivement. L’archive permet d’entendre cette langue sans que l’on doive lui attribuer une signification psychologique précise sur sa séparation conjugale.

« To Know Her Is To Love Her » : Phil Spector devant son propre passé

La dernière pièce de la face A accomplit une boucle historique. « To Know Him Is To Love Him » avait été composé par Phil Spector pour les Teddy Bears à la fin des années cinquante. Lennon connaissait le titre depuis sa jeunesse ; les Beatles l’avaient intégré à leur répertoire de scène et de radio. Avec la version de 1973, le chanteur retrouve donc une chanson qu’il avait déjà fréquentée dans un autre groupe, mais cette fois avec son compositeur historique aux commandes de la production.

La transformation du pronom dans le titre, « Her » plutôt que « Him », correspond à l’adaptation chantée ici. Plus intéressant encore, la mélodie entraîne Lennon vers une manière de chanter où la puissance n’est pas seulement affaire de volume. Il faut doser la retenue, soutenir la note, conserver une forme de sentimentalité sans la caricaturer. Cette reprise rappelle que le chanteur des appels rageurs et des chansons politiques savait aussi aimer les romances les plus simples. C’est l’un des points sur lesquels Menlove Ave. enrichit le portrait trop schématique de sa carrière solo.

Placées côte à côte, ces cinq pièces ne forment pas le programme d’un album voulu par Lennon. Elles composent plutôt une carte de ses amours musicales : le blues, le rhythm and blues, le rock revendiqué comme identité, la ballade adolescente et le son d’un producteur qui avait marqué son imaginaire. Leur inégalité n’est pas un accident qu’il faudrait dissimuler. Elle raconte une recherche interrompue et explique pourquoi la seconde face peut apparaître, par contraste, si nettement concentrée.

La face B : entendre Walls and Bridges avant les dernières décisions

Le retournement du vinyle modifie radicalement l’expérience. Les cinq titres qui suivent ne sont pas des chansons oubliées d’un album raté, mais des œuvres que l’on connaît dans leurs versions de 1974. « Steel and Glass », « Scared », « Old Dirt Road », « Nobody Loves You (When You’re Down and Out) » et « Bless You » sont déjà inscrites dans la discographie officielle. Menlove Ave. ne change pas leur date de composition ; il offre d’autres performances, plus dépouillées, qui permettent de regarder la construction de l’album par l’autre côté.

Le changement n’est pas purement technique. Lorsqu’on écoute une version définitive pendant des années, elle devient l’œuvre elle-même, presque au point de faire oublier qu’elle n’était qu’une solution parmi d’autres. Les interventions des cuivres, les nappes de cordes, les chœurs, la réverbération et les mixages forment un paysage devenu familier. Le retrait de certains de ces éléments, dans des prises de travail, ne retire pas simplement de la décoration : il modifie le sens émotionnel perçu. Une menace peut paraître plus sèche ; une plainte plus lasse ; une consolation moins assurée.

« Steel and Glass » : quand la colère gagne à ne pas être proclamée

« Steel and Glass » se trouve parmi les compositions les plus acerbes de Lennon après les Beatles. Sa tension verbale est généralement rapprochée de la fin de sa relation professionnelle avec Allen Klein, même si la chanson dépasse la simple caricature d’un homme d’affaires particulier. La voix dessine un personnage dur, prisonnier de son pouvoir et de ses apparences. On peut l’entendre comme une charge contre les jeux de domination, voire comme une projection de la colère du narrateur sur une silhouette plus large.

Dans sa forme publiée sur Walls and Bridges, la chanson bénéficie d’une dramaturgie sonore qui accentue le caractère de procès. La version de Menlove Ave. frappe autrement. Les instruments laissent davantage passer le grain de la voix et la précision des attaques. La colère est moins habillée ; on entend mieux son caractère presque conversationnel, comme si Lennon formulait sa rancœur devant quelques musiciens plutôt que devant une salle imaginaire. Ce rapprochement de la voix ne rend pas les paroles objectivement plus vraies. Il fait percevoir la part de fatigue qui accompagne parfois la violence du jugement.

Le titre lui-même, littéralement « acier et verre », évoque l’architecture impersonnelle d’un certain pouvoir urbain. Il fonctionne également comme une image de transparence trompeuse : une surface peut laisser voir tout en tenant à distance. La chanson devient alors plus intéressante qu’un règlement de comptes daté. Les rapports entre réussite, froideur et isolement qu’elle met en scène appartiennent à un imaginaire dont Lennon avait fait l’expérience à plusieurs reprises depuis la fin des Beatles.

Un lecteur souhaitant approfondir le contexte du management peut consulter notre enquête sur Allen Klein et les Beatles. La prudence y reste nécessaire : attribuer une cible probable ne donne pas accès à toutes les intentions d’une chanson. Le passage du vécu personnel à une figure littéraire constitue précisément le travail d’écriture.

Écouter les deux versions de « Steel and Glass » à la suite permet de distinguer composition et arrangement. Les mots ne changent pas fondamentalement de nature, mais la manière dont ils occupent l’espace change notre impression. Cette découverte est au cœur de Menlove Ave. : les chansons ne deviennent pas soudain d’autres œuvres, elles montrent qu’une même œuvre pouvait produire plusieurs effets plausibles.

« Scared » : la peur comme matière rythmique

« Scared » pousse encore plus loin l’exposition d’un malaise. Sur le plan des paroles, Lennon ne se contente pas de dire qu’il souffre : il met en jeu une peur presque physique. L’image du musicien qui doute se double d’une voix cherchant ses appuis. Il serait facile de lire cette pièce comme un aveu entièrement transparent sur l’état de Lennon à l’été 1974. Ce serait réduire la complexité du travail artistique. La chanson organise la peur, choisit des répétitions, construit des silences et donne à l’auditeur un trajet dramatique.

La prise de Menlove Ave. fait entendre avec une netteté particulière cette construction. La batterie n’est pas seulement un compteur de mesures ; elle aide à maintenir une tension qui ne trouve pas immédiatement de résolution. Les interventions instrumentales répondent à la voix, lui laissent de l’espace puis reviennent la soutenir. À cette échelle, l’angoisse n’a pas besoin d’une masse orchestrale pour être perceptible. La fragilité réside dans la relation entre le chant, le rythme et les respirations.

Le Lennon de « Scared » n’est pas seulement l’auteur de la grande colère de Plastic Ono Band. Il a dépassé trente ans, connu des transformations artistiques rapides, un divorce d’avec les Beatles, des conflits professionnels et une séparation amoureuse. Son récit a changé. Dans ses chansons, la peur ne sert plus uniquement de déflagration cathartique : elle cohabite avec un savoir-faire pop qui lui permet de la transformer en morceau joué par un groupe. Voilà peut-être l’apport le plus subtil de cette version.

La comparaison avec « Help! » ou « I’m a Loser », chansons plus anciennes, peut sembler tentante. Il existe une continuité entre l’ironie qui masquait la vulnérabilité du Beatle et les aveux de l’artiste solo. Mais les moyens d’expression ne sont pas les mêmes. L’écriture de 1974 accepte une temporalité plus lourde, une tension moins facilement résolue par le refrain. À son tour, la version de travail rend cette tension plus perceptible sans qu’il faille imaginer qu’elle aurait été la seule forme légitime de la chanson.

Si la seconde face est la plus précieuse du disque, ce n’est donc pas parce qu’elle prouverait que Lennon aurait perdu son talent au moment de l’album final. Elle montre au contraire qu’il disposait déjà d’un noyau musical solide, capable de supporter des traitements différents. La voix avait trouvé sa place avant l’achèvement des arrangements. On peut écouter les prises alternatives pour retrouver cette charpente et revenir ensuite à Walls and Bridges avec une attention neuve.

« Old Dirt Road » : Harry Nilsson, la fatigue et le paysage intérieur

Après l’acidité de « Steel and Glass » et la tension de « Scared », « Old Dirt Road » déplace l’attention vers un autre territoire. La chanson est signée Lennon et Harry Nilsson. Ce crédit mérite d’être rappelé car leur amitié a souvent été réduite à des épisodes de beuverie, alors qu’elle fut aussi une relation de travail. Lennon produit Pussy Cats, album de Nilsson publié en 1974, et les deux hommes partagent une même passion pour les formes anciennes du rock, du blues et de la ballade américaine. « Old Dirt Road » appartient à ce voisinage musical où le goût du récit compte autant que la confession personnelle.

Le titre évoque une route de terre, un paysage presque désert et l’attente d’une eau qui manque. Ses images fonctionnent comme un petit théâtre de l’épuisement. Il serait facile de les traduire directement en épisodes biographiques du Lost Weekend, mais ce serait ignorer l’apport de Nilsson et le fonctionnement de la chanson comme fiction. L’écriture américaine a longtemps utilisé routes, poussières, sécheresse et pluie pour désigner des états moraux ou sociaux. Lennon et son partenaire revisitent ce langage avec un goût certain pour l’absurde et le décalage.

Sur Walls and Bridges, l’arrangement donne au morceau une chaleur particulière, avec une circulation des instruments plus ample et un sentiment d’espace. La version de Menlove Ave. renvoie au contraire à l’équilibre d’une petite formation en train de mettre en place son groove. Le chant se pose plus directement sur la pulsation, et la répétition des motifs rend sensible la façon dont un morceau peut se tenir avant la finition de ses détails. On découvre une chanson dont le pouvoir n’est pas dans le seul texte, mais dans la combinaison d’une cadence, d’une couleur harmonique et d’une disposition presque nonchalante.

Lennon n’essaie pas ici d’impressionner par une prouesse vocale. Il accepte une émission de voix qui semble épouser la lassitude de l’histoire racontée. Cette économie fait partie de sa palette. Elle rappelle le chanteur capable, chez les Beatles, de passer de l’attaque de « Twist and Shout » à la retenue de « In My Life ». L’écart est chronologique et esthétique, mais l’idée reste la même : la technique est utilisée pour donner une personnalité à chaque chanson, non pour prouver une supériorité constante.

« Old Dirt Road » est également révélatrice de la différence entre un artiste solitaire et un créateur isolé. Lennon écrit avec Nilsson, puis enregistre avec une équipe. Ce réseau d’amitiés et de compétences contredit le cliché d’un auteur de chansons coupé du monde pendant ces années. Le portrait discographique de Walls and Bridges prend tout son sens lorsqu’on considère ce tissu de collaborations plutôt que la seule trajectoire psychologique du chanteur.

« Nobody Loves You (When You’re Down and Out) » : l’aveu et sa mise en scène

Parmi les chansons de 1974, « Nobody Loves You (When You’re Down and Out) » est l’une des plus susceptibles de faire basculer l’écoute vers une lecture autobiographique. Son titre, que l’on pourrait rendre par « Personne ne vous aime quand vous êtes au plus bas », annonce un sentiment de désaffection et d’abandon. Lennon s’y montre ironique à l’égard de la célébrité, de l’intérêt des autres et de la solitude qui peut subsister derrière la reconnaissance publique. Il transforme un lieu commun de la chanson de blues en commentaire sur sa propre condition de vedette.

Le morceau ne doit pourtant pas être traité comme le compte rendu factuel d’une journée passée à New York. La parole chantée exagère, condense et dramatise. L’homme qui affirme n’être aimé de personne est entouré de musiciens, d’amis, de collaborateurs et d’un public immense ; sa souffrance possible ne constitue pas une preuve littérale de l’absence de tous les autres. Le sens de l’œuvre se situe précisément entre la vérité émotionnelle d’un instant et la portée générale d’une formule.

La version publiée sur Walls and Bridges donne à la chanson une architecture expressive, dont la richesse peut évoquer un numéro de grande scène. L’interprétation antérieure diffusée sur Menlove Ave. réoriente l’attention vers la voix. Elle garde les hésitations et les inflexions qui, dans une production plus chargée, peuvent être absorbées par l’ensemble. Le résultat paraît plus proche du monologue. Mais ce sentiment de proximité est un effet d’écoute, pas un certificat d’intention. Lennon pouvait parfaitement vouloir que la chanson prenne, dans sa forme finale, un relief presque cinématographique.

On tient là un bon exemple de la raison pour laquelle les deux disques doivent rester associés. La prise de travail semble parfois nous faire entendre le Lennon qui compose ; la version commerciale nous fait entendre le Lennon qui met en scène sa composition. L’un n’annule pas l’autre. Cette dualité rappelle l’importance d’une approche discographique qui conserve le souvenir de la première publication tout en accueillant les découvertes d’archives.

La phrase-titre comporte en outre une tradition musicale plus ancienne. Dans le blues et la chanson populaire américaine, la réussite suivie de l’abandon offre un scénario immédiatement compréhensible. Lennon ne l’invente pas, mais il la personnalise avec son expérience de la célébrité. C’est l’un des traits les plus frappants de son écriture après les Beatles : une idée familière peut devenir très singulière dès lors qu’elle passe par son timbre, ses accents et ses silences.

« Bless You » : la tendresse comme dernière parole

« Bless You » clôt la face B, et ce choix est particulièrement judicieux sur le plan émotionnel. Après l’agressivité de « Steel and Glass », la peur de « Scared », les paysages fatigués d’« Old Dirt Road » et l’abandon de « Nobody Loves You », la chanson installe une douceur sans prétendre résoudre les contradictions précédentes. Son titre est une formule de bénédiction, un souhait de bienveillance adressé à l’autre. Dans le contexte d’une séparation, elle peut être entendue comme l’acceptation difficile d’une affection qui subsiste lorsque la vie commune n’est plus possible.

L’interprétation de Menlove Ave. se distingue par sa sobriété. La mélodie bénéficie d’un accompagnement qui ne cherche pas à souligner chaque émotion. L’effet est paradoxal : plus la chanson refuse de forcer la tristesse, plus elle peut toucher. Lennon possède ici une qualité vocale trop souvent éclipsée par ses performances les plus rageuses, celle d’un chanteur capable de faire vivre une ligne douce avec une grande précision d’intention.

Sur le disque original de 1974, « Bless You » se trouve dans un environnement sonore plus développé. L’arrangement enveloppe davantage la voix, propose un espace presque contemplatif. Sur la prise antérieure, on entend surtout le mouvement de la chanson. Ces deux présentations font apparaître deux degrés différents d’intimité. Le premier donne l’impression d’une confidence déjà transformée en œuvre ; le second laisse entrevoir le moment où cette œuvre trouve son équilibre collectif.

L’idée que « Bless You » serait exclusivement un message à Yoko Ono revient fréquemment dans les récits biographiques. Cette hypothèse est plausible au regard du contexte général, mais elle ne doit pas être transformée sans preuve en explication exhaustive. Lennon peut convoquer une personne, une mémoire et une situation imaginaire dans une même chanson. La richesse de ce répertoire tient aussi à la capacité des auditeurs d’y reconnaître leurs propres séparations, leur propre tendresse et leur propre difficulté à renoncer.

Dans cette perspective, la relation de Lennon avec May Pang et son histoire avec Yoko Ono ne sont pas des clés concurrentes qui obligeraient à choisir un seul destinataire. Elles constituent un contexte à documenter, tandis que la chanson demeure un objet artistique ouvert. Il est plus juste de dire ce que l’on sait de la période que d’attribuer à Lennon des intentions qu’il n’a pas toutes explicitement consignées.

La fin de cette face a également une vertu de montage. Yoko Ono aurait pu terminer Menlove Ave. sur l’ironie de « Nobody Loves You » et laisser l’auditeur dans l’amertume. Elle choisit plutôt une bénédiction. Dans un album posthume, l’ordre des chansons n’est jamais neutre. Il dessine une trajectoire que le musicien, disparu, n’a pas personnellement validée pour cette publication. Le respect de l’archive commande de le rappeler ; l’analyse critique peut néanmoins constater la force de cet enchaînement.

La voix de Lennon : ce que l’archive révèle et ce qu’elle ne peut pas prouver

Une partie de la fascination exercée par Menlove Ave. vient de l’impression d’entendre John Lennon sans protection. L’expression est séduisante et elle n’est pas entièrement fausse. Dans les interprétations de 1974, la voix semble parfois plus exposée qu’elle ne le sera dans les versions originales publiées. Ses attaques, ses respirations et ses changements de texture deviennent des événements audibles. Pourtant, la voix enregistrée reste toujours une performance. Même lorsqu’il chante devant quelques musiciens, Lennon sait qu’il produit une forme d’expression destinée à être évaluée, reprise ou conservée.

L’opposition entre « authentique » et « produit » est particulièrement trompeuse dans son cas. Dès les Beatles, Lennon utilise le doublage vocal, les effets et la couleur des studios EMI pour réaliser des idées qu’une seule prestation ne pouvait pas matérialiser. « Tomorrow Never Knows », « Strawberry Fields Forever » ou « I Am the Walrus » montrent que l’expérimentation sonore peut faire partie intégrante d’une intention artistique. Les chansons de Plastic Ono Band prouvent de leur côté qu’un environnement plus sec peut être tout aussi délibéré. La même personne apprécie donc les deux démarches.

En 1974, Lennon n’a pas oublié ces expériences. Il souhaite tirer de ses chansons des disques convaincants, parfois accessibles aux radios, parfois orchestrés de façon ambitieuse. La forme finale de Walls and Bridges témoigne de ce projet. Il ne serait pas rigoureux d’opposer l’auteur vulnérable à un producteur artificiel, comme si ce dernier avait trahi le premier. Les deux sont Lennon. Menlove Ave. donne simplement accès à un moment intermédiaire où ses choix n’étaient pas encore figés dans l’édition commerciale.

La qualité de son chant doit également être évaluée chanson par chanson. Sur « Scared », l’angoisse colore le phrasé ; sur « Bless You », la retenue domine ; sur « Steel and Glass », le tranchant des attaques fait apparaître l’ironie ; sur « Angel Baby », l’admiration pour les chanteurs adolescents guide la forme. Ce n’est pas un bloc uniforme de confession. C’est une série de rôles vocaux, dont certains correspondent à des émotions que Lennon connaissait sans qu’il soit possible de tracer une correspondance documentaire pour chaque syllabe.

Le contraste entre les deux faces souligne un autre phénomène : une chanson inconnue peut sembler inachevée parce que l’on ignore à quoi elle aurait dû ressembler ; une prise alternative d’un titre familier peut paraître plus réussie parce qu’on peut la comparer à un étalon. Notre jugement dépend donc aussi de la place qu’occupe déjà la musique dans notre mémoire. Celui qui découvre « Nobody Loves You » directement sur Menlove Ave. n’entend pas nécessairement la même chose que le collectionneur qui a vécu dix ans avec le pressage de 1974.

Le rôle du mixage de 1986 : la simplicité n’est pas l’absence de travail

Les crédits du disque indiquent que les bandes sont assemblées par Yoko Ono et mixées pour l’essentiel par Rob Stevens, « Angel Baby » étant confiée à Roy Cicala. La publication implique donc une opération de transformation. Les ingénieurs disposent de bandes enregistrées à une autre époque, avec des conditions et des objectifs initialement différents. Il leur faut choisir les équilibres de niveaux, l’image stéréo et les paramètres permettant d’obtenir un ensemble cohérent sur vinyle, cassette ou CD. Le résultat peut préserver un caractère cru, mais cette crudité est elle-même le résultat d’un choix.

Le master est réalisé par George Marino chez Sterling Sound à New York. Cet épisode est souvent absent des présentations courtes de Menlove Ave. alors qu’il contribue à sa matérialité. Le disque que l’on pose sur une platine en 1986 n’est pas une bande de répétition posée directement dans le salon de Lennon. C’est une œuvre posthume éditée, avec sa séquence, ses mixages, son mastering et sa pochette. Le fait de le dire n’en réduit pas la valeur ; cela aide à comprendre de quoi l’on parle lorsqu’on compare plusieurs éditions.

Les transferts numériques modernes compliquent encore cette comparaison. Une même chanson peut exister sous plusieurs mixages, plusieurs masters ou plusieurs montages de prises. Sur les plateformes vidéo, le titre affiché ne suffit pas toujours à identifier la version historique. Il faut vérifier l’album, l’année de copyright phonographique, les crédits de mixage et parfois les durées. Les trois vidéos musicales insérées dans ce dossier renvoient à des Ultimate Mixes officiels de 2020 : elles permettent d’entendre les chansons et le timbre de Lennon, mais elles ne constituent pas la lecture intégrale des prises de Menlove Ave..

C’est un point de méthode autant qu’un service rendu à l’auditeur. Il serait malhonnête de faire croire qu’un lecteur vient d’entendre la prise de 1986 alors qu’une vidéo officielle lui propose un mixage plus récent de la version publiée sur un autre disque. Les archives musicales, à l’ère du numérique, demandent une précision semblable à celle des éditions critiques de textes littéraires. Un titre n’est pas une version ; une version n’est pas un master ; et un master n’est pas nécessairement celui qui circulait lors de la première sortie.

Pourquoi les albums de chutes peuvent modifier l’histoire officielle

Les grandes compilations posthumes ont parfois été accusées d’épuiser les archives et de transformer le patrimoine musical en marché perpétuel. La critique est légitime lorsqu’une publication survend des bandes mineures ou gomme leur provenance. Mais le mouvement inverse existe aussi : un document soigneusement présenté peut rendre justice à une séance oubliée, rétablir un crédit, montrer le rôle d’un musicien secondaire et éclairer l’évolution d’un arrangement. Menlove Ave. appartient à une période où l’appareil documentaire autour des rééditions était moins systématique qu’aujourd’hui.

Le meilleur usage de ce disque consiste donc à l’écouter en regard de Mind Games, Rock ’n’ Roll et Walls and Bridges, et non à en faire un quatrième album autonome que Lennon aurait caché volontairement. Il faut comprendre pourquoi chaque enregistrement n’avait pas été retenu, ou pourquoi sa forme avait changé. Certaines réponses restent inconnues ; d’autres apparaissent dans les dates, les crédits et les témoignages. L’histoire de la musique progresse en faisant la part entre ces deux catégories.

Cette exigence rejoint le travail de documentation sur les chansons des Beatles. Les prises alternatives publiées sur les éditions anniversaires nous apprennent beaucoup sur l’invention collective, mais elles ne font pas de chaque abandon un chef-d’œuvre. Le musicien peut avoir eu de bonnes raisons de recommencer, de réécrire, de raccourcir ou d’ajouter un instrument. Apprendre à entendre ces raisons est plus intéressant que la seule célébration de l’inédit.

1986 : pourquoi Menlove Ave. rencontre-t-il si peu de public ?

Lorsque Menlove Ave. arrive chez les disquaires, le public a déjà connu plusieurs manières de prolonger la discographie de Lennon après sa mort. Milk and Honey, publié en 1984, associe des enregistrements liés aux dernières sessions de 1980 aux contributions de Yoko Ono. Live in New York City, diffusé en 1986, donne à entendre un concert de 1972. Le nouveau titre n’offre ni l’émotion immédiatement liée aux ultimes chansons, ni la promesse évidente d’un concert historique. Il regarde au contraire une zone intermédiaire et parfois désordonnée des années 1970.

Pour le marché de 1986, ce positionnement est délicat. Le vinyle subsiste, la cassette demeure importante, le CD se développe ; le clip télévisé et l’image du chanteur vivant occupent une place centrale dans les stratégies des maisons de disques. Une compilation de prises alternatives exige du public une connaissance préalable des albums de 1973 et 1974. Elle ne présente pas de grand single commercial comparable à « Starting Over » ou « Nobody Told Me ». « Rock And Roll People » fait l’objet d’une diffusion promotionnelle, sans parvenir à installer l’album dans le paysage des radios.

Le résultat commercial est modeste. Menlove Ave. n’entre pas dans les classements britanniques de référence et atteint le 127e rang aux États-Unis selon les discographies spécialisées. Ce chiffre n’est pas un verdict artistique, mais un indice de réception. Il indique qu’un objet patrimonial peut rester confidentiel même lorsqu’il porte le nom d’un artiste mondialement célèbre. La notoriété de Lennon ne suffit pas à donner une identité commerciale forte à des titres dont les principaux atouts sont la comparaison et l’écoute attentive.

Il faut se garder d’expliquer ce relatif échec par un seul facteur. La concurrence des modes musicales de l’époque, l’absence de campagne massive, le caractère disparate du programme, l’impossibilité d’une promotion assurée par l’artiste ou encore la lassitude d’une partie du public devant les albums posthumes ont pu jouer. Aucun de ces éléments ne constitue à lui seul une causalité prouvée par une enquête commerciale exhaustive. Le dossier permet d’exposer un faisceau d’explications plausibles, pas de prétendre connaître exactement le comportement de tous les acheteurs.

La critique de 1986 avait déjà repéré le véritable trésor

Le recul de quarante ans pourrait donner l’illusion que la valeur de la seconde face n’a été découverte que récemment. C’est faux. La presse de 1986 avait déjà observé la puissance des versions alternatives de Walls and Bridges. Dans le Los Angeles Times, Chris Willman s’intéresse au contraste entre les prises dépouillées et les formes plus ornées du disque d’origine. Le critique américain Robert Christgau souligne lui aussi le caractère frappant de ces interprétations de groupe et leur importance dans le paysage solo de Lennon entre Imagine et Double Fantasy.

Ces témoignages contemporains changent la lecture de l’histoire. Menlove Ave. n’était pas un disque incompris par tous avant d’être enfin « découvert » en 2026. Il avait été entendu, critiqué et défendu dès sa sortie par certains observateurs. Son problème relève davantage de la visibilité durable que de l’absence totale de reconnaissance esthétique. Un chef-d’œuvre secret que personne n’aurait remarqué serait un récit accrocheur, mais il serait moins juste que celui d’une compilation dont la qualité avait été identifiée sans entraîner un succès public.

La nuance compte aussi pour la notion de « meilleur Lennon ». On peut préférer certaines interprétations de Menlove Ave. à leurs équivalents définitifs, mais un jugement global sur toute la période demande d’écouter les albums entiers. Mind Games, Walls and Bridges et Rock ’n’ Roll n’ont pas le même objectif ni les mêmes forces. Les comparer sur un seul critère de dépouillement ferait disparaître le travail d’écriture, de sélection et de production qui distingue chacun.

Un autre facteur aide à expliquer l’effacement progressif du disque : les grandes rétrospectives sorties ensuite ont installé d’autres portes d’entrée dans la carrière solo. Le documentaire Imagine: John Lennon de 1988, la collection Lennon Legend de 1997, le coffret John Lennon Anthology de 1998 et les rééditions du catalogue ont progressivement structuré la manière dont plusieurs générations ont découvert ses chansons. Menlove Ave., avec son format court et son objet très particulier, ne disposait pas du même pouvoir de synthèse.

Pour mesurer cette évolution, on peut rapprocher la compilation de notre enquête sur la bande originale du film Imagine: John Lennon. L’une reconstruit une trajectoire biographique accessible à un vaste public ; l’autre rassemble des bandes dont la pertinence exige de connaître les étapes antérieures. Elles participent toutes deux à l’histoire posthume de Lennon, mais par des moyens presque opposés.

Un album historiquement mineur peut contenir des prises artistiquement majeures

Cette contradiction ne devrait pas surprendre. Un disque n’est pas nécessairement important pour les mêmes raisons selon que l’on parle de son impact commercial, de sa place dans l’intention créatrice d’un musicien ou de la qualité des interprétations qu’il conserve. Menlove Ave. est périphérique dans l’histoire des publications autorisées par Lennon de son vivant ; il peut être central pour l’étude de certaines chansons. Il est relativement faible comme porte d’entrée pour découvrir l’artiste, mais passionnant comme complément à une écoute déjà approfondie.

La couverture par Andy Warhol, qui lui a donné une identité visuelle saisissante, ajoute encore à ce paradoxe. Le disque était peut-être plus facilement reconnaissable dans les bacs de collectionneurs que dans la mémoire sonore du grand public. L’image a connu une vie autonome, parfois plus visible que les bandes qu’elle accompagne. Pour comprendre cette dissociation entre art graphique et réception musicale, il faut suivre l’histoire du portrait choisi pour la pochette.

Andy Warhol : une pochette devenue plus célèbre que le disque

La pochette de Menlove Ave. appartient aux images les plus immédiatement reconnaissables de la discographie de John Lennon. Sur un fond sombre, le visage est traité par aplats, lignes colorées et contrastes dont l’intensité rappelle l’esthétique de la sérigraphie. Les cheveux semblent traversés d’éclats lumineux, les lunettes structurent le regard et la silhouette du chanteur devient une icône graphique. L’artiste est Andy Warhol, dont le nom rapproche instantanément le disque de l’histoire de la culture pop américaine.

Cette rencontre posthume mérite cependant une description exacte. Warhol ne photographie pas Lennon à l’occasion d’une séance de 1986, et Lennon ne pose évidemment pas pour l’album après sa mort. Selon la documentation de la maison de ventes Christie’s, le projet est confié à Warhol à la fin de 1985. Le portrait prend pour base une photographie de Lennon réalisée par Iain Macmillan en 1971. Le photographe est célèbre pour avoir immortalisé les Beatles traversant Abbey Road en août 1969, mais la source iconographique de Menlove Ave. est bien une autre photographie, ultérieure.

Ce détail donne au projet plusieurs niveaux de mémoire. Un portrait photographique de 1971 devient une peinture ou sérigraphie de 1985-1986, puis l’illustration d’un disque contenant des prises de 1973 et 1974. Ce n’est pas seulement un collage de dates : il y a un déplacement du sens de l’image. Le Lennon photographié vivait encore, pouvait commenter la diffusion de son visage, choisir ses propres représentations. Le Lennon de l’album est devenu une figure de patrimoine dont les ayants droit cherchent à organiser la transmission.

Warhol produit deux œuvres utilisées pour les faces avant et arrière de la pochette. Les catalogues de Christie’s documentent également un autre portrait contemporain, distinct des deux illustrations du disque. Cette nuance évite de confondre tout tableau intitulé « John Lennon » et la pochette effectivement commercialisée. Les collectionneurs d’art et les collectionneurs de vinyles utilisent parfois les mêmes reproductions en parlant d’objets de nature différente : un exemplaire pressé du disque, une pochette de série, une sérigraphie ou une peinture originale.

Le dispositif visuel fonctionne d’autant mieux qu’il ne reproduit pas le climat sonore de la première moitié du disque. Les bandes avec Spector sont parfois encombrées ou hésitantes ; le portrait, lui, possède une force d’évidence immédiate. Le visage de Lennon est devenu un signe presque universel, reconnaissable même par un public qui n’a jamais entendu « Here We Go Again ». Cette puissance iconique peut aussi masquer la complexité réelle du programme. On croit voir le portrait définitif d’un artiste, alors que l’on écoute une sélection de versions provisoires.

Quand la pochette devient un objet d’histoire de l’art

Le fait que Christie’s et des galeries spécialisées documentent les portraits de Warhol montre que Menlove Ave. possède deux biographies parallèles. L’une relève du disque, des masters, des musiciens et des ventes ; l’autre appartient à l’œuvre du peintre, à ses tirages, à ses expositions et au marché de l’art. Les deux se croisent sur la pochette de 1986 sans se confondre. Le prix d’une œuvre originale de Warhol ne dit rien, en lui-même, de la valeur musicale des bandes de Lennon. Inversement, les préférences d’un critique rock ne résument pas la place de cette image dans l’histoire du pop art.

Ce rapprochement n’est pas fortuit. Warhol et Lennon ont tous deux participé à l’invention de la célébrité contemporaine, mais par des pratiques différentes. Le premier interroge la reproduction infinie des visages et des marchandises ; le second a vécu l’expérience concrète d’une image multipliée jusqu’à la saturation depuis la Beatlemania. Une pochette de Warhol pour Lennon ne se contente donc pas d’ajouter un nom prestigieux au générique. Elle rend visible un problème que l’artiste connaissait intimement : comment continuer à être une personne lorsque son visage est devenu un objet collectif ?

Le choix de l’image est également cohérent avec les années 1980, décennie où les grandes figures du rock historique sont remises en circulation par de nouvelles compilations, vidéos, affiches et campagnes publicitaires. La simplicité frappante du portrait permet au disque d’exister sur une étagère même sans l’appui d’un tube radio. Cet avantage visuel ne lui donne pas un accès automatique aux classements, mais il contribue à sa longévité matérielle. Des exemplaires anciens sont encore recherchés autant pour leur illustration que pour leur contenu.

Il faut enfin rappeler la question des droits. Une pochette d’album célèbre n’est pas une image libre de droits parce qu’elle circule sur Internet, figure dans des annonces de collection ou date de 1986. Les droits photographiques, graphiques et phonographiques peuvent être distincts. Pour une illustration d’article consacrée à Menlove Ave., il convient de vérifier les autorisations réellement détenues par le média avant de reprendre un visuel. Une représentation de l’album issue d’un site marchand ne constitue pas, à elle seule, une licence de reproduction éditoriale.

Pourquoi Menlove Avenue ? Le retour imaginaire à Mendips

Le titre Menlove Ave. semble presque banal pour qui ne connaît pas Liverpool : une adresse abrégée, telle qu’on en trouverait sur une enveloppe. Pour Lennon, il désigne pourtant l’un des lieux fondateurs de sa vie. La maison de Mendips, au 251 Menlove Avenue, à Woolton, est celle où il grandit avec sa tante Mimi Smith et son oncle George. Dans cet environnement résidentiel de la banlieue sud de Liverpool, Lennon traverse l’enfance et l’adolescence qui précèdent le succès des Beatles.

Les archives patrimoniales d’Historic England décrivent une maison jumelée construite en 1933. Elles situent l’enfance de Lennon à Mendips à partir de 1946 et rappellent les transformations qu’a connues le bâtiment. La maison est inscrite le 28 février 2012 au patrimoine anglais au Grade II. Ce classement ne veut pas dire que rien ne peut jamais y être modifié ; il signifie que le bâtiment bénéficie d’une protection particulière en raison de son intérêt historique et architectural. Cette nuance est importante lorsqu’on raconte le destin des lieux associés aux Beatles.

En 2002, Yoko Ono acquiert Mendips puis en fait don au National Trust. Le geste donne à l’adresse un rôle patrimonial explicite : elle n’est plus seulement la maison d’une famille ou un point de passage pour les fans, mais un lieu documenté et présenté aux visiteurs dans le cadre d’un ensemble historique. La demeure du jeune Paul McCartney au 20 Forthlin Road appartient elle aussi à ce paysage de mémoire. Les deux maisons ne racontent cependant pas les mêmes conditions sociales ni les mêmes expériences familiales.

Lennon et McCartney ont découvert et pratiqué une partie de leur langage musical dans ces lieux et dans leurs environs. Leur histoire commune ne commence pas dans les grandes installations d’Abbey Road, mais dans des maisons où l’on répète, écoute des disques, apprend des accords et imagine un futur. Notre enquête sur la relation Lennon-McCartney retrouve cette géographie des débuts, entre Woolton et Forthlin Road. Le rapport entre Menlove Avenue et la musique enregistrée bien plus tard en Amérique prend ici toute sa dimension.

Une enfance qui ne disparaît pas derrière le succès

Dans le texte de pochette de 1986, Yoko Ono explique que l’arrivée d’Elvis Presley en 1956 bouleverse la vie du jeune John. Elle relie ce choc aux autres racines musicales du garçon élevé à Liverpool : chansons familières, radio britannique, traditions vocales du spectacle populaire. Cette lecture est significative parce qu’elle refuse une histoire où Lennon aurait été formé exclusivement par quelques pionniers du rock américain. Son oreille s’est construite au croisement de musiques importées et de sons quotidiens, familiaux ou radiophoniques.

La référence à Elvis n’efface pas l’importance des interprètes afro-américains. Chuck Berry, Fats Domino, Little Richard et d’autres artistes ont fourni aux Beatles des modèles essentiels de rythme, de guitare, de chant et de composition. La face A de Menlove Ave. prend un relief différent lorsqu’on entend ces emprunts comme des transmissions culturelles complexes plutôt que comme le simple souvenir sentimental de quelques tubes. Lennon appartenait à une génération britannique qui admirait cette musique avant de contribuer à sa circulation mondiale.

Le nom de la rue intervient donc comme une manière de relier les reprises enregistrées à Los Angeles au jeune auditeur qui découvrait le rock au milieu des années cinquante. Mais il agit également sur les chansons originales de 1974. Le garçon qui rêvait d’une carrière musicale devient l’homme qui doute des bénéfices de la célébrité. L’adresse du départ est opposée aux studios américains, aux succès et aux désillusions. Ce montage biographique a quelque chose de mélancolique, particulièrement après la mort de Lennon, même s’il fut conçu par Yoko Ono et non par Lennon pour cette publication.

La famille de Lennon et les circonstances de la mort de Julia jouent nécessairement dans l’histoire de Mendips. Il convient toutefois de ne pas réduire la maison à ce seul drame. La vie quotidienne avec Mimi, les leçons de musique informelles, les rencontres amicales et les premiers projets avec les Quarrymen sont tout aussi importants. Le premier enregistrement des Quarrymen chez Percy Phillips en juillet 1958 témoigne de l’entrée progressive de Lennon et de ses amis dans le monde du disque, bien avant la professionnalisation des Beatles.

Il serait anachronique de considérer Mendips comme un studio d’enregistrement au sens professionnel. C’était une maison où la musique circulait parmi d’autres activités et sous le regard d’adultes aux exigences différentes. Mais ce cadre rappelle un fait simple : Lennon fut d’abord un auditeur enthousiaste, un adolescent cherchant un son, avant de devenir un personnage de légende. Le titre Menlove Ave. réussit peut-être mieux que sa compilation ne l’exigeait à préserver cette perspective humaine.

Après 1986 : comment les archives de Lennon ont changé d’échelle

Le sort de Menlove Ave. ne peut être compris sans regarder l’évolution de l’édition musicale après les années 1980. Les décennies suivantes ont profondément modifié ce que le public attend d’une archive. En 1986, un album de prises alternatives peut être proposé comme une curiosité autonome, avec dix morceaux, une pochette marquante et quelques notes. Les grandes éditions patrimoniales contemporaines mettent plus volontiers en parallèle plusieurs prises, des mixages de travail, des versions instrumentales, des photographies de sessions et de longs commentaires techniques.

Le coffret John Lennon Anthology, publié en 1998, marque une étape essentielle de cette évolution. En répartissant les archives sur plusieurs disques, il replace les enregistrements dans une progression chronologique beaucoup plus vaste. Les morceaux ne fonctionnent plus seulement comme des titres à écouter, mais aussi comme des traces d’un processus continu : premières idées, reprises de thèmes, bandes de démonstration, essais avec musiciens et versions abandonnées. Ce principe ne rend pas Menlove Ave. obsolète, mais il modifie le contexte dans lequel on peut le juger.

La publication de Mind Games – The Ultimate Collection en juillet 2024, réalisée avec l’implication de Sean Ono Lennon, illustre encore davantage ce déplacement. Ses différents programmes — mixages modernes, éléments isolés, prises de travail et documents sonores du processus créatif — donnent aux auditeurs une autre profondeur d’enquête. Le dossier Yellow-Sub consacré à Mind Games rappelle l’importance de l’année 1973 et du Record Plant, dont « Rock And Roll People » est une émanation.

Parallèlement, la gestion des masters numériques et des catalogues de diffusion s’est complexifiée. Certains titres de Menlove Ave. ont été réédités ou remixés dans d’autres ensembles ; cela ne signifie pas nécessairement que l’album de 1986 soit disponible intégralement partout, dans son ordre et dans son mixage original. Les offres des plateformes changent selon les territoires et les contrats. Pour l’historien du disque, l’important est de distinguer la présence d’une chanson dans un catalogue de la disponibilité d’une édition donnée.

Le risque d’une histoire reconstruite uniquement par les grandes compilations

Un lecteur qui découvre Lennon aujourd’hui par les listes de lecture et les collections de succès peut avoir l’impression que sa carrière se résume à quelques sommets répartis dans le temps : « Imagine », « Instant Karma! », « Jealous Guy », « Mind Games », « Whatever Gets You Thru the Night », puis les titres de 1980. Cette sélection a sa logique, mais elle efface les continuités discrètes. Or ce sont justement les chansons moins souvent diffusées qui permettent de suivre la manière dont Lennon changeait de répertoire, de groupe et de texture sonore.

Les cinq prises de 1974 montrent notamment un artiste qui ne sépare pas l’écriture de la répétition collective. La chanson évolue lorsque la basse trouve sa ligne, lorsque le batteur modifie une accentuation, lorsque le chanteur découvre une attaque plus efficace. Cette dimension pratique est moins immédiatement spectaculaire qu’une grande déclaration autobiographique, mais elle éclaire la réalité du travail musical. Lennon n’était pas seulement un homme inspiré qui livrait des chansons entièrement formées à des techniciens ; il savait diriger un groupe et expérimenter avec lui.

Le panorama de son héritage artistique et de sa postérité montre à quel point les rééditions contribuent aujourd’hui à façonner sa réputation. Le risque est de confondre l’ordre de redécouverte avec l’ordre de création. Une bande entendue pour la première fois en 2026 n’est pas une chanson composée en 2026. Elle vient avec des conditions de travail anciennes, des personnes qui ont parfois disparu et des décisions prises dans un contexte technique révolu.

Comment écouter ce disque aujourd’hui sans se tromper de version

La méthode la plus féconde consiste à commencer par Walls and Bridges dans son édition originale ou dans une réédition identifiée de manière précise. On écoute les cinq chansons de la future face B, en prêtant attention aux arrangements définitifs. Puis on revient à Menlove Ave. et l’on compare, titre après titre, les rapports entre voix, guitare, basse et batterie. Le but n’est pas de dresser systématiquement un palmarès. Il est d’identifier ce qui change : intensité, spatialisation, articulations du chant, densité des instruments, impression de proximité.

Pour la face A, le parcours est différent. Il faut rapprocher « Rock And Roll People » de l’univers de Mind Games, puis les quatre autres pistes des sessions Spector et du projet Rock ’n’ Roll. L’œuvre de 1975 permet d’entendre le résultat finalement publié de cette aventure, mais sans supposer que toutes les prises de 1973 devaient obligatoirement y figurer. Un album studio relève aussi d’une sélection. Ce qui n’y est pas présent peut avoir été écarté pour des raisons artistiques, techniques ou simplement pratiques.

On peut enfin écouter les différentes éditions contemporaines de chansons comme « Angel Baby », « Steel and Glass » ou « Bless You », lorsque les crédits permettent d’établir les versions. Le passage d’un mixage de 1986 à un autre de 2020 peut être instructif, mais il n’est pas interchangeable avec la comparaison de deux prises distinctes. Le vocabulaire discographique sert ici à éviter des malentendus élémentaires qui se multiplient avec le partage de liens sans contexte.

Le CD, le vinyle ancien et la cassette ne sont pas non plus des objets absolument identiques à l’expérience d’un fichier numérique actuel. Le support impose une séquence, une interruption physique entre les deux faces du vinyle, une pochette que l’on manipule et des notes que l’on lit. Sur Menlove Ave., cette coupure est particulièrement importante : le retournement du disque matérialise la transition entre deux périodes et deux formes d’écoute. La disparition de ce geste sur un lecteur numérique peut rendre moins évidente la composition voulue en 1986.

La véritable valeur de Menlove Ave. quarante ans plus tard

On n’a pas besoin de proclamer Menlove Ave. chef-d’œuvre perdu pour reconnaître son intérêt. La face A est inégale, parfois fascinante, parfois frustrante. La face B offre une succession beaucoup plus cohérente d’interprétations qui éclairent cinq titres importants de Walls and Bridges. L’ensemble ne ressemble pas à un album conceptuel secrètement préparé par Lennon ; il porte les marques d’une sélection posthume, avec ses qualités et ses limites.

Le choix d’Yoko Ono a néanmoins permis de conserver dans la circulation publique des moments qui auraient pu demeurer confinés aux archives. Il a donné une visibilité à « Rock And Roll People » chanté par son auteur, à une composition Lennon-Spector peu connue et à des performances de groupe qui nuancent l’image d’un Lennon uniquement guidé par la tourmente personnelle. L’album conserve la trace de musiciens capables d’accompagner ses changements d’humeur sans transformer chaque chanson en spectacle monumental.

Le parallèle entre la maison de Woolton et le studio new-yorkais est peut-être le geste le plus émouvant de cette construction. Au 251 Menlove Avenue, Lennon écoute des chansons américaines et imagine qu’il pourra un jour en jouer. En 1973 et 1974, devenu l’un des musiciens les plus connus de son temps, il revisite ces racines et compose des morceaux hantés par les contradictions de sa célébrité. En 1986, sa voix appartient désormais aux archives, et une autre personne doit décider comment la transmettre.

La meilleure manière de rendre justice à ce disque consiste alors à garder ces trois temps distincts. L’adolescent n’est pas l’auteur des prises américaines ; l’homme de 1974 n’a pas conçu la compilation de 1986 ; les auditeurs de 2026 disposent d’outils et d’éditions que ni l’un ni l’autre ne pouvaient imaginer. C’est dans cette stratification que réside le pouvoir du document. Menlove Ave. ne révèle pas un Lennon caché derrière le vrai : il donne à entendre plusieurs Lennon possibles dans un moment précis de leur histoire.

La leçon dépasse ce seul disque. Une version alternative ne vient pas simplement ajouter une ligne à une discographie. Elle peut changer notre façon d’écouter une chanson que nous pensions connaître, attirer l’attention sur le rôle d’un collaborateur ou rappeler qu’un album reste le résultat de décisions humaines. La musique de Lennon gagne à être étudiée ainsi : non comme une suite de reliques intouchables, mais comme une œuvre vivante, susceptible de poser encore des questions vérifiables à ceux qui l’écoutent sérieusement.

Questions fréquentes

Quelle est la date exacte de sortie de Menlove Ave. ?

La première parution américaine est datée du 27 octobre 1986. Pour le Royaume-Uni, les sources consultées divergent : le site officiel de John Lennon indique le 5 novembre 1986, alors que plusieurs chronologies discographiques indiquent le 3 novembre. Il est préférable de signaler cette différence plutôt que d’imposer une date unique en l’absence d’un document commercial contemporain qui permettrait de lever définitivement l’ambiguïté. Dans les deux cas, la publication intervient près de six ans après la mort de Lennon.

John Lennon a-t-il lui-même conçu cet album ?

Non. Les enregistrements datent de 1973 et 1974, mais le programme de dix titres, son ordre, ses mixages de 1986 et sa présentation ont été élaborés après la mort du chanteur. Yoko Ono est créditée pour l’assemblage. Le disque est donc une compilation posthume, non un album studio que Lennon aurait préparé pour une sortie en 1986. Cela ne signifie pas que les bandes soient sans intérêt : elles documentent des choix et des performances bien réels du musicien et de ses partenaires.

Les dix chansons de Menlove Ave. étaient-elles toutes inédites ?

Non, pas au même sens. La face A contient des titres ou des prises non retenus dans les albums originaux, dont la version de Lennon de « Rock And Roll People ». La face B réunit cinq chansons déjà connues grâce à Walls and Bridges, mais présentées dans d’autres interprétations de studio. « Rock And Roll People » avait d’ailleurs déjà été enregistrée et publiée par Johnny Winter en 1974. Il faut donc distinguer inédit d’une chanson, inédit d’une performance et première publication d’un mixage particulier.

Pourquoi la deuxième face est-elle si appréciée ?

Elle permet de comparer directement des interprétations de groupe de cinq compositions de Walls and Bridges à leurs versions définitives. Les arrangements y semblent souvent moins chargés et mettent en évidence la voix, la batterie, la basse et la guitare. Des critiques l’avaient déjà souligné au moment de la sortie en 1986. Il n’existe cependant pas de règle selon laquelle une version de travail serait toujours meilleure ; l’intérêt est dans la comparaison et dans l’éclairage apporté au processus créatif.

Quel rôle Phil Spector a-t-il joué dans le disque ?

Phil Spector a produit les enregistrements de la face A liés au projet de reprises rock’n’roll, à l’exception de « Rock And Roll People », produit par Lennon dans le contexte de Mind Games. « Here We Go Again » est également cosignée par Lennon et Spector. Les séances californiennes de 1973 ont été interrompues dans un climat de conflit, et la récupération des bandes a compliqué l’achèvement de Rock ’n’ Roll. Les prises de la face B relèvent en revanche de la production de John Lennon lui-même.

Qui a réalisé la pochette de Menlove Ave. ?

Andy Warhol a créé les portraits utilisés pour les deux faces de la pochette. Les documents publiés par Christie’s situent la commande à la fin de 1985 et indiquent que l’image de référence venait d’une photographie de Lennon prise en 1971 par Iain Macmillan. Ce dernier est aussi l’auteur de la célèbre photographie des Beatles sur le passage piéton d’Abbey Road. La pochette de 1986 et les œuvres originales de Warhol appartiennent à des catégories matérielles et juridiques distinctes.

Quelle maison se cache derrière le titre Menlove Ave. ?

Il s’agit de Mendips, au 251 Menlove Avenue, dans le quartier de Woolton à Liverpool. Lennon y a grandi auprès de sa tante Mimi et de son oncle George Smith. En 2002, Yoko Ono a acheté cette maison avant de la donner au National Trust. L’édifice a été classé Grade II le 28 février 2012. Le choix de cette adresse comme titre de l’album relie symboliquement les enregistrements américains de l’âge adulte aux découvertes musicales de l’adolescence.

Peut-on écouter les prises de Menlove Ave. sur les plateformes actuelles ?

La disponibilité du programme intégral de 1986 varie selon les catalogues et les territoires. Certaines chansons ont été reprises dans d’autres éditions, sous des mixages ou des masters distincts. Il ne faut donc pas considérer qu’une vidéo intitulée « Angel Baby » ou « Bless You » est nécessairement la prise et le mixage figurant sur Menlove Ave.. Le moyen le plus sûr de comparer consiste à partir d’une édition correctement identifiée de l’album puis à confronter ses crédits à ceux des rééditions récentes.

Par quel album faut-il commencer pour comprendre Menlove Ave. ?

Walls and Bridges est la meilleure première écoute pour comprendre la seconde face, qui reprend cinq de ses chansons sous une forme différente. Mind Games permet ensuite de situer « Rock And Roll People » dans le travail de 1973, tandis que Rock ’n’ Roll donne un aperçu du projet de reprises finalement terminé en 1975. Cette écoute triangulaire est plus informative qu’une découverte isolée de la compilation posthume, car elle distingue les processus musicaux qu’elle rassemble.

Sources

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